01/11/2017

Round Trip Trio + Jason Palmer au Sounds

Vendredi 13 octobre, rendez-vous au Sounds avec Round Trip Trio pour la sortie de Traveling High (chez Fresh Sound New Talent). Le groupe, drivé par Julien Augier (dm) entouré de Mauro Gargano (cb) et Bruno Angelini (p) poursuit un «concept» qui consiste à inviter un musicien américain à cette rythmique européenne.

C’est ce qu’explique le batteur, de façon très didactique, détaillée et enthousiaste en introduction au concert.

sounds,jason palmer,mauro gargano,bruno angelini,julien augier,fresh sound,mark small,dan pratt,john ellis,adrien volant

J’avais déjà vu le trio lors de sa venue à Bruxelles en 2014 avec, cette fois-là, Mark Small. D’autres projets sont en gestation, notamment avec les saxophonistes Dan Pratt ou John Ellis. Mais pour l’instant, c’est le trompettiste Jason Palmer qui est l’hôte de Round Trip et c'est lui qui figure sur ce premier album.

L’entrée en matière se fait de manière très souple et lyrique avec «Otrento» (de Gargano). C’est d’abord le côté romantique et lumineux d’Angelini qui est mis en avant et qui entraine Jason Palmer dans un dialogue d’une grande délicatesse.

Il en va d’une toute autre manière avec le morceau suivant écrit par Jason Palmer (dont je n’ai pas retenu la nom). Introduit longuement par le trompettiste, à coup de phrases courtes et de growl, le morceau nous embarque dans un groove haletant et nuancé. On emprunte des routes vallonnées à toute vitesse, Bruno Angelini déglingue le tempo pour mieux le relancer, Mauro Gargano passe du gros son au pizzicato nerveux et finalement Julien Augier reprend le drive. Grisant !

En deux morceaux, le trio a défini le terrain sur lequel il allait jouer : entre la tradition afro américaine et une certaine conception de la musique européenne. Entre l’énergie et la sérénité, entre la spontanéité et la réflexion. Proposant à chaque musicien de venir avec son bagage, son accent, sa culture. Un rendez-vous sur un vrai terrain d’entente en quelque sorte.

sounds,jason palmer,mauro gargano,bruno angelini,julien augier,fresh sound,mark small,dan pratt,john ellis,adrien volant

A partir de là, chacun écoute, propose, répond, construit. Et l’on passe rapidement d’une musique assez élaborée à un swing organique très moderne. On monte vite en puissance, sous l'impulsion d'Angelini au toucher alerte et sophistiqué, qui joue les contrepoints, occupe tout le clavier, alterne les mélodies, harmonies et dissonances avec toujours beaucoup d’à-propos. Il peut être à la fois lyrique et, aussitôt après, presque free. Et le courant passe à merveille entre lui et Jason Palmer. L’américain possède un son clair et précis, comme celui d'un post-bopper frénétique, mais aussi, parfois, un son plus «sale» et rauque à la Armstrong... Ou alors, il est d’une légèreté presque éthérée.

«Third Shift», «In A Certain Way» ou «Jtrio» s’écoutent comme autant d’histoires différentes et communes à la fois. Avec un point de vue qui diffère toujours.

Dans un discours fluide et sans fioriture, Julien Augier, en leader de bon goût, laisse souvent la parole à ses acolytes. Et quand il prend des solos, c'est toujours en fonction de la musique et non pas pour faire de la musculature.

Pour terminer ce très bon concert, le groupe invitera encore le trompettiste Adrien Volant (venu saluer son ami Jason) à partager un standard envoyé avec une belle fougue.

Round Trip Trio and Guest, remplit vraiment bien le contrat qu’il s’est fixé. On le réécoutera donc encore avec intérêt et on suivra sans nul doute ses évolutions à venir, avec Jason Palmer ou avec d’autres.

 

 

 

A+

Enregistrer

Enregistrer

20/03/2016

Mauro Gargano - Interview

interview,mauro gargano,jeff ballard,manu codjia,jason palmer,ricardo izquierdo,bojan z,adama adepoju,frederic pierrot,battling siki,boxe

Le contrebassiste italien Mauro Gargano, installé à Paris depuis ‘98, est un sideman très demandé. On l’a souvent vu aux côtés Bruno Angelini, Francesco Bearzatti, Christophe Marguet, Giovanni Falzone ou Giovanni Mirabassi, par exemples. Il a aussi à son compte quelques beaux projets personnels : Mo’Avast (avec Francesco Bearzatti, Stéphane Mercier, Fabrice Moreau), Ants ou encore son duo avec Myriam Bouk Moun. Mais son dernier projet en date, plutôt ambitieux, a quelque chose d’assez particulier.

«Suite For Battling Siki» est un album «concept», qui raconte la vie, brève et incroyable, du boxeur sénégalais qui terrassa la vedette de l’époque Georges Carpentier sur ses terres et devint champion du monde !

L’album se déroule en plusieurs rounds, menant Siki de Saint-Louis à New York en passant par Marseille, Paris ou Dublin. Entre chaque combat, deux comédiens (Fréderic Pierrot et Adama Adepoju) interprètent un dialogue imaginaire entre le boxeur et son coach. Quant aux combats eux-mêmes, ils sont joués avec énergie et mordant par une terrible équipe de jazzmen : Jason Palmer (tp), Ricardo Izquierdo (ts), Manu Codjia (eg), Bojan Z (p, keys) et Jeff Ballard (dm).

Lors d’un récent passage de Mauro Gargano à Bruxelles, j’en ai profité pour lui poser quelques questions.

interview,mauro gargano,jeff ballard,manu codjia,jason palmer,ricardo izquierdo,bojan z,adama adepoju,frederic pierrot,battling siki,boxe

Tu es contrebassiste, mais tu as pratiqué la boxe étant jeune.

La boxe, c’était la passion de mon grand-père. Moi je m’y suis intéressé vers mes quinze ans. Mon père était aussi un passionné. On regardait ensemble les matches de Larry Holmes à la télé, c’était la grande période des combats au Madison Square Garden ou à Las Vegas, puis il y a eu Mike Tyson, etc. Je suis rentré dans un club de boxe à cet âge-là, par curiosité. J’ai découvert un monde fascinant, je me suis inscrit et j’ai commencé les tournois amateurs. J’ai pratiqué jusqu’à l’âge de 22 ans, quand j’ai commencé à vraiment jouer de la contrebasse.

Tu as switché de la boxe à la contrebasse ?

Oui et non : je faisais les deux en même temps. Mais la contrebasse demandait beaucoup de travail…

Et la boxe, ce n’est peut-être pas bon pour les doigts…

Non, pas vraiment. Mais, en fait, à l’époque, je me suis fracturé le pouce en faisant de la boxe et je ne pouvais plus jouer de la contrebasse. J’étais malheureux. J’ai dû faire un choix. J’ai donc arrêté la boxe. Ensuite, je suis parti à Paris vers 25 ans, au conservatoire. Je continuai à suivre un peu la boxe à la télé, mais les retransmissions étaient devenues rares. Plus tard, en 2006, je suis retourné, par hasard, dans une salle de boxe. J’ai rencontré un entraineur qui m’a poussé à venir m’entraîner avec «ses jeunes». Il avait envie que je fasse mon «dernier tournoi». J’avais déjà trente cinq ans. Je me suis beaucoup entrainé, quatre fois par semaine, et j’étais très motivé. Et puis, j’ai reçu un coup de fil pour jouer des concerts avec des super musiciens. Cela tombait dans la période du tournoi. J’ai hésité. Mais la musique était mon travail et la boxe une passion. Et j’ai jeté les gants…

C’est là que tu as pris connaissance de l’histoire de Battling Siki ?

J’avais déjà vaguement entendu parler de son histoire, dans des salles de sport, lorsqu’on discutait entre nous des grands champions de boxe. Un jour, on m’a parlé de son combat controversé avec Georges Carpentier. Je me suis renseigné et j’ai trouvé l’histoire passionnante et révoltante. Elle m’est restée en tête. Plus tard, lorsque l’organisateur de Bari In Jazz m’a demandé si je voulais participer à un hommage à Miles Davis cette année là, j’y ai repensé. J’avais vu le programme que les autres musiciens proposaient, il y a avait déjà presque tout. Comme Miles aimait la boxe, on connaît l’album qu’il a fait à propos de Jack Johnson, je me suis dit que Battling Siki était une opportunité. J’ai proposé le projet et il a été accepté. On l’a joué, c’était vraiment bien et j’ai voulu continuer. J’ai cherché des producteurs, mais ça n’a rien donné. Il s’est passé un peu de temps et, finalement, j’ai décidé d’arrêter une date pour enregistrer la musique, car tout le monde était libre à ce moment-là. J’ai rencontré ensuite Jean-Jacques Pussiau, qui s’occupait de OutHere Records, et qui était d’accord de le produire. Il a eu la malchance de se faire virer et donc de ne plus pouvoir nous aider. Mais il m’a mis en contact avec d’autres producteurs. J’ai fait écouter les bandes à pas mal de monde, mais les gens n’étaient pas très chauds. On me reprochait de faire un concept album, on me disait que c’était une vieille idée des années ‘70… D’autres n’aimaient pas les voix. Ce n’était pas gagné.

L’enregistrement était déjà complet, comme ce que l’on entend sur l’album, avec l’histoire et les voix ?

Oui. Tout a fait. A l’époque de Bari, c’était déjà comme ça. Je voulais superposer à la musique un dialogue imaginaire entre Siki et son entraineur. J’ai imaginé cette suite comme un film. Je voulais un truc dans l’esprit de «Raging Bull», avec la vie du boxeur qui défile pendant son combat, pour jouer avec des flashback, avec des moments très durs et des mots forts.

Tu as écrit toi-même les paroles, en faisant passer les messages : le racisme et le courage de le combattre, de se relever…

Oui. On raconte que Siki avait passé un deal avec Carpentier, à l’époque, pour qu’il se couche et laisse gagner le champion français. Siki n’a jamais accepté, même quand son entraineur subissait des pressions. Et puis Siki a gagné et est devenu champion du monde. Mais il n’a jamais été accepté ni reconnu comme tel. On a dit que tout avait été arrangé… Le racisme était très fort à l’époque. J’ai voulu rendre ma vérité sur cela. Je voulais réparer cette injustice, parler de cette rancœur et de ce désespoir. C’est une histoire extra sportive.

interview,mauro gargano,jeff ballard,manu codjia,jason palmer,ricardo izquierdo,bojan z,adama adepoju,frederic pierrot,battling siki,boxe

Lors du projet, tu avais déjà un casting précis en tête ?

A Bari j’avais joué avec Bojan Z, Manu Codjia, Ricardo Izquierdo et Rémi Vignolo. Les voix avaient été enregistrées et je les avais diffusées lors du concert. A l’époque je travaillais aussi avec Jason Palmer sur dans d’autres groupes. Je lui ai raconté l’histoire de Battling Siki et du projet que j’avais en tête. Il a adhéré tout de suite. J’avais aussi demandé à Nasheet Waits de tenir la batterie. Il avait accepté mais à la période de l’enregistrement, sa femme devait accoucher et c’était bien entendu un peu délicat pour lui. Comme je connaissais aussi Jeff Ballard, je lui ai demandé s’il voulait participer. Il était, lui aussi, très enthousiaste. Mais il a d’abord voulu en savoir plus. Je lui ai donné certains de mes enregistrements, puis on s’est vu, on a discuté toute une nuit à propos du projet et on est entré en studio. On a tout fait en trois take maximum. Sans presque de répétitions. C’était bon pratiquement tout de suite…

Vous avez enregistré en combien de temps ?

Un jour ! Même si j’avais bloqué deux jours de studio. Mais Bojan n’était libre que le premier jour. On a donc gardé tous les take du premier jour. Sauf «Round Six : New York», qui a été enregistré le second jour et sans Bojan, bien entendu. Ce deuxième jour, on l’a plutôt consacré à réécouter, à choisir et à ajouter parfois un peu de son sur l’un ou l’autre morceau. Jason Palmer a fait le solo sur «Jumping With Siki». C’est une impro totale. J’avais une vidéo de Mohammed Ali lors de son combat à Kinshasa en '74. A un certain moment, le boxeur «fait la corde», pendant quatre minutes. J’ai mis un métronome et il ne bouge pas de son tempo, c’est incroyable. J’ai proposé à Jason de jouer sur le tempo de Ali. Comme c’est humain et régulier à la fois, il y a quelque chose d’irréel et d’insondable là dedans. Ça danse vraiment.

Sur scène, il y aura les voix, des projections d’images ?

Ce serait génial d’avoir les acteurs sur scène, mais je me sens un peu mal de les faire venir pour quelques phrases. Surtout que ce sont d’excellents comédiens, Fréderic Pierrot, ce n’est pas n’importe qui («L.627», «Polisse», «Chocolat»…). Adama Adepoju est un conteur africain, avec qui j’avais travaillé sur le projet « Jazz et vin de palme » d’Emmanuel Dongala. Je voulais une voix africaine et j’ai pensé à lui immédiatement. Ils sont venus chez moi, par amitié et par pur plaisir enregistrer mes textes.

Des concerts sont prévus ?

Tout est lancé, il y a déjà eu des dates à Paris et le reste suivra je l’espère. C’est un projet qui me tient vraiment à cœur, c’est très vivant et le public reste accroché à l’histoire. C’est un truc que je veux vraiment partager.

 

 

 

A+

 

06/02/2016

Mama Quartet à l'Archiduc

 

Le groupe Mama Quartet n'a pas vraiment de leader. Certains des musiciens, tous italiens, vivent à Paris (Matteo Pastorino (bcl) et Mauro Gargano (cb) ) d'autres à Palerme (Alessandro Presti (tp) ) ou à Bruxelles (Armando Luongo (dm) ). Pourtant, ce quartette sait se tenir.

archiduc,mauro gargano,armando luongo,matteo pastorino,alessandro presti

Le répertoire s'est construit, et se construit encore, au fil des retrouvailles, de résidences ou de concerts. Mama Quartet était pour quelques jours en Belgique : au Bravo et au Sounds, notamment, et ce dimanche soir à l'Archiduc.

Je n'ai pu écouter qu'un seul set malheureusement... Mais quel bon set !

La musique de Mama Quartet est un excellent mélange de groove modal, moderne et complexe, d’avant-garde et de post-bop délicieusement déluré. Un truc dont les italiens - même si c’est cliché de le dire - ont le secret.

«Bass ‘A’ Line», écrit par Mauro Gargano, est une sorte de cavalcade tendue et dense qui permet au trompettiste (excellent) d’éclabousser le thème de phrases lumineuses, et au clarinettiste de dérouler un tapis mélodique grave et mystérieux. Le chemin est sinueux, parfois obscur et pourtant tellement évident.

archiduc,mauro gargano,armando luongo,matteo pastorino,alessandro presti

On ressent tout le temps cette pulsation qui fait autant appel au jazz - avec ses changements de tempos et ses invitations aux improvisations musclées - qu’à la canzone. C’est assez flagrant sur «Almost Bianco (?)», par exemple. Puis, il y a aussi ces lentes montées d'adrénaline qui se terminent en déchirures brutales. Le phrasé de Presti, limpide et incisif, flirte alors avec le free et la clarinette basse de Pastorino, finit par couiner sous les coups de batterie, secs et tonitruants, assénés par Luongo. Personne ne se cache derrière son instrument. Chacun y va avec ferveur. On pourrait parfois penser à Romano, Sclavis, Texier, ou parfois à Portal… mais la signature du groupe est assez singulière pour que celui-ci prenne assez de distances avec ses pairs.

«Round 6 : New York», extrait du tout nouvel album - excellent et surprenant - de Mauro Gargano («Suite For Battling Siki»), fait revivre un swing oublié de manière très moderne. Les cordes de la contrebasse claquent tandis que la clarinette échange vivement avec la trompette. Entre folie insouciante, qui pousse les solistes à prendre des libertés, et une remise constante sur le droit chemin, Gargano guide l'ensemble de main de maître. Ça pulse et ça se bat comme sur un ring.

«Lungo Pasto» est presque tout aussi nerveux, mais joue sur les pleins et les déliés, sur la tension et la détente, sur la joie et la rage.

archiduc,mauro gargano,armando luongo,matteo pastorino,alessandro presti

Mama Quartet développe un jazz direct et franc, plein de nuances et de surprises. Un jazz intelligent et libre, sans complexe et toujours accessible.

Voilà sans conteste un groupe qui mérite bien d’être entendu car il apporte sa belle dose de fraîcheur au jazz. Il paraît qu’un disque est en préparation, ce qui pourrait confirmer la pérennité du groupe... et c’est tant mieux.

A+

 

11/06/2014

Round Trip Trio and Guest au Sounds

Il y avait un bon moment que je n’étais plus passé au Sounds, à cause d’occupations bien trop prenantes. Heureusement, ce vendredi 6 juin, j’étais libre pour aller écouter Round Trip Trio and Guest.

sounds,bruno angelini,mauro gargano,julien augier,damien veraillon,mark small

Ce trio français est né de l’envie du batteur, Julien Augier, d’inviter régulièrement un jazzmen américain (qu’il a généralement croisé lors de son séjour – 10 ans, quand même - à New York) à partager la scène avec lui, Bruno Angelini (p) et Mauro Gargano (cb) (remplacé ce soir par Damien Veraillon).

L’idée, au-delà d’être sympathique, est intéressante car il s’agit ici de mélanger le répertoire de l’invité à celui des membres du groupe. Pas de recréation totale, donc, mais pas, non plus, de banals «accompagnements». On parle ici d’échanges, de mélanges, de partages, bref, de véritables constructions.

Avec cette formule, Round Trip a déjà révélé le trompettiste Jason Palmer chez nous (en France et en Belgique). Cette année, le Trio tourne avec Mark Small, un "jeune" et talentueux saxophoniste qui, avant de s’exiler quelques années à Miami pour parfaire ses études, avait partagé la scène et quelques enregistrements avec Walter Smith III, Vanguard Orchestra, Darcy James Argue’s Secret Society et même Michael Buble

sounds,bruno angelini,mauro gargano,julien augier,damien veraillon,mark small

Ce soir il fait chaud, il fait beau et nous sommes à la veille d’un long week-end qui est sans doute la raison d’une très faible présence du public. Dommage.

Si les compositions de Small sont plutôt de factures assez classiques, bien tournées et rondement swinguantes, permettant à chaque membre du groupe d’y aller de son solo, celles d’Angellini (ou de Gargano) sont beaucoup plus complexes. Ainsi, «Dara» ou «When The Time Is Right» (de Small) filent tout droit, tout bop, tandis que «Faded Raws» est plus torturé, plus ténébreux et plein d’aspérités.

Une version du «Isfahan» de Duke Ellington met cependant tout le monde sur la même longueur d’onde. Sur une trame claire, Angelini prend des libertés et Small joue à l’anguille, il se faufile et trouve des chemins intéressants. Le ténor ne cherche pas l’effet mais rebondit avec efficacité sur les propositions du pianiste. Julien Augier assure un drumming ferme, précis, foisonnant - sans être envahissant - tandis que Veraillon semble presque arracher les cordes de sa contrebasse sur certains solos.

sounds,bruno angelini,mauro gargano,julien augier,damien veraillon,mark small

Le deuxième set paraît plus homogène encore et l’on sent que la musique se construit vraiment sur la personnalité des musiciens.

Angelini possède ce toucher aérien et très tranchant à la fois. «L’Indispensable Liberté» est ainsi parsemé d’accents légèrement dissonants ainsi que de brefs silences qui donnent plus de reliefs encore à son jeu. On y perçoit un léger déséquilibre et une fragilité… plutôt solide.

«Happy Song» swingue d’enfer et la reprise de «Solar» est des plus étonnantes. Chacun expose sa vison, mais chacun se retrouve et se rejoint. Le mélange est singulier, surprenant et tout à fait réjouissant… N’était-ce pas l’objectif avoué de ce Round Trip Trio and Guest ?

Mission accomplie, donc.

On attend de les revoir à nouveau en Belgique avec un peu plus de monde, car cela en vaut vraiment la peine.

A+

 

 

28/11/2012

Mauro Gargano au Sounds

Après le concert de Philip Catherine au Bozar, je fonce au Sounds pour assister à celui de de Mauro Gargano. Pour rappel, le quartette était passé au Music Village l’année dernière et son disque Mo Avast avait reçu un très bon accueil un peu partout en Europe. Récompense bien méritée.

mauro04.jpg

J’arrive alors que le concert a déjà commencé. Il y a pas mal de monde et même une jeune équipe qui filme le concert (ce serait sympa de voir le résultat un jour).

Il y a de la bonne humeur sur scène et Mauro Gargano (b), Stéphane Mercier (as), Francesco Bearzatti (ts, cl) et Fabrice Moreau (dms), sont visiblement là pour s’amuser. Mais aussi pour jouer. Surtout pour jouer ! Sans concession.

«Bass "A" Line» résonne et Mauro Gargano nous fait une superbe démonstration archet et pizzicato d’une grande maîtrise. Puis c’est «When God Put A Smile Upon Your Face», une reprise de Coldplay qui a valu au groupe la mauvaise critique globale d’un chroniqueur à cause de l’emprunt de ce morceau au groupe pop qu’il n’aimait guère !! Quelle bêtise, on croit rêver. Surtout lorsque l’on entend ce que le quartette en a fait : une bombe.

Sur ce morceau, Bearzatti est déjà intenable. Il enchaîne les chorus plus surprenants les uns des autres. Et ce n’est qu’un début.

mauro00.jpg

Après une intro plutôt originale et passionnante de Fabrice Moreau, «Orange» file tout droit. Et une fois de plus Bearzatti s’emporte dans des impros incandescentes. Face à cette énergie et cette puissance, Stéphane Mercier répond par un jeu tout en arabesque et en sensualité. Les changements de rythmes sont incessants, les échanges fusent. On savoure.

Au deuxième set, le groupe reprend un «Turkish Mambo», de Lennie Tristano, complètement revu, corrigé (si tant est que l’on puisse corriger un chef-d’œuvre comme celui-ci), boosté et éclaté….

mauro02.jpg

Il y a vraiment de la fluidité dans cette formation, du mouvement, du dialogue. La musique passe entre les musiciens comme le témoin entre les coureurs d’un relais de quatre fois cent mètres. La course est un sans faute.

Et puis il y a aussi ces moments de détentes déguisés, juste comme avant un duel, avec de brefs moments d’observation. Les acteurs se jaugent, se scrutent... La musique se fait désirer.

Déterminée, elle entame alors une longue ascension et atteint le sommet d’une montagne imaginaire avec une sorte d’exaltation. Conquérante et euphorique, elle se laisse ensuite rouler tout en bas, de plus en plus vire… jusqu’à mourir… Mais, un instinct de survie subsiste et un léger souffle s’obstine pour garder vivant ce «1903». Mauro Gargano redonne alors la petite impulsion qui fait se redresser l’ensemble pour un final excitant.

mauro01.jpg

L’énergie - et la façon de la canaliser - sont les grandes forces de ce groupe. Ajoutez à cela la connivence sans faille entre les différents musiciens et… une petite pointe de folie - qui permet toutes les audaces et renforce la cohésion - et vous obtenez sans doute l’un des meilleurs groupes de jazz français actuel.

Bref, on attend la suite des aventures avec impatience.

A+

 

10/12/2011

Mauro Gargano Music Village


Mauro Gargano est un contrebassiste très demandé à Paris. On le voit souvent aux côtés de Christophe Marguet, Franceso Bearzati, Bruno Angelini, Pierre de Bethmann, Bertrand Lauer et autres. La dernière fois que je l’ai vu en Belgique, c’était avec le groupe de Giovanni Falzone, au PP Café, avec Luc Isenmann, Robin Verheyen et toujours Bruno Angelini.

Cette année, il a enfin formé son propre groupe, ou plutôt enregistré et publié son premier album en leader, car son groupe, il l’a formé voici… près de dix ans.

mauro gargano,francesco bearzatti,stephane mercier,fabrice moreau,music village

Si ce premier disque s’intitule « Mo’ Avast » (qui veut dire « Ça suffit !» dans le dialecte italien de la région de Bari) c’est parce que, justement, il était temps qu’il passe à l’acte. Mais c’est aussi une sorte de coup de gueule envers la politique italienne gangrenée par Berlusconi. Et au moment où sort son disque, miracle, le Cavaliere quitte ses fonctions. Qui a dit que la musique n’avait pas de pouvoir ?

C’est donc cet album qu’il était venu présenter au Music Village ce mercredi 30 novembre.

Un quartette sans instrument harmonique, ce n’est pas de tout repos pour les deux saxophonistes qui se retrouvent devant. Ils ont intérêt à toujours être sur la balle et à ne jamais relâcher l’attention. Heureusement, les compositions de Mauro Gargano sont efficacement équilibrées. Les mélodies sont souvent enlevées et entraînantes, plutôt nerveuses, laissant régulièrement le champ libre au ténor fougueux de Francesco Bearzati ou à l’alto agile de Stéphane Mercier.

Entre eux, la musique circule et les deux souffleurs peuvent dialoguer et échanger à merveille.

Si on le connaît incisif (voire même parfois intenable), Bearzatti est d’abord ici  au service du groupe. Pas de problème d’ego dans ce quartette ! Une fois il soutient Mercier, une fois c’est l’inverse. Mais quand il prend un chorus, il se lâche vraiment. Et c’est là qu’il montre qu’il est bien l’un des saxophonistes les plus talentueux d’Europe. Et puis, lorsqu’il empoigne la clarinette, il nous fait entrer dans un tout autre univers, rempli d’émotions où la joie, la tendresse ou la tristesse se mélangent… comme dans la vie.

mauro gargano,francesco bearzatti,stephane mercier,fabrice moreau,music village

Mauro Gargano, dont le timing est assez impressionnant, démontre – outre ses talents de compositeur - toute sa dextérité et sa sensibilité au fil des morceaux. Son solo à l’archet (sur le magnifique « 1903 ») vous arracherait presque une larme. Il fait vibrer les cordes, joue tout en profondeur avant de revenir « en surface » avec délicatesse.

Fabrice Moreau (dm) - qu’on a vu avec Pierrick Pedron ou encore Jean-Philippe Viret - joue rarement en force mais impose une énergie galavnisante. Son impro sur « Orange » est dessinée avec beaucoup d’intensité et de raffinement. Il passe des balais aux baguettes avec fluidité avant de relancer le jeu avec fermeté.

Et puis, on redécouvre aussi un Stéphane Mercier comme on l’a rarement entendu. Ou du moins comme on ne l’avait plus entendu depuis longtemps (en tout cas pour ma part). On le sent libéré, près à toutes les aventures. Sur une reprise d’Ornette Coleman, il est étonnant, libre comme l’air.

mauro gargano,francesco bearzatti,stephane mercier,fabrice moreau,music village

Si le premier set est puissant, le deuxième est peut-être un peu plus intériorisé. Les compositions choisies sont peut-être un peu plus complexes, plus ciselées, presque dentelées… On y retrouve cependant toujours quelque chose qui brûle. Comme une tension permanente, comme un bouillonnement intérieur, comme un esprit de liberté mâtiné d’insouciance et de spontanéité. Il y a dans ce groupe autant de poésie (de lyrisme ?) que de fougue. Une poésie actuelle et décomplexée, dépourvue de maniérisme et débarrassée de tout intellectualisme pompeux. Sur « Turkish Mambo », par exemple, le groupe laisse de côté les clichés, s’éloigne de la lettre mais garde l’esprit. Sûr que cela aurait plu à Tristano.

J’avais dit : « je rentre aussitôt après le concert ». Mais, vous savez comment ça va. Je discute avec les musiciens et me voilà entraîné au Bonnefooi, quelques dizaines de mètres plus loin pour écouter d’autres amis (« Remember Frank ? » avec Jordi Grognard, Nicola Lancerotti et Tommaso Cappellato). Le concert vient juste de se terminer. Mais, à votre avis, que font les jazzmen lorsqu’ils rencontrent d’autres jazzmen ? Ils jamment, bien évidemment. Et tout le monde ressort ses instruments… et moi, je rentre beaucoup plus tard que prévu.



A+

26/02/2009

Lower B sur Citizen Jazz

Nouvelle chronique sur Citizen Jazz.
Cette fois-ci, il s’agit de «Between The Night And Day Light» de LowerB.
lowerB

LowerB c’est le saxophoniste Bertrand Lauer entouré des excellents Luc Isenmann (dm) et Mauro Gargano (b) ; entendus, entre autres aux côtés de Giovanni Falzone, Robin Verheyen et Bruno Angelini.
Et sur quelques plages, on y retrouve également Manu Codjia (g).
Du beau monde, non ?

Un bien bel album: personnel, intense et contrasté.
Et plein de subtilités.

Vous devriez y jeter une oreille.
Il est en vente sur le site du musicien.

A+