18/07/2016

Les Chroniques de l'Inutile - Bravo

J’avoue, j’ai un faible pour Les Chroniques de l’Inutile.

Le groupe, mené par le guitariste Benjamin Sauzereau, qu’accompagnent Pierre Bernard (fl), Erik Bogaerts (as, cl), Eric Bribosia (Fender Rhodes) et Jens Bouttery (dm), développe une musique particulière, pleine d’humour et de poésie.

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Ce jeudi soir (9 juin) au Bravo - qui a un peu de mal à se remplir (ha..., le foot, le foot !) mais qui a finalement réuni pas mal d’amoureux de la belle note - le groupe présente quelques nouvelles petites perles.

«Mauvaise Raison», par exemple, qui se construit sur des brisures de guitare, «Le Malentendu» (mais Sauzereau lui-même n’est pas très sûr que ce soit vraiment le titre du morceau) qui évolue comme une valse un peu bancale, à la ritournelle accrocheuse, ou encore «Gagner de l'argent» dans un registre presque pop.

Avec Les Chroniques de l’Inutile, l’impro est toujours subtile et très collective. Cela évoque parfois un bateau qui tangue, qui dérive, qui prend de la vitesse puis ralentit pour accoster on ne sait où. La musique est pleine de courant d’air, comme si on laissait aux musiciens la possibilité de la décoiffer, de la transformer, de la recolorer.

C’est cela qui est magique dans cette musique : elle nous fait redécouvrir les bonheurs simples. Et ce bonheur se lit sur le visage de Benjamin Sauzereau qui semble heureux que l’on jongle avec ses compositions. C’est comme s’il appréciait, avec gourmandise, une bonne réplique à un bon mot.

Et même si elles sont complexes et sophistiquées, ces fables musicales restent toujours aussi accessibles qu’une simple chanson.

Entre drumming foisonnant et bidouillages électro, Jens Bouttery distille un groove flottant. Eric Bribosia ressuscite parfois des ambiances du siècle dernier, évoquant presque Kurt Weill. Erik Bogaerts donne de l’épaisseur aux mélodies, les rend parfois âpres et granuleuses, tandis que Pierre Bernard semble toujours trouver des chemins de traverses.

Les Chroniques s’amuse sérieusement avec la musique et avec les silences aléatoires… Il y a une sorte de retenue minimaliste. C’est de la poésie moderne, contemporaine, qui se moque de la beauté intrinsèque, qui se fiche des formes, qui se joue des rythmes. Et cela, toujours avec humour. «Morceau pour les alcooliques», qui vacille sur ses bases, puis qui se déchaîne dans l'outrance pour finalement s'endormir à la belle étoile, est un beau résumé de la musique du groupe : très imagée et sans complexe.

Les Chroniques de l’Inutile flirte avec le minimalisme, le Krautrock, le jazz, le folk, le romantisme… et développe un univers vraiment particulier, original et créatif.

D’ailleurs, la petite bande (Sauzereau et Bouttery, en fait) a créé un label, Suite, qui n’hésite pas à jouer avec diverses disciplines artistiques (on y retrouve Philémon, le chien qui ne voulait pas grandir ou encore Jens Maurits Orchestra, pour l’instant). Une affaire à suivre avec grand intérêt, donc.

 

 

A+

 

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26/08/2015

Playlist 02 - rentrée 2015 - Selection

Une playlist (et quelques mots) pour une rentrée réussie.

Voici une petite sélection des albums écoutés ces derniers temps.

 

 

Shades Of Blue de Harmen Fraanje (p), Brice Soniano (cb) et Toma Gouband (dm). C’est une certaine plénitude qui émane de cet album. Et en même temps, on y ressent parfois le tourment, le questionnement. Le piano de Harmen Fraanje semble hésiter avant de lâcher les indices d’une piste mélodique à découvrir. La contrebasse et la batterie battent la chamade. Les moments sont suspendus. Superbe album.

God At The Casino de Manu Hermia (saxes), Valentin Ceccaldi (violoncelle), Sylvain Darrifourcq (dm). Brûlant comme un alcool fort ! Un violoncelle qui ne se laisse pas faire, un sax parfois fou, un soupçon d’électro et un drumming hors normes. Et de l’humour dans une musique tantôt furieuse et abstraite, tantôt extatique.

Drop Your Plans de Bambi Pang Pang. Avec Andrew Cyrille aux drums, on pouvait s’attendre à un free jazz explosif. Il n’en est rien. Impros et compos se mêlent dans une étonnante douceur. Tout est pesé, soupesé… Et tout respire. La musique et les silences circulent entre Seppe Gebruers (p), Laurens Smet (cb) et Viktor Perdieus (as). Magnifique de bout en bout.

Cécile McLorin Salvant maîtrise avec une élégance rare la tradition du jazz vocal. Digne héritière de Sarah Vaughan, son dernier album (For One To Love) est un véritable bijou.

Revenons dans le puissant. Alive, de Gratitude Trio (Jereon Van Herzeele (ts), Louis Favre (dm) et Alfred Vilayleck (eb) ). Avec eux, on démarre là où Coltrane s’était arrêté. De la fougue, de la maitrise, de l’adrénaline et des sentiments. Des impros inspirées, une écoute parfaite et des dialogues forts. Un must.

A mi-chemin entre Miles électrique et le soul funk, la trompettiste américaine Ingrid Jensen, épaulée par Jason Miles et une pléiade de musiciens (Gene Lake, Cyro Baptista, James Genus, Jerry Brooks et autres) évoquent l’esprit du Prince des Ténèbres. Si ce n’est pas terriblement surprenant, c’est, en tout cas, extrêmement juste. Un délice.

Et Heptatomic de Eve Beuvens, bien sûr. La pianiste avait fait sensation lors du Gaume Jazz en 2013 avec sa carte blanche qui s’est transformée en véritable groupe. Les références ne manquent pas : Basie, Ornette, Mingus, Tristano et sans doute la musique européenne aussi. Mais tout ça est explosé par Laurent Blondiau, Manolo Cabras, Grégoire Tirtiaux et les autres. Formidable réussite.

Et puis, ce qui ne se trouve pas sur le lecteur mais qui vaut la peine d’être entendu :

Babelouze de Michel Massot et sa bande. Pavane de l’âne fou. Une fanfare blues et funky (genre brass), teintée de rythmes africains et pleine de bonne humeur. Euphonium, trombone, sousaphone, percus en tous genres, mais aussi des voix d’ensemble, semblent déambuler dans une ville imaginaire pour y faire la fête. Et ça marche !

 

Ner6ens from Erik Bogaerts on Vimeo.

 

Lampke de LIop. Ambiance électro acoustique. Mélanges de bruits, de sons et de musique. Une sorte de voyage dans un univers fantasmé, amniotique, plutôt tendre et rêveur. Aux commandes, Jens Bouttery (dm), Benjamin Sauzereau (eg) et Erik Bogaerts (ts). Une expérience improvisée, pleine de surprises et de douceurs. C’est différent, c’est étonnant, c’est envoûtant.

 

 

Et pour finir : Fabian Fiorini en solo. Superbe album, parfois sombre, plutôt introspectif, mais d’une grande liberté d’expression. Entre jazz et musique contemporaine, le piano sonne et résonne avec une profondeur inouïe. Un travail très personnel et remarquable.

A+

 

08/01/2013

Les chroniques de l'inutile - Aka Moon 20 ans - Jazz Station

 

Pour fêter ses 20 ans, Aka Moon a invité différents groupes, ou projets, qui touchent de près ou de loin leur univers. Ce jeudi 29 novembre, Les Chroniques de l’Inutile était sur la scène de la Jazz Station.

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Voilà un drôle de nom pour un groupe. Benjamin Sauzereau (guitariste et leader) tente bien de m’en expliquer son origine, mais j’avoue que cela reste un peu flou. On navigue entre le surréalisme et le dadaïsme. Les histoires sont plutôt écrites mais ne se lisent jamais de la même manière. Elles ne se jouent jamais de la même manière non plus. Voilà pourquoi les «Chroniques» laissent beaucoup de place à l’improvisation et à l’imagination. Quant à «l’Inutile», c’est la question qui se pose sur le bien fondé de ce qui précède… Vous suivez ?

Bref, avec Eric Bribosia au Fender Rhodes, Jens Maurits Bouttery à la batterie, Erik Bogaerts (qui remplace définitivement Gregor Siedl ??) au sax ténor et Benjamin Sauzereau à la guitare nous ne sommes jamais au bout de nos surprises.

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Il y a quelque chose des «Children Songs» dans les compositions du groupe ou du moins dans la façon de les jouer. La musique, finement ouvragée est très évocatrice. On imagine des monstres cachés sous le lit ou dans les armoires. On s’invente des mondes, des personnages. C’est de la féérie moderne, pleine d’humour et de non-sens à la Jacques Tati ou à la Raymond Queneau.

Les titres, parfois plus long que le morceaux («Les gens qui rentrent dans le tram sans vous laisser le temps d'en sortir bien que vous ayez trois sacs sur le dos»), ne font aucun doute sur l’esprit de ce jazz très malicieux et libertaire. Ajoutez à cela la richesse des instrumentations et l’inventivité des arrangements et vous vous sentirez comme dans une bulle, entre rêve et réalité.

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«Bûche» (allez comprendre pourquoi), aux accents orientaux et mystérieux, nous embarque dans un souk imaginaire. Puis, «L’ampoule et le haricot» délivre avec simplicité une musique riche, délirante et complexe tout en restant constamment accessible et intéressante. Et amusante aussi. Car il y a de cela également dans la musique du groupe : une façon de ne pas se prendre au sérieux, de prendre du recul sur le monde, les évènements et les gens. L’intelligence de l’humour enrobée d’une certaine philosophie poétique. Et tout est bon pour faire de la musique. Jens Mauritz Bouttery use de mille et un objets, plus incongrus les uns des autres, pour en extraire des sons de toutes les couleurs. Eric Bribosia distille des lignes de basse sobres et ponctue les phrases d’accords cristallins. Le jeu de Benjamin Sauzereau est léger et fin. Il effleure les cordes de sa guitare. S’envole. Invente.

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Tout est douceur, tout se meut avec souplesse et délicatesse. On est emporté dans une sorte de transe lymphatique et ouatée. Pourtant, on reste en alerte, les rythmes évoluent sans cesse, les respirations s’accélèrent imperceptiblement, le groove est présent, le tempo s’efface petit à petit, puis réapparaît en toute discrétion. Flottant par-dessus tout, Erik Bogaerts innerve les mélodies d’un luxe de nuances. Les notes ondulent, s’affirment ou se laisse découdre.

Les Chroniques de l’Inutile est un groupe à l’esprit très personnel et original. Le genre de groupe qui peut vous mener loin. Qui fait référence à nombre de sentiments, d’images et de musiques. Un jazz qui ouvre un peu plus encore l’esprit.

Non, vraiment, ce groupe est loin d’être inutile. Qu’on se le dise.

Voilà sans doute l’un de mes coups de cœur du moment.



A+

 

 

 

 

 

27/03/2010

Bender Banjax au Roskam

J’avais déjà vu Bender Banjax à Dinant l’été dernier. Le jeune groupe était invité par le festival mosan car il avait remporté, l’année précédente, la compétition organisée simultanément par les deux festivals (Gent Jazz Festival et Dinant Jazz Nights) : Jeunes Talents du Jazz. À l’époque du concours (en 2008), Erik Bogaerts (ts) et Christian Mendoza (p) étaient accompagnés (si mes souvenirs sont bons) par Yannick Peeters (cb) et Lionel Beuvens (dm). Depuis, c’est Axel Gilain qui a pris la contrebasse et Stijn Cools, les baguettes.

Ce dimanche 14 mars au soir, ils étaient au Roskam.

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Pas de piano pour Mendoza, mais un Fender Rhodes. Cela change un peu le son du groupe sans, cependant, en altérer la personnalité ni l’esprit.

Bender Banjax propose un mélange de groove soutenus, d’exploration d’espaces et d’improvisations tendues. La musique, souvent enflammée, est toujours en mouvement et l’énergie, subtilement canalisée, circule avec fluidité.

Au Rhodes, donc, Mendoza lorgne sans doute un peu du côté d’Hancock. Ses interventions sont souvent harmonieuses et pleines d’inventions. Il évite toujours les routes trop évidentes et ouvre souvent des portes qui permettent aux autres musiciens de rebondir sur de nouvelles idées. Un ostinato évolutif et bouillonnant qui conduit à un dénouement explosif ; des intonations plus «soul» qui font pencher le groupe, le temps d’un morceau, dans un esprit «blaxploitation» ; des instants plus «lyriques» qui rappellent un parfum de Milonga… le jeu de Mendoza est assez étendu et toujours jubilatoire.

Le drumming de Stjn Cools est soutenu et déterminé. Souple, précis et toujours groovy. Cela permet certainement aux solistes de s’évader plus facilement. Et Erik Bogaert ne s’en prive pas. Son jeu est parfois dru et incandescent, mais il garde le sens de la narration. Et puis, ce soir, Bender Banjax a invité Nicolas Kummert (ts), histoire d’ajouter un supplément d’épice à leur musique déjà bien relevée. Avec son style particulier, mélangeant chants, cris, succions et souffle, celui-ci trouve sa place sans aucune difficulté.

Bien sûr, il ne faut pas oublier Axel Gilain, fougueux sur les cordes de sa contrebasse. Il les tire pour les faire claquer, les caresse pour les faire chanter. Son jeu est foisonnant et touffu.  Il s’immisce partout, relance, pousse, excite ou calme les ardeurs. Sa présence est indispensable.

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Bender Banjax est très convaincant, solide et soudé. On sent la connivence entre cette bande de copains et leur volonté d’exprimer un jazz moderne, frais et accessible, qui laisse beaucoup de place à l’improvisation. Et quand tout cela est aussi inspiré et intelligemment agencé, on peut s’attendre encore à de futurs bons moments. À tenir à l’œil et à l’oreille... bien entendu.

 

A+

 

04/01/2010

Lionel Beuvens Trio au Sounds

Y a pas à dire, un trio bien soudé et complice, ça fait toujours du bien par où ça passe !

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Ce samedi soir au Sounds, le batteur Lionel Beuvens a réuni autour de lui deux amis fidèles : Sal la Rocca (avec qui il joue dans le trio de Sabin Todorov) et Alexi Tuomarila (qui l’accompagne dans le projet Grass Monkeys).

Premier concert de 2010 sous le signe indéniable du jazz.

Après un morceau chaloupé qui ne fait que monter en groove (le magnifique «Fragile» écrit par Lionel Beuvens lui-même), le trio s’attaque à Ornette Coleman avec «Chronology».

Le jeu virevoltant d’Alexi Tuomarila, qui a mis le groupe de Tomasz Stanko entre parenthèses le temps des fêtes, est d’une justesse impressionnante.

Le pianiste finlandais, éternelle gueule d’ange, habituels Fred Perry aux pieds et bracelets fétiches aux poignets, déroule un jeu virtuose sans ne jamais rien laisser paraître sur le visage.

Sur les ballades, il laisse de côté le lyrisme ou le romantisme bon ton pour plutôt accentuer les arêtes. Son jeu n’en est que plus expressif, presque expressionniste. Et comme pour confirmer cette impression, le trio redessine «Moon And Sand» dans un trait assez nerveux, même si l’on y devine ici et là quelques intonations empruntées à Bill Evans. «What This Thing Called Love?» subit le même traitement avec des musiciens qui jouent au chat et à la souris.

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L’interplay fait merveille et chacun se permet des solos aussi brillants que concis. Sal la Rocca plonge à pieds joints dans des improvisations robustes! Le jeu de Lionel Beuvens va bien au-delà d’un simple soutien rythmique. Il arrive à découper les phrases, à donner du relief à chaque rebond, à dynamiser chaque frappe. Il saute parfois un temps pour mieux accentuer le suivant. Le tout dans un timing parfait.

Ce trio est une sorte de mille-feuille. Sur «Jessica» par exemple, chaque musicien façonne une couche à sa couleur, son rythme, son harmonie. On y descellerait peut-être une pointe de trio de Brad Mehldau époque «House On The Hill» ? À tout moment, ça groove et ça swingue. Et tout est dosé subtilement pour garder une tension optimale.

Pendant deux morceaux («Béatrice» de Sam Rivers et « Mister PC » de Coltrane) le trio se fait quartette avec l’intervention décidée de l’excellent Erik Bogaerts (Bender Banjax) au ténor.

Il y a du monde au Sounds et tout le monde à l’air de s’amuser. On se demande alors pourquoi le trio n’est pas remonté sur scène pour un bis que le public réclamait pourtant avec insistance. Quand c’est bien on en veut toujours plus.

On attend donc de les revoir au plus vite.

A+