11/11/2015

Samuel Ber invite Tony malaby et Jozef Dumoulin au Bravo.

Tony Malaby est quand même un des grands du saxophone contemporain. On ne va pas retracer ici tout son parcours mais juste rappeler qu'il a jouer avec le Liberation Orchestra, l’Electric Bebop Band de Paul Motian, Ches Smith et d'autres, et qu'il est surtout leader de Tamarindo (avec Nasheet Waits et William Parker) ou du récent Novela (avec, entre autres, John Hollenbeck, Kris Davis, Ralph Alessi et Joachim Badenhorst).

Son influence est importante sur les saxophonistes en particulier, mais aussi sur tous les musiciens en général.

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Ce soir, au Bravo, il est accompagné par l'un des claviéristes des plus inventifs du moment: Jozef Dumoulin. Ces deux « monstres » répondent à l’invitation du tout jeune (et très prometteur) batteur belge Samuel Ber. Autant dire qu’il y aura de la surprise, de la créativité et beaucoup de fraîcheur.

Et cela se confirme rapidement. Pas impressionné pour un sou, Samuel Ber engage la conversation et semble même parfois montrer la ligne directrice. Il a préparé une ou deux compos, très ouvertes, qui permettent surtout aux musiciens d'improviser dans tous les sens possibles (ou presque).

Dès le départ, on s’émerveille devant les phrases sinueuses de Tony Malaby (au ténor) qui trouvent écho au discours toujours aventureux de Jozef Dumoulin. Ce dernier se démène derrière son Fender Rhodes et ses innombrables boîtes, filtres, pédales d’effets et spaghetti de câbles. Il triture, règle et dérègle sans cesses ses machines, pour mieux tordre les sons. Et Malaby se relance, cette fois-ci au soprano qui couine, s’étrangle et crie. La musique tremble. Puis elle devient lunaire. Des bribes de mélodies se dégagent, les tempos s'apaisent. La musique circule comme un esprit. L'écoute est intense, autant sur la scène que dans le public.

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Les indications sont minimes, l'impro est totale et souvent surprenante, le chemin est aléatoire, presque inconnu. Combien de fois Samuel Ber hésitera avant de frapper la cymbale tandis que Jozef Dumoulin déviera chaque fois un tout petit peu de sa route. C'est beau et fragile.

Quelqu'un a dit un jour que la musique ne se capturait jamais, qu’elle était « l'instant », qu'il n'y avait rien de plus éphémère ni de plus volatile qu’elle. Le trio nous en donne une preuve encore ce soir.

Après une courte pause, le second set commence en force, à pleine puissance, comme pour casser les murs de l'ordinaire. Comme pour se libérer directement des carcans. Après cela, tout est possible.

Le dialogue, comme une transe, entre Malaby et Ber est d'une intensité incroyable. Les phrases sont courtes, resserrées, comme pour ne garder que l'essentiel et pour mieux repartir dans la furie.

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On s'enfonce ensuite dans une jungle dense, faites de spasmes et de lamentations. Tout en énergie retenue. Petit à petit, tout devient délicatement percussif. La sax claque, la batterie se fait plus sèche encore et Jozef fait s'entrechoquer des verres. La musique naît, se bat, s'épanouit, grandit, résiste, s'abandonne et meurt.

C’était une abstraction sur une improvisation d’une composition qui n'a pas de nom, précise Samuel Ber, non sans humour... Tout est dit.

C’était surtout une belle rencontre, pleine d’échanges et de recherches. Une belle expérience et une preuve de plus que le jazz est bien vivant et qu'il a encore plein des choses à dire.

A+

Merci à Olivier Lestoquoit pour les photos.

22:53 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bravo, samuel ber, tony malaby, jozef dumoulin |  Facebook |

25/08/2007

Jazz Middelheim 2007 - Day 05 -

Dimanche dernier (le 19 août): « Grand Final » comme on dit à «Jazz Middelheim».
Et l’appellation n’est pas usurpée.
Au programme de ce dernier jour: Jef Neve Trio, Nic Thys et ses 68 Monkeys, Bert Joris Quartet et … last but not least, Ornette Coleman !

Sold out !
La tente déborde littéralement. Il y a overbooking, assurément. Ce n’est pas possible autrement…

Je n’ai pas vu l’ami Jef cette fois-ci, mais on m’a rapporté que son concert fut très bon… (comme d’habitude).

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Nic Thys, que j’avais récemment vu avec son T&T lors du Brussels Summer Festival se présentait ce soir avec quelques belles pointures du jazz américain.
Tous nés en ’68 ! D’où le nom du groupe…

Aux saxes: Tony Malby (tenor) et Andrew D’Angelo (alto), au piano: Jon Cowherd, à la guitare électrique: Ryan Scott, aux drums: Nasheet Waits et bien sûr, à la contrebasse: Nicolas Thys.

Excusez du peu…
L’ensemble manquait cependant, à mon avis, d’esprit de synthèse et de cohésion. J’aurais aimé que les morceaux soient un peu resserrés, un peu plus concis.

Tout avait commencé en force avec «It’s Been A While», d’une puissance incroyable et s’était terminé plus ou moins dans le même esprit avec «Munich».

Entre les deux, les belles compositions, sobres et parfois mélancoliques manquaient un peu de tension. C’était, quelques fois, un peu trop tiré en longueur.
Bien sûr il y a eu les solos monstrueux du guitariste Ryan Scott qui rappelle de temps à autres un phrasé à la Rosenwinkel. Et puis, surtout, la paire de saxes.
Ces deux-là jouent aux frères ennemis: Tony Malby, posé et solide et D’Angelo, nerveux, explosif et toujours d’attaque.
Fabuleux !

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Avec son Quartet, Bert Joris nous invite à du jazz pur jus.
Le trompettiste démarre directement avec le très swinguant et nerveux «Mr Dado», en hommage à son vieux complice: le pianiste italien Dado Moroni.
Ce dernier n’attend pas son tour pour sauter dans le groove.
Ça rebondit, ça swingue, ça improvise à tout va.

Les thèmes écrits par Bert Joris sont d’une limpidité éblouissante. Un peu à l’instar de son jeu. Un phrasé raffiné, clair, précis. Un peu à la Kenny Dorham dans les moments intenses et à la Chet dans les passages plus intimistes.
Entre «Magone», «Anna», «Triple» ou «King Combo», Joris alterne bugle et trompette (parfois «muted») avec pertinence.

Philippe Aerts allie, comme toujours, virtuosité et musicalité extrêmes à la contrebasse, alors que Dré Pallemaerts (omniprésent lors de ce festival) joue avec autant de finesse que de subtilité.
Mais attention… quand il envoie, ça cogne sec.

Pas de bavardage superflu dans les solos (Moroni est vertigineux), qualité de jeu brillante, bonne humeur communicative et complicité visible entre les membres du groupe, le quartet de Bert Joris a sa place dans ce «Grand Final», et mérite sans conteste de se retrouver sur les podiums des meilleurs festivals de jazz d’Europe et d’ailleurs…

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Et voilà LE grand moment.
Le moment tant attendu.
Celui que l’on pouvait craindre aussi. Craindre d’être déçu d’une si grande attente…

Heureusement, Ornette Coleman fut au rendez-vous.
Et comment !
Quel concert, mes amis… quel concert !

Derrière le célèbre altiste, le fils Denardo Coleman aux drums. Et autour, trois bassistes !!!
Charnett Moffett et Tony Falanga aux contrebasses et Albert McDowell à la basse électrique.

Fidèle à la dialectique Colemanienne, le premier morceau («Jordan»), court et concis,  explose d’intensité.
Le groupe revisite ensuite la plupart des morceaux du dernier album («Sound Grammar» enregistré live en Allemagne en 2005) en les réinventant.

Le drumming énergique de Denardo est excessivement physique et impressionnant. Aucune faiblesse, aucune baisse de régime. Ça joue à du 200 à l’heure.

Tony Falanga use beaucoup de l’archet, imposant souvent un jeu grinçant, étrange, parfois plaintif («Sleep Talking»), et donne une réplique cinglante au saxophoniste.

Les autres bassistes remplissent les espaces avec brio, trouvent des ouvertures, improvisent avec une clairvoyance subjugante.
Ornette intervient parfois à la trompette, puis au violon.
Il dirige sans diriger.
Le groupe se trouve les yeux fermés.
C’est d’une précision magistrale dans les breaks, les stop and go, les relances. Tout est réglé au cordeau et reste pourtant d’une incroyable liberté.
Ça voyage, ça échange, ça ose tout le temps…

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Qui joue quoi ? Comment naît cette musique ?
Difficile à décrire.
Serait-ce cela le fameux principe «harmolodique» du maître ?

Après un superbe «Turnaround» (recréé comme si ce morceau n’avait jamais existé) Tony Falanga ébauche le
«Prélude de la suite N°1» de Bach.
Denario éclate le morceau de quelques frappes puissantes et le groupe atomise le thème dans un délire free ébouriffant.

On frôle le blues, le calypso («Matador»), le funk parfois, toujours dans un esprit totalement libre… totalement Ornette.

Grand et énorme concert.

La salle est debout, applaudit  à tout rompre pendant de longs instants.
Ornette fait distribuer une à une les fleurs du bouquet qu’il a reçu aux femmes des premiers rangs avant de revenir offrir, à tous cette fois, un « Lonely Woman » magique.

Ornette!

Encore!

 

A+