08/12/2012

Manu Hermia Trio - Chapelle de Verre

Jouer avec l’acoustique et la réverbération de cet endroit incroyable et surprenant qu’est la Chapelle de Verre à Ronquière ! Voilà ce qui attend le trio de Manu Hermia ce vendredi 16 novembre.

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La Chapelle de Verre est un ancien lieu de culte construit en 1929 par Arthur Brancart - directeur des verreries Fauquez qui produisait la marbrite (du verre opacifié imitant le marbre et qui a orné de nombreuses maisons Art Déco dans le monde entier). Au temps de sa splendeur, les verreries employaient près de 1000 ouvriers venus de tous pays, c’est pourquoi l’usine avait construit un véritable village autour d’elle. Mais dans les années 70, vint le déclin. La Chapelle fut abandonnée, puis désacralisée et enfin reprise et restaurée au milieu des années ‘90 par Michaël Bonnet. Celui-ci en a fait un musée, un bar crêperie et une salle de spectacle… fascinante.

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Un saxophone, une contrebasse et surtout une batterie dans la nef d’une chapelle, la partie n’est pas gagnée d’avance. Et pourtant…

Avec le souffle de l’alto, le frémissement des cordes et le feulement des peaux, «A Story Of A Caress» se dessine doucement et le trio apprivoise facilement le lieu. Les musiciens s’écoutent, s’observent et ont l’air de redécouvrir leurs sons. Malins, ils ne jouent pas contre, mais avec la sonorité de l’architecture. Et la magie opère, il y a comme un quatrième membre au trio.

Alors Joao Lobo (dm) prend de l’assurance et fait rebondir plus sèchement ses baguettes sur ses tambours. Il étale – comme il aime le faire - ses sachets plastic, ses clochettes et ses mini-cymbales pour réinventer son univers. Il joue avec la paume des mains, passe un archet sur la cymbale ride. L’instant est divin

Et le trio s’emballe sur «Illegal Mess» et pousse encore un peu plus loin l’exaltation avec le très coltranien «The Color Under The Skin». Manolo Cabras frappe sa contrebasse dans tous les sens pour répondre aux assauts de Joao Lobo. Et le morceau s’emballe en une transe profonde et sans fin. Manu Hermia fait pleurer le thème au soprano jusqu’à le faire crier. La communion entre les musiciens est totale (quoi de plus normal dans une chapelle, me direz-vous ?). La musique de Manu Hermia oscille sans cesse entre poésie et douleur, entre douceur et rage. Son implication personnelle dans la recherche de cet équilibre de vie - la terre, les humains, la sagesse - est bien présente dans toutes ses compos. Les messages sont clairs et son jazz les amplifie.

Entre balade sensuelle et déchirement plus chaotique, tout fait sens.

Avec «Song For Yasmina», on revient alors à plus de douceur. La musique envahit vraiment tout l’espace et se faufile dans les moindres recoins. A la manière d’un Mark Dresser, Manolo Cabras fait crisser l’archet sur ses cordes, puis fait rebondir ses poings sur le corps de sa contrebasse jusqu’à presque la fissurer ! Manu Hermia passe du bansuri au soprano, puis à l’alto. Les sonorités indiennes se mêlent au jazz. Et on va presque jusqu’au free jazz débordant d’énergie avec «Austerity ? What About Rage ?».

En rappel, devant un public conquis, le trio revient jouer un morceau plus introspectif, qui fait la part belle au bansuri. Tout se termine en douceur.

Après une belle tournée (près de 18 concerts d’affilée répartis entre les JazzLab Series et le Jazz Tour) le trio semble plus soudé que jamais et prêt à enregistrer un nouvel album. Il est à parier qu’il sera sans concession et plus énergique encore que le précédent – que je vous recommande toujours – Long Tales And Short Stories.

Quant à La Chapelle De Verre, j’y retournerai sans aucun doute très vite pour avoir le plaisir de redécouvrir la musique... et profiter de ce merveilleux accueil.

A+

 

01/12/2012

Aka Moon - 20 ans

Pour fêter les 20 ans d'existence d'Aka Moon, la Jazz Station organise depuis le 22 novembre et jusqu'au 22 décembre une série de concerts "rétrospectives".

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Aka Moon en trio ou avec de nombreux invités (David Linx, Fabian Fiorini, Magic Malik, Benoit Delbecq, Baba Sissoko, Grazzhoppa ou encore Nedyalko Nedyalkov), il y en a pour tous les goûts. Et quand le trio ne joue pas, il invite d'autres groupes (Les Chroniques de l'inutile, Ananke, Pudding oO). Et puis, il y a les lectures de Jean-Pol Schroeder

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Et il ne faudrait pas oublier la très bonne expo qui retrace en photos, affiches, films et documents (des partitions aussi belles qu'étonnantes), cette incroyable aventure!
Bref, allez y faire un tour, vous ne le regretterez pas.

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Bien sûr je vous parlerai très bientôt des concerts qui ont déjà eu lieu… Autant déjà vous dire que c'était… intense.


A+

28/11/2012

Mauro Gargano au Sounds

Après le concert de Philip Catherine au Bozar, je fonce au Sounds pour assister à celui de de Mauro Gargano. Pour rappel, le quartette était passé au Music Village l’année dernière et son disque Mo Avast avait reçu un très bon accueil un peu partout en Europe. Récompense bien méritée.

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J’arrive alors que le concert a déjà commencé. Il y a pas mal de monde et même une jeune équipe qui filme le concert (ce serait sympa de voir le résultat un jour).

Il y a de la bonne humeur sur scène et Mauro Gargano (b), Stéphane Mercier (as), Francesco Bearzatti (ts, cl) et Fabrice Moreau (dms), sont visiblement là pour s’amuser. Mais aussi pour jouer. Surtout pour jouer ! Sans concession.

«Bass "A" Line» résonne et Mauro Gargano nous fait une superbe démonstration archet et pizzicato d’une grande maîtrise. Puis c’est «When God Put A Smile Upon Your Face», une reprise de Coldplay qui a valu au groupe la mauvaise critique globale d’un chroniqueur à cause de l’emprunt de ce morceau au groupe pop qu’il n’aimait guère !! Quelle bêtise, on croit rêver. Surtout lorsque l’on entend ce que le quartette en a fait : une bombe.

Sur ce morceau, Bearzatti est déjà intenable. Il enchaîne les chorus plus surprenants les uns des autres. Et ce n’est qu’un début.

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Après une intro plutôt originale et passionnante de Fabrice Moreau, «Orange» file tout droit. Et une fois de plus Bearzatti s’emporte dans des impros incandescentes. Face à cette énergie et cette puissance, Stéphane Mercier répond par un jeu tout en arabesque et en sensualité. Les changements de rythmes sont incessants, les échanges fusent. On savoure.

Au deuxième set, le groupe reprend un «Turkish Mambo», de Lennie Tristano, complètement revu, corrigé (si tant est que l’on puisse corriger un chef-d’œuvre comme celui-ci), boosté et éclaté….

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Il y a vraiment de la fluidité dans cette formation, du mouvement, du dialogue. La musique passe entre les musiciens comme le témoin entre les coureurs d’un relais de quatre fois cent mètres. La course est un sans faute.

Et puis il y a aussi ces moments de détentes déguisés, juste comme avant un duel, avec de brefs moments d’observation. Les acteurs se jaugent, se scrutent... La musique se fait désirer.

Déterminée, elle entame alors une longue ascension et atteint le sommet d’une montagne imaginaire avec une sorte d’exaltation. Conquérante et euphorique, elle se laisse ensuite rouler tout en bas, de plus en plus vire… jusqu’à mourir… Mais, un instinct de survie subsiste et un léger souffle s’obstine pour garder vivant ce «1903». Mauro Gargano redonne alors la petite impulsion qui fait se redresser l’ensemble pour un final excitant.

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L’énergie - et la façon de la canaliser - sont les grandes forces de ce groupe. Ajoutez à cela la connivence sans faille entre les différents musiciens et… une petite pointe de folie - qui permet toutes les audaces et renforce la cohésion - et vous obtenez sans doute l’un des meilleurs groupes de jazz français actuel.

Bref, on attend la suite des aventures avec impatience.

A+

 

23/11/2012

Philip Catherine 70th Birthday - Bozar

Philip Catherine méritait bien un lieu prestigieux pour fêter ses 70 ans. C’est donc la belle Salle Henry le Bœuf, au Bozar, qui accueillait notre célèbre guitariste, accompagné par Nicola Andrioli (p), Philippe Decock (keys), Philippe Aerts (cb) et Antoine Pierre (dm) pour un concert exceptionnel.

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Toujours simple, souriant, affable; toujours un peu perdu et affairé, tentant de mettre constamment de l’ordre dans ses partitions, Philip Catherine est heureux d’être là. Et il est ovationné comme il se doit. Lui qui n’aime pas trop les hommages et les compliments, le voilà servi.

Alors il joue. Cole Porter d’abord, qu’il affectionne particulièrement. «Let’s Do It (Let’s Fall In Love)» puis «So In Love». Entre deux «La Prima Vera» (d’Andrioli). Puis «Janet», «Misty Cliffs»…  Philip Catherine n’a pas son pareil pour enflammer chaque thème avec un délicat lyrisme. Il aime joué au chat et à la souris. À trouver des portes de sorties. Ça tombe bien, Antoine Pierre aime ça aussi. Le jeune batteur s’amuse et ose tout – break, accompagnements décalés - sans jamais oublier le swing. Peut-être devrait-il juste encore se départir de quelques gimmicks récurrents? Redoutablement efficace, il reste sobre dans le délire ou délirant dans la sobriété, c’est selon.

Nicola Andrioli, de son côté, possède un jeu extrêmement lumineux et brillant. Les arpèges et les accords dégringolent avec finesse pour aller se mélanger aux mélodies du guitariste. Ensemble, ils peuvent se permettre de belles escapades («Janet» en est une belle preuve) car ils savent qu’ils peuvent toujours compter sur le jeu solide, souple et ferme, de Philippe Aerts à la contrebasse.

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S’il a le sens du groove, Philip Catherine a aussi le sens de la mélodie et de la chanson. C’est pourquoi il invite sa fille, Isabelle Catherine, à le rejoindre sur scène et à l’accompagner sur «Côté Jardin» (thème écrit en son temps par Philip Catherine, sur lequel Jacques Duval a posé de tendres paroles). La jolie ballade est chantée (presque murmurée) d’une voix douce qui rappelle peut-être un peu l’univers de Coralie Clément. Le moment est très touchant.

Et puis les invités se suivent. D’abord, Nicolas Fiszman pour un superbe duo d’une grande complicité («Merci Philip», «Homecomings»). Ensuite, c’est Didier Lockwood qui vient donner une touche jazz-rock à la soirée. Le démarrage se fait en douceur sur un morceau presque planant, sur lequel Catherine dépose quelques phrases évanescentes, avant d'enchaîner avec un fantastique «Ain't Misbehavin'»! Ça brûle, ça échange, c’est explosif et tout le monde s’amuse.

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Et bien sûr, la fête ne serait pas complète si Toots Thielemans ne venait pas, lui aussi, souhaiter un bon anniversaire à notre incroyable guitariste qui a quand même bien marqué de son empreinte le jazz européen et que certains oublient parfois trop facilement (trois petites lignes dans le Jazz Magazine consacré aux guitaristes… c’est assez mesquin).

«Over The Rainbow», «What A Wonderful World» et d’autres standards concluent cette grande soirée pleine de rires et d’émotions.

Côté Jardin, le nouveau disque de Philip Catherine sort ce mois-ci. A bon entendeur...

Bon anniversaire et longue vie Mister Catherine !

A+

19/11/2012

Todd Bishop Group - Café Belga

Ce qui est excitant avec la musique d’Ornette Coleman, c’est qu’elle reste toujours vivante, toujours mouvante, toujours présente et contemporaine. Elle s’adapte aux couleurs et aux sons du moment. Elle ne perd jamais rien de sa force.

Encore faut-il pouvoir la comprendre, l’entretenir, la stimuler. Bref, il faut la vivre.

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Le batteur américain Todd Bishop - fervent admirateur de la musique du saxophoniste - en connaît toutes les lignes de forces. Avec Bill Athens (cb), Tim Willcox (ts) et l’incroyable Richard Cole (bcl, ts, ss, bs) il a sorti début 2012 Little Played Little Bird qui reprend quelques thèmes de Coleman peu souvent joués (excepté l’incontournable «Lonely Woman»). Et pour ajouter à l’originalité du projet, il a invité aussi le pianiste Weber Iago. Le résultat est un disque plein de vie, d’une magnifique cohérence, rempli de swing un peu sale et un peu brut qui révèle la griffe de Coleman.

Cependant, pour sa tournée européenne, le batteur se présentait avec un line-up totalement différent - preuve de son ouverture d’esprit et de son goût pour l’aventure - puisqu’il s’entourait de Jean-Paul Estiévenart à la trompette, Martin Méreau au vibraphone et Olivier Stalon à la basse électrique. Après Paris et avant le Luxembourg et l’Allemagne, le groupe faisait escale en Belgique pour quelques dates.

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Ce dimanche 4 novembre, il était au Café Belga à Bruxelles.

Du monde, du bruit, le deal habituel de l’endroit. Alors, Todd Bishop claque les premiers coups sur la caisse claire. Il faut se faire entendre. Son jeu est tendu, vif et sec. La pulsation est énergique. Et ça fonctionne ! Le quartette démarre au quart de tour.

Très vite, les solistes prennent leurs marques et Martin Méreau se lance dans un solo fiévreux sur «Check Up». Puis c’est «Guinea» de Don Cherry, avec sa lancinante transe. La musique bourdonne, roule et envahit l’espace. C’est un terrain de jeu fantastique pour Jean-Paul Estiévenart. Sa manière d’enchaîner les phrases, de les inventer en y mélangeant toujours cette petite pointe d’humour décalée, ce léger rayon de lumière qu’il trouve dans la densité de l’instant, font de lui un trompettiste décidément toujours intéressant à écouter. On le devine toujours à la recherche de la nouveauté, de la vérité et l’envie de ne jamais se répéter.

Todd Bishopp l’a vite compris et leurs échanges complices s'enrichissent avec un naturel confondant.

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Alors, la musique tourne de mieux en mieux et Olivier Stalon profite ainsi des espaces pour entrer dans la danse. Ses impros, d’une redoutable efficacité - à la fois riches et simples - relancent un Martin Méreau de plus en plus libéré au vibraphone.

Les thèmes s’enchaînent («Feet Music», «Comme Il Faut») jusqu’au puissant «Enfant», joué ici avec une passion incroyable. C’est sans doute le meilleur moment du concert. Les dialogues s’enflamment rapidement, les idées se bousculent. Cela donne le tournis et il semble que personne ne veuille s’arrêter. Il y a une surenchère de chorus plus intéressants les uns des autres. Le quartette s’est trouvé et le plaisir se lit sur les visages. Chacun ose aller plus loin, poussé par l’un ou l’autre. Bishop donne quelques indications d’un simple regard, module les tensions, tient, puis lâche la bride.

Alors, bien sûr, la version de «Je suis venu te dire que je m’en vais» (de Gainsbourg) paraît très faiblarde – surtout le début – après cette débauche d’énergie et de musique brillante… Mais on ne peut pas leur en vouloir, la musique n’a cessé de monter en intensité, il fallait bien relâcher la pression.

Les musiciens sont en nage, surtout le batteur, car tous se sont donnés à fond. Ornette peut être heureux, il n’a vraiment pas été trahi.

A+

15/11/2012

Laurent Doumont - Sounds

Le Sounds affiche pratiquement complet ce samedi 3 novembre. Il est presque aussi rempli que lors d’un Jazz Marathon. Tout le monde est venu pour la sortie du deuxième album de Laurent Doumont  (le premier datait déjà de 2001) : Papa Soul Talkin’.

S’il y a du monde dans la salle, il y en a aussi sur scène, puisque l’équipe s’est réunie au grand complet.

Vincent Bruyninckx (p), Sal La Rocca (b), Lionel Beuvens (Ds), Raf Debacker (Org), Lorenzo Di Maio (g), Olivier Bodson (tp), Alain Palizeul (Tb) et bien sûr Laurent Doumont (ts, voc).

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«Back On Brodway» un peu soul, un peu boogaloo, puis «Love Or Leave», au groove bien balancé, nous mettent directement sur orbite.

On le comprend tout de suite ! L’ambition de Laurent Doumont n’est pas seulement de jouer de la soul-funk, mais de la revoir et de l’arranger à sa sauce. Il va puiser l’inspiration dans l’ADN de ces bons vieux Jack McDuff, Canonball Adderley, Gene Ammons ou encore Eddie Harris.

Mais il ne se contente pas d’un simple hommage ou encore moins d’une quelconque imitation. Doumont respire et vit cette musique, et c’est pour ça qu’elle lui va si bien et qu’elle sonne si bien. Avec sa bande, il insuffle un esprit actuel, frais et puissant. Pas question ici de tout casser et de faire le malin. Laurent Doumont respecte trop cette musique que pour la dénaturer. La modernité est générée par l’énergie de l’instant ! Le swing reste le pivot central du groupe, et ça balance fermement du côté des hanches et du bassin. Les musiciens savent y faire. Chacun y apporte sa touche.

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Olivier Bodson balance quelques solos brillants. Le son est clair, limpide, lumineux. Sans pour autant jouer rapidement, ça file à cent à l’heure. Ça doit être ça «avoir le sens du groove».

Et quand viennent les ballades («Serenity Now» ou «Sleeping Beauty»), la sensualité se mêle aux déhanchements. Le ténor de Doumont se fait plus sensuel encore, on sent qu’il a écouté et vraiment aimé ces formidables saxophonistes de la grande époque. Et il n’a rien à leur envier. Et quand il chante - avec cette voix au grain particulier, éraillée juste comme il faut - cela fonctionne à merveille. Le charisme et la coolitude font le reste, pas besoin de forcer.

La touche «vintage» est assurée par Raf Debaker. Derrière son orgue, il ponctue intelligemment les échanges entre le sax, la trompette, le trombone ou… le piano de Vincent Bruyninckx. Il y a entre ces deux-là comme un fil invisible. La musique s’échange et tourbillonne avec une légèreté incroyable. Il n’y a pas à dire, tous possèdent le flow.

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Et comme si cela ne suffisait pas à notre bonheur, Doumont y ajoute une touche de guitare. Et de ce côté là, Lorenzo Di Maio étonne de plus en plus. On le sent vraiment à l’aise dans ce contexte. Il est ici comme un poisson dans l’eau. Il possède cette fluidité dans le phrasé et ce blues qui lui brûle les doigts, mais il a surtout cette façon d’enchaîner les arpèges avec une souplesse qui souligne bien sa personnalité.

Le groupe peut aussi compter sur une solide rythmique, sur des vrais gardiens du time : Sal La Rocca et Lonel Beuvens, impeccables de bout en bout.

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Doumont fait donc le tour de la soul, à sa façon. Il passe le nez à la fenêtre de la New-Orleans, il se balade un peu sur les bords du Mississipi, remonte vers le Michigan, va saluer James Brown et d’autres étoiles de la Motown, puis revient et nous raconte sa propre histoire.

Quand Papa Soul’s talkin’, listen to him… and move. And enjoy !

A+

 

 

 

13/11/2012

Herbie Hancock Solo - Bozar

«J’ai envie de m’amuser» dit Herbie Hancock dans tous les médias à propos de sa tournée Plugged In. A Night of Solo Explorations.

Hancock en solo ! Au piano, bien sûr, mais aussi au synthé et… à l’iPad. Herbie veut s’amuser avec son temps. Comme il l’a toujours fait («Rock It» était quand même précurseur de la vague scratch et turntablist qui s’ensuivit).

On était donc curieux de voir et entendre notre jazzman au Bozar (pour le Skoda Jazz Festival), ce samedi 2 novembre.

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Sur scène, il y a en effet le grand piano auquel est accroché un iPad. Sur le synthé Korg, juste à côté, on dénombre trois autres iPad. Et à l’avant de la scène, sur un pied de micro, un cinquième iPad attend le maître.

Tout sourire, sous les applaudissements du public Hancock s’installe devant son piano, réfléchit un instant et se lance. Les doigts courent avec assurance. Hancock improvise, divague et dessine de belles et longues variations sur – entre autres – «Footsteps», qu’il enchaîne à «Sonrisa».

Le phrasé est dépouillé, aérien, contemporain aussi. On y sent les influences classiques d’un Béla Bartok, d’un Erik Satie (celui de «Embryons desséchés») ou même d’un Alban Berg. On y entend bien sûr un léger swing, un balancement fragile. Ça commence plutôt fort.

Puis Hancock se lève et explique, en traversant la scène de long en large, la raison des iPad... Ça reste un peu flou et vague. Même lui semble un peu circonspect face à ces gadgets et se demande presque ce qu’il va en faire. Tout comme nous.

Alors, il lance quelques ambiances sonores, quelques rythmes sombres et alanguis. Il revisite «Maiden Voyage», lentement, longuement. Sur des nappes de synthé, à la sonorité un peu datée, le thème se dessine, lentement, longuement. Au vocoder, il chantonne quelques phrases, lentement, longuement.

On sent Hancock hésitant face à ses nouveaux jouets. L’ambiance musicale à plus à voir avec «Close Encounters of the Third Kind» ou à un vieux Tangerine Dream qu’à une musique «innovante» ou du moins «actuelle». On attend toujours la surprise.

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Puis finalement, après plus d’une heure vingt, ça se réveille enfin. Hancock lance quelques «beat» sur l’un de ses iPad, se place entre le piano et le synthé et pose les premiers accords de «Cantaloupe Island», puis c’est «Rock It» et «Watermelon Man». Et Hancock va chercher son Roland AX7 en coulisse et s’amuse avec nous. Enfin.

On le sent vraiment plus à l’aise. Et l’on ressent l’excitation du début de concert (même si elle est différente).

Alors, finalement, on se demande s’il fallait vraiment tous ces iPad pour en arriver là ?

Bien essayé quand même, Herbie.

A+

 

 

 

01:34 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : herbie hancock, skoda jazz, bozar |  Facebook |

11/11/2012

Piero Delle Monache - Sounds

Mine de rien, Piero Delle Monache aime bien prendre des risques et explorer la musique à sa manière. “Thunapa” son projet actuel, dont j’avais parlé ici, en est un bel exemple. Et ce samedi 27 octobre, dans le cadre du Skoda Jazz, au Sounds, le saxophoniste se présentait en trio.

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Exit le piano de l’excellent Claudio Filippini, seuls Tito Mangialajo Rantzer (cb) et Alessandro Marzi (dm) étaient du voyage. Un instrument harmonique en moins, voilà qui remet un peu en perspective la musique.

Celle de Thunapa est à la fois très organique - elle repose sur le souffle, les respirations, les caresses - et à la fois très onirique. Et les trois musiciens, très complices, l’ont bien assimilée. Et d’ailleurs, colorés différemment, «Rue des Saisons» ou «Ascolta se piove» ne souffrent pas de l’absence de piano.

Ce «vide» permet même au contrebassiste, par exemple, de s’aventurer dans des improvisations délirantes, sans toutefois tomber dans le saugrenu. Tito Mangialajo Rantzer joue sur la totalité de sa contrebasse. Il pince et frotte les cordes de façon très personnelle, puis il griffe le bois, le frappe, durement ou sourdement. Et, pris dans l’excitation, s’accompagne en sifflant…

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Mais bien vite, le calme revient et Delle Monache dépose délicatement des bribes de mélodies. Le public est à l’écoute, l’ambiance redevient feutrée.

C’est le moment que choisi le leader pour jouer en duo avec son… iPhone. Il lance des conversations et des rythmes enregistrés sur lesquels il improvise, avant que le thème «Thunapa» ne se dessine. Etrange moment - même s'il faut "oser" - qu’on a quand même un peu de mal à situer dans le concert.

Surtout lorsque, juste après, le trio à nouveau au complet invite un saxophoniste (que j’ai déjà entendu avec Manolo Cabras et Erik Vermeulen et dont le nom m’échappe !! Help !! ), et plonge à pieds joints dans un jazz beaucoup plus enflammé et jubilatoire. Ça échange, ça vibre et ça vit.

Et ça se termine sur un «Sentimental Mood» très aérien, histoire de conclure sur une note sensuelle ce délicat concert.


A+

 

 

 

07/11/2012

Bart Quartier - Profiles

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24 petites pièces. 24 petites pépites. 24 essais pour vibraphone et piano.

Dans ce nouveau disque, Profiles (chez De Werf), Bart Quartier fait le tour des sentiments humains. Avec délicatesse et sans jamais forcer le trait.

Tout est évoqué, esquissé. Rien n’est surligné, rien n’est grossier. Chaque titre – définit par un seul mot ("Calm", "Excited", "Sloppy", etc.) - révèle une attitude, une sensation, une humeur. On passe de la timidité à l’exaltation, de l’excitation à la tristesse, de la tendresse à l’hostilité.

Le vibraphoniste échange toutes ses idées et dialogue avec le pianiste Bart Van Caenegem, avec beaucoup de pudeur et de justesse. Ensemble, ils donnent vie à leurs réflexions.

Quartier et Van Caenegem se sont rencontrés lors d’un travail basé sur les «Lyric Suite For Sextet» de Chick Corea et, très vite, se sont trouvés sur la même longueur d’onde. Rien de plus normal, dès lors, que Bart ait invité l’autre Bart à partager ce nouveau projet. Surtout que - il ne s’en cache pas - le vibraphoniste s’est inspiré des Children’s Songs de Chick Corea pour composer ce Profiles. Mais, au-delà des souvenirs d’enfance, les deux musiciens nous entraînent peut-être dans un monde un peu plus adulte.

Mises les unes à la suite des autres - de manière brève (certaines pièces ne dépassent pas la minute) ou de manière plus ample et plus fouillée - le duo nous fait voyager intérieurement et arrive à exhumer des sentiments enfouis en nous.

Ils explorent les sons de leurs instruments, jouent la résonance ou l’étouffement. Ils jouent la note solitaire, la dissonance ou l’accord parfait.

Ensemble, ils explorent aussi les différentes facettes de la composition, se fixant des objectifs et des points de chutes. La connivence fait le reste et leur permet quelques improvisations qui donnent de la consistance au dialogue. Le duo se sert autant du jazz, que du classique - parfois contemporain, parfois romantique - pour créer différentes atmosphères.

Si les 24 pièces possèdent leurs identités propres, l’ensemble est d’une belle cohérence grâce à un minutieux travail sur les nuances.

Un conseil, faite le vide autour de vous, installez-vous comme si vous alliez lire un bon livre et laissez la musique vous envahir et vous guider. Vous y verrez des images, vous entendrez des histoires et, qui sait, vous serez peut-être ému.

PS: le duo sera en concert ce mardi 13 novembre au MIM, à 12h30.

A+

 

 

 

03/11/2012

Cruz Control - Au Pelzer à Liège

Mercredi 24 octobre, Cruz Control présentait son tout premier album Le Comment Du Pourquoi? (chez Mogno) au Jacques Pelzer à Liège.

Bonne occasion pour aller manger les fameux boulets (ils n’étaient pas à la sauce lapin comme le veut la tradition, mais à la Chimay… et tout aussi bons!) avant d’écouter le concert. Après tout, il n’y a pas de raison de ne pas se faire doublement plaisir.

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Cruz Control existe depuis près de 8 ans déjà, et leurs membres viennent tous d’horizons différents. Certains ont suivi Garrett List dans ses improvisations, d’autres ont un parcours classique et d’autres encore ont fait du rock ou font encore de l’électro… et tous font du jazz.

Et le jazz de Cruz Control n’est – comme c’est étonnant ! – pas facile à classer. On pourrait dire, de prime abord, qu’il s’agit de jazz fusion teinté de rock progressif, ou de jazz rock à la Miles parfumé au dub, d’un méli-mélo de free funk et d’avant-garde. Bref, il n'y a pas de cloisonnement définitif ici. Et la porte semble d’ailleurs bien ouverte à d’autres musiques encore. Alors, nos quatre musiciens (Julie Dehaye (Fender Rhodes), Jerôme Heiderscheidt (eb), François Lourtie (ts, ss) et Jens Bouttery (dm) qui remplaçait exceptionnellement ce soir Jérôme Klein, parti accompagner Jazz Plays Europe) ne s’en privent pas.

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Sur des tempos souvent musclés (il faut souligner l’excellente prestation de Jens Bouttery, qui s’est tout de suite «trouvé» dans le groupe), Cruz Control mélange toutes les couleurs avec beaucoup de ferveur… Et tout cela parfois dans un même morceau. C’est dire si ça remue.

Et si la musique est puissante, elle n’occulte en rien les mélodies qui restent essentielles. Cruz Control a le sens de la narration et a envie de nous emmener avec eux dans leurs histoires.

Outre le jeu riche et efficace du batteur, François Lourtie est sans nul doute l'une des locomotives du groupe. Il joue beaucoup à l’énergie et tire de son ténor un son gras et parfois rauque. Il n’hésite pas à le faire siffler, à la faire claquer. Dans les moments d’excitation extrêmes, on peut presque penser parfois à Joe McPhee ou Ken Vandermark mais aussi au punk jazz à la James Chance. D’autre part, il peut se faire très doux («Ten Tunnels») ou presque lyrique au soprano.

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De son côté, Julie Dehaye détache les notes, dessine clairement les mélodies, semble remettre le groupe sur le chemin. Elle souligne parfois, de façon soul, quelques lignes maîtresses (sur «Sleepless» par exemple), par contre, à d’autres moments, c’est un groove plus complexe, très mouvant (l’esprit Joe Zawinul n’est pas loin), flirtant parfois avec la stridence, qui jaillit de son instrument. Et quand la fougue s’empare du groupe, c’est assez irrésistible.

C’est parfois léger et joyeux aussi («Bob Et Cruz» ou «Selim»), parfois plus atmosphérique, mais jamais linéaire. En parfaite complémentarité, la claviériste et le bassiste malaxent les rythmes et les tempos, et rendent la musique presque dansante.

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Cruz Control apporte un point de vue plutôt personnel sur la musique. C’est déjà pas mal.

Avec eux, on va de surprises en surprises, sans se poser la question du Comment du pourquoi ?

Un groupe à suivre.

A+

 

01/11/2012

Samuel Blaser Quartet - As The Sea - Hnita Jazz

Souvenez-vous, je vous avais parlé de l’un des deux concerts que Samuel Blaser avait donné au Hnita Jazz, voici quelques mois. Ce double rendez-vous était enregistré dans l’optique d’une sortie sur le label Hat Hut Records.

Et ce mardi 23 octobre, Samuel Blaser et son quartette – c’est-à-dire Marc Ducret (eg), Bänz Oester (cb) et Jeff Davis (dm), qui remplaçait l’habituel Gerald Cleaver - venaient fêter la sortie de As The Sea, là où il avait été enregistré !

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À part que… le CD n’étant pas pressé (dans les deux sens du terme), il était impossible de l’obtenir ce soir même, au grand dam des musiciens et du public ! (On l’annonce pour mi-novembre !)

Mais tout cela ne nous empêchera pas d’écouter la musique de Samuel Blaser en live et dans la bonne humeur.

Si le jeu de Jeff Davis (entendu aux côtés de Michael Bates, Scott DuBois, Tony Malaby, Robin Verheyen…) est différent de celui de Cleaver - et si c’est le premier concert qu’il partage avec le groupe - cela ne l’empêche pas de s’immerger avec rapidité et avec une certaine facilité dans l’univers très particulier du tromboniste suisse. Son jeu est foisonnant et dense. Précis et très imaginatif. Dès les premières mesures, il est en parfaite osmose avec les autres musiciens. 

L’intro de ce début de concert est pourtant débridée, totalement improvisée. Marc Ducret - c’est lui qui a pris l’initiative - monte rapidement dans les tours. Toujours impressionnant de sauvagerie et de finesse. La musique est propulsée avec énergie incroyable vers son orbite : «As The Sea Part 1», un morceau… tout en retenue et mystère, car Samuel Blaser intervient comme pour apaiser l’ensemble, comme pour siffler la fin d’une anarchie toute contrôlée.

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Le tromboniste maîtrise le souffle comme peu y arrivent. Il y mêle la souplesse à la virtuosité et à la vitesse d’exécution. Les notes graves font échos aux accents aigus de mélodies touffues, parfois complexes. Chacune de ses notes et chacun de ses accords sont enchaînés avec éloquence. Il trouve la phrase juste, la formulation adéquate, celle à laquelle on n’avait pas pensé. C’est cela, la musique de Blaser : une façon de dire les choses et de les exprimer dans un langage qui fusionne l’ancien (une pointe de baroque, un soupçon de blues) avec l’extrême contemporanéité.

Cela donne une musique très organique, très écrire et très libre à la fois. Une musique qui laisse beaucoup d’espace à tous les membres du groupe.

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Et nos quatre musiciens se jettent à l’eau sans crier gare ! Ils s’amusent entre eux, jouent avec les vagues, avec le sac et le ressac d'une mer indomptable, puis se raccrochent, le temps d’un bref instant, aux rochers saillants de la côte. Hé oui, As The Sea, le titre de l’album, n’a vraiment pas été choisi au hasard.

Marc Ducret module, à doigts nus ou avec le plectre. Il caresse, griffe, pince. Il s’aide d’une simple pédale d’effets et produit des sons absolument délirants. Cela passe de la finesse extrême aux riffs les plus enragés !

Le quartette se déchaîne ainsi sur «Santiago», aux accents quasi hard-rock (initiés en grande partie par un Ducret intenable !) puis reprend une partie de «Boundless» (du précédent album), mais aussi un thème de Monteverdi retravaillé en un blues étonnant. Pour cela, Bänz Oester s’aide d’un bâton creusé de petites encoches pour le faire rebondir sur les cordes et créer des accidents harmoniques. Le groupe recherche l’essence même du thème. Il l’étire, le découd délicatement, l’expose sous une lumière nouvelle et en fait ressortir toute l’émotion.

Puissant et profond, le jazz de Blaser ne laisse pas indifférent. Il est par moments apaisant, parfois inquiétant mais toujours surprenant. Un peu comme lorsque l’on est face à la mer.

Et le disque (pour l'avoir quand même entendu :-) ) est une véritable réussite.

Recommandé !

A+

29/10/2012

Pierre Durand - Chapter One : NOLA improvisations


Le guitariste français Pierre Durand est assez peu connu chez nous en Belgique, pourtant, il a un background plutôt  intéressant. Il fait partie de l’ONJ de Daniel Yvinec, avec John Hollenbeck, on le voit aussi aux côtés de Sylvain Cathala ou de Giovanni Mirabassi et il est leader de Roots Quartet dans lequel on retrouve Joe Quitzke, entre autres.

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Mais avec Chapter One: NOLA Improvisations, c’est seul qu’il se présente. Seul, avec sa guitare pour tout bagage.

NOLA Improvisations - enregistré dans les célèbres studios de Piety Street à New Orleans - est une suite d’instantanés, d’images volées aux paysages singuliers de la Louisiane, de récits recueillis au fil des rencontres. À l’exception d’une idée de mélodie qu’il avait en tête avant d’arriver et de deux «standards» («When I Grow Too Old To Dream», d’Oscar Hammerstein et «Jesus Just Left Chicago» nettement plus dépouillé que l’original de ZZ Top), la majeure partie du disque est improvisée selon le feeling et l’humeur du moment. Et le résultat en est assez bluffant.

L’album s’ouvre sur un paysage solitaire. On y voit aussitôt les bayous humides et chauds. Une guitare (au son légèrement métallique) égraine et fatigue lentement les notes, comme accablée par la chaleur, épuisée par un voyage trop long ou par une nuit trop courte. «Coltrane» plante le décor.

S’il est seul à la guitare, Pierre Durand utilise aussi parfois le re-recording qui lui permet de superposer des voix, d’ajouter du «gras» et du relief aux thèmes souvent obsédants.

C’est qu’il aime travailler sur une phrase courte qu’il répète à l’infini. Il la ressasse jusqu’à la vider de son sens, comme on vide une bouteille de Bourbon pour échapper à la réalité de la vie, pour nous entraîner ainsi dans un confort incertain.

Et l’on se traîne avec lui, comme dans les films de Jim Jarmusch, accablé par la chaleur moite du jour et par l’alcool brut de la nuit, le cerveau embrumé et lucide à la fois.

Si les silences sont lourds de sens, comme sur «MB (Les amants)» ou «In Man We Trust (Almost)», une douce folie s’empare parfois de Durand («Who The Damn' Is John Scofield»). Il fait trembler les cordes sur le bois du manche et les fait claquer sur la caisse de résonance. Puis il retombe sur ses pattes, avec beaucoup d’aisance, et reprend le rythme du voyage. Si son jeu est parfois âpre et brutal, il ne manque décidément jamais de tendresse.

Avec beaucoup d’intelligence, il parcourt tout le chemin de l’Afrique vers le continent Américain («Emigré»). Il s’y installe, y replante des racines. À l’aide d’un papier glissé entre les cordes (ce qui rappelle la sanza ou le likembe) il évoque une longue et évolutive prière. L’esprit New Orleans est bien présent, à chaque seconde et dans tous les recoins. Mais, même lorsqu’il invite Nicholas Payton, Cornell Williams et John Boute à partager un gospel («Au Bord»), il évite les clichés. Pierre Durand mélange avec habileté les cultures et se marie totalement avec la Nouvelle-Orléans – comme l’évoque la pochette, avec les dollars épinglés sur la veste du musicien -  pour en extraire les moindres sucs.

Et s’il avait enregistré cet album solo ici, en Europe, à Paris, chez lui ? Ce premier chapitre aurait-il eu la même saveur, la même force ? Car c’est bien une force qui semble traverser l’homme et sa guitare. Une force invisible, comme une fièvre qu’il arrive à nous inoculer insidieusement pour nous donner très envie d’entendre un second chapitre.

A+

 

26/10/2012

Marjan Van Rompay Group - Evere

Du jazz, un dimanche à 12h à Evere ! Voilà un pari assez osé, lancé par une sympathique association culturelle flamande : Curieus.

Autant dire que l’Espace Toots n’était malheureusement pas très garni… Il y avait surtout des curieux. Mais ceux-ci ont sans doute été très heureux d’avoir fait le déplacement. Tout comme moi, d’ailleurs.

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Je voulais absolument voir et entendre le nouveau quartette de Marjan Van Rompay qui présentait son premier album Silhouette.

J’avais découvert la jeune saxophoniste au Rataplan (en avant-première d’un concert en duo de Ben Sluijs et Erik Vermeulen) avant de la revoir avec son Franka’s Pool Party lors du Jazz Marathon 2011.

Avec ces souvenirs en tête, je m’attendais à entendre un jazz plutôt avant-gardiste, influencé par la musique d’Ornette Coleman, par exemple.

Surprise, c’est le côté lyrique et tendre qu’elle nous offre. Et ce n’est pas plus mal.

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Elle s’est entourée de Janos Bruneel (cb), Toon Van Dionant (dm) et Bram Weijters (p) pour former sont «group» et débuter le concert par «Dyson», une ballade ensoleillée qui roule et s’enroule délicieusement autour d’un motif répétitif. Puis elle enchaîne le morceau suivant, «Waltz For Sander» (qui n’est pas sans rappeler l’esprit Pharoah Sanders – époque Journey To The One) par une longue et belle improvisation virevoltante.

Le phrasé de Van Rompay est plein d’idées et de finesse. Les respirations sont souvent justement placées et permettent à Bram Weijters de s’immiscer dans ces espaces - par un jeu vif et précis - et ouvrir ainsi plus encore le champs.

Au fur et à mesure des thèmes, il devient évident que cette musique respire le bonheur. Même dans les pièces plus intimistes («What’s Real») ou plus torturées («Kill Your Darling»), on y retrouve toujours cette énergie positive, ce groove optimiste et une belle limpidité dans la narration.

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Janos Bruneel assure un jeu à la fois simple et efficace, souple et profond. Un jeu qui s’accorde très bien à celui plus sec et tranché de Toon Van Dionant, qui se fend de quelques solos courts et judicieusement placés. À eux deux, ils maintiennent de manière élégante la tension et permettent à la saxophoniste, mais aussi au pianiste, de s’exprimer pleinement. Et Bram Weijters trouve d’ailleurs assez d’espace pour s’amuser. Son jeu est lumineux et sincère. Sans en faire trop, il dose parfaitement son flux et tisse insidieusement les lignes mélodiques sur des tempis parfois légèrement rubato. Il amène ainsi les thèmes, sans qu’on ne s’en rende compte, vers un climax réjouissant. Il y a autant de Fred Hersch ou de Bill Evans que de Mose Allison (sur «Bam Bam’s Baby Blackbird Blues» par exemple) chez lui.

Parmi toutes ces compositions originales (principalement de la main de Marjan Van Rompay), le quartette revisitera aussi «It Could Happen To You» au swing ravageur.

Bref, Marjan Van Rompay Group nous propose un jazz délicieux qui sait se faire intense. Et dans un bon petit club de jazz, ça devrait être encore plus ardent ! Avis aux programmateurs.

À suivre, bien entendu.

A+

22/10/2012

Rudresh Mahanthappa - Samdhi - De Werf

Samdhi, le dernier album de Rudresh Mahanthappa, est le produit du travail que le saxophoniste a réalisé suite à l’obtention d’une bourse (Guggenheim) lui permettant d’approfondir et d'explorer plus encore la fusion entre le jazz, l’électro, le jazz-rock et la musique indienne bien entendu. S’il est dans la lignée des travaux antérieurs, Samdhi révèle donc une autre facette du travail de Mahanthappa. Et celle-ci n’en est pas moins intéressante.

Si le disque est en tout point remarquable, c’est surtout en live que la musique prend toute son ampleur. Le quartette – Rudresh Mahanthappa (as), David Gilmore (eg), Rich Brown (eb) et Gene Lake (dm) - est venu en faire la démonstration à Bruges (De Werf) ce vendredi 19 octobre.

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À partir d’une boucle en forme de valse lancinante et légèrement surannée, lancée à partir de son laptop, Rudresh Mahanthappa, le son âpre et pincé, dessine des vagues ondulantes et charmeuses.

Et soudain, ça claque !

Gene Lake (dm) formidable de puissance sèche, lâche les coups. Il redouble de fureur. Tout s’emballe en une explosion instantanée. Mahanthappa file alors à cent à l’heure et propulse David Gilmore vers des solos virtuoses. Le phrasé est rock, les riffs s’intègrent aux accords plus complexes, des accents parfois funky, parfois bluesy, s’échappent et des essences indiennes viennent parfumer le tout. Le quartette montre toute sa puissance dans un magma de notes – toutes bien dessinées – qui déferlent à toute vitesse. «Killer» porte bien son nom. On se dit que l'on suit l’itinéraire du disque, mais bien vite tout se mélange.

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Coup de génie ! Mahantappa enregistre quelques accords sur son Mac que celui-ci lui renvoie (en mode aléatoire) sous formes d’harmonies redessinées et transformées, comme passées par le prisme d’un kaléidoscope. La machine coupe les sons, diffère les intervalles, mélange les silences. Elle semble improviser et oblige l’altiste à la comprendre et à dialoguer avec elle. Et Mahanthappa prend un malin plaisir à rebondir et à inventer sur ces bribes de musique parfois chaotiques.

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La polyrythmie bat son plein. Les lignes s’entrecroisent, courent, ralentissent, sautent et s’arrêtent pour mieux repartir. À pleine vitesse ! C’est plein de fluidité et d’aisance dans des dialogues aussi lumineux qu’insensés. On pense parfois aux travaux d’Aka Moon ou à ceux de Steve Coleman… mais il y a toujours la «Rudresh touch» ! Inimitable !

David Gilmore, lui aussi, s’amuse le temps d’une longue intro, à s’auto-sampler. Redoutable virtuose, d’une efficacité incroyable, il enchaîne les phrases et construit, couche par couche, une histoire riche en rebondissements. On le sent toujours prêt à pousser plus loin les limites. Par la suite, ses échanges avec Rich Brown - qui groove solide sur sa basse électrique à six cordes - et Rudresh Mahanthappa sont jouissifs. Les musiciens sont extrêmement complices. On voit dans leurs yeux la brillance, l’étonnement, le rire. Ils se lancent des défis tout le temps, jouent les questions-réponses. Ils s’amusent presque à se glisser des peaux de bananes sous les solos des uns et des autres. Tout le monde participe. Et Gene Lake n’est pas en reste, il double et redouble les tempos en usant de ses doubles pédales de grosse-caisse. Il distille un groove musclé, souple et virevoltant avec un timing inébranlable. La tension est permanente. Tout bouge tout le temps et rien ne faiblit jamais.

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La musique de Rudresh Mahantappa est incroyablement personnelle et tellement inventive ! Parfaitement balancée entre finesse lyrique (voire romantique) et puissance rythmique. C'est un mélange continu de cadences et d’harmonies venues des quatre coins du monde… et des cinq sens!

On passe en revue la plupart des titres de l’album («Ahhh», «Rune», «Richard’s Game» - avec intro époustouflante de Rich Brown – ou encore le jubilatoire «Breakfastlunchanddinner»!).

Chaque histoire est différente. Aucune ne se raconte jamais de la même façon. Les schémas narratifs sont chaque fois uniques. Et toujours passionnants.

Les deux sets passent à la vitesse d’un TGV qui ne s’arrête pas en gare. Deux heures intenses et pas une seule minute d’ennui.

Bref, un concert plein et dense comme on en rêve.


A+

20/10/2012

Baloni - Fremdenzimmer

Il y a d’abord l’image de la pochette dont on ne sait pas si on la regarde à l’endroit ou à l’envers. Une image étrange d’un matelas jeté par terre, à moins qu’il ne soit suspendu au plafond. Déjà, on y perd nos points de repère. Rêve, réalité ou cauchemar ?

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S’il doit nous emmener loin, le morceau d’ouverture («Lokomotive») nous attire plutôt par le fond. Il nous entraîne dans une longue et angoissante plongée abyssale. L’archet de Frantz Loriot (violon) se mélange aux crissements, tout aussi peu rassurants, de celui de Pascal Niggenkemper sur sa contrebasse. Le tout s’emmêle et s’entrelace au son de la clarinette de Joachim Badenhorst. Bienvenu dans Fremdenzimmer, de Baloni (chez Clean Feed)!

Fremdenzimmer, qui signifie «chambre d’hôte», pourrait ici ressembler ces endroits froids, inhospitalier et impersonnel qui servent de salles d’attente à tous les réfugiés ou demandeurs d’asile plutôt qu’à une chambre accueillante pour de simples touristes aventureux. C’est ce récit mystérieux, aux ambiances étranges et au malaise persistant, ce voyage dans l’inconnu et son lot de rencontres inattendues que le trio nous raconte. Et les trois musiciens (qui se sont rencontrés en 2008 à Brooklyn) ont fermement décidé de nous entraîner dans une histoire pour laquelle il vaut mieux mettre ses certitudes de côté.

Tout au long de l'album, les influences musicales se confondent. On passe du romantisme d'une musique de chambre à une musique minimaliste et avant-gardiste. On navigue constamment entre les improvisations très maîtrisées et des lignes mélodiques écrites avec précision.

Les timbres des différents instruments semblent parfois se rejoindre et, par moments, et il est très difficile de savoir «qui parle». Tantôt le jeu est nerveux et presque mélodique («Fremdenzimmer»), tantôt il est plus anarchique («Het Kruipt In Je Oren»), ou délibérément dépouillé («Wet Wood»). «Searching» est indécis et les questionnements de la clarinette basse trouvent des bribes de réponses dans les accords mouvants des cordes. Au silence angoissant de la nuit («4 PM»), succède un morceau presque dansant («27’10 Sous Les Néons»)...

Ce jazz très libre, fait appel à tous les sens et Baloni ne nous laisse jamais tranquille, il nous oblige à rester en éveil, à rester attentif.

Le moindre claquement de clarinette, la moindre friction de cordes et les plus infimes pizzicatos racontent un détail de l’histoire. Il ne faut rien manquer.

Le trio démontre ainsi qu’il est possible de rendre toujours accessible une musique «dite difficile» dans laquelle l’improvisation n’apparaît pas toujours aussi abstraite qu’on l’imagine… Il suffit simplement de bien vouloir l’entendre.

Si le voyage avec Fremdenzimmer n’est pas de tout repos, il est cependant fa-sci-nant d’un bout à l’autre.

 


A+

 

16/10/2012

Piero Delle Monache - Thunapa

On avait quitté Piero Delle Monache sur «Welcome», un très séduisant album - à la pochette rose flashy - de facture plutôt classique avec des compositions assez charnues et un jeu solide entre hard-bop et pop.

On le retrouve cette année avec un projet plus personnel, plus ambitieux et beaucoup plus abouti : Thunapa.

piero delle monache,tito mangialajo rantzer

Inspiré par une légende Bolivienne (un Dieu Inca à la barbe blanche et aux yeux bleus qui donna son nom au volcan cracheur des «larmes» blanches), Piero Delle Monache s’est laissé aller à un long poème musical très joliment maîtrisé.

Accompagné à la contrebasse par Tito Mangialajo Rantzer, au Fender Rodes par Claudio Filippini et aux drums par Alessandro Marzi, le saxophoniste italien nous emmène dans un univers ouaté, onirique et fantasmagorique.

Un fil rouge discret et fluide comme une respiration parcourt cet album singulier. Dès lors, même si l’on peut «picorer» un morceau ici ou là, il est préférable d’écouter l’album en discontinu. Piero Delle Monache (que l’on pourrait situer dans la lignée d’un Mark Turner) esquisse doucement le contour des mélodies, se gardant bien de définir trop précisément les tenants et les aboutissants. Il maintient ainsi une part de mystère dans son discours. «Ascolta se piove» (repris plus loin en solo, avec quelques loops qui en accentuent la transe) ou «Rollin’ Years (Mr Michael Blindlove)» flottent dans cet univers amniotique. Les gouttes de Fender Rhodes s’éparpillent et rebondissent sourdement, tandis que le roulement feutré des mailloches sur les tambours instille un groove sensuel. Si le volcan gronde un moment avec«RW2» sur les improvisations nerveuses du claviériste, c’est pour mieux revenir ensuite à la sagesse.

Ce jeu introspectif et cette ambiance brumeuse ressassent les idées et les questionnements. La porte est toujours ouverte aux possibles résolutions. Les harmonies et les lignes mélodiques, parfois légèrement dissonantes («Rue des Saisons»), accentuent l’incertitude et la fragilité. Delle Monache joue avec les respirations et les espace, et rythme son histoire par chapitre, à l’aide de courtes improvisations en solo qui nous aident à passer d’un état à un autre.

Avant la coda («Dreamers»), il résume et concentre tous ses sentiments et toutes ses explorations sur un «Thunapa» envoûtant qui donne le nom à cet album décidément très attachant.

Thunapa est comme un vent de fraîcheur, un parfum indéfinissable qui traverse l’instant et révèle en nous des souvenirs flous, réels ou fantasmés. À découvrir !

Piero Della Monache sera en concert en Belgique à La Piola Libri le 26 octobre, au Sounds le 27 octobre (dans le cadre du Skoda Jazz Festival) et les Parisiens pourront l’écouter à l’Institut Italien de la Culture le 29.

 

A+

 

13/10/2012

Lage Lund Trio - Hnita Jazz

Exceptionnellement, le Hnita Jazz Club ouvrait ses portes un lundi soir (le 8 septembre). Il faut dire que l’occasion était trop belle pour accueillir Lage Lund, le jeune guitariste norvégien qui fait beaucoup parler de lui à New York depuis quelques années déjà (et dont le dernier album, Four, vient de sortir chez Smalls Live).

Alors, bien sûr, le public – fidèle et connaisseur – a répondu présent.

C’est toujours un plaisir de se retrouver dans ce club mythique et singulier perdu au milieu de la campagne. L’ambiance y est toujours particulière.

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Lage Lund était déjà passé au Hnita, il y a quelques années, en tant que sideman du saxophoniste Will Vinson. Pour ma part, je l’avais déjà vu au Festival Jazz à Liège avec David Sanchez pour un concert qui… ne m’avait pas réellement excité, à vrai dire.

Ce soir, c’est avec son propre trio qu’il se présente. À la contrebasse il y a Orlando Le Fleming (vu aux côtés d’un autre excellent guitariste, Jonathan Kreisberg) et aux drums il y a le solide Johnathan Blake (Randy Brecker, Marcus Strickland ou Kenny Barron…).

Lage Lund, le regard fixé sur un point imaginaire perdu dans l’infini, enfile les arpèges sans ciller. Le visage est paisible, un petit sourire indéfectible collé dessus. Jamais il ne montre la difficulté, même lorsque les enchaînements d’accords (et ils sont nombreux et complexes) filent à la vitesse de l’éclair.

Après deux premiers morceaux plutôt enlevés, c’est le moment de revisiter l’un des quelques rares standards joués ce soir: «Stella By Starlight». Le trio s’amuse à brouiller les pistes et nous offre une version toute personnelle, n’hésitant pas à s’éloigner fortement de la grille. Il en fera de même dans une version époustouflante de «Evidence», de Monk, que Johnathan Blake introduit intelligemment - mains nues – en mode percussion. On déstructure un peu plus encore ce chef-d’œuvre - de façon très inventive - pour donner toujours plus d’espaces aux impros.

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Johnathan Blake domine sa batterie. Les cymbales sont placées au plus près des tambours. Tout est à l’horizontale, pratiquement au même niveau. Blake a remonté son siège… et plane au-dessus de son instrument, comme un aigle. Soudain il plonge, avec précision et élégance. Il fait rouler les baguettes et les balais avec finesse. La frappe est rarement lourde, mais d’une redoutable efficacité.

La plupart des compositions sont riches et flottantes. Voire tourbillonnantes.

«12 Beats» est assez dense et fait des allers-retours constants entre tension et détente. Les solos de Blake bourdonnent, comme s’il voulait prendre les commandes. C’est un bouillonnement intense et continu qui monte et descend, comme une énorme vague sur laquelle surfe le guitariste.

À l’inverse, «Party Of One» (composé par Le Flemming), est très apaisé, presque minimaliste. Mais dans cette ballade bluesy et un tantinet triste apparaît toujours un rayon de lumière, une respiration vive, un souffle frais. Le jeu de Le Flemming oscille entre douceur et phrases mordantes, elles sont les complices idéales de la fluidité rythmique de Lage Lund. Quant à «Circus Island»,  la pulsation est obnubilante. Le batteur mélange rim-shots et coups de grosse-caisse, tandis que la guitare et la contrebasse dessinent les entrelacs lyriques et pleins d’imagination.

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Même si la musique de Lage Lund est généralement intimiste, on y ressent toujours ce besoin de groove et de nervosité contenue. Et c’est ce mélange étonnant de souplesse et de tension qui fait toute la personnalité du guitariste.

Le trio possède cette faculté de passer d’un swing sensuel et feutré à des digressions parfois complexes, avec autant d’élégance que de simplicité. Et vice-versa. C’est un peu comme un vêtement que l’on passe une fois à l’envers, une fois à l’endroit. Parfois, le trio montre les coutures, les arêtes saillantes et agressives. Parfois c’est l’inverse, tout est couvert, parfaitement fini… mais sous le tissu, le groove frémit toujours.

Lage Lund, un guitariste à continuer à tenir à l’œil…

 

A+

11/10/2012

Al Foster quartet - Jazz à l'F - Dinant

Dans le cadre du Skoda Jazz Festival, c’est un géant qui était au Jazz l’F à Dinant ce samedi 6 octobre : Al Foster, le batteur de Miles Davis entre - plus ou moins - 72 et 90, (Big Fun, Dark Magus, We Want Miles, Star People, etc.).

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Pas de promotion d’album (son dernier date de 2009) mais une «simple» tournée européenne. Une tournée pour «jouer du jazz pour le plaisir», comme il me le dira. Et c’est vrai que c’est ce qui semble motiver ce musicien qui ne se prend absolument pas pour une star. Souriant, affable, prêt à discuter avec n’importe qui... l’homme est resté simple.

Ce soir, il est accompagné par une belle brochette de jeunes (par rapport à lui) et talentueux musiciens. À la contrebasse, il y a le fidèle Doug Weiss (qu’on a vu aussi aux côtés de Kevin Hayes ou Chris Potter), au piano, Adam Birnbaum (Eddie Gomez, Wallace Roney) et au sax et soprano, l’excellent Wayne Escoffery (Tom Harrel, Mingus Big Band). Bref, du beau monde.

Le quartette nous plonge d'emblée dans le grand bain du post bop, même s’il reprend des thèmes mythiques du jazz modal comme «So What» ou «Jean-Pierre» de Miles.

Assis très bas et caché derrière ses cymbales, accrochées très haut, quasi à la verticale, Al Foster n’a rien perdu de son groove légendaire. Son sens du swing transpire et l’interaction avec ses musiciens est flagrante.

De plus, le batteur n’est pas du genre à focaliser toute la lumière sur lui, chacun des membres du groupe à droit à ses solos. Sur pratiquement chaque morceau, chacun y trouve son espace.

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Celui qui, ce soir, fera la grosse impression est sans nul doute Wayne Escoffery. Dans la lignée d’un Sonny Rollins, peut-être, il enchaîne les phrases et fait monter l’intensité à chaque chorus. Tout en les nuançant régulièrement. Il module le son en alternant le suraigu et les graves les plus profonds. Il n’esquive pas les difficultés, il prend tous les risques et se laisse emporter par une fougue qu’il maîtrise cependant parfaitement. Il ne s’empêche pas de disséquer les accords - quitte à jouer bruyamment avec les clés de son sax - pour les rendre plus incisifs. Ou, au contraire, il maintient - à la façon d’un Roland Kirk - les longues notes en souffle continu pour les emmener à leur paroxysme. Ce qui ne l’empêche pas d’enchaîner la suite avec beaucoup de sensibilité et de sobriété.

La connivence entre Al Foster et Adam Birnbaum est, elle aussi, assez convaincante.

Sur les groove souvent soutenus et toujours nuancés du batteur, le jeu du pianiste est limpide, ses attaques sont franches et ses impros solides… sans pour autant être terriblement originales. Birnbaum essaye plutôt des «servir» les thèmes avec élégance.

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Quant à Doug Weiss, lorsqu’il s’empare d’un solo, il ne le lâche pas facilement. En un jeu vif et sec, il s’exprime avec beaucoup de virtuosité sur des lignes mélodiques chantantes et fermes à la fois. Le jeu est resserré, concis, tendu.

Le groupe enchaîne standards et compositions personnelles, comme un bluesy «Peter ‘s Mood» ou un «Brandyn» assez soul, avec beaucoup d’entrain et de conviction. Ça swingue constamment, l’ambiance est vraiment très jazz et tout le monde prend du plaisir. En fin professionnel, Al Foster sait attendre, relancer la machine, sauter un temps ou, au contraire, le dédoubler pour ajouter encore plus de relief et de profondeur aux morceaux.

Il donne ainsi, avec tout le groupe, de nouvelles couleurs - plutôt bien dans notre époque - à ce jazz dit «traditionnel». Il y a comme un regard jeune, presque neuf. Il y a cette façon de bousculer les principes sans pour autant en mépriser les valeurs.

Oui, joué comme ça, ce jazz est éternel.

A+

 

 

09/10/2012

Singers Night - Saison 2 - Sounds

Voilà une agréable surprise.

Quoiqu’il n’y a rien de surprenant : Véro et Rowena nous avaient promis un bon niveau pour les Singers Nights. Et, on le sait, les femmes ont cela de différent avec les hommes : elles tiennent leurs promesses.

SINGERS.jpg

Bien agréable donc cette première soirée (le 27 septembre) de la deuxième saison des Singers Nights du Sounds.

D’abord, il y avait du monde – c’est toujours mieux – et les chanteuses et chanteurs étaient tous à la hauteur. Et pour certaines même, au-delà.

Accompagnés par un trio solide (Yannick Schyns (p), Francis Jolie (cb) et Martin Méreau (dm) ) les vocalistes ont trois chansons pour convaincre. Pas si simple, avouons-le. Et pourtant, quelques-uns ont montré une belle personnalité et un beau talent. On pense à Lisa ou Charlotte, par exemple. Sans oublier Chantal ou Christian, dans un autre registre.

Bref, si nos deux organisatrices ne lâchent pas la pression et gardent en tête un certain degré d’exigence, la Singers Night risque de devenir le rendez-vous incontournable des nouveaux talents du jazz vocal. C’est tout ce qu’on leur souhaite.

Rendez-vous le 25 octobre, pour la deuxième ?

A+

07/10/2012

Trio Grande - Jazz Station

Ce samedi 22 septembre, c’était le concert d’ouverture de la saison à la Jazz Station (si l’on excepte celui de Ruocco, Smitaine, Rassinfosse, dans le cadre du Saint Jazz Ten Noode et celui de Melangcoustic le jeudi précédent…).

Bon, ok… C’était le premier concert du samedi de la saison… avec un groupe qui sait ce que plaisir et fête veulent dire : Trio Grande.

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Et comme souvent chez Trio Grande, la fête commence en douceur, histoire de mettre les invités en confiance. Un certain sens de l’hospitalité, sans doute.

Alors, «Roche Colombe» prépare le terrain à «Rêve d’Eléphant». Une pointe de valse à l’ancienne, un soupçon de menuet, le tout saupoudré de jazz, de funk et, bien sûr d’improvisations surprenantes. Finalement, on est vite dans le bain.

On continue avec «Rue des Doms», festif et éclaté, puis «Cinéma-danse», sensuel et mystérieux…

Les morceaux sont souvent courts – on le sait – mais ils sont tellement riches harmoniquement et rythmiquement qu’il serait dommage de «rallonger la sauce». Ce serait un excès de gourmandise. Ou de mauvais goût.

La musique est tellement forte, tellement imagée!  Elle fait toujours appel à l’imaginaire. Et les détails foisonnent. Tout semble possible. Même si elle est écrite avec précision et si elle est pensée en profondeur, elle n’a rien de cérébrale. L’émotion reprend toujours le dessus. Du coup, la musique continue à faire son chemin bien après qu’elle se soit tue. Les histoires reviennent et les images réapparaissent… comme une persistance rétinienne.

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Sur scène, Michel Massot danse avec ses tuba, trombone et euphonium. On dirait un échassier qui enjambe les nénuphars dans un marais. Terriblement expressif, il donne la pleine puissance ou, au contraire, laisse flotter l’air dans l’instrument. Il échange avec Michel Debrulle, toujours très investi derrière sa batterie. C’est sans doute le batteur que je connais qui a toujours le plus envie de bouger et de danser. Son jeu est souvent dynamique, même dans les instants plus tendres («Les petits escaliers») il arrive à insuffler une pulsation particulière.

Et puis, il y a Laurent Dehors, toujours prêt à lâcher un bon mot, qu’il soit verbal ou musical. Il passe du ténor à la clarinette - basse ou contrebasse - avec une aisance déconcertante. Puis c’est le soprano, la guimbarde, l’harmonica et finalement la cornemuse. On dirait un équilibriste prêt à tendre son fil n’importe où, pourvu qu’il y ait l’ivresse des sommets.

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Il n’y a jamais aucune ligne droite dans un voyage avec Trio Grande et, parfois même, les virages se prennent à cent quatre-vingts degrés. Quant aux changements de rythmes, ils sont toujours inattendus. Pas question de s’ennuyer.

Ces trois musiciens s’amusent tout le temps et se permettent tous les délires… inoffensifs. On les imagine d'ailleurs bien faire peur aux poules dans une basse-cour. Trio Grande, c’est la fête, pas la guindaille !

Alors, comme ils s’amusent, le public en redemande, une fois… deux fois, puis Trio Grande s’en va.


A+

 

02/10/2012

Igor Gehenot Trio - Road Story


Road Story pourrait être le titre d’un album d’un groupe qui a déjà beaucoup roulé sa bosse. Il n’en est rien. Il s’agit du premier album (chez Igloo) du jeune pianiste belge Igor Gehenot (23 ans à peine). Ce n’est donc que le début de l’aventure. L’histoire est encore à écrire, mais elle commence bien.

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Soutenu par deux solides piliers de notre jazz belge (Teun Verbruggen (dm) et Sam Gerstmans (cb) ), Igor peut s’exprimer comme il l’entend. D’un côté, il peut se fier à la rigueur et au swing hard bop, bien gardé par le contrebassiste, et de l’autre, il peut compter sur la fougue et le jeu éclaté du batteur.

Cependant, bien que sa personnalité émerge clairement ici et là, on sent Gehenot encore assez attaché à ses principales influences. La première, celle qui saute immédiatement aux oreilles comme aux yeux est celle d’ECM. Au-delà de l’ambiance générale et du son d’ensemble, l’influence va jusque dans le graphisme de la pochette, illustrée par une photo en noir et blanc, sobre et dépouillée, délimitée aux quatre coins par une typographie simple et discrète.

Au fil des morceaux, le toucher de Gehenot évoque tantôt celui d’un Brad Mehldau («Promenande» ou «A Long Distance Call to JC») ou d’un Marcin Wasilewski («Nuit d’hiver»). On y découvre aussi chez lui un certain goût pour le mystère, voire une noirceur dans le propos («Lena»). Son jeu rythmique est pourtant nerveux et il n’hésite pas à user d’ostinati pour faire monter la pression. Les accords se jettent par grappes, renvoyés par Teun Verbruggen au mieux de sa forme. Alors, le pianiste nuance et découpe son jeu et rappelle même par moments Keith Jarrett… en plus sage. Tout cela est souvent joué sur des tempi généralement ralentis et apaisés. C’est que Gehenot a la sens des contrastes et de la narration. Cela se confirme d’ailleurs dans ses compositions (il est l’auteur des dix titres de l’album) pour lesquelles il n’a rien à envier à personne. Ses constructions sont judicieusement bien balancées et l’équilibre entre tension, timing et dénouement est quasi parfait.

Et bien sûr - comment ne pas l'évoquer - on sent aussi chez Gehenot, l’influence évidente d’Eric Legnini. Dans «Sofia's Curtains», par exemple, et surtout dans «Mister Moogoo» (mais là, l’hommage est clair jusque dans le titre).

Tout cela ne manque décidément pas de talent et les concerts que le trio a donné cet été le confirment.

Et même si tout n’est pas encore clair et totalement défini dans sa tête, il est certain que le jeune pianiste a de l’ambition. Il lui suffit maintenant de faire le tri entre ce qu’il garde dans ses bagages et ce qu’il laisse sur le côté. Doué comme il l'est, il devrait rapidement s'en sortir.

A lui de choisir sa route.

A+

29/09/2012

Da Costa Trio au CC Hannut - Henrifontaine

Voilà quelques années (le temps passe vraiment trop vite!) que je n’avais plus eu l’occasion d’entendre le guitariste Victor Da Costa en concert. Ce vendredi 9 septembre, à Hannut, il se présentait en trio, avec Cédric Raymond à la contrebasse et Steve Houben à l’alto et à la flûte.

C’était un concert presque exceptionnel dans le sens où ce groupe ne s’est produit que très rarement en Belgique ces derniers temps (et peu de gigs sont prévus pour l’instant, ce qui est un peu dommage). C’est donc le CC Hannut qui a eu la bonne idée - et qui a saisi l’opportunité - de programmer ce trio en ouverture de sa saison jazz.

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La chaleureuse et intime Salle Henrifontaine est l’écrin idéal pour cette musique sensible. Une belle et bonne ambiance, de douceur de vivre et de convivialité, y flotte instantanément.

Alors, délicatement, le trio débute avec «Night and Day» puis «Like Someone In Love».

Da Costa, bien que son jeu sente à plein nez le soleil, évite de tomber dans les clichés de la musique brésilienne à laquelle on pourrait peut-être s’attendre de sa part. Bien sûr, il y a ce balancement naturel et ce phrasé souple, mais il y accole souvent des riffs plus tranchés et plus acides. Cela donne une version de «Minority» (de Gigi Gryce), plutôt vitaminée. La vélocité et le sens du swing font le reste.

Est-ce le fait d’être un multi instrumentiste surdoué (il excelle autant au piano qu’à la batterie, rappelons-le) que Cédric Raymond donne l’impression d’imposer avec facilité une vraie personnalité à la contrebasse ? Il la dompte plutôt que de la laisser l’entraîner. Ses attaques sont déterminées, son jeu est ferme et plein de contrastes. On le sent attentif aux moindres variations de ses partenaires. Il rebondit, invente et, bien sûr, se permet de faire quelques citations comme il les aime («Waters Of March» par exemple). Tout cela ajoute à la bonne humeur dans la salle.

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Et puis, il y a Steve Houben, expressif à souhait et toujours en mouvement (il danse, il se tortille, il se balade), qui illumine un peu plus encore l’ensemble. Le son est souvent clair, parfois aussi légèrement feutré ou éraillé. On y décèle cette pointe d’âpreté qui le rend un peu sale. Un son plein d’aspérités, presque palpable, un peu comme lorsque l’on passe la main doucement sur un papier graineux. Ses impros n'en sont que magnifiées.

Insérés parmi quelques compos personnelles (dont le tendre «Onze Dias», qui oscille entre une larme et un sourire, comme dirait l’ami Toots), le trio revisite quelques standards de Charlie Parker («Bloomdido» ou «Anthropology ») et quelques airs brésiliens pour parfumer l’ensemble, comme ce «Bossa Antigua» de Paul Desmond, sur lequel Steve Houben se fait magique.

Rien n’est vraiment lisse dans ce trio et c’est d’ailleurs ce qui en fait tout l’intérêt. On y sent toujours ces petites failles et ce côté un peu «impur» qui le rend très humain. Un peu comme la ride sur un visage qui en fait tout le charme.

Da Costa, Houben et Raymond racontent des histoires avec tendresse et sincérité. Comme l’on se parle entre vrais amis. En toute franchise. Que demander de plus ?


A+

 

21/09/2012

Nathalie Loriers Trio - Les trois petits singes

On l’attendait depuis longtemps cet album en trio. On se souvenait avec émotion de Walking Trough Walls, Walking Along Walls et de Silent Spring (chez Igloo). Deux excellents albums que Nathalie Loriers avait mitonné avec Sal La Rocca et Hans Van Oosterhout. La pianiste avait ensuite tenté, avec bonheur, l’aventure en quintette avant de suivre d’autres chemins aux accents orientaux (L’Arbre Pleure). Puis elle s’était entourée d’un quatuor à cordes dans Moments d’Eternités. En parallèle, elle avait aussi – et elle continue – participé à l’aventure très prenante du Brussels Jazz Orchestra.

Tout cela l’avait un peu éloigné la Sainte Trinité du jazz. Pourtant, lors des J.O. de Pekin, en 2008, elle avait participé à un disque collectif (Jazz Olympics), et avait proposé «Confidence», en trio (avec Philppe Aerts et Stéphane Galland). C’était une pure merveille. C’était un choc. Pour nous. Mais pour elle aussi sans doute. Il était clair et évident qu’elle devait revenir aux fondamentaux.

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Quatre ans plus tard, Les Trois petits singes (De Werf)nous comble enfin. Et bien sûr, le morceau «Confidence» (rebaptisé ici «Jazz At The Olympics») y figure en bonne place. Que du bonheur !

Nathalie a bien fait de nous faire attendre et de peaufiner ce projet car, il faut bien l’avouer, cet album est d’une fraîcheur et d’une richesse incroyables. Et l’on n’y décèle aucune faiblesse. Nathalie Loriers s’y exprime en un discours pertinent, dépourvu de tout de bavardage inutile. Elle donne de la place à la musique, fait résonner les silences, laisse respirer le rythme. On retrouve chez elle, ce toucher très personnel, cette façon de faire dialoguer la main gauche avec la main droite. D’amener les autres à participer à l’aventure. L’entente est parfaite avec Philippe Aerts, à la contrebasse - chantante comme jamais - et avec Rick Hollander, aux drums, qui colore chaque morceau de façon différente et toujours surprenante. Il y a, dans ce trio, l’essentiel du jazz et du swing.

Allez écouter ce «God Is In The House» (Duke ? Oscar ? Lennie ?),  ce lumineux «Moon’s Mood», cet énigmatique «Les Trois Petits Singes»… Tout cela est décidément parfait !

Il y a, bien sûr, le romantisme de Loriers – libéré de tout poncif - dans «L’Aube De L'Espérance» ou «La Saison Des Pleurs». Il y a aussi des airs plus ensoleillés, qui flirtent avec des rythmes Afro-Cubain ou latino, comme «Cabeceo» par exemple. Il y a toutes ces couleurs, toutes ces influences, mais rien, jamais rien n’est surligné. Et c'est cela qui est magique. C’est cela qui fait un grand disque. C'est ce que l’on pourrait appeler la maturité. La maturité de quelqu'un qui sait comment se faire entendre et se faire comprendre, parfois à demi-mot, mais toujours avec justesse.

Arriver à allier une simplicité du discours avec une telle richesse harmonique - et un sens de la mélodie et du groove - est un tour de force que seuls quelques grands ont réussi. Et Nathalie Loriers fait partie, sans aucun doute, de ce petit cercle d’élus.

Les Trois Petits Singes est l’un des albums les plus swinguants et des plus brillants sorti actuellement et certainement l'un des meilleurs de Nathalie Loriers.

Un dernier conseil : ne ratez pas les concerts que le trio donne actuellement (dans le cadre des JazzLab Series) ou un peu plus tard (pour le Jazz Tour des Lundis d’Hortense). Un trio jazz de cette qualité ne court pas les rues.

A+

 

 

 

 

16/09/2012

Les Sentiers de Sart-Risbart

Des musiques improvisées, des musiques insolites, originales, étranges et variées. Des musiques qui mélangent les genres. Du jazz, du folk, du rock et d’autres encore, bien moins définissables…

Ce sont toutes ces musiques-là que la fine équipe du Festival des Sentiers de Sart-Risbart - réunie autour de Jules Imberechts - a invité au cœur de ce minuscule village du Brabant Wallon.

À l’arrière d’une modeste mais néanmoins très jolie maison de campagne, dans le jardin, on a dressé quelques tentes et une scène en toute simplicité.

Ça sent bon la convivialité, la sincérité et le bonheur ordinaire.

jules imberechts, sentiers de sart risbart,

Il est 17 heures, ce samedi 25 août et Sarah Klenes (voc) est venue présenter le premier album de son trio Oak Tree («A dos d’âmes» chez Mogno). La configuration est plutôt originale pour une musique qui ne l’est pas moins. À la droite de la chanteuse, il y a l’accordéoniste Thibault Dille et à sa gauche la violoncelliste luxembourgeoise Annemie Osborne.

Entre folk, musique de chambre, chanson française et jazz, le trio nous invite à le suivre dans un très joli voyage. Rapidement, il capte l’attention du public, le prend par la main et l’emmène de surprises en découvertes.

Les trois musiciens se sont rencontrés lors d’ateliers d’improvisations libres et l’on peut dire qu’entre eux... le courant passe.

En plus, ils se laissent habiter par l’environnement et l’ambiance, par l’air et les bruits. Alors, un peu comme sur le disque dans lequel ils insèrent quelques délires poétiques assez libres entre des musiques plus écrites, ils répondent aux cloches de l’église toute proche pour inventer spontanément quelques chants. Le moment est bucolique, pastoral, frissonnant.

Chez Oak Tree, il y a des chansons à danser, des chansons à pleurer, des chansons à rêver, des chansons à rire aussi. La voix – superbe - de Sarah Klenes - tout en contrôle et émotion - est tout le temps mise en valeur par des arrangements subtils et intelligents.

Entre ses acrobaties vocales – qui ne tombent jamais dans la démonstration – les instrumentistes se fendent de quelques jolis solos. Le mariage entre accordéon et violoncelle est parfait. Tantôt à l’unisson, tantôt en décalage forcé, les musiciens se répondent, se soutiennent, s’évadent et s’offrent des moments de liberté pleins de fraîcheur. Alors, parmi les compositions originales (dont le très sensuel et troublant «Le Baiser Valsé») le trio reprend aussi «Sack Full Of Dream» de Donnie Hathaway ou un morceau d’André Minvielle. Hé oui, il y a des moments comme ça, de grâce, où tout fonctionne.

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La musique de Gilbert Paeffgen à toujours quelque chose d'étonnant. J'avais déjà vu le percussionniste suisse lors de son passage au Théâtre Marni voici quelques années. Ce samedi, il venait présenter un nouveau projet en duo avec l'accordéoniste Susanna Dill.

De son hackbrett (que l’on appelle hammered dulcimer, cymbalum, épinette ou tympanon selon les pays) Paeffgen fait jaillir des sons d’une incroyable fragilité. Les rythmes répétitifs, riches, obnubilants et toujours surprenants se succèdent. Les harmonies rappellent la musique médiévale ou celte. Ou encore le folklore de l’Appenzell. De son accordéon chromatique, Susanna Dill colore l’ensemble, parfois de façon mélancolique, parfois de façon plus festive, avec beaucoup de virtuosité.

On joue le souffle, les frottements, les respirations. On retrouve dans cette musique la luminosité qui n’existe que là où l’air est pur et rare. Un air blanc. Un air vierge. Un air des montagnes.

Cette musique a aussi quelque chose de très contemporain dans sa construction et le duo n’a pas peur de tutoyer les arrangements complexes. Pourtant, les histoires qu’ils nous racontent sont limpides («Gutte Stimmung», «Carol Of The Bells»). Elles sont aussi touchantes («Wolke») que dérangeantes. Parfois le mystère s’installe («Dewisudh»), mais souvent l’humour vient désamorcer la tension. L’émotion, quant à elle, est omniprésente. Une émotion qui me rappelle un peu celle que j’ai ressentie lors du concert de Rolf Lislevand à Dinant en 2006. Gilbert Paeffgen et Susanna Dill ont sorti un album, «Légendes d’Hiver» (disponible ici), que je vous recommande particulièrement.

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La nuit enveloppe peu à peu le jardin, les lumières s’allument comme pour éclairer une fête de village et Tangram monte sur scène. Sans doute moins surprenante que celle des deux concerts précédents, la musique du trio n’en est pas moins réjouissante.

D’ailleurs, les sonorités festives, aux accents venus des quatre coins du globe ont tôt fait d’enthousiasmer le public. Il faut dire que le jeu de Marie-Sophie Talbot (p) est vif, plutôt percussif et très expressif. La pianiste n’hésite pas à se lever pour accentuer certains accords et transmettre au groupe toute son énergie. La «Course des garçons de café» est ainsi menée tambours battants.

Et derrière les tambours, justement, il y a Fred Malempré, gage de subtilité qui se mêle au sens de la fête. Rien n’est lourd chez lui… et rien n’est jamais joué avec préciosité non plus. Il y a un côté authentique, spontané et naturel dans sa frappe. Et cela renforce encore le caractère du trio. Du coup, la flûte ou le soprano de Philippe Laloy paraissent encore plus libres et lumineux.

Quelques gouttes de pluies finissent par tomber – histoire de rappeler que nous ne sommes pas au bout du monde, comme voudrait le faire croire Tangram, mais bien en Belgique – sans empêcher la pianiste et ses compères de distiller le soleil qu’il y a dans leur musique. Même les moments plus retenus («Souffles», qui donne le titre à l'album, «Thérèse est un ange», aux balancements sud-africains ou le magnifique «Etoiles») gardent cette brillance toute particulière, entre mélancolie et sourire.

On voudrait que ce mini festival ne reste connu que de quelques privilégiés, amoureux de poésie et de fantaisies musicales. Et, en même temps, on aimerait que la planète entière découvre ces petites perles de musique qui parsèment les sentiers (très peu battus) de Sart Risbart.

Rendez-vous l'année prochaine.


A+

 

 

16/08/2012

Brussels Vocal Project au Cercle des Voyageurs

Vendredi 3 août. L’air est lourd sur Bruxelles.

Il fait chaud dans la bibliothèque du Cercle Des Voyageurs. Il y a du monde. Sur scène, pas de micro, pas d’amplification. Pas d’instrument non plus. Ce soir, c’est a cappella.

Alors, on s’isole un peu plus du bruit extérieur. On ferme la fenêtre.

Il fait encore plus chaud.

Le Brussels Vocal Project est né au conservatoire de Bruxelles. Presque par hasard.

Au début, d’ailleurs, il n’y avait pas que des vocalistes. Mais tout le monde chantait. Petit à petit l’idée a fait son chemin, le groupe s’est resserré, le répertoire s’est affiné. Ils étaient 9 lorsque je les avais vu à Dinant, en 2009. Ils avaient failli remporter le concours des jeunes talents.

Aujourd’hui, ils sont six.

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Le projet s’est encore concentré et le groupe travaille, pour l’instant, autour de l’un des thèmes impérissables du regretté Pierre Van Dormael: «The Art Of Love».

L’idée du Brussels Vocal Project a alors été de demander aux musiciens qui avaient côtoyés de près le guitariste, d’écrire ou d’offrir un thème lui étant dédié.

Fabian Fiorini, Fabrizio Cassol, Nathalie Loriers, Pierre Vaiana, Pirly Zurstrassen, David Linx et Serge Lazarévich ne se sont pas fait priés. Chacun a écrit selon son expérience, son histoire, son vécu, son ressenti, son amour.

Chaque compositeur à posé sa griffe, son style. On reconnaît le lyrisme ou la délicatesse sombre des uns, l’électricité ou les tourments des autres. Et la sensibilité de tous.

Sur chacune de ces compositions, François Vaiana et Anu Junnonen, principalement, ont posé des paroles. On y entend de l’anglais, de l’italien, du français ou du finnois.

Ce qui pourrait paraitre très éclaté, incohérent, voire chaotique, trouve son fil rouge dans les voix et les arrangements.

Les six vocalistes ont façonné un équilibre parfait. Un soprano (Frédérike Borsarello), une basse (Wouter Vande Ginste), un ténor (Jonas Cole), deux altos (Anu Junnonen et Elsa Gregoire) et un baryton (François Vaiana).

Tous ne viennent pas du jazz, certains viennent du classique ou du rock. Voilà qui ajoute encore à la richesse du projet.

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Avec une maîtrise quasi parfaite, le Brussels Vocal Project ne succombe pas à la démonstration mais fait affleurer l’émotion. Et c’est parfois très impressionnant.

C’est la version moderne, très actuelle et très personnelle, des grands groupes vocaux auxquels on pourrait peut-être faire référence comme Les Double Six, Lambert, Hendricks & Ross ou Manhattan Tansfert des bonnes années… Mais au swing de ceux-ci, il faut ajouter des harmonies complexes et très contemporaines. Les thèmes sont riches de nuances et ne se cachent jamais derrière la facilité.

La musique circule, se transmet et s’échange entre les vocalistes. Chacun tient son rôle à la perfection. Ils s’écoutent, se répondent, se laissent le temps de respirer, de souffler, de s’épanouir. On passe de l’intimiste au swinguant. Du mystérieux au lumineux. Du tendre au mordant. En toute poésie.

Puis le concert s’arrête. Un enfant pleure dans la salle à côté et a besoin de sa maman. Sa maman c’est Elsa. Alors, avec naturel et générosité, on fait une pause.

On ouvre les fenêtres. On laisse rentrer l’air.

On craint un instant que la magie va être rompue. Mais non. Ce petit interlude permet de nous rendre encore mieux compte de la performance des chanteurs, de l’univers dans lequel ils nous ont emmené et de l’humanité partagée.

Lorsque le concert reprend, le rêve est intact. Et l’on voudrait qu’il dure longtemps.

Dehors, il fait toujours aussi chaud. Mais intérieurement, le Brussels Vocal Project nous a vraiment rafraîchi.



Le Brussels Vocal Project compte enregistrer prochainement. Puis tenter de chercher une maison de disques. Et puis de trouver d’autres concerts.

Nos oreilles et notre cœur n’attendent que ça.

Le projet est audacieux et original, il serait vraiment dommage de passer à côté.

 

A+

13/08/2012

Maxime Blésin Trio - Music Village

Traditionnellement, le Music Village continue à programmer des concerts durant tout l’été. Et c’est bien.

La formule est cependant légèrement différente de celle pratiquée pendant l’année. En effet, toute la semaine, du mardi au samedi, Paul Huygens ouvre la scène à un seul et unique groupe.

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Ce jeudi 2 août, je suis allé écouter Maxime Blésin qui a profité de l’aubaine pour roder un nouveau projet en trio. Derrière le leader, ce sont Sal La Rocca (cb) et Jan De Haas (dm) qui soutiennent le guitariste qui a décidé de… chanter. Bien sûr, Maxime avait déjà donné de la voix… en portugais (on sait qu’il affectionne particulièrement la musique brésilienne) mais pratiquement jamais en anglais.

Le répertoire est principalement basé sur des standards de jazz. Le trio y reprend «Night And Day», «Star Fell On Alabama», «Tenderly»…  Mais aussi «Samba de Verão» («Summer Samba»), on ne se refait pas.

Blésin profite de ces 5 soirées pour tester des guitares et chercher le son qu’il veut. Veut-il s’éloigner du style soul et jazz pour se rapprocher de la pop ? Ou flirter avec le classique ? Ou mélanger le tout ? Qui sait ?

Le phrasé est souple, vivace et souvent chaleureux. Dans son jeu, on décèle un peu de Grant Green, une pointe de John Scofield, un soupçon de Kenny Burrell, un peu de l’esprit de Kurt Rosenwinkel. Maxime Blésin cherche les ingrédients qui donneront à ce projet une identité toute personnelle.

Jan De Haas rebondit sur les riffs du guitariste et Sal La Rocca, profite du moindre espace pour improviser avec élégance et grande musicalité.

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Après avoir tourné avec son excellent sextette Bop And Soul Sextt (dont l’album contient des morceaux irrésistibles comme «Hydrogen Bond», «To Art» et surtout «Leaves In Windy Weather» qui mériterait de devenir un tube planétaire tellement il est en tout point parfait !!) il n’est pas exclu que Maxime Blésin enregistre un album avec ce nouveau trio. Mais il ne se contentera peut-être pas de cette «simple» formule et pourrait peut-être inviter quelques musiciens plus… classiques. N’en disons pas plus pour le moment, le projet est en gestation et le résultat pourrait être surprenant.

En attendant, le trio continue à diffuser sa musique sensuelle dans l’ambiance chaude et moite du Music Village. Les amateurs de belles mélodies finement ciselées sont ravis et n’hésitent pas à «en redemander».

Pour eux, comme pour moi, ce jazz à Blésin est idéal pour les soirées d’été.

 

A+

 

 

10/08/2012

Nguyên Lê. L'interview.


L'excellent guitariste Nguyên Lê sera en concert au Festival d'Art Huy ce 19 août.

Un concert qu'il ne faudra pas manquer si vous aimez le jazz, le rock et les musiques ethniques. Il a sorti chez ACT Music le très bon album ("Songs Of Freedom") qui mélange allègrement et intelligement quelques-uns des morceaux emblématiques du rock et de la pop (Led Zeppelin, The Beatles, Janis Joplin, Iron Butterfly ou encore Stevie Wonder) avec les musiques indiennes, vietnamiennes ou nord-africaines. Une réussite ! Bien loin des clichés "habituels".

Lors de son passage à l'Espace Senghor à Bruxelles, j'ai eu l'occasion de le rencontrer.

Nguyen Le_01.jpg

Il y a eu “Purple”,  il y a eu aussi, avant et après, des projets basés plus spécifiquement sur la musique vietnamienne … Peut-on dire que “Songs Of Freedom” est la suite de “Purple” ou bien est-ce une parfaite fusion entre rock, jazz et musique asiatique?

Il y a eu des tentatives avant “Purple”. Mais c’est vrai que “Purple” a été déclencheur. Il y avait longtemps que je voulais travailler sur la musique de Jimi Hendrix. J’y pensais déjà en '93, avec le groupe que j’avais à l’époque.

Ultramarine?

Non, non, c’était après, avec Richard Bona, avant qu’il ne devienne la star qu’il est devenu. Je m’intéressais à l’énergie du rock. J’ai toujours adoré ça et je voulais développer cet élément. D’ailleurs, c’est quelque chose que j’ai toujours essayé de garder dans ma musique, quel que soit le projet. Au départ, c’était pour jouer, pour la joie que cela procure sur scène, la joie de sentir le retour" du public. Puis, il y a le passage au disque. Et pour cela, il faut plus que du plaisir, il faut du “concept”. Ce concept, je l’ai découvert avec une version de “Voodoo Chile. Il y avait une lecture ethnique, une lecture africaine sur un morceau rock. Je voulais relier plein d’éléments avec le morceau original. Autant par le texte que par la musique. Relier tous les symboles qui sont transportés par l’histoire d’Hendrix. Il était assez naturel, pour moi, de faire le rapport entre la transe Gnawa et la transe d’Hendrix. Pour moi, Hendrix a toujours été ne musique de transe. Et c’est comme cela que j’essaie de la jouer d’ailleurs. J’ai poussé le concept de cette fusion jusqu’à traduire les paroles d’Hendrix en Bambara. J’ai aussi invité le musicien algérien Karim Ziad pour jouer les percus. J’ai gardé l’énergie rock et l’esprit d’ouverture et d’improvisation typiquement jazz. Mais cela, c’était seulement pour un seul morceau. Et j’aimais ce concept et je voulais le pousser plus loin. Puis, Siggi Loch, le patron de ACT Record m’avait demandé de faire un deuxième volume sur la musique d’Hendrix. Alors, j’ai commencé à travailler, et puis j’ai réfléchi et je me suis dit que je ne devais pas me limiter à Hendrix. J’étais très excité d’aller voir plus loin, avec d’autres morceaux rock.

Est-ce une musique qu’il a fallut “réinventer” cette musique ? Car  ce mélange ethnique n’est peut-être pas toujours aussi évident que dans “Voodoo Chile ou dans la musique d’Hendrix en général ?

Oui. Mais au départ, avec le projet Hendrix, il y avait aussi une idée de “simplicité” volontaire. L’idée n’était pas de réécrire des choses, de les re-arranger. A l’opposé, dans Songs Of Freedom, j’ai voulu pousser le côté écriture beaucoup plus loin. Et ce groupe est,  pour moi, comme un mini Big Band. C’est pour cela que j’avais besoin d’un instrument harmonique, comme le vibraphone, par exemple. Ce que joue Illya Amar est très écrit. Cela n’en a peut-être pas l’air, mais c’est assez précis. Et le vibraphone donne une autre couleur que le piano ou le synthé ! Cela donne une lumière, une certaine clarté à l’ensemble

Pourquoi ne pas avoir voulu créer un groupe très rock dans l’instrumentation de base et jouer la couleur avec différents invités ?

C’est un peu la démarche que j’avais faite avec “Purple”. Sauf que je ne chante pas et qu’il me paraissait essentiel qu’il ya ait du chant dans ce projet. Donc, par rapport au quartette de “Purple”, j’ai ajouté une couche harmonique.

Tu as revu aussi le line-up du groupe par rapport à « Purple », il y a des raisons particulières ?

Disons que Stéphane Galland et Linley Marthe sont des musiciens qui ont fait partie de la dernière génération de mon groupe Hendrix. On a beaucoup tourné la musique d’Hendrix avec cette rythmique-là. Et comme ça marchait très bien, qu’on était sur la même longueur d’onde au niveau de l’énergie, on a continué.

Pour revenir aux morceaux, comment as-tu procédé pour le choix, selon quels critères, quelles idées ?

Il y a plein de morceaux qui sont venus naturellement, car c’étaient des morceaux que j’adorais quand j’étais plus jeune. Je dirais même que  ce sont des morceaux qui m’ont fait aimer la musique. C’est la première musique que j’ai écoutée. Avant cela, je n’avais même pas le goût de la musique.

Oui, il me semble avoir lu cela quelque part. Tu t’es mis à la musique assez tard, vers quinze ans, ce qui semble assez incroyable.

Oui, peut-être. Le vrai groupe qui m’a fait aimer la musique c’est Deep Purple. Mais quand j’ai réécouté leur musique dans l’idée de la travailler pour "Songs Of Freedom" cela ne m’intéressait plus du tout. Led Zeppelin, par contre, je l’ai redécouvert. J’aimais déjà ça à l’époque, mais pas à ce point. Pas comme maintenant.

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Pour quelle raison Led Zep' est-il plus intéressant ? Il y a plus de richesses harmoniques, ou  rythmiques ?

C’est beaucoup plus créatif. C’est resté super moderne. Et quand on écoute les enregistrements live, on se rend compte qu’ils improvisent de façon monstrueuse. Comme des jazzmen. Ce qui était très beau à l’époque, même s’il y avait une différence entre le jazz et le rock, c’est que les rockers improvisaient. Et pour Hendrix ou Clapton, bien sûr, c’était monnaie courante. Et Led Zep' allait dans le même sens.

Reprendre des thèmes rock et improviser dessus est parfois très casse-gueule. On ne va pas donner d’exemples, mais on en connait. Il faut trouver de l’espace pour improviser. C’est difficile ? Moins évident que sur des standards de jazz, par exemple ?

Pour moi, ce n’et pas spécialement difficile. C’est à dire que j’ai comme première attitude de respecter le morceau. Je ne cherche pas du tout à le dénaturer, à le détruire ou le rendre méconnaissable. J’essaie toujours d’être complètement relié au sujet de départ. Comme pour Hendrix et "Voodoo Chile". Ceci dit, une fois que j’ai trouvé mon point de vue, je développe très loin le travail qui peut paraitre parfois assez éloigné du matériau original. Mais l’esprit est présent, c’est la même chanson, les mêmes paroles. En fait, il s’agit plutôt d’une histoire de couches. Et je m’aperçois que je fais ça tout le temps. Ça fait des années que je m’amuse à réécrire de la musique sur de la musique qui existe déjà. J’écris de la musique sur des musiques qui n’ont pas besoin de moi, finalement. Et ces musiques, ce sont autant celles d’Hendrix que la musique Vietnamienne ou que la musique du Maghreb. Tous ces morceaux traditionnels - et on peut y inclure Hendrix ou Led Zep' sans problème – ce sont des diamants en eux-mêmes. Je veux qu’ils restent des diamants. Par contre, je veux me les approprier, avec le rêve que j’aurais pu les écrire moi-même (rires). C’est un rêve, il ne faut pas prendre ça au premier degré !

Pour chacun des morceaux, tu as conçu des arrangements aux influences différentes: une fois c’est le Vietnam, une fois l’Afrique, l’Inde…  Y avait-il une idée bien précise derrière chaque morceau ?

Absolument. Une fois encore, il s’agit de trouver un point de vue initial précis pour commencer l’arrangement.

Qu’est ce qui fait que tu décides de traiter tel morceau sur un raga ou sur un rythme africain ?

Je pense que les raisons sont spécifiques aux morceaux. Si l’on prend “I Wish”, que j’ai voulu en version “Bollywood”, c’est parce que ça groove déjà monstrueux au départ. Je ne pouvais pas en faire une ballade. Même si c’est un truc facile de jazzmen: prendre un morceau rock et le ralentir, en faire une version sobre et dépouillée. Et ça marche bien.  Mais moi, je voulais garder une version groovy. Et je voulais que cela corresponde à ma personnalité et que cela parle aux gens de ma génération, à ceux qui, comme moi, sont dans ce monde métissé. J’ai réfléchi aux musiques ethniques qui groovent et qui ont un côté joyeux et un peu clinquant… Il fallait que cela corresponde au morceau original qui, lui aussi, est très joyeux, presque bling-bling. "In A Gadda Davida" est un morceau que j’ai beaucoup écouté dans mon adolescence. Quand on écoute ça, c’est pop, mais déjà très oriental. Mais c’est de l’orientalisme psychédélique d’époque. J’ai simplement repris le petit interlude qui ne dure qu’une ou deux mesures sur le morceau original, que j’ai juste exploité. Je l’ai allongé et cela a inspiré tout le reste du morceau.

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Quel morceau a été l’élément déclencheur du disque ?

Au départ, il y avait "Voodoo Chile", qui était le morceau fondateur, comme je l’ai dit. Mais “Eleanor Rigby” est venu assez vite. Puis “Black Dog” ! Que je voulais absolument faire avec Dhafer Youssef. C’était impossible de passer à côté, c’est mon Robert Plant !!

Il y avait donc aussi l’idée de choisir des voix spécifiques suivant les morceaux. Comment les as-tu choisi ?

C’était moins simple, en effet. Il faut dire que, au départ, j’avais l’idée de traduire les paroles dans les langues appropriées aux arrangements. Comme je l’avais fait avec "Voodoo Chile". Je voulais pousser l’idée ethnique jusqu’au bout. En vietnamien ou en turc, cela aurait été super. Mais je me suis vite aperçu que je n’avais pas vraiment le droit de faire ça. Cela aurait été assez problématique au niveau juridique. J’ai oublié ça et les choses sont venues assez naturellement. Puis, certaines voix sont arrivées au dernier moment, comme Youn Sun Nah. Je cherchais la “bonne chanteuse” pour "Eleanor Rigby". Mon arrangement était asiatique et j’avais pris des contacts avec une chanteuse indienne qui habite en Californie. Mais c’était compliqué à mettre en place. Je me suis aperçu qu’il fallait que j’arrête d’aller chercher des inconnus que je n’avais entendu qu’une seule fois. L’idée était excitante, mais difficile à réaliser. Il fallait quelque chose de plus simple et naturel au niveau de la relation. Alors, comme je participais, à l’époque, à l’élaboration du disque "Same Girl" de Youn Sun Nah - pas en tant que musicien mais en tant qu’ingénieur du son – je l’ai entendu chanter "Enter Sandman", un morceau de Metallica. J’ai craqué et je me suis dit que c’était elle qui allait chanter “Whole Lotta Love”.  Et puis, il est devenu évident que c’est elle qui allait chanter "Eleanor Rigby".

Par contre, sur scène, tu ne peux pas emmener tous les chanteurs. Tu as dû faire un choix, là aussi. Cela n’a pas dû être facile.

En effet, il y a eu le concert au New Morning, pour la sortie de l’album où tout le monde était présent. C’était fabuleux. Mais, en effet, je ne peux pas faire ça tout le temps. Mais Himiko Paganotti est parfaite pour reprendre le rôle de chacun, et le sien, sur scène. Elle a un talent fou. Bien sûr, elle ne va pas chanter comme Dhafer, Julia Sarr ou David Linx. Mais le disque, une fois encore, c’est une chose et le live en est une autre. Et ce qui est intéressant, en live, c’est que le groupe prend possession de la musique. Au début, je suis le chef - simplement parce que j’ai écrit tout ça - alors on me suit. Mais très vite, chacun connait la musique par cœur et se l’approprie. Elle revit. On développe autre chose, une énergie qui se renouvelle sur scène. C’est le sens de l’improvisation.

Tu essaies aussi, à chaque projet de renouveler, en grande partie, tout le personnel. C’est pour garder de la fraîcheur de la spontanéité ?

C’est une volonté, par rapport à chaque disque, d’essayer de nouvelles choses. La vie est très courte, j’ai plein d’idées. Depuis que je fais des disques sous mon nom, je me dis qu’il faut que cela en vaille la peine, que je trouve quelque chose à dire. Chaque disque a un sens et je déteste me répéter. Surtout sur disques. Et j’essaie de faire un peu le contraire du disque précédent. Je ne vais sans doute pas faire un disque “rock” après ce “Songs Of Freedom”, c’est sûr. Comme l’album que j’avais fait juste avant celui-ci, "Saiuky", qui était très acoustique et joué avec des musiciens vietnamiens traditionnels.

 

Merci à Jos L. Knaepen pour les photos.

 A+

05/08/2012

Del Ferro - Vaganée Group à la Jazz Station

Samedi 16 juin, après une bonne série de concerts en Flandre (dans le cadre des JazzLab Series), Frank Vaganée et Mike Del Ferro venaient présenter, à la Jazz Station, leur disque “Happy Notes”, sorti récemment chez De Werf.

Une chose est sûre : le titre de cet album porte plutôt bien son nom tant la plupart des compositions sont optimistes et résonnent du plaisir des retrouvailles. Hé oui, dans les années ’90, les deux musiciens jouaient déjà ensemble (ils se souviennent d’ailleurs de soirées mémorables au Swing Café à Anvers) et avaient sorti deux albums (“Introducing” et “Live”).

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Si l’on ne présente plus Frank Vaganée (leader du célèbre Brussel Jazz Orchestra), rappelons brièvement le parcours de Mike Del Ferro. Après tout, on ne le voit pas si souvent chez nous.

Le pianiste Hollandais a joué avec Randy Brecker, Norma Winston, Toots Thielemans, Jack DeJohnette, Jorge Rossy… Il a enregistré quelques belles plaques (pas toujours faciles à trouver) dans des styles parfois très différents (opéra, bossa, early jazz...). Bref, un homme éclectique et très actif.

Et puis, Del Ferro a aussi beaucoup voyagé à travers le monde pour le compte d’American Voices (le Vietnam, la Birmanie, le Koweït, l’Afrique du Sud, les pays de l’Est…) ce qui lui a donné l’idée d’enregistrer, l'année dernière, avec Bruno Castellucci (dm) et Jeroen Vierdag (cb) un album justement intitulé “The Journey”.

Voilà sans doute quelques-unes des raisons qui ont éloigné Frank et Mike pendant près de quinze ans.

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Ce soir, à la Jazz Station, Jos Machtel (cb) et Toni Vitacolonna* (dm) complètent le quartette qui entame le set par les tendres “Pat” et “Seconds”, avant de faire éclater le fantastique “Triolette”.

Swing endiablé, variations rythmiques, ponctuations décidées du pianiste, frappe tranchante du batteur, “Triolette” - qui rappelle la grande époque du bop et du cool - est le tremplin idéal aux solos vertigineux de Vaganée : clairs, limpides, efficaces et d’une maîtrise incroyable.

Le concert est lancé, le ton est donné.

Toni Vitacolonna fouette les cymbales et fait vibrer les tambours en un jeu à la fois souple et vif… un jeu “dégraissé”.  La connivence avec Jos Machtel - au groove solide et profond - est évidente. Ces deux-là se connaissent bien, puisqu’ils jouent ensemble au sein du BJO ainsi que dans l’autre quartette de Frank Vaganée.

Si le concert est énergique, il ne manque cependant pas de lyrisme non plus (“I'll Wait For You”, Kenya) ou de délicatesse, comme sur “Frankly My Dear” qui flirte avec l’esprit de Jobim ou de Getz.

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Mike Del Ferro affectionne peut-être plus les ballades, tandis que Vaganée recherche l’explosivité. La réunion des deux ne peut être qu’équilibrée et passionnante. La jubilation d’être ensemble sur scène se ressent. On joue pour le plaisir et l’on s’amuse à se surprendre. En plus, Frank n’est pas avare d’anecdotes et se plait à raconter avec beaucoup d’humour et de sincérité l’amitié qui le lie à Del Ferro. Amitié et bonheur qui se traduisent en musique sur le joyeux "Reunification" ou s’improvisent longuement et avec bonheur sur "Happy Notes" (thème pourtant très court sur l’album – 58 secondes à peine – mais qui semble justement prévu pour s’offrir à toutes les libertés possibles et (in)imaginables).

Résultat, le plaisir se voit autant sur scène qu’il ne s’entend sur disque.

Espérons ne plus devoir attendre quinze ans avant de revoir cette belle équipe sur les planches.


A+

* Sur l’album, c’est Jens Düppe (batteur du quartette de Pascal Schumacher) qui tient les baguettes.

 

 

10/07/2012

Lift au Sounds

Voilà plus d’un an que je n’avais plus vu ni entendu sur scène Lift, le quintette emmené par Emily Allison (voc) et Thomas Mayade (bugle). La dernière fois – qui était aussi la première – c’était lors du concours des jeunes talents du Brussels’s Jazz Marathon 2011 dans lequel je participais en tant que juré. Lift avait remporté le premier prix juste devant Franka’s Poolparty de Marjan Van Rompay (autre talent - dans un tout autre style - que je vous invite à découvrir… si ce n’est pas encore fait).

Depuis cette victoire, Lift s’est produit au Jamboree à Barcelone (c’était l’un des prix du concours), dans divers clubs belges et français ainsi que sur la Grand Place de Bruxelles pour l’édition 2012 du Brussels’s Jazz Marathon (autre récompense du concours).

Mais l’un des bons coups de pouce est aussi venu de Sergio et Rosy, qui ont accueilli le groupe, deux mardis sur quatre pendant plusieurs mois, dans leur fameux club de la rue de la tulipe.

C’est donc tout naturellement au Sounds, le 12 juin, que j’ai fêté mes retrouvailles avec le groupe.

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Lift mélange des compositions personnelles avec des standards de jazz et des reprises de chansons pop, en essayant toujours d’y apporter une touche très personnelle.

Si Emily Allison est la chanteuse du groupe, sa voix est surtout employée comme un instrument à part entière. Elle travaille beaucoup les vocalises, cherche toujours des chemins de traverses et accentue souvent la dramaturgie du chant.

L’autre voix principale du quintette, c’est le bugle de Thomas Mayade. Il papillonne souvent autour du thème, dans un jeu sûr et limpide, avant de dessiner des phrases mélodiques plutôt sophistiquées. Autour des deux leaders, on retrouve Dorian Dumont au piano, Jérôme Klein aux drums et Lennart Heyndels à la contrebasse.

La caractéristique du groupe est de tenter souvent des acrobaties harmoniques pour le moins sophistiquées. Lift propose un jazz vocal contemporain qui flirte parfois avec l’abstraction. C’est riche et foisonnant d’idées… et risqué.

«For All We Know» est découpé, étiré, malaxé. Tout comme «Kaléidoscope», une composition personnelle qui mérite bien son nom.

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On l’aura compris, la musique de Lift offre aussi une large place à l’improvisation et la rythmique, qui joue un rôle primordial, donne vraiment du nerf à cette poésie toute particulière.

Jérôme Klein soutient des tempi nerveux avec beaucoup de générosité. Rien n’est jamais sage ni aseptisé, même si la douceur pointe parfois le bout de son nez, il ne laisse jamais la tension se détendre. Le jeu au piano de Dorian Dumont est très affirmé. Tantôt cristallin, tantôt grave, mais rarement tiède. Il profite de la moindre occasion pour marteler le clavier avec beaucoup d’élégance et de vigueur, et arrive toujours à trouver un angle intéressant dans ses interventions.

Le quintette ne choisit jamais la facilité et navigue sur les rives d’une poésie organique faite de flux émotionnels fragiles aux formes imprévisibles. C’est souvent magique mais parfois aussi un peu moins convaincant sur un morceau comme «Hyperballad» de Björk, par exemple.

Lift joue avec le feu, repousse les limites et est même parfois au bord de la justesse. Mais après tout, c’est cet équilibre incertain et cette recherche constante d’originalité qui font tout l’intérêt de cette formation.

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Alors, quand on touche presque à la perfection - comme sur «Endless Paece» où la voix d’Emily se confond avec celle du bugle, ou sur «Dark Flow» qui hésite entre déclamation et spoken word avant de repartir sur un chant aérien, on est… sur un petit nuage.

«A Long Story Short» peut aussi faire penser à deux trapézistes qui se balancent ensemble quelque part, très haut dans le ciel… et sans filet. La voix va se balader seule, avant d’être rejointe d’abord par le bugle puis par les autres musiciens. La voix flotte sans faiblir et se faufile entre les instruments.

Mais le moment est plus poétique encore lorsque Thomas Mayade improvise longuement sur l’introduction de «Shadow». Il plonge son bugle au cœur du piano, joue avec la résonnance et les vibrations. Il crée des échos et suspend le temps.

Et le public reste attentif jusqu’aux dernières notes.

La virtuosité fragile - et parfois âpre - de Lift nous promet de beaux moments à venir.

D’ailleurs, le groupe entre en studio fin juillet pour enregistrer un album qui devrait sortir cet automne. On est déjà tout ouïe.

 

A+

16/06/2012

Gorgona à la Jazz Station

Jérôme Colleyn, le batteur, m’en avait déjà un peu parlé mais, je l’avoue, je ne connaissais pas Gorgona avant d’aller les écouter samedi 9 juin à la Jazz Station.

C’est le pianiste Yannick Schyns qui a créé le groupe en 2009 avec l’envie d’intégrer au jazz d’autres musiques qui lui tiennent fort à cœur : la world ou le classique, principalement.

Jusque-là, rien de bien neuf, me direz-vous. C’est ce que je me suis dit aussi.

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Le groupe s’installe, (Yannick Schyns au piano, Jérôme Colleyn aux drums, Pascal Hauben à la basse électrique, Franck Beele à la trompette et Marti Melia au ténor) et entame une longue intro surprenante, sous forme de milonga (ou de tango) des plus classiques…  Et puis soudain, il entre de plain-pied dans un jazz très actuel, aux couleurs hispanisantes. Très vite - après une belle improvisation en «pointillés» du trompettiste - Marti Melia prend un solo monstrueux et très inspiré de l’école avant-gardiste (Joe Mc Phee, par exemple). Il fait vibrer l’anche, fait claquer le bec, fait hurler le sax. Le son est un peu sale mais plein de vérité. Il accentue les intervalles avec fougue et détermination.

Voilà qui a de quoi surprendre et de donner envier d’en entendre plus.

«Les feux de la Sainte Florence» procède un peu de la même manière, mais cette fois-ci, la composition s’inspire d’une sorte de ritournelle médiévale. Et l’effet est tout aussi étonnant.

En fait de «fusion», il s’agit plutôt ici de choc des genres dans lequel on devine un canevas commun. Gorgona joue l’effet miroir, l’écho, les contrastes. Le quintette marie l’ancien et le nouveau sans les mélanger totalement. Il laisse transparaître la saveur de chaque ingrédient. Et c’est ça qui est intéressant, surtout quand les arrangements sont aussi bien maîtrisés.

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Le jeu de Yannick Schyns semble fortement influencé par le classique (même si son parcours est plutôt jazz). Il laisse un peu de côté – sans l’oublier totalement – l’élément swinguant pour exposer des phrases plus romantiques, voire impressionnistes. La mélodie et les harmonies ont un petit parfum de Debussy ou de Ravel.  Et c’est dans la rythmique qu’émerge l’esprit jazz. En parfaites complicités, Pascal Hauben et Jérôme Colleyn tissent des rythmes tantôt bop, tantôt cubain, tantôt pop aussi. Franck Beele assure un jeu clair, lui aussi inspiré de la tradition classique, celle d’un Maurice André peut-être. Le son est pur et finement ciselé. Ce qui ne l’empêche pas de se laisser aller, de temps en temps, à des improvisations plus débridées et charnues.

Alors, Gorgona enfile les différents morceaux en gardant toujours cette ligne de conduite originale. On passe ainsi de «Frozen Throne» (sans doute inspiré de Vivaldi) à un morceau beaucoup plus dansant et chaleureux (une sorte de samba) sans que cela ne choque. C’est que ces mélanges sont subtilement agencés et évitent les clichés avec une beaucoup d’intelligence.

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Malheureusement, je n’aurai l’occasion de ne voir que le début du second set, mais je me promets d’aller reécouter Gorgona lors d’un prochain concert. Des groupes qui amènent une idée originale et un traitement aussi habile, cela n’arrive quand même pas tous les jours.

Et l’on imagine qu’en jouant encore plus souvent ensemble et en creusant l’idée, tout cela pourrait bien déboucher sur quelque chose d’assez puissant.

À suivre donc, avec intérêt.

A+