02/11/2017

Fred Nardin Trio à l'Archiduc

Un concert qui commence par «I Mean You» de Thelonious Monk est déjà un bon concert. En tous cas, si le morceau est joué comme le joue Fred Nardin, «jeune» prodige du jazz français.

Le pianiste parisien (d’origine bourguignonne) était pour deux jours à Bruxelles, lundi 16 et mardi 17 octobre à l'Archiduc, pour présenter Opening, son tout nouveau disque en trio.

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Sur l’album, il est en compagnie de Or Bareket à la contrebasse et de Leon Parker aux drums. Ce mardi à Bruxelles, c’est cependant Rodney Green qui tient les baguettes. Il n’y a pas à dire, Fred Nardin sait s’entourer.

Pour la petite histoire, Fred Nardin est aussi le co-fondateur de l’Amazing Keystone Big Band qui a joué avec Cécile McLorin Salvant, Quincy Jones, Gregory Porter - excusez du peu – et est sideman, entre autres, de Gaël Horellou, Charnett Mofett, Sophie Alour, Didier Lockwood, Stefano Di Battista ou encore Jacques Schwarz-Bart

Tout cela démarre donc très fort et ne va pas baisser en intensité.

Derrière une posture plutôt détendue, le pianiste a un sacré tempérament. Pas de grimaces, pas de torsions de corps dans tous les sens, pas de gestes inutiles : il reste souriant et droit sur son tabouret alors que ses doigts courent à une vitesse folle sur le clavier. On décèle ici et là dans son jeu des respirations à la Ahmad Jamal, des accélérations à la Chick Corea, des attaques à la McCoy Tyner, des brillances à la Oscar Peterson… Bref, il sait de quoi il parle, il a le jazz dans les doigts et l’interaction avec ses deux camarades n’en est que plus évidente.

«Don’t Forget The Blues», avec ce feulement tendu et roulant de la batterie, son beau solo de contrebasse, découpé et plein de soul, cet ostinato plein de nuances rythmiques qui donne de la souplesse à un jeu sec et clair, est une véritable petite pépite. Le pianiste sait lancer la machine et la laisser «rouler», en y injectant avec intelligence quelques vamp pour titiller l’intérêt. Rodney Green est toujours à l'écoute, toujours présent et tellement discret.

Même dans les ballades, comme sur «Lost In Your Eyes» le trio impose une belle pulsation. Or Bareket - retenez bien ce nom - ne reste pas seulement à l’affut ou en soutien du leader, mais il trouve toujours un espace pour ajouter un pointe d’émotion.

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Sans temps mort, le trio attaque «The Giant», qui pourrait être un standard tellement il est bien écrit, travaillé et semble déjà patiné par le temps, et pourtant, c’est un morceau composé par Nardin lui-même. C’est sûr, il a tout assimilé du jazz. Le drive de Rodney Green est énergique, très bop et pourtant très contemporain. La machine est lancée à toute vitesse. Nardin enfile les arpèges, monte et descend sans faiblir, trouve encore le temps d’y injecter quelques citations tandis que la rythmique pousse encore et encore. Et puis c’est «You’d Be So Nice To Come Home To» plein de reliefs, «Parisian Melodies» qui mêle le romantisme français à la Fauré ou Debussy avant de se transformer en transe sur un motif bref et obnubilant. La science et l'intelligence de jeu de Rodney Green fait merveille. Les silences, les reprises, les tensions… Tout joue. Quelle dynamique !!

Et que dire de ce «Green Chimneys» et la façon de se réapproprier Monk sans en prendre les tics mais en gardant tout l'esprit ? Jouissif.

Les deux sets passent à la vitesse de l’éclair. Le public est accro.

Après un dernier «Travel To…» éblouissant, Fred Nardin ne peut refuser un rappel mille fois mérité et propose alors, en solo, «Speak Low» sur un rythme effréné. Hé oui, il aime ça ! Mais son jeu est clair, son phraser limpide et l’articulation sans faille. On jubile.

Voilà un trio qui fait la synthèse entre tradition et modernité avec panache.

Ceux qui ont raté ça auront droit à une séance de rattrapage à la Jazz Station dans le courant de l’année prochaine. Soyez attentif, vous ne serez pas déçus.

 

 

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06/04/2017

Vortex Kwintet - Release party à l'Archiduc

Mercredi soir, il y a du monde sur le pas de la porte de l'Archiduc. Il y a du monde dans le bar aussi. Ça sent bon l'encaustique. Tout est ciré, tout est nickel.

Dans un coin, la batterie est montée, juste à côté du piano. La trompette, la contrebasse et le sax attendent sur la banquette. Juste en face, on a déroulé un standy. Dessus est écrit Vortex Kwintet et dessous sont étalés des CD’s à la pochette verte.

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Vortex, c'est le groupe du trompettiste Aristide D’Agostino, du saxophoniste Abel Jednak, du pianiste Alan Van Rompuy, du contrebassiste Emanuel Van Mieghem et du batteur Olivier Penu. C'est ce groupe qui a gagné le Jazz Contest 2016 à Malines. Grâce à cela, il a pu bénéficier d’un enregistrement studio. Et c'est le résultat de cette session qu'il présente ce soir.

Dans une ambiance déjà bien chaude, le groupe attaque de façon tonitruante, et sur un tempo élevé, «Black Katarina»(?). On y retrouve des réminiscences d’un Clifford Brown peut-être, mélangées à un son très actuel. C’est puissant et bourré d’énergie.

«B.I.T.C.» prend aussitôt le contrepied, le morceau se développe en douceur, presque en retenue, tout en gardant un tempo haletant. Il y a comme une fausse lenteur. Le jeu d’Alan Van Rompuy au piano est faussement minimaliste. Très concentré, il fait monter l’intensité.

Vortex a le sens de la scène, il capte l’attention du public, le tient en haleine, ne le lâche pas. Il enchaîne aussitôt avec «Parrots» et, ici aussi, le pianiste n’hésite pas à se mettre en avant. Il plaque les accords, prend des solos brefs, s’amuse avec les tempos qu’il devance ou attend. C'est comme s'il faisait des dérapages contrôlés, prenait des virages serrés ou, au contraire, très larges, à la limite de la sortie de route. Mais bien sûr, la rythmique est bien là et elle assure. Devant, le sax prend le contrepoint de la trompette, ondule avec vivacité entre les harmonies.

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Vortex n’a pas peur d’éparpiller les notes, de les jeter pour aller mieux recoller le puzzle. C’est le cas dans le dernier thème du premier set, qui finit par flirter avec un blues dansant, ou avec «Vortex», le bien nommé, qui démarre presque en free et s’amuse avec les call and response. Si «Song For Emmanuelle» est presque intimiste, «Pharaon 7» oscille entre calypso et valise orientale. La trompette va presque chercher les quarts de tons tandis qu’Abel Jednak étire les notes ondulantes sur son alto. Concis, précis, clair, le groupe a de la suite dans les idées.

Ce soir, l’Archiduc rappelle un peu l'ambiance new-yorkaise du Fat Cat où il faut se battre pour se faire entendre. Pas de souci, chez Vortex, tout le monde se donne.

Il y a toujours cette pulse, ce groove intérieur, ce swing même, parfois. Il y a un mélange de tradition et d’énergie urbaine, bien contemporaine.

Oui, Vortex a déjà un son bien à lui, alors, tenons-le bien à l’oreille…

 

 

Merci ©Mr Andrée pour les images.

A+

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12/03/2017

Reggie Washington - Rainbow Shadow - à l'Archiduc

Dimanche 26 février, il fait gris et pluvieux sur Bruxelles. Vers 17 heures, à l’Archiduc, Reggie Washington, Marvin Sewell, Pat Dorcean et DJ Grazzhoppa s’affairent autour des amplis, pédales, platines et guitares.

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Le quartet s’apprête a présenter du nouveau matériel issu du répertoire de Jef Lee Johnson, fabuleux guitariste américain – et ami fidèle de Reggie Washington - disparu bien trop tôt, en 2013 déjà.

Au vu du succès de « Rainbow Shadow », sorti en 2015, et du nombre de petites perles (encore trop souvent méconnues) écrites par Jef Lee Johnson, ce second opus est bien légitime. Pour cette deuxième salve d’hommage, dont un album est prévu pour l’automne 2017, on filme et on enregistre aussi.

C’est donc la même équipe qui entame le premier concert d’une série de trente à travers toute l’Europe. Petite différence cette fois, Reggie Washington chante beaucoup plus et assume totalement. C'est sans doute, comme il le dit lui-même, une petite voix (celle de Jef) qui l'a conforté et poussé à oser. Et franchement, il a bien fait. Avec simplicité et sincérité, il donne encore plus d'âme aux chansons. Il n'en fait pas des tonnes - cela ressemble d'ailleurs à son jeu de basse - mais c’est tellement juste et indispensable.

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Après « Crow’s Rainbow », qui sert presque d’indicatif, on découvre donc « RSJ », « Moon Keeps Telling Me Things » ou encore « April Rain ».

Reggie Washington, rayonne de bonheur, il dirige sans rien imposer et le groupe joue l'utilité de la musique, dépouillée d'effet, pour ne garder que la sincérité. Bien sûr Marvin Sewel s’échappe dans quelques solos qui mêlent sensualité et rage. Le blues est profond et la stridence de certains riffs claquent comme des cris. Il pince les cordes et les fait résonner avec profondeur, s’accompagne d’un léger vibrato tout naturel et use parfois d’un bottleneck pour apaiser l’ensemble.

Le drumming de Pat Dorcéan est sec et tranchant, puissant et profond aussi. Ses coups de cymbales et ses rimshots apportent des touches de luminosité et de brillance aux morceaux. Et ça groove tout le temps. Et puis, cette fois-ci encore, les interventions de DJ Grazzhoppa sont totalement justifiées. Il vient injecter des sons, quelques samples rappelant la voix de Jef, et des scratches qui nourrissent l'esprit d’une musique autant traditionnelle qu’actuelle.

Ce quartet est une sorte de synthèse entre le jazz, le blues, la soul et le rock. C’est à la fois intense, parfois furieux, brillant et délicatement tourmenté. C’est l’esprit de Jef Lee Johnson qui flotte. Et c'est un vrai bonheur. On se réjouit d’entendre bientôt le résultat sur disque (il s'enregistre ce mois-ci du côté de Marseille) et de retrouver le groupe sur scène au plus vite.

 

 

 

A+

Merci à © Jason Bickley pour les images.

 

 

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04/01/2017

Malcolm Braff Trio à l'Archiduc

On n'a pas souvent l'occasion de voir et d’entendre Malcolm Braff en Belgique. Qui plus est en trio ! Ce pianiste m’a toujours impressionné, que ce soit avec Erik Truffaz, Samuel Blaser ou avec ses amis africains et autres. La dernière fois que je l’ai vu, c’était avec Stéphane Galland (et son projet LOBI) au Jazz Middelheim en 2013.

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Ce dimanche soir (le 18 décembre), il était à l’Archiduc avec Reggie Washington (eb) et Lukas Koenig (dm).

Ce trio existe depuis cinq ou six ans déjà mais n'a pas joué très souvent, ou, en tous cas, trop rarement, malgré l’enregistrement d’un album sorti chez Enja Records en 2011 et qui, je l’avoue honteusement, m’avait échappé.

Malcolm Braff, c’est un jeu intense, sec et puissant. Toujours à la recherche - souvent en tous cas – d’une rythmique percussive. Avec lui, les sons claquent et les phrases sont courtes, précises, concises, presque sèches. Pourtant, même quand il bloque les cordes, cela ne l'empêche pas de dessiner des paysages harmoniques pleins de brillance. C'est un des paradoxes qui font sa personnalité.

Avec ce trio, les tableaux qu’il propose grouillent d'une foule de personnages invisibles, de ciels changeants, de vents chauds, de courses échevelées, de rage, de folies et de poésie. Avec Reggie Washington, qui module chacune de ses lignes de basse, qui pousse, anticipe et fait bouillir l'ensemble, et Lukas Koenig qui groove un maximum en alternant les break, les accélérations et les temps suspendus dans un jeu hyper sec et tendu, Malcolm Braff invente, s’envole, s’échappe.

Il y a une dynamique incroyable entre les trois musiciens. Il faut entendre comment ils découpent « Poinciana » (ou du moins un thème qui lui ressemble), comment ils le réinventent, le malaxent, le tordent. La musique est très ouverte et laisse des espaces immenses à l’improvisation que chaque musicien utilise avec intelligence et maîtrise. Plusieurs fois, on se demande comme ils (et surtout Braff) choisissent leurs notes. La musique est toujours là où on ne l’attend pas : elle est surprenante, puissante, déterminée.

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Braff joue avec le jazz comme un ours joue avec une souris. Il en fait ce qu’il veut. Il introduit quelques citations de « A Love Supreme » par-ci ou prend des chemins de traverses par-là. Comme sur « Berimbau » (de Baden Powell et Vinicius de Moraes), retravaillé façon soul et reggae (je sais, ça n’existe pas, et pourtant je l’ai entendu !). Et puis le trio est innervé par un funk souterrain de Reggie Washington, qui n’a pas son pareil pour faire onduler la rythmique. « Sexy M. F. » de Prince (mélangé à quelques riffs de « Sex Machine » de James Brown) nous emmène sur des routes accidentées et des dérives hallucinantes. Chaque morceau monte en puissance. Toujours. On passe des paliers que l'on n'ose imaginer. Rien ne nous laisse indifférent. Surtout pas ce blues introspectif (« Empathy For The Devil » ) dans lequel on pourrait entendre des échos d'un Lennie Tristano, bourré d'âme, de sang et de larmes. La musique fait feu de tout bois et passe de l’Afrique au Brésil, du blues au funk, du jazz contemporain à la musique des îles, celle qui n'est pas édulcorée, celle qui a vécu, celle qui est charnelle, voire brutale. Quelle claque, quel bonheur !

Ce trio possède un son hors du commun et une énergie débordante qui donnent une pêche incroyable.

Braff, Washington et Koenig, c’est une certaine façon d'envisager le trio jazz. Et il est urgent de l’entendre.

Dire que j’aurais pu passer à côté de ça ! A revoir vite !

 

 

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19/09/2016

Charlier Sourisse Hertmans à l'Archiduc

C’était le troisième concert du trio Charlier Sourisse Hertmans.

Le troisième et le dernier. Pour l’instant !

En effet, après l’avoir écouter à l’Archiduc ce dimanche soir, on est en droit de se demander pourquoi l’aventure devrait s’arrêter là ? Et, entre nous, nos trois compères se posent la même question. Il se pourrait donc bien qu’il y ait une suite… On s’en réjouit déjà et on croise les doigts.

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On ne présente plus André Charlier (dm) ni Benoit Sourisse (orgue), l’une des rythmiques les plus infernales de l’hexagone. C’est bien plus qu’une rythmique d’ailleurs. Le duo joue ensemble depuis plus de vingt ans et a porté (et plus encore) les musiques de Didier Lockwood, J.J. Milteau, Captain Mercier, Michel Petrucciani, Jean-Marie Ecay ou Olivier Ker Ourio, pour ne citer que ceux-là… Autant dire que pour Peter Hertmans (doit-on aussi le présenter ?… Ode For Joe, Jean-Pierre Catoul, Greeting From Mercury, BJO, sans oublier son quartette…) c’est une aubaine formidable.

Le guitariste ne se fait donc pas prier pour plonger à pieds joints dans un très vitaminé « I Should Care » puis un « Something You Said », de son cru, tout aussi relevé.

André Charlier fait bourdonner ses fûts en mélangeant baguettes et balais, laisse résonner longuement les cymbales, fait claquer les rimshots… Ça sonne « profond ». Sa frappe est sèche, précise et déterminée. Ici, on ne se cache pas ! De son côté, Benoît Sourisse accentue les lignes de basse et fait s’envoler les harmonies. Il dose avec aisance la virulence et la douceur.

« How My Heart Sings » swingue fébrilement et rappelle que, même sous la mélancolie légendaire de ses ballades, Bill Evans swinguait méchamment, ce que l’on a tendance à oublier un peu vite. Ici, dès l’intro, l'évidence saute aux oreilles. Ça balance et ça groove. Mais ça voyage aussi, car ce thème est sinueux et vallonné, avec de douces accélérations et des suspensions tendues. De Bill Evans, il en est encore question avec « Tomato Kiss », écrit par Larry Schneider, qui figure sur l’album « Affinity » enregistré avec le regretté Toots Thielemans. Peter Hetmans démontre ici qu'il sait, lui aussi, faire monter la température. Il enchaîne les chorus avec frénésie et virtuosité. Quant à Sourisse, une fois encore, il ajoute un supplément de soul et enflamme l’ensemble dans un discours toujours plus élaboré, touffu et vif. Dans une telle frénésie, Charlier ne peut que faire éclater le final dans un solo fabuleux, très découpé et très imaginatif, sur un ostinato obsessionnel du guitariste. La claque !

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Le second set démarre sur chapeaux de roues avec un « Gravé dans la cire » de feu et un « Inner Urge » d'enfer. La rythmique maintient la pression, les lignes de basse de Sourisse, décidemment intenable, pousse Peter Hertmans à être encore plus incisif. Et Charlier monte en puissance avec toujours autant de lisibilité et de précision.

Alors on calme un peu le jeu. Le tempo chaloupé de « La belle Hélène » (de Kenny Wheeler) montre un Hertmans plus blues folk, presque « naturaliste », comme sur « Streched Nude ».

Et puis c’est reparti. « What Is This Thing Called Love » ( ?) est tonitruant et son final surprenant est plein de rebondissements. On mélange blues, jazz et presque du rock. Jusqu'au bout, jusqu’à la dernière note, le trio ne lâche jamais rien. Le plaisir est communicatif, chacun s’amuse à surprendre l’autre et à se découvrir un peu plus à chaque fois. Et jamais ils n'oublient le groove ni le swing. Espérons qu’ils n’oublient pas non plus de se retrouver bientôt et de remettre ça. Nous, on est déjà prêt.

A+

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19/05/2016

Amaury Faye solo à l'Archiduc

Un samedi, fin de journée, passage à l’Archiduc.

Je sais que, ce soir-là, Amaury Faye est au piano. Pour la première fois en concert solo. Pour la première fois à l’Archiduc.

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Amaury Faye est un jeune pianiste français qui rêvait, quand il était encore plus jeune, de jouer du jazz dans les bars. Comme dans les années trente. Rêveur.

De ce rêve, il a gardé l’élégance d’un Duke, la gaillardise d’un Fats Waller, le décalage d’un Monk. Merde ! Ce gars adore le stride et n'a pas peur d'en user ! Et c’est rare.

Amaury Faye prépare un concert solo prochainement, en France. Alors, il s’essaie. Tente. Ose. Oublie presque qu’on l’écoute. Seuls les salves d’applaudissements le lui rappellent.

Il joue «All The Things You Are», «Angel Eyes», «A Foggy Day», mais aussi «Don’t Think Twice» de Dylan ou «Monk’s Dream»… Le jeu est ferme, franc, affirmé…

Il reprend les thèmes, les relit, les abandonne ou les transforme avec malice. Il s’enfuit dans des contrées plus contemporaines, mêlant harmonies sophistiquées et accords biscornus. Oui, il y a du Monk dans son jeu. Il y a cette dose de folie, d’audace, d’inconscience et toute la poésie et la fragilité qui vont avec. Il reprend les bons côtés d’un Mehldau, laissant le surplus de lyrisme que trop de pianistes ont tendance à retenir pour en extraire le côté incisif. Tout est dense, parfois encore un peu abrupt, parfois trop rapide, mais toujours fiévreux… et, indéniablement, plein d’envie…

Il y a des samedi, comme ça, où l’on est encore plus heureux que d’habitude d’être passé par la rue Dansaert…

A+

00:08 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archiduc, amaury faye, solo |  Facebook |

28/03/2016

Mass Machine 4 - A l'Archiduc

Machine Mass est un groupe à géométrie variable qui s'est construit autour du guitariste belge Michel Delville (The Wrong Object, douBt) et du batteur américain Tony Bianco (Alex von Schlippenbach, Elton Dean, Evan Parker…). Nos deux leaders ont déjà fait une place à Jordi Grognard, puis à Dave Liebman sur les deux premiers albums, édités chez Moon June RecordsAs Real As Thinking» et «Inti»), que je vous recommande vivement.

Machine Mass explore différents registres musicaux inspirés du jazz, de la fusion, du prog rock, des musiques ethniques, du free jazz... bref, rien ne les arrête. Un prochain album est d’ailleurs en préparation (avec cette fois-ci, Antoine Guenet aux claviers) et s’inspirera de la musique de Jimi Hendrix.

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Mais ce dimanche 20 mars, à l'Archiduc, c'est encore dans une autre formule que le groupe se présente. Et sous un autre nom, histoire de bien brouiller les pistes : Mass Machine 4. Le batteur et le guitariste ont invité Jacques Foschia (clarinette basse) et Jean-Michel Vanschouwburg (Voix). Mot d’ordre: impro totale ! Et on a été bien servi.

La musique proposée se joue et se vit comme un grand exutoire, comme une sorte de thérapie. Les musiciens laissent se libérer leurs rages et leurs émotions, sans calcul, sans pudeur, avec cependant plus d’écoute qu’on ne pourrait le penser.

C'est d'abord le chanteur qui ouvre le chemin, à force de cris, de râles, de souffles. Jean-Michel Vanschouwburg invente un langage qui lui est propre. Sur ses délires vocaux viennent se greffer un magma de sons, de stridences, de bourdonnements. Tony Bianco fait rouler les baguettes. Les vagues rythmiques incessantes, grondantes et puissantes enflent et déferlent de façon obsédante. La clarinette basse agit, elle, comme une lame de fond. Jacques Foschia s’infiltre et répond à la «phonésie» de Vanschouwburg, il suit ses ondulations du vocaliste, atténue les attaques du guitariste.

Michel Delville enchaîne les riffs, les griffures, les échos. Il joue à fond le bruit, les reverbs, la disto. Il transforme les sons, les tord et les détourne.

Il n'y a pas grand chose comprendre à ce free jazz, à cette musique expérimentale. C’est une performance à laquelle il faut succomber. Il faut laisser tomber tous ses préjugés, tous ses repères, même si l’on frôle parfois quand même un élitisme ridicule ou un certain snobisme. Il n’y a pas de recherche du beau ici, pas d’esthétisme conventionnel. La musique est quasi physique. Vanschouwburg va chercher au plus profond de lui même des sons oubliés et les éjecte, non sans humour, avec force grimaces et contorsions.

Parfois, la clarinette couine, se cogne aux frappes de Bianco, évite les tailladements de Delville. Il y a du bruit, de la fureur, une vision apocalyptique du monde. Alors, même si en fin de concert le solo presque groovy de Tony Bianco, rejoint un instant par Foschia, apaise un peu l’ambiance, on s’est pris une bonne claque.

Deux sets courts, déroutants, dérangeants, presque désagréables, mais intenses et stimulants. Deux sets qui passent comme une furie, comme un tsunami. Et une performance artistique qui se vit le moment présent.

 

A+

06/02/2016

Mama Quartet à l'Archiduc

 

Le groupe Mama Quartet n'a pas vraiment de leader. Certains des musiciens, tous italiens, vivent à Paris (Matteo Pastorino (bcl) et Mauro Gargano (cb) ) d'autres à Palerme (Alessandro Presti (tp) ) ou à Bruxelles (Armando Luongo (dm) ). Pourtant, ce quartette sait se tenir.

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Le répertoire s'est construit, et se construit encore, au fil des retrouvailles, de résidences ou de concerts. Mama Quartet était pour quelques jours en Belgique : au Bravo et au Sounds, notamment, et ce dimanche soir à l'Archiduc.

Je n'ai pu écouter qu'un seul set malheureusement... Mais quel bon set !

La musique de Mama Quartet est un excellent mélange de groove modal, moderne et complexe, d’avant-garde et de post-bop délicieusement déluré. Un truc dont les italiens - même si c’est cliché de le dire - ont le secret.

«Bass ‘A’ Line», écrit par Mauro Gargano, est une sorte de cavalcade tendue et dense qui permet au trompettiste (excellent) d’éclabousser le thème de phrases lumineuses, et au clarinettiste de dérouler un tapis mélodique grave et mystérieux. Le chemin est sinueux, parfois obscur et pourtant tellement évident.

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On ressent tout le temps cette pulsation qui fait autant appel au jazz - avec ses changements de tempos et ses invitations aux improvisations musclées - qu’à la canzone. C’est assez flagrant sur «Almost Bianco (?)», par exemple. Puis, il y a aussi ces lentes montées d'adrénaline qui se terminent en déchirures brutales. Le phrasé de Presti, limpide et incisif, flirte alors avec le free et la clarinette basse de Pastorino, finit par couiner sous les coups de batterie, secs et tonitruants, assénés par Luongo. Personne ne se cache derrière son instrument. Chacun y va avec ferveur. On pourrait parfois penser à Romano, Sclavis, Texier, ou parfois à Portal… mais la signature du groupe est assez singulière pour que celui-ci prenne assez de distances avec ses pairs.

«Round 6 : New York», extrait du tout nouvel album - excellent et surprenant - de Mauro Gargano («Suite For Battling Siki»), fait revivre un swing oublié de manière très moderne. Les cordes de la contrebasse claquent tandis que la clarinette échange vivement avec la trompette. Entre folie insouciante, qui pousse les solistes à prendre des libertés, et une remise constante sur le droit chemin, Gargano guide l'ensemble de main de maître. Ça pulse et ça se bat comme sur un ring.

«Lungo Pasto» est presque tout aussi nerveux, mais joue sur les pleins et les déliés, sur la tension et la détente, sur la joie et la rage.

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Mama Quartet développe un jazz direct et franc, plein de nuances et de surprises. Un jazz intelligent et libre, sans complexe et toujours accessible.

Voilà sans conteste un groupe qui mérite bien d’être entendu car il apporte sa belle dose de fraîcheur au jazz. Il paraît qu’un disque est en préparation, ce qui pourrait confirmer la pérennité du groupe... et c’est tant mieux.

A+

 

16/01/2016

Laurent Maur à l’Archiduc

Je ne connaissais pas l’harmoniciste français Laurent Maur (il a pourtant partagé quelques grandes scènes, en France ou ailleurs, avec Francis Lockwood ou Mario Canonge, par exemples) et j'avoue ne pas avoir souvent entendu le pianiste Dominique Vantomme (excepté sur un ou deux albums avec Tom Mahieu). Hé oui, on ne peut pas tout connaître. Tant mieux, ça rend curieux.

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Ce dimanche soir (le 10 janvier), à l’Archiduc, Maur et Vantomme étaient accompagnés par Mimi Verderame aux drums et Werner Lauscher (souvent entendu avec l’excellent trio de Michel Bisceglia) à la contrebasse.

Il y a pas mal de brouhaha dans le club et le public est un peu dissipé, mais cela n’empêche pas le groupe de commencer avec «Spleen», une douce ballade ensoleillée de Richard Galliano.

Mais le quartette montre vite sa puissance et se donne plus de libertés sur une composition de Dominique Vantomme. On remarque alors un jeu plus marqué et assez incisif de la part du pianiste, tandis que Laurent Maur s’envole dans des impros très maitrisées, limpides et virevoltantes. Le phrasé de ce dernier est précis et souple. Il mélange avec intelligence la caresse des mélodies et le mordant de certaines harmonies.

La musique est dense et Mimi Verderame, très à l’aise dans ce genre d’exercice, ne se contente pas de marquer le tempo. Il rajoute quelques couches et s’infiltre dans les espaces. Ses baguettes rebondissent avec élégance et fermeté, et son timing est décidément parfait. C’est l’archétype même DU batteur de jazz. On sent vite, dès lors, la connivence s’installer entre les musiciens. Et ça remue pas mal.

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Le quartette sait aussi se faire plus tendre, d'abord avec un thème assez intimiste, qui fait la part belle au piano, ensuite en invitant par deux fois une jeune chanteuse Vanessa Matthys. «She’s A Maniac» est doux et plutôt pop, la voix de la chanteuse est claire, posée et vraiment agréable.

Le quartette explore ensuite divers registres avec un bonheur égal, comme avec ce thème plutôt bop emprunté à Nicholas Payton (et dont le nom m’échappe).

Dominique Vantome passe allègrement du piano au piano électrique. Les couleurs changent mais le groove reste. Un blues d’Eddy Louis fait monter l’ambiance. Laurent Maur enchaîne les chorus avec un sacré aplomb. Il tourne autour du thème avec souplesse et vivacité. Non seulement son jeu est techniquement irréprochable, mais il donne de la matière et de la profondeur aux mélodies. Alors, ça s'enflamme et Mimi Verderame n'est pas le dernier à vouloir relancer.

Et puis, bien sûr, au pays de Toots, un harmoniciste ne peut que rendre hommage au maître. Alors, il nous offre un «Bluesette» joué avec beaucoup de délicatesse et de légèreté.

Voilà donc un musicien à découvrir (si ce n’est déjà fait) et à revoir avec plaisir.

 

 

A+

16/09/2015

Compro Oro à l'Archiduc

Wim Segers (vib), Bart Vervaeck (eg), Robbe Kieckens (perc), Mattias Geernaert (eb) et Frederik Van den Berghe (dm) sont cinq gantois qui se sont réunis sous le nom de groupe Compro Oro.

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Leur tout premier album (Transatlantic) est sorti chez De Werf au début de l'année. C’est un disque plutôt festif et dansant, inspiré des musiques Sud Américaines, Afro Cubaines ou ethniques. Un album qui fait du bien.

Ce lundi soir à L'Archiduc l'ambiance est plutôt chaude, même si le public reste un peu sage – mais bruyant – et aurait pu bouger un peu plus. Ok, l’endroit est plutôt confiné et un vibraphone, ça prend de la place. Pourtant, Compro Oro envoie du sévère et du puissant. Il ne ménage pas ses efforts et l’enthousiasme du leader ainsi que la bonne humeur générale de l'ensemble sont très communicatives.

« Liquid Love » et « The Cuban 5 » enflamment rapidement la salle. Il y a, dans cette musique, un savant mélange de douceur et de piquant, de sensualité et de violence. Il y a comme un mix entre Carlos Santana, Tito Puente, Cal Tjader et de Mulatu Astatke. Et ça sonne terrible !

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Si Wim Segers est au centre du projet (il a écrit la plupart des morceaux), il est plus que soutenu par Bart Vervaeck à la guitare ! C’est ce dernier qui plonge le groupe dans un univers plus rock, avec des interventions tranchantes et décisives. Son jeu est super agile et sensuel. Derrière, Robbe Kieckens frappe les congas et bongos avec beaucoup de dextérité tandis que Fred Van den Berghe assomme ses cymbales et ses fûts. Compro Oro alterne les coups de fouet et le baume (par la basse sourde et ondulante de Geernaert), mais garde au plus haut l'intensité.

« Voodoo Valley » nous embarque dans une sorte de transe dansante, comme provoquée par l'absorption de produits illicites. « The Dreamer » flirte avec des paradis imaginaires, ensoleillés et rayonnants. Les moments apaisés - comme la marche lente « Hire Desire » - ne durent pas trop longtemps car la ferveur reprend vite le dessus.

Si l’envie vous vient de bouger, de danser ou simplement d'écouter une musique brûlante et super bien exécutée ne vous privez pas : Compro Oro sera encore à l'Archiduc les lundis 21 et 28 septembre.

Plus la peine de vous demander « Why Do I Like Mondays ? » - comme le dit si bien Jean-Louis, le patron des lieux - allez-y, vous comprendrez !

 

Compro Oro - Liquid love (Transatlantic) from Wim Segers on Vimeo.

 

 

A+

 

01/06/2015

Garif Telzhanov Trio à l'Archiduc

Le trio se connaît depuis quelques années et joue de façon plutôt informelle, quand l'occasion se présente. L'occasion, c'était ce samedi après-midi à l'Archiduc.

Garif Telzhanov (cb), Eve Beuvens (p) et Olivier Wery (dm) s’y sont donnés rendez-vous.

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L’occasion, c'est aussi de revisiter quelques standards et des thèmes peu joués. Il y a d’abord «I’ll Be Seeing You», très swinguant, puis «Eiderdown» (de Steve Swallow) vif et rebondissant.

Au piano, Eve trace et enchaine les accords, soutenue par une contrebasse ferme et impeccable et un drumming souple...

C’est dans des moments pareils, de plaisir et de relâchement, que l’on retrouve la quintessence du swing, quand les musiciens se regardent du coin de l'œil rieur à la fin d'un break pour savoir qui va redémarrer, qui est prêt à répondre, qui est prêt à relancer ou à inventer ? Qui va renchérir sur la dernière phrase ? Qui va emboîter le pas...?

Toute la magie du jazz est là, résumée dans ce mini quart de seconde qui va décider de tout. Alors, l’impro s’invite et s’impose, tout en finesse, en attentes et en attaques. C’est idéal pour basculer sur «Elm» de Richie Beirach, un thème mélancolique qui se développe sur des silences et des moments suspendus. Le public se tait.

Ce n’est pas du jazz de bar. C'est bien plus qu'un jazz de bar car les musiciens ne joue pas seulement : ils racontent. Et l'Archiduc est bien plus qu'un bar : c’est un club.

Alors le trio enchaîne. Et de quelle manière !

Garif Telzhanov serait-il l’un des meilleurs jazzmen à l’archet ? Possible. Il suffit, pour s’en convaincre d’écouter sa façon d’introduire la mélodie crépusculaire de «Infant Eyes» de Shorter. Tout est souplesse et précision. Et c’est bluffant.

Il faut voir aussi comment Eve Beuvens vit chaque note et comment elle porte chaque accord de «Falling Grace». Comment elle détache et égraine les notes de «Never Let Me Go» pour laisser de l'espace aux contrepoints de Garif, décidément toujours inventif.

Le trio, très complice, s’amuse – et nous aussi - et termine sur un joyeux et très enlevé «The Song Is You».

Ça paraît tellement simple le jazz…

A+

 

19/01/2015

Jesse Davis and Billy Hart Quintet à l'Archiduc

 

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Un son de sax puissant ! Un son légèrement acide et brillant... Mais surtout puissant.

C'est ce qui frappe dès les premières notes projetées à force par Jesse Davis. L’altiste américain est un vrai de vrai, dans la lignée des Ike Quebec, Cannonball Adderley et bien sûr Charlie Parker. Et en face de lui, il y a le légendaire Billy Hart qui fait claquer ses caisses, martèle sèchement les peaux et les cymbales. Les coup sont rudes, secs, mats.

Ce «Willow Weeps For Me» plonge l'Archiduc d’un seul coup au cœur de NOLA. Le trompettiste anglais Damon Brown, tapi dans la pénombre de l'encadrement de la porte du fond (près du cadre de Stan Brenders, pour ceux qui connaissent l'endroit) laisse échapper nonchalamment quelques accords éthyliques, puis vient devant et prend un chorus puissant. Un seul chorus. Bref. Énorme. Monstrueux. Tout est dit.

Paul Kirby (p) et Martin Zenker calment un tantinet le jeu. Mais ça brûle intérieurement. Il y a un peu de «So What» qui traine. Il y a du blues. Il y a de l’âme. Ça commence fort et cela ne va pas aller en s’adoucissant.

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Il y a quelque chose de solaire qui émane des compos de Damon Brown, «Kit Kat», par exemple, rappelle parfois Pharoah Sanders, époque Journey To The One. La mélodie est fiévreuse, toute en spirales ascendantes. Les souffleurs s’en donnent à cœur joie. Ça s’emballe et ça tourne à n’en plus finir.

Très inspiré, Paul Kirby semble s'envoler. Ses impros respirent la fraîcheur. Elles sont d’une légèreté qui contraste avec la frappe toujours plus sèche de Billy Hart.
La musique circule véritablement et simplement. On ne cherche pas l'effet ou la complication, mais l'efficacité. C’est la clarté des thèmes qui prime.

Hard Bop en plein ! Le deuxième set est entamé avec la même fougue, en tempo très rapide sur un thème de Parker.
Mais quand vient le tour d’une ballade («Polka Dots And Moonbeans»), elle n'est en rien mielleuse, et l’on sent dans le discours de Paul Kirby autant de tendresse que de détermination. Martin Zenker peut alors, lui aussi, s'exprimer totalement dans une belle impro qui prend le temps de se développer avant de laisser petit à petit le soin aux souffleurs de conclure.

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Et puis ça repart. Et puis ça swingue à nouveau. Et le public – qui aurait pu être un peu plus nombreux au vu des noms affichés – en redemande. Infatigables, les cinq jazzmen ne se font pas prier. Ça claque à nouveau.

Jusqu’à la dernière note, ils n’ont rien lâché.

C’était du vrai jazz de nuit. Celui qui donne envie de déambuler dans les rues vides et humides de la ville sur lesquelles se reflètent les néons blafards. Celui qui donne envie de se reprendre un dernier verre... Encore un dernier verre.

A+

 

 

 

17/01/2015

Kavita Shah Quintet à l'Archiduc

 

Il y a du monde à l'Archiduc ce vendredi soir pour découvrir Kavita Shah, la jeune chanteuse new-yorkaise qui fait pas mal parler d'elle outre-Atlantique (saluée entre autres par Downbeat en 2012 comme «Best Graduate Jazz Vocalist»). A New York, elle partage les scènes du 55 Bar, Bar Next Door, Cornelia Street Café ou encore du NuBlu avec des Sheila Jordan, Peter Eldridge, François Moutin, Steve Wilson, Lionel Loueke ou encore Greg Osby

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Elle présente ce soir son premier album (Visions, publié chez Naïve, sur lequel on retrouve Lionel Loueke, Steve Wilson, Linda Oh…).

A l’Archiduc, elle est entourée d’une fameuse bande également : Léo Montana (p), Ralph Lavital (eg), Karl Jannuska (dm) et François Moutin (cb).

Elle entame le concert par un morceau bien costaud qui permet déjà à François Moutin de prendre un solo bourré d’énergie brute. La voix de Kavita Shah est d'une étonnante souplesse. Elle est surtout mise en valeur lors de moments plus intimes, comme sur «La vie en rose», en duo avec Moutin, ou lors du deuxième set, en duo avec l’excellent pianiste Léo Montana.

Il y a quelque chose de très personnel dans son timbre et sa façon de phraser, sans pour cela tomber dans un côté excessif. Ses origines indiennes doivent y être pour quelque chose, mais sa vision multiculturelle du monde doit y être pour beaucoup plus encore. Le jazz, l’Inde, l’Afrique, l’Amérique latine, tout cela se mélange avec un très bel équilibre.

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L'arrangement de «Visions», de Stevie Wonder, permet au pianiste d’enchainer les accords avec vigueur et virtuosité. Si le jeu est ferme et très percussif, Montana injecte régulièrement des accents très soul et blues qui donnent de l’élasticité aux thèmes, et le dialogue avec Jannuska et Moutin n’en est que renforcé.

Ralph Lavital, de son côté, laisse échapper quelques inflexions parfois créoles, parfois africaines (un phrasé qui évoque un peu le son du likembe) dans un jeu vif et tendu, très… new-yorkais. Difficile de définir une tendance spécifique… c’est sans doute ça que l’on appelle le jazz.

Le deuxième set sera, au départ, plus percutant encore (peut être pour couvrir un peu plus brouhaha ambiant d'un public parfois trop bavard). Sur ce premier morceau, bourré de groove et d’énergie, le mélange des rythmes indiens et africains nous emmène dans une sorte de transe frénétique. De même, cela s'emballe sévère sur une reprise de «Poinciana», pourtant introduit tout en douceur. Le Pianiste entraîne le guitariste, qui passe le relais au contrebassiste avec beaucoup de fluidité, tandis que Jannuska, au jeu vif et sec, entretient la flamme et la cohésion d'un jazz qui se parfume de mille et une influences.

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Après «Paper Planes» (reprise étonnante de M.I.A.) et avant de terminer le concert avec une «Sodade» (de Cesaria Evora) joliment revisitée, Kavita Shah invite Margaux Vranken (la jeune pianiste belge qui était à l’initiative du concert de ce soir) pour une belle version d’un thème de Stan Getz et Joao Gilberto dont le nom m’échappe…(*)

 

 

Belle découverte, donc et un nom à retenir : Kavita Shah.

A+

 

(*) il s'agissait en fait de "Chega de Saudade" d'Antônio Carlos Jobim.

 

05/01/2015

Steve Houben à l'Archiduc et Laurent Melnyk au Roskam

Dimanche à l'Archiduc.

Retour aux affaires pour Steve Houben (hé oui, il sera bientôt ex-directeur du conservatoire de Liège) et c'est tant mieux pour ceux qui aiment le voir sur scène. Autre bonne nouvelle : l'altiste n'a rien perdu de sa vivacité.

Il va littéralement chercher le dialogue avec ses comparses du jour. Il n'hésite pas à se pencher au-dessus de la batterie de Lieven Venken pour le pousser à… le pousser.

Puis, sur "You'd Be So Nice to Come Home To", il fait face à l'étonnant Martin Gjakonowski. Le contrebassiste s'échine à sortir du conventionnel. Son jeu, souple et ferme à la fois, vacille entre swing et dépouillement (sur "Yesterdays" par exemple).
Alors ça joue ("Poinciana") et ça brûle ("Bloomdido") comme l'alcool qui se dissout dans les veines.

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Au Roskam, Laurent Melnyk a réuni autour de lui Dorian Dumont (p), Garif Telzhanov (cb) et Fabio Zamagni (dm) pour un jazz énergique ("You'll Never Know") parfois teinté de soul funk (sur une compos personnelle, "I'm Here As Parody", inspirée de "I Hear A Rhapsody").
Le groupe fait monter la pression avec un naturel désarmant (sur certains thèmes de Wayne Shorter, par exemples, réarrangés de façons très convaincantes).

Le jeu de Melnyk est tout en souplesse et en sensualité et loin d'être fade... oh que non. Ses envolées sont limpides et brillantes, toutes comme celles de Dorian Dumont - pour le coup au piano électrique - qui donnent de la consistance à l'ensemble (ses impros sont parfaites de puissance maitrisée). Ajoutez à cela un drumming très actuel de Zamagni (dans l'esprit d’un Chris Dave, peut-être ?) et la contrebasse solide et toujours surprenante de Garif, et vous obtenez un tout bon jazz libéré et joué autant avec le cœur qu’avec les tripes.

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A+

 

 

17/06/2014

Zola Quartet au Roskam - Et presque Veronika Harcsa à l'Archiduc.

Dimanche 8 juin, j’avais décidé de «faire» deux concerts.

Le premier, à l’Archiduc. On m’avait parlé de cette chanteuse hongroise à la voix de sirène, Veronika Harcsa. Elle jouait cet après-midi avec Tom Bourgeois (ts, bcl) et Florent Jeunieaux (g) sous le nom de Tó Trio. Le problème, c’est que je me suis trompé dans l’heure. Et je suis arrivé à la fin du concert…

C'est malin !

Je n’ai entendu que le dernier morceau (merveilleux) et tout le monde (car c’était plein à craqué) a bien pris soin de me faire regretter mon erreur. Veronika Harcsa, qui faisait un Erasmus d’un an à Bruxelles, s’est envolée pour Berlin où elle va y vivre… Mais elle m’a promis de revenir. J’attends déjà cela avec impatience.

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Pour le second concert, Zola Quartet, pas de problème j’étais là bien à l’heure au Roskam.

Zola Quartet est le groupe de Gonzalo Rodriguez (g), qu’accompagnent Mathieu Robert (ss), Didier Van Uytvanck (dm) et Nicola Lancerotti (cb). Le groupe était passé à Jazz à Liège en mai de cette année. Mais je n’y étais pas.

Si la musique de Zola, chaude et vive, est souvent inspirée des rythmes flamenco («Patio» ou «Jaleo» par exemples), Gonzalo Rodriguez, auteur de la majorité des titres, n’en fait pas une caricature. Il ne force pas le trait, mais s’attache surtout à faire vivre ces rythmes dans un jazz contemporain.

Certains morceaux respirent les grands espaces, l’amplitude, le souffle. La plénitude. On pense un peu à Bill Frisell, dans la façon qu’a le guitariste espagnol à laisser parfois trainer des accords dans un sorte de fausse reverb. Gonzalo Rodriguez m’avouera pourtant ne pas avoir beaucoup écouter son condisciple américain.

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Et puis, l’originalité du groupe, ce son particulier, réside aussi peut-être dans le jeu de Mathieu Robert au soprano. Un phrasé sinueux, chaud et parfois légèrement acide. Son solo sur «Bouncin» est assez incandescent, tout comme son intervention sur (?)«Tune 15».

Et la rythmique n’est pas en reste, la frappe de Didier Van Uytvanck est énergique à souhait et ses solos sont des plus efficaces, tandis que Nicola Lancerotti galope, soutient, pousse parfois, et ne laisse jamais rien trainer.

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Si «Where We Go» est d’une nostalgie toute hispanique, «Matongué» s’inspire de rythmes africains. Mais, ici encore, le quartette évite de forcer le trait. Ce dernier titre évoque bien l’énergie de ce quartier de Bruxelles, mais raconte aussi ses mélanges, ses échanges, ses rires, son bruit… et sa nonchalance.

Le jazz de Zola Quartet est plutôt métissé et festif. C'est un jazz de plaisir. Et c’est bien agréable.

 

 

A+

 

 

19/04/2014

Collapse - Bal Folk à l'An Vert - Liège

 

Le nouveau Collapse est arrivé.

Nouveau disque (Bal Folk, chez Igloo), nouveau son et nouveau line-up.

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En effet, Cédric Favresse (as) - co-fondateur du groupe avec Alain Deval (dm) - a laissé sa place à Steven Delannoye (ts, bcl). Yannick Peeters (cb) consolide la sienne (elle n’était pas sur le premier album du groupe mais joue avec lui depuis bien longtemps), tandis que Jean-Paul Estiévenart (tp), lui, est toujours bien fidèle au poste.

Avec Bal Folk, l’orientation musicale se focalise, semble-t-il, un peu plus encore sur la jeune scène new-yorkaise. Collapse se libère un peu de l’esprit Ornette Coleman du précédent album, pour coller un peu plus encore à l’actualité du moment. Le jeu est encore plus ouvert, plus mordant, plus énergique presque, et toujours autant avant-gardiste.

Cette alchimie n’est pas pour déplaire à Jean-Paul Estiévenart, sans doute l’un des plus exposés dans cette formation.

Cela ne déplait certainement pas non plus au nombreux public réuni ce samedi 22 mars au soir, à l’An Vert à Liège, pour la présentation de l’album.

La musique de Collapse est décomplexée. Le quartette n’hésite pas à faire sauter les frontières et à oser les mélanges avec des musiques et des rythmes parfois bien éloignés du jazz. Si la musique est très écrite et souvent complexe, elle n’empêche pas l’ouverture à de longues et sinueuses plages d’improvisations.

Et l’on peut dire que nos quatre musiciens, qui débordent d’imagination, en profitent au maximum.

Ce soir, on entre vite dans le vif du sujet et les deux premiers morceaux (une impro libre et «Lump») sont plutôt rudes et enlevés.

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Yannick Peeters alterne pizzicatos énervés et caresses fermes à l’archet. La trompette d’Estiévenart ne craint pas d’aller chercher des sons hauts perchés, presque déchirés, à la limite de la sortie de route. Steven Delannoye est comme un poisson dans l’eau. Son solo improvisé en ouverture de «Reboot» donne vite le ton et les couleurs à ce terrible morceau. Les phrases sont souvent courtes et incisives, elles montent rapidement en intensité, un peu comme lorsqu’on grimpe un escalier en sautant une marche sur deux, puis sur trois, sur quatre…

Derrière sa batterie, Alain Deval, auteur de la plupart des morceaux, crache un jeu foisonnant, éclatant et tranchant. Toujours attentif, toujours prêt à relancer ses comparses ou à les laisser complètement libre.

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«Hopscotsch» (une compo de Delannoye), joue avec les crissements, les souffles, les râles, les frottements. Le morceau, bruitiste et presque abstrait, se transforme petit à petit en une marche lente, traversée de mélodies presque baroques, de brisures free rock. Tout est contenu, tendu, contracté, comme sous pression.

«Lente» (écrit par Yannick Peeters, cette fois) est très intimiste et se dessine par petites tâches enrobées du son d’une trompette feutrée mais toujours légèrement abrasive.

Et puis on se lâche finalement avec le titre qui donne le nom à ce sulfureux et excellent album, «Bal Folk». La trompette crie, le drumming part dans tous les sens, le sax se faufile et se défile, la contrebasse claque. Et... on le subodorait, mais là, c’est sûr, on vient de passer de l’autre côté de l’Atlantique, on est à New York, dans une petite salle au croisement le l’Avenue C et de l’East second Street. Le moment est intense.

L’interaction entre la trompette et le sax fonctionne à merveille et quand les souffleurs laissent un peu de champs libre, ce sont la contrebasse et la batterie qui s’y mettent. Les lignes mélodiques se croisent et s’entrecroisent. Les rythmes se cassent et se reconstruisent.

Collapse maîtrise les tensions, évite l’explosion, capte l’attention.

Ce soir on a assisté à un véritable concert de jazz très actuel, plein de feu et d’idées. Plein de nuances et d’urgence. Si le disque montre clairement de quel bois se chauffe Collapse, c’est sur scène que le groupe se libère totalement.

Alors, ne ratez surtout pas leurs prochaines prestations (à l’Archiduc très bientôt et au Hot Club de Gand et au Pelzer à Liège plus tard…)!

 

 

A+

 

 

 

 

 

 

 

15/03/2014

Melangcoustik à l'Archiduc

 

Fin d’après-midi ensoleillée sur Bruxelles ce dimanche 8 mars. Pas mal de monde se balade dans la rue Antoine Dansaert et les terrasses sont bien remplies. Tout le monde profite d’un printemps un peu trop précoce.

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Moi, je vais profiter de la venue de Lieven Venken (dm), Jereon Van Herzeele (ts), Philippe Aerts (cb) et Manu Codjia (eg) à L’Archiduc.

Là, il fait frais et doux. L’atmosphère est détendue et relax, et c’est tout aussi agréable.

Après avoir vu le «côté face» de Lieven, dans une débauche d’énergie, au Bravo, je retrouve son «côté pile» avec Melangcoustik.

Cet après-midi, ce sont cette fois-ci des «standards», revus avec beaucoup de tendresse, qu’on jouera. Sans agressivité donc, mais non sans panache.

Il y a, dans ces reprises, cette pointe de modernité, de personnalité et d’énergie toute new-yorkaise. Il y a cette sorte de pont entre un esprit très actuel et une tradition totalement assimilée.

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Il faut dire que, parmi ces fines lames, Philippe Aerts ancre solidement la rythmique, avec fermeté et souplesse, et avec toujours beaucoup de musicalité et de swing.

Cela permet à Jereon Van Herzeele de se laisser aller à des impros bien charnues, parfois légèrement «out», sans trop de violence mais avec juste ce qu’il faut pour pimenter les thèmes.

De même, Manu Codjia s’emploie à délivrer un son à la fois soyeux et incisif. Ses phrases sont claires et vives, enrobées d’une très légère réverbération qui les rendent chaleureuses. Il y a un côté «americana» dans son jeu. C’est solaire et éclatant.

La guitare et le ténor sont aussi soutenus, voire excités, par le drumming de Venken. Il souligne ou marque franchement certains accents.

Alors, on passe en revue «Take The Coltrane», «Good Bait» et d’autres classiques encore… Et ça balance plutôt pas mal.

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Et puis il y a cette ballade, «Softly As In A Morning Sunrise», avec cette intro de Van Herzeele qui dessine tout de suite l’intention. Et puis il y a ce solo de Codjia, tout en étirement et en langueur, minéral et fin. Le guitariste distille les notes comme on saupoudre de la poussière d’étoiles sur un souvenir endormi. Et puis il y a Philippe Aerts qui plonge dans un solo d’une extrême tendresse. Et puis il y a le drumming feutré de Venken. Le moment est presque magique.

Alors le quartette reprend de plus belle, plus nerveux, dans un esprit bop plus marqué. Et comme dans un éclat de rire libérateur, «Moment’s Notice» s’éparpille.

Puis, «I Hear A Rhapsody» s’envole, «You Don’t Know What Love Is», se déploie et «Body And Soul» se fait très sensuel. Les échanges entre guitare et sax sont juste parfaits et s’entortillent autour de la rythmique. Le plaisir est simple… et vrai.

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Et comme on n’a pas envie de se quitter si vite, même si le concert a pris ses aises, on se joue encore «Segment», pour finir en beauté.

S’il n’y a plus de soleil dehors, il y en a toujours à l’intérieur de l’Archiduc.

A+

 

 

 

14/02/2014

Vincent Thékal Quartet à l'Archiduc

Vincent Thékal cultive avec bonheur et pas mal de style le bop des années d’or.

En cette fin de samedi après-midi à l’Archiduc, entouré de Lorenzo Agnifili (p), Garif Telzhanov (cb) et Wim Eggermont (dm), le saxophoniste français revisite  quelques-uns des grands thèmes de jazz, tels que «Sonnymoon For Two», «Airegin», «Witchcraft», «I Can’t Get Started» ou encore «Confirmation».

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Loin de se contenter d’une énième imitation, le quartette injecte, au contraire, pas mal de créativité et de modernité dans le son, le groove et les arrangements. Ça swing et ça balance avec un maximum d’énergie, et la musique circule avec aisance entre les musiciens. Pas de doute, ils sont là pour le plaisir.

Le phrasé de Thékal peut évoque parfois Lee Konitz, parfois Sonny Rollins ou Dexter Gordon, mais, ici encore, le ténor insuffle sa personnalité, impose sa voix chaude, sensuelle mais parfois aussi plus rageuse.

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Au piano, Lorenzo Agnifili (un jeune pianiste à suivre) impose un jeu ferme et souple à la fois. Les notes coulent et brillent sous ses doigts. Il évite les fioritures inutiles pour habiller simplement et efficacement ces thèmes illustres.

Dans son coin, Garif Telzhanov enchaîne les accords dans un jeu profond, il casse l’attendu et le banal avant de relancer sobrement le leader. Avec Wim Eggermont à ses côtés – impeccable gardien du tempo, ni trop strict, ni trop lâche – ils forment une rythmique infaillible. La musique vit, évolue, se transforme et se déforme joliment.

Et puis, parce qu'on est là pour s'amuser, Thékal et ses amis nous proposent encore «Without A Song» ou «I Loves You Porgy» dans des versions parfois un tout petit peu out, juste pour le plaisir… Voilà un bon "p’tit" jazz d’après shopping qui redonne de la pêche.

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Vincent Thékal va bientôt publier son premier album – dans une autre configuration (Armando Luongo (dm) et Daniele Cappucci (cb), et sans doute un autre esprit – qui fera cette fois la place belle aux compositions originales. On est déjà impatient d’entendre ça…

 

 

 

A+

 

28/10/2013

Samuel Blaser Trio - Archiduc

 

Le ciel est menaçant, le vent souffle fort, il pleut.

Dimanche de tempête sur Bruxelles... et à l’Archiduc.

Samuel Blaser (tb), Peter Bruun (dm) et Marc Ducret (eg) tournent en Europe et font un crochet par le club de la Rue Dansaert. Ça va secouer.

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Un petit problème d’ampli retarde quelque peu la mise à feu. Mais une fois résolu, les trois musiciens plongent instantanément dans le tourbillon rythmique et harmonique déroutant, chaotique, parfois.

Il s’agit d’une histoire de sons, de souffle, d’écoute et d’échanges vifs.

Marc Ducret est toujours aussi impressionnant de maîtrise et d’invention. Ses doigts glissent, s’accrochent, caressent, frottent, frappent ou pincent les cordes. Il alterne stridence, échos sourds, phrases courtes et sons secs. Il change l’accordage de sa guitare en pleine improvisation. Il danse sur sa pédale de guitare du pied gauche puis du pied droit.

Avec un minimum de matériel, il sort pléthore de sons et de couleurs.

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Si les éclairs jaillissent de la guitare de Ducret, le tonnerre gronde dans le trombone de Blaser. Le son est grave, parfois menaçant, il vient d’une profondeur insondable, puis il jaillit et éclabousse les harmonies. En quelques glissades, des bribes de mélodies prennent forme, se dissipent, puis réapparaissent.

Parfois, une éclaircie survient. La musique s’apaise au profit  d’une sorte de blues, chaud et lumineux, presque tendre.

A la batterie, Peter Bruun distille un jeu aussi fin, délicat et foisonnant (ses balais virevoltent comme mille feuilles mortes prisonnières d’un tourbillon) que brutal et puissant. Il rebondit sur les solos de Ducret avec une redoutable précision ou lie ceux de Blaser avec infiniment d’habileté.

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Toujours bouillonnante, parfois abstraite, jamais tiède - que ce soit  sur l’affolant «It Began To Get Dark» ou lors d’une revisite de «Fanfare For A New Theater» d’Igor Stravinsky - la musique, ultra libérée, est toujours mue par un groove sous-jacent.

Aussi, «Held» est une incroyable course poursuite où chacun des musiciens semble vouloir échapper à l’autre. Mais ils savent qu’ils sont liés à jamais. Alors, ils foncent ensemble, prennent tous les risques, se relaient, se dépassent, se rejoignent.

Quelle tornade !

N’allez rien chercher d’évident dans cette musique, mais laissez-la vous prendre. Elle s’impose de toute façon à vous, avec la force brute des émotions incontrôlées.



A+

 

 

 

 

 

22:29 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archiduc, samuel blaser, peter bruun, marc ducret |  Facebook |

25/05/2013

Melangtronik - A l'Archiduc


Il n’y a pas à dire, un concert de Melangtronik, ça vaut la peine !

Ce lundi soir (20 mai, lundi de Pentecôte), dans un Archiduc très bien rempli, Lieven Venken (dm), Michel Hatzigeorgiou (eb) et Jozef Dumoulin (Fender Rhodes) se sont réunis pour deux fabuleux sets.

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Quand j’entre, l’ambiance est très feutrée. Le public est hyper attentif et silencieux. Melangtronik revisite «You Don’t Know What Love Is» avec une subtilité rare, sur un tempo extrêmement alangui. Le jeu de Dumoulin est absolument unique (on le savait déjà, mais l’on s’en rend encore mieux compte ce soir). Il crée des atmosphères improbables. Sous ses doigts, les sons scintillent, ricochent, résonnent… s’envollent.

Sur cette mélodie, dépouillée à l’extrême, Lieven Venken use des balais. Il effleure et caresse les peaux et les cymbales avec beaucoup de sensibilité, tandis que Michel Hatzigeorgiou distille sobrement les accords de basse. Le temps semble suspendu. C’est une pure merveille.

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Et puis, contraste ! Le morceau suivant flirte avec la fusion. Brillant, bouillonnant et incandescent, Hatzigeorgiou lâche les riffs et les impros sur sa basse électrique (pas la fretless, l’autre).

Ses phrases se mélangent à celles de Jozef. Le groove est puissant, presque rock, un poil funky aussi. Frénétique.

Voilà ce qui est intéressant avec ce trio – qui ne joue pas si souvent ensemble, ce qui est dommageable dans un sens, mais qui accentue sans doute un peu plus encore la spontanéité et la connivence - c’est qu’il invente, avec fraîcheur et sur l’instant, un jazz très personnel. Avec une véritable identité. Ces trois-là ont tout digéré de cette musique de partage. Alors ils partagent encore.

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Que ce soit sur des compositions personnelles ou sur des standards, la musique se modèle à leur image. Les variations, sur la grille de «Giant Steps» par exemple, sont hallucinantes d’inventions. La musique a toujours quelque chose à dire. Il y a de l’exaltation, de la tendresse, de la colère, de la réflexion, du bonheur…

Car, au-delà du son particulier, il y a aussi et surtout la manière de jouer les thèmes.

Voilà ce que l’on demande au jazz : rester interpellant, ne pas nous laisser indifférent.

Pas de doute, Melangtronik remplit ce contrat sans aucune ambiguïté. Pourquoi devrait-on s’en priver ?

Mais alors, à quand le prochain concert ?


A+

 

 

 

20/01/2013

Bad Touch - Archiduc

9 décembre. Rue Antoine Dansaert. Round About Five.

L’Archiduc, en fin d’après midi par un dimanche pluvieux d’hiver, cela a quelque chose d’un peu étrange et mélancolique.

Mais cela devient vite romantique et excitant quand il y a du jazz dedans.

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Aujourd’hui, c’est Bad Touch qui vient jouer au magicien.

Resserrés autour du piano coincé entre les deux piliers, Ted Poor (dm), Nate Radley (g), Gary Versace (keys) et Loren Stillman (as) lâchent les premières notes de "The Big Eyes". Un morceau langoureux qui se développe par petites couches, tout en douceur et souplesse. Ça réchauffe et illumine aussitôt le cœur et l’esprit.

C'est agréable de revoir Ted Poor (que j’avais vu dans un registre différent, avec Tigran Hamasyan), Loren Stillman (vu avec Arthur Kell) et Gary Versace (vu avec Torben Waldorff). Par contre, je ne connaissais Nate Radley que sur disques, entre autres sur Like A Magic Kiss de Bad Touch.

Ce sont la plupart des morceaux de cet album - mélangés à quelques titres d’un prochain à enregistrer - et ceux de l’album The Big Eyes de Nate Radley, que le groupe propose dans sa tournée européenne qui passe par la Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique.

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Bad Touch manie avec élégance et sobriété les moments forts et les discours plus débridés. Semblant de rien, les morceaux montent souvent en «tensions». C’est souvent là que Gary Versace en profite pour «casser» la mélodie – tout en gardant la trame – et diriger le quartette vers d’autres horizons, un peu churchy ou un peu plus funky.

Gary Versace – qui doit aujourd’hui composer avec le piano et un synthé plutôt qu'avec son orgue Hammond habituel – injecte constamment du groove qu’il parsème d’inflexions empruntées parfois à la musique classique, parfois à la soul. On entend même aussi quelques références à Monk.

Loren Stillman, son très pur et clean, préfère souvent jouer les mélodies, et trouver la beauté dans celles-ci, plutôt que d’en explorer les limites. Il y a beaucoup de pudeur et de tranquillité dans ses solos. Nate Radley procède un peu de la même manière. Il est dans la lignée des guitaristes New-Yorkais actuels. Une certaine nonchalance dans les riffs, une énergie maîtrisée et une belle inventivité dans les chorus. Son entente avec le saxophoniste est idéale.

Quant à Ted Poor, il souligne et ponctue discrètement le temps. Tout est légèrement mouvant et les tensions se font et se défont avec subtilité. Mais, quelquefois, il emballe le rythme ou laisse éclater sa puissance dans des contretemps qui accentuent le relief.

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Le groupe enchaîne un "Bad Touch" exalté et nerveux avec un "New Tree" et un "Skin" qui balancent plus légèrement. "Brother’s Breakfast" repart sur une base plus enlevée. On y décèle peut-être un faux rythme de rag. C’est l’archétype même du morceau qui bouge sans cesse, sans que l’on ne s’en rende compte. L’évolution se fait en douceur et les phrases - de plus en plus affirmées - du guitariste se nouent aux interventions sinueuses du saxophoniste.

Bad Touch offre un jazz «sophistiqué» (dans la richesse de ses arrangements) mais très accessible. Tout se tient, s’enchaîne et se construit avec intelligence. Les histoires sont très lisibles et ne manquent cependant jamais de surprises.

Alors, bien installé au bar, on sirote un vin blanc et on se laisse envahir par cette musique presque apaisante. Une manière bien agréable de passer une fin de week-end.



A+

 

15/05/2012

Lidlboj à l'Archiduc

Assister à un concert de Lidlboj est assurément une expérience musicale hors du commun. L’auditeur est prié d’oublier ses idées préconçues à la porte du club afin de laisser son esprit le plus ouvert possible à la musique qu’il va entendre.

C’est comme ça.

La bande à Jozef Dumoulin n’hésite pas à vous emmener dans un univers très personnel et pour le moins inhabituel.

A l’Archiduc, ce dimanche 29 avril, pas mal de musiciens s’étaient donnés rendez-vous. Musique pour musiciens ? Non, musique pour ceux qui prennent encore le temps d’écouter la musique.

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Le premier morceau, «Little By Little», nous emmène avec douceur et délicatesse dans cet univers troublant. Couche après couche, les sons s’empilent et envahissent peu à peu l’espace. La musique flotte et se charge d’émotions, comme un nuage se charge d’eau. Et le nuage gonfle et bouge au gré du vent. Lourd et léger.

Lynn Cassiers, Jozef Dumoulin et Bo Van Der Werf injectent, tour à tour, des vibrations, des souffles, des sons étouffés, des bribes d’harmonie. La musique prend forme, se définit doucement, sort de la brume et se laisse découvrir, pudiquement.

Alors, Eric Thielemans secoue le tempo, bouscule les rythmes et instaure une pulsion sourde. La basse électrique de Dries Laheye, parfois en contrepoint, parfois à l’unisson, parfois en roue libre, rebondit et ricoche en réponse aux coups de Thielemans. Le groove est omniprésent. Et la mélodie s’impose, comme par magie, sans forcer, sur des métriques insoupçonnées. Tout est si fragile, mais tout se tient si fortement. Tout est évident et pourtant tout est caché.

Et soudain, c’est le tonnerre. Et c’est la tempête… La musique devient bruit. Le gros nuage, gavé, se déverse avec violence. C’est l’orage.Thielemans fait claquer ses baguettes de façon erratique puis impose un beat puissant et obsédant. Finalement, tout redevient calme… Étrangement calme.

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Alors, Lynn Cassiers, seule avec son mégaphone de poche, laisse échapper les premières phrases de «I Loves You, Porgy». La version est dépouillée. Lo-Fi. Irréelle. Emouvante. Sa voix est d’une pureté incroyable, à peine voilée par le crachoti du mégaphone. Les claviers de Jozef Dumoulin résonnent alors comme ceux d’un orgue lointain. Perdu. Vaporeux.

Le gros nuage se déplace, se déforme, se dilate, se contracte, devient gris, devient noir.

Chacun des musiciens est relié par un fil imaginaire qui leur permet d’improviser tout en douceur, tout en poésie. La musique, aussi abstraite qu’elle puisse paraître, est d’une logique imparable, extrêmement équilibrée. Elle se base certainement autant sur l’intuition que sur une écriture stricte. Et l’auditeur entre sans s’en rendre compte dans le processus de création.

Le ciel gronde à nouveau. Tout éclate soudainement. Différemment. Lidlboj se déchaîne et mélange le noisy rock avec l’électro… L’esprit de Steve Reich et de Arvo Pärt se mélangent à celui d’un Vander Graaf Generator. Puis ça bascule dans une folie disco funky comme seuls certains groupes norvégiens déjantés arrivent à le faire.

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Tout se mélange tout le temps, mais toute cette musique a un sens et un fil conducteur. Et Jozef Dumoulin ne nous lâche jamais, bien trop habile à jouer avec nos sentiments.

Et si l’on se perd, on se retrouve toujours. Lidlboy organise sa musique en cycles dans lesquels s’inscrivent d’autres circonvolutions. Les formes se superposent, se distendent, s’éloignent, se recoupent. C’est  un tourbillon incessant.

Le concert s’achève avec douceur, laissant une légère bruine flotter dans l’air et dans laquelle on y verrait presqu’un arc-en-ciel se dessiner…

Lidlboy ne nous fait pas perdre nos repères. Il fait bien mieux : il en invente de nouveaux.

A+

03/03/2012

Consort In Motion - Samuel Blaser à l'Archiduc

 

C’est l’histoire de quatre fluides. Presque indépendants les uns des autres.

Quatre fluides qui vont se rejoindre, s’emmêler, se fondre et se confondre pour révéler une musique forte, envoutante ou fiévreuse.

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Le premier fluide, c’est Samuel Blaser au trombone. Monstre de technicité et de sensibilité. Avec une précision diabolique, il façonne les notes, les fait glisser, les fait grandir. Toute la palette des sons y passe, avec une prédilection pour les graves. Tantôt on sent le souffle rouler avec une légère raucité dans la coulisse, tantôt on le sent d’une éblouissante clarté.

Le deuxième fluide, c’est Thomas Morgan à la contrebasse. Personnage lunaire, hors du monde. Il oscille entre le walking – d’une rare élégance – et les échappées abstraites. Il laisse parler les silences et lâche les notes avec parcimonie, comme si elles avaient la valeur d’une pierre précieuse. Il ne distribue que les meilleures, celles qui servent, celles qui ont un sens.

Le troisième fluide, c’est Russ Lossing au piano. La délicatesse de son toucher n’a d’équivalent que la fermeté d’une frappe cinglante et puissance. Il explore toute la gamme en lâchant des suites d’accords extrêmes. Il creuse au plus profond les intervalles. Puis il plonge dans le piano, bloque les cordes, les pince, les fait résonner avec une mailloche. Il provoque l’instrument, le caresse, le frappe rapidement.

Le quatrième fluide, c’est Gerry Hemingway à la batterie. Il maintient toujours le groove. C'est parfois imperceptible, parfois clairement swinguant, parfois totalement éclaté. Il manipule les balais avec une douceur trompeuse. Après avoir retenu les sons jusqu’à l’étouffement, il laisse exploser la rage dans un discours toujours limpide.

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Ces quatre fluides se mélangent donc pour créer une musique largement improvisée, dont le point de départ est initié par quelques œuvres de Monteverdi. Tout se dessine dans un mouvement continu. Il s’agit d’écoute, de réactions, de réponses habiles. Personne ne parle en même temps, chacun laisse à l’autre le temps de s’exprimer totalement, librement. Le quartette nous entraîne en douceur vers des contrées étranges.

L’ambiance feutrée, parfois lourde ou mystérieuse, fait soudain place au bouillonnement puis au tonnerre.

Dans cette musique, dans ce jazz singulier, les mélodies - même si elles sont parfois bousculées ou malmenées - restent centrales. Elles ne sont pas toujours évidentes, elles voyagent, se faufilent et se découvrent pour mieux se cacher. Ou inversement. Chacun des musiciens semble lire une partition invisible cachée dans la tête de l’autre.

Le détournement des instruments provoque des mimétismes sonores étonnants. Entre le piano et le trombone, les voix se fondent. Entre le crissement de la cymbale et le chant de la contrebasse, les sons se confondent.

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La lenteur d’une valse, la réminiscence d’un blues, les échos d’une musique baroque, les motifs d’un jazz contemporain, tout s’amalgame pour en faire une musique unique.

Ce «Consort In Motion», ce dimanche 26 février après-midi dans un Archiduc rempli d’un public très attentif, c’était de la poésie pure déclamée avec passion.

C’était sans doute l’un des concerts les plus sensibles et les plus profonds qu’il m’ait été donné d’entendre ces derniers temps.

Samuel Blaser sera de retour en Belgique - en octobre, normalement, et au Hnita Jazz, sans doute - pour présenter la suite de ses autres aventures (avec Marc Ducret, Banz Oester et Gerald Cleaver) et son nouvel album à paraître chez Hat Hut Records qui devrait s’intituler «As The Sea» (après «Boundless», s’il nous fait tout le  sonnet de ShakespeareMy bounty is as boundless as the sea, My love as deep; the more I give to thee, The more I have, for both are infinite – on va vers une large collection de belles musiques). Et pour la petite histoire, «As The Sea» a été enregistré lors du concert au Hnita Jazz, dont j’avais parlé ici.

Bref, un rendez-vous à ne pas manquer.

A+

 

04/11/2011

Yokai & Lieven Venken - Fonograf & Archiduc

Le jazz, ça se joue partout. Et comme me le disait dernièrement encore un ami musicien, ça se joue de plus en plus souvent hors des clubs aussi : dans des cafés, des petits endroits insolites, des restaurants, chez des particuliers… Ok, ce n’est pas nouveau et ce n’est pas qu’un phénomène belge, mais la tendance semble aller de plus en plus dans ce sens.

Dernièrement, je suis allé me balader du côté du Fonograf, un tout nouvel endroit, cosmopolite et alternatif (le terme est un peu tarte à la crème, mais je n’ai rien trouvé d’autre). On peut y manger, voir des expos, boire un verre ou deux ou dix, faire la fête avec des DJ’s, et écouter du jazz.

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Vendredi 21, il y avait Yokai, c’est à dire Axel Gilain (cb, eb), Yannick Dupont (dm), Fred Becker (ts) et Jordi Grognard (ts, fl). L’endroit est un peu bruyant - mais c’est cela aussi qui fait son caractère - et le groupe a intérêt à « envoyer ». Yokai s’arroge la tâche sans problème. Il y a du monde qui écoute… ou pas. Le jeune quartette – car ils jouent depuis peu ensemble -  enchaîne les standards, ou plutôt des thèmes emblématiques d’Eric Dolphy, Charles Mingus mais aussi de Mulatu Astatke. L’ambiance est chaude. Chacun des musiciens mouille sa chemise. On y va à fond, avec un enthousiasme qui fait plaisir à voir. On s’amuse en tentant sérieusement des échanges riches et surprenants. Concert court mais intense et groupe à suivre.

Autre jour, autre lieu.

Samedi 28, je fais un détour par l’Archiduc.

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Lieven Venken (dm) invite depuis un mois ses friends. Ici aussi il y a du monde – mais peut-être un peu moins de bruit – et on revisite également les standards. Et quand les amis s’appellent Ewout Pierreux (p), Michel Hatzi (eb) et Jeroen Van Herzeele (ts), on peut s’attendre à une vision plutôt musclée et actuelle des choses. John Coltrane, Bill Evans, Charlie Parker… Les thèmes sont dépoussiérés, briqués, revisités et exposés avec fougue et talent. On prend des libertés (que les auteurs de ces tubes n’auraient certainement pas reniés) tout en respectant la tradition. C’est un peu comme si on sortait la belle vaisselle de bonne-maman qui est restée trop longtemps dans le buffet, pour y servir de la nouvelle cuisine. Et c’est bien. Et c’est bon. Et on en redemande. Ça swingue (wooo, les chorus d’Ewout !), ça bouge (haaa, le timing de Lieven), ça groove (bang ! les assauts de Michel), ça bouillonne (rhaaa, les excès de Jeroen).

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Le plaisir est communicatif entre les musiciens et le public…

Il n’y a pas à tortiller du cul : le jazz est éternel ! C’est un caméléon qui s’adapte à toutes les situations, qui se sent bien dans son époque et qui n’est pas prêt de tirer sa révérence.

Allons, sortons !

 

A+

11/03/2011

Stefan Orins Trio à l'Archiduc

 

Pas trop de monde ce dimanche 20 février en fin d’après-midi à l’Archiduc pour écouter le trio de Stefan Orins.

J’avais lu pas mal de bonnes critiques de ce groupe (ici et , par exemples), entendu quelques extraits sur leur MySpace, et j’étais curieux d’entendre ça en live.

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Stefan Orins Trio fait partie de ce grand collectif du Nord de la France, “Circum”, qui se démène pour promouvoir le jazz et les musiques improvisées. Circum est non seulement un label dynamique où l’on retrouve des groupes qui ont déjà fait parler d’eux en France - tels que Happy House, Circum Grand Orchestra et bien sûr Stefan Orins Trio - mais il n’est pas non plus étranger au festival Muzzix qui se déroule à Lille jusqu’au 11 avril.

Circum, c’est là, juste à la frontière, à moins d’une heure de Bruxelles et on ne le sais que trop peu. Il y a des échanges qui se perdent, je vous le dis…

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Au piano, Stephan Orins, à la contrebasse, Christophe Hache et à la batterie Peter Orins.

La syncope est franche, les changements de rythmes parfois abrupts, les métriques souvent composées et les tempos n’ont pas peur du rubato. Ça démarre sur les chapeaux de roues et l’on se dit que ce sera puissant. Mais le deuxième morceau nous prend à contre-pied. Celui-ci (“Tablea Fyller Sju”?) flirte avec la ballade, laissant poindre une touche d’amertume ou de désolation. La mélodie, en clair-obscur, parfois grave, tend à  se disloquer par instant pour se faire impressionniste ou même tachiste.

Le trio évolue entre deux eaux. D’un côté, il y a un groove très présent, faisant référence au rock ou à la pop, et d’un autre côté il y a l’évocation lyrique, voire romantique, de certains compositeurs classiques nous faisant imaginer de grandes étendues froides et désertiques. Il faut préciser que Stefan et Peter sont suédois d’origine et qu'ils possèdent une sensibilité qu’ils ne peuvent renier.

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Bien que, sur certains morceaux, Stefan Orins se montre plus lyrique, il n’hésite pas à se lâcher dans un phrasé rapide et nerveux. Progressions vives, ostinatos robustes et entêtants avant d’ouvrir sur des silences éloquents. Derrière chaque mélodie qu’il dessine, on y sent toujours poindre un soupçon de mélancolie. Il joue les dissonances, les variations, les pleins et les déliés.

Le pianiste peut s’appuyer sur une rythmique très soudée et complice. Christophe Hache au jeu découpé et profond fait parfois pleurer son archet sur les cordes de sa contrebasse. Peter Orins innerve l’ensemble d’un drumming sec et incisif.

La musique du trio est contrastée. D’un groove aux accents pop et entraînants, on passe à des thèmes plus torturés. Un néo-classicisme s’invite, fait de plages méditatives aux atmosphères brumeuses. Du dépouillement sombre et introverti, on passe au lumineux. Une lumière blanche, fraîche et pure. Bien sûr, on ne peut s’empêcher de rapprocher ce trio d’une esthétique qui oscille entre Bad Plus, Yaron Herman et surtout Esbjörn Svensson.

Le trio semble être à la recherche d’une sorte de pureté des notes, d’une certaine transparence. La musique nous paraît évidente et simple - même si elle ne l’est pas - car elle est riche, très écrite et elle possède toujours ce groove, explicite ou non, qui nous tient en haleine.

De quoi donner envie d’en écouter plus et d’aller jeter une oreille plus attentive juste de l’autre côté de la frontière.


A+

 

01/03/2011

Scott DuBois Quartet à L'Archiduc

Voilà plusieurs fois que Scott DuBois s'arrête du côté de la rue Dansaert.
Cette fois-ci, dimanche 6 février en fin d’après midi, je ne l'ai pas raté.

L’Archiduc est relativement bien rempli. On y croise quelques têtes connues: Jean-Paul Estiévenart, Toine Thijs, Teun Verbruggen, Yannick Peeters

Le quartette démarre avec vigueur. Un peu comme lorsqu’on s’écraicit la voix avant de chanter, le premier morceau monte vite en puissance. Histoire de nettoyer le terrain, de dégager la voie, de marquer son territoire. Scott DuBois joue la saturation, ses riffs sont agressifs, le son est saturé. Au ténor, Gebhard Ullmann met la pression. Kresten Osgood impose un bourdonnement ferme et foisonnant. Thomas Morgan pétrit les cordes de sa contrebasse.

Ok, tout le monde est sur orbite. Tout le monde est chaud.

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Après ce départ tonitruant, la suite du concert sera plus nuancée et le groupe alterne les moments de grandes plénitudes avec d’autres, plus nerveux. Parfois, c’est comme une longue marche dans le désert où personne ne parle mais où tout le monde se comprend. On communique d’un regard, d’une pensée, d’un mouvement… et puis tout explose, comme s’il s’agissait d’une délivrance.

Un morceau, plus atmosphérique, évoque des paysages arides. La musique se fait contemplative. D’autres thèmes sont plus évolutifs et Gebhard Ullmann, au ténor, au soprano ou à la clarinette basse, nous emmène dans des univers assez particuliers. Étonnant souffleur.

Puis, quand Kresten Osgood - que j'avais remarqué sur un album de Michael Blake (Blake Tartare) qu'un ami m'avait fait découvrir voici quelque temps – impose ses coups secs et tranchés, les sons giclent. Le morceau se construit par couches, brillantes et éclatantes. On s’élève chaque fois d’un niveau. Ça transpire d’exaltation, jusqu’à atteindre un paroxysme cataclysmique. Et puis, comme lâché dans le vide, Gebhard Ullmann laisse libre cours à ses improvisations. C’est comme s’il se débâtait dans une interminable chute libre. De sa clarinette basse, il va chercher les notes les plus hautes, détournant ainsi le son caractéristique de l’instrument. Il joue des intervalles très contrastés. La note la plus aiguë côtoie les plus sombres. Le relief est abyssal. C'est jubilatoire.

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Et Scott DuBois, dans tout ça ? Il est là, bien présent. Chez lui, il y a à la fois la puissance d’un guitariste rock mêlée à la souplesse d’un jazzman. Il développe un jeu harmonique souple et nerveux. Une certaine douceur s’en dégage, qui contraste avec les délires de Ullmann. Mais dans ce gant de velours, il y a une main de fer. Difficile de lui trouver une filiation. Ou alors, il y en a trop. Et de toutes ces pseudos influences, Scott DuBois en retire une approche très personnelle, un phrasé singulier, un son unique.
Semblant de rien, il fait monter la sauce et l'esprit d'Ornette Coleman plane sur le groupe par instants.

Thomas Morgan, semble absent, le regard dans le vide. Pourtant, sa présence est indispensable. Dépouillé et exempt de fioriture, son jeu est précis, net, sans faute. Il se faufile partout. Il est en osmose complète avec le jeu toujours surprenant de Kresten Osgood. Sous des airs débonnaires, le batteur est d’une clarté et d’une finesse incroyables. Et quand, soudain, il se lâche dans un foisonnement de rythme, on vacille. Déjanté, sans soute, malin certainement.

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Scott DuBois possède quelque chose de précieux: une inventivité qui parle autant aux tripes qu’à la tête. Il a de l’énergie à revendre, distillée avec parcimonie et intelligence. C’est le genre de guitariste qui a quelque chose à raconter et qui, pour y arriver, ne se met jamais trop en avant, mais s’appuie sur un groupe d’une incroyable cohésion.

 

A+

 

10/02/2011

Nu Band à l'Archiduc

 

Barbe et longs cheveux blancs, casquette rivée sur la tête, l’oeil rieur, Mark Withecage (ts) observe ses compagnons, Lou Grassi (dm), Joe Fonda (b) et Roy Campbell (tp), s’affairer dans un coin de l’Archiduc. On est dimanche 23 janvier, il est presque cinq heures de l’après-midi et le Nu Band est là. Le public aussi, même s’il aurait pu être plus nombreux encore. Diable, on n’a pas tous les jours l’occasion de côtoyer de si près de tels musiciens.

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Le Nu Band s’est formé autour de ces fortes personnalités voici près de dix ans. Il a parcouru une belle partie de la planète en répandant son free bop à tout va. Car la musique du Nu Band, c’est ça, une musique ouverte et libre qui repose sur une base solide, ancrée au plus profond du jazz. C’est comme si, sur une pâte maison de première qualité, on venait y déposer tout ce qui nous passerait par la tête, à condition bien sûr de savoir finement doser et de savoir combiner les saveurs les plus inattendues. La recette du Nu Band est de déposer sur cette formidable pâte, du post bop, du free ou de l’avant-garde par fines couches. D’y parsemer ensuite quelques morceaux parfois tendres, parfois plus coriaces et d’assaisonner le tout d’improvisations étonnantes. C’est, finalement, de saupoudrer l’ensemble de quelques éclats de piments qui brûlent tout de suite ou qui se révèlent un peu plus tard. Bref, c’est de surprendre avec de la musique que l’on croit connaître.

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Dès le premier morceau, le quartette est sur les rails. Le groove est lancé à toute allure. L’énergie qui se dégage est imédiate. Le sax rougeoie, la trompette tutoie les aigus.

On y devine des clins d’œil à “My Favorite Things” ou à “Work Song”.

Joe Fonda fait chanter sa contrebasse. Il chante lui-même. Esprit libre. Le Sud remonte à la surface. Les mélodies se dessinent, se déforment et finissent par voler en éclats. Il y a une effervescence communicative qui naît entre eux et c’est la tension qui les relie les uns aux autres.

Et puis, puisqu'on parlait de dosage, il y a les temps suspendu. Withecage enlace sa clarinette et Fonda s’empare de l’archet. Campbell bouche sa trompette, Grassi manipule les coquillages. La musique se fait organique et touche autant le cœur que l’esprit.

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Puis, avec “Avanti Galoppi”, Lou Grassi imprime un tempo serré qui rappelle le jungle à la Duke. L’héritage est clair. Les traditions sont digérées, passées à la moulinette, revues par la modernité d’un jazz actuel ou même par un certain rock progressif. Toujours soutenus par une énergie incroyable, certains morceaux flirtent avec les rythmes tribaux. Ça balance de plus belle et c’en est même presque dansant. Campbell grogne dans sa trompette. Chacun se passe le flambeau, chacun s’exprime et s’amuse. Tout est libre. Même “Lonely Woman” de Coleman passe le bout de son nez.


Ensuite, avec “Lower East Side”, le Nu Band rend hommage au hard bop de Lee Morgan ou Kenny Dorham. Roy Campbell se rappelle les avoir vu jouer. Il les chante, entre blues et gospel… Au dehors, des sirènes de police retentissent juste au moment du solo de Fonda à la contrebasse. On est à New York.

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Le Nu Band aime s’engager et dénoncer certaines dérives politiques, comme celles de l’affaire Bradley Manning, par exemple.

Alors, le morceau, déstructuré au départ, se construit petit à petit, comme un puzzle ou comme une série d’indices qui mènent à la vérité. Les pièces se mettent en place pour déboucher sur un thème grondant. Lou Grassi martèle de plus en plus sèchement sa batterie. Mark Withecage fait rauquer son sax, Joe Fonda redouble de ferveur sur sa basse. La révolte est en route.


Enfin, “Can or Cannot” débute doucement à la flûte et à l’archet, puis s’emflamme, puis gronde, puis bouillonne, puis déborde et se termine en feu d’artifice.

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Il est plus de vingt heures, je prends un verre et discute un peu avec les musiciens et je ressors de l’Archiduc avec quelques disques sous le bras, regonflé à bloc.

 

A+


A voir aussi : d'autres images de ce concert par Olivier Lestoquoit.


 

05/02/2011

Jazz et frustration

Comme beaucoup d’entre vous, j’ai l’impression que le temps file de plus en plus vite. Ajoutez à ça un boulot très «chronophage» et voilà des concerts manqués, des disques pas bien écoutés, des livres survolés…


Bien sûr, j’ai trouvé le temps d’aller écouter quelques concerts, mais pas encore trouvé le temps d’en parler. Il y a eu le Nu Band à l’Archiduc, avec Joe Fonda, Roy Campbell, Mark Withecage et Lou Grassi. Intense.

Puis, il y a eu le duo Nic Thys et Dries Laheye au Sounds. Un duo de deux bassistes électriques, ça peut paraître étrange, mais le résultat est absolument somptueux. A voir et à revoir deux fois par mois au Sounds le mardi.

Enfin, il y a eu Aka Moon, qui a rempli les Sounds trois soirs d’affilée.

 

Mais j’ai raté tous les concerts du Winter Jazz et d’autres que j’avais repéré dans divers clubs…

C’est frustrant.

lou grassi, mark withcage, roy campbell, joe fonda, archiduc, sounds, akamoon, nic thys, dries laheye

Et puis, j’aimerais trouver du temps de parler des disques de Mark Dresser, Pascal Niggenkemper,  Pierro Della Monache,  Plaistrow,  Eric Legnini,  Riccardo Luppi,  Jesse Stacken,  Diederik Wissels,  Rafaele Casarono,  Qu4tre,  Youn Sun Nah,  David Linx,  Jean-Marie Machado,  Hugh Hopper,  Wanja Slavin,  Doubt,  Pierre Vaiana, Seb Llado, Marvelas Something, Nicolas Kummert, Tohpati Ethnomission, Francesco Bearzatti et j’en oublie.

 

Trouver un peu de temps pour lire, ou relire, et parler des BD’s Coltrane de Paolo Parisi, Un Piano de Louis Joos, Rebetiko de David Prudhomme, Carlos Gardel de Muñoz et Sampayo… Des bouquins Musiques Electroniques de Guillaume Kosmicki, Tango de Michel Plisson, Life de Keith Richards, Bird de Marc Villard, Dylan par Dylan ou encore Frères de son de Koffi Kwahulé… Un peu de temps pour retranscrire les interviews, voir et parler des films Les Grandes Répétitions de Gérard Patris et Luc Farrari, Just Friends de Marc-Henri Wajnberg

Frustrant…


En attendant que tout ça se remette en ordre, une petite vidéo, juste pour le plaisir…


 

 

A+

 

27/02/2010

Peter Van Huffel Quartet - A l'Archiduc

Le saxophoniste Peter Van Huffel (que Jean-Marc s’était fait un plaisir de nous présenter sur Jazz à Berlin) est né au Canada, a fait une longue halte à New York et habite maintenant Berlin. Peter a plus d’un lien avec la Belgique puisque son grand-père était originaire de Sint-Niklaas (ha, vous vous disiez aussi que ‘Van Huffel’, ça ne sonnait pas vraiment canadien…) et il partage maintenant la vie de Sophie Tassignon.

Avec son tout nouveau quartette, il était de passage à Bruxelles dimanche 21, à l’Archiduc pour présenter son dernier CD, «Like The Rusted Key», publié chez Fresh Sound.

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Bien qu’ils se connaissent depuis longtemps, le groupe s’est formé très récemment. Quelques jours seulement avant l’enregistrement du disque. Le résultat est pourtant d’une cohésion indubitable. Au piano Jesse Stacken (un des piliers de la jeune scène New Yorkaise), à la contrebasse le canadien Miles Perkin (qu’on a entendu aux côtés de Benoît Delbecq ou Lhasa) et à la batterie le suisse Samuel Rohrer (qui joue avec Malcolm Braff, Wolfert Brederode, etc.). Belle brochette, non ?

Le groupe ne fait pas de concession et la musique est délivrée avec conviction et énergie.

«Beast 1 & 2» est un long morceau progressif, qui repose sur des lignes harmoniques lâches et espacées, laissant au temps le soin de construire sa petite histoire. Cependant, rien n’est lent, rien n’est tiré en longueur, les idées s’enchaînent, entre fureur et relâchement.

«The Drift» s’articule autrement. Ici, c’est l’ostinato, un motif répété et obsédant joué par le pianiste Jesse Stacken, qui permet au contrebassiste ou au saxophoniste de développer des improvisations charnues ou tranchantes.

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Il y a un lyrisme bancal dans la musique de Van Huffel, une certaine fragilité qui côtoie un esprit parfois un peu tourmenté (le mystérieux «Atonement», par exemple). Cette idée est sans doute accentuée par certaines lignes de contrebasse jouées à l’archet. Miles Perkin n’hésite pas à «détourner» ainsi son instrument en bloquant les cordes ou en faisant glisser brutalement une fine baguette entre celles-ci («Backward Momentum»).

Le quartette joue aussi beaucoup sur les sons étouffés et retenus. Avant de lâcher un groove intense, Rohrer crée des ambiances sourdes, des climats capiteux, rehaussés du cliquetis des petites clochettes ou des mini cymbales, Ce son mat fait ainsi briller plus encore les attaques fougueuses du sax.

Peter Van Huffel garde pourtant toujours une voix assez claire et pure. On y trouve même parfois chez lui un certain «velouté» dans le phrasé. Même lorsqu’il part dans des envolées plus incisives, nerveuses, voire agressives. On y décèle peut-être l’énergie et la franchise d’un Chris Potter mêlées au discours complexe d’un Steve Coleman.

Le jeu de Jesse Stacken est, quant à lui, assez percussif sans pour autant manquer de lyrisme. Il fait sonner le piano sans fioriture ni maniérisme. Cela gronde parfois avant de revenir dans une veine plus souple.

Dans la plupart des compositions, on remarque une persistance mélancolique, parfois sombre et intrigante, combinée à une certaine rage contenue.

Parfois bruitiste, presque déstructurée et toujours très ouverte, la musique trouve toujours une résolution mélodique. C’est comme si dans le désordre d’une pièce, on y découvrait soudainement une vieille photo de post-boppers. C’est énergique, intense et palpitant à souhait.

Le Peter Van Huffel Quartet propose un jazz résolument moderne, à l’énergie contrôlée, qui sait faire varier les tensions et mélanger les couleurs. Ça fait du bien, et l’on était content qu’il soit venu nous faire partager tout ça à Bruxelles. Maintenant, on attend son retour avec impatience.

 

A+

 

12/04/2009

Pascal Niggenkemper Trio à L'Archiduc

Samedi 28 mars, c’était un peu de New York à Bruxelles.
On se serrait à l’Archiduc pour voir et écouter le trio du contrebassiste Pascal Niggenkemper avec Robin Verheyen (ts & ss) et Tyshawn Sorey (dm).
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Ok, il y a un Américain, un Allemand et un Belge, mais c’est à New York que ces trois-là se sont rencontrés.
Et ils nous ont ramené une belle dose d’énergie de la Grosse Pomme.

Dès les premières notes, le ton est donné: le curseur «puissance» est positionné sur «maximum».
Il faut dire qu’il y avait du monde et du bruit… beaucoup trop de bruit.

Alors, plutôt que de nous la jouer «modéré», nos trois musiciens décident d’y aller à fond. Ce qui eut pour conséquence d’augmenter encore un peu plus le brouhaha ambiant.
Mauvais choix… Ce fut le seul.

Et donc, comme un volcan qui entre subitement en éruption, le trio fait éclater les sons!
La frappe de Tyshawn Sorey est sèche et ultra-puissante.
Le batteur est véloce et son tempo très soutenu.
Il tape avec tellement de véhémence que sa batterie se démantèle presque. À plusieurs reprises, il doit ramener à lui la grosse-caisse qui tente de se défile sous ses coups.

Niggenkemper cravache sa contrebasse.
Il tire les cordes avec une ferveur incroyable et soutient un rythme haletant.

Et puis, il y a Robin Verheyen, à chaque concert toujours un peu plus surprenant. Il fait brûler son ténor, se balance dans tous les sens, accompagne sa musique dans une danse erratique.

On est proche de la New Thing et «Rush Hours In The Bathroom» porte bien son nom.

Les autres thèmes, souvent joués avec force, sont pourtant très nuancés, complexes et bourrés de variations.
«Brother» ou «La maison d’été», par exemples, sont très ouverts, très évolutifs.
Les compositions de Niggenkemper laissent beaucoup de place aux improvisations et Verheyen, déchaîné, plonge dedans avec jubilation.
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Tyshawn est capable d’un jeu éblouissant de musicalité et d’écoute.
Car ce soir, même si la frappe est sèche et puissante, elle est surtout d’une justesse époustouflante. Il distribue précisément les sons : entre deux notes, deux intervalles, deux accords.
C’est brillant.
Et puis, il impose un tempo et un groove qui empêchent Robin et Pascal de baisser d’intensité.

Sûr que si le public avait été moins bruyant, le trio aurait proposé plus de morceaux où les silences jouent un rôle important (comme sur le superbe «Tree Free» par exemple).
Car après tout, il ne faudrait surtout pas occulter la musicalité ni le sens des harmonies de toutes ces compositions.

Pour s’en convaincre, et en attendant un prochain passage en Belgique dans des conditions moins extrêmes, il suffit d’écouter l’album «Pasàpas»… surprenant et de très haute tenue.

À tenir à l’œil et à l’oreille !

A+