21/01/2015

Charles Gayle - De Werf à Bruges

 

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Charles Gayle a été découvert sur le tard (le premier enregistrement sous son nom date de 84, il avait déjà 45 ans…)

Pourtant, très tôt, du côté de Buffalo où il a grandi, il était l’un des pionniers de la New Thing. Dans les années 60 déjà, il se frottait à Archie Shepp ou Pharoah Sanders et prenait des cours avec Charles Mingus

Ensuite, il erre pendant près de 20 ans dans les rues de New York, en véritable homeless. Il joue dans les couloirs du métro ou quelques rares fois dans des clubs underground de la Grosse Pomme.

Il faut être bougrement épris de liberté et y croire à fond pour vivre comme ça. On comprend que cela marque son homme… et sa musique. Alors, logiquement, on retrouve dans le chant déchirant et les incantations féroces de sa musique, de la ferveur, de la violence, mais aussi une grande spiritualité inspirée du gospel.

Sur scène, Charles Gayle s’affuble d’un costume de clown, autant pour faire passer ses messages et les mettre en valeur, que pour passer inaperçu (si,si…).

Ce soir, à De Werf, il est accompagné de Manolo Cabras (cb) et de Giovanni Barcella (dm), avec qui il a déjà joué précédemment et qui en connaissent un rayon, eux aussi, côté free jazz.

Parfois, c'est Gayle qui amorce le thème et lance le trio. Il s’agit d’une courte phrase ou d’un début de discours qui laissent rapidement aux autres toute la liberté d’étayer le propos. Cabras et Barcella accompagnent et soutiennent le saxophoniste un certain temps. Puis, celui-ci se retire et laisse le batteur et le contrebassiste improviser. Cabras tire comme un fou sur ses cordes, il balance la tête de droite à gauche, secoue son instrument, le fait chanter puis hurler. Il fait glisser les doigts sur le vernis de la caisse, frappe, caresse, griffe. Il répond coup pour coup aux assauts de Barcella, à la fois brutal et précis.

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Parfois, avant de jouer, Gayle donne juste une simple indication - un mot ou un signe - et ce sont Barcella et Cabras qui se jettent dans le vide. Le saxophoniste les observe un moment puis saute à son tour. Explosif.

Le ténor de Gayle pleure autant qu'il rit, comme pour se moquer de la vie. Le son est rauque, éraillé, incandescent. La musique se tord sur elle même et se débat, mais trouve toujours la sortie de secours. On ne s’éternise pas, quand l’essentiel est dit, on casse tout et on reconstruit autre chose.

Au piano (car il joue également du piano), Gayle prend son temps avant d’écraser les premiers accords, souvent dissonants, qu'il ponctue de larges plaquages de l’avant-bras et du coude.

On est plus proche de Xenakis et de Russolo que de Duke. Pourtant il y a un fond de Tatum ou de Monk. La fougue fait place à la mélancolie et au recueillement, Cabras et Barcella dialoguent sobrement, profondément. La musique est en suspens.

Alors, il y a cette longue improvisation en solo de Cabras qui use de l'archet comme d'un pinceau sec, puis qui fait couiner les cordes, les fait crier, puis qui fait résonner la contrebasse. Grand moment !

Et ça rue à nouveau dans tous les sens. Le piano se fait plus brutal que jamais.

Tout le monde en redemande et Gayle n’est pas avare de musique. On dirait qu’il n’en a jamais assez. En rappel, il entame une dernière complainte à la fois déchirante et tonitruante, comme pour saluer la mémoire d'Albert Ayler, John Coltrane et tous les musiciens à l'esprit libre. Bref, on se prend une belle claque.

Le trio sera ce vendredi au Recyclart (le 23) et au Pelzer à Liège samedi 24. N’hésitez pas une seconde, allez vous faire bousculer, vous ne le regretterez pas.

 

Charles Gayle trio: Charles Gayle, Manolo Cabras & Giovanni Barcella from diederick on Vimeo.

 

 

 

A+

 

14/02/2012

Paul Van Gysegem Quintet au Singer

 

Je vous avais déjà parlé d’ «Aorta», le disque de Paul Van Gysegem Sextet, sorti en 1971 et réédité récemment chez Futura et Marge. Depuis cette re-sortie, les deux principales chevilles ouvrières du sextette original ont repris du service. Bien sûr, Paul van Gysegem (cb) et Patrick De Groote (tp) n’ont jamais vraiment cessé de jouer ensemble, mais ces dernières années ont été un peu plus intensives et on a pu les voir à Gand, Anvers ou encore Courtrai.

Ce samedi 21, au Singer à Rijkeoorsel, c’était l’occasion plus «officielle» de fêter la réédition - presque inespérée - de cet album culte... Oui, oui, culte !

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Sur scène, certains membres (Jasper Van ’t HofNolie Neels, Pierre Courbois) ont laissé la place à la «jeune» génération, particulièrement sensible à cette musique : Erik Vermeulen (p), Jereon Van Herzeele (ts) et Giovanni Barcella (dm).

Le club a quasiment fait le plein et sur scène, Jeroen Van Herzeel lance la première improvisation. Oui, ce soir, comme il y a 40 ans, on improvise. Totalement, intensément.

Les première notes de «Jupiter» de Coltrane retentissent – "Il faut bien commencer par quelque chose", me dira plus tard Jereon. C’est un «thème» qu’il affectionne particulièrement, qu’il aime jouer, qui le propulse très loin… et qui entraine les autres dans son tourbillon.

Le tout, dans ce genre d’exercice, c’est de canaliser les énergies. C’est Van Gysegem qui assume ce rôle et qui, derrière sa contrebasse, donne ses indications d’un petit signe de la tête, d’un bref geste de la main, de quelques inflexions à l’archet. Finement, mais fermement, il indique les chemins à prendre, ou a éviter. Et le fluide passe entre les musiciens, pareil à du sang frais qui coule dans les veines.

Les chants se construisent, les rythmes se croisent, les notes se rejoignent. Le premier morceau s’étend, s’allonge, s’enrichit. Toutes les idées s’enchevêtrent et s’accrochent les unes au autres. La fureur des uns est à peine calmée par les réponses des autres. Barcella fait rouler les tambours, Patrick Degroote fait geindre sa trompette, Vermeulen martèle son piano. Un Maelstrom musical entraine tout le quintette. Mais Van Gysegem, une fois encore, contrôle la situation et ramène tout le monde à bon port.

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Le deuxième thème est également initié par Jereon. Cette fois-ci, il joue dans le piano. Il joue avec la résonnance des cordes qu’ Erik Vermeulen pince, frappe ou griffe. Les vibrations du sax installent une ambiance brumeuse, sombre et étrange. L’improvisation est douce et évolutive. Elle tourne un peu sur elle-même. Puis s’arrête brusquement. Il ne faut pas chercher pour chercher. Il ne faut pas forcer les idées. On sent quand elles arrivent, quand elles ont une raison, quand elles sont intéressantes. Une fois que tout est dit, Van Gysegem a assez d’intuition, de métier et, en tous cas, assez d’intelligence pour y mettre un point final.

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Au début du deuxième set, Jereon, croise cette fois le fer avec le contrebassiste. L’intro sonne comme un indicatif, puis le morceau se bâtit sur quelques explosions de batterie et se charge d’énergie. Une énergie incroyable, une puissance sèche, une force brute. Van Herzeele monte dans les aigus, crache des flots de notes et se dissout petit à petit dans une transe incontrôlable. Tout là-haut, il éructe, il crie, il échange, il converse avec Degroote. Et le trompettiste fait crisser et couiner son instrument. De Groote alterne bugle et trompette (mutted ou non.) Toujours dans le flux. Le souffle est continu, ininterrompu

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Dans une organisation mystérieuse et innée, le quintette partage les moments, l’espace et les plages, laissant le son venir à chaque musicien. Et chacun d’eux prend - le temps d’un instant - une direction et va explorer les idées.

Plus de deux heures de concert intense.

C’est sûr, le quintette n’a rien perdu de sa force depuis ce fabuleux moment de 1971 gravé sur ce disque que chaque amateur de free jazz se doit de posséder.


 

A+

 

 

15/10/2011

BackBack & Progressive Patriots au Vooruit - Gent

 

Balzaal du Vooruit à Gand, mercredi 5 octobre.

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Giovanni Barcella a la frappe lourde. La guitare de Filip Wauters sonne très rock US et se marie parfaitement au son grave du sax baryton de Marc de Maeseneer. Je ne connaissais BackBack que sur disque. Je savais que c’était “costaud”, mais ce soir je suis encore plus surpris par la puissance du groupe. Inconsciemment, leur musique me fait penser à celle de Acoustic Ladyland, ou de Morphine.

Il y a chez BackBack un son résolument rock, une sorte d’un punk rock désespéré et rebelle comme chez James Chance ou The Clash. C’est pimenté d’impros free. La guitare est agressive et le sax baryton répond crânement aux assauts de Barcella. Mais ça manque parfois un peu de surprises. Heureusement, les morceaux sont très courts, concis, ramassés, à la manière des chansons rock. Sentiments un peu mitigés pour ce premier concert de la soirée.

On fait de la place sur scène pour Progressive Patriots, le nouveau groupe du guitariste danois Hasse Poulsen. La dernière fois que j’avais vu Poulsen sur scène, c’était aux côtés de Louis Scalvis ("Napoli’s Walls"), il y a huit ou neuf ans déjà. Ce soir, c’est en leader qu’il se présente, entouré de Guillaume Orti (as), Stéphane Payen (as), Henrik Simonsen (b) et Tom Rainey (dm).

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Si cela s’appelle Progressive Patriots, c’est suite à la lecture d’un livre de Billy Bragg qui pose des questions sur le sens de la "patrie" et qui combat les idéologies d’une certaine droite, nous annonce le leader. C’est pour cette raison qu’il a rassemblé des musiciens de tous horizons (autant musicaux que géographique) et que la musique qu’il a écrite se veut perméable à de nombreuses influences.

En bon leader, Hasse Poulsen aurait pu se mettre en avant, mais il a choisi l’option de placer deux souffleurs en première ligne. Deux sax alto, aussi indépendants que complices.

Guillaume Orti et Stéphane Payen se connaissent bien et sont très complémentaires. Ils se trouvent sans se chercher et arrivent encore à se surprendre. Ce sont eux qui mettent le concert sur orbite.

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Précis, ciselé, radical et puissant, "Opener" file à 100 à l’heure. Tom Rainey, dans un drumming éclaté, garde un groove d’une extrême lisibilité. Il y a chez lui une qualité de jeu incroyable et un sens de l’écoute magnifique. Avec Henrik Simonsen à la basse, ils forment une rythmique aussi solide et précise que fragile et ouverte.

Pour Hasse Poulsen, c’est un terrain de jeu formidable. Cela lui permet de jouer à cache-cache avec les autres ou, au contraire, de s’éclater sur des solos - en “acier tranchés” - sur sa guitare acoustique électrifiée (“They Might Think I Was Soft”, par exemple).

Après une intro somptueuse d’Orti, entamée dans les aigus et la stridence qui, peu à peu, se cabre et s’attendrit, Stephane Payen s’immisce et "V" prend forme. Les sons des deux sax s’enroulent l’un à l’autre. Les harmonies semblent chuter lentement, à l’image de ces acrobates enroulés dans d’interminables rideaux suspendus au ciel qui descendent vers le sol avec grâce, élégance et magie. Et puis, juste avant de toucher terre, il y a le sursaut… et le mouvement s’inverse. Tom Rainey entre dans la danse, évoque la valse et puis s’enfuit sur d’autres chemins. La contrebasse tremble et frémit. Hasse caresse les cordes de sa guitare avec l’archet. Tout est sens dessus dessous.

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Alors, on enchaîne sur d’autres paysages ("Where My Heart Lie" aux accents légèrement baroques ou "Tradition Of Dissent" subtilement folk). On conjugue les genres, les rythmes et les émotions. Au fur et à mesure des morceaux, le tableau se dessine: la poésie côtoie la lutte et les revendications. Bref, on voyage.

La musique de Progressive Patriots est intelligente, colorée et libre.

Un peu comme devrait l’être notre monde, non ?

 

A+

17/09/2011

Belgian Jazz Meeting - De Werf, Brugge

Bruges, De Werf, vendredi 2 septembre, 20 heures.

C'est le Belgian Jazz Meeting.

Pas facile d’ouvrir ce genre de concerts. Une grosse demi-heure, à tout casser, pour démontrer à un public de professionnels (organisateurs, journalistes, agents et autres producteurs venus des quatre coins de l’Europe et même des States) de quoi on est capable.

Alors, c’est Rackham qui s’y colle.

Toine Thys (ts, bc) réactive son projet jazz, rock, ethno-pop, folk (appelez ça comme vous voulez) et présente son nouvel album (et son nouveau line-up). Benjamin Clément (eg) fait toujours partie de la bande, mais avec l’arrivée d’Eric Bribosia (Keyb), Steven Cassiers (dm) et Dries Lahaye (eb) – remplacé ce soir par Axel Gilain – le groupe délaisse un peu le côté agressif pour n’en garder que l’énergie. On se balade entre jazz et pop gentille dans laquelle on retrouve des atmosphères western à la Ennio Morricone. Les interventions (intentionnellement ringardes ?) de Bribosia au Wurlitzer déstabilisent un peu tandis que celles de Benjamin Clément étonnent. A revoir début décembre à Flagey, CC Amay et Gand pour la sortie de l’album «Shoot Them All».

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Plus à l’aise et excessivement bien rodé, «Voices» de Nicolas Kummert fait un tabac. La fusion entre rythmes africains, jazz et chanson est parfaite. Au risque de me répéter, «Voices» est sans doute l’un des plus beaux projets actuels. Ce soir, et comme souvent, Alexi Tuomarila (p) fut magistral.  Ses envolées, à la fois lyriques et rythmiques, font étinceler des mélodies ciselées. Hervé Samb (eg) injecte des effets subtils et groovy avec une justesse incroyable. Soutenu par une rythmique d’enfer (Nic Thys (b) et Lionel Beuvens (dm), éblouissants), Nicolas Kummert «n’a plus qu’à» chanter, souffler et faire chanter la salle. Magique.

Changement de style, ensuite, avec le duo Jereon Van Herzeele (ts) et Fabian Fiorini (p), qui remplaçait le batteur prévu initialement et malheureusement malade, Giovanni Barcella. Mais les deux musiciens se connaissent bien et il ne faut pas longtemps pour qu’ils mettent le feu avec une musique très improvisée, inspirée autant par Coltrane que Ayler. Jereon plonge le sax dans le piano que Fabian fait gronder comme jamais. Explosif et puissant.

Pour continuer dans le même esprit, c’est le trio de Manu Hermia qui monte sur scène et nous emmène en voyage. Et c’est Manolo Cabras (cb) et Joao Lobo (dm) qui nous mettent sur la voie avec une longue intro hypnotisante. Tantôt à la flûte, tantôt au ténor ou au soprano, Manu Hermia transcende les thèmes. L’interaction entre les trois musiciens est lumineuse. Ils peuvent ainsi laisser s'exprimer toutes leurs idées. Et personne ne s’en prive. Fureur, retenue, transe et plénitude, tout s’enchaîne avec une indéniable maîtrise. (Un p’tit rappel ?).

C’est le quintette du pianiste Christian Mendoza qui conclut cette première et roborative soirée. La musique est plus écrite, sans doute, et un peu plus complexe aussi. Ce qui n’empêche pas de laisser aux souffleurs, Ben Sluijs (as et fl) et Joachim Badenhorst (cl), de beaux espaces de liberté. Ici, les thèmes prennent le temps de se développer, d’emprunter des chemins sinueux et de s’enrober d’ambiances étranges. Une musique qui demande de l’attention pour en saisir toutes les nuances. Mendoza mélange les couleurs, ravivées par le drumming nerveux de Teun Verbruggen et laisse parler ses acolytes, les relance, les invite sur d’autres pistes. Un véritable esprit de groupe où tout doit être à sa place pour que ça fonctionne. Et ça fonctionne !

Samedi, sur les coups de 20h., on remet ça avec le trio de Pascal Mohy, avec Sal La Rocca (cb) et Antoine Pierre (dm). On connaît le toucher délicat  et romantique du pianiste, mais on se surprend lorsqu’il se réapproprie «Hallucination» de Bud Powell de fougueuse manière !  Et ça lui va tellement bien. Mohy continue son travail en profondeur sur «l’art du trio», façon Bill Evans, et peaufine son univers impressionniste. En laissant un peu de côté sa timidité, Mohy peut encore faire évoluer ce trio et en faire un groupe phare dans son genre. (Avez-vous déjà écouté le dernier album de Bill Carrothers au Village Vanguard, avec Nic Thys et Dré Pallemaerts? Ça pourrait être une bonne piste).

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Pas timide pour un sou, lui, aussi déluré dans son attitude que dans sa musique, Fulco Ottervanger décloisonne les genres avec ses Beren Gieren. Influencé par la musique contemporaine, le rock ou les valses désuètes, le set est incisif et nerveux. Le groupe joue avec les rythmes, les casse, les éparpille, les recolle. C’est parfois tellement éclaté qu’on a du mal à s’y retrouver. Mais de Beren Gieren parvient à capter l’attention. Fulco est très percussif et s’amuse avec les contrastes puissants et ni Lieven Van Pee (b), ni Simon Segers (dm) ne calment le jeu. Encore un peu flou dans les intentions mais diablement prometteur.

Et puis c’est Joachim Badenhorst qui relève le défi d’un solo à la clarinette basse, ténor ou clarinette. Malheureusement, je n’en verrai qu’une partie. Pas facile, dès lors, de plonger en plein milieu de cette musique exigeante et sans concession. Badenhorst, travaille sur le souffle et la respiration. Le cheminement est complexe mais devient vite obsédant et passionnant. La technique au service de l’inspiration. Badenhorst ne laisse personne indifférent. La performance est impressionnante.

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Au tour de Collapse de montrer de quoi il est capable. Ça démarre en trombe avec ce jazz franc inspiré d’Ornette Coleman. Ça trace. Entre Cedric Favresse (as) et Jean-Paul Estiévenart (tp) les échanges sont éclatants. L’un fait crisser son instrument tandis que l’autre le fait chanter avec un sens du placement et de la tonalité impressionnants. On regrettera peut-être, dans ce contexte particulier de «meeting», la série de solos de la part de chacun des musiciens, qui aura tendance à faire légèrement chuter la tension. Collapse en a sous le pied, on a hâte d’entendre la suite.

Hamster Axis Of The One-Click Panther, est aussi remarquable par son nom que par sa musique. Pas facile à cataloguer, les anversois ne se mettent aucune barrière. Emmené par le remuant et expressif batteur Frederik Meulyser, Hamster (faisons court) oscille entre post-bop et échappées free. Sans se prendre trop au sérieux, le groupe affiche une solide technique et permet à Bram Weijters (p), Andrew Claes (st) ou Lander van der Noordgate (ts) d’exprimer une multitude de sensations. Signalons aussi superbe prestation de Yannick Peeters (excellente aussi avec Collapse), qui tenait la contrebasse en remplacement in-extrémis de Janos Bruneel

On prend un verre, en s’abritant de l’orage, sous les tentes dressées dans la rue du Werf. On rencontre d’autres journalistes, des organisateurs, on s’échange des adresses. On discute avec les musiciens. On se félicite de cette entente entre wallon, flamands, bruxellois. On rit (jaune) de la situation politique de notre pays… mais comme disait Roger De Knijf, présentateur de l’événement : «Here, we don’t speak flemish, we don’t speak french, we only speak jazz».  Et on se donne rendez-vous pour le final, dimanche midi avec Rêve d’Eléphant Orchestra et le dernier projet de Tuur Florizoone: Mixtuur.

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Rêve d’Eléphant Orchestra, au grand complet, avec ses trois batteurs/percussionnistes (Michel Debrulle, Stephan Pougin et Etienne Plumer), et son sens de la dérision et du surréalisme nous gratifient d’un show exceptionnel. La grande classe internationale. Les musiciens se promènent avec une aisance inouïe dans cette musique tellement personnelle qu’on ne lui trouve pas de référence. Une musique jubilatoire, festive, déjantée. L’écriture est ciselée, chaque musicien apporte une pièce indispensable à l’ensemble. Benoist Eil (g), Alain Vankenhove (tp) ou Pierre Bernard (fl) interviennent par touches, avec un sens inné du collectif. Michel Massot, toujours aussi époustouflant, passe du trombone au tuba avec autant de bonheur. Un orchestre de rêve ! (Pour… mémoire )

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On termine en faisant la fête avec Mixtuur! Mixtuur, parce que Tuur Florizone, bien sûr, mais aussi parce qu’il s’agit d’un projet qui met en lumière ces enfants congolais nés du mélange belgo-zaïrois qui n’a pas laissé que de bons souvenirs dans les années soixante. Alors sur scène, on retrouve quatre choristes africaines, un joueur de balafon (Aly Keita), des percussionnistes (Chris Joris et Wendlavim Zabsonre), mais aussi Laurent Blondiau (tp) et Michel Massot (tuba)… sans oublier Marine Horbaczewski (cello) et bien sûr, Tuur à l’accordéon. Et, de cette mixture sort une musique parfaitement équilibrée, qui mélange les cultures musicales (africaines, européennes, classique, chanson, jazz ) sans jamais plonger dans un extrême.

Quoi de plus beau comme symbole pour conclure ce Belgian Jazz Meeting ?

A+

20/02/2009

Jereon Van Herzeele / Jörg Brinkman au Beursschouwburg

Rattrapons le temps perdu ! (Deuxième épisode)

5 février.

En plus de présenter d’excellents groupes belges sur les scènes de Flandre et de Bruxelles, d’être associé à Jazz Unlimited (Nord Pas-de-Calais) et aux Lundis D’Hortense, JazzLab Series s’est intégré également dans Jazzwerkruhr (Jazz Plays Europe) afin de nous proposer quelques groupes d’outre-Rhin.

Ce soir, au Beursschouwburg, avant le concert de Jereon Van Herzeele, j’ai découvert un intéressant trio allemand: Jörg Brinkmann Trio, qui vient de sortir un premier album chez ACT: «Ha!».
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Ce jeune groupe allie jazz post-bop et jazz contemporain avec une belle énergie.
Le leader utilise son violoncelle - hé oui - en pizzicato, comme on le fait avec une contrebasse, ou alors avec l’archet comme on le fait avec un… violoncelle.

Les ambiances sont tantôt nerveuses, tantôt contemplatives («Kleinod»).

Le trio s’aventure parfois aussi dans des musiques de factures plus classiques ou au contraire plus pop («Live in Hamburg»).

Continuant dans le mélange des genres, le trio joue aussi les effets bruitistes avec Oliver Maas au Rhodes (façon Bojan Z), tandis que le batteur Dirk-Peter Kölsch joue de la trompette d’enfant, du megaphone, ou maltraite sa batterie avec plaisir…
Puis on passe à la valse («Hühner-Walzer»), on enchaîne sur une sorte de danse folklorique, puis un quadrille, puis un jazz plus rock.
Tout cela avec une belle cohérence qui donne une certaine personnalité au groupe.


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Jereon Van Herzeele
, lui, s’est entouré de Fabian Fiorini (p), Giovanni Barcella (dm) et Jean-Jacques Avenel (cb) pour former son nouveau quartette.

Son travail est basé sur les préceptes de la musique Coltranienne.
Sur le Coltrane ultime, celui qui est à la lisière du free, celui qui monte de façon incantatoire vers les cieux, celui qui se perd dans les astres.

Alors, tout le monde y va à fond dès le départ.
La fusée décolle à la verticale.
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Barcella fait bouillonner la batterie, Fiorini incendie le piano, Avenel pétri avec rage sa contrebasse et Van Herzeele souffle comme un fou - aigu ou grave - pour tenter de percer la voûte céleste en un jeu orgasmique.
C’est intense. Solaire. Cosmique.

Il n’y a pratiquement pas de palier, on est catapulté d’un seul coup très haut et très loin. Sans option de retour.

Le quartette atteint rapidement un niveau très élevé et s’y maintien.
Difficile d’aller au-delà d’une telle intensité.
Le groupe alterne les compositions originales (Mode3, Mode 7, Song For Xero) avec les morceaux les plus radicaux de Coltrane (Leo, Venus) et de Steve Lacy (As Usual).
Il se donne à fond.
Jamais la tension ne baisse.
Chacun pousse toujours la machine plus loin.
La musique s’embrase. On joue la polyrythmie, les modes cycliques, les intervalles très marqués.

«C’est épuisant», me dira Jereon en sortant de scène.
Tu m’étonnes !

C’est épuisant, mais c’est ça qui fait du bien.
C’est comme si la musique nous débarrassait des toxines.
Ça lave la tête et fait de la place aux idées nouvelles.

Et surtout, ça se vit en live.

C’est du jazz, quoi !
Du bon jazz.


A+