18/08/2016

Deux jours à jazz Middelheim ( Part 2/2 )

15 août, c’est la fête des mères à Antwerpen et la fête du jazz au Middelheim.

Retour, toujours sous le soleil, au Parc Den Bandt pour la dernière journée du festival.

Le monde commence déjà a affluer, vers 11h30, tandis que Ashley Kahn évoque une autre facette d'Ornette Coleman avec David Murray (encore lui) et Geri Allen.

On retrouvera les deux musiciens tout à l’heure sur scène en compagnie de Terri Lyne Carrington. Pour l’heure : piano solo !

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Main Stage

Il est 12h30 lorsque Craig Taborn s’installe devant son piano. Il entame une première et longue improvisation, qui tourne autour d’un motif court, cinq notes à peine, et place la barre très haut. Ce leitmotiv, répété à l’envi et ornementé de brillante façon, évoque tantôt Bartok tantôt Stravinsky. Et parfois, en écho, on perçoit quelques pointes de douceurs ellingtoniennes. On est soufflé. La deuxième impro est nettement plus free. Taborn, très concentré, fait gronder le piano après avoir provoquer les notes aiguës. Il plaque les accords, frappe les cordes, fouette les touches, écrase du coude le clavier à la Don Pullen ou à la façon d’un Cecil Taylor. C’est bref, intense et impressionnant. Tandis que le troisième morceau est peut-être le plus « jazz » de tous, plutôt bop à la Monk, la dernière intervention de Craig Taborn lorgne du côté de la musique concrète, parsemée de respirations romantiques. Toutes ces influences, mêlées avec intelligence, font sans doute de Craig Taborn l’un des pianistes les plus excitants du moment. Cette standing ovation et ce rappel n’ont certainement pas été usurpés. Seul sur la grande scène du Middelheim, il a réussi un véritable tour de force. Grand coup de cœur.

Le batteur belge Dré Pallemaerts a sorti récemment un superbe album (Coutances) qui lui ressemble bien : subtil, habile et impressionniste. Et ce sont la plupart de ces morceaux qu’il présente aujourd’hui sous le nom de « Seva » (l’une des compos de l’album) avec un line-up légèrement différent. Nic Thys s’est ajouté au groupe et Robin Verheyen a pris la place de Mark Turner. Derrière le piano, on retrouve Bill Carrothers et au Fender Rhodes Jozef Dumoulin. Le set est extrêmement bien construit, tout en paliers, en douceur et sans aucune monotonie. On flotte entre deux mers, à la fois brumeuse et indocile. Tout se fait en souplesse, à l'image du jeu, fluide et sensuel de Dré. Le phrasé romantique et lumineux de Carrothers, s’oppose aux notes plus acides et nébuleuses de Jozef. Robin Verheyen, lui, est toujours à la limite de la cassure, toujours sur le fil du rasoir. Parfois rauque au ténor et d'une rondeur acide au soprano. Et tout ce beau monde peut compter sur la basse chantante et discrète de Nic Thys (fini la barbe hipster !). Il y a de la tendresse dans les compositions de Dré (« For Anne », « Mood Salutation ») et de la volupté, comme sur « Where Was I », cette milonga extraite de son précédant album, Pan Harmonie, sorti il y a neuf ans déjà (et « must » également !). De la complicité, de l’interaction… du jazz. Et puis, après une visite à Satie (« Première pensée rose + Croix »), on swingue et on danse sur « Waltz Macabre » ou « Swing Sing Song »… Un très beau concert, maitrisé, plein d'inventivité et de finesse. Un étrange mix entre tradition, désuétude et contemporanéité qui rend la musique de Dré Pallemaerts très personnelle, singulière et très attachante.

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Le Power Trio Geri Allen, Terri Lyne Carrington et David Murray monte sur la scène sous un tonnerre d’applaudissements et démarre en trombe avec « Mirror Of Youth » ! La plupart des morceaux sont extraits de l'album Perfection, enregistré quelques jours après la mort de Ornette Coleman. Si « Perfection » est un morceau de Coleman à qui l’album rend hommage et qui sera joué plus tard, le trio a également une pensée pour Charlie Haden, Marcus Belgrave ou encore Peter O’Brian et son funky foxtrot « For Fr. Peter O'Brien ». La complicité est évidente, mais elle se remarque surtout entre Geri Allen et Terri Lyne Carrington sur « Geri-Rigged » par exemple. L’intensité est forte, Carrington ne quitte pas du regard Geri Allen et la pianiste enchaîne les chorus avec détermination. C’est bouillonnant. Le trio alterne les moments groovy (« The David, Geri & Terri Show », annoncé avec humour) avec d’autres, plus souples (« Barbara Allen »), qui permettent à David Murray de montrer son côté plus suave et moelleux à la Coleman Hawkins. Finalement, le trio se lâche complètement sur une version débridée de « Perfection ». Bel hommage, en effet.

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On attendait beaucoup de Pharoah Sanders. Le disciple inaltérable de Coltrane.
Entouré du pianiste Joachim Kühn et du percussionniste Zakir Hussain, le saxophoniste à la belle barbe blanche semble être bien assagi. Il laisse d’ailleurs beaucoup d’espace à ses partenaires. L’entrée en matière se fait de façon douce, sur une rythmique mystérieuse et psalmodiante. Le son du sax, unique, acre et pincé, est quand même bien là. Les phrases sont sinueuses et semblent se chercher un chemin entre les rythmes indiens de Zakir Hussain et les rivières de notes qui déferlent sous les doigts de Kühn. Le rythme est répétitif, comme une transe. Le dialogue entre Hussain et Kühn a quelque chose de fascinant. Mais c'est le long solo du joueur de tablas qui est plus surprenant. Chants et incantations se mêlent à un jeu d’une incroyable virtuosité. Et tout cela avec pas mal d’humour en plus. Les morceaux s’enchainent, Sanders esquisse quelques pas de danse, chante dans le pavillon de son sax, laisse à nouveau la place à Hussein, puis à Kühn… Le meilleur est passé. On attend un peu, mais… Il y avait trois personnalités sur scène plutôt qu'un vrai trio. Un peu dommage.

 

Club Stage

Et pendant ce temps-là, entre chaque concert sous la grande tente, le Club Stage fait le comble, lui aussi. Et pour ce dernier jour de festival, c’est Ben Sluijs qui nous offre quatre splendides concerts.

D’abord en duo avec son vieux complice, le pianiste Erik Vermeulen.

Que dire ? Que dire sinon qu’on est envoûté par tant de justesse, de beauté et d’humanité. Le couple reprend des compos personnelles (« Broken », « Little Paris », « Parity ») et quelques « standards » ( « Goodbye », « The Peacocks ») avec la même grâce et élégance. On laisse le temps à la mélodie de s'installer, on joue avec les respirations, le phrasé de Vermeulen est brillant, incisif sans être agressif. Ben Sluijs va chercher au fond de son sax les dernières notes comme on gratte le fond d'un plat pour en extraire les derniers sucs. Le duo ne tombe jamais dans le mielleux et garde toujours cette flamme, cette âme, cette vérité…

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Avec Marek Patrman (dm) et Manolo Cabras (cb), la musique est plus nerveuse, plus rugueuse parfois. Mais elle garde toute son intériorité ! Après un fiévreux et sinueux « Unlike You », « A Set Of Intervals », comme son nom l'indique, nous embarque dans un voyage exceptionnel sur les échelles de notes. Avec une sorte de pédagogie, Ben Sluijs expose le motif avant que le trio ne l'éclate, ne l'étire petit à petit et ne l'explose pour revenir au pont de départ. Magnifique ! Avec ces trois-là, le jazz prend quand même une sacrée dimension.

Toujours en trio, mais avec 3/4 Peace cette fois, c’est-à-dire Brice Soniano (cb) et Christian Mendoza (p), Ben Sluijs revient pour la troisième fois. Ici, c’est une certaine idée de douceur et de swing qui est mise en avant. De façon hyper délicate, en mouvements lents et rassurants, chaque instrument vient prendre sa place en douceur. Et la magie opère. « Hope », l’insouciant, « Arad », le mystique, « Still », l’élégiaque… Le frisson est garanti. Grand moment de délicatesse.

Pour le quatrième et dernier rendez-vous, il y a toujours autant de monde au Club Stage. Le saxophoniste propose une toute nouvelle formation : au piano Bram De Looze, à la contrebasse Leenart Heyndels et à la batterie Dré Pallemaerts ! « Call From The Outside » fonce et fricote un peu avec le Free Bop. On y entendrait presque les influences d’Eric Dolphy. C’est un peu rubato, avec de faux démarrages, des rebondissements, mais toujours proposé avec la souplesse d'un swing. L’intro de Leenart Heyndels est à la fois introspective et forte sur « Song For Yussef », sorte de marche lente sous une lune orientale. Cela permet à la flûte de Ben de planer bien haut. Puis, il y a aussi « Miles Behind » et sa mélodie qui renaît à chaque fois d'on ne sait où, et une version de « Mali » plus sinueuse que jamais. Standing ovation. Rappel mérité. Un sans faute !

De quoi rentrer à Bruxelles, des étoiles dans la tête.

 

 

 

A+

Merci à ©Bruno Bollaert (WahWah) pour les images.

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11/08/2015

Gaume Jazz Festival - Day 3

La pluie a fait son apparition ce matin en Gaume. Mais cela n'a duré qu'un instant. Cet après midi, le ciel est chargé, l'air est lourd, le soleil est un peu masqué, mais la pluie ne vient pas perturber le festival.

Dans la salle, il fait étouffant. C'est là que jouent Eve Risser (p, voc) et Yuko Oshima (mn, voc). Donkey Monkey est un duo qui allie jazz, rock, pop, musique concrète et... plein d'autres surprises. Le déjà déjanté « Can't Get My Motor To Start » de Carla Bley, par exemple, ne s’assagit pas sous les coups du piano préparé, de la batterie et des chants. Les deux artistes se font face. Yuko Oshima frappe les fûts avec intensité, les yeux rivés au plafond, tandis qu'Eve Risser plonge régulièrement dans les cordes de son piano et en retire des crissements, des explosions sourdes ou des sons étouffés qu'elle utilise parfois en loop. La musique est répétitive (un peu) inattendue et percussive (beaucoup), même si certains morceaux (« Ni Fleur, Ni Brume ») sont d'une délicatesse insoupçonnée. Étrange musique, bourrée d’idées et de folie, mais non dénuée d'humour, ce qui allège le propos qui pourrait peut-être sembler trop « cérébral ». Parfait !

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Une belle idée neuve, sortie tout droit de l'imagination fertile de Jean-Pierre Bissot, est de faire jouer deux groupes en même temps sur une même scène. Cela donne « concerts croisés » et permet à OakTree et Anu Junnonen Trio de proposer un relais musical étonnant.

Les points communs entre ces deux groupes sont le chant et l'amitié. Et c'est sans doute grâce à cela que les deux répertoires, pourtant assez différents, communient si bien ensemble. OakTree défend son jazz mi-folk, mi-poético-baroque, tout en acoustique, tandis qu'Anu suit un chemin plus pop (trip hop presque) et electro rock. D'un côté il y a Sarah Klenes au chant, le violoncelle de Annemie Osborne et l'accordéon de Thibault Dille qui rappellent les champs et la campagne. De l'autre, il y a la batterie d'Alain Deval, la basse électrique (et effets) de Gil Mortio et le chant et le clavier d'Anu Junnonen, qui évoquent la ville et le monde moderne. Chaque chanteuse a sa façon de raconter les histoires. Luminosité et finesse pour l’une, intériorité parfois sombre pour pour l'autre. Mais ici, pas de compétition, juste un beau moment de partage. Et une expérience totalement réussie.

On a accumulé un peu de retard quand Jeff Herr Corporation monte sur scène vers 18h45. L’album (Layer Cake) de ce trio luxembourgeois m'avait vraiment bluffé lors de sa sortie. On y trouve du punch, du groove, de l'énergie... Et sur scène, Jeff Herr Corporation n'a pas démenti, même si le concert était trop court pour laisser éclater tout le potentiel du groupe. C'est l'agencement rythmique qui donne une partie de sa saveur au trio. Il y a ce petit décalage, légèrement en avance ou en suspens, que l'on retrouve autant dans des morceaux « lents » (la reprise de « The Man Who Sold The World » de Bowie ) que plus enlevés (« Funky Monkey »), qui donne du relief et de la dynamique. Une fois lancée, l'impro fait le reste. Max Bender est souvent inspiré sans jamais céder à la démonstration (superbe intro sur « And So It Is ») et le soutien de Laurent Payfert (cb) – un son profond et sec à la fois – est un atout certain. Et le charismatique leader finit bien par se mettre en avant dans une impro final en solo sur (« Layer Cake »).

Nuevo Tango Ensamble mélange le tango argentin - bien entendu - avec le jazz, la bossa et même le chant coréen. En effet, le trio italien (vous commencez à deviner le mélange ?) a rencontré la chanteuse Sud-Coréenne Yeahwon Shin lors d'une tournée en Asie. Et c'est peut-être cela le Nuevo Tango : des rythmes argentins dans lesquels on sent les inflexions jazzy du pianiste Pasquale Stafano, (excellent de vivacité sur « Estate »), un jeu parfois bossa et ensoleillé de Pierluigi Balducci (eb), reliés – et quel lien ! - par le bandonéon virtuose et inventif de Giannu Iorio, et une chanteuse à la voix diaphane (sur un morceau qui emprunte un peu à « Love For Sale », façon Brésil, par exemple) qui flirte parfois avec le chant d'opéra. Les ballades, plus ou moins swinguantes ou légèrement mélancoliques, se succèdent avec juste ce qu'il faut de variations pour que l'on reste accroché. Un beau moment de délicatesse.

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Au Gaume Jazz, on n'a pas peur de mélanger les genres. C'est sans doute cela qui fait une partie du succès : des découvertes, des choses plus connues, des créations pointues ou plus aventureuses côtoient des musiques plus accessibles.

À l'église, par exemple, Eric Vloeimans (tp), Jörg Brinkmann (violoncelle) et Tuur Florizoone (acc) proposent leur vision d’une musique très cinématographique. Le lieu invite à l'intimité et le trio sait s’en servir. La trompette est feutrée, l'archet glisse sur les cordes et l'accordéon tourne autour des deux premiers pour moduler les sons et jouer avec la réverbération. Élégance, raffinement et qualité d'écoute.

Dans un tout autre style, la scène du parc accueille TaxiWars avec Robin Verheyen (ts, ss) Antoine Pierre (dm), Nic Thys (cb) et le leader de dEus, Tom Barman (voc). Et ça, bien sûr, ça ramène du monde ! Entre jazz (tendance free) et rock (pour l'énergie, mais aussi la rigidité) TaxiWars propose un set très efficace mais qui manque juste un peu de surprises pour qui connaît le disque… ou pour qui aime le jazz... D'ailleurs, c’est sur un morceau comme « Roscoe », joué en trio, que le groupe est intéressant et plus « libéré ». Alors, bien sur TaxiWars c'est la ferveur de Robin au sax, le jeu claquant de Nic (une impro/intro en solo admirable sur « Pearlescent »), le drumming furieux d’Antoine Pierre et les effets sur la voix sensuelle de Tom Barman… Mais tout cela est bien plus rock que jazz (...haaaa ! L'éternel débat !) ... Heureusement, j'aime le bon rock.

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Retour dans la petite salle pour découvrir celui qu’on dit être un phénomène à Barcelone : le jeune pianiste Marco Mezquida. Seul face au clavier, il propose directement une première et très longue impro sur un piano préparé, en s'aidant de petites clochettes et cymbales. Il opère en de longues vagues d’ostinati sur lesquels il construit, avec de plus en plus de force, des harmonies abstraites, entrecoupées de respirations mélodiques simples. On pense autant à John Cage qu’à Keith Jarrett. Mais aussi à Ravel, Debussy ou… à Duke. Il mélange la furie free aux thèmes courts et joyeux, comme dans un vieux film de Mack Sennett. Il alterne swing léger et valse. Il construit des thèmes pleins de blues et de notes bleues particulièrement bien choisies... Intelligent, drôle et inventif. Coup de cœur !

Il est près de minuit et la dernière carte blanche du festival 2015 échoit au tromboniste gaumais Adrien Lambinet. Celui-ci s'est entouré, outre du batteur Alain Deval qui l’accompagne dans son groupe Quark, de Lynn Cassiers (keys, voc) et Pak Yan Lau (p). Au programme, de la musique contemporaine, mélangée à l’electro rock, au groove et au jazz très ouvert. « Awake », le titre de son programme, est fait d'expérimentations : après avoir joué du carillon, la pianiste tire les fils reliés aux cordes de son instrument, Lynn trafique les bruits en tout genre avec son chant de sirène pour en faire des boucles. Deval répand des tempos aléatoires et Lambinet (à la manière d’un Gianlucca Petrella, parfois) lâche des mélodies qui se construisent par circonvolutions, de plus en plus larges et qui finissent par s'empiler les unes sur les autres. On flotte entre l’esprit mystérieux de musiques de films imaginaires, d'ambiant, de Kraut rock, de musique industrielle ou d’electro jazz. L'ensemble est intéressant mais, après tout ce que nous avons entendu durant trois jours, et à l’heure tardive du concert, il est un peu difficile d’en apprécier toutes les richesses.

Dans le parc, et à la fraicheur de la nuit, des irréductibles refont encore et toujours le monde... en jazz, bien entendu.

Gaume, une fois de plus, nous a bien fait voyager.

A+

 

 

 

09/09/2013

Festivals d'été (Part 2) Jazz Middelheim

 

Continuons les comptes-rendus des festivals jazz de l’été (dans un ordre pas vraiment chronologique).

Sur Citizen Jazz, vous pouvez revivre les grands moments – et il y en a eu plein – du festival Jazz Middelheim.

On y a vu des belges en pleine forme, comme Manu Hermia trio, Mélanie De Biasio, Stéphane Galland et son LOBI et un fantastique Robin Verheyen entouré de Gary Peacock, Joey Baron et Marc Copland ! Et bien sûr… Toots !

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Mais il y avait également l’omniprésence de Tigran Hamasyan – musicien en résidence – qui s’est présenté d’abord avec Arve Henriksen et Jan Bang, puis avec Trilok Gurtu et finalement avec son groupe habituel pour la sortie de son dernier et excitant album Shadow Theater.

Et puis, il y eu John Scofield, Terri Lyne Carrington, Randy Weston, un fantastique Anthony Braxton et un éblouissant Charles Lloyd (avec Reuben Rogers, Eric Harland, Jason Moran).

Oui, on a été gâté.

A suivre, le Gent Jazz Festival et le Gaume Jazz… toujours sur Citizen Jazz.


A+

 

13/12/2011

Robin Verheyen Quartet - Sounds

Le concert initialement prévu en duo avec Bill Carrothers ayant été annulé, c’est avec un quartette inédit que Robin Verheyen se présentait ce samedi 4 décembre au Sounds. En effet, notre  New-Yorkais d’adoption était entouré de Marek Patrman (dm), Manolo Cabras (cb) et Fabian Fiorini (p). On a déjà vu pire comme quartette de… «substitution». Avec de tels musiciens, on ne pouvait s’attendre qu’à un concert de haute volée. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’a pas été déçu.

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Le groupe attaque (et ici, le mot prend tout son sens) avec un «On The House» de folie. Fabian Fiorini, plus survolté que jamais, martèle son piano. Marek et Manolo se déchaînent et Robin pousse son sax toujours plus loin, plus haut, plus fort. Pour un peu, on le verrait rougeoyer.

Mais Verheyen garde tout contrôle sur son instrument. Il suit une ligne de conduite claire et maîtrisée. Il joue à l’instinct. Les phrases défilent, les idées jaillissent les unes après les autres. C’est l’incendie sur scène.

Ce soir, ce quartette est un vrai baril de poudre. Et ça envoie à tout va !

Il faut les entendre démonter «Bemsha Swing», amorcé au soprano et achevé au ténor. Il faut presque se pincer pour le croire, lorsqu’on entend «Chase No Straight» (écrit par Fiorini), basé sur le célèbre thème de Monk, revu et remonté totalement à l’envers. Etonnant, enivrant, terriblement excitant.

Et dans les moments plus retenus, le feu continue de couver, la tension ne baisse pas. Rien n’est jamais tiède. Tout est joué avec conviction et détermination. Toutes les notes semblent vitales.

Au soprano, Robin révèle aussi une sacrée personnalité. Il commence à le tenir vraiment bien, ce «son». Il le fait vivre entre ses doigts, le fait voyager, le modèle, le tord, le sculpte. C’est encore plus frappant sur cette ballade triste, «Bois-Le-Comte», par exemple.

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Et Fabian Fiorini ! Fabian Fiorini !!! Il est percussif au-delà de l’entendement. Lorsqu’il faut aller au charbon, il n’est jamais le dernier. J’avais déjà ressenti cette impression à Bruges, lorsqu’il donnait la réplique à Jeroen Van Herzeele. Il est prêt à faire péter le piano s’il le faut. Il a d’ailleurs enlevé la tablette avant de l’instrument pour mettre à nu les marteaux et les voir frapper les cordes avec force. Il joue à la manière de ces pianistes contemporains qui plaquent les accords avec puissance, vitesse et précision. Ses attaques sont décidées, franches, sans hésitation aucune. Et il y ajoute ce balancement swing avec un sens incroyable du placement. On dirait un capitaine aux commandes d’un bateau prêt à affronter toutes les tempêtes.

Mais Fiorini peut aussi se faire délicat et mystérieux – sans affaiblir son tempérament – comme sur un thème introspectif («Living Again» ou «Leaving Again» ?) ou sur le sensible et mélancolique «Mister Nobody» (en hommage à Pierre Van Dormael).

Et puis, il ne faudrait surtout pas oublier la paire Cabras - Patrman, qui se connaît tellement bien et qui prend, on le sent, un plaisir décuplé à jouer dans cette formation explosive. Ils vont au bout de leurs idées et de leurs folies. Ils vont au-delà des rythmes pour réinventer dans l’instant des tempos d’enfer.

Oui, c’est un bon, un très bon concert de jazz, bourré d’énergie, d’humour et de rage.

Et finalement, quand Robin reprend «Esteem» de Steve Lacy, dans une version déchirante et touchante, on se dit que, oui, vraiment, Verheyen fait partie des grands. Il construit quelque chose qui va rester dans le jazz. Je suis prêt à prendre les paris… (ok, vous avez raison, je ne prends pas beaucoup de risques).

A+

26/06/2010

Fast Forward Festival... Rewind

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11 juin, il est près de 21h., Rockingchair vient de terminer son concert. Je l’ai raté. Je croise Fabrizio Cassol excité et ravi de ce qui vient de se produire sur scène. Il y a du monde. 'Son' Festival commence bien. Je rejoins le foyer du splendide bâtiment qu’est le KVS, et croise furtivement Airelle Besson. J’en profite pour me procurer l’album de Rockingchair. Musique aux multiples influences, nerveuse et ondulante, intelligente sans pour autant être intellectualisante, avec un travail remarquable sur le son… je vous le recommande.

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Pour célébrer le 25éme anniversaire de l’enregistrement du mythique «A Lover’s Question», il y a, sur la scène du «Bol», une brochette de musiciens incroyables.

C’est Angelique Wilkie, grande prêtresse à la voix profonde et au flow hypnotique, qui déclame d’abord les poèmes de James Baldwin. Le frisson s’installe. Hervé Samb enchaîne. Son improvisation est subjuguante. David Linx et Sabine Kabongo répondent comme en écho. Chacun dans sa tessiture. Entre contraste et équilibre des styles. Tout se tisse et s’entrelace. La force, la rage, l’amour, l’humanité. L’émotion monte encore d’un cran quand arrive le Brussels Vocal Project qui se réapproprie «The Art Of Love» écrit par le regretté Pierre Van Dormael. Le moment est sublime.

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Comme entraîné dans un mouvement de plus en plus frénétique, Stéphane Galland et Sergio Krakowski au pandeiro (sorte de tambourin brésilien) attisent un dialogue fiévreux. Eric Legnini s’immisce et illumine le propos. Dinozord, danseur caoutchouc, entre dans le jeu. Il rebondit, serpente et enchaîne les figures souples, saccadées ou erratiques. Il épouse la musique. Bette Crijns (eg), Hervé Samb (eg) et Michel Hatzi (eb) fertilisent le terrain, Michel Massot (tuba), Fabrizio Cassol (as), Robin Verheyen (ss, ts) et Laurent Blondiau (tp) peignent l’espace. Tout fusionne. Le spectacle est total.

Alors, la voix de Baldwin résonne. Solitaire. Irréelle…

«Precious Lord, take my hand
Lead me on,
Let me stand
I'm tired, I am weak, I am worn…»

Seul Michel Massot l’accompagne… jusqu’au paradis.

Irrésistible. On en a les larmes aux yeux. Le public est debout, réclame deux rappels et nourrit l’espoir de revoir peut-être un jour ce moment de magie suprême.

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À mon grand regret, je n’aurais pas l’occasion d’assister aux concerts de Sabar Ring, ni de Magic Malik, pas plus que je ne pourrais voir Pitié, les jours suivants…

Mais j’arrive à me libérer pour aller écouter Kartet et le trio de Kris Defoort le 16 juin.

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Guillaume Orti (as), Benoit Delbecq (p), Hubert Dupont (cb) et Chander Sardjoe (dm) s’aiguisent les canines sur «Misterioso» de Monk, puis attaque «Y». L’ambiance est très nue et sèche et le jeu d’Orti très découpé. Le son du piano préparé de Delbecq semble chercher celui du sax. La contrebasse s’associe à la batterie. C’est tendu, tout en polyrythmie. Orti ricoche, rebondit et sautille. Il chante et feule dans son instrument. Il invente des champs et des contre-champs. Le jazz flirte avec une musique cérébrale, contemporaine, puis s’amourache de rythmes africains. Kartet joue souvent avec nos nerfs, titille notre sensibilité, invoque presque l’ennui pour le transformer en un déchaînement excitant. Complexe et diaboliquement précise, la musique de Kartet n’est certes pas évidente mais ô combien intrigante.

En deuxième partie de soirée, c’est le trio de Kris Defoort qui prend place sur scène.

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Électrocution? Hydrocution?  Le coup est parti tout seul, sans prévenir. Nous voilà plongé à vif dans l’univers polymorphe du pianiste belge.

Le jeune Lander Gyselinck, aux drums, est d’une efficacité redoutable. Il possède un jeu autant félin que massif. C’est roboratif, vivifiant et délicat à la fois. Kris Defoort distille des harmonies profondes qu’il pare de fins motifs. De ses digressions jaillissent souvent des thèmes lumineux. Et quand il se lance dans des mélodies qu’il laisse ouvertes, c’est Nic Thys qui vient nourrir le thème ou conclure l’affaire. Le jeu du trio est extrêmement soudé, éblouissant de maturité et d’idées. L’ambiance est parfois spectrale avant que le groupe ne désamorce l’ensemble par un trait d’humour. Il y a du Monk, il y a de la pop music, il y a des influences contemporaines… il y a du jazz à tous les étages. Ouaté, atmosphérique ou rêveuse, la musique, pleine de tendresse, est en perpétuel mouvement. Elle prend aux tripes et joue avec nos sentiments. Grande écriture et osmose parfaite entre les musiciens, voilà un groupe à suivre, à revoir et à soutenir absolument !

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Une chose est sûre, avec des musiciens tels que ceux-là, on demande déjà une seconde édition à ce Fast Forward Festival.

 



A+

25/10/2009

Robin Verheyen, Stépahne Galland et Nicolas Thys au Roskam

Dimanche 11, beaucoup de monde, dont pas mal de musiciens, se pressent dans le bar de la rue de Flandres : le Roskam. On y vient peut-être comme pour y prendre une leçon ou, en tout cas, pour partager un moment de très bonne musique.

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Robin Verheyen (ss, ts), qui fait l’aller-retour entre New-York et l’Europe avait convié Nicolas Thys (elb) et Stéphane Galland (dm) à le rejoindre sur scène. Robin vient de sortir, chez Pirouet, un nouvel album avec Bill Carrothers, Dré Pallemaerts et Nicolas Thys, qu’il présentera en Belgique et en France début novembre, (soyez attentifs).

Le trio se lance dans une musique sans concession, avec une seule idée en tête: le plaisir. Plaisir de chercher ensemble, de se surprendre, de créer et d’improviser. Bref, le plaisir de faire du jazz. Robin explore toutes les possibilités de son ténor ou de son soprano. Avec un penchant pour les notes pincées, hautes et aigues, amenées avec intelligence par de nombreuses circonvolutions rythmiques, plus riches les unes que les autres.

Il faut dire que Robin a côtoyé Pierre Van Dormael assez longtemps. Celui-ci a sans nul doute influencé son jeu ainsi que sa façon d’élaborer les thèmes. D’ailleurs, Verheyen lui rend hommage plusieurs fois ce soir (avec «Entre les étoiles» et «Linux», entre autres). Résultat: thèmes complexes, polyrythmies en pagaille et énergie communicative.

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Bien sûr, Stéphane Galland n’est pas là pour calmer les tensions. Sur «New York 1 & 2», rythmiquement déjà assez complexe, Stéphane s’amuse à jouer un peu avant, un peu après le temps. Vous savez, ce petit quart de moitié de centième de seconde qui rend le jeu encore plus périlleux, encore plus osé. Et quand c’est contrôlé de telle façon, c’est encore plus excitant et encore plus beau. Il remettra ça plus tard avec «Colors», dans le plus pur style d’Aka Moon. Il se lance à la recherche d’un motif qu’il triture dans tous les sens avec une aisance confondante. Le jeu, pour en être énergique, n’en est pourtant pas moins souple. Stéphane me dira plus tard qu’il travaille beaucoup sur la respiration ces derniers temps. Ce qui lui permet d’encore mieux dominer ses attaques et d’avoir un jeu tout aussi incisif et puissant (parfois plus) tout en contrôlant mieux son énergie. Sur ce même thème («New York 1 & 2», donc), il faut aussi entendre la basse obsédante de Nicolas Thys qui tient le cap, comme le capitaine d’un  bateau en pleine tempête, pendant que Robin joue tout en arabesques.

Le trio se fera aussi quartette sur deux titres avec l’arrivée de Jean-Paul Estiévenart à la trompette. Il s’intègre rapidement au groupe sur «Lilia», de Nascimento, (on connaît aussi l’admiration de Robin Verheyen pour Wayne Shorter), avant de transfigurer un thème aux influences plus «bop» écrit par Nicolas Thys: «Long Island City». Le jeu est clair, presque léger. Une souplesse qui contrebalance à merveille les solos telluriques de Galland.

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Avant de terminer par un bouillonnant «Roscoe Project» et  un «You Don’t Know What Love Is» totalement métamorphosé en rappel, il faut aussi souligner les moments plus lyriques, voire méditatifs, comme «Africa» introduit à la flûte par Robin, ou encore «Dr. Pierre» dans lequel Thys nous gratifie d’une improvisation absolument magnifique, confirmant chez lui un sens profond de la mélodie.

 La formule inédite de ce trio est totalement convaincante et les deux sets de très hautes tenues étaient là pour le prouver. On en redemande. Merci pour la programmation, Adib, et merci le Roskam.

 

A+

 

16/10/2009

Eight days a week

Et voilà comment on prend du retard. Voilà comment, en une semaine, on prend six concerts dans la vue et autant de comptes rendus. On pense toujours trouver un moment pour en parler, et puis, le temps passe plus vite que prévu.

Il y a eu Greg Lamy vendredi dernier au Sounds pour la présentation de son nouvel album. Puis, le lendemain, au Hnita Jazz, c’était l’excellent trio d’Omer Klein. Comme si ça ne suffisait pas, dimanche soir, il y avait Robin Verheyen en trio (Nic Thys et Stéphane Galland) au Roskam… Puis, mercredi, c’était à Liège, au Pelzer que ça se passait, avec un quartette allemand que je ne connaissais pas: Klangfahrer. Jeudi, concert à Flagey du trio de Marcin Wasilewski et, dans la foulée, un détour par le Sounds pour écouter Piero Delle Monache en quartette.

Vous pensez bien que j’en ai des choses à raconter.


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En attendant que je rassemble mes idées et mes petites notes, vous pouvez toujours lire mon interview avec Eric Legnini. C’est sur Citizen Jazz.

Et puis, je ne sais plus si j’en avais parlé, vous pouvez aussi lire l’interview de Dominic Ntoumos. Ça, c’est paru dans Jazz@round. Si vous n’avez pas la version papier, vous pouvez télécharger le magazine en cliquant ici.

 

À très vite

 

09/05/2009

Robin Verheyen Quartet au Sounds


J’avais vu le quartette de Robin Verheyen, il y a plus ou moins deux ans au Hnita Hoeve. C’était le début de l’aventure.
La formule était toute neuve et le groupe allait enregistrer son premier album quelques jours plus tard.

On connaît le résultat: «Painting Space».
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Depuis, le groupe a pas mal tourné ('pas assez… jamais assez' me diront Dré et Robin), et, à la contrebasse, Nic Thys a remplacé Rémi Vignolo (devenu maintenant batteur à plein temps).
Et voilà notre quartette à nouveau sur les routes d’Europe avec un nouveau répertoire.
Et cette fois-ci encore, un enregistrement a eu lieu: à Munich cette foi, pour le label Pirouet, sur lequel Nic Thys et Bill Carrothers ont souvent enregistré. (Entre parenthèses, Virgo, dernier album de Nic Thys est un petit bijou).

Au Sounds, pour deux soirs de suite, Robin Verheyen, Dré Pallemaerts, Nic Thys et Bill Carrothers nous ont servi un jazz actuel de très haute qualité.

Vous en doutiez ?

Cohésion, énergie, surprises et plaisir de jouer ensemble sont les ingrédients de cette réussite. Sans oublier le talent de chaque musicien, bien sûr.

Mentirais-je si je vous dis que Robin fut, une fois de plus, éblouissant ?

Investi et toujours concentré, il est explosif au soprano sur «For E».
Il fait siffler ou trembler l’anche de son instrument.
On décèle parfois cette petite pointe d’aigreur dans le son qui rappelle un peu Steve Lacy.
Puis, il se fait plus lyrique, avec cette faculté de développer des thèmes sinueux, de dessiner des phrases tortueuses, d’inventer un langage à la fois complexe et fluide et, du coup, accessible.
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Le croirez-vous, si je vous dis que Bill Carrothers est de ceux qui inventent continuellement?
Nonchalamment assis au piano, il revisite inlassablement les fondements du jazz pour les remodeler de façon très contemporaine.
Le jeu est précis, vif et incisif. Bourré d’énergie.
Il faut l’entendre dialoguer avec Dré Pallemaerts sur «TGV», par exemple.
Il existe une telle complicité entre ces deux musiciens, qu’ils jouent les yeux fermés.
Les références et les citations parsèment chaque thème, histoire de toujours nous rappeler d’où l’on vient.

Après un «Na» très tranchant, presque déstructuré, fluctuant sur des métriques originales et exigeantes, le quartette se montre d’une tendresse et d’une délicatesse absolues sur le très mélancolique «Wherever The Parth Leads You».
C’est sur un morceau comme celui-là que l’on se rend compte du jeu très chantant et mélodieux de Nic Thys. Un phrasé court et pourtant profond. Une rigueur toute musicale qui renforce encore la cohérence des morceaux.
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Avec tout ça, le quartette n’a aucune difficulté à imposer au public le silence et une écoute attentive.
«Painting Space» est tournoyant, «New York Heights» est hypnotique, «On The House» est satanique et foutrarque.

Et puis il y a encore un long morceau évolutif et onirique joué à la flûte ou simplement sifflé ainsi qu’un «Long Island City» aux allures de charleston qui finissent de démontrer l’évidente originalité du quartette.

Robin a tout compris des arrangements, des nuances, des formes, de l’énergie et… de la présentation et de la présence sur scène.

Il n’y a pas à dire, le talent et le travail, ça paie.
 
A+

12/04/2009

Pascal Niggenkemper Trio à L'Archiduc

Samedi 28 mars, c’était un peu de New York à Bruxelles.
On se serrait à l’Archiduc pour voir et écouter le trio du contrebassiste Pascal Niggenkemper avec Robin Verheyen (ts & ss) et Tyshawn Sorey (dm).
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Ok, il y a un Américain, un Allemand et un Belge, mais c’est à New York que ces trois-là se sont rencontrés.
Et ils nous ont ramené une belle dose d’énergie de la Grosse Pomme.

Dès les premières notes, le ton est donné: le curseur «puissance» est positionné sur «maximum».
Il faut dire qu’il y avait du monde et du bruit… beaucoup trop de bruit.

Alors, plutôt que de nous la jouer «modéré», nos trois musiciens décident d’y aller à fond. Ce qui eut pour conséquence d’augmenter encore un peu plus le brouhaha ambiant.
Mauvais choix… Ce fut le seul.

Et donc, comme un volcan qui entre subitement en éruption, le trio fait éclater les sons!
La frappe de Tyshawn Sorey est sèche et ultra-puissante.
Le batteur est véloce et son tempo très soutenu.
Il tape avec tellement de véhémence que sa batterie se démantèle presque. À plusieurs reprises, il doit ramener à lui la grosse-caisse qui tente de se défile sous ses coups.

Niggenkemper cravache sa contrebasse.
Il tire les cordes avec une ferveur incroyable et soutient un rythme haletant.

Et puis, il y a Robin Verheyen, à chaque concert toujours un peu plus surprenant. Il fait brûler son ténor, se balance dans tous les sens, accompagne sa musique dans une danse erratique.

On est proche de la New Thing et «Rush Hours In The Bathroom» porte bien son nom.

Les autres thèmes, souvent joués avec force, sont pourtant très nuancés, complexes et bourrés de variations.
«Brother» ou «La maison d’été», par exemples, sont très ouverts, très évolutifs.
Les compositions de Niggenkemper laissent beaucoup de place aux improvisations et Verheyen, déchaîné, plonge dedans avec jubilation.
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Tyshawn est capable d’un jeu éblouissant de musicalité et d’écoute.
Car ce soir, même si la frappe est sèche et puissante, elle est surtout d’une justesse époustouflante. Il distribue précisément les sons : entre deux notes, deux intervalles, deux accords.
C’est brillant.
Et puis, il impose un tempo et un groove qui empêchent Robin et Pascal de baisser d’intensité.

Sûr que si le public avait été moins bruyant, le trio aurait proposé plus de morceaux où les silences jouent un rôle important (comme sur le superbe «Tree Free» par exemple).
Car après tout, il ne faudrait surtout pas occulter la musicalité ni le sens des harmonies de toutes ces compositions.

Pour s’en convaincre, et en attendant un prochain passage en Belgique dans des conditions moins extrêmes, il suffit d’écouter l’album «Pasàpas»… surprenant et de très haute tenue.

À tenir à l’œil et à l’oreille !

A+

08/12/2008

En attendant la suite... Robin Verheyen

Tout se bouscule ces derniers temps.
Difficile de suivre le rythme.
Je dois encore vous parler du concert des 30 ans d’Igloo (vraiment une très belle soirée au Marni), du concert de «aRtet» au Sounds, de ma discussion avec le trompettiste bulgare Alexander Wladigeroff (son album «Wanderer In Love» est une
étonnante et belle surpise!) et de l’accordéoniste serbe Marko Marusic, de l’émouvant concert-hommage à Pierre Van Dormael au Sounds…

Et puis, j’ai écouté plein de bons disques aussi…
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Oui, oui, il y en a des choses à raconter et à faire.

Sans compter les prochains rendez-vous «clubs de jazz» pour Jazz In Belgium et un max de choses (interview, chroniques et comptes-rendus) pour Citizen Jazz

Tiens, puisqu’on en parle, pour vous faire patienter et pour me laisser le temps de mettre en ligne tous les sujets évoqués plus haut, allez jeter un œil sur Citizen Jazz.
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Vous pourrez y lire mon interview avec Robin Verheyen ainsi que la chronique de son dernier cd : «Painting Space».

A+

21:29 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : citizen jazz, robin verheyen, chronique |  Facebook |

10/05/2008

Narcissus - A la Jazz Station & au Sounds

Un peu de Robin Verheyen à la Jazz Station, un peu de Verheyen au Sounds.
Entre les deux concerts, j’aurais pu dire Verheyen aux Disquaires, Verheyen au Duc Des Lombards, Verheyen au Hot Club de Gand, etc…
Mais, pour le coup, je n’y étais pas.
Cela ne m’aurait pourtant pas déplu.

Robin vit à New York maintenant, alors il vaut mieux profiter au maximum de ses courts passages en Europe.

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À la Jazz Station, j’étais passé «juste» pour boire un verre et le saluer.
Finalement, je suis resté jusqu’à la fin du concert.
Et même après.

Vous ai-je déjà dit que Robin ressemblait à une étoile filante?
Je me demande encore d’où il est parti (je me souviens de ses premières et prometteuses jams au Sounds) et où il arrivera?
S’il arrive un jour quelque part, car sa trajectoire semble sans fin.

C’est incroyable de voir (et d’entendre) sa progression entre chacun de ses concerts.
Tant dans son jeu personnel que dans sa capacité à cristalliser autour de lui un groupe.
Un vrai groupe.
Que ce soit avec  Bill Carrothers, Dré Pallemaerts, Remi Vignolo, Pierre Van Dorrmael, Giovanni Falzone, Bruno Angelini ou encore, comme pour ces deux soirs avec Narcissus : Jozef Dumoulin, Flin van Hemmen et Clemens van der Feen.

Avec Narcissus, on sent un groupe très soudé.
Il est vrai qu’ils se connaissent depuis longtemps déjà.

À la Jazz Station, il y eut «Piano Pieces», qui  rappelle l’esprit de Wayne Shorter, avec des impros invraisemblables. Une fougue maîtrisée. Une interaction magique entre le piano et le soprano. Jozef Dumoulin apporte au quartette de nouvelles couleurs. Différentes de celles de Harmen Fraanje qui faisait partie du groupe auparavant.
Quant à Flin van Hemmen à la batterie, il  joue tout en «hauteur», avec un touché fin et puissant à la fois.

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Il y eut ensuite le très Coltranien «Meditation», d’une belle intensité, mais il eut aussi et surtout ce superbe morceau: «Bois Le Comte» !

«Bois Le Comte», avec son ostinato hostile au piano, avec l’archet inquiétant de van der Feen à la contrebasse, avec la batterie craquante qui évoque les branches sèches que l’on écrase sous les pieds en se baladant dans les bois. Avec le soprano qui souffle d’abord comme le vent dans les arbres, puis se mue en une mélodie plaintive qui se métamorphose avec frénésie et puissance en rage musicale, et qui finit par pousser des cris d’orfraie.

Tout ça, on y eut droit au Sounds.
Le même esprit, la même force, mais avec d’autres mots.

Au Soprano toujours, duquel il tire un timbre tellement personnel, Robin propose un «And There Was Light» de toute beauté.
Un thème modal d’une limpidité et d’une lisibilité fascinante.
Les impros sont tendues. Le dialogue avec Jozef est jubilatoire.
Quelques inflexions rappellent «Contemplation» de McCoy Tyner.
Et c’est captivant d’un bout à l’autre.

Même sur des arrangements complexes, le groupe arrive toujours à tirer la quintessence des mélodies. Tout est dosé, chaque musicien trouve sa place, le discours est fluide, sans redites ni bavardages inutiles.

Il y a souvent un «fond» de bop chez eux. On le ressent clairement dans l’énergique «New York One» qui permet à Robin de nous rappeler qu’il est également un fabuleux ténor.

Narcissus devrait bientôt enregistrer un nouvel album.
Et à mon avis, ce disque ne sera pas superflu.

À bon entendeur…

A+

29/06/2007

Deux nuits avec Robin.

Deux nuits avec Robin Verheyen.
Rassurez-vous: en tout bien tout honneur. Juste pour la musique.

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Pourquoi deux soirs de suite?
Parce que Robin était au Sounds avec sa formation Narcissus Quartet le vendredi et avec Orvalectiq le lendemain.
Deux groupes différents, deux approches différentes, deux styles de musiques différentes.
Le point commun: un sacré niveau de jeu…
Car on peut le dire: «ça joue

Le vendredi avec Narcissus, c’est-à-dire Harmen Fraanje au piano, Clemens van der Feen à la contrebasse et Flin van Hemmen à la batterie, le concert a démarré en impro totale.
Entre rythmes flottants et mouvants, Robin passe du soprano au ténor en faisant fluctuer les énergies, dans un style très post-Coltranien.

Harmen joue de façon très percussive. On sent la tension monter. Les échanges entre le pianiste et le saxophoniste sont tendus et nerveux.
C’est puissant et virtuose à la fois.
Le groupe enchaîne plusieurs morceaux d’affilée, dont le furieux «Wudalianchi», me semble-t-il, avant de revenir avec une ballade: «Saidas E Banderias».
Ce morceau, un peu «décharné», permet d’entendre un beau dialogue batterie-contrebasse.
C’est mélancolique, mais sans «bons sentiments».
On dirait une histoire qui se raconte par bribes. Comme à coups de couteaux. Laissant derrière elle autant de cicatrices…

Après une autre ballade, comme mise en bouche du deuxième set, Robin nous emmène dans une impro complexe, évolutive et fiévreuse.
Il «empile» des petites phrases de plus en plus construites qui débouchent sur «Narcissus».

Flin fait claquer ses tambours, comme pour prévenir d’une nouvelle direction à prendre. Harmen jette de l’huile sur le feu.
On s’emballe sur un «Cockburn» explosif.
Et après «Aneris», tout aussi brûlant, Narcissus jouera, en rappel, «Thinking of Someone» dans une veine un peu latine qui me fait songer parfois à Lourau

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Samedi, bien qu’on y retrouve à nouveau l’excellent batteur Flin van Hemmen, Robin est entouré d’un tout autre groupe: Joachim Sadiq Saerens (fender et claviers), Bert Hornikx (electronics), Jean-Luc Lehr (basse électrique) et Pierre Van Dormael (guitare).

Orvalectiq mélange les genres: jazz, électro, musique expérimentale, rock et plein d’autres choses encore.

Par exemple, «Deep Thought» est basé sur des rythmes répétitifs. Sur un cycle obnubilant où l’on perçoit quelques intonations «reggae».
Tour à tour, Robin ou Pierre improvisent.
Leurs sons sont capturés par Bert Hornikx qui les trafique, les triture et les renvoie dans la salle.
Au Fender, Joachim Saerens injecte des touches tantôt soul, tantôt jazz-rock.
Parfois bruitistes. Toujours groovy.
Car malgré les constructions complexes, le groove est toujours présent. On sent les influences du travail d’Octurn par exemple, mais aussi de Zawinul.

L’approche du groupe me fait aussi penser à tout cet esprit musical nordique: Wibutee ou Hakon Kornstad par exemple.
Ou à la musique de Squarepusher également.

Jean-Luc Lehr et Flin van Hemmen assurent une rythmique solide et sûre.
Pierre découpe les morceaux de ses interventions lumineuses, précises, ciselées.
Avec «Slow Groove», on songe un peu à King Crimson ou Soft Machine.
On vit des moments suspendus. Des moments intenses dans leur retenue et leur dépouillement.

On dirait que Robin détricote les notes une à une. Alors, Van Dormael intervient, relie l’ensemble, joue comme un fou.
Les musiciens lâchent leurs coups : Saerens, de façon très seventies, puis van Hemmel à la Aka Moon

Pour terminer le voyage, Orvalectiq fait un dernier détour vers l’Afrique.
Les rythmes chauds et très dansants (comme une transe) fusionnent avec les rythmes créés par ordinateur.

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Délires hypnotiques, lunaires, groovy et incandescents, cette musique vous monte à la tête comme seule peut le faire la reine des bières à laquelle le groupe rend hommage: l’Orval.
A la petite différence que vous pouvez consommer cette musique sans modération.


A+

26/04/2007

Robin Verheyen International Quartet - Hnita Hoeve

Je n’étais pas libre pour aller écouter le nouveau projet de Robin Verheyen au Music Village vendredi dernier.
Mais j’avais vraiment envie d’entendre comment ça sonnait.
Imaginez: Dré Pallemaerts aux drums, Remi Vignolo à la contrebasse et Bill Carrothers au piano.

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Ni une, ni deux, je suis allé à Heist-Op-Den-Berg, dans l’un des plus vieux jazz club de Belgique: le Hnita Hoeve.
C’était l’occasion pour moi de découvrir enfin cet endroit dont m’ont beaucoup parlé Jos Knaepen (qui y organise chaque dernier vendredi du mois un concert de piano solo) et quelques amis du Jazzforum. D’ailleurs, quelques-uns étaient présents, fidèles au poste.

Il a fallu un petit moment avant que le concert ne s’enflamme. Il faut dire, comme me le confiait Robin avant de monter sur scène, que le groupe n’avait pas répété souvent avant ce soir, et que d’ailleurs, c’était une sorte de répétition pour l’enregistrement studio qui aurait lieu, dans la foulée, le week-end suivant à Genk.

Les premiers thèmes («Thinking Of Someone» ou «Painting The Space») sont assez mélodieux, souples mais manquent parfois d’un peu de simplicité.
Prenons cela comme un hors d’œuvre.

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Avant de désosser et de malaxer «Capricorn» de Wayne Shorter, le quartet nous avait emmené dans une ballade assez nostalgique, introduite de fort belle manière par Bill Carrothers, dans son plus pur style.
Il mélange les dissonances contemporaines et les moments romantiques.
C’est à la fois lumineux et triste.
Il émane souvent de son jeu une ambiance brumeuse et lointaine.
À cela, le pianiste adore saupoudredr les morceaux de citations (tantôt «Giant Step», tantôt «Moonlight Serenade»), ce qui allège un peu la tension qu’impose la plupart des compositions de Robin.

En fin de set, avec «Suicide Squeeze» (de Carrothers), on entendra un groupe plus libéré.
Non seulement Robin improvisera fougueusement, mais Dré se fendra d’un solo explosif.
Sur ce pseudo-bop dynamité, fait de breaks et d’accidents, Remi Vignolo s’échappera, lui aussi, pour offrir un solo d’une musicalité extrême.

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On dirait que cela a mis le quartet sur d’autres rails pour le deuxième set.
Pourtant, sur le premier morceau, très intimiste, l’émotion a encore un peu de mal à passer. Carrothers frotte bien les cordes de son piano, le groupe invente quelques formes intéressantes, mais cela reste un peu trop cérébral. Sans pour autant être compliqué.

Petit à petit se dessine alors un groove initié par Dré.
Lentement, mais sûrement, le swing refait surface, c’est «Open To Your Love».
C’est l’occasion de quelques audaces, de quelques délires.
Bill pose ses chaussures dans le piano pour étouffer les sons.
La tension monte et chacun ajoute une idée…
Le morceau s’emballe, les musiciens et le public aussi.

Les deux derniers thèmes, assez méditatifs et dépouillés, garderont d'ailleurs cette tension.
On reste captif. Il se passe quelque chose.

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Dré joue avec une finesse incroyable, Remi Vignolo intervient avec beaucoup d’intelligence et d’ à-propos, Bill sublime les harmonies et Robin joue avec une douceur rappelant peut-être parfois un peu Warne Marsh

En rappel, le groupe improvisera sur «Body And Soul» presque méconnaissable mais de toute belle facture.

Espérons que l’album soit aussi réjouissant et bouillonnant que ce deuxième set.
Ce dont je ne doute pas…

A+