04/06/2017

Le Jazz - de Stéphane Mercier

Cela ne fait jamais de mal de se replonger dans l’histoire du jazz et de se rafraîchir la mémoire. C’est ce que propose le livre du saxophoniste Stéphane Mercier, intitulé sobrement et clairement : “Le Jazz”.

C’est clair, net et… simple.

C’est d’ailleurs le principe de cette nouvelle collection des éditions Ikor : “C’est si simple”.

stephane mercier,chronique,livre,livres,ikor editions,le jazz

Ce livre est surtout dédié à ceux qui ne connaissent que de loin ou pas du tout le jazz, ou s’en font une très mauvaise idée, mais il plaira aussi aux plus érudits qui prendront beaucoup de plaisir à se remémorer, ou à s’imaginer, la musique des Buddy Bolden, Sidney Bechet, Louis Armstrong, Scott Joplin, Bix Beiderbecke, Duke Ellington ou encore des Lester Young, Charlie Parker, Miles Davis, John Coltrane, Billie Holiday, Ella Fitzgerald et plein d’autres - parfois un peu oubliés - jusqu’à nos jours !

Ce court livre, une petite centaine de pages, arrive à survoler cent ans de jazz (si l’on considère qu’il est né avec le premier enregistrement du Original Dixieland Jazz Band) et à aller bien plus loin encore car Stéphane Mercier, en bon pédagogue, reste concis et utilise un langage très clair et fluide. Et puis, il n’oublie pas de contextualiser ce phénomène d’abord social et politique, et d’expliquer comment l’immigration, la ségrégation, la prohibition, la seconde guerre mondiale ou l’arrivée du rock a fait évoluer cette musique “éponge”.

De plus, en fin de livre, vous pourrez y trouver quelques anecdotes (pour briller en société), ainsi que quelques références discographiques, bibliographiques et même cinématographiques.

Voilà bien un livre à mettre entre toutes le mains, que vous aimiez ou pas le jazz.

Où le trouver ? Ici : Le Jazz - Ikor Editions, mais aussi sans doute dans votre librairie préférée.

A+

 

 

 

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

05/02/2014

Hugo Carvalhais - Particula

 

Ce n'est pas un disque, c'est un voyage dans l'espace et dans le temps. Sans aucun repère tangible.

Hugo Carvalhais travaille sur les sensations et sur l'esprit de la musique. Une musique totalement - ou presque - immatérielle et très flottante.

hugo carvalhais,tim berne,dominique pifarely,emile parisien,gabriel pinto,mario costa,clean feed,chronique

Le jeune contrebassiste portugais – qui s’est déjà fait remarqué aux côtés de Tim Berne, entre autres - a rassemblé autour de lui des improvisateurs talentueux et inventifs, leur laissant beaucoup d'espace de liberté. Est-ce lui qui lance les pistes de réflexions ? Est-ce lui qui pose les bases de l'histoire ?  En tous cas, naturellement et en toute confiance, il lâche habilement la bride. L'intelligence et la sensibilité des musiciens font le reste. Dès lors, les ambiances évoluent au fil de conversations souvent murmurées, parfois évoquées ou simplement esquissées…

Particula – sorti l’été dernier chez Clean Feed - porte bien son nom : tout se construit, tout s’étiole.

«Flux», ce long morceau atmosphérique qui ouvre l’album, nous met en apesanteur, nous lâche dans l'espace et nous laisse peu de chance de nous raccrocher à quelque chose de concret, de connu ou de rassurant. On plonge - ou plutôt l'on s'élève indéfiniment - dans l'inconnu. L'archet de Carvalhais glisse sur les cordes de la contrebasse pour mieux se mêler aux gémissements du violon de Dominique Pifarély, plus surprenant que jamais. La musique prend une forme indéfinie. Nébuleuse.

Et soudain, la progression s'arrête nette. Nous voilà plus encore livré à nous-même, simplement guidé ou balloté par le soprano désarticulé d’Emile Parisien. Nous voilà suspendu dans le vide. Relié à rien. Perdu.

Une note de piano (du formidable Gabriel Pinto) rebondit alors à distance, irrégulièrement, tandis que les balais de Mario Costa fouettent vivement les tambours de sa batterie. Tout s’ouvre plus encore. C’est sûr, le voyage ne fait que commencer.

«Chrysalis» se désintègre en mille éclats, «Simulacrum» surprend pas ses secousses (le piano de Pinto devient bouillonnant) et tente de nous ranimer, de nous ramener sur terre. Les légers effets électroniques ajoutent à l'ambiance spatiale et oxygènent un univers décidément bien étrange. «Omega» semble se développer en lignes parallèles. Le quintette brouille les pistes, nous prend toujours à rebours.

Les dialogues, comme chantés à demi mots, s'établissent petit à petit. Ils sont amorcés dans un morceau, continués dans un autre, pas vraiment résolus dans le suivant. Les idées évoluent inlassablement. Voilà ce qui donne certainement la cohésion à l'album. C’est ce fil conducteur créatif, souple et fragile, qui se développe tout au long du disque et qui nous empêche de décrocher. Alors, on finit par saisir les repères, par sentir des points de ralliement, par comprendre ces constructions complexes. Le squelette musical se dessine, les bribes de mélodies s'y déposent et finissent par l'habiller entièrement, pour un instant, pour un instant seulement.

«Madrigal», en rythmes plus vivaces, nous ramène alors à la vie - ou nous donne l’illusion de la vie - avant qu’«Amniotic» nous fasse tout oublier et ne referme en douceur ce voyage intemporel qu’est Particula.

Qu’avons-nous vécu ? Qu’avons-nous ressenti ? Pour le savoir, on replace le cd dans le lecteur et l’on recommence l’expérience.

 

 

A+

 

 

 

 

 

16/11/2013

Odd Man Inn - Ettore Carucci

Ettore Carucci, pianiste italien que l’on a pu voir et entendre aux côtés de Raffaele Casarano, Paolo Fresu, Eric Marienthal ou Philip Catherine, publie son troisième album en tant que leader. On se souvient d’ailleurs d’un très bel album (Forward), sorti en 2006 déjà, où il était accompagné de Bren Street (cb) et Adam Cruz (dm).

Pour Odd Man Inn, il retrouve une rythmique exclusivement italienne : Luca Alemanno (cb) et Dario Congedo (dm).

ettore carucci, ben street, adam cruz, luca alemano, dario congedo, chronique, Raffaele Casarano

Si ce dernier opus semble de facture assez classique à la première écoute, il révèle quelques surprises. De très bonnes et… d’autres un peu plus étonnantes.

Pas besoin, ni d’envie, chez Carucci, de transgresser les règles ou de chercher à remettre en question les grands principes. Il préfère bâtir sur du concret et du solide. Ettore Carucci aime peaufiner son swing et rechercher la sensualité dans un toucher sensible à l’intérieur de mélodies claires et d’harmonies élégantes. Carucci a le sens du beau et l’on apprécie sa sensibilité à développer les ballades intimistes.

Sur les très Evansien «The Simple Life Of My Heart» ou «Aspettando», par exemple, il arrive à extraire de belles atmosphères, éthérées et mélancoliques, sans fioriture ni excès de pathos. Il insuffle également de beaux moments de fraîcheur et de luminosité dans les ambiances parfois en demi-teinte. Ainsi, la progression rythmique de «Ghost» – dans laquelle on ressent des inflexions empruntées à un Brad Mehldau – permet au morceau de s’élever et de tournoyer avec une énergie et une légèreté bienvenues. Il faut dire aussi que Carucci laisse souvent respirer ses compositions et n’oublie jamais de laisser de la place à ses acolytes pour de belles interventions souvent inspirées. Si le drumming de Dario Congedo est plutôt feutré et aérien, le jeu de Luca Alemanno à la contrebasse rappelle parfois celui d’un Palle Danielsson. Un jeu profond, plein d’une résonance sourde, entre fermeté et onctuosité.

Et quand le trio hausse un peu le ton, on se laisse embarquer dans un swing aux changements rythmiques réjouissants («Lethal Doors» ou «Tyre Blown»). Dans ces moments, la rythmique joue à cache-cache avec Carucci – qui se partage entre Fender et piano - en usant, sans abuser, de stop and go, d’accélérations, de tension et détentes. La cohésion et la complicité sont parfaites. Ce qui permet aussi au trio de proposer une version bien personnelle et intéressante de «A Night In Tunisia» qui évite les clichés.

Alors, on se demande pourquoi le pianiste a laissé s’infiltrer dans son Odd Man Inn une sucrerie jazzy-pop («Good Luck» avec Carolina Bubbico au chant) et un racoleur «Take It Slow» (avec Orlando Johnson au chant), un peu R&B, un peu soul, un peu hip hop dans le style de Robert Glasper, qui affaiblissent l’ensemble.

Oublions vite cela et ne retenons que le Carucci en trio, dialoguant avec la contrebasse et la batterie, car c’est là où il s’exprime le mieux et laisse éclater une personnalité vraiment très attachante.


 



A+

 


13/10/2013

Blasting Zone Ahead - Fox

 

mogno,chronique,olivier stalon,francois delporte,xavier roge,fox

Il y a parfois du jazz qui ressemble à du rock. Et chez Fox, sous une fine peau de mouton jazz se cache un renard rock. Le titre de l’album, Blasting Zone Ahead, sonne d’ailleurs comme un  avertissement. Et puis, lorsqu’on connaît le pédigrée des musiciens – Olivier Stalon (eb), François Delporte (eg) et Xavier Rogé (dm) - on devine plus ou moins où l’on met les oreilles. Mais on n’est jamais à l’abri de surprises. Ne pas s'attendre à ce que l'on va entendre, voilà peut-être ce qui fait la différence avec un album ordinaire de rock. Elle est peut-être là, la magie du jazz.

Chaque titre, plein d'humour et de second degré, voudrait donner quelques indices, mais il brouille plus encore les pistes. «Fraxavol 15 μg», sous l’emprise d’une basse entêtante, révèle un mélange étrange entre Deep Purple, Zappa et autres Angus Young, «Julie In The Sky With Diamonds» aux accents plutôt groovy flirte plus avec le heavy metal qu’avec une quelconque référence aux Beatles. Et ainsi de suite. Fox n’est jamais là où on l’attend. Par exemple, «Rapture Of The Deep», sur une rythmique plus funky - cependant sombre et mystérieuse - permet à François Delporte de raconter, dans un vocabulaire riche, une histoire pleine de rebondissements, tandis que «Tethys» trempe dans un jazz rock délicat, presque classique. Sur ce dernier titre, lorsque le tempo ralentit, un très intéressant dialogue s’établit entre les trois amis et incite François Delporte à s’arracher sur sa guitare, avant de finalement adopter un phrasé audacieux - et franchement métal sur la fin - qui se conclut par un «ta gueule!» salutaire et plein de dérision.

Un peu comme le déstabilisant «Gulliver» en fin d’album, le sombre «Time Warp» s’étire très lentement, sur des tempos flottants et changeants. Les riffs de basse ouvrent chaque fois la voie et laisse paraitre de nouvelles perspectives que le groupe explore, ou effleure à peine, avant d'aller improviser ailleurs. Ici, comme sur l’ensemble de l’album d’ailleurs, Xavier Rogé déborde de créativité. Jamais il ne se répète mais distille un jeu foisonnant, bourré d’autant de finesses rythmiques que de puissance et d’explosivité.

Fox joue la surprise, invente les rythmes et bouscule la musique avec une maestria incroyable. Blasting Zone Ahead mélange les genres et les références (Urban Dance Squad, Rage Against The Machine, mais aussi peut-être Medeski, Martin & Wood ou Weather Report) avec une intense jubilation.

Cet album nettoie les oreilles autant que les idées… Alors, accrochez-vous et foncez. Ça fait un bien fou.



A+

 

 

 

05/10/2013

The Bird The Fish and The Ball - Lynn Cassiers

lynn cassiers,rat records,chronique

Tout commence par quelques petits réglages, par quelques sons abstraits et disparates, par de légers et sourds couinements. Nous venons d’atterrir – ou d’alunir – sur une planète étrange et inconnue. A nous de jouer à l’explorateur et de découvrir l’univers de Lynn Cassiers. The  Bird The Fish And The Ball (chez Rat Records) est le premier album solo de la chanteuse, électro multi-instrumentiste et il se découvre à chaque écoute un peu plus.

Seule avec ses machines, Lynn Cassiers invente des sons, des formes musicales et des mélodies jamais entendues. Elle fait sonner les objets les plus divers avec une sensibilité poétique innée.  Elle rythme avec bienveillance les émotions.

Si la musique est créée, trafiquée et malaxée électroniquement, elle révèle cependant une chaleur et une profondeur indéniable. C’est que Lynn Cassiers nous raconte des histoires comme on raconte des contes à un enfant. La voix est pure et diaphane. Proche et irréelle à la fois. Elle chante les mots en anglais et aussi parfois en néerlandais avec la même tendresse et la même fragilité. Elle nous embarque dans un monde blanc, cotonneux, dans une sorte de cocoon amniotique.

Le ton est généralement mélancolique ou nostalgique, parfois enfantin, avec son lot de douleurs, de rêves perdus, mais aussi d’espoirs et de promesses simples.
Le travail sur la voix, en un dosage subtil, permet à Lynn Cassiers de jouer différents personnages et d’enrichir le propos, de donner du corps et de l’épaisseur aux récits.
On pense parfois à Sidsel Endresen ou à Stina Nordenstam cherchant comme elle à faire
résonner l’air ou à faire vibrer le souffle des objets.

Sa voix perle comme les gouttes d’une fine pluie rafraichissante («Pling Pling»), se dépose comme un voile de désenchantement («Cookies For Jack») ou tremble comme une prière («Rose»).

Tel un chant de sirène qui nous désoriente («Night Out Of A Weirdo’s Mind») Lynn Cassiers nous attire au plus profond de l’âme. Elle retourne nos sens, nous fait réfléchir, joue avec notre esprit. Et l'on se surprend à respirer plus lentement, puis à dodeliner légèrement de la tête et finalement à battre ostensiblement du pied. Et les couleurs changent, les pulsations varient, tout est mouvant, tout est  rassurant et incertain à la fois

The Bird The Fish And The Ball est un disque passionnant de bout en bout, d’une originalité incroyable et d’une maîtrise admirable.

C’est un voyage envoûtant et unique qu’il ne faudrait surtout pas rater. Embarquez, n’ayez crainte, vous êtes entre de bonnes mains… la fée Lynn Cassiers veille.




A+

 

 

21:14 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lynn cassiers, rat records, chronique |  Facebook |

22/09/2013

Jonathan Kreisberg - One

 

jonathan kreisberg,chronique

One est le premier effort en solo de Jonathan Kreisberg.

On avait déjà apprécié les talents du guitariste américain sur ses précédents et excellents albums (Shadowless, Night Songs, South of Everywhere…), mais cet exercice en solo permet de mettre encore plus en évidence ses qualités.

Sans aucun artifice ni recours aux loops ou overdubs, Kreisberg nous livre un album virtuose qui évite intelligemment de faire étalage de prouesses techniques ou de tomber dans le piège de la démonstration. Kreisberg est un guitariste sensible et toujours au service de la mélodie et One en est la preuve.

Il propose ici une sélection de standards - pas que de jazz - qui lui tiennent particulièrement à cœur.

«Hallelujah» de Leonard Cohen par exemple (magnifiquement immortalisé par Jeff Buckley – «Comme si cette chanson avait été écrite pour lui seul», dira d’ailleurs Kreisberg) est brillant de pureté et de sensibilité. Le guitariste habite totalement la chanson. Ses doigts caressent les cordes d’une façon inouïe et toute l’âme et la puissance spirituelle en sont ici exaltées. Il y a de la retenue, du recueillement et un sens profond du timing qui irrigue chaque note d’un véritable sentiment. C’est peut-être l’une des meilleures versions de ce thème qui n’ait jamais été proposée.

Si «Hallelujah» est à coup sûr l’un des grands moments de l’album, il ne faudrait pas occulter «Summertime» «Skylark» ou «Tenderly» qui se dévoilent dans un phraser clair et limpide sur un balancement rythmique impeccable. Discrètement, Kreisberg agrémente ces thèmes de fins et légers ornements qui font respirer l’ensemble. Le guitariste fait parler les résonances, laisse s’infiltrer les silences et fait flotter la musique.

Aux côtés de ces ballades, Kreisberg aborde aussi des thèmes plus enlevés, sans pour autant en augmenter excessivement les tempos. Ses arrangements sur «My Favorite Things» ou «ESP», nous permettent d’apprécier ces monuments du jazz sous un autre angle. Gorgés de tradition et saupoudrés d’un esprit très actuel, ils prennent ici une autre saveur.

Il faut souligner également la manière dont Kreisberg extrait l’essence de la musique Brésilienne sur «Canto de Ossanha» en échappant aux stéréotypes, ainsi que de sa façon de doser les coups d’accélérateur sur «Caravan». De belles leçons de bon goût.

Sur deux très courtes compositions personnelles, qui tranchent avec l’ensemble de l’album, («Without a Shadow» et «Escape from Lower Formant Shift»), Kreisberg explore les matières et les effets (la guitare se fait orgue, par exemple) comme pour jouer le rôle de générique et de coda au disque.

One est un album d’une très grande élégance et d’une sensibilité totalement contrôlée, qui se redécouvre à chaque écoute tant il est riche de subtilités. Jonathan Kreisberg est à classer parmi les tout grands guitaristes actuels et il serait vraiment temps de l’entendre à nouveau sur l’une ou l’autre de nos scènes européennes à l’avenir... Effet garanti.



A+

 

01:28 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jonathan kreisberg, chronique |  Facebook |

17/06/2013

Daramad - Daramad


Changeons d’horizon. Allons écouter du jazz Australien. Oui, enfin, Australien, pas vraiment, même si les musiciens de Daramad vivent tous là-bas. Certains y sont nés, comme Mark Cain ou Philip Waldron, d’autres ont fait le voyage d’Iran, comme Reza Mirzaei.

daramad,parenthese records,reza mirzaei,mark cain,michael zolker,philip waldron,saeed danesh

Et puis, avec les saz, cajon, tabla, riq, oud, clarinette ou tombak, pour ne citer que quelques exemples, la musique est plutôt fortement marquée «Middle East».

Et s’il y a du jazz chez Daramad, c’est surtout dans l’esprit des improvisations. Parfois discrètes, souvent subtiles, toujours mélodiques. S’il y a du jazz, c’est aussi dans l’idée d’une ouverture aux mondes. S’il y a du jazz, c’est dans l’envie de retrouver des racines ancestrales pour les faire fleurir au présent. Alors, n’allez pas y chercher du bop ou même du swing, vous feriez fausse route. Mais restons zen. Après tout, Rabih Abou-Khalil, Anouar Brahem ou d’autres encore, ont trouvé leur place dans le jazz. Pourquoi pas Daramad ?

«Isfahan», qui ouvre l’album, est sans doute le morceau qui résume le mieux les idées du groupe. Le morceau rassemble les rythmes ondoyants et sensuels de la musique persane, des moments d’introspection et de solitude, mais aussi des évasions enthousiastes d’une musique improvisée et charmeuse. Ici, les différences,les dialogues  et finalement les échanges se fondent avec beaucoup de naturel.

Daramad ne cède jamais à la facilité qui risquerait de faire de cette world-music un mélange grossier et banal. Il y a un certain respect de la musique traditionnelle.

Ainsi, «Magpie» brûle de sentiments forts. Les envolées lyriques de Mark Cain à la clarinette répondent aux attaques de Reza Mirzaei au saz et de Michael Zolker au oud, avant qu’un accord final, amorcé par un discours sobre et déterminé de Philip Waldron à la contrebasse, ne se trouve. Sur «Zornery» ou «Dashti», les improvisations au sax - façon jazz - sont beaucoup plus évidentes. Quant aux solos hypnotiques de Saeed Danesh, aux percus, ils font rapidement monter l’adrénaline.

Pourtant, le voyage est souvent calme et plein de délicatesse car Daramad prend son temps pour exposer les thèmes et soigner les motifs. Et c’est bien agréable.

A l'arrivée, le traditionnel arabo-andalou «Lamma Bada» (que les amateurs de Dead Can Dance et Lisa Gerrard doivent connaître) ferme en douceur et en méditation un album au charme envoûtant. Pourquoi ne pas tenter l’expérience ?

A+

 

07/06/2013

Folk Tassignon - Dancing On The Rim


Haaa, l’univers particulier de Sophie Tassignon et Suzanne Folk

Entre jazz et musique de chambre, Dancing On The Rim, le dernier album du duo belgo-berlinois est une plongée musicale au pays des merveilles. Avec juste ce qu’il faut d’onirisme, de frissons, de douceurs et de pleurs.

sophie tassignon, suzanne folk, andreas waelti, lothar ohlmeier, chronique

Depuis quelques années déjà, Folk et Tassignon (accompagnées de Lothar Ohlmeier à la clarinette basse et de Andreas Waelti à la contrebasse) se sont construit un monde bien personnel. Un monde qui mélange le présent dans le discours, une certaine idée du passé dans les harmonies et toute l’intemporalité des sentiments dans les mots.

Et c’est cette mystérieuse alchimie qui rend le projet captivant. Les histoires s’écoutent comme on lit un grand livre de fables. Des histoires légèrement nostalgiques, faites de regrets ou d’espoirs, qui se dessinent puis se dissipent joliment dans un esprit souvent joyeux, parfois tourmenté, toujours lucide. Le chant très sensuel de Tassignon met en évidence des paroles qui touchent, qui frôlent la peau mais aussi l’esprit.

Chaque arrangement est ciselé, intelligent et sensible. Chaque instrument trouve sa place et joue un rôle essentiel dans le récit. Rien n’est inutile. Le style narratif singulier et le sens de la tension nous interpellent, nous accrochent et nous fascinent. Entre ballades légères («Mélanie», «You Complete Me»), chansons lumineuses («No One»), plus sombres («The March Of Time») ou plus torturées («Ode To Don't», dans lequel il faut souligner le très beau travail du contrebassiste), la palette des sentiments semble infinie. Profitant d’une évidente complicité, le groupe se sent pousser des ailes et ose toujours aller un peu plus loin. Ainsi, les vocalises sur «Last Portrait» sont assez étonnantes, tout comme l’est ce solo de clarinette basse, tout en suspension, lenteur et introspection, au milieu de «I Close My Eyes»… quelle grande idée.

La voix pincée de Sophie Tassignon contraste avec la rondeur de la clarinette basse. Le saxophone délicat de Suzanne Folk s’appuie sur le son boisé de la contrebasse. Les fluctuations rythmiques, presque imperceptibles, accentuent le côté instable et fragile des compositions. Voilà sans doute quelques-uns des ingrédients qui font de ce «Dancing On The Rim» - le bien nommé - un disque bien plus qu’attachant.

Alors, si vous cherchez une musique différente, sensible et harmonieuse, qui sort des sentiers battus, n’hésitez pas à aller danser avec ces deux filles au bord du jazz.



A+

 

 

 

23/03/2013

Mélanie De Biasio - No Deal

melanie de biasio, dre pallemaerts, pascal mohy, pascal paulus, chronique

Tout simplement é-blou-i-ssant !

Mélanie De Biasio.

 

A+

23/02/2013

Listen Closely

 Vienne c’est Stauss ou Mozart pour les uns, Gustav Klimt, Stephan Zweig ou le Danube, Le Troisième Homme et la Zacher Torte pour les autres.

Et à Vienne, qu’en est-il du jazz ? On n’y pense pas automatiquement.

Pourtant, comme à Berlin, Paris, Amsterdam ou Bruxelles, le jazz y a sa place. A Vienne, les clubs s’appellent Jazzland, Porgy And Bess, Miles Smiles ou encore Jazz Cafe Bird… Pour ne citer qu’eux.

Et Daniel Noesig (qu’on connaît bien en Belgique pour l’avoir vu jouer avec Take The Duck), Angel Reisinger, Le Vienna Jazz Orchestra et bien sûr Joe Zawinul, ce n’est pas rien quand même.

Oui, il y a une scène jazz.

Et il y a aussi un jeune label, Listen Closely, créé par le saxophoniste Werner Zangerle.

J’avais rencontré Werner lors d’un concert du guitariste Tchèque Petr Zelenka au Sounds. Un concert très ouvert, dans un esprit avant-gardiste et free. Je pensais alors que Zangerle officiait essentiellement dans le genre, surtout après l’avoir entendu avec son Trio ZaVoCC - à la pochette complètement improbable (digne de Heidi ou de la Mélodie du Bonheur) - qui joue la carte de l’impro, mélangée à la noise et à l’électro planante. Mais, à l’écoute de Panto notamment, l’univers de Zangerle m’a paru finalement bien plus nuancé.

P1250512.JPG

Le label Listen Closely est donc né d’une volonté de donner de la visibilité à de jeunes jazzmen autrichiens mais aussi de décloisonner les genres. En deux ans d’existence, cinq disques ont déjà vu le jour. Cinq albums aux univers forcément différents.

Rapide tour d’horizon.

Commençons par l’album Panto du quartette de Werner Zangerle (ts) qui réunit Matthias Löscher (eg), Matthias Pichler (cb) et Klemens Marktl (dm).

P1250509.JPG

Cet album, brillant et frais, rappelle par moment l’esprit du Trio Fly de Mark Turner sur «Lucid» par exemple et surtout sur «Rise and Fall» qui, comme son titre le laisse supposer, évolue par cycles successifs, reliés par quelques beaux solos de contrebasse et de guitare. On perçoit aussi, au travers d’une forme parfois plus traditionnelle («Let Fools To Be Fools»), des intonations plus marquées, à la Chris Cheek, dans le chef de Zangerle. Il faut souligner aussi le jeu remarquable et très personnel du contrebassiste Matthias Pichler tout au long de l’album qui pousse souvent le groupe à aller de l’avant. L’album est d’une belle homogénéité qui ne manque cependant pas de diversité. Quand «It’s Getting Cold» se décline à la manière d’une belle ballade jazz, que «Lamento» montre un côté plus sombre et introverti, le morceau «Panto» n’hésite pas à brouiller les pistes et à se faire plus incisif, plus bruitiste, voire plus rock. Et là, c’est le guitariste qui surprend.

P1250511.JPG

L’album Songs About Birds and Horses du Philipp Harnisch Quartet est d’un tout autre genre. Sans doute plus radical.

L’ambiance y est mystérieuse, plutôt torturée mais néanmoins poétique. Il y a dans ce quartette une manière plus froide et plus nordique daborder le jazz. Un mélange subtil de jazz avant-gardiste, de recueillement et de contemplation. Bien qu’il soit leader, le saxophoniste Philipp Harnisch, laisse beaucoup de place au pianiste Elias Stemeseder. Les mélodies, presque décharnées (comme sur le très beau «Purple Days»), sétendent lentement avant d’être traversées par des attaques agressives venues de tous bords («Steel Horses» ou «Pulsate»).

Des bribes de mélodies désenchantées se déploient doucement dans des ambiances parfois brumeuses. Le toucher de Stemeseder oscille entre la fermeté – dans les ostinatos – et la langueur. Tout se développe avec une certaine lenteur au son d’un drumming parfois désarticulé de Maximilian Santner. Harnisch n’hésite pas alors à faire crisser son saxophone et à le faire rugir («Pulsate»).

P1250507.JPG

Souvenir est l’œuvre de Memplex - Niki Dolp (dm), Mario Rom (tp), Werner Zangerle (ts, ss), David Six (p), Walter Singer (cb) - un quintet dont lesprit flirte parfois avec celui d’un mini big band explorateur. Si les deux premiers morceaux sont plutôt swinguants, la suite est plus nuancée. «Plantlet», en piano solo de Niki Dolp (qui a lâché un instant sa batterie), se fait minimaliste et «Auganblicke», sur lequel on retrouve Philip Harnerisch au sax, propose un jazz plus avant-gardiste. Puis, une marche lente («This Tiring Chase») sur laquelle on a invité une chanteuse (Mira Lu Kovacs), fait penser à certains travaux de Mara Carlyle ou de Sidsel Endresen. Un autre chanteur, Willi Landl, est également invité (sur «Tim Talk») et rappelle, en fin de morceau, les excentricités vocales d’un Médéric Collignon. Souvenir est traversé de multiples influences mais n’en est pas pour autant incohérent. C’est même plutôt intéressant.

P1250508.JPG

Un trio à cordes : violon, contrebasse et guitare. Un peu de mélancolie et de fragilité qui jouent sur le malaise, la fêlure et aussi l’insouciance. C’est Jetset Suite de Christoph Mallinger (v), Reinhard Schraml (g), Martin Heinzle (cb).

Le trio fait très attention à l’équilibre des timbres : tous unis, tous différents. Entre tentations slaves et blues, «Ewald» rappellerait presque le Hot Club de France. L’archet de la contrebasse met en valeur le violon, et la guitare prend de l’assurance, se met en avant et crée de l’espace. C’est enlevé et joyeux aussi sur «The Evil Twin». Mais souvent, la mélancolie l’emporte. Les arrangements se complexifient. La ligne artistique du trio n’est peut-être pas fermement définie et l’on navigue souvent entre deux eaux… mais c’est sans doute cela qui est intéressant. Le trio refuse la formalité et lorgne du côté de l’Espagne («El que»), de la ballade insouciante qui rappelle l’association Stéphane Grapelli et Philip Catherine («Das Gansl und sein Wirt») ou du baroque («Herbstgedicht»). Entre musique de chambre et le jazz bohème, ce disque, très personnel, est plutôt très agréable à écouter.

P1250510.JPG

Et enfin, il y a Hypnotic Zone avec La Justice, les Filles et l’éternité. Il y a indéniablement une recherche philosophique dans ce travail. Rien n’est laissé à la simple beauté de la musique. Il y a une envie de fond, de message sous-jacent, de réflexion. Le pianiste d’origine grecque, Villy Paraskevopoulos, s’est entouré de Stefan Thaler (cb), Niki Dolp (dm) pour délivrer une musique à la fois lyrique et envoûtante, aux accents qui rappellent parfois Paul Bley. Après un démarrage en force (cordes de contrebasse qui claquent, drumming graisseux et accords plaqués de piano), Hypnotique Zone nous emmène dans un jazz assez minimaliste, souvent emprunt de mystère et de retenue. Le dialogue entre les trois musiciens est précis et plein de finesse. Le groupe se ménage aussi beaucoup d’espace et de temps pour laisser respirer la musique. Le disque est même «chapitré» et ponctué par de courts interludes improvisés. Une très belle découverte.

Bref, voilà un label qui mérite un peu d’attention. Surtout que l’on annonce un sixième album avec Ingrid Schmoliner (p, voix) Joachim Badenhorst (bc, ts) et Pascal Niggenkemper (cb). On salive déjà.




A suivre.

A+

 

04/02/2013

Torben Waldorff - Wah-Wah

torben waldorff,gary versace,matt clohesy,jon wilkan,chronique

Le guitariste danois Torben Waldorff, qui vit à New York depuis plus de quinze ans, vient déjà de sortir son sixième album en tant que leader. Avouons-le, à part dans son pays et par quelques fanatiques de guitare sans doute, Torben Waldorff est très peu connu de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est d’ailleurs à New York que j’ai eu l’occasion de le voir en concert, juste avant qu’il n’enregistre l’album Wah-Wah.

Pour ce dernier effort, Waldorff a décidé d’abandonner les différents saxophonistes qui l’accompagnaient régulièrement depuis ses débuts (Karl-Martin Almqvist, Henrik Frisk et surtout Donny McCaslin). Cette décision lui permet de radicaliser son propos, de se mettre plus en avant, mais également de se mettre un peu plus en danger.

Waldorff peut cependant compter sur une solide rythmique composée de Matt Clohesy à la contrebasse (Seamus Blake, Ingrid Jensen, Eric Reed), Jon Wikan à la batterie (Maria Schneider) et l’excellent Gary Versace au piano, au Fender Rhodes et à l’orgue (Jonathan Kreisberg, Loren Stillman, Jon Hollenbeck, John Abercrombie).

Ce qui se dégage, dès les premiers accords de «Circle And Up», qui ouvre l’album, c’est une sensualité élégante dans le phrasé de Waldorff et une volonté évidente du groupe à développer les mélodies.

Et Wah-Wah évolue en douceur, alternant les morceaux plutôt enlevés avec des moments plus sobres et intimes. Ainsi, Waldorff nous emmène sur les traces d’un blues mélancolique («You Here») - dans lequel il croise magnifiquement les cordes avec la contrebasse de Matt Clohesy - puis s’aventure, non sans humour, sur les rives ondulantes de la bossa («Poolside» et «Burtsong») et flirte même délicatement avec la drum ‘n bass («Fat#2»).

Le guitariste n’hésite d’ailleurs pas à donner quelques coups d’accélérateur ou à se faire plus mordant - sur «Evac» notamment - pour ouvrir l’espace à Gary Versace afin que celui-ci déroule quelques solos brillants. C’est sans doute grâce à ce dernier, qui passe du piano à l’orgue ou de l’orgue au Fender Rhodes, avec autant de vélocité que d’inspiration, que les couleurs chnagent au fil des plages. Lumineux et nerveux sur «Circle And Up» et «Cutoff (The Eleventh Bar)», plus churchy et profond sur le très beau et très langoureux «Country And Fish», Versace démontre un véritable savoir-faire, plein d’imagination et de virtuosité.

Ajoutez à cela un drumming sobre, précis et efficace de Jon Wilkan, et vous obtenez un disque à la fois homogène et très varié, d’une fraîcheur qui fait vraiment plaisir à entendre. Wah-Wah ne manque ni de punch ni de groove, et même s’il est emprunt d’une certaine nostalgie, il est vraiment bien de notre époque. A suivre de près, donc.

A+

 

18/01/2013

Peter Van Huffel's Gorilla Mask - Howl !

 

peter van huffel,chronique,roland fidezius,rudi fischerlehner

Accrochez-vous, Peter Van Huffel et ses Gorilla Mask frappent fort.

Stridence, raucité, férocité, chaos… D’entrée de jeu, avec «Legendarious», le ton est donné. Il faut dire que le trio - formé à New York fin 2009 – s’est mis en tête d’allier improvisation pure et dure du jazz et énergie débridée d’un groupe de rock. Pour le coup, c’est réussi.

Mais qui se cachent derrière ces masques de gorilles ? Outre le leader Peter Van Huffel (as), il y a aussi Roland Fidezius (entendu avec So Weiss ou Marcus Klossek Electric-Trio) à la basse acoustique et Rudi Fischerlehner (Dominique Pifarély, Andreas Willers) aux drums.

Ces trois-là nous emmènent dans la jungle d’un jazz puissant, furieux, brûlant et incantatoire. Un jazz qui mélange les références du heavy metal (Rage Against the Machine, Biohasard…) avec celles du free jazz (Peter Brötzmann, Albert Ayler, John Zorn…).

Dans cette jungle, ne vous étonnez pas que les cris d’un sax vous écorchent un peu les tympans, que les vibrations obscures et sourdes d’une batterie vous cogne la tête, que les vibrations d’une basse venimeuses vous inocule la fièvre.

Il s’agit de traverser cet univers comme on traverse une épreuve initiatique. Comme pour s’exorciser. Le groupe ne se pose pas de questions, il fonce !

Cependant, Gorilla Mask se ménage bien un ou deux morceaux moins brutaux. Mais, même «Time Burning» et «Angry Monster» (et son final en stéréo infernale qui vient secouer vos derniers neurones) ne laissent pas votre esprit en paix.

«Z» évolue de façon lancinante, à l’image d’une marche pénible, encouragée – ou suppliée – par les pleurs et les gémissements du sax. Mais la révolte n’est jamais loin. A tous moments, le trio revient à la charge et ne lâche jamais la pression. On songe, parfois, au groupe anglais Acoustic Ladyland ou The Thing.

Certains riffs, ultrabasiques («Dirty City»), permettent à Van Huffel de souffler des improvisations jusqu’à en perdre haleine, jusqu’à l’étourdissement. Jamais à court d’idées, le saxophoniste explore les phrases dans tous les sens. Ça siffle, ça couine, ça claque, c’est guttural, ça hurle. Et derrière lui, la batterie et la basse imposent un va-et-vient incessant. Constant. Alors parfois, on est surpris d’entendre le swing - même s’il est de courte durée - émerger d’un morceau, comme dans «Monkey’s Revenge». Comme si Van Huffel voulait se rappeler les origines du jazz… et s’amuser à mieux les exploser ensuite.

Howl ! peut agir de deux manières : soit il vous électrise et vous booste un maximum, soit il vous met K.O. debout.

Vous voilà prévenu.

A+

 

 

 

10/01/2013

Soledad - Soledad Plays Soledad

soledad,michel seba,sam gerstmans,manu comte,alexander gurning,jean frederic molard,patrick de schuyter,chronique,maurane,carlos jobim,hermeto pascoal

Ne dit-on pas que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même ?

Soledad applique enfin cette vérité et joue… Soledad !

On se demande d’ailleurs pourquoi il a mis si longtemps avant de franchir le pas ? Pour construire et affiner son univers ? Pour trouver ou affirmer ses racines ? Ou, au contraire, pour s’en défaire ?

Manu Comte (acc), Alexander Gurning (p), Jean-Frederic Molard (v) et Patrick De Schuyter (g) se sont d'abord forgés une solide réputation en jouant Piazzola, puis Stravinsky, puis Gismonti et puis les autres. Ils ont fait le tour du monde, ont collectionné les récompenses, ont accumulé les reconnaissances. Fallait-il être humble à ce point pour toujours remettre à plus tard la mise en lumière de leurs propres œuvres ?

Pourtant, à l’écoute de ce dernier album, on peut affirmer sans crainte que les compositions originales n'ont rien à envier aux thèmes de Carlos Jobim ou d’Hermeto Pascoal auxquels ils se mêlent. Dans cet album, toute l’âme de Soledad y est définitivement révélée, dessinée, installée. L'expression des sentiments et les différentes émotions sont ici dévoilées avec beaucoup de pudeur ou, au contraire, jetées avec une fougue libératrice.

Les arrangements sophistiqués et les exposés d’idées en mode «champs contre champs» (Soledad n’a pas travaillé les musiques de films pour rien), nous font passer des sentiments joyeux et faussement insouciants à d’autres, plus intimes et indicibles… Oui, Soledad remue.

Cette mixture délicate et puissante d’accordéon, de guitare, de violon et de piano est soutenue par la contrebasse chantante de Sam Gertsmans et rehaussée par les percussions chaleureuses de Michel Seba. Si ces deux derniers viennent de rejoindre Soledad, c’est peut-être plus pour renforcer l'esprit du groupe que pour le faire changer. Quoique… On perçoit un frémissement plus jazz par-ci, un emballement plus funk par-là, des accentuations plus rock ailleurs. Oui, Soledad brouille les pistes et mélange ces tensions qui libèrent le souffle, l'air et la vie et qui rendent la mélancolie salutaire. On devine toujours la sensualité moite d’une danseuse de tango prête à s'écrouler avant qu’elle ne soit retenue, in extremis, par son compagnon.

«Eden» s’éveille petit à petit avant de groover sous la pulse de Michel Seba, «Victor» s’emballe sur des riffs de guitares rock, un léger esprit Philip Catherinien vient caresser «Moonmist», «Rebound» sautille aux sons d’un piano et d’un accordéon enivrés de soleil, «Recco» réinvente la new-musette, «Homilia» fait s’accorder à l’unisson le bandonéon et le violon tandis que Maurane prête sa voix à un «Por Toda A Minha Vida» déchirant.

Sur la pochette, un marteau frappe le plancher – à la façon du talon des chaussures de flamenco – comme pour briser quelque tabou. Soledad joue Soledad et c’est une certaine idée de la tradition qui est revisitée par la modernité. Et c’est bon.

 

A+


07/11/2012

Bart Quartier - Profiles

bart quartier,de werf,chronique,chick corea,bart van caenegem

24 petites pièces. 24 petites pépites. 24 essais pour vibraphone et piano.

Dans ce nouveau disque, Profiles (chez De Werf), Bart Quartier fait le tour des sentiments humains. Avec délicatesse et sans jamais forcer le trait.

Tout est évoqué, esquissé. Rien n’est surligné, rien n’est grossier. Chaque titre – définit par un seul mot ("Calm", "Excited", "Sloppy", etc.) - révèle une attitude, une sensation, une humeur. On passe de la timidité à l’exaltation, de l’excitation à la tristesse, de la tendresse à l’hostilité.

Le vibraphoniste échange toutes ses idées et dialogue avec le pianiste Bart Van Caenegem, avec beaucoup de pudeur et de justesse. Ensemble, ils donnent vie à leurs réflexions.

Quartier et Van Caenegem se sont rencontrés lors d’un travail basé sur les «Lyric Suite For Sextet» de Chick Corea et, très vite, se sont trouvés sur la même longueur d’onde. Rien de plus normal, dès lors, que Bart ait invité l’autre Bart à partager ce nouveau projet. Surtout que - il ne s’en cache pas - le vibraphoniste s’est inspiré des Children’s Songs de Chick Corea pour composer ce Profiles. Mais, au-delà des souvenirs d’enfance, les deux musiciens nous entraînent peut-être dans un monde un peu plus adulte.

Mises les unes à la suite des autres - de manière brève (certaines pièces ne dépassent pas la minute) ou de manière plus ample et plus fouillée - le duo nous fait voyager intérieurement et arrive à exhumer des sentiments enfouis en nous.

Ils explorent les sons de leurs instruments, jouent la résonance ou l’étouffement. Ils jouent la note solitaire, la dissonance ou l’accord parfait.

Ensemble, ils explorent aussi les différentes facettes de la composition, se fixant des objectifs et des points de chutes. La connivence fait le reste et leur permet quelques improvisations qui donnent de la consistance au dialogue. Le duo se sert autant du jazz, que du classique - parfois contemporain, parfois romantique - pour créer différentes atmosphères.

Si les 24 pièces possèdent leurs identités propres, l’ensemble est d’une belle cohérence grâce à un minutieux travail sur les nuances.

Un conseil, faite le vide autour de vous, installez-vous comme si vous alliez lire un bon livre et laissez la musique vous envahir et vous guider. Vous y verrez des images, vous entendrez des histoires et, qui sait, vous serez peut-être ému.

PS: le duo sera en concert ce mardi 13 novembre au MIM, à 12h30.

A+

 

 

 

29/10/2012

Pierre Durand - Chapter One : NOLA improvisations


Le guitariste français Pierre Durand est assez peu connu chez nous en Belgique, pourtant, il a un background plutôt  intéressant. Il fait partie de l’ONJ de Daniel Yvinec, avec John Hollenbeck, on le voit aussi aux côtés de Sylvain Cathala ou de Giovanni Mirabassi et il est leader de Roots Quartet dans lequel on retrouve Joe Quitzke, entre autres.

pierre durand,nicholas payton,cornell williams,john boute,chronique

Mais avec Chapter One: NOLA Improvisations, c’est seul qu’il se présente. Seul, avec sa guitare pour tout bagage.

NOLA Improvisations - enregistré dans les célèbres studios de Piety Street à New Orleans - est une suite d’instantanés, d’images volées aux paysages singuliers de la Louisiane, de récits recueillis au fil des rencontres. À l’exception d’une idée de mélodie qu’il avait en tête avant d’arriver et de deux «standards» («When I Grow Too Old To Dream», d’Oscar Hammerstein et «Jesus Just Left Chicago» nettement plus dépouillé que l’original de ZZ Top), la majeure partie du disque est improvisée selon le feeling et l’humeur du moment. Et le résultat en est assez bluffant.

L’album s’ouvre sur un paysage solitaire. On y voit aussitôt les bayous humides et chauds. Une guitare (au son légèrement métallique) égraine et fatigue lentement les notes, comme accablée par la chaleur, épuisée par un voyage trop long ou par une nuit trop courte. «Coltrane» plante le décor.

S’il est seul à la guitare, Pierre Durand utilise aussi parfois le re-recording qui lui permet de superposer des voix, d’ajouter du «gras» et du relief aux thèmes souvent obsédants.

C’est qu’il aime travailler sur une phrase courte qu’il répète à l’infini. Il la ressasse jusqu’à la vider de son sens, comme on vide une bouteille de Bourbon pour échapper à la réalité de la vie, pour nous entraîner ainsi dans un confort incertain.

Et l’on se traîne avec lui, comme dans les films de Jim Jarmusch, accablé par la chaleur moite du jour et par l’alcool brut de la nuit, le cerveau embrumé et lucide à la fois.

Si les silences sont lourds de sens, comme sur «MB (Les amants)» ou «In Man We Trust (Almost)», une douce folie s’empare parfois de Durand («Who The Damn' Is John Scofield»). Il fait trembler les cordes sur le bois du manche et les fait claquer sur la caisse de résonance. Puis il retombe sur ses pattes, avec beaucoup d’aisance, et reprend le rythme du voyage. Si son jeu est parfois âpre et brutal, il ne manque décidément jamais de tendresse.

Avec beaucoup d’intelligence, il parcourt tout le chemin de l’Afrique vers le continent Américain («Emigré»). Il s’y installe, y replante des racines. À l’aide d’un papier glissé entre les cordes (ce qui rappelle la sanza ou le likembe) il évoque une longue et évolutive prière. L’esprit New Orleans est bien présent, à chaque seconde et dans tous les recoins. Mais, même lorsqu’il invite Nicholas Payton, Cornell Williams et John Boute à partager un gospel («Au Bord»), il évite les clichés. Pierre Durand mélange avec habileté les cultures et se marie totalement avec la Nouvelle-Orléans – comme l’évoque la pochette, avec les dollars épinglés sur la veste du musicien -  pour en extraire les moindres sucs.

Et s’il avait enregistré cet album solo ici, en Europe, à Paris, chez lui ? Ce premier chapitre aurait-il eu la même saveur, la même force ? Car c’est bien une force qui semble traverser l’homme et sa guitare. Une force invisible, comme une fièvre qu’il arrive à nous inoculer insidieusement pour nous donner très envie d’entendre un second chapitre.

A+

 

20/10/2012

Baloni - Fremdenzimmer

Il y a d’abord l’image de la pochette dont on ne sait pas si on la regarde à l’endroit ou à l’envers. Une image étrange d’un matelas jeté par terre, à moins qu’il ne soit suspendu au plafond. Déjà, on y perd nos points de repère. Rêve, réalité ou cauchemar ?

baloni.jpg

S’il doit nous emmener loin, le morceau d’ouverture («Lokomotive») nous attire plutôt par le fond. Il nous entraîne dans une longue et angoissante plongée abyssale. L’archet de Frantz Loriot (violon) se mélange aux crissements, tout aussi peu rassurants, de celui de Pascal Niggenkemper sur sa contrebasse. Le tout s’emmêle et s’entrelace au son de la clarinette de Joachim Badenhorst. Bienvenu dans Fremdenzimmer, de Baloni (chez Clean Feed)!

Fremdenzimmer, qui signifie «chambre d’hôte», pourrait ici ressembler ces endroits froids, inhospitalier et impersonnel qui servent de salles d’attente à tous les réfugiés ou demandeurs d’asile plutôt qu’à une chambre accueillante pour de simples touristes aventureux. C’est ce récit mystérieux, aux ambiances étranges et au malaise persistant, ce voyage dans l’inconnu et son lot de rencontres inattendues que le trio nous raconte. Et les trois musiciens (qui se sont rencontrés en 2008 à Brooklyn) ont fermement décidé de nous entraîner dans une histoire pour laquelle il vaut mieux mettre ses certitudes de côté.

Tout au long de l'album, les influences musicales se confondent. On passe du romantisme d'une musique de chambre à une musique minimaliste et avant-gardiste. On navigue constamment entre les improvisations très maîtrisées et des lignes mélodiques écrites avec précision.

Les timbres des différents instruments semblent parfois se rejoindre et, par moments, et il est très difficile de savoir «qui parle». Tantôt le jeu est nerveux et presque mélodique («Fremdenzimmer»), tantôt il est plus anarchique («Het Kruipt In Je Oren»), ou délibérément dépouillé («Wet Wood»). «Searching» est indécis et les questionnements de la clarinette basse trouvent des bribes de réponses dans les accords mouvants des cordes. Au silence angoissant de la nuit («4 PM»), succède un morceau presque dansant («27’10 Sous Les Néons»)...

Ce jazz très libre, fait appel à tous les sens et Baloni ne nous laisse jamais tranquille, il nous oblige à rester en éveil, à rester attentif.

Le moindre claquement de clarinette, la moindre friction de cordes et les plus infimes pizzicatos racontent un détail de l’histoire. Il ne faut rien manquer.

Le trio démontre ainsi qu’il est possible de rendre toujours accessible une musique «dite difficile» dans laquelle l’improvisation n’apparaît pas toujours aussi abstraite qu’on l’imagine… Il suffit simplement de bien vouloir l’entendre.

Si le voyage avec Fremdenzimmer n’est pas de tout repos, il est cependant fa-sci-nant d’un bout à l’autre.

 


A+

 

16/10/2012

Piero Delle Monache - Thunapa

On avait quitté Piero Delle Monache sur «Welcome», un très séduisant album - à la pochette rose flashy - de facture plutôt classique avec des compositions assez charnues et un jeu solide entre hard-bop et pop.

On le retrouve cette année avec un projet plus personnel, plus ambitieux et beaucoup plus abouti : Thunapa.

piero delle monache,tito mangialajo rantzer

Inspiré par une légende Bolivienne (un Dieu Inca à la barbe blanche et aux yeux bleus qui donna son nom au volcan cracheur des «larmes» blanches), Piero Delle Monache s’est laissé aller à un long poème musical très joliment maîtrisé.

Accompagné à la contrebasse par Tito Mangialajo Rantzer, au Fender Rodes par Claudio Filippini et aux drums par Alessandro Marzi, le saxophoniste italien nous emmène dans un univers ouaté, onirique et fantasmagorique.

Un fil rouge discret et fluide comme une respiration parcourt cet album singulier. Dès lors, même si l’on peut «picorer» un morceau ici ou là, il est préférable d’écouter l’album en discontinu. Piero Delle Monache (que l’on pourrait situer dans la lignée d’un Mark Turner) esquisse doucement le contour des mélodies, se gardant bien de définir trop précisément les tenants et les aboutissants. Il maintient ainsi une part de mystère dans son discours. «Ascolta se piove» (repris plus loin en solo, avec quelques loops qui en accentuent la transe) ou «Rollin’ Years (Mr Michael Blindlove)» flottent dans cet univers amniotique. Les gouttes de Fender Rhodes s’éparpillent et rebondissent sourdement, tandis que le roulement feutré des mailloches sur les tambours instille un groove sensuel. Si le volcan gronde un moment avec«RW2» sur les improvisations nerveuses du claviériste, c’est pour mieux revenir ensuite à la sagesse.

Ce jeu introspectif et cette ambiance brumeuse ressassent les idées et les questionnements. La porte est toujours ouverte aux possibles résolutions. Les harmonies et les lignes mélodiques, parfois légèrement dissonantes («Rue des Saisons»), accentuent l’incertitude et la fragilité. Delle Monache joue avec les respirations et les espace, et rythme son histoire par chapitre, à l’aide de courtes improvisations en solo qui nous aident à passer d’un état à un autre.

Avant la coda («Dreamers»), il résume et concentre tous ses sentiments et toutes ses explorations sur un «Thunapa» envoûtant qui donne le nom à cet album décidément très attachant.

Thunapa est comme un vent de fraîcheur, un parfum indéfinissable qui traverse l’instant et révèle en nous des souvenirs flous, réels ou fantasmés. À découvrir !

Piero Della Monache sera en concert en Belgique à La Piola Libri le 26 octobre, au Sounds le 27 octobre (dans le cadre du Skoda Jazz Festival) et les Parisiens pourront l’écouter à l’Institut Italien de la Culture le 29.

 

A+

 

02/10/2012

Igor Gehenot Trio - Road Story


Road Story pourrait être le titre d’un album d’un groupe qui a déjà beaucoup roulé sa bosse. Il n’en est rien. Il s’agit du premier album (chez Igloo) du jeune pianiste belge Igor Gehenot (23 ans à peine). Ce n’est donc que le début de l’aventure. L’histoire est encore à écrire, mais elle commence bien.

igor gehenot, teun verbruggen, sam gerstmans, igloo, chronique

Soutenu par deux solides piliers de notre jazz belge (Teun Verbruggen (dm) et Sam Gerstmans (cb) ), Igor peut s’exprimer comme il l’entend. D’un côté, il peut se fier à la rigueur et au swing hard bop, bien gardé par le contrebassiste, et de l’autre, il peut compter sur la fougue et le jeu éclaté du batteur.

Cependant, bien que sa personnalité émerge clairement ici et là, on sent Gehenot encore assez attaché à ses principales influences. La première, celle qui saute immédiatement aux oreilles comme aux yeux est celle d’ECM. Au-delà de l’ambiance générale et du son d’ensemble, l’influence va jusque dans le graphisme de la pochette, illustrée par une photo en noir et blanc, sobre et dépouillée, délimitée aux quatre coins par une typographie simple et discrète.

Au fil des morceaux, le toucher de Gehenot évoque tantôt celui d’un Brad Mehldau («Promenande» ou «A Long Distance Call to JC») ou d’un Marcin Wasilewski («Nuit d’hiver»). On y découvre aussi chez lui un certain goût pour le mystère, voire une noirceur dans le propos («Lena»). Son jeu rythmique est pourtant nerveux et il n’hésite pas à user d’ostinati pour faire monter la pression. Les accords se jettent par grappes, renvoyés par Teun Verbruggen au mieux de sa forme. Alors, le pianiste nuance et découpe son jeu et rappelle même par moments Keith Jarrett… en plus sage. Tout cela est souvent joué sur des tempi généralement ralentis et apaisés. C’est que Gehenot a la sens des contrastes et de la narration. Cela se confirme d’ailleurs dans ses compositions (il est l’auteur des dix titres de l’album) pour lesquelles il n’a rien à envier à personne. Ses constructions sont judicieusement bien balancées et l’équilibre entre tension, timing et dénouement est quasi parfait.

Et bien sûr - comment ne pas l'évoquer - on sent aussi chez Gehenot, l’influence évidente d’Eric Legnini. Dans «Sofia's Curtains», par exemple, et surtout dans «Mister Moogoo» (mais là, l’hommage est clair jusque dans le titre).

Tout cela ne manque décidément pas de talent et les concerts que le trio a donné cet été le confirment.

Et même si tout n’est pas encore clair et totalement défini dans sa tête, il est certain que le jeune pianiste a de l’ambition. Il lui suffit maintenant de faire le tri entre ce qu’il garde dans ses bagages et ce qu’il laisse sur le côté. Doué comme il l'est, il devrait rapidement s'en sortir.

A lui de choisir sa route.

A+

21/09/2012

Nathalie Loriers Trio - Les trois petits singes

On l’attendait depuis longtemps cet album en trio. On se souvenait avec émotion de Walking Trough Walls, Walking Along Walls et de Silent Spring (chez Igloo). Deux excellents albums que Nathalie Loriers avait mitonné avec Sal La Rocca et Hans Van Oosterhout. La pianiste avait ensuite tenté, avec bonheur, l’aventure en quintette avant de suivre d’autres chemins aux accents orientaux (L’Arbre Pleure). Puis elle s’était entourée d’un quatuor à cordes dans Moments d’Eternités. En parallèle, elle avait aussi – et elle continue – participé à l’aventure très prenante du Brussels Jazz Orchestra.

Tout cela l’avait un peu éloigné la Sainte Trinité du jazz. Pourtant, lors des J.O. de Pekin, en 2008, elle avait participé à un disque collectif (Jazz Olympics), et avait proposé «Confidence», en trio (avec Philppe Aerts et Stéphane Galland). C’était une pure merveille. C’était un choc. Pour nous. Mais pour elle aussi sans doute. Il était clair et évident qu’elle devait revenir aux fondamentaux.

nathalie loriers,philippe aerts,rick hollander,chronique,de werf

Quatre ans plus tard, Les Trois petits singes (De Werf)nous comble enfin. Et bien sûr, le morceau «Confidence» (rebaptisé ici «Jazz At The Olympics») y figure en bonne place. Que du bonheur !

Nathalie a bien fait de nous faire attendre et de peaufiner ce projet car, il faut bien l’avouer, cet album est d’une fraîcheur et d’une richesse incroyables. Et l’on n’y décèle aucune faiblesse. Nathalie Loriers s’y exprime en un discours pertinent, dépourvu de tout de bavardage inutile. Elle donne de la place à la musique, fait résonner les silences, laisse respirer le rythme. On retrouve chez elle, ce toucher très personnel, cette façon de faire dialoguer la main gauche avec la main droite. D’amener les autres à participer à l’aventure. L’entente est parfaite avec Philippe Aerts, à la contrebasse - chantante comme jamais - et avec Rick Hollander, aux drums, qui colore chaque morceau de façon différente et toujours surprenante. Il y a, dans ce trio, l’essentiel du jazz et du swing.

Allez écouter ce «God Is In The House» (Duke ? Oscar ? Lennie ?),  ce lumineux «Moon’s Mood», cet énigmatique «Les Trois Petits Singes»… Tout cela est décidément parfait !

Il y a, bien sûr, le romantisme de Loriers – libéré de tout poncif - dans «L’Aube De L'Espérance» ou «La Saison Des Pleurs». Il y a aussi des airs plus ensoleillés, qui flirtent avec des rythmes Afro-Cubain ou latino, comme «Cabeceo» par exemple. Il y a toutes ces couleurs, toutes ces influences, mais rien, jamais rien n’est surligné. Et c'est cela qui est magique. C’est cela qui fait un grand disque. C'est ce que l’on pourrait appeler la maturité. La maturité de quelqu'un qui sait comment se faire entendre et se faire comprendre, parfois à demi-mot, mais toujours avec justesse.

Arriver à allier une simplicité du discours avec une telle richesse harmonique - et un sens de la mélodie et du groove - est un tour de force que seuls quelques grands ont réussi. Et Nathalie Loriers fait partie, sans aucun doute, de ce petit cercle d’élus.

Les Trois Petits Singes est l’un des albums les plus swinguants et des plus brillants sorti actuellement et certainement l'un des meilleurs de Nathalie Loriers.

Un dernier conseil : ne ratez pas les concerts que le trio donne actuellement (dans le cadre des JazzLab Series) ou un peu plus tard (pour le Jazz Tour des Lundis d’Hortense). Un trio jazz de cette qualité ne court pas les rues.

A+

 

 

 

 

19/03/2012

Mathieu Marthouret - Upbeats

Un peu de douceur et de tendresse, ça ne fait jamais de mal.

Après l’agréable premier album (Playground) chaleureusement accueilli par le public et la presse spécialisée, l’organiste français Matthieu Marthouret continue à creuser le sillon de la délicatesse avec son nouvel album Upbeats.

matthieu marthouret,sandro zerafa,david prez,maxime fougeres,manu franchi,nicolas kummert

La volonté de donner les pleins pouvoirs à l’harmonie et aux mélodies est évidente et saute aux oreilles dès les premiers accords. Marthouret aime quand ça se fredonne, se chantonne et se retienne.

Ce qui ne l’empêche pas de parsemer ses compositions d’arrangements assez sophistiqués ou de laisser de belles libertés aux musiciens qui l’accompagnent.

Il y a d’abord le mariage de l’orgue Hammond et de la guitare (celle de Sandro Zerafa ou de Maxime Fougères, selon les morceaux), qui prodigue une douceur toute parfumée de tradition. Puis il y a le soutien indéfectible de Manu Franchi à la batterie, tantôt frais et pétillant («Weird Monk» ou «Spring Bossa») tantôt d’une séduisante délicatesse («Prélude»). Et finalement, il y a les interventions du saxophone (David Prez et Nicolas Kummert se partagent l’affaire) qui pimentent l’ensemble d’explorations parfois plus aventureuses. L’alternance des deux saxophonistes permet d’ailleurs d’entendre leurs approches différentes : l’un semblant travailler plus sur l’urgence et l’autre plus sur la longueur. Tandis que David Prez ensoleille «Sping Bossa» ou «564», une courte improvisation («Kairos») et «Bends» permettent à Nicolas Kummert de chanter  - comme il sait si bien le faire - dans son ténor.

Quant à Marthouret, auteur de toutes les compositions, il distille un jeu plutôt personnel, à la fois sobre et dynamique, mêlant le jazz aux parfums funky, latino ou pop. Il évite avec intelligence les pièges du genre et tente de trouver des chemins de traverses. Et si le leader laisse beaucoup de champ à ses compagnons de jeu, c’est sans doute pour développer un véritable son de groupe. L’ensemble est d’ailleurs d’une belle homogénéité et d’une grande élégance, et nous fait passer les cinquante minutes de ce Upbeats avec beaucoup plaisir.

Le groupe sera en tournée belge à partir du 27 mars et passera par Nam’ in Jazz, le Sounds, Le Pelzer, La Madelonne et le Stuk. A bon entendeur…



A+

 

14/03/2012

Jozef Dumoulin Trio - Rainbow Body

Franchement, ce disque est fascinant.

Même si… oui, en effet, il faut du temps pour l’appréhender, le découvrir, l’apprécier.

On ne va pas revenir sur l’éternel débat “jazz” ou “pas jazz” mais, si l’on veut creuser dans ce sens, on peut l’affirmer : oui, il s’agit bien d’un disque de jazz. De jazz très actuel. Dans le sens où il joue beaucoup sur l’improvisation, l’interaction et les dialogues - parfois sibyllins - que s’échangent les différents protagonistes. D’un autre côté on en est loin, si l’on considère que cette forme de musique ne peut porter ce nom que si elle s’inscrit uniquement dans la tradition, dans le bop ou le swing.

trevor dunn,jozef dumoulin,eric thielemans,chronique,bee jazz

Mais Jozef Dumoulin nous a déjà habitué à aller au-delà de ces considérations archaïques et à dépasser la forme pour n’en garder que l’essence. Avec ce disque, il pousse encore plus avant cette recherche.

Il explore les sons, bouscule les métriques et les mélodies. Et ce qui peut paraitre chaotique au premier abord se révèle peu à peu rythmique ou hypnotique.

Rainbow Body (Bee Jazz) porte finalement bien son nom car il possède toutes les couleurs des sentiments. Il joue avec nos rêves et nos cauchemars, avec nos peurs d’enfants et nos défis d’adultes.

Dans ce disque, on entend vite le jeu de batterie d’Eric Thielemans, toujours surprenant et déroutant, toujours en alerte, toujours en embuscade.

Puis il y a basse indomptable de Trevor Dunn qui soutient, qui dessine des lignes profondes dans un jeu sous terrain, qui provoque l’un ou qui répond à l’autre comme dans un écho.

Pilotant son Fender Rhodes qu’il a trafiqué, trituré, torturé, Jozef Dumoulin, semble planer au-dessus de ce terrain mouvant. Et comme le rapace qui observe sa proie, il joue avec elle avant de fondre dessus à toute vitesse.

Et le trio s’amuse à mélanger les genres, les rythmes et les harmonies. On sent l’amour de Dumoulin pour Gyorgy Ligeti ou Morton Feldman - et pour toute la musique concrète en général -  sur des morceaux comme "Birthday Cake", par exemple. On sent aussi son besoin de toucher à tout et de tout tenter. "Sachiko" explore d’angoissants beats industriels, "Fuga X" mélange l’esprit baroque avec un groove pseudo funky, "Dragon Warior" flirte avec le rock progressif tandis que "Mei" se décline en une balade étrange, tendre et douce. Quant à "Asia" ou "Sosuke", ils empruntent à la musique minimaliste, faite de bruissements et de souffles.

Rainbow Body aime déranger et ne pas vous laisser tranquille. C’est un gros shaker qui vous met le cerveau à l’envers et fait vaciller vos certitudes. Et ne vous laisse jamais indifférent.

Après tout, n’est-ce pas là la première obligation d’une œuvre ?


 

A+

 

 

 

 

30/11/2011

Jonathan Kreisberg - Shadowless


Son nom circule de plus en plus en Europe et c’est bien normal. Bien qu’encore trop peu connu chez nous, Jonathan Kreisberg est assurément le guitariste New Yorkais à suivre de très près. On l’a déjà entendu aux côtés de Ari Hoenig ou de Dr. Lonnie Smith. Il était passé en 2009 au Sounds aussi. Plus récemment il tournait avec Stefano Di Battista sur le projet «Woman’s Land». Mais Kreisberg est bien plus qu’un sideman : il a déjà à son actif huit albums en tant que leader et Shadowless est le petit dernier.

jonathan kreisberg, mark ferber, matt penman, will vinson, henry hey, ari hoenig, dr  lonnie smith, stefano di batistta

Shadowless est aussi varié qu’il est homogène. La patte de Kreisberg est indéniable, car ce type a, non seulement, un son et une esthétique propres, mais il a aussi une vision précise de son jazz.

Avec Jonathan Kreisberg, les paysages changent et évoluent perpétuellement. Ce n’est pas le genre de musicien à s’étendre trop longtemps sur les riffs d’un thème. Il aime donner du relief, redonner de la forme et aménager les décors. Entouré d’une belle brochette d’excellents musiciens - Will Vinson (as), Henry Hey (p), Matt Penman (cb) et Mark Ferber (dm) - il propose sans cesse de nouveaux points de vues et n’hésite jamais à jouer le champ et le contrechamp dans un même élan.

Avec lui, les rythmes bougent dans un sens comme dans l’autre, histoire de ne jamais figer les idées. On n’imagine pas la richesse des arrangements ni les harmonies sophistiquées à la première écoute. C’est que Kreisberg a le talent de rendre simple les choses complexes.

Ce disque est comme un bon vin qui, une fois décanté, y révèle des arômes assez inattendus.

"Twenty One", qui ouvre l’album, démarre à plein régime. Le phrasé est virtuose et souple.

Le thème, joué d’abord à l’unisson (Kreisberg et Vinson), s’enflamme dans un brillant solo de guitare. Puis, plus calmement, Vinson reconstruit, tout en douceur et en habileté. Placée fort à propos, cette petite accalmie redonne du souffle à ce morceau déjà bien endiablé. Kreisberg a le sens de la construction et de la dramatisation. Mais, aurait-il déjà tout dit dans ce premier morceau ? Va-t-il garder la distance ?

Ho oui, pas de problème. Et c’est là que cela devient beau, car le guitariste nous surprend à chaque morceau, avec élégance et inspiration.

"Stir The stars" est emmené sur un tempo drum ‘n bass, voire jungle. Les effets de guitare synthé rappellent un tantinet l’influence de Metheny et Kreisberg nous ramène vers le jazz rock et la fusion. Les échanges avec Vinson sont des plus réjouissants, tandis que Henry Hey et Matt Penman déroulent le tapis rouge. On retrouve le même plaisir de jeu avec "The Common Climb" qui, insidieusement, monte en puissance, par couches successives.

Tandis que "Defying Gravity" flotte entre deux univers, la ballade "Shadowless", relativement enlevée, nous offre un dialogue des plus lumineux entre Hey et Kreisberg.

Le pianiste est à nouveau mis en valeur sur le superbe morceau aux ambiances orientales "Zembékiko" (tiré d’un traditionnel grec). L’occident et l’orient se mélangent. On installe la mélodie avant de lâcher la bride pour permettre à Vinson et Hey de se lancer dans une belle course poursuite. Les échanges sont rapides, fins, agiles. Que du bonheur.

Même sur "Nice Work If You Can Get It", Kreisberg y appose sa griffe. Avec punch, il nous fait re-entendre ce standard d’une nouvelle manière.

La réussite de cet album est sans doute dû aussi à l’intelligence et au courage de Kreisberg d’avoir su éliminer le superflu. Il n’a gradé que l’essentiel, la quintessence, le suc et la saveur de la ligne narrative. Sans bavardages inutiles. Dans cet album pourtant dense, Kreisberg a le bon goût de ne jamais en rajouter.

Pas l’ombre d’un doute, Shadowless est une très belle réussite.

Jonathan Kreisberg sera en concert au Hnita Jazz dimanche 4 et au Sounds le lundi 5. A ne manquer sous aucun prétexte !

Et pour se donner une petite idée, voici une vidéo enregistrée à Salzau.


 

A+

 

 

 

14/11/2011

Big Noise - Théâtre Marni

On va encore dire que je suis trop enthousiaste. Tant pis.

J’avais reçu l’album de Big Noise sans savoir ce que j’allais entendre. Sur le communiqué de presse était indiqué «Power Jazz New Orleans». New Orleans… Un poil méfiant, je laisse mes préjugés idiots de côté et j’écoute. Après tout, il y a peu, j’avais pris beaucoup de plaisir à découvrir Pokey Lafarge (que je vous conseille vivement, d’ailleurs).

Raphaël D’Agostino, marni, marni club, theatre marni, igloo,Laurent Vigneron, chronique, Johan Dupont, Max Malkomes

Big Noise? Big et bonne surprise !

Ringard ce jazz-là? Détrompez-vous.

Avouez qu’il faut être un peu gonflé pour jouer ce «vieux» jazz… ou alors, il faut être sincère. Big Noise a réuni les deux à la fois. Imaginez trois, quatre amis se présenter devant une bande de copains et jouer ce jazz-là! Il faut «en avoir» et surtout «y croire».

Et quand on y croit, tout est possible. Et ça fonctionne. Nous voilà en plein Hot Club et voilà King Oliver, Louis Armstrong et Jelly Roll Morton

Après deux morceaux, on est convaincu. On range dans une petite boîte ses à priori et on profite.

Raphaël D’Agostino, marni, marni club, theatre marni, igloo,Laurent Vigneron, chronique, Johan Dupont, Max Malkomes

Le 3 novembre, au Théâtre Marni, devant une salle archi comble, il n’a pas fallu plus de deux morceaux non plus pour que Big Noise mette le feu.

Piano droit, grosse-caisse de batterie démesurée, woodblocks, cloches, look de mauvais garçons des années ’20, Big Noise soigne l’image mais ne triche pas sur sa musique.

Au chant et à la trompette, Raphaël D’Agostino assure sans jamais faiblir. Aucune hésitation, aucune approximation. Il déborde d’énergie. Il est soutenu par un infatigable Laurent Vigneron à la batterie et poussé dans le dos par un intenable Johan Dupont au piano. Quant aux doigts de Max Malkomes, ils claquent et courent sur les cordes de la contrebasse avec énergie.

Dans la salle, où l’on compte beaucoup de «jeunes», on tape du pied, on claque des doigts, on secoue la tête en rythme, on applaudit. Big Noise fait le spectacle et n’hésite d’ailleurs pas à reproduire le numéro de Gene Krupa et son contrebassiste sur «Big Noise From Winnetka», qui a inspiré le nom au groupe. Ça rigole, ça joue et ça picole. Le bonheur est parfois si simple.

Raphaël D’Agostino, marni, marni club, theatre marni, igloo,Laurent Vigneron, chronique, Johan Dupont, Max Malkomes

Ça y est, pour le deuxième set, on dégage les tables et les chaises des premiers rangs. On danse. C’est irrésistible. Mais Big Noise est capable aussi de vous faire plonger dans le blues comme on plonge dans un verre de whiskey ou de bourbon.

La trompette roucoule sur «Black And Blue»… puis s’enflamme sur «Tiger Rag». La batterie se déchaîne sur «Basin Street Blues» et le piano s’excite et devient fou sur «Mississippi Mud» ou «Dinah»…

Big Noise transforme le bar du Marni en un vrai tripot de Chicago… Mince, ces quatre gars ont ça dans le sang. Et, méfiez-vous, c’est contagieux… Il faudra au moins trois rappels pour «calmer» l’enthousiasme du public.

Raphaël D’Agostino, marni, marni club, theatre marni, igloo,Laurent Vigneron, chronique, Johan Dupont, Max Malkomes

Si le disque ne vous laisse pas indifférent, n’hésitez pas à aller vous encanailler aux concerts de Big Noise. Vous m’en direz des nouvelles.

Après tout, on ne s’amuse pas si souvent que ça.

A+

02/11/2011

Samuel Blaser - Consort In Motion

Consort In Motion. Le titre est assez clair.

Avec ce projet, le tromboniste Suisse Samuel Blaser a envie de donner du mouvement à la musique baroque, de partir d’un matériau de base assez strict, de bousculer un peu les idées et d’y trouver les liens avec le jazz et les musiques improvisées. Avouez que la chose n’est pas si évidente. Car si l’on peut définir la musique baroque, encore faut-il arriver à définir le jazz. Et puis, comment faire swinguer le baroque ? Est-ce le but, d’ailleurs ?

Voilà donc Monteverdi, Frescobaldi et Marini sélectionnés pour l’épreuve.

samuel blaser, paul motian, thomas morgan, russ lossing, chronique

Consort In Motion est un album complexe que l’on ne peut pas saisir du premier coup. Il peut paraître austère au premier abord, mais il se révèle au fil des écoutes. On y découvre alors toute la richesse et la sophistication de la démarche. S’adresse-t-il aux musiciens avant de s’adresser à tout un chacun ? Peut-être. En tout cas, il s’adresse sûrement aux mélomanes qui auront envie d’aller jeter une oreille sur les «originaux» pour y retrouver les racines ou y déceler les similitudes. Et là encore, ce n’est pas toujours gagné, car Blaser part de loin et va loin… très loin.

De façon très ingénieuse, il s’approprie les mélodies et les harmonies pour s’en détacher et proposer à ses acolytes - Thomas Morgan (cb), Russ Lossing (p) et Paul Motian (dm) – des espaces de libertés incroyables. C’est sans doute pour cette raison que quelques titres se nomment «Reflections on…» («Piagn’e Sospira», «Toccata» et «Vespero Della Beata Vergine»).

Le quartette tourne autour des thèmes, en extrait la substance, garde l’esprit et nous les renvoie sous une nouvelle forme.

Blaser sonde les profondeurs de l’instrument. Le son est caverneux et plaintif. Son approche de l’instrument convient parfaitement à cette forme musicale au caractère douloureux («Lamento Della Ninfa»). Il use, sans en abuser, de quelques growls et glissando. Il intervient parfois comme un trublion, remettant en question ses propres arrangements, comme pour offrir encore plus de libertés et d’ouvertures au quartette. «Ritornello» est ainsi joué deux fois de manières très différentes. Une fois de façon enlevée, au swing légèrement rubato et une autre fois en tempo très ralenti, comme pour ne récupérer que l’esprit de la partition originelle.

Russ Lossing (p) joue la finesse et la délicatesse, en contraste avec le son ténébreux du leader. Ou alors, c’est la folie furieuse qui prend le dessus. Ses attaques sont franches et décidées. Le jeu est vif et très percussif. Il oscille entre respect de l’œuvre, la musique contemporaine et le free jazz. La connivence avec Paul Motian, qui soutient par petites touches et réinvente la musique à chaque frappe, est éblouissante. Le batteur est discret, présent, émouvant. Il échange et joue aussi au chat et à la souris avec Thomas Morgan, toujours aussi surprenant. La contrebasse explore, s’embarque dans des chemins nébuleux et en ressort plus lumineuse.

Consort In Motion est un exercice de style des plus réussis, poignant et exigeant, qui demande une écoute attentive. Le quartette nous emmène hors du temps, dans un voyage passionnant. Avis aux amateurs.

A+

Samuel Blaser sera en concert dans une toute autre configuration au Singer, pour la sortie de l’album «Boundless», avec Marc Ducret (eg) Bänz Oester (cb) et Gerald Cleaver (dm) le 4 novembre. Et il sera également au Hnita, avec le même line-up, pour l’enregistrement d’un nouvel album (encore!) les 5 et 6 novembre. Qu’on se le dise. 

29/10/2011

Augusto Pirodda Trio - No Comment

Jouer avec Paul Motian et Gary Peacock, pour un jazzman, c’est plutôt alléchant. Mais pour un pianiste, cela prend une saveur est encore plus particulière. Diable, passer après Bill Evans, Paul Bley, Keith Jarrett, Martial Solal ou encore Geri Allen n’est pas une mince affaire…

Quand Augusto Pirodda contacte ces deux monstres sacrés, il ne se doute pas que le fluide allait passer aussi bien. Le 4 avril 2009, il traverse l’Atlantique et se retrouve au célèbre studio System Two pour une longue journée d’enregistrement qui deviendra l’album «No Comment», sorti chez Jazzwerkstatt.

augusto pirodda, gary peacock, paul motian, manolo cabras, marek patrman, sounds, jazzwerkstatt, chronique

Et ça commence comme ça («It Begins Like This»), un premier morceau pour se jauger, se sentir, se connaître. Voir et écouter où va l’autre. Improvisations, conversations calmes et échanges de premières idées… Il n’y a pas de doute, la journée sera bonne.

Il y aura donc deux morceaux écrits – ou plutôt improvisés – dans l’instant de la rencontre avec Motian et Peacock («It Begins Like This» et «I Don’t Know»), deux autres «offerts» par son complice Manolo Cabras - dont un qui donne le nom à l’album - le reste étant de la plume du pianiste.

L’ensemble est d’une homogénéité parfaite car le trio a vite trouvé sa voie et préfère creuser le même sillon plutôt que de se disperser dans différentes tentatives.

Paul Motian louvoie entre les ambiances, ne se dévoile pas totalement et laisse planer le mystère des compositions. Il joue, comme il sait si bien le faire, en clair-obscur, et met ainsi en valeur le jeu de Pirodda. Un jeu très intuitif, très sensible, introspectif parfois. Le pianiste semble profiter pleinement de l’instant. La musique se joue alors aussi dans les silences. Et puis, il y a la basse discrète et omniprésente de Gary Peacock. Il fait durer les notes qu’il place avec précision. Il joue comme en écho aux échanges de Motian et Pirodda. Ou alors, il fait balancer sa contrebasse («So?») avec une régularité flottante insaisissable.

«Seak Fruit», mais aussi «So?» ou «I Suo Preferito», sont dès lors assez dépouillés, presque élégiaques, emplis des moments de plénitudes, de silences et de notes éparses. Une grande part est laissée à l’improvisation qui apporte toutes les nuances et des couleurs chaque fois renouvelées.

«Brrribop» est quelque peu différent. L’exercice est plutôt rythmé et nerveux, légèrement désarticulé. Pirodda fait preuve de virtuosité. Il joue par éclats et par jets. Peacock et Motian, en vieux loups des mers improvisées, répondent, ne se laissent jamais surprendre et, au contraire, enrichissent le propos. Les solos se construisent comme par magie, inventifs et complices.

«Ola», qui clôt l’album possède ce léger parfum bluesy, qui rappelle un peu (est-ce intentionnel?) «The End Of A Love Affair»… Pourtant, nous, on aimerait tant que cette histoire reprenne et continue.

PS : Augusto Pirodda sera en concert avec son trio au Sounds vendredi 4 novembre. Non, pas avec Gary Peacock et Paul Motian, mais avec Manolo Cabras (cb) et Marek Patrman (dm). À ne pas manquer.



A+


31/08/2011

Pause - Andy Emler

On est heureux quand certains musiciens prennent une pause.

Parce qu'on les a trop entendus, parce qu’ils se répètent ou parce qu'ils sont à court d’inspiration.

Mais pour Andy Emler, la pause n’a rien à voir avec ce qui précède.

Le leader du célèbre MegaOctet est en résidence depuis 2009 à l’Abbaye de Royaumont. C’est là qu’il a découvert le grand orgue de l’abbaye, qu’il s’y est installé et qu’il y a improvisé tour à tour avec Claude Tchamitchian (cb), Eric Echampard (dm), Laurent Dehors (cl), Laurent Blondiau (tp) et Guillaume Orti (ts).

Et voilà donc Pause. Un album étonnant, sorti chez Naïve début mai.

andy emler, eric echampard, guillaume orti, laurent blondiau, claude tchamitchan, laurent dehors, chronique

Pause, ce sont cinq morceaux qui vous prennent doucement, qui vous élèvent, qui vous débarrassent du superflu et qui vous entraînent dans une sorte de méditation peu orthodoxe.

Vous entendez l’orgue comme rarement vous l’avez entendu. Emler désacralise l’instrument, le fait sonner sur des modes contemporains, groovy ou modal. Il façonne des ostinato obsessionnels, parfois haletants, parfois traînants. Il développe des thèmes oniriques. Laisse vagabonder ses doigts sur le clavier, puis revient épuiser un motif. Il suggère des ambiances, évoque des silences, crée des univers.

Le couinement ou les mélodies agiles de Laurent Blondiau («Pulsations nocturnes») nous propulsent dans une atmosphère singulière.

Les flâneries, tantôt apaisées, tantôt déchirantes, de Laurent Dehors, à la clarinette basse, nous font tanguer entre tourmente et abandon («Dehors dans les nuages»).

Sur «Ti pièce en or», les variations de Guillaume Orti - aussi sensuelles qu’inquiétantes - auxquelles il mêle le chant, semblent parfois devoir se débattre de l’emprise d’un animal tentaculaire.

Ces trois longues improvisations en duos - remarquables d’imagination, d’échanges et d’écoute - sont «encadrées» par deux autres impros, en trio basse/batterie cette fois.

«Crasy orgue café» installe le mystère en un thème récurant, tandis que «Triorgue» n’hésite pas à faire s’entrechoquer musique contemporaine et groove brûlant. Écoutez l’archet de Tcahmitchan frôler les cordes de sa contrebasse, écoutez comment Echampard colore l’espace. Écoutez comment Emler arrive à fusionner tout ça. Magnifique et captivant.

Il y a de beaux orgues aussi en Belgique. À quand une petite tournée ?

 

A+

28/08/2011

Jazz et Polar - Bob Garcia

 

« Jazz et Polar ».

Voilà encore un livre que j’avais acheté il y a quelque temps déjà. Je ne l’avais pas trouvé lors de son édition en 2007, mais, à la dernière Foire du Livre de Bruxelles, j’ai pu mettre la main dessus. Et j’ai même eu l’occasion de rencontrer et de bavarder avec son auteur: Bob Garcia.

Bob Garcia écrit des romans policiers, il est musicien de jazz, chroniqueur pour TSF Jazz et aussi Tintinologue (ce qui lui a valu quelques démêlées avec Moulinsart… normal, quand on connaît la rigidité navrante de cette institution).

chronique, bob garcia, livre, livres,

« Jazz et Polar » est assez fascinant dans le sens où l’auteur ne s’empêtre pas dans de longues analyses intellectuelles, mais préfèrent étayer son discours de larges extraits.

Autant dire que cet essai se lit quasiment comme un roman noir. C’est palpitant de bout en bout.

Bob Garcia développe son sujet avec méthode.

D’abord, un plan large sur le jazz et son décor. Et puis, petit à petit, il s’intéresse plus précisément aux lieux fétiches, à l’intrigue, aux acteurs et à leur psychologie…

Et l’on survole ainsi les chefs-d’œuvre de Chester Himes, David Goodis, Dashiell Hammett, mais aussi de Nat Hentoff, Ripley, Villard, Manchette, Izzo, Et l’on découvre aussi des auteurs beaucoup moins connus, mais tous aussi passionnants.

Avec ces innombrables extraits, Bob Garcia nous met l’eau à la bouche.

La musique du diable, Le patron de la boîte de jazz, After hours, Le mythe de la chanteuse, l’imprésario véreux, La pute et le mac, Jazz et humour… voilà quelques un des thèmes traités par l’auteur. C’est court, vif, précis et vraiment intéressant.

Et puis, la musique est omniprésente, bien sûr. On l’entendrait presque.

Buddy Bolden, Duke, Bird, Trane, Prez, Maynard Fergusson, Errol Garner, Dexter Gordon… Les références sont infinies.

Et comme si cela ne suffisait pas, la dernière partie du livre recense des centaines de titres, accompagnés presque chaque fois de quelques lignes explicatives. Un boulot d’orfèvre.

Bref, voilà le genre de bouquins que l’on dévore d’un seul coup et vers lequel on risque de revenir souvent pour en grignoter encore et encore quelques pages.

 

A+

16:49 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : chronique, bob garcia, livre, livres |  Facebook |

24/08/2011

Residual - Peter Knight & Dung Nguyen

 

2 musiciens.

L’un est Australien, l’autre Vietnamien. L’un est trompettiste mais manipule aussi le laptop et le piano préparé. L’autre est guitariste mais joue surtout du Dan Tranh ou du Dan Bau (instruments traditionnels Thaï ressemblant au sitar).

Peter Knight et Dung Nguyen jouent ensemble au sein du quintette Way Out West (dont Jazz Frisson avait rapidement évoqué le passage au Festival de Montréal en 2008).

Allant peut-être encore un peu plus loin dans la recherche de fusion entre la musique contemporaine occidentale et la musique vietnamienne, le duo vient de sortir Residual chez Parenthèse Records, un jeune label Australien à suivre de près.

Peter Knight, Dung Nguyen, parenthese records, australie, way out west

Jazz? Oui et non. Enfin, pas vraiment. Mais chez Jazzques, on n’est pas sectaire. Et encore moins lorsque la musique est intéressante.

Alors, on dira plutôt que ce projet se rapproche plus de la musique concrète ou du krautrock à la Tangerine Dream - marquée de l’empreinte de la musique vietnamienne - et malaxée, trafiquée, triturée et passée à la moulinette de l’électro-acoustique.

«Residual», le titre qui ouvre l’album, est d’abord d’une longue descente en apnée. Neuf minutes de son étendus, distendus, détendus. La musique se dépose par fines couches. De longues notes, tantôt graves, tantôt diaphanes jouent l’alternance avec des motifs parfois répétitifs. Sur ce tapis, les notes flottent comme de fines particules de sons. Aussi cristallines que métalliques. La résonance particulière du Dan se mélange au souffle d’une trompette fantasmagorique, et les mélodies brumeuses s’incorporent aux bidouillages électroniques.

«Minky Star» rebondit sur des sons tubulaires, comme des résonances de gongs. Puis, le duo mélange les boucles musicales avec des interférences, des crachotis ou des vibrations. Certains passages rappellent les expérimentations d’Arve Henriksen. La musique est flottante, aérienne ou aquatique, c’est selon. Finalement, «Phase Pedal» explore les rythmes post-industriels, un groove s’installe insidieusement avant que la douceur cotonneuse ne revienne emballer l’ensemble.

Musique étrange et intrigante qui va sans doute en irriter plus d’un qui pourrait trouver qu’il ne s’y passe rien. Pourtant…

Pourtant, en ouvrant bien les oreilles et son esprit, cette musique vous pénètre profondément et inocule imperceptiblement votre cortex. Le voyage est pur et ne dure que quarante minutes. Mais ce sont quarante minutes de finesse.

A+

 

18/08/2011

Pourquoi Pas Un Scampi ? Rêve d'Eléphant Orchestra

de werf, reve d elephant, citizen jazz, chronique, michel debrulle

Pourquoi pas un scampi ?

C’est ce qu’a demandé un jour un spectateur à Michel Debrulle - une des chevilles ouvrières de Rêve d’éléphant Orchestra - à propos du nom du groupe. On ne connaît pas la réponse, mais toujours est-il que cette interrogation est devenue le titre du dernier album de ce collectif né voici plus de dix ans et qui propose inlassablement de revisiter le jazz et les musiques qui l’entourent de manière très personnelle, voire unique.

La suite de ma chronique est à lire ici, sur Citizen Jazz.

L'album est paru chez De Werf.

 

A+

12/08/2011

Aorta - Paul Van Gysegem Sextet

 

Il y  a quelque temps, lors d’un échange de mails, Gérard Terronès (l’homme au chapeau, l’infatigable patron de Futura et Marge) me confiait en fin de message, un peu las et sceptique : « Je m'apprête à rééditer en mars et en CD le vieux LP Futura Ger 27 "Aorta" de  Paul Van Gysegem sextet (1971), ça va intéresser combien de citoyens Belges ? ».

Pour être honnête, je ne connaissais pas ce disque. Et le nom de Paul Van Gysegem ne m’était pas des plus familiers. Hé oui, j’ai de grosses lacunes. Peut-être avais-je juste lu son nom - en effet, j'ai vérifié - dans une analyse sur «le free jazz à Gand dans les années ‘60» écrite par…  Patrick De Groote !

Je me suis donc renseigné sur ce disque et j’y ai lu alors des noms que je connaissais un peu mieux : le pianiste Jasper Van ’t Hof,  le batteur Pierre Courbois et… Patrick De Groote à la trompette ! Mince, le même De Groote dont j’avais lu l’essai* !

gerard terrones, futura et marge, chronique, paul van gysegem, patrick de groote, pierre courbois, jasper van t hoof, nolie neels

Alors, comme ça, ce disque n’intéresserait que peu de gens ?

En tout cas, moi, il m’intriguait sévèrement.

J’avoue que dans les années septante, je n’écoutais pas de free jazz (j’étais encore jeune, si, si…). Mais j’ai quand même pas mal écouté, depuis, ce qui se faisait à l’époque (Pharoah Sanders, Albert Ayler, Sunny Murray, Cecil Taylor, Peter Brötzmann, etc.).

Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour que je découvre, non seulement ces musiciens fantastiques, mais surtout cet album aussi incroyablement brutal qu’excitant ?

« Aorta » a été enregistré en 1971 à l’Université de Gand et s’ouvre sur quelques grincements d’archet de Paul Van Gysegem (cb). Puis, le vibraphone de Ronald Lecourt ricoche et le piano claque des arpèges disparates, rapides et énervés. Van ‘t Hof pince les cordes, étouffe les sons, les fait hurler. La trompette de De Groote postillonne, le sax de Nolie Neels cancane, la batterie de Pierre Courbois tape dans tous les sens. Ça jaillit de partout. On dirait un compteur électrique qui vient de se désintégrer. Et puis ça continue, et tout s’emballe, avec une énergie décuplée, sur le deuxième morceau (« Voor Anouk »). Un déluge, une explosion… Et on remet ça, en changeant l'axe.

Jusqu’à la fin, la machine tourne à plein régime, sans jamais faiblir. C’est un tourbillon infernal qui nous emmène. On est dans le plus pur free jazz de la fin des années ‘60. Tout est improvisations ravageuses, fureur et exaltation sans frontière. Et les six musiciens savent comment donner toute la puissance à leur musique : chacun s’encourage, pousse l’autre, le tire vers le haut, le relance. Tout est en ébullition constante et en rebondissements improbables.

Jusqu’à l’ultime note, le dernier souffle, le cri suprême, le cœur a pompé au maximum… mais il n’a pas lâché.

« Aorta » est sans aucun doute l’un des disques majeurs du free jazz et tout qui s’intéresse de près ou de loin à cette musique se doit de le posséder. C’est d’une modernité inouïe. Et c’est un modèle du genre. C'est un must absolu.

 

Merci Gérard. Il y en a d'autres, des trésors cahés?

 

A+

 

 

*on peut retrouver ce texte en allant ici et en cliquant sur Free Jazz in Gent rond de jaren zestig (dans la rubrique "divers").