04/01/2017

Malcolm Braff Trio à l'Archiduc

On n'a pas souvent l'occasion de voir et d’entendre Malcolm Braff en Belgique. Qui plus est en trio ! Ce pianiste m’a toujours impressionné, que ce soit avec Erik Truffaz, Samuel Blaser ou avec ses amis africains et autres. La dernière fois que je l’ai vu, c’était avec Stéphane Galland (et son projet LOBI) au Jazz Middelheim en 2013.

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Ce dimanche soir (le 18 décembre), il était à l’Archiduc avec Reggie Washington (eb) et Lukas Koenig (dm).

Ce trio existe depuis cinq ou six ans déjà mais n'a pas joué très souvent, ou, en tous cas, trop rarement, malgré l’enregistrement d’un album sorti chez Enja Records en 2011 et qui, je l’avoue honteusement, m’avait échappé.

Malcolm Braff, c’est un jeu intense, sec et puissant. Toujours à la recherche - souvent en tous cas – d’une rythmique percussive. Avec lui, les sons claquent et les phrases sont courtes, précises, concises, presque sèches. Pourtant, même quand il bloque les cordes, cela ne l'empêche pas de dessiner des paysages harmoniques pleins de brillance. C'est un des paradoxes qui font sa personnalité.

Avec ce trio, les tableaux qu’il propose grouillent d'une foule de personnages invisibles, de ciels changeants, de vents chauds, de courses échevelées, de rage, de folies et de poésie. Avec Reggie Washington, qui module chacune de ses lignes de basse, qui pousse, anticipe et fait bouillir l'ensemble, et Lukas Koenig qui groove un maximum en alternant les break, les accélérations et les temps suspendus dans un jeu hyper sec et tendu, Malcolm Braff invente, s’envole, s’échappe.

Il y a une dynamique incroyable entre les trois musiciens. Il faut entendre comment ils découpent « Poinciana » (ou du moins un thème qui lui ressemble), comment ils le réinventent, le malaxent, le tordent. La musique est très ouverte et laisse des espaces immenses à l’improvisation que chaque musicien utilise avec intelligence et maîtrise. Plusieurs fois, on se demande comme ils (et surtout Braff) choisissent leurs notes. La musique est toujours là où on ne l’attend pas : elle est surprenante, puissante, déterminée.

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Braff joue avec le jazz comme un ours joue avec une souris. Il en fait ce qu’il veut. Il introduit quelques citations de « A Love Supreme » par-ci ou prend des chemins de traverses par-là. Comme sur « Berimbau » (de Baden Powell et Vinicius de Moraes), retravaillé façon soul et reggae (je sais, ça n’existe pas, et pourtant je l’ai entendu !). Et puis le trio est innervé par un funk souterrain de Reggie Washington, qui n’a pas son pareil pour faire onduler la rythmique. « Sexy M. F. » de Prince (mélangé à quelques riffs de « Sex Machine » de James Brown) nous emmène sur des routes accidentées et des dérives hallucinantes. Chaque morceau monte en puissance. Toujours. On passe des paliers que l'on n'ose imaginer. Rien ne nous laisse indifférent. Surtout pas ce blues introspectif (« Empathy For The Devil » ) dans lequel on pourrait entendre des échos d'un Lennie Tristano, bourré d'âme, de sang et de larmes. La musique fait feu de tout bois et passe de l’Afrique au Brésil, du blues au funk, du jazz contemporain à la musique des îles, celle qui n'est pas édulcorée, celle qui a vécu, celle qui est charnelle, voire brutale. Quelle claque, quel bonheur !

Ce trio possède un son hors du commun et une énergie débordante qui donnent une pêche incroyable.

Braff, Washington et Koenig, c’est une certaine façon d'envisager le trio jazz. Et il est urgent de l’entendre.

Dire que j’aurais pu passer à côté de ça ! A revoir vite !

 

 

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29/11/2008

Braff - Blaser au Hot Club De Gand

La première fois que j’ai entendu parler de Malcolm Braff, c’était au début des années 2000, avec Erik Truffaz.
À l’époque, Erik préparait, avec Malcolm et le poète Joël Bastard le projet «Ecritures de concert»: mélange d’improvisations à partir de notes de piano, de trompette et de mots.

Plus tard, nous avions eu de longs échanges au travers d’un forum (toujours avec Erik Truffaz, Michel Benita et d’autres amis) à propos du «flow» (état de concentration dans lequel se trouvent les musiciens lorsqu’ils jouent), ou encore à propos du côté éphémère de la musique: «La musique est l’art du temps… on ne peut pas “l’emprisonner” dans un disque…».

Que de souvenirs.
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Malcolm était en Belgique en novembre, en duo avec le tromboniste Samuel Blaser.
Je suis donc allé les écouter à Gand, au très chaleureux et très sympathique Hot Club de Gand.

En discutant avec ces deux musiciens, je me suis rendu compte que je ne connaissais pas bien la scène suisse. (Oui, Blaser est suisse et Braff – bien que né au Brésil – aussi).
Bien sûr, les noms de Susanne Abbuehl, Nik Bärtsch, Gilbert Päffgen, Patrice Moret, Sylvie Courvoisier et évidemment  Gilles Repond ne me sont pas inconnus.
Mais la scène en tant que telle là-bas, mis à part certains festivals, reste pour moi assez floue.
Il faudrait que je m’y intéresse un peu plus.

Bref.

Malcolm, carrure imposante, barbe et look d’Hagrid, s’installe devant le piano droit et plaque les premiers accords de «YaY» (titre éponyme du récent album du duo paru chez Fresh Sounds).
Rythme tournoyant, entre modal et cadences africaines.
Au trombone, Samuel Blaser alterne les phrases courtes et les longues.
Le morceau est intense et lumineux.

On passe ensuite à un thème plus ondulant, puis à un autre plus énigmatique.

La musique se rit des frontières.
Les musiciens mélangent autant les rythmes africains, que le blues ou le gospel.
On y décèle parfois même des effluves de calypso.
Le piano se fait stride par moments.
Il y a dans le jeu très affirmé et assez personnel de Braff un soupçon de Fats Waller, un nuage de Duke Ellington ou encore un parfum de Abdullah Ibrahim.
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Samuel Blaser, quant à lui, possède un son très souple et doux. Parfois sombre aussi.
Tout est dans la nuance, et ses échappées, que l’on pourrait parfois presque classer dans le free, sont pétris de tradition.
Le blues n’est jamais loin. L’esprit New-Orleans non plus («Uncle Sam»).
Pourtant, tout est d’une modernité extrême.

Le duo se réapproprie d’ailleurs dans un esprit très contemporain et avec beaucoup d’intelligence, «Mood Indigo» d’Ellington (mais très éloigné de ce qu'en fait un Gianluca Petrella) ou «Manon» de Gainsbourg.

L’interaction, la connivence et l’écoute entre les musiciens sont évidentes.
C’est amusant d’ailleurs de les voir jouer aussi rapprochés, pratiquement l’un contre l’autre, callés dans le coin de la scène du Hot Club.
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Certes, la musique de Braff et Blaser demande une attention particulière, mais elle se laisse déguster facilement car le duo a le sens de la dramaturgie. Il est capable d’emmener avec lui l’auditeur dans des histoires pourtant pas toujours simples.
Et c’est ça qui est souvent excitant: l’impression de voyager avec eux.

Samuel Blaser sera de retour en Belgique avec HuffLiGNoN : Peter Van Huffel (as), Sophie Tassignon (voc) et Michael Bates (b) avant de retourner s’installer à Berlin…
Que se passe-t-il à Berlin, pour que tant de musiciens aillent s’y établir ces derniers temps?
Il faudra également tenir ça à l’œil…

Quant à Malcolm Braff, j’espère le revoir en Belgique avec, pourquoi pas, Erik Truffaz et son «India Project» (le triple album «Rendez-vous» - Paris, Sly Johnson; Mexico, Murcof et Benares, Indrani, Apurba Mukherjee et Malcolm Braff – est une totale réussite et je vous le conseille…).

A+