06/09/2015

Belgian Jazz Meeting 2015

Troisième du nom, le Belgian Jazz Meeting s’est tenu à Bruges cette année.

Le Belgian Jazz Meeting ? C’est quoi ?

Organisé en collaboration avec Jazz Brugge, De Werf, Kunstenpunt, MUSEACT, Les Lundis D’Hortense, WBM, et JazzLab Series, ce meeting de trois jours a pour but de promouvoir le jazz belge hors de ses frontières.

belgian jazz meeting,lander gyselinck,anneleen boehme,bram delooze,jean-francois foliez,casimir liberski,janos bruneel,xavier roge,eve beuvens,benjamin sauzereau,sylvain debaisieux,laurent blondiau,philippe laloy,guillaume orti,gregoire tirtiaux,pierre bernard,claude tchamitchan,pascal rousseau,joachim badenhorst,brice soniano,nathalie loriers,tineke postma,philippe aerts,antoine pierre,pierre de surgeres,guillaume vierset,jean-paul estievenart,simon segers,lieven van pee,fulco ottervanger,beren gieren,nathan daems,nordman,black flower,claron mc fadden,tuur florizoone,michel massot,marine horbaczewski

Le Belgian Jazz Meeting ? Qu’est ce qu’on y fait ?

On y écoute du jazz, bien sûr !

On y retrouve 14 groupes belges sélectionnés parmi plus de 160 candidatures.

On rencontre des journalistes, des programmateurs, des agents, d’Europe et du reste du monde.

On parle anglais, français, néerlandais, italien, allemand, finnois… parfois tout en même temps, dans une même conversation.

On noue des contacts.

On écoute du jazz !

On boit une bière. Ou deux. Ou plus.

On va se coucher trop tard. On se lève trop tôt.

On écoute du jazz !

On se balade sous la pluie.

On découvre des projets.

On discute, on s’interroge, on s’échange des avis.

Mais surtout… on écoute du jazz…

On écoute d’abord Lab Trio. La musique est acérée, les compos ciselées. L'ensemble est peut-être un peu trop cérébral. Le drumming de Lander Gyselinck, fin et précis répond parfaitement au jeu très inspiré de Bram Delooze. Quant à Anneleen Boehme (cb), elle maintient le cap avec juste ce qu’il faut de robustesse et d’ouverture.

On est soufflé par la prestation de Jean-François Folliez Playground. Le clarinettiste a réuni autour de lui une rythmique d’enfer (Janos Bruneel à la contrebasse, Xavier Rogé aux drums et Casimir Liberski au piano), et ça trace ! Pas un seul moment faible. Les compos sont pleines de surprises, avec des changements de directions qui surviennent sans crier gare et des solos qui racontent des histoires. Ceux de Casimir Liberski, par exemples, sont d’une fougue et d’une force surprenantes. Un groupe à suivre de très près !

On se laisse emporter par l’Heptatomic d’Eve Beuvens. Le lyrisme côtoie l’exaltation. Le bop se fait bousculer par le free. Les interventions de Benjamin Sauzerau (eg), Laurent Blondiau (tp) ou encore Sylvain Debaisieux (ts) sont toutes au service d’une musique très… vivante.

On se laisse bercer par le Kind Of Pink de Philippe Laloy (as, flûtes, voc). Les thèmes de Pink Floyd sont recolorés avec beaucoup de subtilité et d’intelligence pour en garder tout l’esprit et éviter la mauvaise copie.

On en prend plein le plexus avec MikMäâk. Laurent Blondiau (tp) et Guillaume Orti (as) réussissent sans cesse à renouveler la musique du combo, tout en lui gardant son identité. La musique semble se jouer par grappe : tantôt les cuivres, puis les anches, puis les cordes. Et tout est d’une cohérence et d’un groove étonnants. On retient, par exemple, le travail de Pascal Rousseau (tuba), Gregoire Tirtiaux (bs) – et son long solo tout en respiration circulaire est bluffant – Pierre Bernard (flûte) ou encore Claude Tchamitchian (cb).

On se repose comme on peut et, le lendemain, à onze heure du matin…

... on se concentre et on se laisse dériver par la musique très intimiste et très minimaliste de Joachim Badenhorst (cl, bcl) et Brice Soniano (cb). Le feulement, les respirations, les sons étouffés, les rythmes cachés et parfois déstructurés : voilà les ingrédients. Bien sûr, c’est un peu ardu… Mais quelle écoute. Quels échanges. Quelle qualité musicale !

On se fait plaisir avec le trio de Nathalie Loriers (p), Philippe Aerts (cb) et Tineke Postma (as, ss). Avec ces trois-là, la musique circule avec aisance. Les mélodies se développent avec autant de délicatesse que de fermeté. Le trio (sans batterie) arrive toujours à maintenir la tension, aussi bien dans les moments enlevés que dans les ballades. La classe.

On se balade dans le grand hall du Concertgebouw où se sont installés les différents acteurs du jazz belge (agents, maisons de disques, musiciens, associations) pour tenter d’accrocher les invités étrangers.

On vit l'installation "Loops" de Bart Maris.

On remet le prix Sabam au jazzman confirmé (l’incontestable Laurent Blondiau) et au jeune jazzman (Antoine Pierre est enfin récompensé, à juste titre, pour son travail avec Philip Catherine, LG Jazz Collective, TaxiWars et autres. On attend avec impatience son projet personnel, Urbex, qu’il présentera au Marni le 10 et à Liège (Cinéma Sauvenière) le 17. Et puis, on récompense aussi l’infatigable et incontournable Jean-Pierre Bissot (Jeunesses Musicales, Gaume Jazz et bien d’autres choses encore).

 

 

On applaudit Pierre De Surgères (p) et son trio. En se disant peut-être que le choix des morceaux rendait sa prestation un peu disparate.

On reprend un peu de LG Jazz Collective. Toujours impeccable. Concis, puissant et de mieux en mieux rôdé. Et puis, le groupe nous réserve toujours des petites surprises.

On prend une belle claque avec De Beren Gieren ! Le groupe de Fulco Ottervanger (p), Lieven Van Pée (cb) et Simon Segers (dm) vient de publier son dernier album chez Clean Feed. Cela donne une idée de l’esthétique musicale. Le trio est impressionnant, alliant complexité rythmique et harmonique avec une énergie débordante. De Beren Gieren mélange le jazz, le rock et les bidouillages électro. Et c'est très fort !

On subit le rock de Nordman. Le son est puissant, la musique est lourde. L’esprit est rock.

On se déhanche avec Black Flower. L’excellent groupe de Nathan Daems (ts, flûtes, kaval) mélange le jazz, la musique éthiopienne et l’afrobeat. C’est un tourbillon rythmique, ondulant et sensuel, avec une bonne dose de personnalité. Du haut niveau.

On se réveille difficilement dimanche matin.

On est subjugué par le talent insolent et la maturité des très jeunes Hendrik Lasure (p) et Casper Van De Velde (dm). Ces deux-là ont du culot, un sens du phrasé, du rythme et de l’échange. La musique est pleine de finesse, d’humour et de surprises. Schntzl (c’est le nom du groupe) est une révélation.

On s’émeut avec le projet « Secrets » de Tuur Florizoone (acc), Michel Massot (tuba, tb), Marine Horbaczewski (cello). Le trio a invité la chanteuse d’opéra Claron McFadden à chanter ou déclamer quelques secrets d’anonymes, parfois drôle, parfois très sombres, mais toujours très touchants. Poésie, musicalité, sensibilité. On est frappé en plein cœur.

On s’échange nos dernières impressions.

On se dit que cette édition était d’un tout bon niveau.

On espère que cela portera ses fruits.

Et on se dit que le jazz donne quand même un belle idée de ce devrait être ce pays.

 

 

 

Belgian Jazz 2015 by Belgianjazzmeeting on Mixcloud

 

 
 

 

A+

 

 

 

19/11/2013

Pierre de Surgères - Krysis au Café Belga


N'ayant pas eu l'occasion de l'entendre au Sounds pour la sortie officielle de son premier album (l’excellent Krysis, que je vous recommande vivement), je suis allé écouter le pianiste Pierre de Surgères au Café Belga (à Flagey) ce dimanche soir.

teun verbruggen,pierre de surgeres,felix zurstrassen,felix zustraessen,belga cafe

La musique de Pierre de Surgères a quelque chose de spontanée et d’évidente. Pourtant, elle n’est pas aussi simple qu’on voudrait bien le croire. Il y a certainement des ingrédients mystérieux dans ses compositions mais il y a surtout une alchimie peu commune entre les musiciens pour la rendre si accessible.

D’ailleurs, dans le brouhaha habituel du lieu, le public se rassemble autour du trio (Teun Verbruggen aux drums et Felix Zurstrassen à la basse électrique), attiré comme des insectes autour d’une ampoule. Il y a même des enfants. Et certains semblent subjugués. Les oreilles fraiches, grandes ouvertes et non encore polluées, ils sont attentifs. C’est bon signe, tout n’est pas perdu !

teun verbruggen,pierre de surgeres,felix zurstrassen,felix zustraessen,belga cafe

Entre modal et autres constructions aux structures plus complexes, le trio fait le pont entre le jazz mélodique des aînés et celui, plus sophistiqué, de ses contemporains (dans la veine des Craig Taborn, Vijay Iyer ou Jason Moran). Un jazz plein de nuances, d’énergies, de tensions et de délivrances.

Si le groove est omniprésent dans les différentes compositions du pianiste – et surtout dans leur interprétation – de Surgères n’hésite jamais à le briser en petits morceaux… la résonance auditive, à l’instar de la persistance rétinienne, fait le reste et nous empêche de perdre le fil.

Ces ouvertures permettent à Teun Verbruggen de se libérer du tempo et de lâcher des pulsations rythmiques plus irrégulières et abruptes. Effet rubato - très maîtrisé – garanti et jubilatoire

Sur son piano électrique (pour l’occasion), de Surgères fait éclater les accords par grappes. Les phrases sont courtes et les arpèges fulgurants flirtent parfois avec la dissonance. Les échanges, en complicité avec Teun Verbruggen (sur le magnifique «On A Train To Bern» par exemple), sont éblouissants de précision.

teun verbruggen,pierre de surgeres,felix zurstrassen,felix zustraessen,belga cafe

Sur d’autres thèmes, comme «Nautilus», le trio multiplie les couches rythmiques et mélodiques. Une instabilité enivrante se dessine, fragile et excitante.

A la basse électrique, Felix Zurstrassen assure un jeu souple, flexible, libre. Il semble flotter entre le piano et la batterie. Il maintient les liens, accompagne l’un, soutient l’autre, libère l’ensemble. Son jeu, plein de finesse et de rondeurs, ne manque vraiment pas d’idées.

Parfois, une certaine mélancolie se dégage des morceaux, même lorsqu’ils ne sont pas lents. Il y a de la gravité aussi – ou tout simplement de la lucidité (?) – dans des thèmes comme «Coline Dort» qui mélangent fermeté, fluctuation et candeur.

teun verbruggen,pierre de surgeres,felix zurstrassen,felix zustraessen,belga cafe

Il y a un côté organique dans cette musique aussi cérébrale que groovy. Elle remue les sens et elle est capable de réveiller en nous une intelligence oubliée.

D'ailleurs, malgré le bruit ambiant, la musique émerge tout le temps, accroche et fini par dominer. Finalement, elle s’accorde très bien aux bruits et à l’énergie de la ville, à sa vitalité mais aussi à sa précarité. C’est un jazz définitivement ancré dans le présent, un jazz qui vibre et qui bat avec son temps.

Poussé par un public enthousiaste, le trio ne peut lui refuser un bis et lui offre un lumineux et joyeux «Back To Life», sorte de fuite en avant bourrée d’accélérations swinguantes.

Pierre de Surgères a mis du temps à délivrer sa vision du jazz, mais cela valait vraiment la peine de l'attendre. Maintenant, on ne demande plus qu’à l’entendre… encore et encore. (A la Jazz Station le 27/11 et à la Cellule 133 le 5/12, par exemples...)



A+

 

14/03/2009

Pierre de Surgères et les Anacoluthes - Sounds

Après le concert d’Octurn au KVS, j’arrive au Sounds pour écouter le deuxième set de Pierre de Surgères et ses Anacoluthes.

Je ne savais franchement pas à quoi m’attendre même si le mot «anacoluthe» aurait dû me mettre sur la voie.

s000
(L’anacoluthe n’est pas qu’une insulte du Capitaine Haddock, c’est aussi et avant tout une rupture syntaxique, une sorte de mélange de phrases, qui la rend parfois complexe mais qui ajoute au style.)

Et Pierre de Surgères s’est mis dans la tête de jouer avec la grammaire jazzique.

Il propose donc une musique qui demande autant d’attention de la part du public que de la part des musiciens.

Nicolas Kummert au sax, Pierre Bernard à la flûte, Boris Schmidt à la contrebasse et Teun Verbruggen à la batterie: autant d’excellents musiciens capables de faire vivre ce jazz complexe avec beaucoup d’émotion et d’intensité.
Pas facile pourtant, quand on sait que le groupe s’est formé très récemment et qu’il a peu répété.
Mais c’est ça aussi la magie du jazz…
s001
Capable d’une délicatesse extrême, qu’il délaisse un peu ce soir, Pierre de Surgères insiste souvent sur les motifs harmoniques, souligne fortement les contrastes, accentue les dissonances, joue souvent rubato.
Il brouille les pistes.
Il joue aussi la jachère ou la terre brûlée. Il abandonne ce qu’il a initié laissant le soin aux autres de reconstruire en toute liberté.

Pierre Bernard, à la flûte, apporte une couleur parfois en rupture avec l’ensemble. Une rupture qui donne du relief et qui ajoute un supplément d’émoi.

À ses côtés, Nicolas Kummert tranche les thèmes autant qu’il les adoucit.
Il est toujours sur le fil, toujours prêt à rebondir, à renforcer un point de vue… ou à prendre le contre-pied.
s003
Boris Schmidt, à la contrebasse, soutient l’ensemble, retient, replace, prend de l’avance, s’enfuit et revient.
Teun Verbruggen, lui, est dans son élément.
Il sculpte les tempos, brise les rythmes, façonne les phrases… une fois à l’endroit, une fois à l’envers.

Et le plus incroyable, c’est que tout cela tient debout.
s002
La musique est complexe («Paloma», «Nautilus») et parfois énigmatique (on pense de temps en temps au travail d’un Tim Berne, par exemple), mais elle sait aussi se faire plus accessible («Neige») qui rappelle un peu plus le lyrisme particulier d’un John Taylor, peut-être.

Pas toujours simple donc, mais toujours intéressante, la musique de Surgères sait nous titiller, nous provoquer et nous pousser à réfléchir – comme le pianiste le fait avec ses musiciens – sur les structures, les sons, le sens et les histoires qui en découlent…

Les Anacoluthes portent décidemment bien leur nom.

A+