04/11/2013

Dr. Lonnie Smith Trio - Duc des Lombards - Paris

Escapade à Paris, au Duc Des Lombards, pour rencontrer et écouter une légende vivante de l’orgue Hammond B3 : Dr. Lonnie Smith.

Pour deux soirs, le club affiche complet à tous les sets. On ne s’attendait pas à moins. Il faut dire que l’organiste a signé quelques belles pages du soul jazz et du boogaloo. On se rappelle tous de ses collaborations avec Lou Donaldson, George Benson ou Lee Morgan. On se rappelle aussi des incontournables «Slouchin‘», «The Call Of The Wild», «Turning Point» ou «Move Your Hand».

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L’éternel turban enroulé sur la tête, la longue barbe blanche et les yeux brillants, Dr. Lonnie Smith monte sur scène, entouré de Jonathan Kreisberg à la guitare et de Jonathan Blake aux drums.

Si l’on commence sur un thème au tempo déjà élevé – qui permet à Kreisberg de déjà se mettre en avant dans un jeu plein de dextérité, rapide et inspiré – le deuxième morceau monte encore d’un cran dans la pulsation.

C’est une véritable machine à groove qui s’ébranle. Une machine comme on n’en fait plus. Un son vintage, une matière patinée par les année et par l’âme du leader.

Derrière sa batterie, accordée assez bas - à l’image de ses cymbales descendues au plus près des fûts – l’imposant Jonathan Blake martèle un rythme effréné et tendu. Non seulement le jeu est puissant mais il est d’une incroyable vivacité et d’une terrible pétillance. Blake alterne les frappes lourdes et sèches avec des ricochets légers.

Au milieu de cette rythmique de rêve, Dr. Lonnie Smith déroule les thèmes, les réinvente et relance inexorablement la machine.

Et quand le trio plonge dans une ballade, c’est pour creuser au plus profond du blues. A la recherche des vraies racines.

Ces trois là ont la science pour faire sortir de terre le groove lancinant et poignant de «And The World Weeps», qui n’en finit pas de monter, pour finalement aller tutoyer les étoiles. Kreisberg se fend d’un solo magistral et délirant. Il enchaîne les chorus de façon époustouflante… Quant à l’organiste, avec une légèreté infinie, il enfile les phrases et les entortillent autour de lignes de basse complexes. Dr. Lonnie Smith accentue les intervalles, il les creuse de plus en plus, au-delà du concevable.

Le trio se permet tout, se libère et réinvente le soul jazz, l’innervant d’arrangements très actuels. Sans complexe, il reprend aussi «Staight No Chaser» de Monk, en y insufflant un soupçon de funk, une pointe de jungle, un nuage de gospel. Irrésistible !

La complicité entre les trois jazzmen est un des ingrédients crucial de cette réussite. Rien n’est prévisible, chaque musicien trouve une fenêtre de liberté, ose briser les tabous et va trouver des idées neuves… On est loin, très très loin du réchauffé, du connu, de l’attendu.

Dr. Lonnie Smith a la flamme et il sait la transmettre. Et ses musiciens sont toujours prêts à l’attiser.

Quand cette tradition est transcendée et ravivée de la sorte, quand elle ne ment pas, elle a toute sa place dans le jazz actuel.

Ne sentant pas la fatigue, et porté par les applaudissements nourris du public, le trio nous offre alors en rappel un long et explosif «Beehive»…



Pour ses 70 ans, Dr. Lonnie Smith a créé son propre label, Pilgrimage, sur lequel il vient de publier The Healer (tout un symbole), qui lui prédit sans nul doute un nouveau souffle et une nouvelle jeunesse. On ne peut que s’en réjouir.


A+

19/01/2010

Cecil Taylor, Pierre Schaeffer et Gérard Patris - Paris

Avant de quitter Paris, j’avais encore un rendez-vous.

Me voilà chez Eve Patris, dans un agréable appartement du 11ème. Eve Patris est une charmante et élégante femme passionnée par la mission qu’elle s’est fixée: faire redécouvrir le travail de son père et de son grand-père.

Son père, c’est Gérard Patris, lithographe de formation qui s’est rapidement dirigé vers la réalisation de documentaires. Et pas n’importe lesquels, puisqu’ils concernaient Dubuffet, Max Ernst, Arman, L'Ecole de Nice, Stockhausen, pour le Service de la Recherche à l'ORTF, Rubinstein (pour Midem Production) ou encore Boris Vian (Sudwestfunk)...

Et son grand-père n’est autre que Pierre Schaeffer. Le père fondateur de la musique concrète (Pierre Henry, John Cage etc…), et aussi fondateur du Service de la Recherche au sein de l’ORTF dans les années ‘60 (on ne le remerciera jamais assez de nous avoir offert «Les Shadoks» !)

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(Pierre Schaeffer - Photo Serge Lido)

 

Si je me retrouve-là, ce dimanche après-midi, c’est pour voir un film rare sur Cecil Taylor réalisé par Gérard Patris et Luc Ferrari en 1966. Ce reportage ne fut diffusé qu’une seule fois à la télévision dans le cadre d'émissions consacrées à la musique contemporaine: «Les Grandes Répétitions». Dans cette série, on y retrouve aussi Olivier Messiaen, Edgard Varèse, Karlheinz Stockhausen et Hermann Scherchen! Ni plus, ni moins! Et malgré ça, ces témoignages exceptionnels dorment dans les archives de l’INA*.

Vous imaginez mon bonheur! Une séance rien que pour moi tout seul! En compagnie de la fille du réalisateur!

Une part d’excellent gâteau maison à la main, une tasse de thé de l’autre (hé oui, on sait recevoir), la séance peut commencer.

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On retrouve, dans un hôtel particulier de la Place de Vosges, Cecil Taylor accompagné d'Alan Silva (cb), Jimy Lyons (ts) et Andrew Cyrille (dm) pour une répétition (une improvisation totale, bien sûr) entrecoupée par une conversation sans complaisance avec le pianiste.

Lyons explore les différentes pièces à la recherche de résonances singulières. Alan Silva joue de l’archet, autant sur les cordes de sa contrebasse que sur la cymbale de Cyrille. Taylor martèle son piano sans pitié.

Tornade.

Silence.

Beau, légèrement distant et totalement investi, Taylor replace «son» personnage. Il s’oblige une distance avec certains jazzmen ou musiciens contemporains qui auraient pu l’influencer : «Ils ne font pas partie de mon monde». Il parle de sa condition de musicien noir, de «l’autre côté de la voie de chemin de fer. Là où il n’y a rien». Il raconte succinctement son parcours: «Ce que j’ai étudié ?... Les gens». Il déclame «Ambitus», l’un de ses poèmes. Et il parle aussi de la musique improvisée, bien sûr: «La musique écrite dilue la pulsion créative. La musique, c’est entendre. La musique n’existe pas sur papier!». Voilà qui est dit.

Ces moments uniques sont filmés avec intelligence et un sens inné du montage. Il y a un rythme de narration d’une justesse imparable. Il y a une rigueur admirable dans les cadrages (une partie de la batterie à l’avant-plan alors que les mains de Taylor sautent avec force et vitesse sur le clavier, par exemple). Tout cela en 35 mm. Sans mise en scène préalable. Sans filet. Bref, voilà un film comme on n’en fait presque plus.

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Ha, je sens une pointe de jalousie naître en vous… Pas d’inquiétude, ce film (et les autres cités plus haut) fera partie d’une édition en DVD chez K-Films dans le courant de l’année. Un peu de patience. Mais j’y pense, une projection live suivie d’un concert serait également un bel événement, non?

Je rêve d’un concert de Fred Van Hove, par exemple, précédé du film sur Taylor. Un concert d’Octurn précédé par le film sur Messiaen, un de Maak’s Spirit précédé par celui sur Varèse ou Stockhausen… Et il doit y avoir plein d’autres mélanges à faire! Si vous avez d’autres idées, faites-le moi savoir…

Les rêves deviennent parfois réalité.

 

A+

 

(*) Le film a été projeté exceptionnellement à Anvers, au Singel, lors de la venue de Cecil Taylor en Octobre 2009. Et, il semblerait que le Ciné Nova à Bruxelles, en 2004, avait projeté ce film en présence de Luc Ferrari.

Merci à Jos Knaepen pour la photo de Cecil Taylor

18/01/2010

Diego Imbert quartet au Sunside - Paris

Samedi 9 au soir, me voilà de retour Rue des Lombards, au Sunside cette fois, pour y écouter le quartette de Diego Imbert.

Le contrebassiste, que l’on a souvent entendu aux côtés de Bireli Lagrène, Sylvain Bœuf, Franck Avitabile ou encore récemment avec Stéphane Huchard (et son excellent «African Tribute To Art Blakey») ou avec André Ceccarrelli et David Linx (pour le nom moins merveilleux «Le coq et le pendule» en hommage à Nougaro), se présentait à la tête de sa propre formation. Il vient de sortir, fin 2009, son premier album en tant que leader, «A l’ombre du saule pleureur» (chez Such Prod).

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Au bugle Alex Tassel, au tenor David El-Malek et à la batterie, son vieux complice Franck Agulhon.

La musique d’Imbert fourmille d’idées et frisonne de plaisir, elle fait référence au cool en l’ancrant cependant dans un jazz très actuel. Elle semble parfois onirique, basée sur des mélodies ciselées, des harmonies délicates et sensibles. Pas évident de garder une telle ligne mélodique lorsqu’il n’y a pas de piano en soutien. Pas le temps, pour les musiciens, de se reposer quand il faut maintenir la tension dans les compositions. Heureusement, celles-ci sont riches et assez ouvertes pour permettre à chacun d’y amener son grain de sel. Pour cela, David El-Malek semble le plus souvent sur la brèche. Il n’a pas son pareil pour emmener, développer et élever un thème. Avec lui, les phrases s’enroulent les unes aux autres dans un tourbillon ascendant et voluptueux. Dès le premier set – un tantinet plus sobre que le second – le saxophoniste embrase l’espace, défriche les chemins, se faufile dans les moindres intervalles.

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Le son plus ouaté de Tassel au bugle vient équilibrer les échanges. Il amène de la sensualité sur un «78 tours» bien balancé ou sur une ballade comme «Les dents qui poussent». Franck Agulhon est totalement dans son élément. Discret quand il le faut et capable de redonner un «coup de sang» au moment opportun. Son drive est précis, équilibré, souple. Pour lui, tout coule de source.

Dans le deuxième set, il nous offrira un solo volcanique en introduction à «La lente éclosion des étoiles». Ce morceau est merveilleux et pourtant celui qui retiendra encore plus mon attention est «La tournerie des drogueurs», construit comme une longue fresque pleine de péripéties. On y entre par le mystère, on y change de rythmes, d’ambiances, de couleurs et l’on en ressort bien secoué.

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Imbert a le sens des compositions et sait se mettre en avant-plan ses soufflants. Pourtant, malgré une apparente discrétion, il fait preuve d’une présence indispensable. Et lorsqu’il entonne les thèmes comme «Les fils» ou celui, magnifique, de «Carthagène», on ne peut rester qu’admiratif.

Rituel d’après concert: discussion au bar avec Diego Imbert et Franck Agulhon et promesse de se revoir au plus vite. Ici ou ailleurs…

 

A+

 

17/01/2010

We Want Miles! Cité de la Musique - Paris

À Paris, je ne pouvais pas rater l’exposition «We Want Miles» à La Cité de la Musique.

Il était temps que j’y aille, l’expo se termine le 17.

Pas de file à l’entrée au moment où j’arrive. Tant mieux pour moi.

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Premier étonnement, j’imaginais l’espace beaucoup plus grand. Mais, finalement - et c’est tant mieux - cela reste à dimension humaine. De quoi approcher Miles comme dans un club. Alors, très vite on plonge dans un monde magique, sombre et feutré. Scénographiquement, tout se tient et tout est excessivement bien conçu. Le visiteur lambda comme le plus fanatique admirateur de jazz (exceptés les éternels grincheux qui auraient préféré que…) y trouvent leur compte.

Comment ne pas être ému devant ces quelques instruments que Miles a tenu en mains? Devant ces documents originaux signés de la main de Teo Macero? Devant ces partitions qu’ont palpé Cannonball, Evans, Coltrane et autres?

On déambule entre différentes alcôves qui mettent en exergue quelques albums ou périodes-clés de Miles. Il y a, bien sûr, des extraits musicaux, mais aussi plein de témoignages sonores, souvent rares, de personnages ayant travaillé avec Miles. On y découvre des photos inédites, des extraits de films oubliés ou peu connus. Et puis, il y a les pochettes de disques, les photos, des extraits de presse, des tableaux de Basquiat, les dessins et les tenues improbables de Miles… Les textes explicatifs sont simples, courts, précis, didactiques.


La première partie de l’expo s’arrête à ‘68 (avec la projection d’un concert à Karlsruhe) et il faut descendre pour entrer dans la période «électrique» de Miles. Entre ces deux espaces, sur un grand mur blanc, s’étale une «carte du temps» plaçant tous les musiciens qui ont croisé la route du trompettiste. Autant dire que c’est près de 50 ans d’histoire du jazz que l’on se prend dans la figure.

Un autre «passage» singulier – et émouvant – est celui qui met en scène, sous forme d’un couloir sombre, les cinq longues années de silence du maître et qui permet d’accéder à la dernière période de Miles (celle qui m’a toujours un peu moins accroché, je l’avoue). Et l’on termine cette visite éblouissante par la projection du concert à La Villette en juillet 1991… (C'est bien, j'ai pu enfin mettre des images sur la musique de mon «Black Devil»...)

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Entre-temps, les salles se sont gonflées d’un public de plus en plus nombreux, j’y croise même Jan de Haas à la recherche de Diederik Wissels. Quand je ressors, il y a une file énorme devant les caisses. Les organisateurs avaient-ils imaginé un tel succès? Plus de 50.000 visiteurs, une «critique» des plus élogieuses, le catalogue de l’expo épuisé (ouf, j’avais déjà le mien!)…

Voilà qui donne envie d’aller revoir «Ascenseur pour l’échafaud» sur grand écran. Ça tombe bien, la Cinematek à Bruxelles propose «Notes Bleues et Séries Noires» jusque fin janvier.

 

A+

 

21:33 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : paris, expo, miles davis, cite de la musique |  Facebook |

16/01/2010

Médéric Collignon au Sunset - Paris

Vendredi 8 au soir, je prends un direct Bruxelles Midi-Rue des Lombards. Terminus: Le Sunset, Paris.

Le club est plein comme un œuf. Depuis quelques jours, Médéric Collignon «invite». Après Yvan Robillard, Emile Parisien (voir le compte-rendu de mon ami Ptilou sur son blog) et avant Claude Barthélémy, c’était au tour, ce soir, de Pascal Benech (tb) et Manu Codjia (g) de partager la scène avec Jus de Bocse.

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Médéric Collignon est une bête de scène. Sec comme une trique, le verbe facile, la déconnade comme moteur et… de l’énergie à revendre.

Sa musique est inspirée du Miles des années ’70, époque «Bitches Brew», «Big Fun», «In A Silent Way»… Mais elle reste avant tout du Médéric Collignon. C’est que le gaillard n’a pas pour habitude de se laisser intimider par LE maître (pour rappel, son «Porgy And Bess» lui avait valu une critique acerbe et injustifiée dans Télérama). Et moi, du Collignon comme ça, j’en redemande.

Ça démarre vite, en force et ce sera bouillonnant jusqu’à la fin! Trois sets intenses, trois sets de folie. Notre trublion de service boute le feu à tout ce qui l’entoure.

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La puissance de Philippe Gleizes, aux drums, n’est pas sans rappeler celle d’un Christian Vander. C’est tellurique et nuancé à la fois. Avec lui, les rythmes redoublent, tracent puis bifurquent brusquement. La basse obsédante de Frédéric Chiffoleau s’engouffre dans des pulsions jazz-rock brûlantes. Aux claviers (remplaçant Frank Woeste ce soir), Mathieu Jérôme évoque l’esprit de Joe Zawinul, distille les nappes ondulantes, entre apaisement et furie. Manu Codjia est plus électrique que jamais. Les sons giclent, frisent la stridence, se découpent sur des tempos effrénés, épousent des horizons dessinés au couteau. Le trombone basse de Pascal Benech amène une chaleur brute et poisseuse dans cette fusion survoltée.

Et il y a donc Collignon qui ne se ménage pas. Jonglant entre la trompette, le pocket cornet et la voix. Il est partout. Il relance perpétuellement le groupe par des impros courtes, l’encourage par le geste, le pousse à aller toujours plus loin. Il tire de son pocket cornet des sons hallucinants, contrôlés, vifs. Au chant, il pousse sa voix à la limite de la brisure. Il scatte, il slamme et l’on se surprend du mimétisme avec le son de la guitare. Un vrai casse-cou des cordes vocales. Eblouissant. Unique.

Après près de trois heures d’impros furieuses sur «Bitches Brew», «Mademoiselle Mabry», «Kashmir» (de Led Zep) et autres thèmes Milesiens je reprends mes esprits au bar avec Manu Codjia. L’occasion aussi d’échanger quelques mots avec Médéric Collignon.

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Le disque «Shangri Tunkashi-La» sortira fin février chez Plus Loin Music. Tout à fait dans l’esprit du concert de ce soir. Un hommage au Miles Electric (jusque dans le design de la pochette qui rappelle celui de «Agharta»)… façon Collignon, bien sûr. Hautement recommandé, bien entendu !

 

A+