20/01/2013

Bad Touch - Archiduc

9 décembre. Rue Antoine Dansaert. Round About Five.

L’Archiduc, en fin d’après midi par un dimanche pluvieux d’hiver, cela a quelque chose d’un peu étrange et mélancolique.

Mais cela devient vite romantique et excitant quand il y a du jazz dedans.

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Aujourd’hui, c’est Bad Touch qui vient jouer au magicien.

Resserrés autour du piano coincé entre les deux piliers, Ted Poor (dm), Nate Radley (g), Gary Versace (keys) et Loren Stillman (as) lâchent les premières notes de "The Big Eyes". Un morceau langoureux qui se développe par petites couches, tout en douceur et souplesse. Ça réchauffe et illumine aussitôt le cœur et l’esprit.

C'est agréable de revoir Ted Poor (que j’avais vu dans un registre différent, avec Tigran Hamasyan), Loren Stillman (vu avec Arthur Kell) et Gary Versace (vu avec Torben Waldorff). Par contre, je ne connaissais Nate Radley que sur disques, entre autres sur Like A Magic Kiss de Bad Touch.

Ce sont la plupart des morceaux de cet album - mélangés à quelques titres d’un prochain à enregistrer - et ceux de l’album The Big Eyes de Nate Radley, que le groupe propose dans sa tournée européenne qui passe par la Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique.

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Bad Touch manie avec élégance et sobriété les moments forts et les discours plus débridés. Semblant de rien, les morceaux montent souvent en «tensions». C’est souvent là que Gary Versace en profite pour «casser» la mélodie – tout en gardant la trame – et diriger le quartette vers d’autres horizons, un peu churchy ou un peu plus funky.

Gary Versace – qui doit aujourd’hui composer avec le piano et un synthé plutôt qu'avec son orgue Hammond habituel – injecte constamment du groove qu’il parsème d’inflexions empruntées parfois à la musique classique, parfois à la soul. On entend même aussi quelques références à Monk.

Loren Stillman, son très pur et clean, préfère souvent jouer les mélodies, et trouver la beauté dans celles-ci, plutôt que d’en explorer les limites. Il y a beaucoup de pudeur et de tranquillité dans ses solos. Nate Radley procède un peu de la même manière. Il est dans la lignée des guitaristes New-Yorkais actuels. Une certaine nonchalance dans les riffs, une énergie maîtrisée et une belle inventivité dans les chorus. Son entente avec le saxophoniste est idéale.

Quant à Ted Poor, il souligne et ponctue discrètement le temps. Tout est légèrement mouvant et les tensions se font et se défont avec subtilité. Mais, quelquefois, il emballe le rythme ou laisse éclater sa puissance dans des contretemps qui accentuent le relief.

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Le groupe enchaîne un "Bad Touch" exalté et nerveux avec un "New Tree" et un "Skin" qui balancent plus légèrement. "Brother’s Breakfast" repart sur une base plus enlevée. On y décèle peut-être un faux rythme de rag. C’est l’archétype même du morceau qui bouge sans cesse, sans que l’on ne s’en rende compte. L’évolution se fait en douceur et les phrases - de plus en plus affirmées - du guitariste se nouent aux interventions sinueuses du saxophoniste.

Bad Touch offre un jazz «sophistiqué» (dans la richesse de ses arrangements) mais très accessible. Tout se tient, s’enchaîne et se construit avec intelligence. Les histoires sont très lisibles et ne manquent cependant jamais de surprises.

Alors, bien installé au bar, on sirote un vin blanc et on se laisse envahir par cette musique presque apaisante. Une manière bien agréable de passer une fin de week-end.



A+

 

26/04/2010

Arthur Kell Quartet au Sounds

1er Avril au Sounds.

On vous annonce Loren Stillman, Brad Shepik, Mark Ferber et Arthur Kell, et la salle est aux trois quarts pleine. À New York, on se bouscule pour les écouter. Des musiciens pareils, à Bruxelles, dans un club, ce n’est pas tous les jours (bien qu’Arthur Kell et ses amis sont des habitués de l’Archiduc. Merci Jean-Louis). Heureusement, la plupart des élèves de Steve Houben avaient bien reçu le message du prof: il y avait une leçon à prendre ce soir au Sounds. Pour 10 euros seulement!

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Ce qui est bien avec des jazzmen de cet acabit, c’est que ça démarre tout de suite. Les dents dans la viande ! Et de la viande, il y en a, et de la bonne. Nos quatre musiciens ne tournent pas autour du pot. Ils sont là pour jouer, ça se voit, ça se ressent.

«Jester» est énergique et accrocheur. «Draco», tout en sinuosité, fait encore monter la pression. Stillman gonfle les notes, ressert les espaces, tend les mélodies et lance Brad Shepik vers des improvisations fines, vives, éblouissantes d’énergie et d’élégance. Après seulement deux morceaux, le quartette a posé les fondations solides de leur répertoire. À partir de là, ils vont broder, enrichir et aiguiser chaque thème. Tout est possible.

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Arthur Kell a ce goût du partage avec ses musiciens mais aussi avec le public. Il explique, avec une brillance dans le regard, la genèse de certains morceaux souvent nés de rencontres improbables et de relations fortes et durables. «Papa Aba» (écrit en souvenir d’un homme rencontré dans le désert Nigérian) s’inspire d’une mélodie africaine égrainée au sax et à la guitare, alors que Kell s’amuse à la détricoter à la basse. Mark Ferber en profite pour faire sonner sa batterie comme au bon vieux temps d’Art Blakey. La chorégraphie de ses gestes est un plaisir à observer. Il tire de sa batterie un son profond, gras et sec à la fois. Son drive est déterminé, il affile les angles, affûte les arêtes. Sur «Song For The Journey», Kell démontre toute sa dextérité et sa sensibilité à faire jaillir toute la musicalité de son instrument. Quant à «Dada» (inspiré cette fois d’une aventure épique lors d’une tournée en Espagne), sur un rythme apparemment simple, quasi binaire, le quartette échafaude des mélodies aux mille nuances. Et jusqu’à la fin, le groupe nous tiendra en haleine, n’hésitant pas à changer de direction et de décor au fil des morceaux. L’interaction entre Brad Shepik, décidément hallucinant dans un jeu en «fausses simplicités», et Loren Stillman est un modèle du genre. Arthur Kell et Mark Ferber, quant à eux, s’amusent à alterner les tempos, à les déstructurer, à jouer les polyrythmies brûlantes et énergisantes.

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Sans avoir l’air d’y toucher, sans jamais tomber dans l’intellectualisme musical et en évitant la piège du «tout en force», le quartette d’Arthur Kell dose l’énergie qui permet de voyager longtemps. Car on voyage. Et l’on ne s’ennuie pas une seule seconde.

Au bar, Arthur Kell me parle beaucoup de son frère disparu trop tôt, me raconte un peu son parcours. Né dans le Massachusetts, Kell a beaucoup voyagé (Afrique, Europe, Asie), il a beaucoup joué avec Thomas Chapin, Bobbie Previte, Marc Ribot, Billy Bang, Sanni Orasmaa, Bernard Purdie, Matt Wilson et bien d'autres. Il a formé plusieurs groupes avec Steve Cardenas, Ben Monder, Gerald Cleaver, Donny McCaslin et Chris Cheek… Puis, avec Sergio et Steve Houben, on discute avec Loren Stillman, qui a joué avec Charlie Haden, Paul Motian, Carla Bley, Drew Gress, Joey Baron et qui vient de sortir un album (Winter Fruits) chez Pirouet avec Nate Radley, Gary Versace et Ted Poor. On parle de la scène new-yorkaise, belge et européenne. Des difficultés du jazz et de ses richesses.

Des personnalités attachantes, d’une simplicité et d’un accès facile. Comme la plupart des jazzmen que l’on rencontre dans les clubs. C’est ça la magie. C’est pour ça qu’il y a et qu’il faut des clubs de jazz…

 

A+