30/11/2011

Jonathan Kreisberg - Shadowless


Son nom circule de plus en plus en Europe et c’est bien normal. Bien qu’encore trop peu connu chez nous, Jonathan Kreisberg est assurément le guitariste New Yorkais à suivre de très près. On l’a déjà entendu aux côtés de Ari Hoenig ou de Dr. Lonnie Smith. Il était passé en 2009 au Sounds aussi. Plus récemment il tournait avec Stefano Di Battista sur le projet «Woman’s Land». Mais Kreisberg est bien plus qu’un sideman : il a déjà à son actif huit albums en tant que leader et Shadowless est le petit dernier.

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Shadowless est aussi varié qu’il est homogène. La patte de Kreisberg est indéniable, car ce type a, non seulement, un son et une esthétique propres, mais il a aussi une vision précise de son jazz.

Avec Jonathan Kreisberg, les paysages changent et évoluent perpétuellement. Ce n’est pas le genre de musicien à s’étendre trop longtemps sur les riffs d’un thème. Il aime donner du relief, redonner de la forme et aménager les décors. Entouré d’une belle brochette d’excellents musiciens - Will Vinson (as), Henry Hey (p), Matt Penman (cb) et Mark Ferber (dm) - il propose sans cesse de nouveaux points de vues et n’hésite jamais à jouer le champ et le contrechamp dans un même élan.

Avec lui, les rythmes bougent dans un sens comme dans l’autre, histoire de ne jamais figer les idées. On n’imagine pas la richesse des arrangements ni les harmonies sophistiquées à la première écoute. C’est que Kreisberg a le talent de rendre simple les choses complexes.

Ce disque est comme un bon vin qui, une fois décanté, y révèle des arômes assez inattendus.

"Twenty One", qui ouvre l’album, démarre à plein régime. Le phrasé est virtuose et souple.

Le thème, joué d’abord à l’unisson (Kreisberg et Vinson), s’enflamme dans un brillant solo de guitare. Puis, plus calmement, Vinson reconstruit, tout en douceur et en habileté. Placée fort à propos, cette petite accalmie redonne du souffle à ce morceau déjà bien endiablé. Kreisberg a le sens de la construction et de la dramatisation. Mais, aurait-il déjà tout dit dans ce premier morceau ? Va-t-il garder la distance ?

Ho oui, pas de problème. Et c’est là que cela devient beau, car le guitariste nous surprend à chaque morceau, avec élégance et inspiration.

"Stir The stars" est emmené sur un tempo drum ‘n bass, voire jungle. Les effets de guitare synthé rappellent un tantinet l’influence de Metheny et Kreisberg nous ramène vers le jazz rock et la fusion. Les échanges avec Vinson sont des plus réjouissants, tandis que Henry Hey et Matt Penman déroulent le tapis rouge. On retrouve le même plaisir de jeu avec "The Common Climb" qui, insidieusement, monte en puissance, par couches successives.

Tandis que "Defying Gravity" flotte entre deux univers, la ballade "Shadowless", relativement enlevée, nous offre un dialogue des plus lumineux entre Hey et Kreisberg.

Le pianiste est à nouveau mis en valeur sur le superbe morceau aux ambiances orientales "Zembékiko" (tiré d’un traditionnel grec). L’occident et l’orient se mélangent. On installe la mélodie avant de lâcher la bride pour permettre à Vinson et Hey de se lancer dans une belle course poursuite. Les échanges sont rapides, fins, agiles. Que du bonheur.

Même sur "Nice Work If You Can Get It", Kreisberg y appose sa griffe. Avec punch, il nous fait re-entendre ce standard d’une nouvelle manière.

La réussite de cet album est sans doute dû aussi à l’intelligence et au courage de Kreisberg d’avoir su éliminer le superflu. Il n’a gradé que l’essentiel, la quintessence, le suc et la saveur de la ligne narrative. Sans bavardages inutiles. Dans cet album pourtant dense, Kreisberg a le bon goût de ne jamais en rajouter.

Pas l’ombre d’un doute, Shadowless est une très belle réussite.

Jonathan Kreisberg sera en concert au Hnita Jazz dimanche 4 et au Sounds le lundi 5. A ne manquer sous aucun prétexte !

Et pour se donner une petite idée, voici une vidéo enregistrée à Salzau.


 

A+

 

 

 

26/04/2010

Arthur Kell Quartet au Sounds

1er Avril au Sounds.

On vous annonce Loren Stillman, Brad Shepik, Mark Ferber et Arthur Kell, et la salle est aux trois quarts pleine. À New York, on se bouscule pour les écouter. Des musiciens pareils, à Bruxelles, dans un club, ce n’est pas tous les jours (bien qu’Arthur Kell et ses amis sont des habitués de l’Archiduc. Merci Jean-Louis). Heureusement, la plupart des élèves de Steve Houben avaient bien reçu le message du prof: il y avait une leçon à prendre ce soir au Sounds. Pour 10 euros seulement!

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Ce qui est bien avec des jazzmen de cet acabit, c’est que ça démarre tout de suite. Les dents dans la viande ! Et de la viande, il y en a, et de la bonne. Nos quatre musiciens ne tournent pas autour du pot. Ils sont là pour jouer, ça se voit, ça se ressent.

«Jester» est énergique et accrocheur. «Draco», tout en sinuosité, fait encore monter la pression. Stillman gonfle les notes, ressert les espaces, tend les mélodies et lance Brad Shepik vers des improvisations fines, vives, éblouissantes d’énergie et d’élégance. Après seulement deux morceaux, le quartette a posé les fondations solides de leur répertoire. À partir de là, ils vont broder, enrichir et aiguiser chaque thème. Tout est possible.

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Arthur Kell a ce goût du partage avec ses musiciens mais aussi avec le public. Il explique, avec une brillance dans le regard, la genèse de certains morceaux souvent nés de rencontres improbables et de relations fortes et durables. «Papa Aba» (écrit en souvenir d’un homme rencontré dans le désert Nigérian) s’inspire d’une mélodie africaine égrainée au sax et à la guitare, alors que Kell s’amuse à la détricoter à la basse. Mark Ferber en profite pour faire sonner sa batterie comme au bon vieux temps d’Art Blakey. La chorégraphie de ses gestes est un plaisir à observer. Il tire de sa batterie un son profond, gras et sec à la fois. Son drive est déterminé, il affile les angles, affûte les arêtes. Sur «Song For The Journey», Kell démontre toute sa dextérité et sa sensibilité à faire jaillir toute la musicalité de son instrument. Quant à «Dada» (inspiré cette fois d’une aventure épique lors d’une tournée en Espagne), sur un rythme apparemment simple, quasi binaire, le quartette échafaude des mélodies aux mille nuances. Et jusqu’à la fin, le groupe nous tiendra en haleine, n’hésitant pas à changer de direction et de décor au fil des morceaux. L’interaction entre Brad Shepik, décidément hallucinant dans un jeu en «fausses simplicités», et Loren Stillman est un modèle du genre. Arthur Kell et Mark Ferber, quant à eux, s’amusent à alterner les tempos, à les déstructurer, à jouer les polyrythmies brûlantes et énergisantes.

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Sans avoir l’air d’y toucher, sans jamais tomber dans l’intellectualisme musical et en évitant la piège du «tout en force», le quartette d’Arthur Kell dose l’énergie qui permet de voyager longtemps. Car on voyage. Et l’on ne s’ennuie pas une seule seconde.

Au bar, Arthur Kell me parle beaucoup de son frère disparu trop tôt, me raconte un peu son parcours. Né dans le Massachusetts, Kell a beaucoup voyagé (Afrique, Europe, Asie), il a beaucoup joué avec Thomas Chapin, Bobbie Previte, Marc Ribot, Billy Bang, Sanni Orasmaa, Bernard Purdie, Matt Wilson et bien d'autres. Il a formé plusieurs groupes avec Steve Cardenas, Ben Monder, Gerald Cleaver, Donny McCaslin et Chris Cheek… Puis, avec Sergio et Steve Houben, on discute avec Loren Stillman, qui a joué avec Charlie Haden, Paul Motian, Carla Bley, Drew Gress, Joey Baron et qui vient de sortir un album (Winter Fruits) chez Pirouet avec Nate Radley, Gary Versace et Ted Poor. On parle de la scène new-yorkaise, belge et européenne. Des difficultés du jazz et de ses richesses.

Des personnalités attachantes, d’une simplicité et d’un accès facile. Comme la plupart des jazzmen que l’on rencontre dans les clubs. C’est ça la magie. C’est pour ça qu’il y a et qu’il faut des clubs de jazz…

 

A+

 

20/05/2009

Jonathan Kreisberg Quartet au Sounds

 

Ouf .


Enfin, retrouver un peu de temps pour se mettre derrière l’ordinateur.
Du moins… celui qui me permet d’écrire sur le jazz.
Pas de temps perdre donc, revenons sur le concert de Jonathan Kreisberg au Sounds le 5 mai dernier.


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C’était un lundi, le soir de l’habituelle jam du club.
Mais Sergio avait fait une entorse à la règle pour accueillir un guitariste américain que je ne connaissais que vaguement de nom (j’avais seulement lu une belle critique dans Jazzman, voici quelques années).

Peter Hertmans, un des instigateurs de ce concert «surprise» avait envoyé des mails un peu partout pour signaler l’évènement.
Et le buzz a fonctionné: le public est venu nombreux.
Et je pense pouvoir dire que personne n’a regretté son déplacement.

Il y a pas mal de guitaristes dans la salle.
Dans le fond, je vois Laurent Melnyk, plus loin Lorenzo Di Maio et puis d’autres encore, venus d’Anvers ou de Gand. Moi, je m’assieds entre Fabien Degryse et Alain Pierre.

Jonathan Kreisberg, c’est d’abord une gueule. Une belle gueule.
Et une présence. Toute aussi belle.
Kreisberg est toujours prêt à rigoler avec ses musiciens malgré la fatigue (ils arrivaient directement de New York et n’avaient pas dormi depuis 24h.). Toujours prêt à en découdre avec le groove. Toujours prêt à montrer à ceux qui étaient venus qu’ils n’avaient pas eu tort.

Alors, dès les premiers accords, ça ne rigole pas.

Un tournoyant «Microcosme For Two» qui met en valeur l’excellent altiste Will Vinson, un punchy «21», ou encore une ballade très bien taillée dessinent sans ambiguïté l’univers du bonhomme.
C’est énergique, parfois hargneux et souvent mélodique.


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Les influences? Difficile à dire. Jonathan lui-même me dira avoir du mal à les définir. Il y a du Scofield, du Rosenwinkel, du Metheny, du Montgomery… du René Thomas même parfois aussi.
Mais il y a surtout du Kreisberg.
Jeu souple, rond et énergique.
Et un groove omniprésent.

Et puis, derrière, ça ne rigole pas non plus (point de vue musique seulement).

Il y a donc Will Vinson, un anglais exilé à New York qu’on a pu entendre avec Ari Hoenig sur «Rapscallion Cattle» sur l’album «Inversations»  (pour être honnête, cela m’avait échappé. J’ai réécouté le morceau et l’on y retrouve dans son phrasé cette densité et ce condensé d’énergie à la Chris Potter, peut-être).

Ce soir, au Sounds, c’était un peu ça aussi: Vinson emboîte le pas, sans se poser trop de questions, sur la pulsion imposée par le leader. Et quand ça trace (comme sur un morceau éclaté et inspiré d’un joueur de Bouzouki), il répond présent.

À la basse il y a Euan Burton, solide dans ses attaques et robuste dans le soutien du groupe.
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Et puis il y a l’étonnant Mark Ferber à la batterie. Oui, oui, Ferber qui accompagne Norah Jones. Autant dire qu’ici, le registre est assez différent.
Mais quel batteur !
Le geste ample, la frappe précise et délicate. Il possède un don certain pour injecter une dynamique supplémentaire à un ensemble déjà très groovy.
C’est le genre de batteur qui «se place dans le rebond», qui joue l’effet du ressort. Il est présent sans être envahissant. Il est indispensable… en toute discrétion.

Le quartette embrasse une multitude d’influences et propose un jazz résolument moderne. Sans intellectualisme et sans banalité.
Alors, quand il reprend généreusement un «Stella By Starlight» bien déjanté, on jubile.

Jonathan Kreisberg, un nom à retenir et un guitariste à revoir en concert sans aucune hésitation.

A+