18/08/2016

Deux jours à jazz Middelheim ( Part 2/2 )

15 août, c’est la fête des mères à Antwerpen et la fête du jazz au Middelheim.

Retour, toujours sous le soleil, au Parc Den Bandt pour la dernière journée du festival.

Le monde commence déjà a affluer, vers 11h30, tandis que Ashley Kahn évoque une autre facette d'Ornette Coleman avec David Murray (encore lui) et Geri Allen.

On retrouvera les deux musiciens tout à l’heure sur scène en compagnie de Terri Lyne Carrington. Pour l’heure : piano solo !

middelheim,geri allen,terri lyne carrington,david murray,ornette coleman,craig taborn,dre pallemaerts,nic thys,robin verheyen,bill carrothers,jozef dumoulin,pharoah sanders,joachim kuhn,zakir hussain,ben sluijs,erik vermeulen,manolo cabras,marek patrman,bram de looze,brice soniano,christian mendoza,lennart heyndels

Main Stage

Il est 12h30 lorsque Craig Taborn s’installe devant son piano. Il entame une première et longue improvisation, qui tourne autour d’un motif court, cinq notes à peine, et place la barre très haut. Ce leitmotiv, répété à l’envi et ornementé de brillante façon, évoque tantôt Bartok tantôt Stravinsky. Et parfois, en écho, on perçoit quelques pointes de douceurs ellingtoniennes. On est soufflé. La deuxième impro est nettement plus free. Taborn, très concentré, fait gronder le piano après avoir provoquer les notes aiguës. Il plaque les accords, frappe les cordes, fouette les touches, écrase du coude le clavier à la Don Pullen ou à la façon d’un Cecil Taylor. C’est bref, intense et impressionnant. Tandis que le troisième morceau est peut-être le plus « jazz » de tous, plutôt bop à la Monk, la dernière intervention de Craig Taborn lorgne du côté de la musique concrète, parsemée de respirations romantiques. Toutes ces influences, mêlées avec intelligence, font sans doute de Craig Taborn l’un des pianistes les plus excitants du moment. Cette standing ovation et ce rappel n’ont certainement pas été usurpés. Seul sur la grande scène du Middelheim, il a réussi un véritable tour de force. Grand coup de cœur.

Le batteur belge Dré Pallemaerts a sorti récemment un superbe album (Coutances) qui lui ressemble bien : subtil, habile et impressionniste. Et ce sont la plupart de ces morceaux qu’il présente aujourd’hui sous le nom de « Seva » (l’une des compos de l’album) avec un line-up légèrement différent. Nic Thys s’est ajouté au groupe et Robin Verheyen a pris la place de Mark Turner. Derrière le piano, on retrouve Bill Carrothers et au Fender Rhodes Jozef Dumoulin. Le set est extrêmement bien construit, tout en paliers, en douceur et sans aucune monotonie. On flotte entre deux mers, à la fois brumeuse et indocile. Tout se fait en souplesse, à l'image du jeu, fluide et sensuel de Dré. Le phrasé romantique et lumineux de Carrothers, s’oppose aux notes plus acides et nébuleuses de Jozef. Robin Verheyen, lui, est toujours à la limite de la cassure, toujours sur le fil du rasoir. Parfois rauque au ténor et d'une rondeur acide au soprano. Et tout ce beau monde peut compter sur la basse chantante et discrète de Nic Thys (fini la barbe hipster !). Il y a de la tendresse dans les compositions de Dré (« For Anne », « Mood Salutation ») et de la volupté, comme sur « Where Was I », cette milonga extraite de son précédant album, Pan Harmonie, sorti il y a neuf ans déjà (et « must » également !). De la complicité, de l’interaction… du jazz. Et puis, après une visite à Satie (« Première pensée rose + Croix »), on swingue et on danse sur « Waltz Macabre » ou « Swing Sing Song »… Un très beau concert, maitrisé, plein d'inventivité et de finesse. Un étrange mix entre tradition, désuétude et contemporanéité qui rend la musique de Dré Pallemaerts très personnelle, singulière et très attachante.

middelheim,geri allen,terri lyne carrington,david murray,ornette coleman,craig taborn,dre pallemaerts,nic thys,robin verheyen,bill carrothers,jozef dumoulin,pharoah sanders,joachim kuhn,zakir hussain,ben sluijs,erik vermeulen,manolo cabras,marek patrman,bram de looze,brice soniano,christian mendoza,lennart heyndels

Le Power Trio Geri Allen, Terri Lyne Carrington et David Murray monte sur la scène sous un tonnerre d’applaudissements et démarre en trombe avec « Mirror Of Youth » ! La plupart des morceaux sont extraits de l'album Perfection, enregistré quelques jours après la mort de Ornette Coleman. Si « Perfection » est un morceau de Coleman à qui l’album rend hommage et qui sera joué plus tard, le trio a également une pensée pour Charlie Haden, Marcus Belgrave ou encore Peter O’Brian et son funky foxtrot « For Fr. Peter O'Brien ». La complicité est évidente, mais elle se remarque surtout entre Geri Allen et Terri Lyne Carrington sur « Geri-Rigged » par exemple. L’intensité est forte, Carrington ne quitte pas du regard Geri Allen et la pianiste enchaîne les chorus avec détermination. C’est bouillonnant. Le trio alterne les moments groovy (« The David, Geri & Terri Show », annoncé avec humour) avec d’autres, plus souples (« Barbara Allen »), qui permettent à David Murray de montrer son côté plus suave et moelleux à la Coleman Hawkins. Finalement, le trio se lâche complètement sur une version débridée de « Perfection ». Bel hommage, en effet.

middelheim,geri allen,terri lyne carrington,david murray,ornette coleman,craig taborn,dre pallemaerts,nic thys,robin verheyen,bill carrothers,jozef dumoulin,pharoah sanders,joachim kuhn,zakir hussain,ben sluijs,erik vermeulen,manolo cabras,marek patrman,bram de looze,brice soniano,christian mendoza,lennart heyndels

On attendait beaucoup de Pharoah Sanders. Le disciple inaltérable de Coltrane.
Entouré du pianiste Joachim Kühn et du percussionniste Zakir Hussain, le saxophoniste à la belle barbe blanche semble être bien assagi. Il laisse d’ailleurs beaucoup d’espace à ses partenaires. L’entrée en matière se fait de façon douce, sur une rythmique mystérieuse et psalmodiante. Le son du sax, unique, acre et pincé, est quand même bien là. Les phrases sont sinueuses et semblent se chercher un chemin entre les rythmes indiens de Zakir Hussain et les rivières de notes qui déferlent sous les doigts de Kühn. Le rythme est répétitif, comme une transe. Le dialogue entre Hussain et Kühn a quelque chose de fascinant. Mais c'est le long solo du joueur de tablas qui est plus surprenant. Chants et incantations se mêlent à un jeu d’une incroyable virtuosité. Et tout cela avec pas mal d’humour en plus. Les morceaux s’enchainent, Sanders esquisse quelques pas de danse, chante dans le pavillon de son sax, laisse à nouveau la place à Hussein, puis à Kühn… Le meilleur est passé. On attend un peu, mais… Il y avait trois personnalités sur scène plutôt qu'un vrai trio. Un peu dommage.

 

Club Stage

Et pendant ce temps-là, entre chaque concert sous la grande tente, le Club Stage fait le comble, lui aussi. Et pour ce dernier jour de festival, c’est Ben Sluijs qui nous offre quatre splendides concerts.

D’abord en duo avec son vieux complice, le pianiste Erik Vermeulen.

Que dire ? Que dire sinon qu’on est envoûté par tant de justesse, de beauté et d’humanité. Le couple reprend des compos personnelles (« Broken », « Little Paris », « Parity ») et quelques « standards » ( « Goodbye », « The Peacocks ») avec la même grâce et élégance. On laisse le temps à la mélodie de s'installer, on joue avec les respirations, le phrasé de Vermeulen est brillant, incisif sans être agressif. Ben Sluijs va chercher au fond de son sax les dernières notes comme on gratte le fond d'un plat pour en extraire les derniers sucs. Le duo ne tombe jamais dans le mielleux et garde toujours cette flamme, cette âme, cette vérité…

middelheim,geri allen,terri lyne carrington,david murray,ornette coleman,craig taborn,dre pallemaerts,nic thys,robin verheyen,bill carrothers,jozef dumoulin,pharoah sanders,joachim kuhn,zakir hussain,ben sluijs,erik vermeulen,manolo cabras,marek patrman,bram de looze,brice soniano,christian mendoza,lennart heyndels

Avec Marek Patrman (dm) et Manolo Cabras (cb), la musique est plus nerveuse, plus rugueuse parfois. Mais elle garde toute son intériorité ! Après un fiévreux et sinueux « Unlike You », « A Set Of Intervals », comme son nom l'indique, nous embarque dans un voyage exceptionnel sur les échelles de notes. Avec une sorte de pédagogie, Ben Sluijs expose le motif avant que le trio ne l'éclate, ne l'étire petit à petit et ne l'explose pour revenir au pont de départ. Magnifique ! Avec ces trois-là, le jazz prend quand même une sacrée dimension.

Toujours en trio, mais avec 3/4 Peace cette fois, c’est-à-dire Brice Soniano (cb) et Christian Mendoza (p), Ben Sluijs revient pour la troisième fois. Ici, c’est une certaine idée de douceur et de swing qui est mise en avant. De façon hyper délicate, en mouvements lents et rassurants, chaque instrument vient prendre sa place en douceur. Et la magie opère. « Hope », l’insouciant, « Arad », le mystique, « Still », l’élégiaque… Le frisson est garanti. Grand moment de délicatesse.

Pour le quatrième et dernier rendez-vous, il y a toujours autant de monde au Club Stage. Le saxophoniste propose une toute nouvelle formation : au piano Bram De Looze, à la contrebasse Leenart Heyndels et à la batterie Dré Pallemaerts ! « Call From The Outside » fonce et fricote un peu avec le Free Bop. On y entendrait presque les influences d’Eric Dolphy. C’est un peu rubato, avec de faux démarrages, des rebondissements, mais toujours proposé avec la souplesse d'un swing. L’intro de Leenart Heyndels est à la fois introspective et forte sur « Song For Yussef », sorte de marche lente sous une lune orientale. Cela permet à la flûte de Ben de planer bien haut. Puis, il y a aussi « Miles Behind » et sa mélodie qui renaît à chaque fois d'on ne sait où, et une version de « Mali » plus sinueuse que jamais. Standing ovation. Rappel mérité. Un sans faute !

De quoi rentrer à Bruxelles, des étoiles dans la tête.

 

 

 

A+

Merci à ©Bruno Bollaert (WahWah) pour les images.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

05/06/2016

How Town et Feecho - Haekem Brussels

Un dimanche de grisaille, en fin de journée, je décide d’aller jeter un œil et une oreille au Haekem, rue de Laeken, sorte de bar-bistro qui consacre l’essentiel de son espace et de son temps au théâtre contemporain et aux musiques improvisées. On m’a dit que How Town, le groupe vocal de Lennart Heyndels, s’y produisait, ainsi que le duo Feecho.

haeken,feecho,kaja draksler,onno goevaert,how town,lennart heyndels,sarah klenes,elina silova,laura polence,matiss cudras

L’endroit est bien sympa, un peu désordonné, hétéroclite, un peu foutoir. Bref : accueillant.

On descend d’abord à la cave pour écouter Feecho, le duo sloveno-hollandais qui a sorti l’album Bums, chez el Negocito Records, l’année dernière.

Kaja Draksler est au Fender Rhodes et Onno Govaert aux drums. La musique est totalement improvisée et se développe de façon très intimiste et bruitiste d’abord. Ce sont des craquements, des respirations, des résonances qui donnent la direction à la musique. Les deux musiciens s’inspirent mutuellement. Des motifs abstraits se concrétisent, le climat s’installe et la musique jaillit d’un magma étrange fait de bourdonnements et de scintillances. Les musiciens utilisent tout ce qui les entoure pour faire leur musique. Jouets, clochettes, xylophone d’enfants, brosses... le mur, les briques, le radiateur, tout est musique. Parfois débridée, parfois abstraite, parfois plus mystique ou onirique... Souvent étonnante et plutôt inspirante.

Puis on monte à l’étage. On essaie de se trouver une place car l’espace est étroit et il y a beaucoup plus de monde que prévu.

haeken,feecho,kaja draksler,onno goevaert,how town,lennart heyndels,sarah klenes,elina silova,laura polence,matiss cudras,el negocito

How Town s’installe dans le fond. Lennart Heyndels (cb), casquette vissée sur la tête, fait les présentations. D’abord les vocalistes, Sarah Klenes, Elina Silova et Laura Polence, puis le guitariste Matiss Cudars.

Tout se joue et se chante acoustique. La musique se balade entre folk, chansons pop légères ou expérimentales. Les voix sont aériennes, claires et pures. Elles se répondent, créent des passerelles entre elles ou se soutiennent. La contrebasse s’occupe du battement rythmique, tantôt vif, tantôt alangui. On flotte et on se laisse emporter par ces poèmes chantés avec grâce et élégance. On pense parfois à Stina Nordenstam des débuts. Un léger vent de folie souffle continuellement sur ces mélodies au lyrisme diffus. La guitare de Matiss Cudras, pince et claque, se désaccorde, joue avec la tension et le relâchement. Les textes sont très imagés, poétiques, parfois surréalistes. L’humour côtoie l’amour et la tendresse. Les harmonies sont riches et tout est délivré avec un naturel confondant.

Le temps s’est arrêté…

Décidément, le «jazz» vocal a encore beaucoup de choses à délivrer.

Voilà un bon grand bol d’air frais et vivifiant qui, en ce dimanche assez maussade, fait vraiment du bien.

 

 

A+

 

 

13/02/2014

Fisrt Floor - Lift

Lift, c’est d’abord la rencontre d’une voix et d’un souffle.

La voix, c’est Emily Allison, le souffle c’est Thomas Mayade.

Elle chante, il joue du bugle.

lift.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais Lift est aussi et surtout un véritable groupe dans lequel on retrouve Dorian Dumont (p), Jérôme Klein (dm) et Lennart Heyndels (cb).

First floor est leur premier album. Un album qui vous emmène, avec douceur et souplesse, au-dessus des nuages, là où l'horizon se dégage et s'ouvre à tous les possibles.

Ecoutez la magnifique et bien nommée ballade «Lift», vous comprendrez.

Ensuite, voyagez aux rythmes des humeurs changeantes et des tourbillons mélodiques. Vous irez de surprises en surprises.

Lift se joue des difficultés techniques et harmoniques, et les affronte pour en faire des atouts, des complices. Ce sont dans ces moments-là que la beauté surgit et que tout paraît simple et évident. Pourtant, chaque morceau recèle sa part de mystère et de secret. Si le groupe nous donne quelques clés, il nous invite surtout à pousser certaines portes pour aller explorer, fouiller et finalement s'abandonner. Lift nous invite à la réflexion et au dialogue avec une grande finesse. Les mots sont cousus, malaxés, pétri avec délicatesse. Ils s'unissent poétiquement les uns aux autres et finissent par se mêler au souffle chaud de la trompette qui transforme l'air en un moelleux et irréel tissu de velours.

Le swing nonchalant, le groove sensuel et les rythmes ralentis nous bercent («Lift», «Kaléidoscope»), mais les accélérations subites ou les agitations soudaines («For Jan» ou «For All We Know») nous empêchent de nous appesantir. Lift n'a pas peur de retourner les idées ni de ressasser les souvenirs, mais il aime aussi provoquer l’avenir. Comme une horloge qui aurait perdu la notion du temps.

La contrebasse de Lennart Heyndels claque autant qu'elle rassure. Le drumming de Jérôme Klein souligne la crête de paysages imaginaires ou tente de définir des silhouettes furtives. Le jeu lumineux et étincelant de Dorian Dumont agit comme la caresse d’un fouet lors d’une étreinte furieuse. Il alterne fougue et tendresse.

Quant aux compositions, elles sont raffinées et s’enveloppent dans l’écrin d’arrangements finement ciselés. Et comme si cela ne suffisait pas, Lift invite trois amis à les accompagner.

Il y a d’abord David Linx, qui joue presque autant le rôle de passeur et d'éclaireur que compagnon de route. Il rehausse de son inimitable timbre «Dreamscape» et «Solstice». Il y a aussi le saxophoniste Christophe Panzani (qui a joué avec Carla Bley, Da Romeo, Hocus Pocus ou Drops) qui raffine «Dreamscape» et «Clin d’œil» d’un supplément d’âme. Et puis, il ne faudrait pas oublier Sandrine Marchetti qui, le temps d’un morceau («Sur le fil»), installe au piano son jeu poétique et diaphane.

First Floor n’est qu’un premier palier dans l’univers très personnel et singulier de Lift, et après plusieurs écoutes, il ne donne qu’une seule envie, aller encore plus haut.

 

Teaser LIFT - 1st Floor from LIFTmuzic on Vimeo.

 

 

A+

10/07/2012

Lift au Sounds

Voilà plus d’un an que je n’avais plus vu ni entendu sur scène Lift, le quintette emmené par Emily Allison (voc) et Thomas Mayade (bugle). La dernière fois – qui était aussi la première – c’était lors du concours des jeunes talents du Brussels’s Jazz Marathon 2011 dans lequel je participais en tant que juré. Lift avait remporté le premier prix juste devant Franka’s Poolparty de Marjan Van Rompay (autre talent - dans un tout autre style - que je vous invite à découvrir… si ce n’est pas encore fait).

Depuis cette victoire, Lift s’est produit au Jamboree à Barcelone (c’était l’un des prix du concours), dans divers clubs belges et français ainsi que sur la Grand Place de Bruxelles pour l’édition 2012 du Brussels’s Jazz Marathon (autre récompense du concours).

Mais l’un des bons coups de pouce est aussi venu de Sergio et Rosy, qui ont accueilli le groupe, deux mardis sur quatre pendant plusieurs mois, dans leur fameux club de la rue de la tulipe.

C’est donc tout naturellement au Sounds, le 12 juin, que j’ai fêté mes retrouvailles avec le groupe.

sounds,lift,thomas mayade,emily allison,dorian dumont,jerome klein,lennart heyndels,marjan van rompay

Lift mélange des compositions personnelles avec des standards de jazz et des reprises de chansons pop, en essayant toujours d’y apporter une touche très personnelle.

Si Emily Allison est la chanteuse du groupe, sa voix est surtout employée comme un instrument à part entière. Elle travaille beaucoup les vocalises, cherche toujours des chemins de traverses et accentue souvent la dramaturgie du chant.

L’autre voix principale du quintette, c’est le bugle de Thomas Mayade. Il papillonne souvent autour du thème, dans un jeu sûr et limpide, avant de dessiner des phrases mélodiques plutôt sophistiquées. Autour des deux leaders, on retrouve Dorian Dumont au piano, Jérôme Klein aux drums et Lennart Heyndels à la contrebasse.

La caractéristique du groupe est de tenter souvent des acrobaties harmoniques pour le moins sophistiquées. Lift propose un jazz vocal contemporain qui flirte parfois avec l’abstraction. C’est riche et foisonnant d’idées… et risqué.

«For All We Know» est découpé, étiré, malaxé. Tout comme «Kaléidoscope», une composition personnelle qui mérite bien son nom.

sounds,lift,thomas mayade,emily allison,dorian dumont,jerome klein,lennart heyndels,marjan van rompay

On l’aura compris, la musique de Lift offre aussi une large place à l’improvisation et la rythmique, qui joue un rôle primordial, donne vraiment du nerf à cette poésie toute particulière.

Jérôme Klein soutient des tempi nerveux avec beaucoup de générosité. Rien n’est jamais sage ni aseptisé, même si la douceur pointe parfois le bout de son nez, il ne laisse jamais la tension se détendre. Le jeu au piano de Dorian Dumont est très affirmé. Tantôt cristallin, tantôt grave, mais rarement tiède. Il profite de la moindre occasion pour marteler le clavier avec beaucoup d’élégance et de vigueur, et arrive toujours à trouver un angle intéressant dans ses interventions.

Le quintette ne choisit jamais la facilité et navigue sur les rives d’une poésie organique faite de flux émotionnels fragiles aux formes imprévisibles. C’est souvent magique mais parfois aussi un peu moins convaincant sur un morceau comme «Hyperballad» de Björk, par exemple.

Lift joue avec le feu, repousse les limites et est même parfois au bord de la justesse. Mais après tout, c’est cet équilibre incertain et cette recherche constante d’originalité qui font tout l’intérêt de cette formation.

sounds,lift,thomas mayade,emily allison,dorian dumont,jerome klein,lennart heyndels,marjan van rompay

Alors, quand on touche presque à la perfection - comme sur «Endless Paece» où la voix d’Emily se confond avec celle du bugle, ou sur «Dark Flow» qui hésite entre déclamation et spoken word avant de repartir sur un chant aérien, on est… sur un petit nuage.

«A Long Story Short» peut aussi faire penser à deux trapézistes qui se balancent ensemble quelque part, très haut dans le ciel… et sans filet. La voix va se balader seule, avant d’être rejointe d’abord par le bugle puis par les autres musiciens. La voix flotte sans faiblir et se faufile entre les instruments.

Mais le moment est plus poétique encore lorsque Thomas Mayade improvise longuement sur l’introduction de «Shadow». Il plonge son bugle au cœur du piano, joue avec la résonnance et les vibrations. Il crée des échos et suspend le temps.

Et le public reste attentif jusqu’aux dernières notes.

La virtuosité fragile - et parfois âpre - de Lift nous promet de beaux moments à venir.

D’ailleurs, le groupe entre en studio fin juillet pour enregistrer un album qui devrait sortir cet automne. On est déjà tout ouïe.

 

A+