15/02/2016

Jason Miles - Kind Of New - Interview

Claviériste et programmeur, Jason Miles vient de sortir, avec la trompettiste Ingrid Jensen, l’excellent album «Kind Of New» qui renvoie aux grooves et à l’esprit d’un certain… Miles Davis. Il ne s’agit cependant pas d’un album «tribute» mais bien d’un «prolongement» de l’esprit du plus célèbre trompettiste de jazz, aux travers de compositions originales (exceptées «Sanctuary» de Wayne Shorter ou «Jean-Pierre» en ghost track). Sur cet album, on retrouve une pléiade de musiciens tels que James Genus, Gene Lake, Cyro Baptista, Nir Felder ou Jay Rodrigez, pour ne citer que ceux-là.

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Pour rappel, Jason Miles était - aux côtés du bassiste et producteur Marcus Miller et du claviériste George Duke - à la base de l’album, parfois controversé, «Tutu» de Miles Davis. Il est également producteur et sideman pour de nombreux jazzmen (Joe Sample, David Sanborn, Michael Brecker, George Benson,…) et leader, entre autres, de Global Noize (DJ Logic, Vernon Reid, Meshell Ndegeocello, Christian Scott,…).

A l’occasion de la sortie de «Kind Of New», Jason Miles était de passage à Bruxelles. Idéal pour une rencontre.

Quel a été le point de départ de «Kind Of New» et quand avez-vous ressenti le besoin de faire cet album?

L’histoire est simple et connue. En 1988, j’étais dans l’appartement de Miles Davis avec d’autres musiciens et amis. On parlait de «Bitches Brew» et de «In A Silent Way». On discutait de la façon dont le Fender Rhodes était intégré dans ces albums. J’avais toujours été impressionné par le jeu de Herbie Hancock, Chick Corea ou Joe Zawinul, mais aussi par de gens comme Larry Young ou George Duke. Et quand j’ai demandé à Miles quel était le joueur de Fender Rhodes qu’il préférait, il m’a répondu, de sa voix cassée, que celui qui était le plus funky de tous était Keith Jarrett ! J’étais assez étonné. Mais, beaucoup plus tard, Bob Belden m’a offert le coffret «Cellar Door Sessions» (en 2005), et là, j’ai entendu Keith Jarrett ! Et j’ai été bluffé ! Je me suis souvenu de ce que Miles m’avait dit à l’époque. J’avais écouté Keith sur «Live-Evil» ou «At The Fillmore East» à l’époque, mais ici, ce n’était plus vraiment pareil. Sur «Cellar Door Sessions», il était tellement funky ! C’est le genre de jeu que j’adore. C’est le genre de jeu qu’avait aussi le pianiste, trop peu connu, John Coates Jr, que j’avais rencontré à New York quand j’étais venu apprendre le be-bop avec Mike Melillo qui jouait beaucoup avec Phil Woods. John Coates Jr jouait le genre de groove que Keith jouait au Fender (il imite les phrases musicales). Après avoir écouté «Cellar Door», je me suis dit que la scène manquait de ce genre de petits ensembles électriques qui jouent ce style de groove et de musique. Où sont les Weather Report, les Mahavishnu ? Cela doit être joué de façon moderne, bien sûr, mais il manque ce genre, cet esprit, cette ambiance, ce feeling. On ne le retrouve plus actuellement dans le hip hop ni même dans la fusion, même si je n’aime pas vraiment ce terme, entre jazz, hip hop, funk... Ces questions me trottaient dans la tête. Un soir, j’ai vu et entendu Ingrid Jensen au Birdland. Je jouais avec Freddy Cole et elle jouait le set avant nous. J’avais remarqué son style. Il y avait ce groove, cette façon de phraser. Plus tard, alors que je jouais avec mon groupe Global Noize au Winter Jazz Festival à NY, en 2009, j’ai invité Ingrid Jensen pour un gig, à deux heures du matin !

C’est à ce moment que vous avez décidé de former ce groupe pour «Kind Of New» ?

Presque. Ingrid était fort occupée et elle venait d’avoir un enfant. Mais, plus tard, on s’est recontacté pour faire quelques gigs, dans des appartements à New York ou rejouer le projet «Miles To Miles» au Falcon au nord de New York. Puis aussi pour travailler ensemble. Un soir, on a booké un gig au Blue Note, pour la «Late Night Groove Session», à une heure du matin. Mais on n’avait pas de nom pour ce projet et Ingrid a alors proposé «A Kind Of New». J’ai trouvé ça juste, on l’a adopté. Lors de ces sessions, on a senti qu’il se passait quelque chose. Tout fonctionnait bien : le groove, l’interaction. Alors, j’ai décidé d’écrire plusieurs morceaux pour d’autres gigs à venir. Mais on a pris notre temps pour vraiment retrouver ce groove et retrouver ce jazz. C’était un besoin pour moi, c’était une sorte de quête.

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Vous dites que le jazz actuel manque de groove. Vous le trouvez trop intellectuel, trop rigide ?

Le jazz s’apprend dans les écoles maintenant. Je ne veux pas discréditer les écoles, mais cela formate un peu. J’en ai beaucoup discuté avec pas mal de gens autour de moi ces dernières années. Je me demande où sont les nouveaux Michael Brecker, par exemple ? Pourquoi les saxophonistes ne sont pas plus influencés par Mike ? Pourquoi ils n’entendent pas ce truc ? Bob Mintzer ou Bob Berg sont des enfants du post-Coltrane. Ils ont pris les infos, en on fait un langage propre. On les ignore trop. Il y a encore trop des jeunes musiciens qui pensent que Snarky Puppy ou Robert Glasper sont plus pertinents que Miles. Je continue à leur dire : « Ce sont de très grands musiciens, mais ils n'inventent ou ne réinventent pas la scène - ils n’ont pas encore changé la musique à quatre reprises ». Il faut toujours se référer aux fondamentaux et comprendre ce qu’ils font ou ce qu’ils ont fait.

Comment avez-vous travaillé pour concrétiser «Kind Of New» ?

Je travaille d’abord un peu seul. Souvent la nuit. Je dois sentir le moment. Je cherche, je me laisse aller et soudain, quelque chose arrive. Pour d’autres morceaux, j’ai travaillé directement avec Ingrid. J’avais toujours en tête les couleurs de «Cellar Door Sessions». Mais je voulais la mélanger à notre manière.

«Kind Of New» n’est cependant pas un hommage à Miles.

Oh non. Et je n’ai jamais fait de «Tribute to Miles». J’ai fait un album, «Miles To Miles», inspiré de Miles Davis, mais c’étaient de nouvelles compositions. Il y avait un sacré band (Michael et Randy Brecker, Bob Berg, Cyro Baptista…). Sur «Kind Of New», il s’agit également de compositions originales à l’exception de «Sanctuary». C’est un morceau «dangereux», car on met les musiciens en position d’inconfort. C’est intéressant et c’était important pour moi de jouer ce morceau. Et puis, en ghost track, il y a aussi «Jean-Pierre». C’est plus pour le fun. Mais il n’y a pas de messages ou de «tribute» là-dedans.

Il y a pas mal de références dans chacune des pièces, que ce soit dans les titres ou dans certaines mélodies.

Oui, c’est important d’avoir une histoire en tête et une intention. Je ne me dis pas : « Oh tiens, je vais écrire un peu de musique ». Je dois vraiment ressentir un sentiment. Chaque chanson doit avoir une histoire. Je l’ai ressenti aussi bien avec les groupes que j’ai produit qu’avec mes propres compositions.

Comment avez vous formé le groupe et choisi le line-up pour ce projet ?

C’est très difficile de dire qui est «juste» pour ce type de projet. Parfois je demande conseils à d’autres musiciens pour savoir qui pourrait jouer sur tel ou tel type de musique. Mais personne ne peut répondre à ça. J’ai même demandé a des amis journaliste s’ils avaient des pistes. J’ai eu quelques noms. Il y a de nombreux batteurs sur l’album, parce que chacun a des qualités différentes. J’ai demandé à Mike Clark de travailler avec moi, puis à Brian Dunne, Jon Wikan ou Gene Lake, qui maitrisent tous le groove, et qui savent ce que cela veut dire. J’ai travaillé avec d’excellents bassistes aussi, Adam Dorn, James Genius… C’est important. On a fait des essais, joué des gigs.

Vous avez beaucoup répété avent d’aller définitivement en studio ?

Non, pas vraiment. Nous n’avions pas le temps d’être tous ensemble au même moment et pas d’argent pour prendre ce temps. Nous avons fait quelques gigs, comme je le disais, mais sans faire de véritables répétitions. On se retrouvait sur scène, on avait envie de jouer, tout le monde était dans le mood et… «Let’s go, men !». Je me rappelle de certains concerts qui se sont déroulés comme dans un rêve. La musique se créait au moment même. Un soir, on a joué «It’s About That Time» et les gens me disaient qu’ils s’étaient cru, un moment, au Fillmore. C’était incroyable.

C’est la magie du jazz.

C’est la magie du rapport que l’on a avec le public. Je ne peux pas entrer dans la tête du public. Je ne peux pas imposer des choses. Il faut un échange. Je ne peux pas faire des choses étranges et forcées. J’ai une formule pour cela : « La commercialité créative ». Il faut trouver une façon créative de parler au public. Je ne veux pas jouer cette musique pour trente personnes qui se prennent la tête pour l’intellectualiser et lui trouver des influences, des messages, etc… Je veux emmener le public, le plus large possible et de façon créative bien sûr, vers quelque chose de neuf, de différent, qu’il ressent et surtout aussi qui lui permet de remuer et de s’amuser. C’est cette expérience qu’on a voulu retrouver sur disque : laisser intact le moment et l’émotion. C’est ce qui est difficile en studio. C’est pour cela qu’il faut un véritable producteur.

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Vous avez travaillé avec Miles Davis. Comment s’est déroulée la rencontre ?

Je travaillais avec Marcus Miller depuis quelques années déjà. Il est venu un soir me demander si j’avais un peu de temps pour travailler sur quelques démos. Pour Miles Davis ! Wooo… ! Il travaillait les morceaux pour l’album «Tutu» et cherchait un gros son pour commencer l’album. Et puis, il lui manquait aussi plein d’autres trucs. On a travaillé sur les différentes couches musicales, en mettant en avant certains instruments synthétisés plutôt que d’autres, en retravaillant certains voicing. Il a fait écouter ça à Miles et il a eu le job. Et puis on est allé en studio. Miles était dans une pièce tout près et il m’a dit : « Bonne chance mec. Tu peux rester ici pour cinq minutes ou pour cinq semaines ». Marcus m’a regardé et m’a glissé à l’oreille, tu as intérêt à être là pour cinq semaines car j’ai besoin de toi ! Je me suis présenté à Miles, je lui ai dit que c’était moi qui jouais du synthé sur les démos, que j’avais fait la programmation des sons, que j’avais travaillé certains mix et que mon nom était Jason Miles. Il m’a juste répondu de sa voix cassée : « J’aime bien ton nom ». Tout ce qui intéressait Miles, c’était la musique, pas tout ce qu’il y avait autour. Il fallait juste être concentré sur la musique et rien d’autre. Il nous a laissé travailler et il revenait pour poser ses sons.

Est-ce difficile de partager des idées avec Miles ?

Oh, je n’étais pas là en tant que producteur. C’était surtout le rôle de Marcus. Moi, j’aidais Marcus à sortir les sons qu’il avait en tête. Il avait besoin d’un solide keyborard player et d’un programmeur. Pour que ça sonne juste et différemment de ce que l’on faisait en jazz à l’époque. Certains producteurs m’utilisent pour jouer certaines phrases, d’autre pour programmer des synthés. C’était cela mon rôle. Miles n’en avait rien à faire de savoir comment on allait y arriver, il voulait simplement que la musique soit là. On a travaillé pas mal sur des morceaux qui ont l’air simples, comme «Tomaas», par exemple. Il fallait trouver le ton juste. C’était des questions de feeling et de confiance.

Vous voulez, avec ce nouvel album, perpétuer le travail de Miles ? Reprendre là où il s’est arrêté ?

Je veux continuer à partager la musique des gens qui ont eu une influence sur moi. Comme Joe Zawinul, Miles ou des musiciens comme George Duke, Joe Sample, Herbie Hancock. J’aime la façon qu’a George Duke, par exemple, d’espacer les notes. C’est très funky, c’est une tradition que je veux garder et continuer à faire entendre. Ma génération a été baignée dans cette musique. Et je veux la préserver et la partager avec les générations suivantes. Car cela se perd. Où est le gars qui joue comme Michael Brecker ? Il faut grandir sur de bonnes bases. Il faut faire entendre ça, car cela n’est pas enseigné sur les bancs d’écoles. Il faut aller réécouter des albums des Brecker Brothers, l’album Jack Johnson de Miles ou Weather Report, pour trouver l’essence de cette musique et arriver à ce niveau. Un album, c’est particulier. Un album réussi c’est un album sur lequel on revient. Certains jeunes groupes sont bien sur scène mais dès qu’on les entend sur album, c’est fini. Car ils n’ont pas de producteur, de gens qui savent comment faire un album. Il faut avoir les outils, les clés pour cela. Le public est affamé de vraie musique. Celle qui vit. Et puis, c’est un privilège d’être sur une scène. Pour avoir ce privilège, il faut aussi avoir quelque chose à dire et à partager. Quelque chose de vrai. Pour cela il faut aussi une culture qui ne s’apprend pas qu’à l’Université. Il faut voyager, rencontrer, écouter. Aller voir dans des clubs, se confronter à toutes les musiques et… écouter les maîtres.

 

 

A+

01/09/2015

Reggie Washington - Rainbow Shadow - Interview

Reggie Washington a beau être le fabuleux bassiste qui a joué avec les plus grands (Steve Coleman, Branford Marsalis, Roy Hargrove, Chico Hamilton, Oliver Lake, Cassandra Wilson, Don Byron, Lester Bowie, etc.) il n’en reste pas moins accessible et humble.

Serait-ce le fait d’avoir côtoyé de très près le trop sous-estimé (en tous cas par le « grand public ») Jef Lee Johnson ?

Jef Lee Johnson ! Disparu le 28 janvier 2013, laissant derrière lui un vide immense. Il était une référence dans le milieu du jazz et du blues. Vous l’avez sans doute entendu, sans peut-être savoir que c’était lui à la guitare, derrière George Duke, Aretha Franklin, Billy Joel, D’Angelo, Erykah Badu ou encore Al Jarreau, Roberta Flack,The Roots...
Jef Lee Johnson, un être sensible, ultra talentueux et discret. Trop discret. Allez écouter ses albums Hype Factor, Laughing Boy ou The Zimmerman Shadow, pour ne citer que ceux-là, pour vous rendre compte de la perte énorme qu’a été sa disparition.

Reggie Washington était l’un de ses plus proches amis. Très affecté par sa disparition, il ne pouvait rester sans rien faire. Après un concert « hommage »  à Paris, au festival Sons d’Hiver en 2013, il a mûri l’idée de continuer à faire vivre l’esprit du guitariste américain. Rainbow Shadow s’est donc concrétisé sous forme d’un album d'abord et bientôt de concerts. Bien plus que de simples reprises des thèmes de Jef Lee Johnson, c’est une recréation totale et très inspirée qui a vu le jour, et sur laquelle plane l’ombre d’un Corbeau Arc-en-ciel.

C’était l’occasion de le rencontrer cet été, en toute décontraction, chez lui à Bruxelles, par une belle après-midi ensoleillée.

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Qui était pour vous Jef Lee Johnson, un ami, un musicien, un complice, un frère ?

Il était un peu tout cela en même temps. La musique est une forme de communication, mais peu de musiciens arrivent à communiquer à ce niveau-là. Peu sont capables d’exprimer leurs sentiments véritables à travers leurs instruments ou même leurs paroles. Jef était de ce type de personnes capable d’y arriver. C’était un excellent musicien, bien sûr, mais il parvenait à aller au-delà de la musique, il arrivait à l’élever au plus haut. Il l’amenait à la faute, d’une certaine manière. C’est cela qui fait l’artiste. Oui, pour toutes ces raisons et d’autres, c’était quelqu’un de très spécial pour moi.

Comment l’avez-vous rencontré ?

J’avais déjà entendu parlé de lui vers 1986. C’est le saxophoniste du groupe que je venais de quitter (Ronald Shannon Jackson) qui m’a dit qu’il y avait un nouveau guitariste et que je devais venir écouter ça. « This guy is a beast ! » me disait-il. En effet, je suis allé l’écouter et c’était… spécial. On a un peu parlé. Je n’ai pas eu l’occasion de le voir souvent à l’époque car il tournait beaucoup et moi aussi, un peu partout aux States et ailleurs. Mais quand on se voyait on parlait de musique et de plein d’autres choses, simples et profondes. On s’échangeait nos disques et on se disait qu’on avait envie de travailler ensemble. Mais cela n’a pu se faire qu’en 2002… A Paris, au festival Sons d’Hiver, dans le groupe News From The Jungle de Michael Bland. Avec Jef, la musique de Michael décollait véritablement. C’était wow ! Mais lorsque Jef a joué « Take The Coltrane » en 7, ça m’a scié !

Pourquoi Jef Lee Johnson n’a-t-il pas eu cette reconnaissance du grand public ? Il était pourtant très admiré des musiciens…

Les guitaristes exceptionnels se comptent sur les doigts des mains. Mais les choses que Jef jouait étaient différentes. Son jeu était beaucoup plus personnel, intimement personnel. Il y avait chez lui un feu intérieur, un point de vue artistique unique et très intéressant. De plus, il chantait vraiment bien. Et différemment. Il « était » vraiment sa musique. Ce n’était jamais « cheezy », il n’était pas dans la démonstration. Il ne cherchait pas à plaire ou à faire des choses « faciles » ou déjà faites… il faisait des choses vraies.

C’est pour mettre en lumière ces qualités musicales et humaines, que vous avez décidé de faire ce disque « Rainbow Shadow » ?

Je pense que Jef n’a jamais eu la « récompense » qu’il méritait. Plein de gens ne se rendent pas compte que sur les tubes qu’ils ont aimé, de George Duke à Aretha Franklin, Jef était là. S’il n’avait pas était là cela n’aurait pas sonné pareil. Mais il ne voulait pas être dans « le système ». C’était un type différent. Il voulait garder la brillance en lui. Après que sa femme Trisha décède en 2001, il n’a plus jamais retrouvé l’amour et il a lâché, petit à petit. C’est à ce moment que je me suis rapproché encore plus de lui et de sa famille. Nous avions des choses en commun à nous raconter, ma première femme est morte en 1997 et, comme il le disait, nous faisions partie du Dead Wives Club.

Nous parlions souvent, mais avec peu de mots… Et nous avons plongé dans la musique. Beaucoup de choses peuvent être dites et transmises par la musique. Et, maintenant, je veux continuer à parler avec lui. J’écoute et j’aime les morceaux qu’il a écrits. Quand je joue, j’entends Jef me dire : « Essaie ça. C’est pas mal, mais tu peux faire mieux, plus vrai ». Il m’oblige à faire des choses d’une autre façon, à chercher la vérité.

Le chant, par exemple, était difficile pour moi. Chanter moi-même, je n’y croyais pas. Et là, tout à coup, j’ai senti que je devais le faire ! Et j’entends sa voix me dire « Go ahead man, go ahead, do it ». Alors, j’ai sauté le pas et ça marche. Cela m’a obligé à aller vers d’autres styles, à changer de mode. Cela m’enrichit chaque jour. Et puis, être leader d’un band et chanter, c’est une aventure. Etre leader, c’est être devant et être regardé par tout le monde. Jef m'a aidé, il est toujours resté vrai et humble, c’est le gars le plus humble que j’ai jamais rencontré. Et c’est le genre de musiciens que j’espère être, ou devenir. Il jouait pour la musique, pour le meilleur de la musique. Pas plus, pas moins. Sans jamais faire de démonstrations.

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Comment avez-vous sélectionné et choisi les morceaux ? Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ?

Ça n’a pas été simple. Il y a d’abord eu « Reckless Eyballin’ », que je voulais déjà jouer avec lui lorsqu’il était dans mon trio. Mais lui ne voulait pas, il voulait jouer autre chose. Pour cette raison, j’ai voulu absolument le jouer ici. Grazz (DJ Grazzhoppa) m’a poussé aussi à le faire. On avait des sampling de ce que Jef jouait, et on a tourné autour de ça. Pour « Black Sand », je voulais savoir ce qu’il avait vraiment vu et vécu là-bas. Pour comprendre et jouer ça, je devais voir ce qu’il avait vu. J’ai du checker ça à Hawaii. En ce qui concerne « As Free », c’est à nouveau Grazz qui a fait resurgir le morceau et les lignes sur lesquelles nous avons construit le morceau. J’ai choisi aussi ces titres car, en définitive, je les aime et ils me rappellent des moments forts. Comme « Finding » ou surtout « Move/Shannon », que l’on avait joué à Paris. Et puis, Frederic Goaty, de Jazzman Magazine, m’a aussi poussé à l’enregistrer, car c’est un morceau qu’on jouait souvent avec Jef. C’était emblématique. J’étais obligé ! Quant à « Living », je voulais le chanter, mais c’était beaucoup plus difficile que je ne le pensais. J’ai demandé à Lili Añel, une amie proche de Jef et de moi, qui vient de Philadelphie et qui avait été très affectée, elle aussi, par la disparition de Jef. Elle voulait aussi s’impliquer dans le projet. C’est un peu comme cela que j’ai voulu inviter d’autres musiciens et amis sur le disque.

Comment avez-vous travaillé ? Ensemble, en groupe ou à distance ? Quel était le travail préparatoire, les arrangements ?

Nous avons eu la chance de répéter et travailler en studio, avec Marvin Sewell, le guitariste que Jef vénérait, Patrick Dorcéan et DJ Grazzhoppa, à Vannes, chez Alex Tassel. On a pu faire quelques gigs aussi. Nous avions 4 ou 5 jours pour enregistrer. J’étais bien préparé. Trop bien peut-être. Tout était réglé. A la fin, on était prêt à mixer. Mais la petite voix de Jef a raisonné en moi : « Ce n’est pas fait. Attend. Essaye d’autres choses, surprend-toi ». Alors on a tout arrêté, j’ai pris du recul et quelques semaines de vacances. Il fallait que je m’éloigne des émotions et que je décompresse. Puis, la petite voix est revenue. Il était temps de s’y remettre. J’ai réécouté les bandes. Et la petite voix me disait « Je ne t’entends pas. Où est tu ? C’est bien, c’est sympa, mais toi, où es-tu ? » J’ai réécouté les enregistrements de Jef, au casque. Et je me suis souvenu de la façon dont on avait enregistré l'album Freedom avec Jef et Gene Lake.

Jef est un peintre. Il peint la musique. Si tu écoutes bien, si tu fermes les yeux, tu peux voir les mouvements de sa guitare. Il y avait cette magie sur Freedom. Et j’ai voulu capturer ces moments à nouveau. Alors, avec Pat, on a joué et rejoué les morceaux sur les sampling de Jef. Encore et encore. C’était une manière old school d’enregistrer. Il fallait que je bouge avec lui, avec Jef. Et pour le mix avec Patrice Hardy, c’était pareil. C’était très travaillé aussi. C’est alors que j’ai envoyé les tapes à mes invités. J’ai compris que j’avais besoin de mes amis commun à Jef et moi, Chico Huff, Yohannes Tona, Wallace Roney, Dana Leong, Jacques Schwarz-Bart, Lili Añel, Jonathan Crayford… Je leur ai demandé de jouer avec leur cœur de penser à dire quelque chose à Jef plutôt que d’essayer de « penser musique ». Ils m’ont envoyé les takes. Cela m’a permis d’avancer encore. Et j’ai encore rejoué quelques lignes de basses après. Je n’avais jamais fait ça. C’était très inspirant. Et le dernier morceau, « For You Jef » est particulier. C’est une sorte de thérapie. Stefany, ma femme, avait écrit des paroles pour remercier Jef, son esprit et son humanité. On a mis tout cela sur des musiques de Jef, avec quelques lignes de basse. Et j’ai tout donné à Grazz. Il a coupé, édité, demandé à sa femme, la superbe chanteuse Monique Harcum, de chanter ces paroles. C’était chaleureux et vrai.

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Maintenant tu te sens mieux après cette « thérapie » ?

Oui, maintenant, c’est autre chose. C’est un sentiment doux amer. Mais je ne dois pas revenir en arrière, ne pas être déçu ou désappointé. C’est une conversation que j’ai eue avec Jef. Il fallait que je lui parle encore. Maintenant, il faut que je lâche, que les gens entendent ça, qu’ils entendent ce que je dis de Jef ou comprennent qui il était. Je dois garder son esprit et aller de l’avant, proposer de nouvelles choses. Comme Jef l’aurait fait. Et je suis excité par ce travail presque « extra musical ». Ce disque est mon bébé, j’ai envie qu’il vive sa vie, qu’il aille voir ailleurs, avec cette petite angoisse de ne pas savoir ce qu’il pourrait lui arriver. Et puis, c’était aussi un travail de groupe. Le groupe est important et je le remarque de plus en plus. Il y a des individualités, qu’il faut préserver, mais nous devons tous être à la même page. On doit être cool envers chacun. Il ne doit pas y avoir de guerre interne.

Tu n’avais jamais ressenti cela avec d’autres groupes ?

La « guerre interne », oui, bien sûr. C’est une énergie de colère et ce n’est pas bon. Il faut une énergie positive. Comme lorsque je jouais avec Steve Coleman à l’époque. On parlait et on se motivait entre chaque gig. L’énergie du groupe était là et on avait envie de jouer ensemble, pour la musique. Dans certains groupes, certains jouent l’intimidation et ça met une très mauvaise ambiance dans le band. On oublie les rapports humains, on ne pardonne rien. Certains te font sentir que tu dois te jeter au feu pour eux, mais ils ne te jetteront jamais un seau d’eau froide ensuite. Ce genre de groupe existe et il vaut mieux s’en éloigner. Avec Jef, c’était totalement différent. C’était un leader loyal. Il fallait vraiment faire quelque chose de très négatif et stupide pour se faire virer. Ce sont des choses que j’ai apprises avec Jef. Et ce band est une sorte de continuation de Music Of the Phase, le groupe avec Jef, Pat et Grazz. On a tous appris de Jef. C’est un héritage.

Quel est l’avenir de Rainbow Shadow ?

On va voir maintenant où cela va nous mener. Nous avons déjà en tête d’autres morceaux, car Jef a écrit beaucoup de belles choses. On ne peut pas les laisser là. Mais avant ça, nous avons quelques belles dates en septembre en Belgique et en Europe. De Singer à Rijkevorsel, à Aix, à Paris au New Morning, au Marni à Bruxelles, en Autriche, Suisse, Pologne…

Puis, on va essayer d’amener le projet au Japon. Au States aussi, à New York mais aussi à Philadelphie, là où Jef est né. Tout ça c’est surtout pour la musique et à la mémoire de Jef. Ce n’est pas une question de business. Je ne veux pas faire de l’argent sur son dos. Je veux partager de l’amour. C’est plus amusant. Les gens doivent comprendre le propos. Il faut rester affamé pour jouer cette musique. Pour jouer toutes les musiques. Il faut avoir envie, avoir faim. On en parlait encore avec James Blood Hulmer à Paris. Il disait qu’il ne comprenait pas toujours le business. Que fait-on quand on joue ? Pour quelle raison on joue ? Quel est le sens de la musique que l’on joue ? Voilà les questions qu’il faut se poser. A quoi ça sert si l’on ne sauve pas une âme ? Il faut toucher les gens à l’âme. Les gens ont besoin de ça. Je me rappelle, après des concerts avec Steve Colman, le nombre de personnes qui venaient lui dire que sa musique avait changé leur vie. Wow !

On a pensé aussi, à un moment, à reformer The Five Elements avec Steve Coleman. On se disait que cela pouvait être amusant. Steve nous a dit qu’il aimerait à nouveau jouer avec nous, mais qu’il fallait que ce soit nouveau, différent, intéressant. Nous sommes, pour l’instant dans un no man’s land, nous sommes trop vieux pour être des « Young Lions », et trop jeunes pour être des légendes ! Donc, il faut trouver son chemin à travers cela et ne pas avoir peur. Il ne faut pas ruiner son développement personnel en faisant une « réunion ». Et c’est la même réflexion que nous avons eue avec Roy Hargrove et son RH Factor. Laissons ça pour le moment. Nous avons beaucoup mieux à faire.

 

 

A+

 

 

 

 

26/08/2015

Playlist 02 - rentrée 2015 - Selection

Une playlist (et quelques mots) pour une rentrée réussie.

Voici une petite sélection des albums écoutés ces derniers temps.

 

 

Shades Of Blue de Harmen Fraanje (p), Brice Soniano (cb) et Toma Gouband (dm). C’est une certaine plénitude qui émane de cet album. Et en même temps, on y ressent parfois le tourment, le questionnement. Le piano de Harmen Fraanje semble hésiter avant de lâcher les indices d’une piste mélodique à découvrir. La contrebasse et la batterie battent la chamade. Les moments sont suspendus. Superbe album.

God At The Casino de Manu Hermia (saxes), Valentin Ceccaldi (violoncelle), Sylvain Darrifourcq (dm). Brûlant comme un alcool fort ! Un violoncelle qui ne se laisse pas faire, un sax parfois fou, un soupçon d’électro et un drumming hors normes. Et de l’humour dans une musique tantôt furieuse et abstraite, tantôt extatique.

Drop Your Plans de Bambi Pang Pang. Avec Andrew Cyrille aux drums, on pouvait s’attendre à un free jazz explosif. Il n’en est rien. Impros et compos se mêlent dans une étonnante douceur. Tout est pesé, soupesé… Et tout respire. La musique et les silences circulent entre Seppe Gebruers (p), Laurens Smet (cb) et Viktor Perdieus (as). Magnifique de bout en bout.

Cécile McLorin Salvant maîtrise avec une élégance rare la tradition du jazz vocal. Digne héritière de Sarah Vaughan, son dernier album (For One To Love) est un véritable bijou.

Revenons dans le puissant. Alive, de Gratitude Trio (Jereon Van Herzeele (ts), Louis Favre (dm) et Alfred Vilayleck (eb) ). Avec eux, on démarre là où Coltrane s’était arrêté. De la fougue, de la maitrise, de l’adrénaline et des sentiments. Des impros inspirées, une écoute parfaite et des dialogues forts. Un must.

A mi-chemin entre Miles électrique et le soul funk, la trompettiste américaine Ingrid Jensen, épaulée par Jason Miles et une pléiade de musiciens (Gene Lake, Cyro Baptista, James Genus, Jerry Brooks et autres) évoquent l’esprit du Prince des Ténèbres. Si ce n’est pas terriblement surprenant, c’est, en tout cas, extrêmement juste. Un délice.

Et Heptatomic de Eve Beuvens, bien sûr. La pianiste avait fait sensation lors du Gaume Jazz en 2013 avec sa carte blanche qui s’est transformée en véritable groupe. Les références ne manquent pas : Basie, Ornette, Mingus, Tristano et sans doute la musique européenne aussi. Mais tout ça est explosé par Laurent Blondiau, Manolo Cabras, Grégoire Tirtiaux et les autres. Formidable réussite.

Et puis, ce qui ne se trouve pas sur le lecteur mais qui vaut la peine d’être entendu :

Babelouze de Michel Massot et sa bande. Pavane de l’âne fou. Une fanfare blues et funky (genre brass), teintée de rythmes africains et pleine de bonne humeur. Euphonium, trombone, sousaphone, percus en tous genres, mais aussi des voix d’ensemble, semblent déambuler dans une ville imaginaire pour y faire la fête. Et ça marche !

 

Ner6ens from Erik Bogaerts on Vimeo.

 

Lampke de LIop. Ambiance électro acoustique. Mélanges de bruits, de sons et de musique. Une sorte de voyage dans un univers fantasmé, amniotique, plutôt tendre et rêveur. Aux commandes, Jens Bouttery (dm), Benjamin Sauzereau (eg) et Erik Bogaerts (ts). Une expérience improvisée, pleine de surprises et de douceurs. C’est différent, c’est étonnant, c’est envoûtant.

 

 

Et pour finir : Fabian Fiorini en solo. Superbe album, parfois sombre, plutôt introspectif, mais d’une grande liberté d’expression. Entre jazz et musique contemporaine, le piano sonne et résonne avec une profondeur inouïe. Un travail très personnel et remarquable.

A+

 

22/10/2012

Rudresh Mahanthappa - Samdhi - De Werf

Samdhi, le dernier album de Rudresh Mahanthappa, est le produit du travail que le saxophoniste a réalisé suite à l’obtention d’une bourse (Guggenheim) lui permettant d’approfondir et d'explorer plus encore la fusion entre le jazz, l’électro, le jazz-rock et la musique indienne bien entendu. S’il est dans la lignée des travaux antérieurs, Samdhi révèle donc une autre facette du travail de Mahanthappa. Et celle-ci n’en est pas moins intéressante.

Si le disque est en tout point remarquable, c’est surtout en live que la musique prend toute son ampleur. Le quartette – Rudresh Mahanthappa (as), David Gilmore (eg), Rich Brown (eb) et Gene Lake (dm) - est venu en faire la démonstration à Bruges (De Werf) ce vendredi 19 octobre.

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À partir d’une boucle en forme de valse lancinante et légèrement surannée, lancée à partir de son laptop, Rudresh Mahanthappa, le son âpre et pincé, dessine des vagues ondulantes et charmeuses.

Et soudain, ça claque !

Gene Lake (dm) formidable de puissance sèche, lâche les coups. Il redouble de fureur. Tout s’emballe en une explosion instantanée. Mahanthappa file alors à cent à l’heure et propulse David Gilmore vers des solos virtuoses. Le phrasé est rock, les riffs s’intègrent aux accords plus complexes, des accents parfois funky, parfois bluesy, s’échappent et des essences indiennes viennent parfumer le tout. Le quartette montre toute sa puissance dans un magma de notes – toutes bien dessinées – qui déferlent à toute vitesse. «Killer» porte bien son nom. On se dit que l'on suit l’itinéraire du disque, mais bien vite tout se mélange.

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Coup de génie ! Mahantappa enregistre quelques accords sur son Mac que celui-ci lui renvoie (en mode aléatoire) sous formes d’harmonies redessinées et transformées, comme passées par le prisme d’un kaléidoscope. La machine coupe les sons, diffère les intervalles, mélange les silences. Elle semble improviser et oblige l’altiste à la comprendre et à dialoguer avec elle. Et Mahanthappa prend un malin plaisir à rebondir et à inventer sur ces bribes de musique parfois chaotiques.

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La polyrythmie bat son plein. Les lignes s’entrecroisent, courent, ralentissent, sautent et s’arrêtent pour mieux repartir. À pleine vitesse ! C’est plein de fluidité et d’aisance dans des dialogues aussi lumineux qu’insensés. On pense parfois aux travaux d’Aka Moon ou à ceux de Steve Coleman… mais il y a toujours la «Rudresh touch» ! Inimitable !

David Gilmore, lui aussi, s’amuse le temps d’une longue intro, à s’auto-sampler. Redoutable virtuose, d’une efficacité incroyable, il enchaîne les phrases et construit, couche par couche, une histoire riche en rebondissements. On le sent toujours prêt à pousser plus loin les limites. Par la suite, ses échanges avec Rich Brown - qui groove solide sur sa basse électrique à six cordes - et Rudresh Mahanthappa sont jouissifs. Les musiciens sont extrêmement complices. On voit dans leurs yeux la brillance, l’étonnement, le rire. Ils se lancent des défis tout le temps, jouent les questions-réponses. Ils s’amusent presque à se glisser des peaux de bananes sous les solos des uns et des autres. Tout le monde participe. Et Gene Lake n’est pas en reste, il double et redouble les tempos en usant de ses doubles pédales de grosse-caisse. Il distille un groove musclé, souple et virevoltant avec un timing inébranlable. La tension est permanente. Tout bouge tout le temps et rien ne faiblit jamais.

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La musique de Rudresh Mahantappa est incroyablement personnelle et tellement inventive ! Parfaitement balancée entre finesse lyrique (voire romantique) et puissance rythmique. C'est un mélange continu de cadences et d’harmonies venues des quatre coins du monde… et des cinq sens!

On passe en revue la plupart des titres de l’album («Ahhh», «Rune», «Richard’s Game» - avec intro époustouflante de Rich Brown – ou encore le jubilatoire «Breakfastlunchanddinner»!).

Chaque histoire est différente. Aucune ne se raconte jamais de la même façon. Les schémas narratifs sont chaque fois uniques. Et toujours passionnants.

Les deux sets passent à la vitesse d’un TGV qui ne s’arrête pas en gare. Deux heures intenses et pas une seule minute d’ennui.

Bref, un concert plein et dense comme on en rêve.


A+

26/09/2011

Saint Jazz Ten-Noode 2011

Comme chaque année à pareille époque, on a tendu le grand chapiteau blanc sur la place Saint-Josse pour le Saint-Jazz-Ten-Noode. Cette fois-ci, l’événement est sous-titré : « Aux frontières du jazz ». Dimitri Demannez et une belle bande de bénévoles se sont donc coupés en quatre pour nous offrir une affiche plutôt excitante.

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Le public est encore un peu disséminé, quand j’arrive samedi sur les coups de 17h.30. Une bonne partie cherche encore quelques perles rares à la bourse aux disques qui se tient à deux pas, tandis que d’autres écoutent sagement le quartette de Fabrizio Graceffa. Le guitariste, accompagné de Boris Schmidt (cb), Jean-Paul Estiévenart (tp) et Lionel Beuven (dm) nous propose de parcourir son disque « Stories » sorti l’année dernière chez Mogno. L’ambiance est à la plénitude, aux longues harmonies douceâtres, aux développements contemplatifs. Il y manque parfois un peu de surprises. Il faut dire que la finesse des arrangements et la subtilité de l’écriture de cette musique intimiste se perdent un peu sur cette grande scène. A revoir en club pour en profiter pleinement.

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Voices de Nicolas Kummert (ts, voc) fait à nouveau monter le niveau. Contrairement au dernier concert que j’ai vu (à Bruges), celui-ci est peut-être un peu plus tendre et doux. Bien sûr, il y a toujours cette spirale ascendante qui nous emmène vers un climax fiévreux (« Folon », introduit magistralement à la guitare par Hervé Samb) ou des moments endiablés (« Affaires de Famille »). Et puis, il y a toujours un Alexi Tuomarilla (p) éblouissant et une rythmique d’enfer (Lionel Beuvens (dm) et Axel Gilain (cb) en remplacement de Nicolas Thys). Du top niveau.

C’est le tremplin idéal pour faire connaissance avec les amis de Baba Sissoko : Stéphane Galland et Boris Tchango aux drums, Reggie Washington à la basse électrique, Alexandre Cavalière au violon et de nouveau Nicolas Kummert au ténor et Hervé Samb à la guitare.

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Avec deux batteurs, le ton est rapidement donné, ce sera festif (pouvait-on attendre autre chose de Baba Sissoko, d’ailleurs?). La place est maintenant totalement remplie et prête à danser. C’est parti pour une heure - et bien plus - d’énergie et de bonne humeur africaine. Baba fait parler son Tama et invite les autres musiciens à la conversation. Ça fuse dans tous les sens et chacun à droit à la parole. Hervé Samb est un des premier à plonger de plain-pied dans la transe. Avec une dextérité peu commune, le guitariste Sénégalais enflamme le chapiteau. Et puis, c’est une «battle» entre les deux batteurs, suivi d’un duel entre Baba et Stéphane Galland, puis entre Baba et Boris Tchango. Et la salle danse et se dandine de plus belle en reprenant en chœur les chants du griot. Que du bonheur !

Le temps d’aller saluer et féliciter ce petit monde et je me dirige vers le Botanique pour les deux derniers concerts à l’Orangerie.

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Belle découverte que celle du trio R&J. Clive Govinden (eb), Jerry Leonide (keyb) et Boris Tcahngo (dm) déballent un jazz qui rappelle parfois la fusion des années ’70 ou la musique de Mario Canonge. Après quelques morceaux sans trop de surprise, la température monte soudainement. Le trio injecte encore un peu plus de funk et de R&B. Yvan Bertrem en profite pour monter sur scène et entame une danse dont il a le secret. Mais bien vite, le service de sécurité (qui n’a rien compris à ce qui se passait) empoigne le danseur et le ramène dans le public. Heureusement, tout cela n’altèrera pas la bonne humeur ambiante. Hervé Samb, décidément partout ce soir, sera invité (sans se faire jeter par le service d’ordre, cette fois) à partager la scène. Brûlant !

Tout cela est parfait pour préparer le terrain au feu d’artifice final : Reggie Washington (eb), Gene Lake (dm) et Jef Lee Johnson (g).

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Nos trois hommes arrivent sur scène avec décontraction et simplicité. «First gig in my hometown», lâche Reggie. Ça en dit long sur son rapport avec sa ville d’adoption. Il y a quelque temps, il en témoignait dans So Jazz, sans aigreur, mais avec juste avec une petite pointe d’incompréhension. Mais ce n’est pas pour ça qu’il va rouler des mécaniques ce soir. Reggie est heureux d’être sur scène et de faire de la musique avec ses potes. Et c’est un vrai concert où le public et les musiciens apprennent à se connaître. Et c’est la musique qui les réunit. C’est blues. Du blues mâtiné de funk sensuel et de soul pure.

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Reggie déroule des lignes de basse avec une fluidité déconcertante. Elles se mêlent aux mélodies imprévisibles d’un Jef Lee Johnson, affalé dans son fauteuil. Gene Lake fait claquer ses drums. C’est sec et fin, vif et malin. Le mélange est détonnant et le trio fait monter la tension sans aucun artifice. Il nous prend par la main et nous emmène plus haut, toujours plus haut. Du grand art. Jef Lee Johnson joue à la limite du larsen avec finesse. Il raconte des histoires insensées avec ses doigts… et puis il chante, de cette voix grasse et fatiguée. L’alchimie entre ces trois artistes est unique. Avec eux, on passe par toutes les émotions. Absolument captivant.

Il paraît qu’un album est en préparation… Ça promet, ça promet…

Les saints du jazz étaient avec nous ce week-end.

A+