11/08/2015

Gaume Jazz Festival - Day 3

La pluie a fait son apparition ce matin en Gaume. Mais cela n'a duré qu'un instant. Cet après midi, le ciel est chargé, l'air est lourd, le soleil est un peu masqué, mais la pluie ne vient pas perturber le festival.

Dans la salle, il fait étouffant. C'est là que jouent Eve Risser (p, voc) et Yuko Oshima (mn, voc). Donkey Monkey est un duo qui allie jazz, rock, pop, musique concrète et... plein d'autres surprises. Le déjà déjanté « Can't Get My Motor To Start » de Carla Bley, par exemple, ne s’assagit pas sous les coups du piano préparé, de la batterie et des chants. Les deux artistes se font face. Yuko Oshima frappe les fûts avec intensité, les yeux rivés au plafond, tandis qu'Eve Risser plonge régulièrement dans les cordes de son piano et en retire des crissements, des explosions sourdes ou des sons étouffés qu'elle utilise parfois en loop. La musique est répétitive (un peu) inattendue et percussive (beaucoup), même si certains morceaux (« Ni Fleur, Ni Brume ») sont d'une délicatesse insoupçonnée. Étrange musique, bourrée d’idées et de folie, mais non dénuée d'humour, ce qui allège le propos qui pourrait peut-être sembler trop « cérébral ». Parfait !

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Une belle idée neuve, sortie tout droit de l'imagination fertile de Jean-Pierre Bissot, est de faire jouer deux groupes en même temps sur une même scène. Cela donne « concerts croisés » et permet à OakTree et Anu Junnonen Trio de proposer un relais musical étonnant.

Les points communs entre ces deux groupes sont le chant et l'amitié. Et c'est sans doute grâce à cela que les deux répertoires, pourtant assez différents, communient si bien ensemble. OakTree défend son jazz mi-folk, mi-poético-baroque, tout en acoustique, tandis qu'Anu suit un chemin plus pop (trip hop presque) et electro rock. D'un côté il y a Sarah Klenes au chant, le violoncelle de Annemie Osborne et l'accordéon de Thibault Dille qui rappellent les champs et la campagne. De l'autre, il y a la batterie d'Alain Deval, la basse électrique (et effets) de Gil Mortio et le chant et le clavier d'Anu Junnonen, qui évoquent la ville et le monde moderne. Chaque chanteuse a sa façon de raconter les histoires. Luminosité et finesse pour l’une, intériorité parfois sombre pour pour l'autre. Mais ici, pas de compétition, juste un beau moment de partage. Et une expérience totalement réussie.

On a accumulé un peu de retard quand Jeff Herr Corporation monte sur scène vers 18h45. L’album (Layer Cake) de ce trio luxembourgeois m'avait vraiment bluffé lors de sa sortie. On y trouve du punch, du groove, de l'énergie... Et sur scène, Jeff Herr Corporation n'a pas démenti, même si le concert était trop court pour laisser éclater tout le potentiel du groupe. C'est l'agencement rythmique qui donne une partie de sa saveur au trio. Il y a ce petit décalage, légèrement en avance ou en suspens, que l'on retrouve autant dans des morceaux « lents » (la reprise de « The Man Who Sold The World » de Bowie ) que plus enlevés (« Funky Monkey »), qui donne du relief et de la dynamique. Une fois lancée, l'impro fait le reste. Max Bender est souvent inspiré sans jamais céder à la démonstration (superbe intro sur « And So It Is ») et le soutien de Laurent Payfert (cb) – un son profond et sec à la fois – est un atout certain. Et le charismatique leader finit bien par se mettre en avant dans une impro final en solo sur (« Layer Cake »).

Nuevo Tango Ensamble mélange le tango argentin - bien entendu - avec le jazz, la bossa et même le chant coréen. En effet, le trio italien (vous commencez à deviner le mélange ?) a rencontré la chanteuse Sud-Coréenne Yeahwon Shin lors d'une tournée en Asie. Et c'est peut-être cela le Nuevo Tango : des rythmes argentins dans lesquels on sent les inflexions jazzy du pianiste Pasquale Stafano, (excellent de vivacité sur « Estate »), un jeu parfois bossa et ensoleillé de Pierluigi Balducci (eb), reliés – et quel lien ! - par le bandonéon virtuose et inventif de Giannu Iorio, et une chanteuse à la voix diaphane (sur un morceau qui emprunte un peu à « Love For Sale », façon Brésil, par exemple) qui flirte parfois avec le chant d'opéra. Les ballades, plus ou moins swinguantes ou légèrement mélancoliques, se succèdent avec juste ce qu'il faut de variations pour que l'on reste accroché. Un beau moment de délicatesse.

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Au Gaume Jazz, on n'a pas peur de mélanger les genres. C'est sans doute cela qui fait une partie du succès : des découvertes, des choses plus connues, des créations pointues ou plus aventureuses côtoient des musiques plus accessibles.

À l'église, par exemple, Eric Vloeimans (tp), Jörg Brinkmann (violoncelle) et Tuur Florizoone (acc) proposent leur vision d’une musique très cinématographique. Le lieu invite à l'intimité et le trio sait s’en servir. La trompette est feutrée, l'archet glisse sur les cordes et l'accordéon tourne autour des deux premiers pour moduler les sons et jouer avec la réverbération. Élégance, raffinement et qualité d'écoute.

Dans un tout autre style, la scène du parc accueille TaxiWars avec Robin Verheyen (ts, ss) Antoine Pierre (dm), Nic Thys (cb) et le leader de dEus, Tom Barman (voc). Et ça, bien sûr, ça ramène du monde ! Entre jazz (tendance free) et rock (pour l'énergie, mais aussi la rigidité) TaxiWars propose un set très efficace mais qui manque juste un peu de surprises pour qui connaît le disque… ou pour qui aime le jazz... D'ailleurs, c’est sur un morceau comme « Roscoe », joué en trio, que le groupe est intéressant et plus « libéré ». Alors, bien sur TaxiWars c'est la ferveur de Robin au sax, le jeu claquant de Nic (une impro/intro en solo admirable sur « Pearlescent »), le drumming furieux d’Antoine Pierre et les effets sur la voix sensuelle de Tom Barman… Mais tout cela est bien plus rock que jazz (...haaaa ! L'éternel débat !) ... Heureusement, j'aime le bon rock.

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Retour dans la petite salle pour découvrir celui qu’on dit être un phénomène à Barcelone : le jeune pianiste Marco Mezquida. Seul face au clavier, il propose directement une première et très longue impro sur un piano préparé, en s'aidant de petites clochettes et cymbales. Il opère en de longues vagues d’ostinati sur lesquels il construit, avec de plus en plus de force, des harmonies abstraites, entrecoupées de respirations mélodiques simples. On pense autant à John Cage qu’à Keith Jarrett. Mais aussi à Ravel, Debussy ou… à Duke. Il mélange la furie free aux thèmes courts et joyeux, comme dans un vieux film de Mack Sennett. Il alterne swing léger et valse. Il construit des thèmes pleins de blues et de notes bleues particulièrement bien choisies... Intelligent, drôle et inventif. Coup de cœur !

Il est près de minuit et la dernière carte blanche du festival 2015 échoit au tromboniste gaumais Adrien Lambinet. Celui-ci s'est entouré, outre du batteur Alain Deval qui l’accompagne dans son groupe Quark, de Lynn Cassiers (keys, voc) et Pak Yan Lau (p). Au programme, de la musique contemporaine, mélangée à l’electro rock, au groove et au jazz très ouvert. « Awake », le titre de son programme, est fait d'expérimentations : après avoir joué du carillon, la pianiste tire les fils reliés aux cordes de son instrument, Lynn trafique les bruits en tout genre avec son chant de sirène pour en faire des boucles. Deval répand des tempos aléatoires et Lambinet (à la manière d’un Gianlucca Petrella, parfois) lâche des mélodies qui se construisent par circonvolutions, de plus en plus larges et qui finissent par s'empiler les unes sur les autres. On flotte entre l’esprit mystérieux de musiques de films imaginaires, d'ambiant, de Kraut rock, de musique industrielle ou d’electro jazz. L'ensemble est intéressant mais, après tout ce que nous avons entendu durant trois jours, et à l’heure tardive du concert, il est un peu difficile d’en apprécier toutes les richesses.

Dans le parc, et à la fraicheur de la nuit, des irréductibles refont encore et toujours le monde... en jazz, bien entendu.

Gaume, une fois de plus, nous a bien fait voyager.

A+

 

 

 

25/04/2015

Bloom - Chat-Pitre Bruxelles

Bloom a éclos un peu par hasard à New York. C’est lors d’une visite dans la Grosse Pomme qu’Alain Deval (dm), Bruno Grollet (ts), Clément Dechambre (ts), Quentin Stokart (eg) et Louis Frères (eb) se sont retrouvés à improviser ensemble.

De retour en Europe, ces membres du Collectif liégeois l’Œil Kollectif, ont décidé de continuer l’expérience. Expérience car, oui, même si Quentin Stokart (désigné leader «par la force des choses», comme il le dit en souriant) écrit la plupart des thèmes, ceux-ci sont surtout un prétexte à l’improvisation la plus libre possible.

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Et ce soir, au Chat-Pitre à Ixelles, le premier morceau ne laisse aucun doute sur l’objectif affiché du groupe. Le jeu, dans un esprit assez avant-gardiste, est ultra ouvert. La musique éclate et explose en mille particules puis s’éparpille un peu partout. Une basse échevelée, un drumming erratique, un jeu de guitare dans l’esprit d’un Marc Ribot et deux saxes qui finissent par se rejoindre après avoir pris beaucoup de libertés chacun de leur côté, voilà comment «December» ouvre le set. On est soufflé.

Mais Bloom a d’autres façons d'aborder la liberté musicale. Par exemple, en partant d'un motif lancinant, semblable à une valse ténébreuses et inquiétante. Ou alors, en s’aventurant dans des recoins plus abstraits. La musique devient alors plus bruitiste et le dépouillement est presque total sur «Seven Dance». Les couinements, les sifflements, les frottements et froissements construisent une atmosphère étrange, entre cadences irrégulières, bribes de mélodies et mutisme assourdissant. Et bien entendu, l’impro est au cœur du propos. On ne peut s’empêcher de penser au travail d’un Tim Berne ou d’un Tom Rainey, mais aussi parfois, plus lointainement, à Steve Coleman, comme dans certains morceaux aux polyrythmies… très asymétriques (c’est dire!).

Alors, Bloom continue à chercher tous azimuts. Cela va du plus déstructuré au jazz punk industriel avec, par-ci par-là, un voile d’ambiant, une pointe de blues, un léger soupçon groovy.

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Rien n'est jamais linéaire et tout peut se déglinguer à tout moment. D'ailleurs, au second set, quand Nico Chkifi tient les baguettes, Bloom file dans de nouvelles directions (mais il faut dire qu'on était plus dans un contexte de jam à ce moment de la soirée). Parfois c'est un échafaudage entre les saxophones, parfois c'est un dialogue musclé avec la guitare, parfois c’est une bagarre avec la batterie et parfois c’est une réconciliation totale et douce.

On pourrait peut-être reprocher le côté trop disparate, encore un peu trop désordonné, un peu flou peut-être, dans les intensions de Bloom, mais l'expérience n’en reste pas moins très interpellante et parfois même excitante, surtout quand l’inspiration vient aux musiciens (et c’est le but du jeu). La poésie brute se révèle alors et l’on a envie de participer et de chercher avec le groupe. C’est sans doute cela qu’on appelle «musique live»?

Bloom est en tout cas un groupe à suivre de près et à encourager vivement.

 

 

A+

 

 

 

04/04/2015

Random House - Bravo

Oui, j'ai raté plusieurs concerts au Bravo, le club qui a le vent en poupe en ce moment à Bruxelles. Oui, j'ai raté Jochen Rueckert (avec Mark Turner et Lage Lund) et aussi le quartette de Will Vinson

Mais ce jeudi soir, j'ai pu aller écouter Random House, le dernier groupe de Thomas Champagne. Et ce soir, le public est assez dispersé (il faut dire que «l’offre jazz» est assez étoffée : JS Big Band à la Jazz Station, la Jam du Chat-Pitre, Joachim Caffonnette au Sounds, entre autres).

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Au sous-sol du Bravo, Guillaume Vierset (g), Ruben Lamon (cb) et Alain Deval (dm), qui entourent le saxophoniste, entament «Oriana», un morceau à la structure plutôt classique mais très solaire et tournoyante. Aussitôt, on remarque les impros incisives de Guillaume Vierset, à qui Champagne laisse beaucoup de place dans le groupe, ainsi que de belles interventions de Ruben Lamon, qui fait preuve d’un jeu ferme et ondulant.

Les bases sont jetées et l’on peut s’aventurer plus loin avec «Block». Ici, on défriche et on fouille les sons. L’esprit est plus chaotique et abstrait. La tension se fait sentir et les sons rebondissent et ricochent. L’histoire se construit par touches et finit par exploser en une sorte de blues rock, lourd et puissant. On sent que le groupe capable de se lâcher un peu plus encore et de délirer à fond. Mais Random House préfère garder le contrôle et ne pas trop s’étendre. On en aurait bien pris un peu plus.

On aurait bien pris un peu plus aussi de «Around Molly», une composition de Vierset en hommage à la maman de Nick Drake dont il est fan déclaré. Cette superbe ballade jazz folk, aux parfums americana, voit se tresser des mélodies subtiles qui s’entrelacent enter la guitare et le sax. Ce morceau est propice aux impros et digressions… mais le groupe préfère respecter un format chanson, court et concis. Tant pis pour nous. Plus swinguant est le thème suivant (qui ne porte pas encore de nom) dans lequel Thomas Champagne se libère totalement. Soutenu par une rythmique solide, il mène la danse avec fermeté avant de passer le relais à Vierset (un futur grand de la guitare, décidément). Son jeu est fluide et nerveux, parfois osé, inspiré des meilleurs guitaristes new-yorkais actuels. Il construit et invente sans jamais se départir d’un groove intérieur.

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Après une reprise nerveuse au second set, Random House propose, un thème plus nébuleux, éclaté et dispersé, «One For Manu». On se rapproche un peu de la méditation ou de la transe parfois, surtout au travers du travail d’Alain Deval, qui joue principalement avec les maillets, comme pour invoquer la forge sourde de Vulcain. Le morceau est aussi fascinant que changeant. Le groupe mélange - si pas les styles - en tous cas les rythmes, les tempi et  les ambiances.

On enchaine alors avec un morceau plus ondulant et sensuel, «Circular Road» qui navigue entre jazz et pop à la Talk Talk et, bien entendu, la musique répétitive.

Random House défriche le jazz avec délicatesse, tout en gardant une oreille sur la tradition, et ne se ferme aucune porte. Ce mélange d’influences définit bien le nom d'un groupe qui n'est qu'au début d'une belle aventure. A suivre.

 

 

 

A+

 

 

19/04/2014

Collapse - Bal Folk à l'An Vert - Liège

 

Le nouveau Collapse est arrivé.

Nouveau disque (Bal Folk, chez Igloo), nouveau son et nouveau line-up.

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En effet, Cédric Favresse (as) - co-fondateur du groupe avec Alain Deval (dm) - a laissé sa place à Steven Delannoye (ts, bcl). Yannick Peeters (cb) consolide la sienne (elle n’était pas sur le premier album du groupe mais joue avec lui depuis bien longtemps), tandis que Jean-Paul Estiévenart (tp), lui, est toujours bien fidèle au poste.

Avec Bal Folk, l’orientation musicale se focalise, semble-t-il, un peu plus encore sur la jeune scène new-yorkaise. Collapse se libère un peu de l’esprit Ornette Coleman du précédent album, pour coller un peu plus encore à l’actualité du moment. Le jeu est encore plus ouvert, plus mordant, plus énergique presque, et toujours autant avant-gardiste.

Cette alchimie n’est pas pour déplaire à Jean-Paul Estiévenart, sans doute l’un des plus exposés dans cette formation.

Cela ne déplait certainement pas non plus au nombreux public réuni ce samedi 22 mars au soir, à l’An Vert à Liège, pour la présentation de l’album.

La musique de Collapse est décomplexée. Le quartette n’hésite pas à faire sauter les frontières et à oser les mélanges avec des musiques et des rythmes parfois bien éloignés du jazz. Si la musique est très écrite et souvent complexe, elle n’empêche pas l’ouverture à de longues et sinueuses plages d’improvisations.

Et l’on peut dire que nos quatre musiciens, qui débordent d’imagination, en profitent au maximum.

Ce soir, on entre vite dans le vif du sujet et les deux premiers morceaux (une impro libre et «Lump») sont plutôt rudes et enlevés.

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Yannick Peeters alterne pizzicatos énervés et caresses fermes à l’archet. La trompette d’Estiévenart ne craint pas d’aller chercher des sons hauts perchés, presque déchirés, à la limite de la sortie de route. Steven Delannoye est comme un poisson dans l’eau. Son solo improvisé en ouverture de «Reboot» donne vite le ton et les couleurs à ce terrible morceau. Les phrases sont souvent courtes et incisives, elles montent rapidement en intensité, un peu comme lorsqu’on grimpe un escalier en sautant une marche sur deux, puis sur trois, sur quatre…

Derrière sa batterie, Alain Deval, auteur de la plupart des morceaux, crache un jeu foisonnant, éclatant et tranchant. Toujours attentif, toujours prêt à relancer ses comparses ou à les laisser complètement libre.

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«Hopscotsch» (une compo de Delannoye), joue avec les crissements, les souffles, les râles, les frottements. Le morceau, bruitiste et presque abstrait, se transforme petit à petit en une marche lente, traversée de mélodies presque baroques, de brisures free rock. Tout est contenu, tendu, contracté, comme sous pression.

«Lente» (écrit par Yannick Peeters, cette fois) est très intimiste et se dessine par petites tâches enrobées du son d’une trompette feutrée mais toujours légèrement abrasive.

Et puis on se lâche finalement avec le titre qui donne le nom à ce sulfureux et excellent album, «Bal Folk». La trompette crie, le drumming part dans tous les sens, le sax se faufile et se défile, la contrebasse claque. Et... on le subodorait, mais là, c’est sûr, on vient de passer de l’autre côté de l’Atlantique, on est à New York, dans une petite salle au croisement le l’Avenue C et de l’East second Street. Le moment est intense.

L’interaction entre la trompette et le sax fonctionne à merveille et quand les souffleurs laissent un peu de champs libre, ce sont la contrebasse et la batterie qui s’y mettent. Les lignes mélodiques se croisent et s’entrecroisent. Les rythmes se cassent et se reconstruisent.

Collapse maîtrise les tensions, évite l’explosion, capte l’attention.

Ce soir on a assisté à un véritable concert de jazz très actuel, plein de feu et d’idées. Plein de nuances et d’urgence. Si le disque montre clairement de quel bois se chauffe Collapse, c’est sur scène que le groupe se libère totalement.

Alors, ne ratez surtout pas leurs prochaines prestations (à l’Archiduc très bientôt et au Hot Club de Gand et au Pelzer à Liège plus tard…)!

 

 

A+

 

 

 

 

 

 

 

11/03/2012

Jazz Tour Festival à Hannut

 

Joli succès pour la deuxième édition du Jazz Tour Festival au Centre Culturel de Hannut.

Ce n’était ni à l’habituel Henrifontaine ni à la Salle Jean Rosoux qu’il se tenait, mais bien au Centre de Lecture Publique, pour des raisons pratiques.

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Et sur les coups de 16 heures, ce samedi 3 mars, pas mal de curieux et d’amateurs étaient déjà présents pour écouter Unexpected 4.

Les lauréats du concours  du Festival Dinant Jazz Nights 2010 – que j’avais eu l’occasion de voir à la Jazz Station – présentaient un nouveau line-up. Il ne s’agit pas d’un changement radical mais l’arrivée de Bas Cooijmans à la contrebasse, à la place de Vincent Cuper et de sa basse électrique, change quand même l’optique du groupe. On sent l’ensemble encore plus ramassé et une nouvelle dynamique se dessine. L’incisif Jeremy Dumont (p), dont l’entente avec Vincent Thekal est évidente, ouvre souvent les espaces. Le drumming d’Armando Luongo se veut toujours enflammé. Avec l’arrivée de Cooijmans, ils pourront sans doute se lâcher encore un peu plus et sortir d’une voie qui reste parfois encore un peu sage. Car, c’est clair, on imagine aisément que Unexpected 4 en a encore sous le pied.

Le trio de Thomas Champagne ensuite, sur sa lancée d’une année “anniversaire” (le groupe fêtait ses dix ans en 2011 avec une longue tournée dont j’ai palé ici et ), se présentait avec un invité: le guitariste Guillaume Vierset. Ce dernier aura l’occasion de se mettre plusieurs fois en valeur (notamment sur “One For Manu”) et de démontrer un jeu d’une belle sensualité non dépourvu d’accents plus mordants. Guillaume Vierset travaille actuellement sur une relecture des compositions de musiciens liégeois (Jacques Pelzer, René Thomas et d’autres) qu’il présentera au prochain festival Jazz à Liège avec des musiciens… liégeois. On est curieux et déjà impatient d’entendre le résultat.

Après ce très bon set, intense et bien équilibré (Champagne (as), Yates (cb) et Van Uytvanck (dm) s’entendent à merveille pour faire monter la pression), c’était au tour de Collapse de montrer de quel bois il se chauffe.

Le groupe de Cedric Favrese (as) et Alain Deval (dm) prend décidément de l’assurance et propose un jazz des plus intéressants. On (ou “je”?) a fait souvent le parallèle entre la musique de ce quartette et celle d’Ornette Coleman. Bien sûr, on y sent l’esprit, mais il faut bien admettre que Collapse arrive à s’en détacher et à créer sa propre vision. Entre post bop et free, éclaboussé de klezmer et de musiques orientales, le groupe explore les sons, ose les couinements et les grincements avant de se lancer dans des thèmes haletants. Le travail - faussement discret - de Yannick Peeters à la contrebasse est souvent brillant et d’une telle intelligence qu’on aurait tort de ne pas le souligner, car il est réellement indispensable. Les longues interventions de Jean-Paul Estiévenart sont en tous points remarquables : il y a de la fraîcheur, de la dextérité et toujours une énorme envie de chercher, de prendre des risques et d’éviter la facilité. C’est cela qui est excitant dans ce groupe - à la musique à la fois complexe et tellement évidente - c’est cet esprit de liberté qui flotte et se transmet de l’un à l’autre. A suivre, plus que jamais.

Dans un tout autre genre, Chrystel Wautier livrait son dernier concert de sa série “Jazz Tour”. Entourée de Boris Schmidt à la contrebasse, de Quentin Liégeois - très en forme - à la guitare et de Ben Sluijs - toujours aussi fabuleux - au sax et à la flûte, la chanteuse a ébloui le très nombreux public. La voix de Chrystel fut, ce soir plus que jamais, parfaite. Avec décontraction, humour et sensibilité, elle nous embarque à bord de ses propres compositions ou nous fait redécouvrir des standards (de “Like Someone In Love” à “Doralice”) sous une autre lumière. Elle chante, elle scatte et… elle siffle même ! Et là où cela pourrait être, au mieux ringard et au pire vulgaire, elle fait de « I’ll Be Seeing You » un véritable bijou. On appelle ça le talent.

Retour au hard bop plus « traditionnel » pour clore la journée, avec le quartette de Michel Mainil (ts). On sent dans ce groupe, qui a déjà de la bouteille, une certaine jubilation à jouer pour le plaisir… même si cela manque parfois de fluidité dans l’ensemble. On remarquera les belles interventions de José Bedeur à la contrebasse électrique (je me demande toujours pourquoi ce choix « électrique » dans un tel contexte ? Mais cela n’engage que moi), la frappe « carrée » d’Antoine Cirri et surtout le jeu très alerte et précis d’Alain Rochette.

Il est plus de minuit, Xavier Lambertz et toute l’équipe du CC Hannut peuvent être heureux, le contrat est plus que rempli. Rendez-vous l’année prochaine.

A+

 

06/04/2010

Collapse

Oui, oui, oui !!!

Ha oui, voilà le genre de musique qui me fait du bien !

Collapse vient de sortir son premier album chez Igloo. Collapse, je les avais remarqué lors du concours jeune talents au Jazz Marathon 2007. Concours qu’ils avaient d’ailleurs remporté.

 collapse

Entre-temps, je n’ai vu aucun de leurs concerts (Shame on me!). Trois ans plus tard (enfin!) voilà l’album. Et l’on peut dire que c’est une belle réussite. Le groupe a évolué, a mûri, a pris de la consistance.

Dès le premier morceau, le quartette marque son territoire. On se prend «King-Fu» en pleine figure. Comme une grande claque de fraîcheur et d’énergie.

On se dit que si ces jeunes-là ne viennent pas de New York, ils y ont au moins puisé toute la fougue. C’est sûr, on est dans l’univers des William Parker, Fred Anderson ou Ornette Coleman mais aussi peut-être dans celui du trio Tiny Bell de Dave Douglas.

Tout est puissant. Mais d’une puissance saine et contrôlée. Rien ne passe jamais en force.

Il y a de l’adrénaline dans le drumming d’Alain Deval. De la folie dans les grands écarts de Jean-Paul Estiévenart. Le sax alto de Cédric Favresse tangue entre explorations sonores, à la limite de la frénésie, et mélodies sinueuses. La contrebasse de Lieven Van Pee est souvent intrigante, que ce soit à l’archet ou en pizzicatos fermes et robustes. 

Ça remue tout le temps. Le groupe joue les silences et les temps suspendus pour se faire plus explosif dans la minute suivante. On joue avec les intervalles, les tensions et les scansions.

On nous entraîne sur des rythmes aventureux, on joue les déviations subites et les reconstructions vacillantes. Tout est brûlant et excitant. 

«Rain» se développe en un thème ondulant et mystérieux. «Erupcja Duszy» fait des incursions dans les musiques balkaniques. «Bustani» impose un rythme lancinant et dansant qui enfle et se mue en transe.

Collapse ne nous laisse jamais indifférents. Et ils ne nous laissent jamais au bord de la route, non plus. Après d’explosives expérimentations bruitistes, il raccroche les wagons sur des motifs obsédants ou fiévreux. Le dialogue entre Favresse et Estiévenart est jubilatoire. On dirait deux compagnons en virée, et les lignes droites cèdent sous les soubresauts heurtés. Entre post bop audacieux et avant-garde, parfois à la limite du free, la musique est souvent imprévisible. Et ça, c’est bon.

Le groupe était au Pelzer à Liège, la semaine dernière, je n’y étais pas et je le regrette. Alors je propose une nouvelle tournée générale de clubs pour Collapse! Ce jeune groupe est à suivre à la trace.

 

A+