11/11/2017

Kris Defoort Diving Poet Society - Jazz Station

Ai-je déjà été aussi ému par un concert ?

Oui, sans doute. Mais ce dernier concert de Kris Defoort à la Jazz Station m’a quand même bien remué. Pas nécessairement par l’énergie, la force ou le groove, (quoique)… mais par l’émotion, la délicatesse et l’adrénaline qu’il provoque.

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C’est un peu comme si une aiguille fine était venue toucher une terminaison nerveuse jusqu’alors inconnue. Douce sensation.

Kris Defoort présente donc son dernier projet Diving Poet Society avec son trio habituel (Nic Thys à la basse électrique et Lander Gyselinck aux drums) augmenté de deux invités de choix : Guillaume Orti au sax tenor et Veronika Harcsa au chant.
Le disque m’avait déjà fasciné dès la première écoute. La sensation s’est renouvelée et s’est confirmée en live.

Avec une poignée de notes abstraites, jetées on ne sait comment et qui retombent on ne sait où, le pianiste trace quelques lignes de pure mélancolie, tout en économie. «Le vent des Landes» flotte dans la salle puis se lève peu à peu. Du bout des baguettes, Lander insuffle alors un groove sec, la basse électrique galope, le piano répète un motif qui se balance de haut en bas. «Tokyo Dreams» se révèle doucement. C’est puissant mais tellement léger…

Et soudain, comme venu de nulle part, Guillaume Orti, du fond de la salle, lâche quelques notes. La musique prend une autre dimension. Le mystère s’épaissit, Kris et son groupe jouent avec l’espace, comme pour nous déconcerter… ou nous rendre plus attentif.

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Veronika Harcsa rejoint alors le reste de la troupe. On entre dans le vif du sujet avec 3 morceaux, presque une suite, («The Pine Tree And The Marching», «The Pine Tree and The Fire» «Liquid Mirors») extraits de l’album et basés sur les poèmes de Peter Verhelst.

La voix de Veronika Harcsa est un instrument d’une justesse incroyable. Les paroles sont découpées avec une précision étonnante, chaque mot se charge de sens. Parfois aussi, elle laisse traîner le souffle comme le ferait un shruti box indien. Elle maintient la note, basse, presque inaudible et pourtant bien présente. Pendant ce temps, les mesures se mélangent, les cycles rythmiques s’entrelacent. C’est passionnant.

«Diving Poets», qui donne le nom à l'album et qui est dédié à la mémoire de Pierre VanDormael avec qui Kris eut de très longues et profondes discussions, est un chant intime et presque hypnotique. Les peaux craquent, le sax crachote, le piano égraine quelques notes éparses. On est dans les nuages, dans le coton, dans un autre monde. Orti improvise avec finesse et épouse le chant d’Harcsa, à moins que ce ne soit l’inverse. La voix est sur la même, mais alors vraiment la même (!), fréquence que celle du sax ou du piano. Ça chante à l'unisson pour mieux se diluer par la suite. On est sous le choc. On en pleurerait presque. Et l’on remarque à ce moment la qualité d'écoute du public. Un vrai bonheur.

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Pour ne pas casser la fragilité de l’instant, tout se joue en un seul et long set.

«Deepblauwe Sehnsucht» et «New Sound Plaza» se confondent. On se croirait perdu dans les brumeuses divagations d’un Leoš Janáček. Veronika Harcsa aurait pu être chanteuse d’opéra… ou de rock. Car ça éclate soudainement. Sur un motif répétitif, Lander Gyselinck provoque un incendie, Guillaume Orti, en bon pyromane, attise le feu, Kris tisonne et Nic Thys souffle sur les braises. Ce dernier joue de sa basse électrique comme si elle était acoustique. Il y met de la chaleur, de la profondeur, du boisé. Le son est monstrueux de force contenue, de beauté et d'intensité. Le tourbillon ascendant semble aller vers l'infini. Le moment est incroyable, hypnotique et émouvant.

Emouvant comme cet hommage à Billie Holiday, presque fantomatique («Heavenly Billie»). La chanteuse prend son temps pour déclamer, pour respirer. Les pianiste, bassiste, saxophoniste et batteur jouent les peintres de la musique. Ils jouent avec les nuances, les traits fins, les pleins et les déliés… Fascinant.

Tonnerre d’applaudissements.

En rappel, car on en veut encore, le quintette nous livre un morceau brûlant et nerveux comme un «Music Is the Healing Force of the Universe» de Albert Ayler. Eclaté et pourtant terriblement concis. C’est comme une boule à neige que l'on secoue avec excitation et dont les flocons, prisonniers du globe, s’affolent et finissent par retomber, épuisés.

La plongée au cœur de cette étrange «Society » est décidément une expérience poétique incroyable que l’on se souhaite de revivre au plus vite... En sachant que ce sera sans doute différent mais que ce sera certainement tout aussi fort.

A très vite, donc….

(Merci à ©Roger Vantilt pour ses merveilleux clichés)

 

 

A+

 

 

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17/09/2017

NextApe - Antoine Pierre - Théâtre Marni

On avait dit qu'avec internet et les connexions en tout genre, plus personne ne sortirait de chez lui. Détrompez-vous. Il y a encore beaucoup de gens prêts à découvrir des choses en live. Et c'est plutôt rassurant. Sur les six concerts proposés par le Théâtre Marni, lors de son Jazz Festival dédié à la batterie, trois étaient totalement sold-out et les autres full de chez full.

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Ce vendredi encore, on se massait devant la scène pour assister à la très attendue carte blanche offerte à Antoine Pierre qui s’est entouré de Lorenzo Di Maio (eg), Jérôme Klein (keys), la merveilleuse chanteuse Veronika Harcsa et Ben Van Gelder (as) pour former NextApe.

Le prolifique batteur, que l’on ne présente plus (Urbex, LG Collectif, TaxiWars, Philip Catherine, Lorenzo Di Maio, Jean-Paul Estiévenart, Tree-Ho, etc.) vit bien dans son époque. Il est curieux de tout et passionné de tout. Et très érudit. Et très éclectique. Normal que sa musique le soit aussi...

Ce soir, on l’a senti, il s’est encore fait plus plaisir qu’à l’habitude. Fidèle à son sens du boulot bien fait, Antoine a pensé et repensé son projet. Il a imaginé la musique, mais aussi la mise en scène, la dramaturgie, les textes, la lumière.

En guise d’introduction, dans une salle plongée dans le noir, NextApe nous fait d’abord entendre - version low-fi - un enregistrement de Basquiat sur une musique crachotante de jazz des années folles. Et puis, aligné devant nous, le groupe nous balance un rock binaire puissant, électrique et électro. C’est « Alarm Clock », qui nous prévient : « Here comes the Next Tape or... Next Ape »…

Et nous voilà parti dans l’exploration (une partie seulement) de l’univers d’Antoine Pierre : rock, rap, hip-hop, prog rock, électro, ambiant… Du jazz ? Non, pas vraiment cette fois-ci.

D’ailleurs, le second morceau, joué par strates, flirte avec l’esprit trip-hop. Et on ne peut s’empêcher de penser à Portishead ou UNKLE. On glisse ensuite du côté pop, très légèrement soul (léger, léger), avec un morceau semblant s’inspirer d’Urbex pour mettre une première fois en valeur les talents de la chanteuse Véronika Harcsa. A l’aise dans tous les registres, elle impose une présence forte. Autant elle est intégrée dans la musique, autant elle semble avoir du recul sur l’ensemble… et donc, plus d’emprise encore.

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NextApe enchaîne. Avec énergie. On se dit qu’on a devant nous un véritable groupe de rock. De rock savant ! NextApe joue les breaks, construit une musique foisonnante d’idées. Pleine d’idées. Trop d’idées peut-être. On a parfois l’impression de se retrouver dans un grand magasin de confiseries dans lequel on pourrait tout goûter sans pouvoir en profiter pleinement, ou dans un méga musée contemporain bourré d’œuvres exceptionnelles, sans avoir le temps de réellement en apprécier toute la richesse et la profondeur. Du coup, on n’a pas vraiment le temps de vibrer ou d’être vraiment ému. On est fasciné par la technique irréprochable des musiciens. Mais on reste un peu distant. Peut-être que ce concert aurait dû se jouer « debout » ? Et l’on continue la visite d’un monde un peu rageur, voire parfois pessimiste, avec « Oliphant » qui zieute du côté de Sidsel Endresen ou de tUnE-yArDs. On va faire un tour du côté de Thom Yorke, Squarepusher, Zappa, Aphex Twin, Pink Floyd

Soudain, en invité surprise, venu du public, l’acteur Martin Swabey ("Mr. Nobody") déclame avec force un texte écrit par Paméla Malempré (« They Came » (?) ) sur une musique rageuse. Puis on laisse Lorenzo Di Maio se déchaîner sur un solo, Jérôme Klein explorer des beat électros tranchants, Ben Van Gelder déposer quelques phrases plaintives sur un morceau planant et surtout Veronika Harcsa éblouir tout le monde. Et l’on entend du Mike Ladd, du Kendrick Lamar, des gimmicks à la DJ Logic, du Mark Guiliana

On entend beaucoup de choses. Ça va partout. Il y a beaucoup d’infos. Cela devrait peut-être être un peu canalisé pour que l’émotion ressorte plus, pour que l'on retrouve ce frisson qui fait oublier tout le reste. Pour retrouver aussi, peut-être, un peu de cet esprit jazz dans tout ça...

Antoine Pierre s’est fait plaisir, et il a bien eu raison… Alors, quand on entend ce que fait NextApe, on se dit que… le rock a vraiment de beaux jours devant lui. Et pour cela, on ne peut que remercier nos jazzmen.

A suivre… ;-)

Merci à ©Olivier Lestoquoit pour les images.

 

 

A+

 

 

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17/06/2014

Zola Quartet au Roskam - Et presque Veronika Harcsa à l'Archiduc.

Dimanche 8 juin, j’avais décidé de «faire» deux concerts.

Le premier, à l’Archiduc. On m’avait parlé de cette chanteuse hongroise à la voix de sirène, Veronika Harcsa. Elle jouait cet après-midi avec Tom Bourgeois (ts, bcl) et Florent Jeunieaux (g) sous le nom de Tó Trio. Le problème, c’est que je me suis trompé dans l’heure. Et je suis arrivé à la fin du concert…

C'est malin !

Je n’ai entendu que le dernier morceau (merveilleux) et tout le monde (car c’était plein à craqué) a bien pris soin de me faire regretter mon erreur. Veronika Harcsa, qui faisait un Erasmus d’un an à Bruxelles, s’est envolée pour Berlin où elle va y vivre… Mais elle m’a promis de revenir. J’attends déjà cela avec impatience.

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Pour le second concert, Zola Quartet, pas de problème j’étais là bien à l’heure au Roskam.

Zola Quartet est le groupe de Gonzalo Rodriguez (g), qu’accompagnent Mathieu Robert (ss), Didier Van Uytvanck (dm) et Nicola Lancerotti (cb). Le groupe était passé à Jazz à Liège en mai de cette année. Mais je n’y étais pas.

Si la musique de Zola, chaude et vive, est souvent inspirée des rythmes flamenco («Patio» ou «Jaleo» par exemples), Gonzalo Rodriguez, auteur de la majorité des titres, n’en fait pas une caricature. Il ne force pas le trait, mais s’attache surtout à faire vivre ces rythmes dans un jazz contemporain.

Certains morceaux respirent les grands espaces, l’amplitude, le souffle. La plénitude. On pense un peu à Bill Frisell, dans la façon qu’a le guitariste espagnol à laisser parfois trainer des accords dans un sorte de fausse reverb. Gonzalo Rodriguez m’avouera pourtant ne pas avoir beaucoup écouter son condisciple américain.

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Et puis, l’originalité du groupe, ce son particulier, réside aussi peut-être dans le jeu de Mathieu Robert au soprano. Un phrasé sinueux, chaud et parfois légèrement acide. Son solo sur «Bouncin» est assez incandescent, tout comme son intervention sur (?)«Tune 15».

Et la rythmique n’est pas en reste, la frappe de Didier Van Uytvanck est énergique à souhait et ses solos sont des plus efficaces, tandis que Nicola Lancerotti galope, soutient, pousse parfois, et ne laisse jamais rien trainer.

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Si «Where We Go» est d’une nostalgie toute hispanique, «Matongué» s’inspire de rythmes africains. Mais, ici encore, le quartette évite de forcer le trait. Ce dernier titre évoque bien l’énergie de ce quartier de Bruxelles, mais raconte aussi ses mélanges, ses échanges, ses rires, son bruit… et sa nonchalance.

Le jazz de Zola Quartet est plutôt métissé et festif. C'est un jazz de plaisir. Et c’est bien agréable.

 

 

A+