11/01/2015

Satelliet Session - De Werf à Bruges

A De Werf, à Bruges, on a offert une résidence au jeune batteur Lander Gyselinck.

Celui-ci a proposé, 4 fois par ans, non seulement de présenter ses différents groupes ou travaux, mais d’inviter également des artistes qui font partie de la grande nébuleuse qu’est le jazz. Il a nommé ces rencontres «Satelliet». L’idée est de créer – ou plutôt de resserrer - les liens entre le jazz et toutes autres formes de musiques, et de s’interroger sur la façon dont le jazz pourrait sonner à l'avenir. Pas d’œillère donc, pas d'à priori, pas de sectarisme. Direction De Werf, ce vendredi soir pour la première et pour s’ouvrir un peu plus encore l’esprit.

Pour le coup, la configuration de la salle a été adaptée. Entre un esprit Stones à NY et les salles alternatives rock. Ce soir, c'est concert debout, et il y a du monde au rendez-vous.

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Le premier acte est assuré par Lynn Cassiers. Son court concert est une véritable performance artistique, vocale et sonique. La chanteuse - mais pas que - nous embarque rapidement dans son univers fantasmé, singulier, onirique et déroutant.

Avec sa seule voix, un korg, quelques instruments musicaux enfantins (tambourin, sifflet, hochet...) et de multiples filtres, transformateurs, harmonizer ou equalizer, elle triture les sons, les transforme, les coupe, les rythme. Dans nos têtes les références se bousculent, on pense parfois à Sidsel Endresen ou à Laurie Anderson. Parfois on lorgne du côté de Tangerine Dream. Mais Lynn produit tout cela toute seule, sur le moment même. Les histoires se construisent petit à petit. Elle improvise et joue autant avec les mots qu'avec les sons. De ce maelstrom, dosé avec raffinement et habileté, jaillissent des comptines désenchantées, souvent sombres, mais toujours hypnotiques et d'une rare beauté (comme «Rose» par exemple). Magique et envoutant.

Je vous recommande bien entendu ce merveilleux disque sorti en 2013 chez Rat Records «The Bird the Fish and the Ball» (dont j'avais parlé ici ) mais, si vous avez l'occasion d'assister à un concert (concert ?) de Lynn, n'hésitez pas une seule seconde.

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Après une courte pause, Stuff monte sur scène. Le groupe de Lander Gyselinck propose une musique qui, elle aussi, tourne autour de l'astre jazz. Mais ici, on attaque le côté rock, dance ou funk avec beaucoup de puissance et d’énergie. L'esprit est très électro-acoustique, voire très électrique même (ce n’est pas pour rien que Stuff s’est déjà retrouvé sur des scènes rock, comme celle de Dour, par exemple).

Lander imprime des tempi lourds et flottants à la fois. On sent une grande maîtrise et une véritable liberté dans son jeu et on se dit que tout peut basculer d'un moment à l'autre.

D'un côté il y a Andrew Claes, à l'EWI principalement, et Mixmonster Menno aux platines. De l'autre, il y a Dries Laheye à la basse électrique et Joris Caluwaerts aux claviers électriques. Et chacun profite du moindre espace pour s'échapper et improviser (Andrew Claes, intenable, fait le relais avec les interventions furieuses de Caluwaerts). Mais l'envie de faire bouger et de danser sur des tempi hallucinés sont bien là («D.O.G.G.» ou «Free Mo»). Et on se balance et on se déhanche dans la salle. Et on secoue la tête comme dans une transe psychédélique. Parfois, ça vire hard rock («Stoffig» ?) avant de replonger dans l'électro funk, comme sur ce «Planet Rock» (mix d’Afrika Bambaataa et de Kraftwerk) revisité et dynamité comme jamais.

Stuff fait feu de tout bois et n'a vraiment pas peur de mélanger les genres. Sa musique reflète bien une facette de son époque : inventive, fluctuante, décomplexée, chaotique et… incertaine. Il fait le pari que tout peut arriver et que tout est possible. Il suffit, pour cela, de ne pas être frileux, d'être ouvert et… d’avoir du talent.

A+

 

15/05/2012

Lidlboj à l'Archiduc

Assister à un concert de Lidlboj est assurément une expérience musicale hors du commun. L’auditeur est prié d’oublier ses idées préconçues à la porte du club afin de laisser son esprit le plus ouvert possible à la musique qu’il va entendre.

C’est comme ça.

La bande à Jozef Dumoulin n’hésite pas à vous emmener dans un univers très personnel et pour le moins inhabituel.

A l’Archiduc, ce dimanche 29 avril, pas mal de musiciens s’étaient donnés rendez-vous. Musique pour musiciens ? Non, musique pour ceux qui prennent encore le temps d’écouter la musique.

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Le premier morceau, «Little By Little», nous emmène avec douceur et délicatesse dans cet univers troublant. Couche après couche, les sons s’empilent et envahissent peu à peu l’espace. La musique flotte et se charge d’émotions, comme un nuage se charge d’eau. Et le nuage gonfle et bouge au gré du vent. Lourd et léger.

Lynn Cassiers, Jozef Dumoulin et Bo Van Der Werf injectent, tour à tour, des vibrations, des souffles, des sons étouffés, des bribes d’harmonie. La musique prend forme, se définit doucement, sort de la brume et se laisse découvrir, pudiquement.

Alors, Eric Thielemans secoue le tempo, bouscule les rythmes et instaure une pulsion sourde. La basse électrique de Dries Laheye, parfois en contrepoint, parfois à l’unisson, parfois en roue libre, rebondit et ricoche en réponse aux coups de Thielemans. Le groove est omniprésent. Et la mélodie s’impose, comme par magie, sans forcer, sur des métriques insoupçonnées. Tout est si fragile, mais tout se tient si fortement. Tout est évident et pourtant tout est caché.

Et soudain, c’est le tonnerre. Et c’est la tempête… La musique devient bruit. Le gros nuage, gavé, se déverse avec violence. C’est l’orage.Thielemans fait claquer ses baguettes de façon erratique puis impose un beat puissant et obsédant. Finalement, tout redevient calme… Étrangement calme.

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Alors, Lynn Cassiers, seule avec son mégaphone de poche, laisse échapper les premières phrases de «I Loves You, Porgy». La version est dépouillée. Lo-Fi. Irréelle. Emouvante. Sa voix est d’une pureté incroyable, à peine voilée par le crachoti du mégaphone. Les claviers de Jozef Dumoulin résonnent alors comme ceux d’un orgue lointain. Perdu. Vaporeux.

Le gros nuage se déplace, se déforme, se dilate, se contracte, devient gris, devient noir.

Chacun des musiciens est relié par un fil imaginaire qui leur permet d’improviser tout en douceur, tout en poésie. La musique, aussi abstraite qu’elle puisse paraître, est d’une logique imparable, extrêmement équilibrée. Elle se base certainement autant sur l’intuition que sur une écriture stricte. Et l’auditeur entre sans s’en rendre compte dans le processus de création.

Le ciel gronde à nouveau. Tout éclate soudainement. Différemment. Lidlboj se déchaîne et mélange le noisy rock avec l’électro… L’esprit de Steve Reich et de Arvo Pärt se mélangent à celui d’un Vander Graaf Generator. Puis ça bascule dans une folie disco funky comme seuls certains groupes norvégiens déjantés arrivent à le faire.

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Tout se mélange tout le temps, mais toute cette musique a un sens et un fil conducteur. Et Jozef Dumoulin ne nous lâche jamais, bien trop habile à jouer avec nos sentiments.

Et si l’on se perd, on se retrouve toujours. Lidlboy organise sa musique en cycles dans lesquels s’inscrivent d’autres circonvolutions. Les formes se superposent, se distendent, s’éloignent, se recoupent. C’est  un tourbillon incessant.

Le concert s’achève avec douceur, laissant une légère bruine flotter dans l’air et dans laquelle on y verrait presqu’un arc-en-ciel se dessiner…

Lidlboy ne nous fait pas perdre nos repères. Il fait bien mieux : il en invente de nouveaux.

A+

14/02/2011

Nicolas Thys et Dries Lahaye duo au Sounds

 

J’étais intrigué lorsque j’ai lu, sur le programme du Sounds, le nom de Nicolas Thys associé à celui du jeune et talentueux Dries Lahaye. J’étais intrigué car il s’agit de deux bassistes et je me demandais ce qu’un tel duo allait donner sur scène. J’imaginais l’un à la contrebasse et l’autre à la basse électrique jouant avec des loops. Erreur, ils étaient tous deux à la basse électrique et sans effet aucun.

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Nicolas et Dries se sont rencontrés au conservatoire de Gand. L’un en tant que professeur, l’autre en tant qu’élève. Ils ont élaboré ensemble, au fil des cours et des ans, un joli répertoire, principalement basé sur les compositions de Thys. C’est clair, il y a du respect, de la connivence et de l’amitié entre eux. Et cela se ressent forcément dans leur musique, faite d’échanges, d’écoute et de liberté de chaque instant.

Nicolas est un doux. Un doux aux idées claires, précises et bien affirmées. Ce n’est pas le genre de gars qui se laisse marcher sur les pieds. Mais ce n’est pas une grande gueule pour autant… Loin de là. Sa musique lui ressemble. D’ailleurs, il suffit d’écouter Virgo, un disque lumineux, paru chez Pirouet il y a quelque temps déjà et dont je n’ai jamais trouvé le temps de parler. Réparons cette lacune.

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Sur Virgo, aux côtés de Nicolas Thys, on retrouve Chris Cheek (ts), Jon Cowherd (p), Ryan Scott (eg) et Dan Rieser (dm). Une belle équipe, non?

L’album s’ouvre sur “Disco Monkey” qui semble présenter les uns après les autres, chacun des musiciens. Sur un tempo moyen et enjoué, initié par Cowherd et Rieser, on laisse le sax de Cheek  s’envoler et tournoyer par-dessus tout. On a l’impression de flotter et puis de planer lorsque Cheek ouvre l’espace au léger tapis de guitare et aux brillances du piano. Le tout est soutenu, voire guidé, par la basse ondulante et ferme à la fois de Thys. Le morceau est emblématique de l’esprit du groupe: une légèreté associée à la profondeur des arrangements et à une fausse simplicité des mélodies. Le reste est d’ailleurs à l’avenant et “Lucky Loser” procède un peu dans le même esprit, laissant peut-être un peu plus de place encore aux improvisations de Cheek et Cowherd. “It’s Been A While” joue, quant à lui, sur un registre romantique plus torturé et plus introspectif, tandis que “99 Ocean” est une ballade imparable où Thys joue autant les points de suspensions que de liaisons. Et avant de finir sur un très ensoleillé “G Brasil” (le nom dit tout), “Virgo”, titre éponyme de l’album, se développe de manière nonchalante et désabusée. Pour toutes ces raisons, Virgo est un album terriblement attachant dans lequel on replonge souvent avec toujours beaucoup de délectation.

 

Mais revenons au Sounds ce mardi 25 janvier.

Ce soir, le duo commence avec “3610th”, sorte de folk blues écrit lorsque Nicolas vivait à New York et qui mélange les voix des guitares à la manière d’un madrigal. Puis, c’est “Lifetime”, plus bluesy encore, dans lequel, après une courte intro, Nicolas chante de sa voix douce et grave. Et si ça sent le Mississippi on y hume aussi l’Afrique. Le morceau est lumineux, teinté d’un léger glacis funky. Nicolas double son chant à la basse et laisse Dries improviser en toute liberté. Magique.

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Parfois, les deux musiciens ne font plus qu’un, l’un étant le parfait reflet de l’autre. On a l’impression qu’il y a un miroir sur scène car “Circles” se joue à l’unisson et les deux bassistes exécutent les mêmes gestes, souples, précis et délicats, avec une élégance rare.

La musique est fragile, tellement fragile… Le public est attentif, subjugué par des mélodies qui racontent des histoires sans jamais nous ennuyer. Il y a toujours un petit détail qui jaillit, une idée qui vient relever l’attention.

Le deuxième set commence de façon plus roots encore avec “New Mexico”. Ce superbe morceau nous emmène dans un désert lointain respirer le vent chaud, la plénitude, la tendresse, l’humanité. La subtilité est poussée jusque dans l’extrême délicatesse du geste. Le jeu des deux bassistes est sans faille. Et l’on imagine un coucher de soleil qui n’en finit pas de descendre sur un horizon qui s’élargit sans cesse.

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Il y aura encore “Change” de Dries, mais aussi “Bewitched Bothered And Bewildered” ou “God Bless The Child” revisités avec beaucoup d’intelligence.

Ce soir, c’était beau et c’était fragile.

 

Le duo est à voir et à revoir deux mardis par mois au Sounds.

Vous l’aurez compris, je vous le recommande chaudement.

 

A+

 

05/02/2011

Jazz et frustration

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai l’impression que le temps file de plus en plus vite. Ajoutez à ça un boulot très «chronophage» et voilà des concerts manqués, des disques pas bien écoutés, des livres survolés…


Bien sûr, j’ai trouvé le temps d’aller écouter quelques concerts, mais pas encore trouvé le temps d’en parler. Il y a eu le Nu Band à l’Archiduc, avec Joe Fonda, Roy Campbell, Mark Withecage et Lou Grassi. Intense.

Puis, il y a eu le duo Nic Thys et Dries Laheye au Sounds. Un duo de deux bassistes électriques, ça peut paraître étrange, mais le résultat est absolument somptueux. A voir et à revoir deux fois par mois au Sounds le mardi.

Enfin, il y a eu Aka Moon, qui a rempli les Sounds trois soirs d’affilée.

 

Mais j’ai raté tous les concerts du Winter Jazz et d’autres que j’avais repéré dans divers clubs…

C’est frustrant.

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Et puis, j’aimerais trouver du temps de parler des disques de Mark Dresser, Pascal Niggenkemper,  Pierro Della Monache,  Plaistrow,  Eric Legnini,  Riccardo Luppi,  Jesse Stacken,  Diederik Wissels,  Rafaele Casarono,  Qu4tre,  Youn Sun Nah,  David Linx,  Jean-Marie Machado,  Hugh Hopper,  Wanja Slavin,  Doubt,  Pierre Vaiana, Seb Llado, Marvelas Something, Nicolas Kummert, Tohpati Ethnomission, Francesco Bearzatti et j’en oublie.

 

Trouver un peu de temps pour lire, ou relire, et parler des BD’s Coltrane de Paolo Parisi, Un Piano de Louis Joos, Rebetiko de David Prudhomme, Carlos Gardel de Muñoz et Sampayo… Des bouquins Musiques Electroniques de Guillaume Kosmicki, Tango de Michel Plisson, Life de Keith Richards, Bird de Marc Villard, Dylan par Dylan ou encore Frères de son de Koffi Kwahulé… Un peu de temps pour retranscrire les interviews, voir et parler des films Les Grandes Répétitions de Gérard Patris et Luc Farrari, Just Friends de Marc-Henri Wajnberg

Frustrant…


En attendant que tout ça se remette en ordre, une petite vidéo, juste pour le plaisir…


 

 

A+

 

14/11/2010

Ben Sluijs & Erik Vermeulen - Parity - Rataplan Antwerpen

 

J’avais raté les prestations de Ben Sluijs et Erik Vermeulen à Gand et à Bruges pour la sortie de leur dernier CD en en duo Parity. Dernier, parce qu’il y en avait eu un autre avant: Stones. Un merveilleux album sorti aux débuts des années 2000 chez Jazz Halo et réédité l’année dernière par De Werf. L’idée de “Stones” avait germé après les improvisations solos que Ben Sluijs avait réalisé à l’occasion d’un parcours guidé entre les sculptures du Parc du Middelheim à Anvers. Emile Clemens avait ensuite écrit quelques poèmes autant inspirés par les œuvres d’art que par la musique. Puis, c’est Erik Vermeulen qui s’est immiscé dans le projet. Le pianiste et le saxophoniste ont alors remis de l’ordre entre compos et impros. Puis, ils ont enregistré. Et le résultat fut magnifique. Allez réécouter “Gargoyles”,  “Minor Problems”, “Glow” ou le sublissime “Still” et vous ne regarderez plus jamais les pierres comme avant…

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Pour Parity, l’optique est quelque peu différente. Ben et Erik ont enregistré sporadiquement, depuis deux ou trois ans, des standards, des improvisations ainsi que leurs propres compositions. Ils les ont collecté, réécouté, jeté, gardé et en ont finalement sélectionné 14 pour l’album. Des pièces parfois très courtes (entre une et deux minutes) et d’autres plus longues. Le tout est d’une immense poésie, d’un lyrisme parfois sombre mais d’une musicalité toujours lumineuse. Le romantisme flirte avec l’impressionisme et la liberté avec le respect. Parity est un recueil de musiques qui parlent à l’âme.

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Rendez-vous ce 29 octobre au Rataplan à Borgerhout, dans la banlieue d’Anvers, pour entendre la version «live».

 

En première partie d’abord, quatre jeunes musiciens, Marjan Van Rompay (as), Jan Debel (p), Dries Laheye (eb) et Jakob Warmenbol (dm), qui ont eu la chance d’être coacher deux semaines durant par Ben Sluijs, présentaient le fruit de leur travail. “Bye-Ya” de Monk pour commencer et une ballade ensuite, permettent de remarquer rapidement un beau toucher de la part du pianiste. Le jeune quartette se lance alors dans un morceau d’Ornette Coleman. Il ne faut pas se rater. Il y a intérêt à bien s’entendre et à pouvoir canaliser les énergies. Il faut négocier la fulgurance impromptue et le lâcher prise. Pas simple, mais ils y parviennent avec brio. Jakob Warmenbol, que j’ai déjà vu plusieurs fois, opte souvent pour un jeu feutré et équilibré. La basse électrique est souple et le sax de Marjan Van Rompay, assez inspirée, se fait souvent ondulant. Prometteur.

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C’est au tour du duo Sluijs-Vermeulen de monter sur scène. Entre eux, le dialogue est libre et sans entrave. Ils se connaissent si bien. Si bien, que leurs discours ne se répètent jamais. Ils l’inventent à chaque fois. Après un léger “Sweet And Lovely”, “Parity” joue clairement le dialogue, l’échange et les contrastes. Le duo fait un bout de chemin ensemble avant de se libérer l’un de l’autre. Mais ils s’entendent dans les silences et se rejoignent les yeux fermés. Les harmonies semblent se perdre et pourtant elles sont toujours présentes, sous-jacentes, en creux ou en non-dit. C’est tout l’art de ce duo. Rien n’est jamais figé et pourtant tout repose sur des lignes invisibles fortes. Saxophone et piano se croisent, se saluent ou se bousculent un peu. Puis, tandis qu’Erik plaque des accords, Ben s’envole. C’est la terre et c’est le ciel. Et entre les deux, il y a le rêve.

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“Bright Day” (écrit un jour où Erik était d’humeur positive dit en plaisantant Ben) n’a presque rien à voir avec la version de l’album. Le duo évoque et esquisse la mélodie, tout comme il le fera avec “Con Alma” (Dizzy Gillespie). Entre jazz et musique de chambre, entre musique contemporaine et classique, le duo ne cache pas ses influences et “Béla”, en hommage à Bartók, en est la preuve. Vermeulen joue comme en contrepoint, sa main droite invente et parfois reste en suspens… pour laisser parler Sluijs. L’équilibre est fragile, le dialogue est fin, la mélodie est comme susurrée.

 

C’est comme une respiration lente, une respiration parfois irrégulière.

Une respiration qui vous tient en haleine.

 

A+

 

20/06/2010

Phynt & Erwin Vann au El Negocito - Gent

Voilà des années (3 ans ou plus?) que je n’avais plus vu Erwin Vann en concert. Je l’imaginais en Allemagne (il me confirmera qu’il a bien enregistré là-bas, mais qu’il n’y a pas souvent joué) ou aux Pays-Pas (mon intuition était déjà bien meilleure, puisqu’il y a joué assez souvent et vient d’enregistrer avec le pianiste Jereon Van Vliet…). Si on l’a vu un peu moins sur nos scènes, c’est aussi parce qu’Erwin a levé un peu le pied. Il a pris du recul, a pris le temps de respirer, de réfléchir et surtout, Erwin est devenu Erwin ‘Eknath’ Vann, professeur de yoga.

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Cela ne l’empêche pas de jouer encore, comme ce soir à Gand, au El Negocito. Et c’est avec plaisir que je le retrouve, entouré des jeunes musiciens du groupe Phynt: Ruben Machtelinckx (eg), Dries Laheye (elb) et Jakob Warmenbol (dm) que j’avais déjà remarqué lors d’un concert à L’archiduc, voici quelques années.

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Après un premier morceau qui installe une atmosphère plus ou moins sereine, sous forme de ballade, Ruben Machtelinck attaque le second de front, avec une intro musclée. Son jeu, plutôt anguleux et concis, légèrement habillé d’effets d’écho ou de disto, rappelle un peu Bill Frisell ou Elliott Sharp. Le son s’accorde très bien à celui, parfois nasillard et un peu métallique, du sax de Vann. Ensemble, ils instaurent une ambiance, entre folk et jazz blues, qui s’ouvre de irrésistiblement à l’improvisation. Le morceau prend de l’épaisseur et s’enrichit des interventions bouillonnantes de Warmenbol aux drums et d’une basse galopante de Laheye.

La plupart des morceaux sont construits sur le même principe et évoluent vers un certain climax. Le groupe nous maintient alors en apesanteur, nous installe comme dans une bulle cotonneuse pour mieux nous bousculer. Parfois, un morceau plus éclaté, un peu de guingois, aux accents presque funky, s’intercale dans ce jazz assez fantasmagorique où Vann et Machtelinck explorent des sons tantôt âpres, tantôt aquatiques.

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Phynt et Erwin Vann arrivent toujours à bien contrôler l’énergie pour y mélanger des mélodies simples sur des harmonies complexes, et parviennent aussi à maintenir une tension juste et équilibrée. Bref, un groupe à suivre.

Avant de rentrer sur Bruxelles, je discute longuement avec Rogé, le patron du El Negocito, qui, après le club et le label (deux choses que je vous invite très vivement à découvrir), a encore plein de belles et bonnes idées en tête… Mais ça, c’est une autre histoire, et on en reparlera une autre fois.

 

A+