20/02/2018

Shijin à la Jazz Station

Je me plaignais de ne pas voir assez souvent Malcolm Braff en Belgique et voilà que, coup sur coup, le pianiste suisse passe par Bruxelles et exhausse ainsi mes vœux !

Après son excellent concert en trio au Théâtre Marni le mois dernier, le voici de retour avec le groupe Shijin dans lequel on retrouve le saxophoniste Jacques Schwarz-Bart, venu tout droit de Boston, le batteur Stéphane Galland, en direct de Bruxelles et le bassiste français Laurent David, instigateur du projet. Bref, une belle bande de cogneurs à la Jazz Station qui, comme d’habitude, a fait le plein !

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Shijin est un pari tout aussi audacieux qu’excitant. Si les musiciens se connaissent depuis longtemps - ils ont joué chacun ensemble mais dans des projets différents - le quartette s’est formé très récemment et le travail s’est fait de manière assez originale. Laurent David et Stéphane Galland ont d’abord posé des bases rythmiques, qu’ils ont envoyés à Malcolm et Jacques qui, chacun chez soi, ont composé des mélodies. Ce travail à distance s'est concrétisé physiquement la veille des premiers concerts ! Dans le genre «saut dans le vide», c’est pas mal, car sur une musique assez complexe - on connait nos gaillards - la gageure est osée. Il en résulte un jazz assez «brut de décoffrage», très énergique et organique, très écrit mais laissant pourtant beaucoup d’espaces aux musiciens.

Dès le début, le ton est donné - même si l’on commence en «douceur» - et les multiples couches rythmiques et métriques s’enchevêtrent rapidement sur une fausse ballade que le groupe finit par faire exploser. Fidèle au «concept» qui a abouti à Shijin (une symbolique orientale qui fait référence aux quatre points cardinaux), le travail d’individualités collectives, comme le définit Laurent David, nous emmène aux quatre coins du monde. On passe de la biguine à la musique sud-africaine, des rythmes incantatoires vaudou aux danses chaloupées du Brésil, des polyrythmies complexes et insensées aux efficaces binaires disco…

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Ici une intro de Malcolm Braff, ferme et percussive et là une autre de Jacques Schwarz-Bart toute en apesanteur, avec un léger delay…

Et puis ça claque ! Ça groove et ça danse de façon bancale, c'est full energy, avec un soupçon de funk soul à la Thundercat, des relents de blues crasseux…

Et puis il y a ces métriques changeantes, ces breaks, ces changements de directions soudains, ces prises de paroles péremptoires et abruptes. Il y a le jeu hyper dense et touffu de Galland, les envolées fiévreuses de Schwarz-Bart à la limite de la cassure, la basse galopante de David. Et pour corser le tout, Malcolm Braff s’ingénie, entre le piano et le Fender Rhodes, à échantillonner et trafiquer les sons du piano et du sax en live.

Le groupe expérimente et fusionne les styles et les genres. Et tout cela tient ! Comme par miracle.

Shijin, n’en est qu’à ses débuts et sans doute que les futurs concerts vont encore affiner les idées et affûter les complicités. Ça promet.

On attend donc la suite avec impatience.

 

 

 Merci à ©Olivier Lestoquoit pour les images.

 

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21/01/2018

Chris Joris Duo & Malcolm Braff Trio au Théâtre Marni

Entre les River Jazz, Flagey Brussels Jazz Festival et Djangofolllies, le Théâtre Marni a encore trouvé, ce mercredi 17 janvier, de la place pour un concert ! Mieux, un double concert : celui de Chris Joris (en duo avec Christophe Millet) et celui du trio de Malcolm Braff (avec Reggie Washington et Lukas Koenig). Et, bonne nouvelle, il y avait du monde !

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C’est donc un duo de percussionnistes qui se présente d’abord sur scène. Entouré de la panoplie (très) complète de congas, darbouka, cajón, woodblocks, carillons, clochettes, cymbales et autres tasses, verres, poêles ou casseroles (la batterie de cuisine n'aura jamais aussi bien porté son nom), Chris Joris explique avec beaucoup d’humour le chemin qu’il compte nous faire prendre… sans vraiment savoir où cela va nous mener.

Sur une simple idée de départ, nos deux musiciens se laissent vite aller à l’improvisation, à l’échange spontané et à la création instantanée.

Restant principalement derrière ses congas, Christophe Millet, soutient et pousse Chris Joris vers un discours de plus en plus volubile. Avec finesse, précision et virtuosité, ce dernier colore de mille et une façons la musique. Il passe d’un instrument à l’autre avec une fluidité déconcertante. On est ébloui par la manière dont il arrive à faire sonner un triangle (un simple triangle !) et à lui donner autant de nuances, de couleurs et de profondeur. Un morceau avec un simple tuyau, un autre au likembé (en duo avec Reggie Washington), puis au berimbau (superbe), ensuite au piano, façon Dollar Brand, dans lequel il injecte quelques citations de la Brabançonne (Un message ? Ce ne serait pas étonnant de la part de ce musicien qui combat la ségrégation, le racisme et la bêtise)... bref, ça sent l'Afrique et l’humanité à plein nez.

Sans jamais se prendre au sérieux - car la musique est une fête et un partage - le duo mêle les rythmes à la poésie. Merci messieurs pour ce très beau voyage. On reprend un billet quand vous voulez...

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Vingt minutes de pause et c’est au tour du trio de Malcolm Braff de venir nous mettre une belle claque. Dès le départ, étouffant les cordes du piano, pour accentuer le côté percussif, le pianiste fixe l’objectif : ce sera intense et palpitant. De fait, le premier morceau monte rapidement en puissance. Trop peut-être, car un ou deux baffles de retour, grésille, crépite, bourdonne... Dans la foulée et sans arrêter de jouer, le pianiste se lève et arrache les fils ! Problème réglé, on continuera sans les retours ! Et cela n'empêchera pas le trio de se donner à fond. Très vite, le groupe reprend ses esprits et les échanges improvisés recommencent de plus belle.

Lukas Koenig frappe sec mais nuance tout le temps son jeu. Il reste rarement sur une même métrique ou sur un même tempo. C’est tendu, hyper découpé et la musique - fortement teintée de l’esprit africain, mais aussi de blues, de rythmes afro-cubains ou brésiliens - bouge sans cesse. Et c’est passionnant. Les longues improvisations permettent au groupe d’explorer tous les chemins possibles, même les plus improbables, et la transe est à chaque fois relancée (Quel ostinato ! Quelle main gauche !). Entre la pianiste et le batteur, Reggie Washington fait la jonction, suivant l’un ou l’autre puis reliant les deux. Véritable cohésion, incroyable osmose !

Les thèmes («Berimbau», «Empathy For The Devil», «Sexy M.F.» ou «Mantra»), sont à peine exposés et sont surtout propices à de nouvelles escapades rythmiques et mélodiques. Malcolm Braff emmène la musique partout, pousse tout le monde à improviser, à s’amuser, à créer. Alors, tout le monde crée, improvise et s’amuse. Il se dégage de ce groupe une énergie et une puissance incroyables, mais aussi, il ne faudrait pas l’oublier, beaucoup de finesse et de douceur (comme sur le magnifique et sensible «Tied To Tide», par exemple). C’est cela qui est merveilleux avec ce groupe, c’est cette délicatesse qui se dégage derrière la puissance. Et c'est cela qui nous fait vibrer.

Au risque de me répéter (petit rappel du concert à l’Archiduc ?) ce trio est vraiment indispensable à la scène jazz européenne. Qu’on se le dise…

 

 

Merci à ©Olivier Lestoquoit pour les images et Arnaud Ghys pour la vidéo.

 

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04/01/2017

Malcolm Braff Trio à l'Archiduc

On n'a pas souvent l'occasion de voir et d’entendre Malcolm Braff en Belgique. Qui plus est en trio ! Ce pianiste m’a toujours impressionné, que ce soit avec Erik Truffaz, Samuel Blaser ou avec ses amis africains et autres. La dernière fois que je l’ai vu, c’était avec Stéphane Galland (et son projet LOBI) au Jazz Middelheim en 2013.

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Ce dimanche soir (le 18 décembre), il était à l’Archiduc avec Reggie Washington (eb) et Lukas Koenig (dm).

Ce trio existe depuis cinq ou six ans déjà mais n'a pas joué très souvent, ou, en tous cas, trop rarement, malgré l’enregistrement d’un album sorti chez Enja Records en 2011 et qui, je l’avoue honteusement, m’avait échappé.

Malcolm Braff, c’est un jeu intense, sec et puissant. Toujours à la recherche - souvent en tous cas – d’une rythmique percussive. Avec lui, les sons claquent et les phrases sont courtes, précises, concises, presque sèches. Pourtant, même quand il bloque les cordes, cela ne l'empêche pas de dessiner des paysages harmoniques pleins de brillance. C'est un des paradoxes qui font sa personnalité.

Avec ce trio, les tableaux qu’il propose grouillent d'une foule de personnages invisibles, de ciels changeants, de vents chauds, de courses échevelées, de rage, de folies et de poésie. Avec Reggie Washington, qui module chacune de ses lignes de basse, qui pousse, anticipe et fait bouillir l'ensemble, et Lukas Koenig qui groove un maximum en alternant les break, les accélérations et les temps suspendus dans un jeu hyper sec et tendu, Malcolm Braff invente, s’envole, s’échappe.

Il y a une dynamique incroyable entre les trois musiciens. Il faut entendre comment ils découpent « Poinciana » (ou du moins un thème qui lui ressemble), comment ils le réinventent, le malaxent, le tordent. La musique est très ouverte et laisse des espaces immenses à l’improvisation que chaque musicien utilise avec intelligence et maîtrise. Plusieurs fois, on se demande comme ils (et surtout Braff) choisissent leurs notes. La musique est toujours là où on ne l’attend pas : elle est surprenante, puissante, déterminée.

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Braff joue avec le jazz comme un ours joue avec une souris. Il en fait ce qu’il veut. Il introduit quelques citations de « A Love Supreme » par-ci ou prend des chemins de traverses par-là. Comme sur « Berimbau » (de Baden Powell et Vinicius de Moraes), retravaillé façon soul et reggae (je sais, ça n’existe pas, et pourtant je l’ai entendu !). Et puis le trio est innervé par un funk souterrain de Reggie Washington, qui n’a pas son pareil pour faire onduler la rythmique. « Sexy M. F. » de Prince (mélangé à quelques riffs de « Sex Machine » de James Brown) nous emmène sur des routes accidentées et des dérives hallucinantes. Chaque morceau monte en puissance. Toujours. On passe des paliers que l'on n'ose imaginer. Rien ne nous laisse indifférent. Surtout pas ce blues introspectif (« Empathy For The Devil » ) dans lequel on pourrait entendre des échos d'un Lennie Tristano, bourré d'âme, de sang et de larmes. La musique fait feu de tout bois et passe de l’Afrique au Brésil, du blues au funk, du jazz contemporain à la musique des îles, celle qui n'est pas édulcorée, celle qui a vécu, celle qui est charnelle, voire brutale. Quelle claque, quel bonheur !

Ce trio possède un son hors du commun et une énergie débordante qui donnent une pêche incroyable.

Braff, Washington et Koenig, c’est une certaine façon d'envisager le trio jazz. Et il est urgent de l’entendre.

Dire que j’aurais pu passer à côté de ça ! A revoir vite !

 

 

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29/11/2008

Braff - Blaser au Hot Club De Gand

La première fois que j’ai entendu parler de Malcolm Braff, c’était au début des années 2000, avec Erik Truffaz.
À l’époque, Erik préparait, avec Malcolm et le poète Joël Bastard le projet «Ecritures de concert»: mélange d’improvisations à partir de notes de piano, de trompette et de mots.

Plus tard, nous avions eu de longs échanges au travers d’un forum (toujours avec Erik Truffaz, Michel Benita et d’autres amis) à propos du «flow» (état de concentration dans lequel se trouvent les musiciens lorsqu’ils jouent), ou encore à propos du côté éphémère de la musique: «La musique est l’art du temps… on ne peut pas “l’emprisonner” dans un disque…».

Que de souvenirs.
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Malcolm était en Belgique en novembre, en duo avec le tromboniste Samuel Blaser.
Je suis donc allé les écouter à Gand, au très chaleureux et très sympathique Hot Club de Gand.

En discutant avec ces deux musiciens, je me suis rendu compte que je ne connaissais pas bien la scène suisse. (Oui, Blaser est suisse et Braff – bien que né au Brésil – aussi).
Bien sûr, les noms de Susanne Abbuehl, Nik Bärtsch, Gilbert Päffgen, Patrice Moret, Sylvie Courvoisier et évidemment  Gilles Repond ne me sont pas inconnus.
Mais la scène en tant que telle là-bas, mis à part certains festivals, reste pour moi assez floue.
Il faudrait que je m’y intéresse un peu plus.

Bref.

Malcolm, carrure imposante, barbe et look d’Hagrid, s’installe devant le piano droit et plaque les premiers accords de «YaY» (titre éponyme du récent album du duo paru chez Fresh Sounds).
Rythme tournoyant, entre modal et cadences africaines.
Au trombone, Samuel Blaser alterne les phrases courtes et les longues.
Le morceau est intense et lumineux.

On passe ensuite à un thème plus ondulant, puis à un autre plus énigmatique.

La musique se rit des frontières.
Les musiciens mélangent autant les rythmes africains, que le blues ou le gospel.
On y décèle parfois même des effluves de calypso.
Le piano se fait stride par moments.
Il y a dans le jeu très affirmé et assez personnel de Braff un soupçon de Fats Waller, un nuage de Duke Ellington ou encore un parfum de Abdullah Ibrahim.
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Samuel Blaser, quant à lui, possède un son très souple et doux. Parfois sombre aussi.
Tout est dans la nuance, et ses échappées, que l’on pourrait parfois presque classer dans le free, sont pétris de tradition.
Le blues n’est jamais loin. L’esprit New-Orleans non plus («Uncle Sam»).
Pourtant, tout est d’une modernité extrême.

Le duo se réapproprie d’ailleurs dans un esprit très contemporain et avec beaucoup d’intelligence, «Mood Indigo» d’Ellington (mais très éloigné de ce qu'en fait un Gianluca Petrella) ou «Manon» de Gainsbourg.

L’interaction, la connivence et l’écoute entre les musiciens sont évidentes.
C’est amusant d’ailleurs de les voir jouer aussi rapprochés, pratiquement l’un contre l’autre, callés dans le coin de la scène du Hot Club.
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Certes, la musique de Braff et Blaser demande une attention particulière, mais elle se laisse déguster facilement car le duo a le sens de la dramaturgie. Il est capable d’emmener avec lui l’auditeur dans des histoires pourtant pas toujours simples.
Et c’est ça qui est souvent excitant: l’impression de voyager avec eux.

Samuel Blaser sera de retour en Belgique avec HuffLiGNoN : Peter Van Huffel (as), Sophie Tassignon (voc) et Michael Bates (b) avant de retourner s’installer à Berlin…
Que se passe-t-il à Berlin, pour que tant de musiciens aillent s’y établir ces derniers temps?
Il faudra également tenir ça à l’œil…

Quant à Malcolm Braff, j’espère le revoir en Belgique avec, pourquoi pas, Erik Truffaz et son «India Project» (le triple album «Rendez-vous» - Paris, Sly Johnson; Mexico, Murcof et Benares, Indrani, Apurba Mukherjee et Malcolm Braff – est une totale réussite et je vous le conseille…).

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