16/08/2016

Deux jours à Jazz Middelheim ( Part 1/2 )

Ornette Coleman, décédé en juin de l’année dernière, qui influença nombre de musiciens et fut invité plus d'une fois à Anvers, était assurément le fil rouge de cette trente cinquième édition du Jazz Middelheim. Une édition qui enregistra un record d’affluence avec pas moins 21.000 personnes présentes durant les quatre jours !

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Ce samedi soir, Denardo Coleman est programmé pour rendre un hommage à son père.
Mais en début d'après midi c'est d’abord à un « jazz talk », mené par Ashley Kahn en personne, auquel nous sommes convié. Sur le plateau, Han Bennink, David Murray et Denardo Coleman évoquent, avec force témoignages et anecdotes, l’esprit du légendaire saxophoniste. C’est touchant, inspirant et très intéressant. La personnalité d’Ornette transpire au travers de leurs propos, humbles et simples. Et quelques extraits nous prouvent, comme s’il en était besoin, que sa musique est toujours bien actuelle.

Sur la Main Stage.

Le trompettiste Avishai Cohen est l'artiste en résidence, cette année. Auteur d'un magnifique album, plein de douceur et de retenue, Into The Silence paru chez ECM qu’il a présenté la veille, montait pour la deuxième fois sur scène avec cette fois le projet Big Vicious. Ici, point d’introspection. Comme il le dit lui-même : "Big Vicious n’est pas du jazz, mais il y en a. Ce n’est pas du rock, mais il y en a, ce n’est pas du funk, mais il y en a…" Et cela se confirmera.
Ce projet a quelque chose de très intéressant et malin. Avishai Cohen joue avec les mesures composées qu'il mélange habilement à des tempos binaires puissants. Cela donne une dynamique particulière, pleine des cassures, des relances constantes, de légèreté et d’énergie. Bien sûr, on pourrait évoquer le jazz fusion de Miles ou des essais plus récents d’electro jazz ou de drum ‘n bass. Mais le trompettiste va sans doute plus loin dans la démarche. Les deux batteurs (Aviv Cohen et Dan Mayo) ont toutes les raisons d'être là pour affirmer puissance et une évidente dynamique. Les guitares basses (Yonatan Albalak) et électriques (Uzi Ramirez) sont bourrées d'effets psyché rock, mais le blues trouve aussi sa place. Les effets wahwah à la trompette, sur «Betrayed» par exemple, sont distillés avec nuance. Puis, le groupe déstructure habilement un «Ave Maria» ou joue un riff court qui sert de point de ralliement pour mieux repartir et explorer d’autres chemins rythmiques et harmoniques («October 26»). Il installe une ambiance mystérieuse, fait un crochet vers le métal rock et conclut en douceur par une reprise de «Teardrop» de Massive Attack.
En effet, c’est rock, soul, électro, funk. C’est tout ça et son contraire… Et ça fait du très bon jazz.

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Han Bennink et son ICP Orchestra n’est pas non plus à une contradiction près. Faire voler en éclat la tradition tout en la respectant, voilà le programme. Et ça fait du bien. Le départ est tonitruant, comme si l’on voulait se nettoyer à fond les oreilles ou s'éclaircir la voix. Et puis ça y est, la voie est libre ! ICP Orchestra s’amuse avec «East Of The Sun, West Of The Moon», mais aussi «Lady Sings The Blues»… Des cordes dissonantes (les magnifiques Tristan Honsinger au cello et Mary Oliver au violon), des cuivres et des anches qui se tordent et couinent (l’excellent Michael Moore à la clarinette et l’exceptionnel Wolter Wierbos au trombone !), tout est fait pour nous déstabiliser, mais tout est d’une cohérence parfaite. Chaque mélodie est prétexte à des impros débridées. La musique se vit comme un exutoire. Le groupe joue avec le souvenir d'un passé qu’il veut à la fois aimer et bousculer. Et les émotions sont fortes. Les contrastes sont puissants, tant dans l'instrumentation que dans les arrangements. Quand la clarinette se fait fine et délicate, le trombone vient prendre le contrepied avec des growls furieux. Le bonheur d’un swing léger précède souvent une explosion dévastatrice. C’est fiévreux et jubilatoire.
Tout est permis : des déclamations poétiques sur un jazz très contemporain («Where the Sunflowers Grow» de Charles Ives), à «Criss Cross» de Monk, en passant par le délirant «Jojo Jive» (qui permet à Han Bennik de faire son show : pieds sur les caisses lancé de baguettes), sans oublier les hommages à Misha Mengelberg. Que du plaisir !

 

Pour l'hommage à son père, le batteur Denardo Coleman a réuni une belle bande : Al Macdowell (eb), Tony Falanga (cb), Charlie Ellerbe (eg), René Mclean (as), Abraham Burton (ts), Wallace Roney Jr (tp)… et en invité de dernière minute : David Murray ! Si cela commence sur les chapeaux de roue, cela se passe quand même un peu dans une légère confusion. L'énergie est là mais elle ne semble pas totalement canalisée. Ce qui est amusant à voir, cependant, ce sont les styles différents des trois soufflants. Murray emplit son instrument d'air et de tonnerre, René Mclean est plus fin et sinueux, tandis qu’Abraham Burton est plus agressif et tortueux.

Le classique «Turnaround» remet tout le monde sur la bonne voie et l’on revisite le répertoire d’Ornette. Tout en énergie. Sans se laisser trop le temps de reprendre son souffle. Chacun y va de son solo, l’émotion est là, même si cela ressemble parfois un peu à une grande jam. On notera quand même des interventions décisives de Charlie Ellerbe et l’incessant drumming de Denardo. Seul Wallace Roney n’est pas trop mis en avant. Avishai Cohen vient faire une courte visite surprise, pour que l'hommage soit complet. Bien entendu, le rappel est obligatoire avec l’incontournable «Lonely Woman».

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Cerise sur le gâteau de cette journée : Patti Smith !
Devant une foule monstre, elle lit d'abord un texte d’Allen Ginsberg après s’être «excusée» de ne pas être une chanteuse de jazz, mais une «rock bomb» ! Personne ne lui en voudra. Au contraire.

Alors, elle enchaîne avec «Dancing Barefoot»  et ce sont les premiers frissons ! Patti Smith, c’est quand même la claque. Et c’est la classe ! Même si elle crache comme une véritable punk, qu’elle est restée, entre deux couplets ! Elle impose le silence, le respect, l’écoute. Lunettes sur le bout du nez, elle enflamme le public avec la lecture de «Howl» (Holy ! Holy ! Holy !...) de Ginsberg. Il y a de la ferveur, de l’intensité, de la véracité chez elle. Elle ne cache rien. Elle ne joue pas un rôle. Elle est intègre, combattante, passionnée et passionnante. Elle rend hommage à Prince, à Amy Winhouse («This Is The Girl»), au papa («Frederick») de son fils, Jackson Smith, qui tient la guitare ce soir, et puis bien sûr aussi à Ornette ! Elle dépose les paroles de l’un de ses poèmes («The Second Stop Is Jupiter») sur le thème de «Lonely Woman». Magique.
Et puis, la folie reprend de plus belle. A ceux qui veulent danser elle lance : «Ok, il n'y a pas beaucoup de place mais si vous voulez danser, dansez ! Fuck the chairs !». Magnifique ! Le public devient fou ! La révolte gronde ! Et Patti Smith ira jusqu’au bout de son combat pour la liberté, les droits humains et l’amour ! «People Have The Power», «Ghost Dance», «Because The Night» ou encore «Gloria» sont vécu avec une force incroyable ! Grand moment ! Grande dame, très grande dame !

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Club Stage

Entre tous ces concerts sur la « Main Stage », il ne faut pas oublier ceux qui se déroulent sur la « Club Stage » (qui n'est pas si petite que ça d’ailleurs). Ce samedi, c’est Éric Thielemans qui a l’honneur de montrer quatre facettes de son talent !

L’imprévisible percussionniste se présente d’abord en solo, dans un set un peu trop court à mon goût… Une impro bruitiste qui rappelle un peu le Gamelan, puis un exercice de percussion joué avec de toutes fines baguettes, d’une délicatesse extrême, cristalline et diaphane, et finalement une musique plus méditative, presque divine, jouée à l’archet sur… les rayons d’une roue de vélo !! Sans vraiment se prendre au sérieux, pour laisser les auditeurs entrer dans son univers, Eric Thielemans surprend. Et ça marche. Mais c’est déjà fini...

Pour son deuxième passage, il sera à la batterie face à Billy Hart ! Un duo d’une complicité incroyable qui nous invite dans un long voyage plein d'échanges, de cavalcades et de moments suspendus. Les batteurs prennent tour à tour l'initiative, ils se suivent, se répondent, s’évadent. Ils jouent avec les gongs, comme pour prolonger ce beau moment de zenitude. Une petite merveille de bonheur.

La troisième performance, sera peut-être moins convaincante. Elle est, en tous cas, totalement différente des deux premières et fait référence à Ornette ( «Dancing In Your Head»). Elle est très bruitiste, très noisy rock, très expérimentale. Thielemans est entouré d’une belle bande de fous furieux tels que Mauro Pawlowski, Rudy Trouvé, Jean-Yves Evrard et Roman Hiele. Entre impros totales et brutales et thèmes lancinants, le groupe joue les formes et le son, la distorsion, la stridence et le chaos apocalyptique. Impression mitigée.

Quant à la dernière intervention, elle agit comme une lente progression sourde et fantasmagorique. Thielemans s’occupe d’effets électro tandis que l’on retrouve Jozef Dumoulin aux claviers, Jean-Yves Evrard à la guitare, Niels Van Heertum à l’euphonium, Laurens Smet à la basse, Phillip De Jager et Karen Willems aux percus et Billy Hart à la batterie. Cela fait beaucoup de monde à diriger…

Comme des forces occultes ou souterraines qui donnent une pulsation de plus en plus haletante à l'ensemble, on se dirige vers une musique presque tribale. Les gongs, carillons, timbales géantes, se mêlent aux riffs joués en boucles, aux bidouillages de Jozef et aux déchirements de guitare. L’expérience est étonnante mais peut-être pas totalement aboutie. Et puis, on sent Eric Thielemans dérangé, déconcentré, par le bruit ambiant… Bref, on reste un peu sur sa faim, et lui aussi sans doute, un peu…

N’empêche, on peut remercier le Middelheim d’offrir une scène pareille à ce type d’expériences.

 

 

A+

Photos ©Bruno Bollaert (WahWah)

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01/09/2015

Reggie Washington - Rainbow Shadow - Interview

Reggie Washington a beau être le fabuleux bassiste qui a joué avec les plus grands (Steve Coleman, Branford Marsalis, Roy Hargrove, Chico Hamilton, Oliver Lake, Cassandra Wilson, Don Byron, Lester Bowie, etc.) il n’en reste pas moins accessible et humble.

Serait-ce le fait d’avoir côtoyé de très près le trop sous-estimé (en tous cas par le « grand public ») Jef Lee Johnson ?

Jef Lee Johnson ! Disparu le 28 janvier 2013, laissant derrière lui un vide immense. Il était une référence dans le milieu du jazz et du blues. Vous l’avez sans doute entendu, sans peut-être savoir que c’était lui à la guitare, derrière George Duke, Aretha Franklin, Billy Joel, D’Angelo, Erykah Badu ou encore Al Jarreau, Roberta Flack,The Roots...
Jef Lee Johnson, un être sensible, ultra talentueux et discret. Trop discret. Allez écouter ses albums Hype Factor, Laughing Boy ou The Zimmerman Shadow, pour ne citer que ceux-là, pour vous rendre compte de la perte énorme qu’a été sa disparition.

Reggie Washington était l’un de ses plus proches amis. Très affecté par sa disparition, il ne pouvait rester sans rien faire. Après un concert « hommage »  à Paris, au festival Sons d’Hiver en 2013, il a mûri l’idée de continuer à faire vivre l’esprit du guitariste américain. Rainbow Shadow s’est donc concrétisé sous forme d’un album d'abord et bientôt de concerts. Bien plus que de simples reprises des thèmes de Jef Lee Johnson, c’est une recréation totale et très inspirée qui a vu le jour, et sur laquelle plane l’ombre d’un Corbeau Arc-en-ciel.

C’était l’occasion de le rencontrer cet été, en toute décontraction, chez lui à Bruxelles, par une belle après-midi ensoleillée.

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Qui était pour vous Jef Lee Johnson, un ami, un musicien, un complice, un frère ?

Il était un peu tout cela en même temps. La musique est une forme de communication, mais peu de musiciens arrivent à communiquer à ce niveau-là. Peu sont capables d’exprimer leurs sentiments véritables à travers leurs instruments ou même leurs paroles. Jef était de ce type de personnes capable d’y arriver. C’était un excellent musicien, bien sûr, mais il parvenait à aller au-delà de la musique, il arrivait à l’élever au plus haut. Il l’amenait à la faute, d’une certaine manière. C’est cela qui fait l’artiste. Oui, pour toutes ces raisons et d’autres, c’était quelqu’un de très spécial pour moi.

Comment l’avez-vous rencontré ?

J’avais déjà entendu parlé de lui vers 1986. C’est le saxophoniste du groupe que je venais de quitter (Ronald Shannon Jackson) qui m’a dit qu’il y avait un nouveau guitariste et que je devais venir écouter ça. « This guy is a beast ! » me disait-il. En effet, je suis allé l’écouter et c’était… spécial. On a un peu parlé. Je n’ai pas eu l’occasion de le voir souvent à l’époque car il tournait beaucoup et moi aussi, un peu partout aux States et ailleurs. Mais quand on se voyait on parlait de musique et de plein d’autres choses, simples et profondes. On s’échangeait nos disques et on se disait qu’on avait envie de travailler ensemble. Mais cela n’a pu se faire qu’en 2002… A Paris, au festival Sons d’Hiver, dans le groupe News From The Jungle de Michael Bland. Avec Jef, la musique de Michael décollait véritablement. C’était wow ! Mais lorsque Jef a joué « Take The Coltrane » en 7, ça m’a scié !

Pourquoi Jef Lee Johnson n’a-t-il pas eu cette reconnaissance du grand public ? Il était pourtant très admiré des musiciens…

Les guitaristes exceptionnels se comptent sur les doigts des mains. Mais les choses que Jef jouait étaient différentes. Son jeu était beaucoup plus personnel, intimement personnel. Il y avait chez lui un feu intérieur, un point de vue artistique unique et très intéressant. De plus, il chantait vraiment bien. Et différemment. Il « était » vraiment sa musique. Ce n’était jamais « cheezy », il n’était pas dans la démonstration. Il ne cherchait pas à plaire ou à faire des choses « faciles » ou déjà faites… il faisait des choses vraies.

C’est pour mettre en lumière ces qualités musicales et humaines, que vous avez décidé de faire ce disque « Rainbow Shadow » ?

Je pense que Jef n’a jamais eu la « récompense » qu’il méritait. Plein de gens ne se rendent pas compte que sur les tubes qu’ils ont aimé, de George Duke à Aretha Franklin, Jef était là. S’il n’avait pas était là cela n’aurait pas sonné pareil. Mais il ne voulait pas être dans « le système ». C’était un type différent. Il voulait garder la brillance en lui. Après que sa femme Trisha décède en 2001, il n’a plus jamais retrouvé l’amour et il a lâché, petit à petit. C’est à ce moment que je me suis rapproché encore plus de lui et de sa famille. Nous avions des choses en commun à nous raconter, ma première femme est morte en 1997 et, comme il le disait, nous faisions partie du Dead Wives Club.

Nous parlions souvent, mais avec peu de mots… Et nous avons plongé dans la musique. Beaucoup de choses peuvent être dites et transmises par la musique. Et, maintenant, je veux continuer à parler avec lui. J’écoute et j’aime les morceaux qu’il a écrits. Quand je joue, j’entends Jef me dire : « Essaie ça. C’est pas mal, mais tu peux faire mieux, plus vrai ». Il m’oblige à faire des choses d’une autre façon, à chercher la vérité.

Le chant, par exemple, était difficile pour moi. Chanter moi-même, je n’y croyais pas. Et là, tout à coup, j’ai senti que je devais le faire ! Et j’entends sa voix me dire « Go ahead man, go ahead, do it ». Alors, j’ai sauté le pas et ça marche. Cela m’a obligé à aller vers d’autres styles, à changer de mode. Cela m’enrichit chaque jour. Et puis, être leader d’un band et chanter, c’est une aventure. Etre leader, c’est être devant et être regardé par tout le monde. Jef m'a aidé, il est toujours resté vrai et humble, c’est le gars le plus humble que j’ai jamais rencontré. Et c’est le genre de musiciens que j’espère être, ou devenir. Il jouait pour la musique, pour le meilleur de la musique. Pas plus, pas moins. Sans jamais faire de démonstrations.

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Comment avez-vous sélectionné et choisi les morceaux ? Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ?

Ça n’a pas été simple. Il y a d’abord eu « Reckless Eyballin’ », que je voulais déjà jouer avec lui lorsqu’il était dans mon trio. Mais lui ne voulait pas, il voulait jouer autre chose. Pour cette raison, j’ai voulu absolument le jouer ici. Grazz (DJ Grazzhoppa) m’a poussé aussi à le faire. On avait des sampling de ce que Jef jouait, et on a tourné autour de ça. Pour « Black Sand », je voulais savoir ce qu’il avait vraiment vu et vécu là-bas. Pour comprendre et jouer ça, je devais voir ce qu’il avait vu. J’ai du checker ça à Hawaii. En ce qui concerne « As Free », c’est à nouveau Grazz qui a fait resurgir le morceau et les lignes sur lesquelles nous avons construit le morceau. J’ai choisi aussi ces titres car, en définitive, je les aime et ils me rappellent des moments forts. Comme « Finding » ou surtout « Move/Shannon », que l’on avait joué à Paris. Et puis, Frederic Goaty, de Jazzman Magazine, m’a aussi poussé à l’enregistrer, car c’est un morceau qu’on jouait souvent avec Jef. C’était emblématique. J’étais obligé ! Quant à « Living », je voulais le chanter, mais c’était beaucoup plus difficile que je ne le pensais. J’ai demandé à Lili Añel, une amie proche de Jef et de moi, qui vient de Philadelphie et qui avait été très affectée, elle aussi, par la disparition de Jef. Elle voulait aussi s’impliquer dans le projet. C’est un peu comme cela que j’ai voulu inviter d’autres musiciens et amis sur le disque.

Comment avez-vous travaillé ? Ensemble, en groupe ou à distance ? Quel était le travail préparatoire, les arrangements ?

Nous avons eu la chance de répéter et travailler en studio, avec Marvin Sewell, le guitariste que Jef vénérait, Patrick Dorcéan et DJ Grazzhoppa, à Vannes, chez Alex Tassel. On a pu faire quelques gigs aussi. Nous avions 4 ou 5 jours pour enregistrer. J’étais bien préparé. Trop bien peut-être. Tout était réglé. A la fin, on était prêt à mixer. Mais la petite voix de Jef a raisonné en moi : « Ce n’est pas fait. Attend. Essaye d’autres choses, surprend-toi ». Alors on a tout arrêté, j’ai pris du recul et quelques semaines de vacances. Il fallait que je m’éloigne des émotions et que je décompresse. Puis, la petite voix est revenue. Il était temps de s’y remettre. J’ai réécouté les bandes. Et la petite voix me disait « Je ne t’entends pas. Où est tu ? C’est bien, c’est sympa, mais toi, où es-tu ? » J’ai réécouté les enregistrements de Jef, au casque. Et je me suis souvenu de la façon dont on avait enregistré l'album Freedom avec Jef et Gene Lake.

Jef est un peintre. Il peint la musique. Si tu écoutes bien, si tu fermes les yeux, tu peux voir les mouvements de sa guitare. Il y avait cette magie sur Freedom. Et j’ai voulu capturer ces moments à nouveau. Alors, avec Pat, on a joué et rejoué les morceaux sur les sampling de Jef. Encore et encore. C’était une manière old school d’enregistrer. Il fallait que je bouge avec lui, avec Jef. Et pour le mix avec Patrice Hardy, c’était pareil. C’était très travaillé aussi. C’est alors que j’ai envoyé les tapes à mes invités. J’ai compris que j’avais besoin de mes amis commun à Jef et moi, Chico Huff, Yohannes Tona, Wallace Roney, Dana Leong, Jacques Schwarz-Bart, Lili Añel, Jonathan Crayford… Je leur ai demandé de jouer avec leur cœur de penser à dire quelque chose à Jef plutôt que d’essayer de « penser musique ». Ils m’ont envoyé les takes. Cela m’a permis d’avancer encore. Et j’ai encore rejoué quelques lignes de basses après. Je n’avais jamais fait ça. C’était très inspirant. Et le dernier morceau, « For You Jef » est particulier. C’est une sorte de thérapie. Stefany, ma femme, avait écrit des paroles pour remercier Jef, son esprit et son humanité. On a mis tout cela sur des musiques de Jef, avec quelques lignes de basse. Et j’ai tout donné à Grazz. Il a coupé, édité, demandé à sa femme, la superbe chanteuse Monique Harcum, de chanter ces paroles. C’était chaleureux et vrai.

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Maintenant tu te sens mieux après cette « thérapie » ?

Oui, maintenant, c’est autre chose. C’est un sentiment doux amer. Mais je ne dois pas revenir en arrière, ne pas être déçu ou désappointé. C’est une conversation que j’ai eue avec Jef. Il fallait que je lui parle encore. Maintenant, il faut que je lâche, que les gens entendent ça, qu’ils entendent ce que je dis de Jef ou comprennent qui il était. Je dois garder son esprit et aller de l’avant, proposer de nouvelles choses. Comme Jef l’aurait fait. Et je suis excité par ce travail presque « extra musical ». Ce disque est mon bébé, j’ai envie qu’il vive sa vie, qu’il aille voir ailleurs, avec cette petite angoisse de ne pas savoir ce qu’il pourrait lui arriver. Et puis, c’était aussi un travail de groupe. Le groupe est important et je le remarque de plus en plus. Il y a des individualités, qu’il faut préserver, mais nous devons tous être à la même page. On doit être cool envers chacun. Il ne doit pas y avoir de guerre interne.

Tu n’avais jamais ressenti cela avec d’autres groupes ?

La « guerre interne », oui, bien sûr. C’est une énergie de colère et ce n’est pas bon. Il faut une énergie positive. Comme lorsque je jouais avec Steve Coleman à l’époque. On parlait et on se motivait entre chaque gig. L’énergie du groupe était là et on avait envie de jouer ensemble, pour la musique. Dans certains groupes, certains jouent l’intimidation et ça met une très mauvaise ambiance dans le band. On oublie les rapports humains, on ne pardonne rien. Certains te font sentir que tu dois te jeter au feu pour eux, mais ils ne te jetteront jamais un seau d’eau froide ensuite. Ce genre de groupe existe et il vaut mieux s’en éloigner. Avec Jef, c’était totalement différent. C’était un leader loyal. Il fallait vraiment faire quelque chose de très négatif et stupide pour se faire virer. Ce sont des choses que j’ai apprises avec Jef. Et ce band est une sorte de continuation de Music Of the Phase, le groupe avec Jef, Pat et Grazz. On a tous appris de Jef. C’est un héritage.

Quel est l’avenir de Rainbow Shadow ?

On va voir maintenant où cela va nous mener. Nous avons déjà en tête d’autres morceaux, car Jef a écrit beaucoup de belles choses. On ne peut pas les laisser là. Mais avant ça, nous avons quelques belles dates en septembre en Belgique et en Europe. De Singer à Rijkevorsel, à Aix, à Paris au New Morning, au Marni à Bruxelles, en Autriche, Suisse, Pologne…

Puis, on va essayer d’amener le projet au Japon. Au States aussi, à New York mais aussi à Philadelphie, là où Jef est né. Tout ça c’est surtout pour la musique et à la mémoire de Jef. Ce n’est pas une question de business. Je ne veux pas faire de l’argent sur son dos. Je veux partager de l’amour. C’est plus amusant. Les gens doivent comprendre le propos. Il faut rester affamé pour jouer cette musique. Pour jouer toutes les musiques. Il faut avoir envie, avoir faim. On en parlait encore avec James Blood Hulmer à Paris. Il disait qu’il ne comprenait pas toujours le business. Que fait-on quand on joue ? Pour quelle raison on joue ? Quel est le sens de la musique que l’on joue ? Voilà les questions qu’il faut se poser. A quoi ça sert si l’on ne sauve pas une âme ? Il faut toucher les gens à l’âme. Les gens ont besoin de ça. Je me rappelle, après des concerts avec Steve Colman, le nombre de personnes qui venaient lui dire que sa musique avait changé leur vie. Wow !

On a pensé aussi, à un moment, à reformer The Five Elements avec Steve Coleman. On se disait que cela pouvait être amusant. Steve nous a dit qu’il aimerait à nouveau jouer avec nous, mais qu’il fallait que ce soit nouveau, différent, intéressant. Nous sommes, pour l’instant dans un no man’s land, nous sommes trop vieux pour être des « Young Lions », et trop jeunes pour être des légendes ! Donc, il faut trouver son chemin à travers cela et ne pas avoir peur. Il ne faut pas ruiner son développement personnel en faisant une « réunion ». Et c’est la même réflexion que nous avons eue avec Roy Hargrove et son RH Factor. Laissons ça pour le moment. Nous avons beaucoup mieux à faire.

 

 

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