11/10/2013

Ellery Eskelin NY Trio - De Singer


Je ne pouvais pas rater la venue, ce mercredi 9 octobre au Singer, du trio de Ellery Eskelin.

J’avais vu, avant l’été, le saxophoniste à New York (Au Cornelia Street Café) dans une toute autre configuration.

de singer,ellery eskelin,gary versace,gerald cleaver

Ce soir, c’est avec Gary Versace (Hammond B3) et Gerald Cleaver (dm) qu’il se présente à l’occasion de la sortie du deuxième volume de son NY Trio avec lequel il revisite quelques uns des plus célèbres standards de jazz.

Bien entendu, le groupe ne se contente pas de reproduire ces «classiques» tels quels. Il les absorbe, les mâche, les digère, se les approprie et nous les renvoie plus brillants, plus étonnants et plus indispensables que jamais.

Devant un public assez nombreux, les trois musiciens se lancent dans le vide, sans filet.

On dirait trois satellites tournant chacun sur leur orbite. Chacun façonnant son univers. Pourtant, l’objectif est  commun : atteindre l’essence même d’une mélodie. Alors, petit à petit, un peu à l’ East Of The Sun et au West Of The Moon, le thème se révèle.

Les circonvolutions d’Ellery Eskelin se mélangent à la poésie concrète du jeu de Gary Versace, tandis que Gerald Cleaver impose un bouillonnement rythmique aussi précis et obnubilant que décalé et foisonnant.

Le trio a une façon bien personnelle de déconstruire les compositions. Il démonte d’abord le thème puis éparpille les morceaux - comme lors de cette longue introduction inspirée d’Eskelin, qui brouille les pistes, fait table rase de tout ce que l’on connaît pour ne garder que quelques indices – avant de tout réagencer. Tout s’éclaire alors et le morceau s’offre à nous sous un jour totalement nouveau. Tout ce chemin, reprit à l’envers ou de travers, nous mène à un «We See» de Thelonious Monk, terriblement bebop, plutôt déglingué mais aussi terriblement neuf.

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Ce qui est amusant – car le jazz est un jeu amusant – c’est que nos trois musiciens arrivent à extraire quelques notes des œuvres, quelques phrases, quelques mots – comme si l’on tiraient quelques mots essentiels d’une pièce de Shakespeare ou d’une œuvre de Proust – pour les replacer dans un autre contexte, plus actuel, plus brut et plus abstrait parfois. Mais chaque fois, ou presque, on en reconnaît instinctivement l’origine. Si le fruit a une autre forme et une autre saveur, la racine est la même. Serait-ce aussi le fait que le trio n’oublie jamais le swing et le groove qui font, sans aucun doute, partie de l’ADN de cette musique ?

Et puis, il y a aussi beaucoup de soul et de blues dans le jeu très particulier et très contemporain de Versace. C’est brillant de vivacité et d’idées. Ses échanges complices avec Gerald Cleaver sont d’une insidieuse efficacité. Le batteur s’amuse à varier les tempos pour offrir ainsi un niveau supplémentaire de lecture à «If I Had You», «After You've Gone» ou encore «Just One Of Those Things». Eskelin, quant à lui, possède un son âpre et urbain, bien ancré dans son époque. Mais on le sent aussi terriblement attaché à la tradition (il y a du Rollins, du Webster ou même du Lester Young là-dessous).

En les revisitant de la sorte, le trio démontre que ces standards sont d’immenses terrains de jeu, propices à un jazz très ouvert et très improvisé et où tout est permis… à condition d’en connaitre les règles sur le bout des doigts. Et à ce jeu-là, le NY Trio n’a de compte à rendre à personne.



A+

 

14/02/2012

Paul Van Gysegem Quintet au Singer

 

Je vous avais déjà parlé d’ «Aorta», le disque de Paul Van Gysegem Sextet, sorti en 1971 et réédité récemment chez Futura et Marge. Depuis cette re-sortie, les deux principales chevilles ouvrières du sextette original ont repris du service. Bien sûr, Paul van Gysegem (cb) et Patrick De Groote (tp) n’ont jamais vraiment cessé de jouer ensemble, mais ces dernières années ont été un peu plus intensives et on a pu les voir à Gand, Anvers ou encore Courtrai.

Ce samedi 21, au Singer à Rijkeoorsel, c’était l’occasion plus «officielle» de fêter la réédition - presque inespérée - de cet album culte... Oui, oui, culte !

de singer, paul van gysegem, erik vermeulen, patrick de groote, jereon van herzeele, giovanni barcella, jasper van t hoof, nolie neels, pierre courbois

Sur scène, certains membres (Jasper Van ’t HofNolie Neels, Pierre Courbois) ont laissé la place à la «jeune» génération, particulièrement sensible à cette musique : Erik Vermeulen (p), Jereon Van Herzeele (ts) et Giovanni Barcella (dm).

Le club a quasiment fait le plein et sur scène, Jeroen Van Herzeel lance la première improvisation. Oui, ce soir, comme il y a 40 ans, on improvise. Totalement, intensément.

Les première notes de «Jupiter» de Coltrane retentissent – "Il faut bien commencer par quelque chose", me dira plus tard Jereon. C’est un «thème» qu’il affectionne particulièrement, qu’il aime jouer, qui le propulse très loin… et qui entraine les autres dans son tourbillon.

Le tout, dans ce genre d’exercice, c’est de canaliser les énergies. C’est Van Gysegem qui assume ce rôle et qui, derrière sa contrebasse, donne ses indications d’un petit signe de la tête, d’un bref geste de la main, de quelques inflexions à l’archet. Finement, mais fermement, il indique les chemins à prendre, ou a éviter. Et le fluide passe entre les musiciens, pareil à du sang frais qui coule dans les veines.

Les chants se construisent, les rythmes se croisent, les notes se rejoignent. Le premier morceau s’étend, s’allonge, s’enrichit. Toutes les idées s’enchevêtrent et s’accrochent les unes au autres. La fureur des uns est à peine calmée par les réponses des autres. Barcella fait rouler les tambours, Patrick Degroote fait geindre sa trompette, Vermeulen martèle son piano. Un Maelstrom musical entraine tout le quintette. Mais Van Gysegem, une fois encore, contrôle la situation et ramène tout le monde à bon port.

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Le deuxième thème est également initié par Jereon. Cette fois-ci, il joue dans le piano. Il joue avec la résonnance des cordes qu’ Erik Vermeulen pince, frappe ou griffe. Les vibrations du sax installent une ambiance brumeuse, sombre et étrange. L’improvisation est douce et évolutive. Elle tourne un peu sur elle-même. Puis s’arrête brusquement. Il ne faut pas chercher pour chercher. Il ne faut pas forcer les idées. On sent quand elles arrivent, quand elles ont une raison, quand elles sont intéressantes. Une fois que tout est dit, Van Gysegem a assez d’intuition, de métier et, en tous cas, assez d’intelligence pour y mettre un point final.

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Au début du deuxième set, Jereon, croise cette fois le fer avec le contrebassiste. L’intro sonne comme un indicatif, puis le morceau se bâtit sur quelques explosions de batterie et se charge d’énergie. Une énergie incroyable, une puissance sèche, une force brute. Van Herzeele monte dans les aigus, crache des flots de notes et se dissout petit à petit dans une transe incontrôlable. Tout là-haut, il éructe, il crie, il échange, il converse avec Degroote. Et le trompettiste fait crisser et couiner son instrument. De Groote alterne bugle et trompette (mutted ou non.) Toujours dans le flux. Le souffle est continu, ininterrompu

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Dans une organisation mystérieuse et innée, le quintette partage les moments, l’espace et les plages, laissant le son venir à chaque musicien. Et chacun d’eux prend - le temps d’un instant - une direction et va explorer les idées.

Plus de deux heures de concert intense.

C’est sûr, le quintette n’a rien perdu de sa force depuis ce fabuleux moment de 1971 gravé sur ce disque que chaque amateur de free jazz se doit de posséder.


 

A+

 

 

09/10/2011

Tony Malaby's Tamarindo - De Singer

Le sax halète, hoquette et couine sur un ton grave. L’archet fait grincer les cordes de la contrebasse, les fait pleurer puis gémir. Les balais grattent les tambours, les caressent, les fouettent.

La musique se dégage, comme la brume se lève sur la campagne. Le ciel s’ouvre, la lumière s’intensifie. Les rythmes se dessinent.

Tout est éclaté, mais tout est lié.

Tony Malaby (ts, ss), William Parker (cb), Nasheet Waits (dm), sans doute trois des musiciens les plus influents de la scène jazz d’avant-garde actuelle, entament ainsi leur concert au Singer, à Rijkevorsel ce samedi 1er octobre.

Le trio Tamarindo, c’est de la lave en fusion perpétuelle. C’est un magma tantôt vif, tantôt en demi sommeil. Mais le feu couve tout le temps. Et il faut peu de chose pour le ranimer. C’est Malaby qui souffle, la plupart du temps, sur les braises.

Le saxophoniste trace son propre chemin, habillant ses explorations délirantes de notes graves ou se perdant dans des aigus pincés au maximum.

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Malaby passe du ténor au soprano. Puis revient au ténor. Il tord les mélodies, déchiquette les harmonies, étire les cris ou les silences. La musique ne s’arrête jamais. Le flot est discontinu. Etonnant, intriguant, fascinant.

La plupart du temps, William Parker et Nasheet Waits préparent le terrain pour Malaby. Mais attention, ce n’est pas un terrain uniforme, lisse et sans surprise. C’est un terrain difficile, un terrain qui - de plus - se transforme au gré des impacts musicaux du souffleur.

La rythmique évoque plus qu’elle n’impose. Tout est extrêmement libre, effrontément ouvert. Les tempos s’accélèrent ou ralentissent.

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Nous sommes embarqués dans un mouvement perpétuel. Entre Parker et Waits il y a une véritable osmose. L’un d’eux initie toujours une pulsation, une ambiance ou un tempo. A chaque fois différents. Des différences infimes qui déséquilibrent ou désaxe imperceptiblement l’angle d’attaque et qui ouvrent encore plus le champ des possibilités. Des différences qui offrent des espaces inouïs.

La surprise est présente à chaque instant. Malaby maîtrise les sons et les émotions avec une adresse sans faille. Il répond, anticipe, récupère, suspend la musique. Dans la tempête comme dans le calme - tout relatif - le discours est toujours alerte, toujours renouvelé, rarement répété.

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Mais comment expliquer ce jazz aussi inventif autrement qu’en allant l’écouter et le vivre en vrai ? Pendant plus d’une heure trente d’intensité discontinue, la musique s’est perpétuellement métamorphosée, inventée et réinventée devant nous. Indomptable.

Bien sûr on peut revivre ces émotions fortes en réécoutant le dernier enregistrement “live” du groupe - rehaussé de la présence du trompettiste Wadada Leo Smith - ou en se replongeant dans le premier album. Mais cela ne remplacera pas un concert en chair et en os de ces trois musiciens incroyables. Alors, on peut aussi attendre – pas trop longtemps - le retour du groupe chez nous.

 

A+

01/08/2010

Rudresh Mahanthappa sur Citizen Jazz

Rudresh Mahanthappa est sans doute le saxophoniste qui m’a le plus impressionné et surpris ces dernières années (et je ne suis sans doute pas le seul dans le cas).

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Je l’avais découvert au détour d’un album de Hubert Dupont (Spider’s Dance). Ensuite, j’avais été soufflé par son Codebook et puis par tous ses autres projets... précédents et suivants. Avec Vijay Iyer, pianiste lui aussi assez impressionnant et novateur, il a ouvert quelques nouvelles portes au jazz. J’ai eu la chance de le rencontrer après un concert au Singer, et de l’interviewer pour Citizen Jazz. C’est à lire ici.

 

 


A+

 

14/03/2010

Raw Materials - De Singer à Rijkevorsel

Lundi 1er mars, soirée exceptionnelle au Singer à Rijkevorsel. En effet, le club n’a pas l’habitude de programmer de concerts le lundi, mais, quand ils ont su que Vijay Iyer et Rudresh Mahanthappa étaient dans le coin et libres ce soir-là, Luc et Tom  n’ont pas hésité longtemps avant de les inviter.

Et ils ont bien fait car pas mal de monde s’était donné rendez-vous dans ce gros village situé à une petite vingtaine de kilomètres au nord d’Anvers. Et puis moi, ça me permettait d'aller interviewer Rudresh (assez fatigué lors de son dernier concert à Bruges où je l’avais rencontré, nous avions décidé de remettre ça à plus tard. L’occasion fait le larron).

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Dans le fond de la salle, les deux jazzmen américains ont pris place.

Des notes de piano cristallines, un sax plaintif. On chauffe la voix et les doigts. Mais très vite tout s’enchaîne sur des rythmes haletants et complexes. Les deux musiciens se questionnent se répondent. Dans les minuscules interstices, les brefs silences, entre les notes laissées en suspens par le pianiste, l’alto s’insère. Et puis les notes déferlent en cascade, le sax se fait grinçant et le piano menaçant. La première tempête vient de passer.

L’énergie dégagée par ce premier, long et intense morceau laisse la place à un autre plus lyrique peut-être, qui suit cependant une veine toujours contemporaine et percussive. Tout se joue sur un équilibre instable. On dirait deux funambules sur une corde. Et à nouveau, tout file, tout s’emballe, tout s’envole. La musique n’est jamais prisonnière.

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C’est étrange et surprenant d’entendre ces deux lignes musicales qui ont l’air de flotter l’une au-dessus de l’autre, comme si elle n’avait rien en commun. Pourtant, une inflexion, une digression et elles se rejoignent. Elles s’enchevêtrent pour mieux s’éloigner. Chacune d’elles gardant ou reprenant sa liberté.

Le duo se connaît par cœur. Rudresh et Vijay sont complices. Ils savent qu’ils ont rendez-vous et que chacun sera là au moment où la musique le décidera.

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Chaque morceau a sa propre vie, sa propre liberté, sa propre histoire. Il est modulé au gré des improvisations virtuoses de l’un ou de l’autre. Vijay semble impassible derrière son piano, concentré et détendu à la fois. Le toucher irréprochable. Rudresh est plus mobile, plus expressif aussi. Sa technique est impressionnante. Il n’hésite pas à rire de bon cœur aux phrases du pianiste. Chacun se laisse encore surprendre par l’autre.

De temps en temps élégiaque, souvent très relevée, la musique a du corps et de l’épaisseur. Le sax se fait parfois velours, mais décolle plus souvent dans les aigus. Parfois même on y retrouve une pointe d’intonation à la Albert Ayler lorsque la transe se fait plus présente encore.

Ce soir, le duo a revisité quelques morceaux de «Raw Materials», mélangé à de nouveaux thèmes ou empruntés à d’autres projets, comme Apti, Kinsmen ou peut-être encore Historicity.

Ce soir, c’était New York à Rijkevorsel.

 

19:11 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rudresh mahanthappa, de singer, vijay iyer |  Facebook |

07/03/2010

Dré Pallemaerts sur Citizen et tout un programme...

Bien cachée, quelque part dans les «entretiens» de Citizen Jazz, l’interview de Dré Pallemaerts que j’ai eu le bonheur de réaliser il y a quelques temps, est en ligne depuis la semaine dernière.

Il y parle de «Pan Harmonie», bien sûr, mais aussi de son parcours et de ses projets.

C’est ici. Bonne lecture.

 Dre Pallemaerts_03

D’autres interviews seront également bientôt en ligne… un peu de patience.

Un peu de patience aussi pour la suite du programme sur Jazzques.

Il y aura le concert de Lidlboj à la Jazz Station, ceux de Pascal Mohy et Stefano Bollani au Beursschouwburg, celui de Vijay Iyer et Rudresh Mahanthappa (Raw Materials) à De Singer, à Rijkevorseel près d’Anvers, une rencontre épique avec Fabrizio Cassol et Baba Sissoko à la Foire du Livre de Bruxelles, le concert de Matthieu Marthouret au Sounds et, pour finir, une rencontre avec Yves Budin pour la sortie de son album «Visions de Kerouac» (édité aux Carnets du Dessert de Lune)…

 

Ouf….

Yapluka.

 

A+

(Photo ©Jos Knaepen)