05/09/2017

Belgian Jazz Meeting 2017

Tous les deux ans, le Belgian Jazz Meeting permet aux organisateurs, programmateurs et journalistes internationaux de faire connaissance avec une belle sélection d’artistes belges. Douze, en l’occurrence. Ces derniers ont trente minutes pour convaincre. Une belle opportunité à saisir, même si l’exercice n’est pas simple.

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L’édition 2017 se déroulait ce premier week-end de septembre à Bruxelles, au Théâtre Marni et à Flagey. L’organisation était parfaite, pro, simple et décontractée, bien dans l’esprit du petit monde du jazz belge.

Tout a donc commencé le vendredi soir avec le concert de Lorenzo Di Maio.

Fidèle à mes (mauvaises) habitudes, indépendantes de ma (bonne) volonté, j’arrive juste trop tard pour assister à sa prestation. Bien que je connaisse assez bien Lorenzo et son groupe pour avoir assister à nombre de ses concerts, j’aurais bien aimé le voir et l’écouter dans les conditions un peu particulières de ces showcase. Tant pis pour moi.

C’est alors au tour de Jozef Dumoulin de se présenter en solo. Devant son Fender Rhodes, ses dizaines de pédales d’effets et autres gadgets électroniques, le grand claviériste propose un set assez… radical. Bruitiste, avant-gardiste, chaotique, presque abstrait, voire… hermétique. Avec tout le respect que j’ai pour Jozef et sa créativité débordante, qui d’habitude me transporte, j’avoue être passé totalement à côté de ce concert… Je n’ai jamais compris où il voulait nous emmener. Et pourtant, je suis loin d’être réfractaire à sa musique, bien au contraire. Une autre fois peut-etre ?

Après une coutre pause, c’est Drifter (emmené par Nicolas Kummert, Alexi Tuomarila, Teun Verbruggen et Axel Gilain) qui propose une musique bien plus accessible, à la fois lyrique, tendue et finement arrangée. Drifter mélange avec beaucoup de sensibilité et d’à-propos des groove africains, de la folk, de la pop, de l’ambiant ou de la chanson (ce sera d’ailleurs la seule occasion, durant tout ce meeting, d’entendre du chant...). La musique est généreuse, pleines de couleurs différentes, d’interactions entre les musiciens. Ceux-ci s’amusent, prennent du plaisir et, emportés par leur élan, dépassent un peu le temps qui leur été imparti… On ne leur en voudra pas car on s’est plutôt bien amusé. Ce groupe continue à prendre de l’épaisseur et l’ensemble est très convaincant.

C’est donc avec un peu de retard sur l’horaire que le trio de Mattias De Craene clôt la première journée. Avec deux batteurs (Simon Segers et Lennert Jacobs), le saxophoniste propose une musique de transe, presque tribale, très puissante. Tout comme le son - poussé au maximum et à la limite de la stridence (surtout que le saxophoniste use aussi d’effets électro) qui gâche un peu l’érotisme brut que pourrait provoquer cette musique - l’intensité monte rapidement. Et elle y reste. L’ensemble est assez brutal et agressif et manque sans doute parfois d'un peu de subtilité. Mais cela doit sans doute être très efficace sur une scène de festival... pas nécessairement jazz.

Le samedi matin, c’est à Flagey que l’on avait rendez-vous.
D’abord avec Linus, le duo formé par le guitariste Ruben Machtelinckx et le saxophoniste Thomas Jillings. Voilà qui est parfait pour débuter la journée en douceur car ici, tout est fragilité. Les mélodies se construisent par fines couches harmoniques, magnifiquement brodées. La musique, méditative et contemplative, est pleine de reliefs et se nourrit de blues, de musique médiévale, de musique sacrée. Les musiciens sont complices, restent attentifs l’un à l’autre et donnent vraiment de l’âme à ces compositions diaphanes. Très, très beau moment.

Avec Antoine Pierre Urbex, on retrouve le groove, les surprises rythmiques, les variations d’intensités. Et une véritable fluidité dans l’exécution. L’énergie est canalisée, maîtrisée. L’adrénaline monte au fur et à mesure. Le set est extrêmement bien construit. Les interventions de Jean-Paul Estiévenart (tp) sont toujours brillantes, de même que celles de Fabian Fiorini (aussi incisif que décisif), sans oublier celles de Bert Cools à la guitare électrique. La complémentarité des deux saxophonistes (Toine Thys et Tom Bourgeois) est parfaite et le soutien de Felix Zurtrassen à la basse électrique est précis, solide, infaillible. Quant aux dialogues entre le batteur et Fred Malempré aux percus (qui ensoleille certains morceaux avec bonheur) ils sont d’une évidence même. Ajoutez à cela une pointe d’humour et d’impertinence et votre matinée est réussie.

Après un lunch très convivial et un brainstorming autour du prochain Jazz Forum, on se retrouve au Théâtre Marni pour se prendre sans aucun doute la plus belle claque du week-end !

Hermia, Ceccaldi, Darrifourcq, le trio infernal !

Mélangeant le jazz, la transe, le free, l’impro libre, les mesures composées… le trio nous a emmené très loin, très haut et très vite. Et, au vu de la réaction du public (une quasi standing ovation !!!), je crois pouvoir dire que nos trois musiciens ont marqué des points. C’était du plaisir à l’état pur. L’essence même du jazz. Des échanges, des surprises, de la complicité, des prises de risques et une envie terrible de raconter des histoires de façon originale, moderne, intuitive et intelligente. Jubilatoire !

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J’attendais beaucoup de Dans Dans pour ses mélanges entre pop et jazz, entre trip hop, ambiant et impros… Et je suis resté un peu sur ma faim. Le trio nous a servi un set quasiment rock (avec Bert Dockx en guitar hero) où tout était poussé à fond… quitte à oublier les variations, les tensions et les relâchements. On y a eu droit, un tout petit peu, avec la reprise du « The Sicilian Clan» d’Ennio Morricone

De jazz, il en était beaucoup plus question avec Animus Anima.

Ce sextette, composé de Nicolas Ankoudinoff (ts), Bart Maris (tp), Pascal Rousseau (tuba), Stephan Pougin (percus), Etienne Plumer (dm) et, pour l’occasion, l’excellent Gilles Coronado (eg), défend une musique assez ouverte, sophistiquée, nerveuse, parfois complexe. Et fraîche. Le plaisir est immédiat car tout est délivré avec énormément de souplesse et d'une pointe d’humour. Ici aussi, ça échange, ça ose, ça bouge. On laisse de l’espace pour des solos ou des duos. On retient, on pousse, on court, on marche, on rigole. Bref, on vit !

Pour refermer cette seconde journée, BRZZVLL avait joué la carte de la fête et de la danse, ce que ce collectif sait si bien faire. Cependant, ce soir, on a eu l’impression que cela tournait un peu en rond, sur des rythmes et des tempos quasi identiques. Et, dans ce cas-ci, on peut même se demander quel était l’intérêt d’avoir deux batteries si elles se contentent de jouer la même chose… Bref, par rapport à d’autres concerts de BRZZVLL que j’ai eu l’occasion d’entendre, celui-ci m’a un peu laissé perplexe.

J’attendais beaucoup aussi de Steiger ce dimanche matin. J’avais vu le groupe (Gilles Vandecaveye (p) Kobe Boon (cb) Simon Raman (dm)) il y a quelques années lors du Jazz Contest à Mechelen. S’il n’avait pas obtenu le premier prix cette fois-là, il était, pour ma part, parmi mes gros coups de cœur.

Mais… pourquoi ont-ils décidé de s’encombrer de gadgets électroniques et de « machines à faire du bruit » plutôt que de concentrer sur la musique, la construction d’histoires, de mélodies, d’interactions… Un peu comme ils l’ont fait en tout début de concert, avant de nous (me) perdre, et surtout lors du dernier et très court morceau de leur prestation. C’était inventif, sec, net, précis et autrement plus intéressant. Dommage. A revoir…

Quoi de mieux que Trio Grande pour terminer de manière festive, ces trois journées roboratives ? Ces trois Mousquetaires (c’est aussi le nom de leur dernier et excellent album) nous ont amusé, nous ont fait danser, nous ont surpris.

Mine de rien, cette musique, tellement évidente et immédiate quand on la reçoit, est complexe, riche et pleine de finesse. Elle exige des trois artistes une connivence extrême et une confiance de tous les instants. A partir de là, et avec un indéniable sens de la forme, Trio Grande peut s’amuser à revisiter le ragtime, la valse, la chansonnette, le blues avec un brio qui n’appartient qu’à lui.

Lors de cette édition du Belgian Jazz Meeting on remit également les prix Sabam Award décernés cette année à Felix Zurstrassen, dans la catégorie « jeunes musiciens », et à Manu Hermia, dans la catégorie « jazzmen confirmés ». Récompenses bien méritées.

On a déjà hâte de se retrouver dans deux ans pour une cinquième édition dans laquelle on aimerait voir peut-être un peu plus de femmes sur scène, mais aussi des chanteurs et chanteuses et, peut-être, un peu moins… de rock (?).

A+

 

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17/08/2016

Un dimanche au Gaume Jazz Festival

32e édition du magnifique et très convivial Gaume Jazz Festival. Cette année, en plus, c’est sous un soleil de plomb qu’il se déroule. Et sur le coup de quinze heures, ce dimanche, le grand parc semble encore un peu endormi.

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C’est dans la salle du centre culturel de Rossignol qu’il faut aller. Il n’y fait pas plus frais, mais c’est là que le trio de Jeremy Dumont présente la musique de son premier - et très bon - album Resurrection.

Très resserrés autour du leader, concentrés et bien décidés à jouer un jazz énergique et dense, Victor Foulon (cb) et Fabio Zamagni (dm) attaquent « On Green Dolphin Street » avec vigueur. Le trio enchaine aussitôt avec « Try » et « Resurrection ». Les interventions du pianiste sont fermes et décidées, la basse claque presque autant que ne résonnent les coups de fouets sur la batterie. Mais surtout, ça groove et ça trace. Et l'intensité ne faiblit pas sur « Matkot » et ses réminiscences klezmer qui laissent transparaitre pourtant une pointe de mélancolie. Et puis, une dernier composition, inédite, confirme la direction bien tranchée que semble prendre le trio : de l’énergie, du nerf et de l’adrénaline. Jeremy Dumont définit de plus en plus précisément le jazz qu’il veut défendre. Et nous, on est prêt à le suivre.

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De l’énergie, la musique de Jean-François Foliez et son Playground n’en manque pas non plus ! Sous le grand chapiteau, qui a fait le plein, le quartette semble ne pas vouloir s’embarrasser de fioritures. Pourtant, le jazz à Foliez est ciselé, plein de raffinements et de subtilités. Mais avec un Casimir Liberski au piano et un Xavier Rogé aux drums, tout est limpide ! Le drumming claquant s'allie superbement aux folies harmoniques et rythmiques du pianiste. Et tandis que Janos Bruneel fait vibrer les cordes de sa contrebasse, le clarinettiste virevolte avec agilité et souplesse au-dessus de ce magma en fusion. Il y a, chez ce dernier, quelque chose de l’extravagance du jazz italien à la Gianluigi Trovesi, parfois. Même dans les plages plus lentes et intimistes, on sent toujours un travail rythmique intense. « Platinium », « Groove #2 » et surtout « Germination » sont époustouflants ! Chacun propulse l’autre un peu plus haut pour le meilleur de la musique. Une bonne heure de jazz bien tassé, entre détente (ha, cette fausse valse qui s'emballe après l’intro en solo de Jonas Bruneel) et tension… Et quelle tension !

Impossible de rentrer dans la salle pour écouter le trio Steve Houben, Stephan Pougin et Johan Dupont. Une tentative, une deuxième… J’abandonne et me laisse tenter par quelques délicatesses dont la Gaume a le secret…

Retour sous le chapiteau, plein à craquer, pour écouter Aka Moon et son Scarlatti Book.

On a beau les voir et les revoir (sur ce projet ou sur d'autres) on est toujours surpris par la puissance mélodique et énergique de ces quatre énergumènes. Et on est toujours ravi de les voir prendre plaisir à jouer et inventer ensemble. Ici, en reprenant Scarlatti, ils ramènent le clavecin et les compositions baroques dans le présent. Sans jamais caricaturer l'une ou l'autre époque. Aka Moon joue avec l'intelligence et la sensibilité de chacun plutôt que sur l'air du temps et les effets de mode. C'est cela qui rend la musique à la fois accessible, prenante et jubilatoire. Même si elle est complexe. Mais on ne cherche plus à comprendre et on laisse faire les artistes. Fabian Fiorini, entre contemporain et classique, déroule un phrasé toujours percussif, Frabrizio Cassol et Michel Hatzigeorgiou rebondissent sur des dialogues irréels qui nous laissent sans voix. Quant au drumming de Stéphane Galland, qui ne peut s’empêcher de surprendre tout le monde y compris ses acolytes, il est unique. Et puis, Aka Moon est unique. Autant les contrastes rythmiques sont marqués, autant les harmonies sont affinées. C'est l'eau et c’est le feu. Et c’est toujours aussi fort !!

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En début de soirée, dans l'église du village, on profite enfin d’un peu de fraîcheur mais aussi de la musique apaisante du duo Lionel Loueke et Nicolas Kummert. La veille, en quartette avec Karl Jannuska et Nic Thys, le saxophoniste avait présenté l'évolution de son travail avec le guitariste béninois (la « première » avait eu lieu ici). Un disque est en préparation et devrait sortir en février. Pour l'instant les deux artistes sont face à un public attentif et silencieux. Quoi de mieux qu'une Gnossienne de Satie pour débuter ? La musique se laisse modeler par le chœur de l’édifice. Tout est souffle, alanguissement, recueillement. La guitare sonne avec respect, plénitude et retenue. Même un morceau de Salif Keita se murmure et danse sensuellement. Nicolas Kummert ne se contente pas de jouer du ténor, il chante aussi. Il aime ça et il le fait bien. Puis c’est Loueke qui chante une berceuse béninoise avant de reprendre le « Hallelujah » de Jeff Buckley de circonstance. Beau moment...

Retour dans la petite salle, comble à nouveau, et dans une chaleur étouffante. Cette fois-ci, j’arrive à me faufiler. Tree-Ho, le groupe d’Alain Pierre, a déjà entamé « Aaron & Allen » et « Piazza Armerina ». On peut dire que ça groove ! Et « Joyful Breath » file tout aussi vite, et en toute légèreté, sur la douze cordes du guitariste. Soutenu par une paire rythmique qui se connaît bien (Antoine Pierre aux drums et Felix Zurstrassen à la basse électrique) et qui ne cesse d'évoluer, Tree-Ho propose un jazz vif, mélodieux et résolument optimiste, même dans les morceaux plus intimistes. « Seeking Song » (ou « Sea King Song » ?), un inédit, est fait dans le même bois mais se termine ici en prog rock psyché irrésistible. On sent que le groupe a encore de belles choses à nous faire découvrir. Ça tombe bien, on ne demande que ça.

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Je n’aurais pas l’occasion d’aller écouter le concert d’Orchestra ViVo ! , dirigé par Garrett List, Johan Dupont, Emmanuel Baily, Manu Louis, Marine Horbaczewski… bref, par les 29 musiciens ! Dommage, j’aurais bien voulu entendre et voir l’évolution du nouveau projet, que j’avais eu l’occasion de voir en « première » lors de la résidence de l’Orchestre à La Marlagne (j’en avais parlé ici).

J’aurais voulu être en Gaume les autres jours aussi pour entendre, entre autres, Lorenzo Di Maio, le projet Terrasson, Bekkas, Belmondo ou encore Manu Louis, Pascal Schumacher ou l’étonnante chanteuse Veronika Harsca… Mais… je n’ai toujours pas le don d’ubiquité.

A+

Merci a ©Pierre Embise pour les images !

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13/02/2016

Aka Moon + Fabian Fiorini - Jazz Station

Samedi 6 février, la Jazz Station est hyper bondée. On y refuse même du monde. Il faut dire que Aka Moon est au programme pour deux soirs.

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Aka Moon, l'un des groupes européens les plus féconds, l'un des plus innovants, toujours surprenant, toujours à l'avant-scène de l'avant garde, toujours capable de se renouveler sans cesse, tout en continuant à «faire» du Aka Moon. C’est un courant à eux seuls. C’est ça, la marque des grands. C'est dire si on les regarde, si on les écoute, si on les envie

Deux jours de suite, la Jazz Station a donc fait le plein pour entendre le «Scarlatti Book» en live.

Tout en fluidité et ondulations, le premier morceau («Aka 99» – inspirée de la «Sonate K99» de Domenico Scarlatti, bien entendu) invite presque à la rêvasserie. Fabrizio Cassol échange avec Fabian Fiorini des arabesques flottantes, tandis que la basse de Michel Hatzigeorgiou répète à l’envi la mélodie. «Aka 466» est traité de façon plus incisive, plus violente presque. Fabian Fiorini virevolte au-dessus du magma bouillonnant imposé par Stéphane Galland. Le jeu du batteur est foisonnant, précis, intense. On est déjà presque soufflé. Mais ce n’est rien avec ce qui nous attend.

Domenico Scarlatti, revisité avec une telle élégance, une telle originalité et autant de puissance que de délicatesse, cela force vraiment le respect. Aka Moon évite tous les clichés et ne tombe dans aucun piège. Jamais le groupe ne se prête à la facilité ni à la «complexité pour la complexité». On comprend tout de suite que les quatre musiciens ont tout assimilé et tout digéré la musique, de l’écriture et de l’esprit de Scarlatti. Grâce à cela, ils peuvent se permettre toutes les digressions, les analogies, les contrepieds, les contrastes. Avec un esprit qui n'appartient qu'à lui, Aka Moon réinvente encore et encore le jazz, comme il le fait depuis plus de vingt ans, avec la même fraîcheur et la même force.

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«Aka 141» est plus tendu encore. Stéphane Galland emmène la bande dans des délires rythmiques insensés. Changements de tempos et polyrythmies sont poussés à l’extrême, mais contrôlés comme personne. On se délecte, on tape du pied, on secoue la tête. Et on se prend des claques

De son côté, Fabian Fiorini manie de façon exceptionnelle le langage classique et contemporain avec une aisance confondante. Les solos de Michel Hatzigeorgiou, sans longueurs mais intenses et précis, sont à tomber raide. Ses enchaînements d’accords, descendants ou montants (sur «Aka 175», notamment) sont exécutés sans faille, à la vitesse de l’éclair. Oui, ça balance et ça groove… et on ne se l'explique toujours pas. Jazz contemporain, musique lyrique, influences presque funky, des riffs rock, des pointes hispanisantes, tout se mélange et garde pourtant une unité incroyable.

«Aka 175», presque nocturne, laisse la part belle à Fabrizio Cassol. Le son pincé et le phrasé personnel du saxophoniste, est reconnaissable entre tous. Il serpente entre la partition, joue avec les tensions, les brefs silences, les accélérations soudaines. Faut-il encore parler de technique avec ces extraterrestres ? Tout est, «simplement», au service de la musique. Sans esbroufe. Et l’on reste pantois devant tant de virtuosité et devant cette complicité qui permet à chacun de prendre le lead. Le sax prend le contrôle, puis la basse, puis le piano ou la batterie. Qui aura le dernier mot ? Qui va emmener l’autre sur de nouvelles pistes ? Tout se mélange, tout se tisse et se retisse. Et que dire du final («Aka 492») lorsque Fiorini et Galland se font des «blagues», jouent à cache-cache, se tendent des pièges comme on tend des perches ? Ils se jouent des complexités pour en faire un feu d’artifice ! La claque, je vous dis.

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Le deuxième set est consacré à AlefBa et Aka Balkan Moon. La musique, basée cette fois sur celle du Moyen-Orient ou celle des Tziganes, est différente bien entendu. Mais, une fois encore, l'esprit Aka Moon est bien présent. La musique prend d’autres couleurs et est distribuée, ou articulée, différemment. On jongle avec d’autres modes et on plonge dans une autre époque et d’autres lieux. «Baba», «Dali» ou «Stésté» s’enchaînent. Avec ferveur et bonheur. Et on bouge tout autant.

Depuis des années les musiciens se lancent des défis et se poussent l'un et l'autre... Pour le plaisir. Pour trouver, encore et toujours, autre chose. Alors ils reprennent le thème à l'endroit, à l'envers, redoublent le tempo ou le décomposent soudainement. Ils en font ce qu'ils veulent. Puis, toujours pour le plaisir, ils ressortent et réinventent des thèmes plus anciens, extraits d’albums «Move» ou «In Real Time» (en collaboration avec Anne Teresa De Keersmaeker) et c’est une renaissance. Et c’est tout aussi bluffant.

Quelle science ! Quelle facilité ! Quel extraordinaire concert !

 

 

(Merci à Olivier Lestoquoit pour les images)

A+

 

 

26/08/2015

Playlist 02 - rentrée 2015 - Selection

Une playlist (et quelques mots) pour une rentrée réussie.

Voici une petite sélection des albums écoutés ces derniers temps.

 

 

Shades Of Blue de Harmen Fraanje (p), Brice Soniano (cb) et Toma Gouband (dm). C’est une certaine plénitude qui émane de cet album. Et en même temps, on y ressent parfois le tourment, le questionnement. Le piano de Harmen Fraanje semble hésiter avant de lâcher les indices d’une piste mélodique à découvrir. La contrebasse et la batterie battent la chamade. Les moments sont suspendus. Superbe album.

God At The Casino de Manu Hermia (saxes), Valentin Ceccaldi (violoncelle), Sylvain Darrifourcq (dm). Brûlant comme un alcool fort ! Un violoncelle qui ne se laisse pas faire, un sax parfois fou, un soupçon d’électro et un drumming hors normes. Et de l’humour dans une musique tantôt furieuse et abstraite, tantôt extatique.

Drop Your Plans de Bambi Pang Pang. Avec Andrew Cyrille aux drums, on pouvait s’attendre à un free jazz explosif. Il n’en est rien. Impros et compos se mêlent dans une étonnante douceur. Tout est pesé, soupesé… Et tout respire. La musique et les silences circulent entre Seppe Gebruers (p), Laurens Smet (cb) et Viktor Perdieus (as). Magnifique de bout en bout.

Cécile McLorin Salvant maîtrise avec une élégance rare la tradition du jazz vocal. Digne héritière de Sarah Vaughan, son dernier album (For One To Love) est un véritable bijou.

Revenons dans le puissant. Alive, de Gratitude Trio (Jereon Van Herzeele (ts), Louis Favre (dm) et Alfred Vilayleck (eb) ). Avec eux, on démarre là où Coltrane s’était arrêté. De la fougue, de la maitrise, de l’adrénaline et des sentiments. Des impros inspirées, une écoute parfaite et des dialogues forts. Un must.

A mi-chemin entre Miles électrique et le soul funk, la trompettiste américaine Ingrid Jensen, épaulée par Jason Miles et une pléiade de musiciens (Gene Lake, Cyro Baptista, James Genus, Jerry Brooks et autres) évoquent l’esprit du Prince des Ténèbres. Si ce n’est pas terriblement surprenant, c’est, en tout cas, extrêmement juste. Un délice.

Et Heptatomic de Eve Beuvens, bien sûr. La pianiste avait fait sensation lors du Gaume Jazz en 2013 avec sa carte blanche qui s’est transformée en véritable groupe. Les références ne manquent pas : Basie, Ornette, Mingus, Tristano et sans doute la musique européenne aussi. Mais tout ça est explosé par Laurent Blondiau, Manolo Cabras, Grégoire Tirtiaux et les autres. Formidable réussite.

Et puis, ce qui ne se trouve pas sur le lecteur mais qui vaut la peine d’être entendu :

Babelouze de Michel Massot et sa bande. Pavane de l’âne fou. Une fanfare blues et funky (genre brass), teintée de rythmes africains et pleine de bonne humeur. Euphonium, trombone, sousaphone, percus en tous genres, mais aussi des voix d’ensemble, semblent déambuler dans une ville imaginaire pour y faire la fête. Et ça marche !

 

Ner6ens from Erik Bogaerts on Vimeo.

 

Lampke de LIop. Ambiance électro acoustique. Mélanges de bruits, de sons et de musique. Une sorte de voyage dans un univers fantasmé, amniotique, plutôt tendre et rêveur. Aux commandes, Jens Bouttery (dm), Benjamin Sauzereau (eg) et Erik Bogaerts (ts). Une expérience improvisée, pleine de surprises et de douceurs. C’est différent, c’est étonnant, c’est envoûtant.

 

 

Et pour finir : Fabian Fiorini en solo. Superbe album, parfois sombre, plutôt introspectif, mais d’une grande liberté d’expression. Entre jazz et musique contemporaine, le piano sonne et résonne avec une profondeur inouïe. Un travail très personnel et remarquable.

A+

 

16/08/2015

Jazz Middelheim 2015 - Part 1

Il paraît que les orages n'ont pas épargné les premiers concerts du Jazz Middelheim 2015. C'était jeudi et, sur scène, il y avait Eric Legnini, le BJO et Darcy James Argue ou encore TaxiWars.

Mais je n'y étais pas.

Pour moi, cela a commencé vendredi, sous un soleil un peu timide et sur une herbe encore humide. Le pianiste Jason Moran (artiste en résidence cette année), avec Mary Halvorson (eg) et Ron Miles (tp) jouent les dernières notes de leur concert. Il y a du monde.

A 19h précises, sous la tente du Club Stage : Jereon Van Herzeele développe de longues phrases sinueuses, un peu âcres, tandis que Fabian Fiorini plaque avec furie les accords. Le jeu de ce dernier est impressionnant de force et de puissance. Il fait résonner les marteaux sur les cordes de son piano avec vivacité et précision. Son jeu oscille entre un free jazz (sur un thème de Coltrane) et musique contemporaine (sur « Litanie A La Vierge », par exemple, extrait de son dernier et excellent album solo : De Papillons Noirs). Van Herzeele, quant à lui, alterne sax ténor et soprano. Tour à tour grave, rauque et hurlant, pour ensuite se faire plus aérien, avec ce son un peu pincé qui rappelle une certaine musique orientale. Les deux hommes s’entendent à merveille, l’expérience est forte et la performance exceptionnelle. Cela ne pouvait pas mieux commencer !

Retour sous la tente principale, noire de monde.

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Afin de bien se remémorer les incidents d'Attica et de resituer le propos de son Attica Blues Big Band, la voix d'Archie Shepp - invisible sur scène - déclame un long texte fort et puissant, sur l’oppression, la répression, l’injustice, la prison....

Puis les musiciens entrent en scène, suivi du maître. On les sent tous très investi dans le projet. « Quiet Dawn » (Marion Rampal, impeccable au chant et Jean-Philippe Scali, impressionnant au sax baryton), « Blues For Brother George Jackson » (Pierre Durand à la guitare), mais aussi « The Cry Of My People » (Olivier Miconi à la trompette, François Théberge au sax), « Mama Too Tight » (les trombones de Seb Llado, Romain Morello et autres), et puis « Déjà Vu » (Archie Shepp et Cecile McLorin Salvant au chant en duo), ou encore « Come Sunday »... Du très haut niveau !

Le band est fantastique et l’émotion est intacte. Ça sonne avec la même spontanéité et la même véracité, plus de 40 ans après sa création. Sous son chapeau blanc, les grands yeux fatigués, Archie Shepp mâchonne son sax et le fait parler avec ferveur... On sent toujours en lui le feu sacré qui brûle. L'envie et le besoin de continuer le combat, de ne pas laisser s'éteindre la rage. Grand moment !

De rage, il en est question encore avec Gratitude Trio. Jereon Van Herzeele accompagne, cette fois-ci, Alfred Vilayleck (eb) et le batteur et leader Louis Favre. L'impro libre, puissante et sans concession, est au centre des débats. Dans un flux continu, les trois musiciens pousse au plus loin les limites de leur musique. Risquant l’implosion. Mais Gratitude Trio est très solide. Et ça tient ! Une ligne directrice, basée sur le rythme et les pulsations, agit comme une lame de fond et permet toutes le libertés. Alors, le trio charge jusqu'à la transe. Et c'est impressionnant ! Gratitude Trio vient de publier son second album (« Alive » chez el Negocito Records) que je vous recommande vivement car c’est sans doute l'un des meilleurs albums que j’ai entendu ces derniers mois.

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Les premières notes de « A Love Supreme » résonnent déjà sur la grande scène. On y retrouve Joe Lovano et Chris Potter, ténors parmi les ténors, entourés de Jonathan Blake (dm), de Lauwrence Fields (p) et de l’immense Cecil McBee (cb).

Sax Supreme, c’est le nom du projet, rend hommage, comme on le devine, à John Coltrane (dont l’esprit semble flotter partout ce soir au Middelheim). Le thème emblématique du grand John est idéal pour donner libre cours aux impros croisées des deux saxophonistes. Il faut oser s’attaquer à un tel monument de la musique et pouvoir le renouveler sans le détériorer. Heureusement, le résultat va au-delà des attentes. On s’élève. Encore et encore. Et on ne touche plus le sol lors du final, en solo, de Cecil McBee ! Fantastique. Et ce n’est qu’un début.

Lawrence Fields impressionne dans un jeu magnifique d'angulosité et de déstructuration, et Jonathan Blake, derrière sa batterie à la configuration bien personnelle (les cymbales abaissées au maximum près des fûts), donne toute la puissance et la réserve nécessaires aux compositions de Coltrane. Une ballade calme un peu le jeu mais, très vite, la transe reprend le dessus. Chris Potter s'enflamme, ses prises de paroles sont longues et intenses, puis Joe Lovano enchaîne dans un jeu plus découpé. Les deux saxes rivalisent d'idées pour chaque fois trouver de nouveaux chemins. Et Cecil McBee solide et imperturbable n’en est pas moins aventureux.

En rappel, et en cadeau, le quintette balance un « Mister P.C. » du feu de dieu !

Le nombreux public applaudit et en redemande encore, prouvant à raison l’utilité d’un festival de jazz tel que celui du Middelheim.

(Merci à Bruno Bollaert pour les photos).

A+

 

10/05/2015

MikMâäk au Théâtre Marni

MikMâäk, c'est la grande formation de Mâäk, qui fait la part belle aux souffleurs. On y retrouve en effet pas moins de trois trompettistes (Laurent Blondiau, Jean-Paul Estiévenart, Timothé Quost – en remplacement de Bart Maris), autant de trombonistes et tubistes (Geoffroy De Masure, Michel Massot, Niels Van Heertum, Pascal Rousseau), de flûtistes et clarinettistes (Quentin Menfroy, Yann Lecollaire, Pierre Bernard) mais aussi des saxophonistes (Jereon Van Herzeele, Guillaume Orti, Grégoire Titiaux), le tout soutenu par Fabian Fiorini (p), Claude Tchamitchian (cb) et Joao Lobo (dm).

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Ce combo, créé en 2014 à l’occasion du Gaume Jazz Festival, s’était rôdé auparavant, chaque mois, au Recyclart. Par la suite, MikMâäk avait remis le couvert, presque tout aussi régulièrement, au Théâtre Marni, cette fois. Une sorte de résidence qui permetait à l’ensemble de travailler et de présenter des musiques chaque fois nouvelles ou en perpétuelles évolutions.

Ce jeudi, c’était le dernier concert avant l’enregistrement live prévu à De Werf en juin.

Après un premier titre tout en furie - dans lequel on remarque tout de suite le jeu impressionnant de Timothé Quost - «Litanie», écrit par Fiorini et introduit par le ténor grave et rocailleux de Jereon Van Herzeele, se développe de façon plus insidieuse, à la manière d'une énorme vague qui ne cesse de gonfler.

«Tilt» , lui, écrit par Yann Lecollaire, fonctionne par strates dans lesquelles chaque section (une fois les sax, puis les trompettes et ensuite les flûtes) trouve un terrain de liberté. La musique est à la fois très composée et à la fois hyper ouverte. Le travail sur le son et la volonté de «sonner différent» sont évidentes. On a rarement l’occasion, par exemple, de voir une sourdine - énorme - sur un tuba, qui donne au jeu de l’excellent Pascal Rousseau encore plus de caractère.

Si l’esprit d’ensemble reste très cohérent, les ambiances sont très changeantes. «Cubist March-suite» (de Fiorini) ressemble parfois à une valse désarticulée et désabusée qui met en valeur le jeu souple et inventif de Claude Tchamichian ou le trombone indomptable de Geoffroy De Masure. Calme et nocturne, «Souffle de lune» (de Michel Massot) irradie d’émotions contenues parsemées de quelques scintillements de flûtes mais aussi éclaboussées par le solo lumineux et incandescent  de Jean-Paul Estiévenart.

Et la suite est à l’avenant, aussi déroutante qu’excitante.

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Ce qui est remarquable chez MikMâäk, c'est le travail d'arrangements de chacun des morceaux. Il y a une maîtrise et une sensibilité énormes ainsi qu’une précision et une rigueur qui laissent pourtant plein de d'espaces aux improvisations libres. Les solos ne sont jamais là pour mettre simplement en valeur le talent des musiciens (Lobo et son intro en accélération absolument irrésistible ou Tchamitchian en intro du morceau d’Emler, pour ne citer que ceux-là), ils participent intelligemment à la construction des thèmes. Tout cela est très sophistiqué et complexe mais, finalement, très accessible tant c’est musical.

Alors, le groupe s'amuse. Sur un «Back And Force» d'Andy Emler (un ami de la famille si l'on peut dire), les musiciens feignent de se disputer sur la façon de jouer avant de s’engager dans un groove plein de rebondissements. Et ça tourbillonne autour du trombone de De Mazure, qui prend des accents très orientaux d’abord, avant se perdre dans un jazz volé à Chicago. La fête aurait pu continuer longtemps. MikMâäk finit par descendre dans la salle et se mélanger au public avant de disparaître dans le fond de la salle sous les cris et les applaudissements nourris.

Contemporaine, ethnique ou de chambre, MikMâäk fait vaciller les piliers classiques de la musique et du jazz. Et pourtant, comme par magie, tout cela tient, tout cela a du sens. MikMâäk explore et défriche sans jamais laissé de côté l'auditeur et, au contraire, l'entraîne sur des terrains étranges et insolites.

Et pour des voyages pareils, on est toujours partant.

 

MikMâäk @ Recyclart, Brussels part I from Mâäk on Vimeo.

 

 

A+

 

09/06/2014

Brussels Jazz Marathon 2014 (part2)

Le 25 mai, au Brussels Jazz Marathon, c’était le dimanche des Lundis.

En effet, depuis près de 18 ans, la scène de la Grand Place est réservée, le dimanche après-midi, aux concerts programmés par l’association des jazzmen (Les Lundis d’Hortense).

Dès 15 heures, sous un beau soleil, Greg Houben (tp) et Fabian Fiorini (p) présentent Bees and Bumblebees, leur dernier album (avec Cedric Raymond à la contrebasse et Hans Van Oosterhout aux drums) paru chez Igloo.

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La rencontre entre Greg et Fabian semble étonnante, elle est pourtant évidente. Voici deux univers qui se rejoignent dans la joie et le bonheur pour faire du jazz ensemble. C’est l’alliage brillant du bop traditionnel et du jazz plutôt avant-gardiste. C’est clair, c’est simple et cela se ressent sur le disque. Mais plus encore sur scène.

Greg dessine les mélodies, avec un plaisir gourmand, qui permet à Fabian de les démonter, de les découdre, de les mélanger et de les reconstruire comme il l’entend. Le pianiste sait attendre et construire ses solos pour les terminer de façon explosive. De son côté, Hans Van Oosterhout fouette les fûts et les cymbales avec un feeling incroyable. Il y a de la liberté dans son jeu et, en même temps, un sens du timing imparable.

Puis, le moelleux de la trompette de Houben se fond aux claquements languissants des cordes de la contrebasse de Cédric Raymond, toujours attentif et créatif. Alors, on ne peut s’empêcher de se dandiner sur l’irrésistible «Habanera», de battre du pied sur «Yes, I Didn’t» et de sourire et de claquer des doigts au son de «Middle Class Blues», qui rappelle un peu les Messengers du grand Art Blakey. Le quartette Houben – Fiorini nous offre, en cette chaude après-midi, un cocktail très rafraîchissant de jazz intelligent et de plaisir franc. Autant en profiter sans modération.

Après un rapide changement de mise en place, c’est un autre groupe du label Igloo qui monte sur scène : L’Âme des Poètes.

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Après avoir visité et revisité quelques grands répertoires de la chanson française (Brel, Brassens, Trenet mais aussi, Adamo, Paul Louka et même le Grand Jojo), le trio s’attaque cette fois à un nouveau concept : répondre, en chansons, aux questions de la célèbre et unique interview qui avait réuni, en 69, Brel, Brassens et Ferré.

Normalement, le spectacle est supporté par une mise en scène (que l’on imagine à la fois drôle et touchante), que le groupe n’aura pas l’occasion de montrer aujourd’hui pour des raisons – logiques - de logistique. Qu’à cela ne tienne, Pierre Vaiana (ss), Fabien Degryse (g) et surtout Jean-Louis Rassinfosse (cb) sont capables de faire le spectacle sans cela.

Si Jean-Louis truffe de jeux de mots et improvise ses textes de présentation, il en fait de même avec sa contrebasse, et ses citations, parfois improbables, sont légion. Rien ne semble sérieux et pourtant, il faut reconnaître une précision diabolique dans l’interaction et le jeu de ces trois musiciens exceptionnels. Les interventions de Degryse à la guitare (adapte du finger picking) sont éblouissantes d’inventivité et de justesse (sur «J’ai rendez-vous avec vous», notamment, ou encore sur «La valse à mille temps», pour ne citer que ceux-là). De son côté, Pierre Vaiana n’est pas en reste. Après avoir dessiné le léger contour des mélodies, il s’envole, dans un jeu tourbillonnant et ensoleillé.

Mais il sait aussi sonder la profondeur de thèmes plus sombres avec délicatesse et légèreté («La Quête» ou «Avec le temps», par exemples). Une fois de plus, L’Âme Des Poètes démontre que la chanson française (comme toutes les musiques) peut, elle aussi, swinguer…

Peu avant 19 heures, c’est le quartette de Jean-Paul Estiévenart qui investit la scène. En fait, il s’agit du trio du trompettiste (Antoine Pierre aux drums et Sam Gerstmans à la contrebasse) augmenté du saxophoniste Espagnol Perico Sambeat (Tete Montuliou, Brad Mehldau, Kurt Rosenwinkel, etc.). Et celui-ci imprègne tellement le groupe de sa présence qu’il est bien plus qu’un invité. Le disque (Wanted, sorti l’année dernière chez De Werf) est une belle claque, bourré de jazz très actuel et sans complexe. Un jazz qui n’a rien à envier à celui que l’on entend dans les clubs et bars branchés de New York.

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La musique d’Estiévenart s’inspire sans aucun doute de cette énergie-là, mais le trompettiste est capable d’aller au-delà et de révéler toute sa personnalité dans des compositions charnues, vives et sans faille. Le set, cet après-midi, est, lui aussi, extrêmement bien construit, preuve d’une maturité évidente.  On y décèle d’abord la force tranquille d’un groove tendu, retenu, qui ne demande qu’à éclater. Le trompettiste slalome entre le drumming acéré d’Antoine Pierre et le jeu dense de Sam Gerstmans («Am I Crasy », «The Man»). Puis les solos se construisent et se métamorphosent au fil des échanges entre le trompettiste et le saxophoniste. «Bird» s’enflamme, «Witches Waltz» tangue, vacille et renaît plus puissant, plus inébranlable. Finalement, la grosse heure passe rapidement, on ne s’est pas ennuyé un seul instant. Et l’on se dit qu’on aimerait revoir encore et encore ce trio/quartette en club… En Belgique... ou ailleurs en Europe, car il en a vraiment tout le potentiel.

Pour l’instant, la programmation est un sans faute et ce n’est pas Eve Beuvens qui va gâcher la fête. La pianiste présente ce soir les fruits de la carte blanche qu’elle avait obtenue l’été dernier au Gaume Jazz festival, et qui avait impressionné pas mal de monde, dont moi : Heptatomic.

Bien décidée à sortir un peu plus encore du cadre dans lequel on la confine trop volontiers, Eve a réuni autour d’elle une belle brochette de jazzmen aux idées bien larges : Laurent Blondiau (tp), Grégoire Tirtiaux (as, bs), Gregor Siedl (ts), Benjamin Sauzereau (g), Manolo Cabras (b) et João Lobo (dr).

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Et d’entrée de jeu, ça sonne et ça fuse. Heptatomic joue la déstructuration, explore les sons et les rythmes, et flirte presque parfois avec le free. C’est pourtant une liberté bien canalisée que propose Eve dans ses compositions. C’est une démocratie mélodique et harmonique libre, superbement maîtrisée. On pense parfois à l’Art Ensemble de Chicago ou à l’esprit d’un certain Mingus. Cela fait le bonheur de Laurent Blondiau qui n’hésite pas à pousser Tirtiaux et Siedl vers des chemins escarpés et rarement empruntés. Ça bouge, ça voyage, ça rebondit… Et quand Manolo Cabras a bien malaxé en tout sens sa contrebasse, on passe à des moments plus sobres qui permettent non seulement à la pianiste de s’exprimer mais aussi à Sauzereau d’éclater son jeu par touches ou à Lobo d’explorer de nouveaux sons. On se ballade alors dans des univers étranges et inquiétants où se mélangent de fragiles espoirs et de lumineuses certitudes. Un disque est en préparation, je pense, mais c’est sur scène que l’Heptatomic d’Eve Beuvens donne sans doute tout son jus… Alors, messieurs les programmateurs, ne soyez pas frileux, cette musique peut incendier bien des salles.

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Il est 22 heures, j’aurais pu rentrer tranquillement, mais je ne peux pas m’empêcher d’aller écouter Axel Gilain au Bravo. Ici, l’ambiance est plus recueillie malgré le monde qui a envahi le sous-sol du club. L’atmosphère est feutrée mais le jazz est enflammé. Il y a autant de la retenue que d’intensité. Tout en sensualité, la musique ne cesse de se transformer.

Bram De Looze, au piano, fait dévier le blues dans un sens, tandis que Nicolas Kummert trouve d’autres ouvertures. Tout évolue avec sérénité et élégance. C’est comme du vent qui déplace doucement des murs fragiles, c’est comme la chaleur du soleil qui déforme des objets flasques. Lieven Venken (dm) balaie et ponctue les rythmes, accélère ou suspend le tempo. Axel Gilain fait chanter sa contrebasse… avec réserve et beaucoup de sentiment.

Alors, Fatou Traoré et Yvan Bertrem ne peuvent s’empêcher de venir danser au devant de la scène. Leurs corps se déforment et se transforment sous l’impulsion de la musique. Le moment est magique, étrange, unique. Beau.

Axel Gilain vient de publier un album, Talking To The Mlouk (en vinyle ou téléchargeable ici) qui permet de prolonger ce moment rêvé… et qui s’écoute en boucle…

Pouvait-on imaginer plus belle façon de terminer cet excellent marathon 2014 ?

 

 

A+

 

 

 

 

 

05/01/2014

Octurn - Songbook of Changes - au Sounds

On avait quitté Octurn sur un programme très ambitieux (trop?) qui réunissait six musiciens du groupe et six moines chanteurs venus tout droit du Tibet. J’en avais parlé ici à l’époque. Un album est sorti ensuite (là, par contre, je n’en ai pas parlé et j’en suis confus). Il faut admettre que, si la musique de Kailash est très intéressante et même très prenante, sur disque, elle semble perdre un peu de la puissance émotionnelle que l’on ressentait sur scène. Kailash est quand même une expérience assez particulière que je vous invite à essayer. Pour cela, ouvrez bien grand votre esprit, oubliez tout et laissez-vous faire…

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L’Octurn nouveau - réuni ce samedi 4 janvier au Sounds - est réduit à quatre… Mais peut-on parler de «réduction» lorsque le groupe se compose de Dré Pallemaerts (dm), Jozef Dumoulin (keys), Fabian Fiorini (p) et bien sûr Bo Van Der Werf (bs) ?

L’esprit est toujours aussi aventureux et créatif, mais peut-être plus dans les «habitudes» octuriennes. «Habitudes», pour un tel groupe, n’est certainement pas synonyme de banal, simpliste ou irréfléchi. Bien au contraire. Cette fois-ci, et selon les dires de Bo, Octurn travaille sur des blocs, des modules aléatoires. Les modules étant une mélodie ou une structure que chacun des musiciens peut rejoindre, influer ou tordre selon son humeur ou sa sensibilité du moment.

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La musique ressemble donc à une grande roue qui tourne doucement et dont les balancelles, arrivées à un certain point, se retournent et influencent ainsi la vitesse de rotation ou même l’équilibre de l’ensemble. C’est un peu aussi comme du sable qui coule entre les doigts dont le débit fluctuant semble difficilement contrôlable.

La musique glisse et s’infiltre entre les formes et les rythmes lancinants avec sensualité ou angoisse, avec force ou avec une extrême délicatesse.

Chaque morceau est un tissage complexe qui, au final, offre des motifs inimaginables.

Chaque thème se développe souvent lentement mais avec intensité. Ils remuent les sens, doucement, profondément. Tout est mouvement, progression, transformation.

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Les courtes phrases répétitives et nuancées de Bo Van Der Werf se fraient un chemin entre le drumming limpide et fin de Dré Pallemaerts. Du bout des ses baguettes ou des balais, il brasse les tempos feutrés et ciselés puis soudainement claquants.

Le piano de Fabian Fiorini - qui alterne mélodies romantiques et abstractions - donne la réplique au Fender Rhodes trafiqué de Jozef Dumoulin. A l’aide de nombreux oscillateurs, convertisseurs et autres pédales d’effets, le grand Jozef module sans cesse les nappes de sons. Il les étire, les étouffe. Il en fait des voiles, des courants d’air.

Le son minéral se mêle au son aquatique. La musique ressemble parfois à une anamorphose de Kertész. Les sons se tordent avec souplesse et élégance et trouvent toujours leur chemin.

L’univers est étonnant, envoûtant et passionnant. On vibre, on rêve, on frissonne, on flotte.

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Le groupe explore une autre façon de dépouiller la musique, de la purifier presque. Octurn nous raconte des histoires comme lui seul peut le faire, avec un style incomparable, avec poésie et intelligence. Il rouvre des pistes à la musique improvisée et nous libère à nouveau l’esprit.



PS : Au fait, qui a dit (comme je le soulignais dans le billet précédent) que cette musique, que ce jazz ultra contemporain, n’intéressait personne ? Ce soir – et la veille, déjà – le Sounds était blindé ! Et cela ne fait pas plaisir qu’à Sergio, croyez moi.

A+

 

16/01/2013

Aka Moon 20 ans - Jazz Station (Part2)

Deuxième semaine de la rétrospective Aka Moon 20 ans à la Jazz Station. Troisième concert du groupe. Cette fois-ci, on revisite la période Invisible MotherInvisible Sun et In Real Time.

Et l’invité du jour n’est autre que Fabian Fiorini. Un vieil ami.

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Fiorini est un pianiste très percussif et puissant, on le sait. Mais il est aussi capable de disperser des notes d’une incroyable finesse et d’une étonnante poésie. Toujours prêt à naviguer entre la musique contemporaine la plus complexe et les rythmes tribaux les plus sauvages.

Et ce soir, c’est la force qui parle. On a parfois l’impression qu’il va démonter le piano tant son touché (sa frappe ?) est robuste, presque violente.

Ce soir, il faut «donner» ! Et Fabian s’en donne à cœur joie. Il faut dire que les «Dirty Play and Chaos Dance» ou «Spiritualisation» ne se laissent pas faire. Joués avec une énergie de tous les diables, ces morceaux exigent une présence forte. Pas question de se cacher. Le piano doit exister sous les assauts du saxophone de Fabrizio Cassol, les attaques de la basse de Michel Hatzigeorgiou et les coups de batterie de Stéphane Galland.

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Ajoutez à cela que la période qu’Aka Moon nous propose de réentendre - ou de redécouvrir – n’est sans doute pas la plus simple. C’est l’époque du travail avec Ictus, avec Bernard Foccroule, avec Sivaraman. Harmoniquement et rythmiquement, le groupe semble vouloir aller au-delà du raisonnable. Tout explorer. Dans tous les sens.

Et c’est parfois de la folie pure, avec un enchevêtrement de notes et d’accords plus improbables les uns des autres.

Pourtant, Anne Teresa de Keersmaeker a réussi à faire danser sa troupe sur ce magma en fusion perpétuel. Et c’est vrai qu’en étant attentif – ou en se laissant aller - on encaisse toujours ce groove et l’on respire inconsciemment ce balancement étrange. Imperceptible. Inévitable. Il agit comme un virus dans le sang, il le fait bouillir et provoque des réactions presque inconnues.

Sur «Alix», comme en une transe hystérique, les envolées de Michel Hatzi sont époustouflantes. Il va au-delà du jeu de basse. Au-delà de la guitare électrique. Ses doigts courent, le poignet se tord. La disto s’invite à la frénésie.

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Et Stéphane Galland en remet toujours une couche, plus surprenante que la précédente. Il veut toujours avoir le dernier mot. Et Fabrizio Cassol aussi. Et Fabian Fiorini aussi. Quelle bande de sales gamins !

Et si, comme le souligne si bien Fabrizio Cassol à la fin du concert, «Anne Teresa de Keersmaeker n’a peur de rien...», Aka Moon, lui, est capable de tout.

A+

 

 

01/12/2012

Aka Moon - 20 ans

Pour fêter les 20 ans d'existence d'Aka Moon, la Jazz Station organise depuis le 22 novembre et jusqu'au 22 décembre une série de concerts "rétrospectives".

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Aka Moon en trio ou avec de nombreux invités (David Linx, Fabian Fiorini, Magic Malik, Benoit Delbecq, Baba Sissoko, Grazzhoppa ou encore Nedyalko Nedyalkov), il y en a pour tous les goûts. Et quand le trio ne joue pas, il invite d'autres groupes (Les Chroniques de l'inutile, Ananke, Pudding oO). Et puis, il y a les lectures de Jean-Pol Schroeder

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Et il ne faudrait pas oublier la très bonne expo qui retrace en photos, affiches, films et documents (des partitions aussi belles qu'étonnantes), cette incroyable aventure!
Bref, allez y faire un tour, vous ne le regretterez pas.

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Bien sûr je vous parlerai très bientôt des concerts qui ont déjà eu lieu… Autant déjà vous dire que c'était… intense.


A+

16/08/2012

Brussels Vocal Project au Cercle des Voyageurs

Vendredi 3 août. L’air est lourd sur Bruxelles.

Il fait chaud dans la bibliothèque du Cercle Des Voyageurs. Il y a du monde. Sur scène, pas de micro, pas d’amplification. Pas d’instrument non plus. Ce soir, c’est a cappella.

Alors, on s’isole un peu plus du bruit extérieur. On ferme la fenêtre.

Il fait encore plus chaud.

Le Brussels Vocal Project est né au conservatoire de Bruxelles. Presque par hasard.

Au début, d’ailleurs, il n’y avait pas que des vocalistes. Mais tout le monde chantait. Petit à petit l’idée a fait son chemin, le groupe s’est resserré, le répertoire s’est affiné. Ils étaient 9 lorsque je les avais vu à Dinant, en 2009. Ils avaient failli remporter le concours des jeunes talents.

Aujourd’hui, ils sont six.

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Le projet s’est encore concentré et le groupe travaille, pour l’instant, autour de l’un des thèmes impérissables du regretté Pierre Van Dormael: «The Art Of Love».

L’idée du Brussels Vocal Project a alors été de demander aux musiciens qui avaient côtoyés de près le guitariste, d’écrire ou d’offrir un thème lui étant dédié.

Fabian Fiorini, Fabrizio Cassol, Nathalie Loriers, Pierre Vaiana, Pirly Zurstrassen, David Linx et Serge Lazarévich ne se sont pas fait priés. Chacun a écrit selon son expérience, son histoire, son vécu, son ressenti, son amour.

Chaque compositeur à posé sa griffe, son style. On reconnaît le lyrisme ou la délicatesse sombre des uns, l’électricité ou les tourments des autres. Et la sensibilité de tous.

Sur chacune de ces compositions, François Vaiana et Anu Junnonen, principalement, ont posé des paroles. On y entend de l’anglais, de l’italien, du français ou du finnois.

Ce qui pourrait paraitre très éclaté, incohérent, voire chaotique, trouve son fil rouge dans les voix et les arrangements.

Les six vocalistes ont façonné un équilibre parfait. Un soprano (Frédérike Borsarello), une basse (Wouter Vande Ginste), un ténor (Jonas Cole), deux altos (Anu Junnonen et Elsa Gregoire) et un baryton (François Vaiana).

Tous ne viennent pas du jazz, certains viennent du classique ou du rock. Voilà qui ajoute encore à la richesse du projet.

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Avec une maîtrise quasi parfaite, le Brussels Vocal Project ne succombe pas à la démonstration mais fait affleurer l’émotion. Et c’est parfois très impressionnant.

C’est la version moderne, très actuelle et très personnelle, des grands groupes vocaux auxquels on pourrait peut-être faire référence comme Les Double Six, Lambert, Hendricks & Ross ou Manhattan Tansfert des bonnes années… Mais au swing de ceux-ci, il faut ajouter des harmonies complexes et très contemporaines. Les thèmes sont riches de nuances et ne se cachent jamais derrière la facilité.

La musique circule, se transmet et s’échange entre les vocalistes. Chacun tient son rôle à la perfection. Ils s’écoutent, se répondent, se laissent le temps de respirer, de souffler, de s’épanouir. On passe de l’intimiste au swinguant. Du mystérieux au lumineux. Du tendre au mordant. En toute poésie.

Puis le concert s’arrête. Un enfant pleure dans la salle à côté et a besoin de sa maman. Sa maman c’est Elsa. Alors, avec naturel et générosité, on fait une pause.

On ouvre les fenêtres. On laisse rentrer l’air.

On craint un instant que la magie va être rompue. Mais non. Ce petit interlude permet de nous rendre encore mieux compte de la performance des chanteurs, de l’univers dans lequel ils nous ont emmené et de l’humanité partagée.

Lorsque le concert reprend, le rêve est intact. Et l’on voudrait qu’il dure longtemps.

Dehors, il fait toujours aussi chaud. Mais intérieurement, le Brussels Vocal Project nous a vraiment rafraîchi.



Le Brussels Vocal Project compte enregistrer prochainement. Puis tenter de chercher une maison de disques. Et puis de trouver d’autres concerts.

Nos oreilles et notre cœur n’attendent que ça.

Le projet est audacieux et original, il serait vraiment dommage de passer à côté.

 

A+

13/12/2011

Robin Verheyen Quartet - Sounds

Le concert initialement prévu en duo avec Bill Carrothers ayant été annulé, c’est avec un quartette inédit que Robin Verheyen se présentait ce samedi 4 décembre au Sounds. En effet, notre  New-Yorkais d’adoption était entouré de Marek Patrman (dm), Manolo Cabras (cb) et Fabian Fiorini (p). On a déjà vu pire comme quartette de… «substitution». Avec de tels musiciens, on ne pouvait s’attendre qu’à un concert de haute volée. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’on n’a pas été déçu.

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Le groupe attaque (et ici, le mot prend tout son sens) avec un «On The House» de folie. Fabian Fiorini, plus survolté que jamais, martèle son piano. Marek et Manolo se déchaînent et Robin pousse son sax toujours plus loin, plus haut, plus fort. Pour un peu, on le verrait rougeoyer.

Mais Verheyen garde tout contrôle sur son instrument. Il suit une ligne de conduite claire et maîtrisée. Il joue à l’instinct. Les phrases défilent, les idées jaillissent les unes après les autres. C’est l’incendie sur scène.

Ce soir, ce quartette est un vrai baril de poudre. Et ça envoie à tout va !

Il faut les entendre démonter «Bemsha Swing», amorcé au soprano et achevé au ténor. Il faut presque se pincer pour le croire, lorsqu’on entend «Chase No Straight» (écrit par Fiorini), basé sur le célèbre thème de Monk, revu et remonté totalement à l’envers. Etonnant, enivrant, terriblement excitant.

Et dans les moments plus retenus, le feu continue de couver, la tension ne baisse pas. Rien n’est jamais tiède. Tout est joué avec conviction et détermination. Toutes les notes semblent vitales.

Au soprano, Robin révèle aussi une sacrée personnalité. Il commence à le tenir vraiment bien, ce «son». Il le fait vivre entre ses doigts, le fait voyager, le modèle, le tord, le sculpte. C’est encore plus frappant sur cette ballade triste, «Bois-Le-Comte», par exemple.

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Et Fabian Fiorini ! Fabian Fiorini !!! Il est percussif au-delà de l’entendement. Lorsqu’il faut aller au charbon, il n’est jamais le dernier. J’avais déjà ressenti cette impression à Bruges, lorsqu’il donnait la réplique à Jeroen Van Herzeele. Il est prêt à faire péter le piano s’il le faut. Il a d’ailleurs enlevé la tablette avant de l’instrument pour mettre à nu les marteaux et les voir frapper les cordes avec force. Il joue à la manière de ces pianistes contemporains qui plaquent les accords avec puissance, vitesse et précision. Ses attaques sont décidées, franches, sans hésitation aucune. Et il y ajoute ce balancement swing avec un sens incroyable du placement. On dirait un capitaine aux commandes d’un bateau prêt à affronter toutes les tempêtes.

Mais Fiorini peut aussi se faire délicat et mystérieux – sans affaiblir son tempérament – comme sur un thème introspectif («Living Again» ou «Leaving Again» ?) ou sur le sensible et mélancolique «Mister Nobody» (en hommage à Pierre Van Dormael).

Et puis, il ne faudrait surtout pas oublier la paire Cabras - Patrman, qui se connaît tellement bien et qui prend, on le sent, un plaisir décuplé à jouer dans cette formation explosive. Ils vont au bout de leurs idées et de leurs folies. Ils vont au-delà des rythmes pour réinventer dans l’instant des tempos d’enfer.

Oui, c’est un bon, un très bon concert de jazz, bourré d’énergie, d’humour et de rage.

Et finalement, quand Robin reprend «Esteem» de Steve Lacy, dans une version déchirante et touchante, on se dit que, oui, vraiment, Verheyen fait partie des grands. Il construit quelque chose qui va rester dans le jazz. Je suis prêt à prendre les paris… (ok, vous avez raison, je ne prends pas beaucoup de risques).

A+

17/09/2011

Belgian Jazz Meeting - De Werf, Brugge

Bruges, De Werf, vendredi 2 septembre, 20 heures.

C'est le Belgian Jazz Meeting.

Pas facile d’ouvrir ce genre de concerts. Une grosse demi-heure, à tout casser, pour démontrer à un public de professionnels (organisateurs, journalistes, agents et autres producteurs venus des quatre coins de l’Europe et même des States) de quoi on est capable.

Alors, c’est Rackham qui s’y colle.

Toine Thys (ts, bc) réactive son projet jazz, rock, ethno-pop, folk (appelez ça comme vous voulez) et présente son nouvel album (et son nouveau line-up). Benjamin Clément (eg) fait toujours partie de la bande, mais avec l’arrivée d’Eric Bribosia (Keyb), Steven Cassiers (dm) et Dries Lahaye (eb) – remplacé ce soir par Axel Gilain – le groupe délaisse un peu le côté agressif pour n’en garder que l’énergie. On se balade entre jazz et pop gentille dans laquelle on retrouve des atmosphères western à la Ennio Morricone. Les interventions (intentionnellement ringardes ?) de Bribosia au Wurlitzer déstabilisent un peu tandis que celles de Benjamin Clément étonnent. A revoir début décembre à Flagey, CC Amay et Gand pour la sortie de l’album «Shoot Them All».

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Plus à l’aise et excessivement bien rodé, «Voices» de Nicolas Kummert fait un tabac. La fusion entre rythmes africains, jazz et chanson est parfaite. Au risque de me répéter, «Voices» est sans doute l’un des plus beaux projets actuels. Ce soir, et comme souvent, Alexi Tuomarila (p) fut magistral.  Ses envolées, à la fois lyriques et rythmiques, font étinceler des mélodies ciselées. Hervé Samb (eg) injecte des effets subtils et groovy avec une justesse incroyable. Soutenu par une rythmique d’enfer (Nic Thys (b) et Lionel Beuvens (dm), éblouissants), Nicolas Kummert «n’a plus qu’à» chanter, souffler et faire chanter la salle. Magique.

Changement de style, ensuite, avec le duo Jereon Van Herzeele (ts) et Fabian Fiorini (p), qui remplaçait le batteur prévu initialement et malheureusement malade, Giovanni Barcella. Mais les deux musiciens se connaissent bien et il ne faut pas longtemps pour qu’ils mettent le feu avec une musique très improvisée, inspirée autant par Coltrane que Ayler. Jereon plonge le sax dans le piano que Fabian fait gronder comme jamais. Explosif et puissant.

Pour continuer dans le même esprit, c’est le trio de Manu Hermia qui monte sur scène et nous emmène en voyage. Et c’est Manolo Cabras (cb) et Joao Lobo (dm) qui nous mettent sur la voie avec une longue intro hypnotisante. Tantôt à la flûte, tantôt au ténor ou au soprano, Manu Hermia transcende les thèmes. L’interaction entre les trois musiciens est lumineuse. Ils peuvent ainsi laisser s'exprimer toutes leurs idées. Et personne ne s’en prive. Fureur, retenue, transe et plénitude, tout s’enchaîne avec une indéniable maîtrise. (Un p’tit rappel ?).

C’est le quintette du pianiste Christian Mendoza qui conclut cette première et roborative soirée. La musique est plus écrite, sans doute, et un peu plus complexe aussi. Ce qui n’empêche pas de laisser aux souffleurs, Ben Sluijs (as et fl) et Joachim Badenhorst (cl), de beaux espaces de liberté. Ici, les thèmes prennent le temps de se développer, d’emprunter des chemins sinueux et de s’enrober d’ambiances étranges. Une musique qui demande de l’attention pour en saisir toutes les nuances. Mendoza mélange les couleurs, ravivées par le drumming nerveux de Teun Verbruggen et laisse parler ses acolytes, les relance, les invite sur d’autres pistes. Un véritable esprit de groupe où tout doit être à sa place pour que ça fonctionne. Et ça fonctionne !

Samedi, sur les coups de 20h., on remet ça avec le trio de Pascal Mohy, avec Sal La Rocca (cb) et Antoine Pierre (dm). On connaît le toucher délicat  et romantique du pianiste, mais on se surprend lorsqu’il se réapproprie «Hallucination» de Bud Powell de fougueuse manière !  Et ça lui va tellement bien. Mohy continue son travail en profondeur sur «l’art du trio», façon Bill Evans, et peaufine son univers impressionniste. En laissant un peu de côté sa timidité, Mohy peut encore faire évoluer ce trio et en faire un groupe phare dans son genre. (Avez-vous déjà écouté le dernier album de Bill Carrothers au Village Vanguard, avec Nic Thys et Dré Pallemaerts? Ça pourrait être une bonne piste).

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Pas timide pour un sou, lui, aussi déluré dans son attitude que dans sa musique, Fulco Ottervanger décloisonne les genres avec ses Beren Gieren. Influencé par la musique contemporaine, le rock ou les valses désuètes, le set est incisif et nerveux. Le groupe joue avec les rythmes, les casse, les éparpille, les recolle. C’est parfois tellement éclaté qu’on a du mal à s’y retrouver. Mais de Beren Gieren parvient à capter l’attention. Fulco est très percussif et s’amuse avec les contrastes puissants et ni Lieven Van Pee (b), ni Simon Segers (dm) ne calment le jeu. Encore un peu flou dans les intentions mais diablement prometteur.

Et puis c’est Joachim Badenhorst qui relève le défi d’un solo à la clarinette basse, ténor ou clarinette. Malheureusement, je n’en verrai qu’une partie. Pas facile, dès lors, de plonger en plein milieu de cette musique exigeante et sans concession. Badenhorst, travaille sur le souffle et la respiration. Le cheminement est complexe mais devient vite obsédant et passionnant. La technique au service de l’inspiration. Badenhorst ne laisse personne indifférent. La performance est impressionnante.

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Au tour de Collapse de montrer de quoi il est capable. Ça démarre en trombe avec ce jazz franc inspiré d’Ornette Coleman. Ça trace. Entre Cedric Favresse (as) et Jean-Paul Estiévenart (tp) les échanges sont éclatants. L’un fait crisser son instrument tandis que l’autre le fait chanter avec un sens du placement et de la tonalité impressionnants. On regrettera peut-être, dans ce contexte particulier de «meeting», la série de solos de la part de chacun des musiciens, qui aura tendance à faire légèrement chuter la tension. Collapse en a sous le pied, on a hâte d’entendre la suite.

Hamster Axis Of The One-Click Panther, est aussi remarquable par son nom que par sa musique. Pas facile à cataloguer, les anversois ne se mettent aucune barrière. Emmené par le remuant et expressif batteur Frederik Meulyser, Hamster (faisons court) oscille entre post-bop et échappées free. Sans se prendre trop au sérieux, le groupe affiche une solide technique et permet à Bram Weijters (p), Andrew Claes (st) ou Lander van der Noordgate (ts) d’exprimer une multitude de sensations. Signalons aussi superbe prestation de Yannick Peeters (excellente aussi avec Collapse), qui tenait la contrebasse en remplacement in-extrémis de Janos Bruneel

On prend un verre, en s’abritant de l’orage, sous les tentes dressées dans la rue du Werf. On rencontre d’autres journalistes, des organisateurs, on s’échange des adresses. On discute avec les musiciens. On se félicite de cette entente entre wallon, flamands, bruxellois. On rit (jaune) de la situation politique de notre pays… mais comme disait Roger De Knijf, présentateur de l’événement : «Here, we don’t speak flemish, we don’t speak french, we only speak jazz».  Et on se donne rendez-vous pour le final, dimanche midi avec Rêve d’Eléphant Orchestra et le dernier projet de Tuur Florizoone: Mixtuur.

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Rêve d’Eléphant Orchestra, au grand complet, avec ses trois batteurs/percussionnistes (Michel Debrulle, Stephan Pougin et Etienne Plumer), et son sens de la dérision et du surréalisme nous gratifient d’un show exceptionnel. La grande classe internationale. Les musiciens se promènent avec une aisance inouïe dans cette musique tellement personnelle qu’on ne lui trouve pas de référence. Une musique jubilatoire, festive, déjantée. L’écriture est ciselée, chaque musicien apporte une pièce indispensable à l’ensemble. Benoist Eil (g), Alain Vankenhove (tp) ou Pierre Bernard (fl) interviennent par touches, avec un sens inné du collectif. Michel Massot, toujours aussi époustouflant, passe du trombone au tuba avec autant de bonheur. Un orchestre de rêve ! (Pour… mémoire )

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On termine en faisant la fête avec Mixtuur! Mixtuur, parce que Tuur Florizone, bien sûr, mais aussi parce qu’il s’agit d’un projet qui met en lumière ces enfants congolais nés du mélange belgo-zaïrois qui n’a pas laissé que de bons souvenirs dans les années soixante. Alors sur scène, on retrouve quatre choristes africaines, un joueur de balafon (Aly Keita), des percussionnistes (Chris Joris et Wendlavim Zabsonre), mais aussi Laurent Blondiau (tp) et Michel Massot (tuba)… sans oublier Marine Horbaczewski (cello) et bien sûr, Tuur à l’accordéon. Et, de cette mixture sort une musique parfaitement équilibrée, qui mélange les cultures musicales (africaines, européennes, classique, chanson, jazz ) sans jamais plonger dans un extrême.

Quoi de plus beau comme symbole pour conclure ce Belgian Jazz Meeting ?

A+

02/06/2011

Octurn & Tibetan Monks of Gyuto à l'Espace Senghor

Après le festival Jazz à Liège, je suis allé écouter le dernier projet d’Octurn à l’Espace Senghor. C’était le dernier concert d’une série de six qui avait débuté à Grenoble.

C’est là-bas, à la suite d’une suggestion du programmateur du Festival Détours de Babel, Benoît Thiberghien, que l’aventure a commencé. Bo Van Der Werf avait reçu une carte blanche suite au succès du projet Octurn/Ictus Gamelan. Alors, jamais à court d’idées originales, il proposa une rencontre entre Octurn et les Moines de Gyuto.

La "philosophie musicale" de ces moines tibétains est basée sur le tantrisme. Il est donc question d’aller au plus profond de soi et d’élever au plus haut l’esprit humain.

Mélanger cette culture musicale à la nôtre n’est pas simple si l’on veut en faire quelque chose d’authentique et de sincère. Mais pour cela, on peut compter sur Bo. Alors, il est allé passer quelques semaines au milieu des moines du monastère de Gyuto, au nord de l’Inde, afin de s’imprégner des rites et de l’esprit de cette communauté.

Et puis, il les a convaincus de venir partager la scène.

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Cela donne six moines qui entonnent un chant guttural d’une profondeur inouïe et six musiciens qui s’immiscent lentement et avec beaucoup de respect dans cet univers particulier.

Basés sur une technique vocale ancestrale, les moines produisent des sons très graves qui deviennent vite des chants envoûtants.

Ils chantent, mais s’accompagnent aussi d’instruments traditionnels: Rolmo ou Tingsha (cymables), tambours ou clochettes. Ils suivent du doigt le mouvement de lignes tracées sur d’épais papiers.

Le souffle, ou plutôt les souffles - puisqu’il s’agit de diphonie - sont continus, longs, et modulés. Cela en devient vite hypnotique.

La musique d’Octurn, sombre et lumineuse à la fois, continue son maillage avec ces voix étranges. C’est aussi onirique que lucide. Il y a une fusion quasi naturelle qui se crée entre ces deux mondes que l’on croyait pourtant assez éloignés.

Le drumming de Chander Sardjoe, tout en décalage, fait écho à la basse roulante de Jean-Luc Lehr. Le piano de Fabian Fiorini cristallise les notes. Jozef Dumoulin et Gilbert Nouno inventent des sons aquatiques et irréels. Il y a comme une poudre d’or invisible qui se dépose sur la musique.

Le mélange se fait, puis se défait.

Suivant leur rite propre, les moines se coiffent de différents chapeaux ou se drapent dans différentes écharpes. Le chant s’exprime différemment. Toujours aussi lancinant, sobre et retenu. Le sax baryton de Bo Van Der Werf joue la cascade puis laisse la place à deux énormes Dung Chen, les trompes tibétaines.

On passe ensuite dans un autre univers, ou plutôt dans une autre partie de cet univers. Les Chos Rnga (gros tambours juchés au bout d’une hampe et frappés à l’aide de grandes baguettes incurvées) répondent à la musique d’Octurn. Quand on connaît les métriques parfois complexes du groupe, on s’étonne de la justesse avec laquelle les musiciens tibétains frappent leurs tambours. Il doit y avoir, indéniablement, un fluide qui passe entre eux et nos jazzmen. La musique n’a décidément pas de frontière. Certains moments sont intenses, d’autres un peu plus flottants. On sent les groupes à la recherche d’une certaine osmose. Mais quand la communion est totale, on sent intérieurement qu’il se passe quelque chose.

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Et puis, les moines replient étoles et chapeaux et se lèvent. Ils ont soudain l’air immenses. Le groupe se lève aussi et tout le monde salue la salle sous les applaudissements nourris.

On ressort du Senghor un peu plus léger. Un peu plus sage, peut-être. Avec l'envie d'en connaître un peu plus, aussi. Alors on attend le prochain voyage avec impatience.

A+

16/01/2011

Winter Jazz Festival - Marni-Flagey

Ça y est, c’est reparti pour une nouvelle saison.

 

Premier festival de l’année: le Winter Jazz Festival, qui commence ce 19 janvier.

Le Winter Jazz Festival - ex Festival Jazz Marni Flagey - se déroule, comme son nom ne l’indique plus, en partie à Flagey et en partie au Théâtre Marni.

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Cette année, c’est la voix qui est mise à l’honneur et c’est Robin Mc Kelle qui ouvre les festivités. Robin Mc Kelle est originaire de Rochester et son style oscille entre jazz, soul et R’nB. C’est souvent énergique même si, à Flagey, elle viendra entourée d’un trio plus “jazz” (Reggie Washington à la contrebasse, Marc Mc Lean aux drums et Sam Barsh au piano). Sa voix, légèrement graineuse, son phrasé sensuel et son sens de la scène devraient nous faire passer un bon moment.

Le lendemain, au Théâtre Marni cette fois, Mélanie De Biasio se présentera en trio (avec Sam Gestmans (cb) et Pascal Mohy (p) ). Je ne vais pas vous redire une énième fois tout le bien que je pense d’elle, il suffit d’aller relire quelques articles ici, ici ou encore . A ne pas rater, bien sûr…

Samedi 22, toujours au Marni c’est Tutu Puoane qui viendra assurement nous charmer. Tutu est née en Afrique du Sud. Venue en Belgique pour parfaire son cursus musical, elle a rencontré le pianiste Ewout Pierreux et, depuis, est restée chez nous. On l’a déjà entendue avec le BJO, pour un projet en hommage à Myryam Makeba (“Mama Africa”), et on la retrouvera cette fois en quartette (Ewout Pierreux, bien sûr, Lieven Venken (dm) et Nic Thys (cb) ), pour nous dévoiler les beautés sensuelles de son dernier album “Quiet Now”.

Il y aura encore des voix à découvrir autour du trio d’Anne Wolf, qui présentera par la même occasion son nouvel album “Moon At Noon”. Amateurs de musiques chaudes et brésiliennes, rendez-vous à Flagey le 26.

Et puis, le 28, un des clous du festival: la première de “A Different Porgy And Another Bess”! Maria Joao, David Linx et le Brussels Jazz Orchestra revisitent le célèbre opéra de Greshwin. Si vous vous souvenez de la précédente collaboration de Linx avec le BJO (“Changing Face”) et si vous avez entendu le fantastique “Follow The Songlines” (avec Maria Joao, Mario Laginha et Diederik Wissels), vous pouvez peut-être - car avec David Linx, on n’est jamais au bout de ses surprises -  imaginer ce que donnera ce nouveau challenge…

 

D’autres concerts vous laisseront peut-être sans voix, ce sont ceux où il n’y en a pas.

J’ai retenu pour vous le retour de Rêve d’Eléphant, qui présentera son nouvel album “Pourquoi pas un scampi?”. Tout un programme! Quand on connait le côté onirique et follement inventif de cette bande de doux poètes déjantés, on ne risque certainement pas de s’ennuyer le 21 au Studio 1.

Autres moments à ne pas rater seront aussi les concerts de Fabien Degryse (dans le cadre d’une collaboration avec les Djangofolllies), qui proposera un programme “manouche” avec ses amis Peter Hertmans et Jacques Piroton aux guitares, Nic Thys à la contrebasse et Yves Teicher au violon; ainsi que le dernier projet de Steve Houben (as), entouré d’une belle brochette de “jeunes” jazzmen (Greg Houben (tp), Julien Delbrouck (bs, clar b), Quentin Liégeois (g), Antoine Pierre (dm) et Cedric Raymond (b, eb). Ça promet.

 

Et puis il ne faudrait pas oublier les 2 concerts “Piknikmuzik” des vendredis midis avec le très jeune et très talentueux Bram de Looze qui jouera une première fois avec Nic Thys et une seconde avec le Momentum Jazz Quartet.

 

Enfin, cerise sur le gâteau: Fabien Fiorini (p) mettra en musique deux chef-d’œuvres de Buster Keaton (“The General” et “Sherlock Jr.”), en duo avec Erik Vermeulen d’une part et avec Jozef Dumoulin de l’autre.

A vos agendas… l’hiver sera chaud!

 

A+

 

03/04/2010

Aka Moon & The Light Ship Tantra - Bozar

Nouvelle expérience Aka Moon. Cette fois-ci, les trois (+1) musiciens belges ont invité trois maîtres de la musique carnatique, pour deux soirs seulement (un concert à l’Opéra de Lille le 12 mars et un autre au Bozar, le 17).

Bien sûr, Aka Moon n’en est pas à sa première expérience avec les musiques indiennes, c’est même l’une des bases de leurs pléthoriques recherches musicales.

Mais ces touche-à-tout géniaux ont le don de transformer un concert en un moment inoubliable.

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Dans la belle salle de Musique de Chambre de Bozar, les quatre cents sièges sont occupés. Sur scène, arrivent d’abord Fabrizio Cassol (as), Michel Hatzigeorgiou (eb) Stéphane Galland (dm) et Fabian Fiorini (p), pour une mise en bouche. Polyrythmie, énergie, échanges et digressions en tout genre… bienvenue sur la planète Aka Moon. On est déjà heureux.

Alors, voici Doctor Manjunath Mysore (violon), Guru Prasana (kanjira) et B.C. Manjunath (mridang). Les trois homme s’installent, sans précipitation, sur leurs tapis. Le tanpura bourdonne, le violoniste entame une mélodie et le sax alto le rejoint. Premiers échanges, premières improvisations. C'est magique !

Les percus entrent dans la danse. Michel Hatzi et Stéphane Galland mêlent leurs pulsions à celles de Guru Prasana et B.C. Manjunath. L’intensité monte, doucement, progressivement, comme un alap. Et puis, Fabien Fiorini vient injecter des phrases brèves, très Monkiennes. La communion est complète. Tout le monde trouve sa place. C’est incroyable, cette mise en place naturelle sur cette musique tellement élaborée, mais tellement évidente quand elle est jouée avec autant de virtuosité. Fabrizio m’avouera quand même, après le concert, que cela requiert une concentration de tous les instants. Et pourtant, quand on voit les regards, les sourires, le plaisir qu’ont les musiciens à jouer, cela semble si simple. On est dans la quatrième dimension. Ces musiciens viennent d’une autre planète.

Et ça continue. La musique devient encore plus exaltante, encore plus surprenante. On assiste à des échanges incroyables entre Galland et Guru Prasana. Un dialogue de fou. Des questions-réponses et des défis (Tu peux faire ça avec ta batterie? Et ça avec ton mridang?). Hallucinant. Les percussions sont aussi sèches, qu’elles ne sont souples. Il y a un sens de la dramaturgie, de la musique et du rythme qui forcent l’admiration.

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Puis, on se calme avec un long morceau flottant délivré avec une grâce peu commune par Doctor Manjunath Mysore. Seul au violon, il nous emmène dans des contrées inconnues. C’est inventif, ondulant, subtil. Ensuite, le trio indien enflamme à son tour, et à sa façon, toute la salle. C’est la transe.

Et hop, retour au mélange de l’occident et de l’orient. Mélange de puissance et d’extrême délicatesse. Mélange des sons. Mélange d’idées. Improvisations totales. Prises de risques insensés. Résultat éblouissant.

Un «Last Call From Jaco» bouillonnant et un rappel mille fois mérité viennent conclure une soirée, fantastique, étonnante... hors norme.

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Cette soirée, c’était aussi l’occasion pour Music Fund (dont j’avais déjà parlé brièvement ici) de faire connaître un peu plus son projet. L’association était donc présente dans les couloirs de Bozar, afin de récolter des instruments. Si l’envie vous vient de vous séparer d’un instrument et de participer à une belle initiative, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Et puis, pour ceux qui voudraient se replonger à nouveau dans le monde d'Aka Moon et ses satellites, je ne peux que leur conseiller de réserver bien vite leurs places pour «Fast Forward Festival» prévu entre le 11 et le 19 juin au KVS. On y verra Rockingchair (avec Airelle Besson, Sylvain Rifflet et les autres), le Baldwin-project (le fabuleux «A Lover’s Question» de Linx - Van Doormael - Baldwin) avec Angélique Willkie et Sabine Kabongo en invités. Puis, il y aura aussi Thôt, Sabar Ring, Kartet, KrisDefoort Trio, Magic Malik (en concert à Flagey le 22 avril) et une représentation de Pitié (sans danseurs, je crois)…

Bien noté? Ok , on se revoit là-bas.

 

A+

 

01/02/2010

Fabian Fiorini Trio & Eric Legnini Trio - Flagey

 

Double concert à Flagey, samedi 23, dans le cadre du Marni Flagey Jazz Festival. Fabian Fiorini en première partie et Eric Legnini ensuite.

Le studio 4 est rempli et c’est tant mieux! Je suis prêt à parier que trois quarts de la salle est venu applaudir (avec raison) Eric Legnini. Et je suis tout aussi prêt à parier que l’ensemble a été conquis par Fabian Fiorini.

Particulièrement en forme et visiblement très heureux d’être sur cette grande scène, Fabian Fiorini (p), Chander Sardjoe (dm) et Jean-Luc Lehr (eb) nous ont servi un set de toute grande facture. Cohérent, intelligent, vif, élaboré et accessible.

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Pourtant, on le sait, la musique de Fabian est parfois complexe. Cependant, ce soir, on dirait que le trio s'est adapté à la salle, que le pianiste a élaboré un programme qui tient compte de l’espace. Sans pour cela céder aux concessions, au contraire.

Le jeu souvent percussif de Fiorini se décline de différentes façons, évoquant tantôt l’approche stride d’un Art Tatum, la profusion harmonique d’un Andrew Hill et bien sûr le sens de l’espace d’un Monk. En deux mots: «ça prend aux tripes».

On entre tambour battant dans le concert avec «Contre Stellation» (?), suivi de «Straight, No Chaser» (on parlait de Monk?).

Puis, c’est une relecture magnifique du célèbre «Strange Fruit», couplé à une composition personnelle «Strange Root». Fiorini Découpe ses phrases, joue les silences, alterne fulgurance et le minimalisme. Il mélange la sauvagerie et le fatalisme. Il suspend le mouvement comme on suspend une vie. Jean Luc Lehr joue la mélodie, comme dans un écho. Chander Sardjoe ponctue les moments forts. Et puis, tout devient flamboyant, nerveux, révolté. Les «roots» se rebellent. Comme pour prouver que jamais ils ne mourront.

Chaque morceau est joué avec conviction et avec une énergie communicative. La musique coule entre les trois musiciens. Une ballade romantique, «Entre ici et là», n’a rien de banale. Un tempétueux «Superposition»  trouve l’équilibre entre transe et urgence. Et «Tzärr» est travaillé comme une longue suite où pulsions, tensions et relâchements se relaient avec une fluidité formidable.

Ce trio, dont j’avais chroniqué l’album «Something Red In The Blue» (sorti chez Cypres) et que je vous recommande chaudement, mériterait de tourner beaucoup plus. Sur les grandes scènes, comme dans les clubs. En Belgique, comme à l’étranger! À bon entendeur…

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Après un court break, c’est au tour du trio d’Eric Legnini d’investir la scène. À la batterie Franck Agulhon et à la contrebasse Thomas Bramerie (à la place de Matthias Allamane, en tournée avec Christophe Astolfi, entre autres).

Sans une ni deux, on est dans le soul jazz qu’affectionne tant Legnini.

Ça balance et ça swingue avec «Con Alma», «Trastevere», «Casa Bamako»….

Le trio se connaît et se trouve les yeux fermés. Sur les ballades, on retrouve, dans le toucher sensuel de Legnini, celui des pianistes des années ’50, un peu à la Erroll Garner, avec une main gauche libre et légère.

Puis, Legnini abandonne le piano pour le Fender. Et c’est  «Rock The Day», «Trippin» et «Home Sweet Soul». Le son devient plus funky. Plus churchy aussi. Legnini ne trafique pas l’instrument. Il l’utilise «comme au bon vieux temps», comme pour en retirer l’essence originale. Franck Agulhon se lâche sur quelques solos retentissants, la frappe est ferme et sèche. Thomas Bramerie reste plus discret.

Ça donne envie de bouger, de danser. Et de réécouter le disque.

Après avoir tant jouer à travers toute l’Europe, le trio n’a rien perdu de son enthousiasme. Tout s’enchaîne avec un bonheur égal.

Alors, en bouquet final, c’est «Back Home»: jubilatoire!

Eric, tu reviens à la maison quand tu veux !

 

A+

 

09/03/2009

Octurn "7 Eyes" - au KVS

C’est incroyable comme on me reconnaît dans la rue!
Surtout les filles!
Vendredi dernier, sur le chemin qui me mène au KVS, d’exotiques demoiselles, légèrement vêtues malgré le froid, la chevelure folle ou strictement attachée, la jupe courte et le talon haut, la poitrine opulente et le maquillage quelque peu soutenu me lancent des «Salut!», «Bonjour.», «Ça va?»… et même des… «Tu viens?»…
J’avais oublié que ce quartier était aussi accueillant !
Mais non. Désolé, je ne «viens» pas, je dois aller écouter Octurn.


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Le nouveau projet d’Octurn s’appelle «7 Eyes».
À part la méditation et la sagesse bien sûr, il n’est pas question ici d’influence d’une quelconque musique indienne (quoique) dans le travail Bo Van Der Werf et de Jozef Dumoulin, auteurs des thèmes proposés.
Intrigué, je demande à Bo, après le concert, la signification de ce nom.
«À l’époque où l’on travaillait sur cette nouvelle musique, je lisais un bouquin sur une divinité Bouddhiste: Tara Blanche. Sa particularité est qu’elle possède sept yeux, qu’elle est attentive à la paix, la longévité… et qu’on la «prie» à n’importe quel moment de la vie quotidienne.»

Suite logique de «21 Emanations» en quelques sortes.

Et pourtant, cet Octurn-ci est encore différent.

Dans le KVS Box, c’est l’empire des sons.
Lynn Cassiers jette les premiers mots qu’elle sample, rediffuse et retravaille «in real time» en complicité avec Gilbert Nouno qui y ajoute rythmes, bruits et autres sons parasites.
La musique se dessine peu à peu. Par cassures, par couches, par voiles successifs.
On joue les avant-plans, les arrière-plans, la stéréophonie.
Les sons envahissent tous les recoins de la salle.
On est plongé dans un univers fantasmagorique et onirique.
Jean-Luc Lehr (elb) amorce un tempo légèrement aléatoire sur lequel Chander Sardjoe (dm) inscrit un groove obsédant.
Nelson Veras (g) phrase par bribes. Bo Van Der Werf (s) développe des lignes mélodiques sinueuses et capricieuses…
Jozef Dumoulin (Fender) et Fabian Fiorini (p) jouent à cache-cache sur des métriques sophistiquées, parfois en superpositions rythmiques décalées, parfois à l’unisson.


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Le chant étrange et rafraîchissant de Lynn (on pense parfois à Susanna Wallumrod) ouvre de nouveaux espaces à Octurn.
Son univers particulier s’intègre parfaitement à celui du collectif.
Elle y insère même, le temps d’une ballade, quelques airs très inspirés des standards vocaux de jazz.
Mais bien sûr, tout cela est travaillé à la sauce Octurn, plus électro-acoustique que jamais.
Le groove - car il y a indéniablement du groove dans ce projet - se mêle aux rythmes impairs et complexes et rend l’ensemble totalement cohérent et… accessible.
La musique est parfois vaporeuse, presque sensuelle, touchante aussi avec le chant enregistré d’un enfant qui reprend «Une Chanson Douce».


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Ce qui est étonnant aussi de la part d’Octurn, ce sont ces alternances de morceaux courts et (très) longs. Là où ils nous avaient habitué à nous tremper longuement dans des thèmes évolutifs, ils nous offrent des petites plages de respiration.

«7 Eyes» est décidément très convaincant… pour qui veut bien se laisser surprendre par l’univers d’Octurn.
Et personnellement, j’y vais les yeux fermés.

Dehors, quelques «groupies» m’attendent encore…
«Non, mesdemoiselles, désolé je n’ai pas le temps… je file au Sounds écouter Pierre de Surgères.»

A+

20/02/2009

Jereon Van Herzeele / Jörg Brinkman au Beursschouwburg

Rattrapons le temps perdu ! (Deuxième épisode)

5 février.

En plus de présenter d’excellents groupes belges sur les scènes de Flandre et de Bruxelles, d’être associé à Jazz Unlimited (Nord Pas-de-Calais) et aux Lundis D’Hortense, JazzLab Series s’est intégré également dans Jazzwerkruhr (Jazz Plays Europe) afin de nous proposer quelques groupes d’outre-Rhin.

Ce soir, au Beursschouwburg, avant le concert de Jereon Van Herzeele, j’ai découvert un intéressant trio allemand: Jörg Brinkmann Trio, qui vient de sortir un premier album chez ACT: «Ha!».
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Ce jeune groupe allie jazz post-bop et jazz contemporain avec une belle énergie.
Le leader utilise son violoncelle - hé oui - en pizzicato, comme on le fait avec une contrebasse, ou alors avec l’archet comme on le fait avec un… violoncelle.

Les ambiances sont tantôt nerveuses, tantôt contemplatives («Kleinod»).

Le trio s’aventure parfois aussi dans des musiques de factures plus classiques ou au contraire plus pop («Live in Hamburg»).

Continuant dans le mélange des genres, le trio joue aussi les effets bruitistes avec Oliver Maas au Rhodes (façon Bojan Z), tandis que le batteur Dirk-Peter Kölsch joue de la trompette d’enfant, du megaphone, ou maltraite sa batterie avec plaisir…
Puis on passe à la valse («Hühner-Walzer»), on enchaîne sur une sorte de danse folklorique, puis un quadrille, puis un jazz plus rock.
Tout cela avec une belle cohérence qui donne une certaine personnalité au groupe.


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Jereon Van Herzeele
, lui, s’est entouré de Fabian Fiorini (p), Giovanni Barcella (dm) et Jean-Jacques Avenel (cb) pour former son nouveau quartette.

Son travail est basé sur les préceptes de la musique Coltranienne.
Sur le Coltrane ultime, celui qui est à la lisière du free, celui qui monte de façon incantatoire vers les cieux, celui qui se perd dans les astres.

Alors, tout le monde y va à fond dès le départ.
La fusée décolle à la verticale.
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Barcella fait bouillonner la batterie, Fiorini incendie le piano, Avenel pétri avec rage sa contrebasse et Van Herzeele souffle comme un fou - aigu ou grave - pour tenter de percer la voûte céleste en un jeu orgasmique.
C’est intense. Solaire. Cosmique.

Il n’y a pratiquement pas de palier, on est catapulté d’un seul coup très haut et très loin. Sans option de retour.

Le quartette atteint rapidement un niveau très élevé et s’y maintien.
Difficile d’aller au-delà d’une telle intensité.
Le groupe alterne les compositions originales (Mode3, Mode 7, Song For Xero) avec les morceaux les plus radicaux de Coltrane (Leo, Venus) et de Steve Lacy (As Usual).
Il se donne à fond.
Jamais la tension ne baisse.
Chacun pousse toujours la machine plus loin.
La musique s’embrase. On joue la polyrythmie, les modes cycliques, les intervalles très marqués.

«C’est épuisant», me dira Jereon en sortant de scène.
Tu m’étonnes !

C’est épuisant, mais c’est ça qui fait du bien.
C’est comme si la musique nous débarrassait des toxines.
Ça lave la tête et fait de la place aux idées nouvelles.

Et surtout, ça se vit en live.

C’est du jazz, quoi !
Du bon jazz.


A+

15/02/2009

Hommage à Pierre van Dormael au Théâtre Marni

Rattrapons le temps perdu ! (Premier épisode)

Mercredi 28 janvier avait lieu le deuxième hommage des jazzmen à Pierre Van Doermal.
Cette fois-ci, cela se passait au Théâtre Marni.
Comme au Sounds précédemment, l’endroit était archi plein et une grosse partie du public n’avait plus trouvé que les marches des gradins pour s’asseoir.
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Premier groupe sur scène: Octurn, qui nous rappelle sa collaboration avec Pierre en 2006 avec «North Country Suite». Travail basé sur la musique de Bob Dylan (plus précisément «Girl From The North Country» de l’album «Nashville Skyline»)

La musique parfois complexe de Pierre est d’une intensité rare.
Si elle semble parfois s’envoler dans toutes les directions c’est sans doute pour mieux s’enchevêtrer. Les lignes mélodiques et harmoniques se développent, se nouent, se libèrent.

Et jouée par Octurn, la musique garde toujours cette pulsion et cette tension sans faille.

Ce soir, Guillaume Orti est, une fois de plus, éblouissant dans ses interventions.
Tout comme Bo Van Der Werf, distribuant un jeu fluide et fiévreux.
Chander Sardjoe passe allègrement de la polyrythmie à un jeu délicat aux balais ou à celui, très nerveux, de la jungle.
Laurent Blondiau, Jozef Dumoulin, Fabian Fiorini, Nic Thys et Jean-Luc Lehr alimentent tout au long de la prestation un flux rythmique riche et puissant.

Nicolas Fiszman et Kevin Mulligan viennent ensuite interpréter «Love Me Always» dans un esprit blues-folk.
La voix de Mulligan est toujours aussi profonde et chaude.
Fiszman s’accompagne d’une belle et étrange guitare au son grave (il s’agit d’une guitare baryton - entre la guitare et la basse - (accordée en «si») comme me l’apprendra bien plus tard Nicolas lui-même).
Moment sensible, un peu trop court, d’une extrême poésie.
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La poésie est à nouveau au rendez-vous avec Hervé Samb, Lara Roseel (b) et David Broeders (dm) qui avaient accompagné Pierre lors de ses derniers concerts (notamment au Gent Jazz l’été dernier).
Mélange subtil de douceur et d’âpreté.
De gaîté et d’affliction. De soleil et de fraîcheur.
Le jeu de Samb est lumineux, précis et sans esbroufe.
Et celui de Broeders à la batterie est délicat et plein de finesse.

Même si Pierre n’est plus là, il serait bien que cet ex-quartette continue à répandre sa musique ou, pourquoi pas, à continuer à creuser dans cette veine.

Après le break, Vivaces entame le deuxième set.
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Anne Wolf et Kris Defoort au piano, Nicolas Kummert, Bo Van Der Werf et Manu Hermia aux saxophones, Stéphane Galland et Michel Seba aux percus, Hervé Samb à la guitare et… Nicolas Lherbette (edit. Merci Christine) à la basse électrique.
«Rue 6», «Estelle sous les étoiles» et «Otti 1er» résonnent de belle façon.
Toujours bouillonnante et pleine d’énergie, toujours prête à changer de couleurs et de rythmes la musique nous balade sur le fil de nos émotions.
On ne s’ennuie pas une seule minute.

Avant d’accueillir Aka Moon, Philippe Decock interprète
en solo au piano la musique du prochain film de Jaco Van Dormael, «Mr Nobody», écrite par Pierre.
Un esprit classique, entre Debussy et Satie, entre Ludovico Enaudi et Michael Nyman.

Et puis, c’est Aka Moon, ou plutôt… Nasa Na ?
En effet, au trio s’est ajoutée Bette Crijns (Atatchin), jouant dans un style proche de celui de Pierre (elle fut son élève aussi). Impressionnant.
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Aka Moon est en forme. Tempos flottants, entente parfaite, débauche d’énergie contrôlée… On est subjugué.

On est subjugué aussi par le jeu de Stéphane Galland.
Il alterne le jeu sec et droit à celui du rubato et de la polyrythmie.
Il invente sans cesse.
Michel Hatzi et Fabrizio Cassol en profitent.
David Linx les rejoint pour un morceau mi-scatté, mi-chanté.
Ça vole haut.

Et pour le final, David Linx a invité une belle brochette de jeunes chanteurs (avec qui il travaille au conservatoire) pour un «The Art Of Love» a cappella extrêmement émouvant.
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Nul doute que la musique de Pierre Van Dormael continuera longtemps encore à influencer le jazz actuel.

Et d’ailleurs, rappelons que les recettes des entrées de ce concert ont été intégralement consacrées au financement de l’impression professionnelle de son livre «Four Principles to Understand Music».

Merci encore, Pierre.

A+

22/05/2008

Something Red In The Blue sur Citizen Jazz

Avant de parler (je suis un peu à la bourre) des concerts que j’ai vu (Ibrahim Maalouf, Mikkel Ploug, Animus Anima et Ben Sluijs...) je vous propose d’aller lire ma chronique d’un excellent album: «Something Red In The Blue» de Fabian Fiorini 3iO.
3io

C’est sorti chez Cypres et ça vaut vraiment le coup d’oreille.
D’abord, parce que c’est très bien et aussi parce que… c’est très bien.

A+

25/02/2008

Octurn (Jazz Station) et Gilles Repond (Sounds)

Quand on a la chance d’avoir Octurn en résidence régulièrement dans sa ville, il serait assez stupide de ne pas assister à l’un de leurs concerts.
Surtout que, malgré une très forte personnalité, aucun ne se ressemble.
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À la Jazz Station, Octurn prépare son projet avec Ictus, basé surtout, d’après ce que me dit Bo van Der Werf sur le gamelan.

Est-ce pour cette raison qu’Octurn groove autant ce soir? Danse autant? Swingue presque?

Bien sûr, on y retrouve toujours les évolutions polyrythmiques complexes, les rythmes décalés, les moments suspendus, les ambiances à l’équilibre précaire…
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Chander Sarjoe est toujours aussi surprenant rythmiquement (pour ce projet avec Ictus, ce sera pourtant un autre excellentissime batteur qui participera à l’aventure: Xavier Rogé).
Aux claviers, le duo FioriniDumoulin se complète à merveille.
Nelson Veras apporte toujours sa touche si particulière, comme s’il jouait dans une autre dimension.
Et Malik, et Bo, et Jean-Luc Lehr, et Laurent Blondiau sont toujours aussi surprenants.
(Guillaume Orti n’était pas de la partie ce soir.)

Mais ce soir, j’arrête d’essayer d’analyser la musique.
Je me laisse porter par elle.
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Y aura-t-il un disque avec l’ensemble Ictus?
Peut-être. Peut-être pas.
Raison de plus pour aller écouter Octurn à La Maison de la Musique à Nanterre (le 28 mars) ou au Kaaitheater à Bruxelles (le 16 avril).


Changement de direction et de style.
Me voici au Sounds pour écouter Gilles Repond.

Par rapport au groupe que j’avais entendu l’année dernière, c’est Toon Van Dionant qui a pris la place de Max Silvapulle derrière les fûts.
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Le groupe du tromboniste suisse propose un jazz groovy aux tendances parfois un peu funky.
Mais les morceaux sont souvent d’une complexité un peu perfide.
«Barbecue In Lapland», par exemple, est un morceau glissant (ok, le jeu de mot est facile, mais je suis sûr que ce titre n’a pas été choisi au hasard). Ici, les rythmes changent perpétuellement. Ça accélère, ça ralenti, ça change de direction.

Le plus «sage» dans l’histoire, c’est peut-être encore Gilles lui-même. C’est lui, souvent qui vient calmer un peu le jeu.
Il faut dire que lorsque Pascal Mohy est lâché, ça fait mal!
Quel pianiste brillant et fascinant.
Son jeu est précis, rebondissant, époustouflant. (Sur «Meeting Point» ou «Vilnius» c’est du tonnerre qui sort de l’instrument.)
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Alors, Sam Gerstmans en profite, lui aussi pour en rajouter une couche.
Au-delà d’un timing parfait et très sûr, il redouble de puissance dans ses solos.
Ce qui n’est pas pour déplaire à Toon Van Dionant, explosif au deuxième set.

Bien sûr il y a des moments plus tempérés, plus blues, comme le très beau «The Back Of The Death Hand» ou la ballade «Since You». C’est parfois un légèrement plus funky avec une reprise de Steve Wonder, ou plus traditionnel avec «Do You Know What It Means To Miss New Orleans» immortalisé à jamais par Billie Holiday et ce bon vieux Louis Armstrong

Alors, pour finir la fête, le quartette invite Jean-Paul Estivénart et Fred Delplancq à venir partager un «In A Sentimental Mood» et un tonitruant «Milestone».

Et je vous épargne la suite au bar.

A+

13/01/2008

Fiorini-Rzewski Duo et Erik Vermeulen Trio au Beurs.

J’avais raté le concert de Fabian Fiorini et Jan Rzewski lors du dernier festival Jazz à Liège.
J’étais arrivé en toute fin de concert, pourtant programmé très tard.
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Grâce aux Jazzlab Series, j’ai pu enfin écouter le duo, jeudi dernier, au Beursschouwburg.
J’aime bien cette salle du rez-de-chaussée aux allures de «Factory».
Et puis, c’était l’occasion de revoir aussi Erik Vermeulen en trio, puisque Jazzlab, qui ne fait pas les choses à moitié, a eu l’intelligence de coupler deux concerts par soirée.
Deux pianistes, deux approches différentes… pour un même bonheur.

Fiorini et Rzewski attaquent avec «Farfalle» qui semble puiser son inspiration autant chez Art Tatum, Fats Waller ou Monk pour le pianiste, que chez Steve Lacy pour le soprano (enfin, c’est mon impression).
Ce qui est fascinant dans ce duo, c’est cette idée de grand écart entre les racines du jazz et sa contemporanéité. Il y a des allers-retours  dans le temps, tant dans les compositions que dans l’interprétation. On retrouve d’ailleurs ce même esprit dans «Quadrimensionnele Blues».
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D’autre part, il y a aussi le mélange jazz avec la musique classique ou contemporaine.
Fiorini est à la fois lyrique (voire presque romantique) sur des thèmes comme «Tall Crystal» et à la fois percussif, jusqu’à jouer les déstructurations, comme sur «Music For Food» (morceau que le duo jouait pour la première fois en public).
Ce thème, un peu ardu, aux rythmes et tempos fluctuants est plein de nuances, de changements de directions abruptes, de moments de tensions mais aussi de contemplation.
Rzewski passe alors à l’alto, pourtant, je le préfère au soprano, comme sur «Tarentelle de l’amour». Joué sur le ton de l’humour, ce morceau est une sorte de tango espagnol (ça existe?), sensuel et puissant à la fois, avec une mise à mort par un soprano rauque qui vibre comme des banderilles plantées au plus profond de la chair.

Avec ce Jazzlab Tour, le duo va sans doute encore
resserrer les liens et affiner les tensions.
Ça vaudra la peine de l’entendre encore en fin de tournée.

Après une courte pause où j’ai le temps de discuter un peu avec Fabian, Mathilde Renault, Nath ou Ben Sluijs (dont l’album «The Unplayables» sort début juillet), c’est au tour d’Erik Vermeulen de monter sur scène.
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Le trio commence avec « Untitled 1 », une ballade à l’atmosphère légère, aérienne, sobre et dépouillée. Tout est en non-dit, en respirations et en silences.
Le touché d’Erik est délicat, tout comme le jeu de Marek Patrman avec ses balais.
Le batteur va jusqu’à tordre un des fils pour aller griffer la caisse claire et obtenir un son particulier.

Avec «Broken Something» ou «Tricolori», on joue plus sur une construction «évolutive». Une idée en amène une autre.
Les solos de Manolo Cabras, à la contrebasse, sont magnifiques d’intensité et de musicalité.
La connivence certaine entre les membres du groupe rend la musique excessivement vivante et (é)mouvante.
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Il y a toujours chez Vermeulen cette dualité entre la luminosité du propos et la tourmente. Il y a ces tourbillons de notes aussitôt suivis de silences et d’inquiétudes. Un équilibre fragile et sensible. Et c’est encore plus flagrant dans «Untitled 2» et «Untitled 3».
J’essaie parfois de comparer son jeu à ceux d’autres pianistes, mais je n’y arrive pas vraiment, la musique d’Erik est bien trop personnelle.
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«Station Like» (composé à partir d’une improvisation enregistrée lors du concert à la Jazz Station) explore à fond l’improvisation sur un thème très ouvert. Marek et Manolo sont explosifs. Ils frappent, giflent, frottent ou griffent leurs instruments de toutes parts, tandis que le pianiste fait gronder les cordes.

That’s jazz !

Tous les concerts du trio sont enregistrés durant la tournée, dans le but de sortir un CD chez De Werf dans le courant de l’année.
Alors, même si c’est en «live» que cette musique se vit (allez-y, il n’est pas trop tard, il y a encore des dates ce mois-ci), réservez déjà votre exemplaire chez votre disquaire… C’est moi qui vous le conseille.

A+

27/12/2007

Octurn - Résidence à la Jazz Station

Octurn est régulièrement en résidence à la Jazz Station.
Cela permet au groupe de répéter et de travailler des morceaux que l’on sait ne pas toujours être simples  chez eux.
En plus, Bo Van Der Werf a plutôt l’esprit fertile et les nouvelles compos ou les nouveaux projets ne manquent pas (après Van Dormael, Magic Malik et la musique de Bo lui-même, Octurn prépare un travail avec Ictus).
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Ce qui étonne en entrant à la Jazz Station ce soir-là, c’est la configuration du groupe sur scène.
Enfin, non, justement, pas sur scène. Il est disposé en cercle dans la salle même.
Du coup, on a l’impression de faire partie du collectif. D’être pratiquement dedans…

Le premier morceau est assez nerveux et puissant. Groovy aussi.
Ce sont ici les saxes et trompettes qui sont mis en avant sur un drumming très «carré» de Chander Sardjoe. C’est presque binaire… et bien sûr ça ne l’est pas du tout. Et tout le monde dodeline de la tête.

Le morceau suivant débute de façon beaucoup plus intimiste.
La basse de Jean-Luc Lehr égrène lentement un motif lancinant.
Fabian Fiorini (p) ou Nelson Veras (g) prennent tour à tour des impros scintillantes.
Puis, c’est à Jozef Dumoulin d’introduire quelques phrases immatérielles dont il a le secret.
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Rien n’est jamais monotone chez Octurn et le changement de tempo intervient régulièrement pour lancer le groupe vers de nouvelles directions. La musique ressemble à des couches qui s’empilent, puis se dérobent. Parfois, le piano suit le sax avant de bifurquer sur les lignes de guitare ou de trompette.
Dans un seul morceau, il y a mille saveurs différentes et impossibles à définir.

Les rythmes et les tempos redoublent.
Sardjoe est étourdissant de vitesse. Cela contraste avec le jeu de Veras ou Dumoulin qui tempèrent. Fiorini, lui, joue par tâches, il jette les sons comme Pollock jette sa peinture. Guillaume Orti (as) et Laurent Blondiau (tp) ponctuent en écho ou à l’unisson cette musique exaltante.

La musique de Bo est une recette minutieusement bien préparée qui permet les improvisations les plus improbables.
D’ailleurs, il déplie une partition si longue qu'elle tient à peine sur le pupitre.
Comme me dit à l’oreille Stéphane Galland, en clin d’œil: «Ça ne rigole plus!»…
Quel plaisir !

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C’est de la haute voltige.
Et pourtant tout à l’air tellement simple et accessible. Même pour moi qui ai parfois eu du mal avec la musique d’Octurn: celle-ci est assurément limpide.
Les arrangements sont exécutés au cordeau. La construction est parfaite et l’interaction entre les musiciens est remarquable.

Avant un rappel que le public réclame avec véhémence, Fabian introduit, dans un jeu mi-baroque, mi-classique, un morceau époustouflant d’énergie.

Je l’ai déjà écrit, mais Octurn est sans doute un des groupes les plus créatifs du jazz européen actuel.


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Le groupe vient de sortir un double album enregistré avec Magic Malik («XPs [live]»). L’ambiance est différente de celle du concert de ce soir… mais tout aussi brillante et passionnante.
Comme quoi, la musique d’Octurn, ne se joue jamais de la même façon.

A+

25/10/2007

Notes à acheter. Et free... free.

Jusqu’au 26, vous pouvez acheter une note de la composition de Fabian Fiorini.
En faisant cela, vous soutiendrez les musiciens des écoles de musique dans des pays en conflit (Palestine, Congo, Mozambique etc..)

Bref, c'est une bonne action.
C'est quand même mieux que de leur vendre des armes... non? 

Et un concert a lieu au Singel à Antwerpen ce vendredi soir.
(Il y en avait un ce soir à la Monnaie à Bruxelles)

C’est organisé par Music Fund.
Les détails ici.

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Et puis, tout autre chose, ou presque, si vous avez envie d’écouter du free jazz pendant 12 heures non-stop, une seule adresse : Taran’s Free Jazz Hour !

Si vous êtes à Angers, allez-y (et saluez Taran de ma part) sinon, écoutez (ou regardez) l’émission via le net
C’est le 27, de midi à minuit.

A+

23:27 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fabian fiorini, free, taran |  Facebook |

23/09/2007

Klara Festival - Pierre Vaiana

Dans la série des concerts du Klara Festival, Pierre Vaiana avait également été convié à une «carte blanche» pour les « Late Nights ».

Pierre en a profité au maximum en présentant un « groupe » à géométrie variable. Il avait décidé, en effet, de faire des mélanges et de jouer les métissages. Chose qu’il adore et qu’il fait avec beaucoup d’inspiration.

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Après une mise en bouche en trio, avec Felix Simtaine (dm) et Nic Thys (cb), Pierre invitait le fidèle Fabian Fiorini pour interpréter «Aljazaïr» (c’est le nom d’Alger en arabe… et ce n’est pas mon ami Mouloud qui me contredira ;-) ).
La musicalité de ce thème est tantôt incertaine, tantôt évidente sous les doigts du pianiste. Fabian a cette faculté d’inoculer les morceaux de touches personnelles tellement créatives qu’il me surprend toujours. Par exemple, sur un autre morceau plus rapide, il explose le thème et emmène dans son sillage Felix Simtaine qui, tout heureux, n’en demandait pas tant. Impressionnant.

Puis, c’est au tour de François Vaiana (voc.) de monter sur scène pour interpréter «Duke Ellington Sound Of Love» de Mingus.
Et puisqu’on parle de Mingus, on aura droit à deux contrebasses (il faut bien ça pour ce bon Charlie). Lara Rosseel fera donc équipe avec Nic.

C’est ensuite Eve Beuvens qui succède à Fabian au piano pour un «Broken Wings» (en hommage à Chet Baker) de Richie Beirach. Au chant, François Vaiana me paraît bien plus à l’aise que lors de certains concerts où je l’ai entendu. J’ai l’impression que le swing lui va bien. Et avec «Lester Left Town», il est servi.

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Pierre Vaiana, quant à lui, est d’une fluidité et d’une précision redoutables. Tant dans les mélodies complexes en mid-tempo que dans les débits rapides.

Après avoir entendu 2 contrebasses, pourquoi pas deux pianos ?
Fiorini – Beuvens, 2 styles complètement différents qui donnent du goût à un dialogue improvisé, vif et relevé.

Et puis vint David Linx.
Ses impros a cappella (scat ou vocalese?) sont toujours aussi impressionnantes.
Il possède décidément une tessiture incroyable et un sens du timing, du swing et du rythme redoutables.
Ça c’est pour le côté «groove».
Pour le côté «ballade», il n’en est pas moins brillant.
Une version intime et sensuelle de «Luiza», de Jobim, en est la preuve…

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Ce beau concert «patchwork», et à rebondissement, se termina avec le morceau envoûtant: «Chiàchiara Ccu Mia», qui oscille entre prière, psalmodie et transe à la «A Love Supreme», sur des paroles scandées en sicilien.
Chair de poule garanti.
C’est brûlant et enivrant.

Dans le bar du KVS Box, je croise plein de musiciens avec qui je parle de leurs projets (et il y en a !) comme Nelson Verras, Magic Malik, Robin Verheyen, Laurent Melnyk, Fabrizio Cassol, mais aussi Felix Simtaine, David Linx et bien sûr Pierre Vaiana…

Bien belle soirée, donc.
Dommage que je n’ai pas eu l’occasion de participer aux autres concerts prévus… grrr…

A+

05/05/2007

Octurn à la Jazz Station


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Octurn enchaîne projets sur projets ces derniers temps.
Après l’excellent «21 Emanations» avec Dré Pallemaerts et déjà, Magic Malik, le groupe a sorti «North Country Suite» sur des compositions de Pierre Van Dormael.
Et les voilà déjà maintenant à voguer vers d’autres aventures.

Cette foi-ci, Malik a pris un peu plus de place encore et le groupe a accueilli aussi Nelson Veras

Pour «roder» l’ensemble, Octurn s’est offert une résidence à la Jazz Station pour quelques jours.

Je suis allé écouter un des concerts ce mercredi dernier.

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J’avoue ne pas avoir toujours suivi, ni compris la musique d’Octurn à une époque. Si tant est que «comprendre» la musique veuille bien dire quelque chose…
Donc, je rectifie: je n’ai pas toujours ressenti la musique d’Octurn à une époque.
Trop complexe, froide ou distante.

Mais voilà que depuis quelques mois (années), je trouve la démarche du groupe des plus intéressantes actuellement.
Est-ce le fait que le groupe sonne vraiment comme une entité?
Qu’Octurn semble savoir où il a envie d’aller?
Est-ce l’arrive de Malik qui lui donne du «liant» ?

Toujours est-il que je ne reste pas insensible a cette musique, complexe certes, mais tellement captivante.

La musique d’Octurn me paraît plus ramassée, plus concise. On y retrouve toujours cette fluidité, ces espaces et ces évolutions lentes qui, cependant, ne se diluent plus comme lors du concert au Bozar en mars 2006.
Et j’avais, par la suite, déjà beaucoup aimé le prestation suivante au Sounds en juin de la même année.

Le concert de ce soir devait me conforter dans cet esprit.

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Le premier morceau est, comme à l’habitude, très évolutif. Le groove complexe s’installe peu à peu. Veras dépose quelques lignes harmoniques… «organiques».
La basse profonde de Jean-Luc Lehr se conjugue parfaitement au drumming impeccable de Xavier Rogé (qui «remplace» pour cette tournée Chander Sardjoe).

Ensuite, sur les pas d’une valse désabusée, les souffleurs rendent la mélodie incertaine.
Gilbert Nouno, capte, filtre, trafique les sons des instruments et les redistribue avec ingéniosité.
La musique est toute en relief et profondeur. Elle navigue sur plusieurs niveaux rythmiques et harmoniques. On sent comme des vagues, comme des ondulations qui s’entrecroisent.

Jozef Dumoulin au Fender Rhodes lance des phrases aux effets parfois stridents.
Ses improvisations sont toujours étonnantes. A la fois «free» et parfois «soul» ou «churchy».

Malik chante dans sa flûte.
Un chant fantomatique, lunaire.

L’ensemble est mouvant, riche, parfois groovy et, comme sur le dernier morceau du premier set, presque funky.
Il y a toujours ce mélange d’improvisations collectives complexes et de lignes rythmiques claires qui rendent le projet unique.
Octurn joue sur les tensions et les apaisements.
On ne peut y rester insensible.

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Sur un autre morceau (la plupart, ce soir, sont de Bo Van Der Werf ou de Malik), une sorte de «lullaby» étrange, Fabian Fiorioni à l’instar de Veras précédemment, égrène les notes de façon très scintillantes. À la fois brutales et nerveuses, mais aussi pleines d’amplitudes. Entre classique et contemporain.

Malik intervient à nouveau au chant, mais c’est surtout Guillaume Orti qui improvisera de manière très physique. On le sent véritablement investi par la ferveur.

Bien qu’il intervienne de manière ponctuelle et avec beaucoup de sensibilité (comme lors de son solo en début de concert), j’ai l’impression que Laurent Blondiau, à la trompette «muted», vient plus souvent en soutien qu’en véritable soliste dans cet ensemble.
C’est un peu la même impression que j’ai vis-à-vis de Bo Van Der Werf, bien que lui aussi, viendra prendre sa place pour quelques solos d’une extrême beauté.

J’ai le sentiment que le groupe est vraiment en train de trouver son son. Ce que me confirmeront Xavier Rogé, Jean-Luc Lehr, Gilbert Nouno ou Nelson Veras après le concert.

Un beau projet, de très haut niveau, qui ouvre encore d’autres voies au jazz.
A suivre, bien sûr.

A+

12/04/2007

Clouds Festival "2" - 2007

Samedi dernier avait lieu le deuxième Clouds Music Festival organisé par NU:BE à la Jazz Station (vous allez finir par penser que j’ai pris un abonnement là-bas !).

Le chiffre «deux» était à l’honneur ce week-end. (Ben oui: deux ans, donc… duos).

Au programme, il y avait eu la veille Thomas Champagne et Nicholas Yates (que je n’ai pas vu) pour accompagner le vernissage de l’expo photos de Milena Strange (que je n’ai pas encore visité).

Et ce samedi, quatre duos allaient se succéder.
A commencer par Pierre Vaiana – Fabian Fiorini, suivi de Sophie Tassignon – Steven Van Looy Alex Furnelle, puis de Olivier Thomas – Etienne Plummer et finalement Phil Abraham – Benoit Vanderstraeten.
Programme intéressant, non ?
Malheureusement, je n’assisterai qu’au concert du premier duo (car enfants,… car départ en vacances de l’un d’eux à 4h. du mat’,… car valises, etc…).

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La musique que Pierre et Fabian nous proposent est celle du futur album avec al Funduq : «Porta Del Sol».
Musique inspirée des chants des charretiers Siciliens chère à Pierre Vaiana.
Musique de rencontres donc.
Et qui dit musique de rencontres, dit musique ouverte à différents courants. Non seulement à la «tarentelle», comme on peut l’imaginer, mais aussi aux rythmes orientaux, voire indiens et bien sûr au jazz et à l’improvisation.

Toutes ces influences sont assez clairement contenues dans «Aljazaïr» (qui est aussi un hommage – comme l’a fait Aka Moon sur «Amazir» - à Aziz Djemmame , fondateur du festival de jazz de Constantine et décédé prématurément en 2005).
Fiorini fait gronder le piano tandis que Vaiana joue tout en arabesque et subtilité une mélodie douce.

Mais la musique, comme la vie, n’est pas toujours aussi simple et lisse, et le morceau suivant («Giro, Volta e Feria» ???) est plus torturé.
Le soprano lumineux s’allie à la gravité du piano. Les instrumentistes semblent jouer à cache-cache avant qu’une certaine légèreté naisse enfin et fasse place à une ritournelle sicilienne joviale.

Sur le thème suivant, Fiorini alterne la «rage» pianistique et les échappées joyeuses et fraîches. Le soprano est vif et virevoltant.
La musique est parfois complexe mais captivante.
Le duo désarticule la mélodie, fait un passage vers le contemporain.
Vers l’abstrait presque.
Vaiana passe de l’aigu au suraigu en gardant cependant une rondeur dans le son qui permet de garder le contact avec la mélodie…

Pierre invite ensuite son fils François Vaiana à venir chanter «Lady Day», thème écrit par Wayne Shorter sur lequel François a replacé des bribes d’interviews de Billie Holiday.
J’avoue ne pas toujours avoir été convaincu par le chant du fiston, mais ce soir, la magie fonctionne plutôt bien.
Pierre met toute son âme et sa rage dans son jeu… et de la douceur aussi. Du coup, la voix de François passe bien et les paroles glissent avec émotion.

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Mais là où l’émotion atteindra son paroxysme, c’est avec «Chiàchiara Ccu Mia».
Une sorte de poème musical, chanté en sicilien par Pierre.
Les paroles claquent et rythment un thème hypnotique.
On dirait une incantation.
Le piano se fait percussif.
On a envie de frapper du pied pour enfoncer encore plus ce tempo obsédant, cette marche frénétique.
Pierre reprend ensuite le thème au sporano tandis que François, tel un slammer continue à chanter en anglais.

Une sorte de passation s’est opérée.
Eblouissant.
Applaudissements.

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J’aurais bien aimé écouter Sophie Tassignon et Steven Van Looy Alex Furnelle (ainsi que les autres duos), mais le temps que m’avaient accordé mes filles pour assister en partie au Festival était déjà largement dépassé.
Et face à cela, aucune résistance n’est possible.

A l’année prochaine, sans faute.

A+