18/08/2016

Deux jours à jazz Middelheim ( Part 2/2 )

15 août, c’est la fête des mères à Antwerpen et la fête du jazz au Middelheim.

Retour, toujours sous le soleil, au Parc Den Bandt pour la dernière journée du festival.

Le monde commence déjà a affluer, vers 11h30, tandis que Ashley Kahn évoque une autre facette d'Ornette Coleman avec David Murray (encore lui) et Geri Allen.

On retrouvera les deux musiciens tout à l’heure sur scène en compagnie de Terri Lyne Carrington. Pour l’heure : piano solo !

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Main Stage

Il est 12h30 lorsque Craig Taborn s’installe devant son piano. Il entame une première et longue improvisation, qui tourne autour d’un motif court, cinq notes à peine, et place la barre très haut. Ce leitmotiv, répété à l’envi et ornementé de brillante façon, évoque tantôt Bartok tantôt Stravinsky. Et parfois, en écho, on perçoit quelques pointes de douceurs ellingtoniennes. On est soufflé. La deuxième impro est nettement plus free. Taborn, très concentré, fait gronder le piano après avoir provoquer les notes aiguës. Il plaque les accords, frappe les cordes, fouette les touches, écrase du coude le clavier à la Don Pullen ou à la façon d’un Cecil Taylor. C’est bref, intense et impressionnant. Tandis que le troisième morceau est peut-être le plus « jazz » de tous, plutôt bop à la Monk, la dernière intervention de Craig Taborn lorgne du côté de la musique concrète, parsemée de respirations romantiques. Toutes ces influences, mêlées avec intelligence, font sans doute de Craig Taborn l’un des pianistes les plus excitants du moment. Cette standing ovation et ce rappel n’ont certainement pas été usurpés. Seul sur la grande scène du Middelheim, il a réussi un véritable tour de force. Grand coup de cœur.

Le batteur belge Dré Pallemaerts a sorti récemment un superbe album (Coutances) qui lui ressemble bien : subtil, habile et impressionniste. Et ce sont la plupart de ces morceaux qu’il présente aujourd’hui sous le nom de « Seva » (l’une des compos de l’album) avec un line-up légèrement différent. Nic Thys s’est ajouté au groupe et Robin Verheyen a pris la place de Mark Turner. Derrière le piano, on retrouve Bill Carrothers et au Fender Rhodes Jozef Dumoulin. Le set est extrêmement bien construit, tout en paliers, en douceur et sans aucune monotonie. On flotte entre deux mers, à la fois brumeuse et indocile. Tout se fait en souplesse, à l'image du jeu, fluide et sensuel de Dré. Le phrasé romantique et lumineux de Carrothers, s’oppose aux notes plus acides et nébuleuses de Jozef. Robin Verheyen, lui, est toujours à la limite de la cassure, toujours sur le fil du rasoir. Parfois rauque au ténor et d'une rondeur acide au soprano. Et tout ce beau monde peut compter sur la basse chantante et discrète de Nic Thys (fini la barbe hipster !). Il y a de la tendresse dans les compositions de Dré (« For Anne », « Mood Salutation ») et de la volupté, comme sur « Where Was I », cette milonga extraite de son précédant album, Pan Harmonie, sorti il y a neuf ans déjà (et « must » également !). De la complicité, de l’interaction… du jazz. Et puis, après une visite à Satie (« Première pensée rose + Croix »), on swingue et on danse sur « Waltz Macabre » ou « Swing Sing Song »… Un très beau concert, maitrisé, plein d'inventivité et de finesse. Un étrange mix entre tradition, désuétude et contemporanéité qui rend la musique de Dré Pallemaerts très personnelle, singulière et très attachante.

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Le Power Trio Geri Allen, Terri Lyne Carrington et David Murray monte sur la scène sous un tonnerre d’applaudissements et démarre en trombe avec « Mirror Of Youth » ! La plupart des morceaux sont extraits de l'album Perfection, enregistré quelques jours après la mort de Ornette Coleman. Si « Perfection » est un morceau de Coleman à qui l’album rend hommage et qui sera joué plus tard, le trio a également une pensée pour Charlie Haden, Marcus Belgrave ou encore Peter O’Brian et son funky foxtrot « For Fr. Peter O'Brien ». La complicité est évidente, mais elle se remarque surtout entre Geri Allen et Terri Lyne Carrington sur « Geri-Rigged » par exemple. L’intensité est forte, Carrington ne quitte pas du regard Geri Allen et la pianiste enchaîne les chorus avec détermination. C’est bouillonnant. Le trio alterne les moments groovy (« The David, Geri & Terri Show », annoncé avec humour) avec d’autres, plus souples (« Barbara Allen »), qui permettent à David Murray de montrer son côté plus suave et moelleux à la Coleman Hawkins. Finalement, le trio se lâche complètement sur une version débridée de « Perfection ». Bel hommage, en effet.

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On attendait beaucoup de Pharoah Sanders. Le disciple inaltérable de Coltrane.
Entouré du pianiste Joachim Kühn et du percussionniste Zakir Hussain, le saxophoniste à la belle barbe blanche semble être bien assagi. Il laisse d’ailleurs beaucoup d’espace à ses partenaires. L’entrée en matière se fait de façon douce, sur une rythmique mystérieuse et psalmodiante. Le son du sax, unique, acre et pincé, est quand même bien là. Les phrases sont sinueuses et semblent se chercher un chemin entre les rythmes indiens de Zakir Hussain et les rivières de notes qui déferlent sous les doigts de Kühn. Le rythme est répétitif, comme une transe. Le dialogue entre Hussain et Kühn a quelque chose de fascinant. Mais c'est le long solo du joueur de tablas qui est plus surprenant. Chants et incantations se mêlent à un jeu d’une incroyable virtuosité. Et tout cela avec pas mal d’humour en plus. Les morceaux s’enchainent, Sanders esquisse quelques pas de danse, chante dans le pavillon de son sax, laisse à nouveau la place à Hussein, puis à Kühn… Le meilleur est passé. On attend un peu, mais… Il y avait trois personnalités sur scène plutôt qu'un vrai trio. Un peu dommage.

 

Club Stage

Et pendant ce temps-là, entre chaque concert sous la grande tente, le Club Stage fait le comble, lui aussi. Et pour ce dernier jour de festival, c’est Ben Sluijs qui nous offre quatre splendides concerts.

D’abord en duo avec son vieux complice, le pianiste Erik Vermeulen.

Que dire ? Que dire sinon qu’on est envoûté par tant de justesse, de beauté et d’humanité. Le couple reprend des compos personnelles (« Broken », « Little Paris », « Parity ») et quelques « standards » ( « Goodbye », « The Peacocks ») avec la même grâce et élégance. On laisse le temps à la mélodie de s'installer, on joue avec les respirations, le phrasé de Vermeulen est brillant, incisif sans être agressif. Ben Sluijs va chercher au fond de son sax les dernières notes comme on gratte le fond d'un plat pour en extraire les derniers sucs. Le duo ne tombe jamais dans le mielleux et garde toujours cette flamme, cette âme, cette vérité…

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Avec Marek Patrman (dm) et Manolo Cabras (cb), la musique est plus nerveuse, plus rugueuse parfois. Mais elle garde toute son intériorité ! Après un fiévreux et sinueux « Unlike You », « A Set Of Intervals », comme son nom l'indique, nous embarque dans un voyage exceptionnel sur les échelles de notes. Avec une sorte de pédagogie, Ben Sluijs expose le motif avant que le trio ne l'éclate, ne l'étire petit à petit et ne l'explose pour revenir au pont de départ. Magnifique ! Avec ces trois-là, le jazz prend quand même une sacrée dimension.

Toujours en trio, mais avec 3/4 Peace cette fois, c’est-à-dire Brice Soniano (cb) et Christian Mendoza (p), Ben Sluijs revient pour la troisième fois. Ici, c’est une certaine idée de douceur et de swing qui est mise en avant. De façon hyper délicate, en mouvements lents et rassurants, chaque instrument vient prendre sa place en douceur. Et la magie opère. « Hope », l’insouciant, « Arad », le mystique, « Still », l’élégiaque… Le frisson est garanti. Grand moment de délicatesse.

Pour le quatrième et dernier rendez-vous, il y a toujours autant de monde au Club Stage. Le saxophoniste propose une toute nouvelle formation : au piano Bram De Looze, à la contrebasse Leenart Heyndels et à la batterie Dré Pallemaerts ! « Call From The Outside » fonce et fricote un peu avec le Free Bop. On y entendrait presque les influences d’Eric Dolphy. C’est un peu rubato, avec de faux démarrages, des rebondissements, mais toujours proposé avec la souplesse d'un swing. L’intro de Leenart Heyndels est à la fois introspective et forte sur « Song For Yussef », sorte de marche lente sous une lune orientale. Cela permet à la flûte de Ben de planer bien haut. Puis, il y a aussi « Miles Behind » et sa mélodie qui renaît à chaque fois d'on ne sait où, et une version de « Mali » plus sinueuse que jamais. Standing ovation. Rappel mérité. Un sans faute !

De quoi rentrer à Bruxelles, des étoiles dans la tête.

 

 

 

A+

Merci à ©Bruno Bollaert (WahWah) pour les images.

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16/08/2016

Deux jours à Jazz Middelheim ( Part 1/2 )

Ornette Coleman, décédé en juin de l’année dernière, qui influença nombre de musiciens et fut invité plus d'une fois à Anvers, était assurément le fil rouge de cette trente cinquième édition du Jazz Middelheim. Une édition qui enregistra un record d’affluence avec pas moins 21.000 personnes présentes durant les quatre jours !

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Ce samedi soir, Denardo Coleman est programmé pour rendre un hommage à son père.
Mais en début d'après midi c'est d’abord à un « jazz talk », mené par Ashley Kahn en personne, auquel nous sommes convié. Sur le plateau, Han Bennink, David Murray et Denardo Coleman évoquent, avec force témoignages et anecdotes, l’esprit du légendaire saxophoniste. C’est touchant, inspirant et très intéressant. La personnalité d’Ornette transpire au travers de leurs propos, humbles et simples. Et quelques extraits nous prouvent, comme s’il en était besoin, que sa musique est toujours bien actuelle.

Sur la Main Stage.

Le trompettiste Avishai Cohen est l'artiste en résidence, cette année. Auteur d'un magnifique album, plein de douceur et de retenue, Into The Silence paru chez ECM qu’il a présenté la veille, montait pour la deuxième fois sur scène avec cette fois le projet Big Vicious. Ici, point d’introspection. Comme il le dit lui-même : "Big Vicious n’est pas du jazz, mais il y en a. Ce n’est pas du rock, mais il y en a, ce n’est pas du funk, mais il y en a…" Et cela se confirmera.
Ce projet a quelque chose de très intéressant et malin. Avishai Cohen joue avec les mesures composées qu'il mélange habilement à des tempos binaires puissants. Cela donne une dynamique particulière, pleine des cassures, des relances constantes, de légèreté et d’énergie. Bien sûr, on pourrait évoquer le jazz fusion de Miles ou des essais plus récents d’electro jazz ou de drum ‘n bass. Mais le trompettiste va sans doute plus loin dans la démarche. Les deux batteurs (Aviv Cohen et Dan Mayo) ont toutes les raisons d'être là pour affirmer puissance et une évidente dynamique. Les guitares basses (Yonatan Albalak) et électriques (Uzi Ramirez) sont bourrées d'effets psyché rock, mais le blues trouve aussi sa place. Les effets wahwah à la trompette, sur «Betrayed» par exemple, sont distillés avec nuance. Puis, le groupe déstructure habilement un «Ave Maria» ou joue un riff court qui sert de point de ralliement pour mieux repartir et explorer d’autres chemins rythmiques et harmoniques («October 26»). Il installe une ambiance mystérieuse, fait un crochet vers le métal rock et conclut en douceur par une reprise de «Teardrop» de Massive Attack.
En effet, c’est rock, soul, électro, funk. C’est tout ça et son contraire… Et ça fait du très bon jazz.

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Han Bennink et son ICP Orchestra n’est pas non plus à une contradiction près. Faire voler en éclat la tradition tout en la respectant, voilà le programme. Et ça fait du bien. Le départ est tonitruant, comme si l’on voulait se nettoyer à fond les oreilles ou s'éclaircir la voix. Et puis ça y est, la voie est libre ! ICP Orchestra s’amuse avec «East Of The Sun, West Of The Moon», mais aussi «Lady Sings The Blues»… Des cordes dissonantes (les magnifiques Tristan Honsinger au cello et Mary Oliver au violon), des cuivres et des anches qui se tordent et couinent (l’excellent Michael Moore à la clarinette et l’exceptionnel Wolter Wierbos au trombone !), tout est fait pour nous déstabiliser, mais tout est d’une cohérence parfaite. Chaque mélodie est prétexte à des impros débridées. La musique se vit comme un exutoire. Le groupe joue avec le souvenir d'un passé qu’il veut à la fois aimer et bousculer. Et les émotions sont fortes. Les contrastes sont puissants, tant dans l'instrumentation que dans les arrangements. Quand la clarinette se fait fine et délicate, le trombone vient prendre le contrepied avec des growls furieux. Le bonheur d’un swing léger précède souvent une explosion dévastatrice. C’est fiévreux et jubilatoire.
Tout est permis : des déclamations poétiques sur un jazz très contemporain («Where the Sunflowers Grow» de Charles Ives), à «Criss Cross» de Monk, en passant par le délirant «Jojo Jive» (qui permet à Han Bennik de faire son show : pieds sur les caisses lancé de baguettes), sans oublier les hommages à Misha Mengelberg. Que du plaisir !

 

Pour l'hommage à son père, le batteur Denardo Coleman a réuni une belle bande : Al Macdowell (eb), Tony Falanga (cb), Charlie Ellerbe (eg), René Mclean (as), Abraham Burton (ts), Wallace Roney Jr (tp)… et en invité de dernière minute : David Murray ! Si cela commence sur les chapeaux de roue, cela se passe quand même un peu dans une légère confusion. L'énergie est là mais elle ne semble pas totalement canalisée. Ce qui est amusant à voir, cependant, ce sont les styles différents des trois soufflants. Murray emplit son instrument d'air et de tonnerre, René Mclean est plus fin et sinueux, tandis qu’Abraham Burton est plus agressif et tortueux.

Le classique «Turnaround» remet tout le monde sur la bonne voie et l’on revisite le répertoire d’Ornette. Tout en énergie. Sans se laisser trop le temps de reprendre son souffle. Chacun y va de son solo, l’émotion est là, même si cela ressemble parfois un peu à une grande jam. On notera quand même des interventions décisives de Charlie Ellerbe et l’incessant drumming de Denardo. Seul Wallace Roney n’est pas trop mis en avant. Avishai Cohen vient faire une courte visite surprise, pour que l'hommage soit complet. Bien entendu, le rappel est obligatoire avec l’incontournable «Lonely Woman».

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Cerise sur le gâteau de cette journée : Patti Smith !
Devant une foule monstre, elle lit d'abord un texte d’Allen Ginsberg après s’être «excusée» de ne pas être une chanteuse de jazz, mais une «rock bomb» ! Personne ne lui en voudra. Au contraire.

Alors, elle enchaîne avec «Dancing Barefoot»  et ce sont les premiers frissons ! Patti Smith, c’est quand même la claque. Et c’est la classe ! Même si elle crache comme une véritable punk, qu’elle est restée, entre deux couplets ! Elle impose le silence, le respect, l’écoute. Lunettes sur le bout du nez, elle enflamme le public avec la lecture de «Howl» (Holy ! Holy ! Holy !...) de Ginsberg. Il y a de la ferveur, de l’intensité, de la véracité chez elle. Elle ne cache rien. Elle ne joue pas un rôle. Elle est intègre, combattante, passionnée et passionnante. Elle rend hommage à Prince, à Amy Winhouse («This Is The Girl»), au papa («Frederick») de son fils, Jackson Smith, qui tient la guitare ce soir, et puis bien sûr aussi à Ornette ! Elle dépose les paroles de l’un de ses poèmes («The Second Stop Is Jupiter») sur le thème de «Lonely Woman». Magique.
Et puis, la folie reprend de plus belle. A ceux qui veulent danser elle lance : «Ok, il n'y a pas beaucoup de place mais si vous voulez danser, dansez ! Fuck the chairs !». Magnifique ! Le public devient fou ! La révolte gronde ! Et Patti Smith ira jusqu’au bout de son combat pour la liberté, les droits humains et l’amour ! «People Have The Power», «Ghost Dance», «Because The Night» ou encore «Gloria» sont vécu avec une force incroyable ! Grand moment ! Grande dame, très grande dame !

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Club Stage

Entre tous ces concerts sur la « Main Stage », il ne faut pas oublier ceux qui se déroulent sur la « Club Stage » (qui n'est pas si petite que ça d’ailleurs). Ce samedi, c’est Éric Thielemans qui a l’honneur de montrer quatre facettes de son talent !

L’imprévisible percussionniste se présente d’abord en solo, dans un set un peu trop court à mon goût… Une impro bruitiste qui rappelle un peu le Gamelan, puis un exercice de percussion joué avec de toutes fines baguettes, d’une délicatesse extrême, cristalline et diaphane, et finalement une musique plus méditative, presque divine, jouée à l’archet sur… les rayons d’une roue de vélo !! Sans vraiment se prendre au sérieux, pour laisser les auditeurs entrer dans son univers, Eric Thielemans surprend. Et ça marche. Mais c’est déjà fini...

Pour son deuxième passage, il sera à la batterie face à Billy Hart ! Un duo d’une complicité incroyable qui nous invite dans un long voyage plein d'échanges, de cavalcades et de moments suspendus. Les batteurs prennent tour à tour l'initiative, ils se suivent, se répondent, s’évadent. Ils jouent avec les gongs, comme pour prolonger ce beau moment de zenitude. Une petite merveille de bonheur.

La troisième performance, sera peut-être moins convaincante. Elle est, en tous cas, totalement différente des deux premières et fait référence à Ornette ( «Dancing In Your Head»). Elle est très bruitiste, très noisy rock, très expérimentale. Thielemans est entouré d’une belle bande de fous furieux tels que Mauro Pawlowski, Rudy Trouvé, Jean-Yves Evrard et Roman Hiele. Entre impros totales et brutales et thèmes lancinants, le groupe joue les formes et le son, la distorsion, la stridence et le chaos apocalyptique. Impression mitigée.

Quant à la dernière intervention, elle agit comme une lente progression sourde et fantasmagorique. Thielemans s’occupe d’effets électro tandis que l’on retrouve Jozef Dumoulin aux claviers, Jean-Yves Evrard à la guitare, Niels Van Heertum à l’euphonium, Laurens Smet à la basse, Phillip De Jager et Karen Willems aux percus et Billy Hart à la batterie. Cela fait beaucoup de monde à diriger…

Comme des forces occultes ou souterraines qui donnent une pulsation de plus en plus haletante à l'ensemble, on se dirige vers une musique presque tribale. Les gongs, carillons, timbales géantes, se mêlent aux riffs joués en boucles, aux bidouillages de Jozef et aux déchirements de guitare. L’expérience est étonnante mais peut-être pas totalement aboutie. Et puis, on sent Eric Thielemans dérangé, déconcentré, par le bruit ambiant… Bref, on reste un peu sur sa faim, et lui aussi sans doute, un peu…

N’empêche, on peut remercier le Middelheim d’offrir une scène pareille à ce type d’expériences.

 

 

A+

Photos ©Bruno Bollaert (WahWah)

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25/08/2007

Jazz Middelheim 2007 - Day 05 -

Dimanche dernier (le 19 août): « Grand Final » comme on dit à «Jazz Middelheim».
Et l’appellation n’est pas usurpée.
Au programme de ce dernier jour: Jef Neve Trio, Nic Thys et ses 68 Monkeys, Bert Joris Quartet et … last but not least, Ornette Coleman !

Sold out !
La tente déborde littéralement. Il y a overbooking, assurément. Ce n’est pas possible autrement…

Je n’ai pas vu l’ami Jef cette fois-ci, mais on m’a rapporté que son concert fut très bon… (comme d’habitude).

001
Nic Thys, que j’avais récemment vu avec son T&T lors du Brussels Summer Festival se présentait ce soir avec quelques belles pointures du jazz américain.
Tous nés en ’68 ! D’où le nom du groupe…

Aux saxes: Tony Malby (tenor) et Andrew D’Angelo (alto), au piano: Jon Cowherd, à la guitare électrique: Ryan Scott, aux drums: Nasheet Waits et bien sûr, à la contrebasse: Nicolas Thys.

Excusez du peu…
L’ensemble manquait cependant, à mon avis, d’esprit de synthèse et de cohésion. J’aurais aimé que les morceaux soient un peu resserrés, un peu plus concis.

Tout avait commencé en force avec «It’s Been A While», d’une puissance incroyable et s’était terminé plus ou moins dans le même esprit avec «Munich».

Entre les deux, les belles compositions, sobres et parfois mélancoliques manquaient un peu de tension. C’était, quelques fois, un peu trop tiré en longueur.
Bien sûr il y a eu les solos monstrueux du guitariste Ryan Scott qui rappelle de temps à autres un phrasé à la Rosenwinkel. Et puis, surtout, la paire de saxes.
Ces deux-là jouent aux frères ennemis: Tony Malby, posé et solide et D’Angelo, nerveux, explosif et toujours d’attaque.
Fabuleux !

002
Avec son Quartet, Bert Joris nous invite à du jazz pur jus.
Le trompettiste démarre directement avec le très swinguant et nerveux «Mr Dado», en hommage à son vieux complice: le pianiste italien Dado Moroni.
Ce dernier n’attend pas son tour pour sauter dans le groove.
Ça rebondit, ça swingue, ça improvise à tout va.

Les thèmes écrits par Bert Joris sont d’une limpidité éblouissante. Un peu à l’instar de son jeu. Un phrasé raffiné, clair, précis. Un peu à la Kenny Dorham dans les moments intenses et à la Chet dans les passages plus intimistes.
Entre «Magone», «Anna», «Triple» ou «King Combo», Joris alterne bugle et trompette (parfois «muted») avec pertinence.

Philippe Aerts allie, comme toujours, virtuosité et musicalité extrêmes à la contrebasse, alors que Dré Pallemaerts (omniprésent lors de ce festival) joue avec autant de finesse que de subtilité.
Mais attention… quand il envoie, ça cogne sec.

Pas de bavardage superflu dans les solos (Moroni est vertigineux), qualité de jeu brillante, bonne humeur communicative et complicité visible entre les membres du groupe, le quartet de Bert Joris a sa place dans ce «Grand Final», et mérite sans conteste de se retrouver sur les podiums des meilleurs festivals de jazz d’Europe et d’ailleurs…

005
Et voilà LE grand moment.
Le moment tant attendu.
Celui que l’on pouvait craindre aussi. Craindre d’être déçu d’une si grande attente…

Heureusement, Ornette Coleman fut au rendez-vous.
Et comment !
Quel concert, mes amis… quel concert !

Derrière le célèbre altiste, le fils Denardo Coleman aux drums. Et autour, trois bassistes !!!
Charnett Moffett et Tony Falanga aux contrebasses et Albert McDowell à la basse électrique.

Fidèle à la dialectique Colemanienne, le premier morceau («Jordan»), court et concis,  explose d’intensité.
Le groupe revisite ensuite la plupart des morceaux du dernier album («Sound Grammar» enregistré live en Allemagne en 2005) en les réinventant.

Le drumming énergique de Denardo est excessivement physique et impressionnant. Aucune faiblesse, aucune baisse de régime. Ça joue à du 200 à l’heure.

Tony Falanga use beaucoup de l’archet, imposant souvent un jeu grinçant, étrange, parfois plaintif («Sleep Talking»), et donne une réplique cinglante au saxophoniste.

Les autres bassistes remplissent les espaces avec brio, trouvent des ouvertures, improvisent avec une clairvoyance subjugante.
Ornette intervient parfois à la trompette, puis au violon.
Il dirige sans diriger.
Le groupe se trouve les yeux fermés.
C’est d’une précision magistrale dans les breaks, les stop and go, les relances. Tout est réglé au cordeau et reste pourtant d’une incroyable liberté.
Ça voyage, ça échange, ça ose tout le temps…

003
Qui joue quoi ? Comment naît cette musique ?
Difficile à décrire.
Serait-ce cela le fameux principe «harmolodique» du maître ?

Après un superbe «Turnaround» (recréé comme si ce morceau n’avait jamais existé) Tony Falanga ébauche le
«Prélude de la suite N°1» de Bach.
Denario éclate le morceau de quelques frappes puissantes et le groupe atomise le thème dans un délire free ébouriffant.

On frôle le blues, le calypso («Matador»), le funk parfois, toujours dans un esprit totalement libre… totalement Ornette.

Grand et énorme concert.

La salle est debout, applaudit  à tout rompre pendant de longs instants.
Ornette fait distribuer une à une les fleurs du bouquet qu’il a reçu aux femmes des premiers rangs avant de revenir offrir, à tous cette fois, un « Lonely Woman » magique.

Ornette!

Encore!

 

A+