06/11/2017

Jason Moran - In My Mind - à Flagey

Pour célébrer le centenaire de la naissance de Thelonious Monk, Flagey a eu la bonne idée, parmi d’autres excellentes initiatives, d’inviter Jason Moran et son projet «In My Mind : Monk At Town Hall». Un concert, créé en 2009, qui suit la trame de celui que donna le génie du piano en 1959 à New York.

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Il s’agit en fait d’un concert/concept «multimédia». Comprenez par là qu’on projette images d’époque, textes et témoignages sonores de Monk mis en scène par le vidéaste David Dempewolf, tandis que les musiciens jouent live à l’avant-plan.

Jason Moran a donc réuni sur scène Tarus Mateen (eb) Nasheet Waits (dm), Immanuel Wilkins (as), Walter Smith III (ts) Ralph Alessi (tp) André Hayward (tb) et Bob Stewart (tuba). Autant dire qu’il s’agit quand même d’une belle brochette de jazzmen dignes des Donald Byrd, Phil Woods, Charlie Rouse, Pepper Adams, Art Taylor et les autres de l'époque.

Jason Moran arrive d’abord seul sur scène, s’installe au piano et pose un casque sur les oreilles. Dans la salle se propage alors l’enregistrement original de «Thelonious». Jason écoute puis improvise, répond au jeu de Monk, dialogue avec lui. Un peu étrange et légèrement déstabilisant au début, un peu comme peut l'être la musique de Monk à la première écoute.

Tout le band entre alors sur scène tandis que la voix de Monk tente d’expliquer la conception de sa musique.

Et l’on reprend «Thelonious», puis «Friday The 13th». En respectant les mélodies mais en prenant des libertés. Nasheet Waits impose un drumming claquant et inventif. Comme s’il venait jeter des pétards sous les pieds des musiciens. Tarus Mateen, bien qu’à la guitare basse électrique, garde un son chaud et rond, plein de tension.

L’idée de projeter simultanément des images, flashy et de façon saccadée, est quelque fois perturbante, mais les témoignages de Moran ou de Monk, parfois émouvants, parfois drôles, permettent de mettre en perspective la démarche des deux pianistes. On apprendra ainsi que Jason Moran a découvert la musique de Monk à l’âge de treize ans, lorsque ses parents regardaient à la télévision les images d’un crash aérien dans lequel étaient impliqués des amis, tous commentaires éteints, et qu’ils écoutaient «Round Midnight». On peut parler d’un double choc.

Moran en profite alors pour introduire un enregistrement de rythmes africains, drums et tambours, pour évoquer les origines, la ségrégation, les brimades infligées à Monk et à ses parents. Puis il nous ramène à ’59 et nous projette ensuite au présent par l’entremise d’un solo stupéfiant de Nasheet Waits.

Et on reprend le chemin de Town Hall.

«Monk’s Mood» se joue tout en nuances, Jason Moran laisse de l’espace au deux saxophonistes pour broder et improviser. Tant Walter Smith III que Immanuel Wilkins s’en donnent à cœur joie. Puis c’est le fabuleux «Little Rootie Tootie». Et ici, c’est tout l’orchestre qui se donne à fond, qui s’amuse et qui swingue. Les interventions de Ralph Alessi sont percutantes, celles du tromboniste André Hayward ou de Bob Stewart ne le sont pas moins. Monk n’aimait pas le son d’un big band, disait-il : «Il sonne trop raide». Pour le coup, Jason Moran et sa bande ont bien compris le message.

«Off Minor» enchaîne puis s’enchaîne à la voix de Monk qui répète inlassablement «In my mind, in my mind... ». Tout se dilue comme dans un rêve et Jason Moran reprend en solo «Crepuscule With Nellie», de façon poétique, énigmatique…

De façon très monkienne.

Après le salut final, plutôt qu’un rappel, Moran et tous les musiciens descendent dans la salle en jouant, comme lors un enterrement festif à la Nouvelles Orléans, entrainant derrière eux le public vers la sortie.

Dans le hall de Flagey, ils y improviseront encore quelques longues minutes.

Oui, la musique de Monk, toute aussi cabossée et complexe soit-elle, est dansante, vibrante, surprenante et surtout... surtout… toujours bien vivante.

 

"In My Mind" (opening clip) from Center for Documentary Studies on Vimeo.

 

 

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24/06/2008

Jazz à Liège - 2008

Je ne vais pas vous faire une revue trop détaillée du festival Jazz à Liège, car un article pour Citizen Jazz est prévu prochainement.
Vous n’aurez pas à lire deux fois la même chose. Non, ne me remerciez pas, c’est tout naturel.

Voilà donc quelques images et impressions.

J’avais décidé, cette année, de choisir mes concerts et de m’y tenir.
De les voir entièrement (du moins essayer) plutôt que de courir d’une salle à l’autre pour écouter ce qui s’y passe et risquer, finalement, de ne profiter de rien.

001

Premier concert, premier coup de cœur: Mélanie De Biasio.
Je sais qu’elle ne fait pas toujours l’unanimité (mais c’est là sa force), et pour moi, ce soir, son concert fut éblouissant! Et fascinant surtout.
Mélanie laisse énormément de place à la musique, aux ambiances et aux musiciens. Elle privilégie le son du groupe plutôt que de jouer «à la chanteuse». Elle va vraiment au bout de sa démarche. Contre vents et marrées. Grand coup de chapeau !
«Summertime», par exemple, était subjuguant !
002

Concert suivant: Andy Sheppard et son hommage à Gainsbourg.
Je me méfie toujours de ce genre de projets. Ce soir, pourtant, le « concept » tenait parfaitement la route.
Bien sûr, lorsque les thèmes du «beau Serge» deviennent trop évidents, je ressens une petite gêne. Mais elle est vite balayée par les impros qui suivent et les arrangements intelligents. Et le groupe, à la composition pourtant un peu hétéroclite (Michel Benita et NGuyên Lê se connaissent très bien, mais Sebastian Rochford ou Angelo Bruschini viennent d’un tout autre univers), fonctionne à merveille.
Si, en plus vous ajoutez l’étrange et sensuelle Ma Chenka au chant… on craque.
003

Avant le final avec Martial Solal, un passage chez Pierrick Pedron.
Quelle bonne idée! Ce quartette pète le feu! Hard bop, post bop et swing bien tassé. Le jeu de Pedron est explosif, précis et rapide. Avec Agulhon à la batterie, Vincent Artaud à la contrebasse et Laurent Coq au piano: «ça joue!», comme on dit.
Et pas un peu.
Voilà du bonheur simple. On en redemande.
005
Y a-t-il un superlatif supérieur à «génial»?
Je ne sais pas, mais en tout cas je n’hésiterais pas à l’employer pour définir le concert de Martial Solal.
Avec les frères Moutin, le pianiste français nous a servi un vrai grand concert de jazz. Moderne, intelligent, swinguant, subtil, intense et d’une musicalité extrême.
Sans aucun doute LE concert de ce festival.
Martial Solal? Mais oui, ça rime avec «génial».
004

Discussion sympathique au bar avec Pierrick Pedron et Frank Agulhon, avec Pascal Mohy et Greg Hoben et bien d’autres amis encore, avant de reprendre la route vers Bruxelles en écoutant l’excellent album «If Duo» de Bruno Angelini et Giovanni Falzone.

***

006

Samedi en début de soirée, dans le club des congressistes, je découvre Fabien Mary.
Le jeune trompettiste a tout compris du hard bop. Il a tout assimilé et tout digéré.
Avec son groupe (et son excellent guitariste Hugo Lippi) il délivre un jazz «classique» bourré de groove et d’énergie.
À revoir et à suivre de près. De très près.
007
Ensuite, dans la salle Dexia: Yaron Herman en trio.
Voilà encore un pianiste qui possède un univers personnel. Un univers qu’il fait partager en mêlant tradition et modernisme. En mélangeant musique classique et pop. Sans intellectualisme outrancier.
Les impros sont tendues, nerveuses et poétiques aussi.
Une poésie brute distillée à coup de petites mailloches qu’il utilise pour frapper son xylophone ou les cordes de son piano.
Fraîcheur et virtuosité.
Grand moment de plaisir !
008
Dans la grande salle du fond, Chris Joris a déjà entamé son concert.
Notre percussionniste passe des tambours au piano avec bonheur. Le groupe mélange jazz et musique africaine, et Baba Sissoko n’hésite pas à faire monter l’adrénaline en frappant son Tamani et en chantant avec une ferveur communicative. Eric Person prend quelques solos fulgurants au sax soutenu par un Bob Steward en belle forme.
La formule devrait tourner plus souvent: succès garanti.
009
Pour terminer: Abdullah Ibrahim en piano solo. Seul concert du festival où il est interdit d’entrer dans la salle lorsque le récital a commencé.
Car il s’agit d’un récital.
Tout se joue sur l’émotion, la retenue et l’introspection.
Le début est cependant assez laborieux. Ibrahim semble se chercher. Au bout de longues minutes, le jeu s’éclaircit un peu… Mais le pianiste sud-africain retombe rapidement dans des motifs répétitifs manquant de tension et même parfois d’intérêt. C’est superbement bien exécuté mais, contrairement au concert que j’avais vu à Flagey, il y a un an ou deux, celui-ci était plutôt… soporifique.

J’ai bien eu l’occasion, entre deux concerts (ou deux bières) d’aller écouter Nils Petter Molvaer, avec la désagréable impression d’entendre une musique qui a très mal vieilli, ou encore quelques moments du merveilleux duo Petra Magoni et Ferruccio Spinetti, que j’avais vu l’année dernière à Dinant, et que je trouve toujours aussi merveilleux.
J’ai l’occasion, d’ailleurs de discuter un peu avec eux après les concerts et il ne m’étonnerait pas qu’on les revoie encore prochainement en Belgique.
Et ça, ce ne serait pas pour me déplaire.

A+