07/11/2012

Bart Quartier - Profiles

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24 petites pièces. 24 petites pépites. 24 essais pour vibraphone et piano.

Dans ce nouveau disque, Profiles (chez De Werf), Bart Quartier fait le tour des sentiments humains. Avec délicatesse et sans jamais forcer le trait.

Tout est évoqué, esquissé. Rien n’est surligné, rien n’est grossier. Chaque titre – définit par un seul mot ("Calm", "Excited", "Sloppy", etc.) - révèle une attitude, une sensation, une humeur. On passe de la timidité à l’exaltation, de l’excitation à la tristesse, de la tendresse à l’hostilité.

Le vibraphoniste échange toutes ses idées et dialogue avec le pianiste Bart Van Caenegem, avec beaucoup de pudeur et de justesse. Ensemble, ils donnent vie à leurs réflexions.

Quartier et Van Caenegem se sont rencontrés lors d’un travail basé sur les «Lyric Suite For Sextet» de Chick Corea et, très vite, se sont trouvés sur la même longueur d’onde. Rien de plus normal, dès lors, que Bart ait invité l’autre Bart à partager ce nouveau projet. Surtout que - il ne s’en cache pas - le vibraphoniste s’est inspiré des Children’s Songs de Chick Corea pour composer ce Profiles. Mais, au-delà des souvenirs d’enfance, les deux musiciens nous entraînent peut-être dans un monde un peu plus adulte.

Mises les unes à la suite des autres - de manière brève (certaines pièces ne dépassent pas la minute) ou de manière plus ample et plus fouillée - le duo nous fait voyager intérieurement et arrive à exhumer des sentiments enfouis en nous.

Ils explorent les sons de leurs instruments, jouent la résonance ou l’étouffement. Ils jouent la note solitaire, la dissonance ou l’accord parfait.

Ensemble, ils explorent aussi les différentes facettes de la composition, se fixant des objectifs et des points de chutes. La connivence fait le reste et leur permet quelques improvisations qui donnent de la consistance au dialogue. Le duo se sert autant du jazz, que du classique - parfois contemporain, parfois romantique - pour créer différentes atmosphères.

Si les 24 pièces possèdent leurs identités propres, l’ensemble est d’une belle cohérence grâce à un minutieux travail sur les nuances.

Un conseil, faite le vide autour de vous, installez-vous comme si vous alliez lire un bon livre et laissez la musique vous envahir et vous guider. Vous y verrez des images, vous entendrez des histoires et, qui sait, vous serez peut-être ému.

PS: le duo sera en concert ce mardi 13 novembre au MIM, à 12h30.

A+

 

 

 

03/11/2012

Cruz Control - Au Pelzer à Liège

Mercredi 24 octobre, Cruz Control présentait son tout premier album Le Comment Du Pourquoi? (chez Mogno) au Jacques Pelzer à Liège.

Bonne occasion pour aller manger les fameux boulets (ils n’étaient pas à la sauce lapin comme le veut la tradition, mais à la Chimay… et tout aussi bons!) avant d’écouter le concert. Après tout, il n’y a pas de raison de ne pas se faire doublement plaisir.

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Cruz Control existe depuis près de 8 ans déjà, et leurs membres viennent tous d’horizons différents. Certains ont suivi Garrett List dans ses improvisations, d’autres ont un parcours classique et d’autres encore ont fait du rock ou font encore de l’électro… et tous font du jazz.

Et le jazz de Cruz Control n’est – comme c’est étonnant ! – pas facile à classer. On pourrait dire, de prime abord, qu’il s’agit de jazz fusion teinté de rock progressif, ou de jazz rock à la Miles parfumé au dub, d’un méli-mélo de free funk et d’avant-garde. Bref, il n'y a pas de cloisonnement définitif ici. Et la porte semble d’ailleurs bien ouverte à d’autres musiques encore. Alors, nos quatre musiciens (Julie Dehaye (Fender Rhodes), Jerôme Heiderscheidt (eb), François Lourtie (ts, ss) et Jens Bouttery (dm) qui remplaçait exceptionnellement ce soir Jérôme Klein, parti accompagner Jazz Plays Europe) ne s’en privent pas.

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Sur des tempos souvent musclés (il faut souligner l’excellente prestation de Jens Bouttery, qui s’est tout de suite «trouvé» dans le groupe), Cruz Control mélange toutes les couleurs avec beaucoup de ferveur… Et tout cela parfois dans un même morceau. C’est dire si ça remue.

Et si la musique est puissante, elle n’occulte en rien les mélodies qui restent essentielles. Cruz Control a le sens de la narration et a envie de nous emmener avec eux dans leurs histoires.

Outre le jeu riche et efficace du batteur, François Lourtie est sans nul doute l'une des locomotives du groupe. Il joue beaucoup à l’énergie et tire de son ténor un son gras et parfois rauque. Il n’hésite pas à le faire siffler, à la faire claquer. Dans les moments d’excitation extrêmes, on peut presque penser parfois à Joe McPhee ou Ken Vandermark mais aussi au punk jazz à la James Chance. D’autre part, il peut se faire très doux («Ten Tunnels») ou presque lyrique au soprano.

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De son côté, Julie Dehaye détache les notes, dessine clairement les mélodies, semble remettre le groupe sur le chemin. Elle souligne parfois, de façon soul, quelques lignes maîtresses (sur «Sleepless» par exemple), par contre, à d’autres moments, c’est un groove plus complexe, très mouvant (l’esprit Joe Zawinul n’est pas loin), flirtant parfois avec la stridence, qui jaillit de son instrument. Et quand la fougue s’empare du groupe, c’est assez irrésistible.

C’est parfois léger et joyeux aussi («Bob Et Cruz» ou «Selim»), parfois plus atmosphérique, mais jamais linéaire. En parfaite complémentarité, la claviériste et le bassiste malaxent les rythmes et les tempos, et rendent la musique presque dansante.

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Cruz Control apporte un point de vue plutôt personnel sur la musique. C’est déjà pas mal.

Avec eux, on va de surprises en surprises, sans se poser la question du Comment du pourquoi ?

Un groupe à suivre.

A+

 

01/11/2012

Samuel Blaser Quartet - As The Sea - Hnita Jazz

Souvenez-vous, je vous avais parlé de l’un des deux concerts que Samuel Blaser avait donné au Hnita Jazz, voici quelques mois. Ce double rendez-vous était enregistré dans l’optique d’une sortie sur le label Hat Hut Records.

Et ce mardi 23 octobre, Samuel Blaser et son quartette – c’est-à-dire Marc Ducret (eg), Bänz Oester (cb) et Jeff Davis (dm), qui remplaçait l’habituel Gerald Cleaver - venaient fêter la sortie de As The Sea, là où il avait été enregistré !

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À part que… le CD n’étant pas pressé (dans les deux sens du terme), il était impossible de l’obtenir ce soir même, au grand dam des musiciens et du public ! (On l’annonce pour mi-novembre !)

Mais tout cela ne nous empêchera pas d’écouter la musique de Samuel Blaser en live et dans la bonne humeur.

Si le jeu de Jeff Davis (entendu aux côtés de Michael Bates, Scott DuBois, Tony Malaby, Robin Verheyen…) est différent de celui de Cleaver - et si c’est le premier concert qu’il partage avec le groupe - cela ne l’empêche pas de s’immerger avec rapidité et avec une certaine facilité dans l’univers très particulier du tromboniste suisse. Son jeu est foisonnant et dense. Précis et très imaginatif. Dès les premières mesures, il est en parfaite osmose avec les autres musiciens. 

L’intro de ce début de concert est pourtant débridée, totalement improvisée. Marc Ducret - c’est lui qui a pris l’initiative - monte rapidement dans les tours. Toujours impressionnant de sauvagerie et de finesse. La musique est propulsée avec énergie incroyable vers son orbite : «As The Sea Part 1», un morceau… tout en retenue et mystère, car Samuel Blaser intervient comme pour apaiser l’ensemble, comme pour siffler la fin d’une anarchie toute contrôlée.

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Le tromboniste maîtrise le souffle comme peu y arrivent. Il y mêle la souplesse à la virtuosité et à la vitesse d’exécution. Les notes graves font échos aux accents aigus de mélodies touffues, parfois complexes. Chacune de ses notes et chacun de ses accords sont enchaînés avec éloquence. Il trouve la phrase juste, la formulation adéquate, celle à laquelle on n’avait pas pensé. C’est cela, la musique de Blaser : une façon de dire les choses et de les exprimer dans un langage qui fusionne l’ancien (une pointe de baroque, un soupçon de blues) avec l’extrême contemporanéité.

Cela donne une musique très organique, très écrire et très libre à la fois. Une musique qui laisse beaucoup d’espace à tous les membres du groupe.

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Et nos quatre musiciens se jettent à l’eau sans crier gare ! Ils s’amusent entre eux, jouent avec les vagues, avec le sac et le ressac d'une mer indomptable, puis se raccrochent, le temps d’un bref instant, aux rochers saillants de la côte. Hé oui, As The Sea, le titre de l’album, n’a vraiment pas été choisi au hasard.

Marc Ducret module, à doigts nus ou avec le plectre. Il caresse, griffe, pince. Il s’aide d’une simple pédale d’effets et produit des sons absolument délirants. Cela passe de la finesse extrême aux riffs les plus enragés !

Le quartette se déchaîne ainsi sur «Santiago», aux accents quasi hard-rock (initiés en grande partie par un Ducret intenable !) puis reprend une partie de «Boundless» (du précédent album), mais aussi un thème de Monteverdi retravaillé en un blues étonnant. Pour cela, Bänz Oester s’aide d’un bâton creusé de petites encoches pour le faire rebondir sur les cordes et créer des accidents harmoniques. Le groupe recherche l’essence même du thème. Il l’étire, le découd délicatement, l’expose sous une lumière nouvelle et en fait ressortir toute l’émotion.

Puissant et profond, le jazz de Blaser ne laisse pas indifférent. Il est par moments apaisant, parfois inquiétant mais toujours surprenant. Un peu comme lorsque l’on est face à la mer.

Et le disque (pour l'avoir quand même entendu :-) ) est une véritable réussite.

Recommandé !

A+

29/10/2012

Pierre Durand - Chapter One : NOLA improvisations


Le guitariste français Pierre Durand est assez peu connu chez nous en Belgique, pourtant, il a un background plutôt  intéressant. Il fait partie de l’ONJ de Daniel Yvinec, avec John Hollenbeck, on le voit aussi aux côtés de Sylvain Cathala ou de Giovanni Mirabassi et il est leader de Roots Quartet dans lequel on retrouve Joe Quitzke, entre autres.

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Mais avec Chapter One: NOLA Improvisations, c’est seul qu’il se présente. Seul, avec sa guitare pour tout bagage.

NOLA Improvisations - enregistré dans les célèbres studios de Piety Street à New Orleans - est une suite d’instantanés, d’images volées aux paysages singuliers de la Louisiane, de récits recueillis au fil des rencontres. À l’exception d’une idée de mélodie qu’il avait en tête avant d’arriver et de deux «standards» («When I Grow Too Old To Dream», d’Oscar Hammerstein et «Jesus Just Left Chicago» nettement plus dépouillé que l’original de ZZ Top), la majeure partie du disque est improvisée selon le feeling et l’humeur du moment. Et le résultat en est assez bluffant.

L’album s’ouvre sur un paysage solitaire. On y voit aussitôt les bayous humides et chauds. Une guitare (au son légèrement métallique) égraine et fatigue lentement les notes, comme accablée par la chaleur, épuisée par un voyage trop long ou par une nuit trop courte. «Coltrane» plante le décor.

S’il est seul à la guitare, Pierre Durand utilise aussi parfois le re-recording qui lui permet de superposer des voix, d’ajouter du «gras» et du relief aux thèmes souvent obsédants.

C’est qu’il aime travailler sur une phrase courte qu’il répète à l’infini. Il la ressasse jusqu’à la vider de son sens, comme on vide une bouteille de Bourbon pour échapper à la réalité de la vie, pour nous entraîner ainsi dans un confort incertain.

Et l’on se traîne avec lui, comme dans les films de Jim Jarmusch, accablé par la chaleur moite du jour et par l’alcool brut de la nuit, le cerveau embrumé et lucide à la fois.

Si les silences sont lourds de sens, comme sur «MB (Les amants)» ou «In Man We Trust (Almost)», une douce folie s’empare parfois de Durand («Who The Damn' Is John Scofield»). Il fait trembler les cordes sur le bois du manche et les fait claquer sur la caisse de résonance. Puis il retombe sur ses pattes, avec beaucoup d’aisance, et reprend le rythme du voyage. Si son jeu est parfois âpre et brutal, il ne manque décidément jamais de tendresse.

Avec beaucoup d’intelligence, il parcourt tout le chemin de l’Afrique vers le continent Américain («Emigré»). Il s’y installe, y replante des racines. À l’aide d’un papier glissé entre les cordes (ce qui rappelle la sanza ou le likembe) il évoque une longue et évolutive prière. L’esprit New Orleans est bien présent, à chaque seconde et dans tous les recoins. Mais, même lorsqu’il invite Nicholas Payton, Cornell Williams et John Boute à partager un gospel («Au Bord»), il évite les clichés. Pierre Durand mélange avec habileté les cultures et se marie totalement avec la Nouvelle-Orléans – comme l’évoque la pochette, avec les dollars épinglés sur la veste du musicien -  pour en extraire les moindres sucs.

Et s’il avait enregistré cet album solo ici, en Europe, à Paris, chez lui ? Ce premier chapitre aurait-il eu la même saveur, la même force ? Car c’est bien une force qui semble traverser l’homme et sa guitare. Une force invisible, comme une fièvre qu’il arrive à nous inoculer insidieusement pour nous donner très envie d’entendre un second chapitre.

A+

 

26/10/2012

Marjan Van Rompay Group - Evere

Du jazz, un dimanche à 12h à Evere ! Voilà un pari assez osé, lancé par une sympathique association culturelle flamande : Curieus.

Autant dire que l’Espace Toots n’était malheureusement pas très garni… Il y avait surtout des curieux. Mais ceux-ci ont sans doute été très heureux d’avoir fait le déplacement. Tout comme moi, d’ailleurs.

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Je voulais absolument voir et entendre le nouveau quartette de Marjan Van Rompay qui présentait son premier album Silhouette.

J’avais découvert la jeune saxophoniste au Rataplan (en avant-première d’un concert en duo de Ben Sluijs et Erik Vermeulen) avant de la revoir avec son Franka’s Pool Party lors du Jazz Marathon 2011.

Avec ces souvenirs en tête, je m’attendais à entendre un jazz plutôt avant-gardiste, influencé par la musique d’Ornette Coleman, par exemple.

Surprise, c’est le côté lyrique et tendre qu’elle nous offre. Et ce n’est pas plus mal.

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Elle s’est entourée de Janos Bruneel (cb), Toon Van Dionant (dm) et Bram Weijters (p) pour former sont «group» et débuter le concert par «Dyson», une ballade ensoleillée qui roule et s’enroule délicieusement autour d’un motif répétitif. Puis elle enchaîne le morceau suivant, «Waltz For Sander» (qui n’est pas sans rappeler l’esprit Pharoah Sanders – époque Journey To The One) par une longue et belle improvisation virevoltante.

Le phrasé de Van Rompay est plein d’idées et de finesse. Les respirations sont souvent justement placées et permettent à Bram Weijters de s’immiscer dans ces espaces - par un jeu vif et précis - et ouvrir ainsi plus encore le champs.

Au fur et à mesure des thèmes, il devient évident que cette musique respire le bonheur. Même dans les pièces plus intimistes («What’s Real») ou plus torturées («Kill Your Darling»), on y retrouve toujours cette énergie positive, ce groove optimiste et une belle limpidité dans la narration.

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Janos Bruneel assure un jeu à la fois simple et efficace, souple et profond. Un jeu qui s’accorde très bien à celui plus sec et tranché de Toon Van Dionant, qui se fend de quelques solos courts et judicieusement placés. À eux deux, ils maintiennent de manière élégante la tension et permettent à la saxophoniste, mais aussi au pianiste, de s’exprimer pleinement. Et Bram Weijters trouve d’ailleurs assez d’espace pour s’amuser. Son jeu est lumineux et sincère. Sans en faire trop, il dose parfaitement son flux et tisse insidieusement les lignes mélodiques sur des tempis parfois légèrement rubato. Il amène ainsi les thèmes, sans qu’on ne s’en rende compte, vers un climax réjouissant. Il y a autant de Fred Hersch ou de Bill Evans que de Mose Allison (sur «Bam Bam’s Baby Blackbird Blues» par exemple) chez lui.

Parmi toutes ces compositions originales (principalement de la main de Marjan Van Rompay), le quartette revisitera aussi «It Could Happen To You» au swing ravageur.

Bref, Marjan Van Rompay Group nous propose un jazz délicieux qui sait se faire intense. Et dans un bon petit club de jazz, ça devrait être encore plus ardent ! Avis aux programmateurs.

À suivre, bien entendu.

A+

22/10/2012

Rudresh Mahanthappa - Samdhi - De Werf

Samdhi, le dernier album de Rudresh Mahanthappa, est le produit du travail que le saxophoniste a réalisé suite à l’obtention d’une bourse (Guggenheim) lui permettant d’approfondir et d'explorer plus encore la fusion entre le jazz, l’électro, le jazz-rock et la musique indienne bien entendu. S’il est dans la lignée des travaux antérieurs, Samdhi révèle donc une autre facette du travail de Mahanthappa. Et celle-ci n’en est pas moins intéressante.

Si le disque est en tout point remarquable, c’est surtout en live que la musique prend toute son ampleur. Le quartette – Rudresh Mahanthappa (as), David Gilmore (eg), Rich Brown (eb) et Gene Lake (dm) - est venu en faire la démonstration à Bruges (De Werf) ce vendredi 19 octobre.

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À partir d’une boucle en forme de valse lancinante et légèrement surannée, lancée à partir de son laptop, Rudresh Mahanthappa, le son âpre et pincé, dessine des vagues ondulantes et charmeuses.

Et soudain, ça claque !

Gene Lake (dm) formidable de puissance sèche, lâche les coups. Il redouble de fureur. Tout s’emballe en une explosion instantanée. Mahanthappa file alors à cent à l’heure et propulse David Gilmore vers des solos virtuoses. Le phrasé est rock, les riffs s’intègrent aux accords plus complexes, des accents parfois funky, parfois bluesy, s’échappent et des essences indiennes viennent parfumer le tout. Le quartette montre toute sa puissance dans un magma de notes – toutes bien dessinées – qui déferlent à toute vitesse. «Killer» porte bien son nom. On se dit que l'on suit l’itinéraire du disque, mais bien vite tout se mélange.

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Coup de génie ! Mahantappa enregistre quelques accords sur son Mac que celui-ci lui renvoie (en mode aléatoire) sous formes d’harmonies redessinées et transformées, comme passées par le prisme d’un kaléidoscope. La machine coupe les sons, diffère les intervalles, mélange les silences. Elle semble improviser et oblige l’altiste à la comprendre et à dialoguer avec elle. Et Mahanthappa prend un malin plaisir à rebondir et à inventer sur ces bribes de musique parfois chaotiques.

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La polyrythmie bat son plein. Les lignes s’entrecroisent, courent, ralentissent, sautent et s’arrêtent pour mieux repartir. À pleine vitesse ! C’est plein de fluidité et d’aisance dans des dialogues aussi lumineux qu’insensés. On pense parfois aux travaux d’Aka Moon ou à ceux de Steve Coleman… mais il y a toujours la «Rudresh touch» ! Inimitable !

David Gilmore, lui aussi, s’amuse le temps d’une longue intro, à s’auto-sampler. Redoutable virtuose, d’une efficacité incroyable, il enchaîne les phrases et construit, couche par couche, une histoire riche en rebondissements. On le sent toujours prêt à pousser plus loin les limites. Par la suite, ses échanges avec Rich Brown - qui groove solide sur sa basse électrique à six cordes - et Rudresh Mahanthappa sont jouissifs. Les musiciens sont extrêmement complices. On voit dans leurs yeux la brillance, l’étonnement, le rire. Ils se lancent des défis tout le temps, jouent les questions-réponses. Ils s’amusent presque à se glisser des peaux de bananes sous les solos des uns et des autres. Tout le monde participe. Et Gene Lake n’est pas en reste, il double et redouble les tempos en usant de ses doubles pédales de grosse-caisse. Il distille un groove musclé, souple et virevoltant avec un timing inébranlable. La tension est permanente. Tout bouge tout le temps et rien ne faiblit jamais.

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La musique de Rudresh Mahantappa est incroyablement personnelle et tellement inventive ! Parfaitement balancée entre finesse lyrique (voire romantique) et puissance rythmique. C'est un mélange continu de cadences et d’harmonies venues des quatre coins du monde… et des cinq sens!

On passe en revue la plupart des titres de l’album («Ahhh», «Rune», «Richard’s Game» - avec intro époustouflante de Rich Brown – ou encore le jubilatoire «Breakfastlunchanddinner»!).

Chaque histoire est différente. Aucune ne se raconte jamais de la même façon. Les schémas narratifs sont chaque fois uniques. Et toujours passionnants.

Les deux sets passent à la vitesse d’un TGV qui ne s’arrête pas en gare. Deux heures intenses et pas une seule minute d’ennui.

Bref, un concert plein et dense comme on en rêve.


A+

20/10/2012

Baloni - Fremdenzimmer

Il y a d’abord l’image de la pochette dont on ne sait pas si on la regarde à l’endroit ou à l’envers. Une image étrange d’un matelas jeté par terre, à moins qu’il ne soit suspendu au plafond. Déjà, on y perd nos points de repère. Rêve, réalité ou cauchemar ?

baloni.jpg

S’il doit nous emmener loin, le morceau d’ouverture («Lokomotive») nous attire plutôt par le fond. Il nous entraîne dans une longue et angoissante plongée abyssale. L’archet de Frantz Loriot (violon) se mélange aux crissements, tout aussi peu rassurants, de celui de Pascal Niggenkemper sur sa contrebasse. Le tout s’emmêle et s’entrelace au son de la clarinette de Joachim Badenhorst. Bienvenu dans Fremdenzimmer, de Baloni (chez Clean Feed)!

Fremdenzimmer, qui signifie «chambre d’hôte», pourrait ici ressembler ces endroits froids, inhospitalier et impersonnel qui servent de salles d’attente à tous les réfugiés ou demandeurs d’asile plutôt qu’à une chambre accueillante pour de simples touristes aventureux. C’est ce récit mystérieux, aux ambiances étranges et au malaise persistant, ce voyage dans l’inconnu et son lot de rencontres inattendues que le trio nous raconte. Et les trois musiciens (qui se sont rencontrés en 2008 à Brooklyn) ont fermement décidé de nous entraîner dans une histoire pour laquelle il vaut mieux mettre ses certitudes de côté.

Tout au long de l'album, les influences musicales se confondent. On passe du romantisme d'une musique de chambre à une musique minimaliste et avant-gardiste. On navigue constamment entre les improvisations très maîtrisées et des lignes mélodiques écrites avec précision.

Les timbres des différents instruments semblent parfois se rejoindre et, par moments, et il est très difficile de savoir «qui parle». Tantôt le jeu est nerveux et presque mélodique («Fremdenzimmer»), tantôt il est plus anarchique («Het Kruipt In Je Oren»), ou délibérément dépouillé («Wet Wood»). «Searching» est indécis et les questionnements de la clarinette basse trouvent des bribes de réponses dans les accords mouvants des cordes. Au silence angoissant de la nuit («4 PM»), succède un morceau presque dansant («27’10 Sous Les Néons»)...

Ce jazz très libre, fait appel à tous les sens et Baloni ne nous laisse jamais tranquille, il nous oblige à rester en éveil, à rester attentif.

Le moindre claquement de clarinette, la moindre friction de cordes et les plus infimes pizzicatos racontent un détail de l’histoire. Il ne faut rien manquer.

Le trio démontre ainsi qu’il est possible de rendre toujours accessible une musique «dite difficile» dans laquelle l’improvisation n’apparaît pas toujours aussi abstraite qu’on l’imagine… Il suffit simplement de bien vouloir l’entendre.

Si le voyage avec Fremdenzimmer n’est pas de tout repos, il est cependant fa-sci-nant d’un bout à l’autre.

 


A+

 

16/10/2012

Piero Delle Monache - Thunapa

On avait quitté Piero Delle Monache sur «Welcome», un très séduisant album - à la pochette rose flashy - de facture plutôt classique avec des compositions assez charnues et un jeu solide entre hard-bop et pop.

On le retrouve cette année avec un projet plus personnel, plus ambitieux et beaucoup plus abouti : Thunapa.

piero delle monache,tito mangialajo rantzer

Inspiré par une légende Bolivienne (un Dieu Inca à la barbe blanche et aux yeux bleus qui donna son nom au volcan cracheur des «larmes» blanches), Piero Delle Monache s’est laissé aller à un long poème musical très joliment maîtrisé.

Accompagné à la contrebasse par Tito Mangialajo Rantzer, au Fender Rodes par Claudio Filippini et aux drums par Alessandro Marzi, le saxophoniste italien nous emmène dans un univers ouaté, onirique et fantasmagorique.

Un fil rouge discret et fluide comme une respiration parcourt cet album singulier. Dès lors, même si l’on peut «picorer» un morceau ici ou là, il est préférable d’écouter l’album en discontinu. Piero Delle Monache (que l’on pourrait situer dans la lignée d’un Mark Turner) esquisse doucement le contour des mélodies, se gardant bien de définir trop précisément les tenants et les aboutissants. Il maintient ainsi une part de mystère dans son discours. «Ascolta se piove» (repris plus loin en solo, avec quelques loops qui en accentuent la transe) ou «Rollin’ Years (Mr Michael Blindlove)» flottent dans cet univers amniotique. Les gouttes de Fender Rhodes s’éparpillent et rebondissent sourdement, tandis que le roulement feutré des mailloches sur les tambours instille un groove sensuel. Si le volcan gronde un moment avec«RW2» sur les improvisations nerveuses du claviériste, c’est pour mieux revenir ensuite à la sagesse.

Ce jeu introspectif et cette ambiance brumeuse ressassent les idées et les questionnements. La porte est toujours ouverte aux possibles résolutions. Les harmonies et les lignes mélodiques, parfois légèrement dissonantes («Rue des Saisons»), accentuent l’incertitude et la fragilité. Delle Monache joue avec les respirations et les espace, et rythme son histoire par chapitre, à l’aide de courtes improvisations en solo qui nous aident à passer d’un état à un autre.

Avant la coda («Dreamers»), il résume et concentre tous ses sentiments et toutes ses explorations sur un «Thunapa» envoûtant qui donne le nom à cet album décidément très attachant.

Thunapa est comme un vent de fraîcheur, un parfum indéfinissable qui traverse l’instant et révèle en nous des souvenirs flous, réels ou fantasmés. À découvrir !

Piero Della Monache sera en concert en Belgique à La Piola Libri le 26 octobre, au Sounds le 27 octobre (dans le cadre du Skoda Jazz Festival) et les Parisiens pourront l’écouter à l’Institut Italien de la Culture le 29.

 

A+

 

13/10/2012

Lage Lund Trio - Hnita Jazz

Exceptionnellement, le Hnita Jazz Club ouvrait ses portes un lundi soir (le 8 septembre). Il faut dire que l’occasion était trop belle pour accueillir Lage Lund, le jeune guitariste norvégien qui fait beaucoup parler de lui à New York depuis quelques années déjà (et dont le dernier album, Four, vient de sortir chez Smalls Live).

Alors, bien sûr, le public – fidèle et connaisseur – a répondu présent.

C’est toujours un plaisir de se retrouver dans ce club mythique et singulier perdu au milieu de la campagne. L’ambiance y est toujours particulière.

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Lage Lund était déjà passé au Hnita, il y a quelques années, en tant que sideman du saxophoniste Will Vinson. Pour ma part, je l’avais déjà vu au Festival Jazz à Liège avec David Sanchez pour un concert qui… ne m’avait pas réellement excité, à vrai dire.

Ce soir, c’est avec son propre trio qu’il se présente. À la contrebasse il y a Orlando Le Fleming (vu aux côtés d’un autre excellent guitariste, Jonathan Kreisberg) et aux drums il y a le solide Johnathan Blake (Randy Brecker, Marcus Strickland ou Kenny Barron…).

Lage Lund, le regard fixé sur un point imaginaire perdu dans l’infini, enfile les arpèges sans ciller. Le visage est paisible, un petit sourire indéfectible collé dessus. Jamais il ne montre la difficulté, même lorsque les enchaînements d’accords (et ils sont nombreux et complexes) filent à la vitesse de l’éclair.

Après deux premiers morceaux plutôt enlevés, c’est le moment de revisiter l’un des quelques rares standards joués ce soir: «Stella By Starlight». Le trio s’amuse à brouiller les pistes et nous offre une version toute personnelle, n’hésitant pas à s’éloigner fortement de la grille. Il en fera de même dans une version époustouflante de «Evidence», de Monk, que Johnathan Blake introduit intelligemment - mains nues – en mode percussion. On déstructure un peu plus encore ce chef-d’œuvre - de façon très inventive - pour donner toujours plus d’espaces aux impros.

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Johnathan Blake domine sa batterie. Les cymbales sont placées au plus près des tambours. Tout est à l’horizontale, pratiquement au même niveau. Blake a remonté son siège… et plane au-dessus de son instrument, comme un aigle. Soudain il plonge, avec précision et élégance. Il fait rouler les baguettes et les balais avec finesse. La frappe est rarement lourde, mais d’une redoutable efficacité.

La plupart des compositions sont riches et flottantes. Voire tourbillonnantes.

«12 Beats» est assez dense et fait des allers-retours constants entre tension et détente. Les solos de Blake bourdonnent, comme s’il voulait prendre les commandes. C’est un bouillonnement intense et continu qui monte et descend, comme une énorme vague sur laquelle surfe le guitariste.

À l’inverse, «Party Of One» (composé par Le Flemming), est très apaisé, presque minimaliste. Mais dans cette ballade bluesy et un tantinet triste apparaît toujours un rayon de lumière, une respiration vive, un souffle frais. Le jeu de Le Flemming oscille entre douceur et phrases mordantes, elles sont les complices idéales de la fluidité rythmique de Lage Lund. Quant à «Circus Island»,  la pulsation est obnubilante. Le batteur mélange rim-shots et coups de grosse-caisse, tandis que la guitare et la contrebasse dessinent les entrelacs lyriques et pleins d’imagination.

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Même si la musique de Lage Lund est généralement intimiste, on y ressent toujours ce besoin de groove et de nervosité contenue. Et c’est ce mélange étonnant de souplesse et de tension qui fait toute la personnalité du guitariste.

Le trio possède cette faculté de passer d’un swing sensuel et feutré à des digressions parfois complexes, avec autant d’élégance que de simplicité. Et vice-versa. C’est un peu comme un vêtement que l’on passe une fois à l’envers, une fois à l’endroit. Parfois, le trio montre les coutures, les arêtes saillantes et agressives. Parfois c’est l’inverse, tout est couvert, parfaitement fini… mais sous le tissu, le groove frémit toujours.

Lage Lund, un guitariste à continuer à tenir à l’œil…

 

A+

11/10/2012

Al Foster quartet - Jazz à l'F - Dinant

Dans le cadre du Skoda Jazz Festival, c’est un géant qui était au Jazz l’F à Dinant ce samedi 6 octobre : Al Foster, le batteur de Miles Davis entre - plus ou moins - 72 et 90, (Big Fun, Dark Magus, We Want Miles, Star People, etc.).

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Pas de promotion d’album (son dernier date de 2009) mais une «simple» tournée européenne. Une tournée pour «jouer du jazz pour le plaisir», comme il me le dira. Et c’est vrai que c’est ce qui semble motiver ce musicien qui ne se prend absolument pas pour une star. Souriant, affable, prêt à discuter avec n’importe qui... l’homme est resté simple.

Ce soir, il est accompagné par une belle brochette de jeunes (par rapport à lui) et talentueux musiciens. À la contrebasse, il y a le fidèle Doug Weiss (qu’on a vu aussi aux côtés de Kevin Hayes ou Chris Potter), au piano, Adam Birnbaum (Eddie Gomez, Wallace Roney) et au sax et soprano, l’excellent Wayne Escoffery (Tom Harrel, Mingus Big Band). Bref, du beau monde.

Le quartette nous plonge d'emblée dans le grand bain du post bop, même s’il reprend des thèmes mythiques du jazz modal comme «So What» ou «Jean-Pierre» de Miles.

Assis très bas et caché derrière ses cymbales, accrochées très haut, quasi à la verticale, Al Foster n’a rien perdu de son groove légendaire. Son sens du swing transpire et l’interaction avec ses musiciens est flagrante.

De plus, le batteur n’est pas du genre à focaliser toute la lumière sur lui, chacun des membres du groupe à droit à ses solos. Sur pratiquement chaque morceau, chacun y trouve son espace.

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Celui qui, ce soir, fera la grosse impression est sans nul doute Wayne Escoffery. Dans la lignée d’un Sonny Rollins, peut-être, il enchaîne les phrases et fait monter l’intensité à chaque chorus. Tout en les nuançant régulièrement. Il module le son en alternant le suraigu et les graves les plus profonds. Il n’esquive pas les difficultés, il prend tous les risques et se laisse emporter par une fougue qu’il maîtrise cependant parfaitement. Il ne s’empêche pas de disséquer les accords - quitte à jouer bruyamment avec les clés de son sax - pour les rendre plus incisifs. Ou, au contraire, il maintient - à la façon d’un Roland Kirk - les longues notes en souffle continu pour les emmener à leur paroxysme. Ce qui ne l’empêche pas d’enchaîner la suite avec beaucoup de sensibilité et de sobriété.

La connivence entre Al Foster et Adam Birnbaum est, elle aussi, assez convaincante.

Sur les groove souvent soutenus et toujours nuancés du batteur, le jeu du pianiste est limpide, ses attaques sont franches et ses impros solides… sans pour autant être terriblement originales. Birnbaum essaye plutôt des «servir» les thèmes avec élégance.

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Quant à Doug Weiss, lorsqu’il s’empare d’un solo, il ne le lâche pas facilement. En un jeu vif et sec, il s’exprime avec beaucoup de virtuosité sur des lignes mélodiques chantantes et fermes à la fois. Le jeu est resserré, concis, tendu.

Le groupe enchaîne standards et compositions personnelles, comme un bluesy «Peter ‘s Mood» ou un «Brandyn» assez soul, avec beaucoup d’entrain et de conviction. Ça swingue constamment, l’ambiance est vraiment très jazz et tout le monde prend du plaisir. En fin professionnel, Al Foster sait attendre, relancer la machine, sauter un temps ou, au contraire, le dédoubler pour ajouter encore plus de relief et de profondeur aux morceaux.

Il donne ainsi, avec tout le groupe, de nouvelles couleurs - plutôt bien dans notre époque - à ce jazz dit «traditionnel». Il y a comme un regard jeune, presque neuf. Il y a cette façon de bousculer les principes sans pour autant en mépriser les valeurs.

Oui, joué comme ça, ce jazz est éternel.

A+

 

 

09/10/2012

Singers Night - Saison 2 - Sounds

Voilà une agréable surprise.

Quoiqu’il n’y a rien de surprenant : Véro et Rowena nous avaient promis un bon niveau pour les Singers Nights. Et, on le sait, les femmes ont cela de différent avec les hommes : elles tiennent leurs promesses.

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Bien agréable donc cette première soirée (le 27 septembre) de la deuxième saison des Singers Nights du Sounds.

D’abord, il y avait du monde – c’est toujours mieux – et les chanteuses et chanteurs étaient tous à la hauteur. Et pour certaines même, au-delà.

Accompagnés par un trio solide (Yannick Schyns (p), Francis Jolie (cb) et Martin Méreau (dm) ) les vocalistes ont trois chansons pour convaincre. Pas si simple, avouons-le. Et pourtant, quelques-uns ont montré une belle personnalité et un beau talent. On pense à Lisa ou Charlotte, par exemple. Sans oublier Chantal ou Christian, dans un autre registre.

Bref, si nos deux organisatrices ne lâchent pas la pression et gardent en tête un certain degré d’exigence, la Singers Night risque de devenir le rendez-vous incontournable des nouveaux talents du jazz vocal. C’est tout ce qu’on leur souhaite.

Rendez-vous le 25 octobre, pour la deuxième ?

A+

07/10/2012

Trio Grande - Jazz Station

Ce samedi 22 septembre, c’était le concert d’ouverture de la saison à la Jazz Station (si l’on excepte celui de Ruocco, Smitaine, Rassinfosse, dans le cadre du Saint Jazz Ten Noode et celui de Melangcoustic le jeudi précédent…).

Bon, ok… C’était le premier concert du samedi de la saison… avec un groupe qui sait ce que plaisir et fête veulent dire : Trio Grande.

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Et comme souvent chez Trio Grande, la fête commence en douceur, histoire de mettre les invités en confiance. Un certain sens de l’hospitalité, sans doute.

Alors, «Roche Colombe» prépare le terrain à «Rêve d’Eléphant». Une pointe de valse à l’ancienne, un soupçon de menuet, le tout saupoudré de jazz, de funk et, bien sûr d’improvisations surprenantes. Finalement, on est vite dans le bain.

On continue avec «Rue des Doms», festif et éclaté, puis «Cinéma-danse», sensuel et mystérieux…

Les morceaux sont souvent courts – on le sait – mais ils sont tellement riches harmoniquement et rythmiquement qu’il serait dommage de «rallonger la sauce». Ce serait un excès de gourmandise. Ou de mauvais goût.

La musique est tellement forte, tellement imagée!  Elle fait toujours appel à l’imaginaire. Et les détails foisonnent. Tout semble possible. Même si elle est écrite avec précision et si elle est pensée en profondeur, elle n’a rien de cérébrale. L’émotion reprend toujours le dessus. Du coup, la musique continue à faire son chemin bien après qu’elle se soit tue. Les histoires reviennent et les images réapparaissent… comme une persistance rétinienne.

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Sur scène, Michel Massot danse avec ses tuba, trombone et euphonium. On dirait un échassier qui enjambe les nénuphars dans un marais. Terriblement expressif, il donne la pleine puissance ou, au contraire, laisse flotter l’air dans l’instrument. Il échange avec Michel Debrulle, toujours très investi derrière sa batterie. C’est sans doute le batteur que je connais qui a toujours le plus envie de bouger et de danser. Son jeu est souvent dynamique, même dans les instants plus tendres («Les petits escaliers») il arrive à insuffler une pulsation particulière.

Et puis, il y a Laurent Dehors, toujours prêt à lâcher un bon mot, qu’il soit verbal ou musical. Il passe du ténor à la clarinette - basse ou contrebasse - avec une aisance déconcertante. Puis c’est le soprano, la guimbarde, l’harmonica et finalement la cornemuse. On dirait un équilibriste prêt à tendre son fil n’importe où, pourvu qu’il y ait l’ivresse des sommets.

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Il n’y a jamais aucune ligne droite dans un voyage avec Trio Grande et, parfois même, les virages se prennent à cent quatre-vingts degrés. Quant aux changements de rythmes, ils sont toujours inattendus. Pas question de s’ennuyer.

Ces trois musiciens s’amusent tout le temps et se permettent tous les délires… inoffensifs. On les imagine d'ailleurs bien faire peur aux poules dans une basse-cour. Trio Grande, c’est la fête, pas la guindaille !

Alors, comme ils s’amusent, le public en redemande, une fois… deux fois, puis Trio Grande s’en va.


A+

 

02/10/2012

Igor Gehenot Trio - Road Story


Road Story pourrait être le titre d’un album d’un groupe qui a déjà beaucoup roulé sa bosse. Il n’en est rien. Il s’agit du premier album (chez Igloo) du jeune pianiste belge Igor Gehenot (23 ans à peine). Ce n’est donc que le début de l’aventure. L’histoire est encore à écrire, mais elle commence bien.

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Soutenu par deux solides piliers de notre jazz belge (Teun Verbruggen (dm) et Sam Gerstmans (cb) ), Igor peut s’exprimer comme il l’entend. D’un côté, il peut se fier à la rigueur et au swing hard bop, bien gardé par le contrebassiste, et de l’autre, il peut compter sur la fougue et le jeu éclaté du batteur.

Cependant, bien que sa personnalité émerge clairement ici et là, on sent Gehenot encore assez attaché à ses principales influences. La première, celle qui saute immédiatement aux oreilles comme aux yeux est celle d’ECM. Au-delà de l’ambiance générale et du son d’ensemble, l’influence va jusque dans le graphisme de la pochette, illustrée par une photo en noir et blanc, sobre et dépouillée, délimitée aux quatre coins par une typographie simple et discrète.

Au fil des morceaux, le toucher de Gehenot évoque tantôt celui d’un Brad Mehldau («Promenande» ou «A Long Distance Call to JC») ou d’un Marcin Wasilewski («Nuit d’hiver»). On y découvre aussi chez lui un certain goût pour le mystère, voire une noirceur dans le propos («Lena»). Son jeu rythmique est pourtant nerveux et il n’hésite pas à user d’ostinati pour faire monter la pression. Les accords se jettent par grappes, renvoyés par Teun Verbruggen au mieux de sa forme. Alors, le pianiste nuance et découpe son jeu et rappelle même par moments Keith Jarrett… en plus sage. Tout cela est souvent joué sur des tempi généralement ralentis et apaisés. C’est que Gehenot a la sens des contrastes et de la narration. Cela se confirme d’ailleurs dans ses compositions (il est l’auteur des dix titres de l’album) pour lesquelles il n’a rien à envier à personne. Ses constructions sont judicieusement bien balancées et l’équilibre entre tension, timing et dénouement est quasi parfait.

Et bien sûr - comment ne pas l'évoquer - on sent aussi chez Gehenot, l’influence évidente d’Eric Legnini. Dans «Sofia's Curtains», par exemple, et surtout dans «Mister Moogoo» (mais là, l’hommage est clair jusque dans le titre).

Tout cela ne manque décidément pas de talent et les concerts que le trio a donné cet été le confirment.

Et même si tout n’est pas encore clair et totalement défini dans sa tête, il est certain que le jeune pianiste a de l’ambition. Il lui suffit maintenant de faire le tri entre ce qu’il garde dans ses bagages et ce qu’il laisse sur le côté. Doué comme il l'est, il devrait rapidement s'en sortir.

A lui de choisir sa route.

A+

29/09/2012

Da Costa Trio au CC Hannut - Henrifontaine

Voilà quelques années (le temps passe vraiment trop vite!) que je n’avais plus eu l’occasion d’entendre le guitariste Victor Da Costa en concert. Ce vendredi 9 septembre, à Hannut, il se présentait en trio, avec Cédric Raymond à la contrebasse et Steve Houben à l’alto et à la flûte.

C’était un concert presque exceptionnel dans le sens où ce groupe ne s’est produit que très rarement en Belgique ces derniers temps (et peu de gigs sont prévus pour l’instant, ce qui est un peu dommage). C’est donc le CC Hannut qui a eu la bonne idée - et qui a saisi l’opportunité - de programmer ce trio en ouverture de sa saison jazz.

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La chaleureuse et intime Salle Henrifontaine est l’écrin idéal pour cette musique sensible. Une belle et bonne ambiance, de douceur de vivre et de convivialité, y flotte instantanément.

Alors, délicatement, le trio débute avec «Night and Day» puis «Like Someone In Love».

Da Costa, bien que son jeu sente à plein nez le soleil, évite de tomber dans les clichés de la musique brésilienne à laquelle on pourrait peut-être s’attendre de sa part. Bien sûr, il y a ce balancement naturel et ce phrasé souple, mais il y accole souvent des riffs plus tranchés et plus acides. Cela donne une version de «Minority» (de Gigi Gryce), plutôt vitaminée. La vélocité et le sens du swing font le reste.

Est-ce le fait d’être un multi instrumentiste surdoué (il excelle autant au piano qu’à la batterie, rappelons-le) que Cédric Raymond donne l’impression d’imposer avec facilité une vraie personnalité à la contrebasse ? Il la dompte plutôt que de la laisser l’entraîner. Ses attaques sont déterminées, son jeu est ferme et plein de contrastes. On le sent attentif aux moindres variations de ses partenaires. Il rebondit, invente et, bien sûr, se permet de faire quelques citations comme il les aime («Waters Of March» par exemple). Tout cela ajoute à la bonne humeur dans la salle.

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Et puis, il y a Steve Houben, expressif à souhait et toujours en mouvement (il danse, il se tortille, il se balade), qui illumine un peu plus encore l’ensemble. Le son est souvent clair, parfois aussi légèrement feutré ou éraillé. On y décèle cette pointe d’âpreté qui le rend un peu sale. Un son plein d’aspérités, presque palpable, un peu comme lorsque l’on passe la main doucement sur un papier graineux. Ses impros n'en sont que magnifiées.

Insérés parmi quelques compos personnelles (dont le tendre «Onze Dias», qui oscille entre une larme et un sourire, comme dirait l’ami Toots), le trio revisite quelques standards de Charlie Parker («Bloomdido» ou «Anthropology ») et quelques airs brésiliens pour parfumer l’ensemble, comme ce «Bossa Antigua» de Paul Desmond, sur lequel Steve Houben se fait magique.

Rien n’est vraiment lisse dans ce trio et c’est d’ailleurs ce qui en fait tout l’intérêt. On y sent toujours ces petites failles et ce côté un peu «impur» qui le rend très humain. Un peu comme la ride sur un visage qui en fait tout le charme.

Da Costa, Houben et Raymond racontent des histoires avec tendresse et sincérité. Comme l’on se parle entre vrais amis. En toute franchise. Que demander de plus ?


A+

 

21/09/2012

Nathalie Loriers Trio - Les trois petits singes

On l’attendait depuis longtemps cet album en trio. On se souvenait avec émotion de Walking Trough Walls, Walking Along Walls et de Silent Spring (chez Igloo). Deux excellents albums que Nathalie Loriers avait mitonné avec Sal La Rocca et Hans Van Oosterhout. La pianiste avait ensuite tenté, avec bonheur, l’aventure en quintette avant de suivre d’autres chemins aux accents orientaux (L’Arbre Pleure). Puis elle s’était entourée d’un quatuor à cordes dans Moments d’Eternités. En parallèle, elle avait aussi – et elle continue – participé à l’aventure très prenante du Brussels Jazz Orchestra.

Tout cela l’avait un peu éloigné la Sainte Trinité du jazz. Pourtant, lors des J.O. de Pekin, en 2008, elle avait participé à un disque collectif (Jazz Olympics), et avait proposé «Confidence», en trio (avec Philppe Aerts et Stéphane Galland). C’était une pure merveille. C’était un choc. Pour nous. Mais pour elle aussi sans doute. Il était clair et évident qu’elle devait revenir aux fondamentaux.

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Quatre ans plus tard, Les Trois petits singes (De Werf)nous comble enfin. Et bien sûr, le morceau «Confidence» (rebaptisé ici «Jazz At The Olympics») y figure en bonne place. Que du bonheur !

Nathalie a bien fait de nous faire attendre et de peaufiner ce projet car, il faut bien l’avouer, cet album est d’une fraîcheur et d’une richesse incroyables. Et l’on n’y décèle aucune faiblesse. Nathalie Loriers s’y exprime en un discours pertinent, dépourvu de tout de bavardage inutile. Elle donne de la place à la musique, fait résonner les silences, laisse respirer le rythme. On retrouve chez elle, ce toucher très personnel, cette façon de faire dialoguer la main gauche avec la main droite. D’amener les autres à participer à l’aventure. L’entente est parfaite avec Philippe Aerts, à la contrebasse - chantante comme jamais - et avec Rick Hollander, aux drums, qui colore chaque morceau de façon différente et toujours surprenante. Il y a, dans ce trio, l’essentiel du jazz et du swing.

Allez écouter ce «God Is In The House» (Duke ? Oscar ? Lennie ?),  ce lumineux «Moon’s Mood», cet énigmatique «Les Trois Petits Singes»… Tout cela est décidément parfait !

Il y a, bien sûr, le romantisme de Loriers – libéré de tout poncif - dans «L’Aube De L'Espérance» ou «La Saison Des Pleurs». Il y a aussi des airs plus ensoleillés, qui flirtent avec des rythmes Afro-Cubain ou latino, comme «Cabeceo» par exemple. Il y a toutes ces couleurs, toutes ces influences, mais rien, jamais rien n’est surligné. Et c'est cela qui est magique. C’est cela qui fait un grand disque. C'est ce que l’on pourrait appeler la maturité. La maturité de quelqu'un qui sait comment se faire entendre et se faire comprendre, parfois à demi-mot, mais toujours avec justesse.

Arriver à allier une simplicité du discours avec une telle richesse harmonique - et un sens de la mélodie et du groove - est un tour de force que seuls quelques grands ont réussi. Et Nathalie Loriers fait partie, sans aucun doute, de ce petit cercle d’élus.

Les Trois Petits Singes est l’un des albums les plus swinguants et des plus brillants sorti actuellement et certainement l'un des meilleurs de Nathalie Loriers.

Un dernier conseil : ne ratez pas les concerts que le trio donne actuellement (dans le cadre des JazzLab Series) ou un peu plus tard (pour le Jazz Tour des Lundis d’Hortense). Un trio jazz de cette qualité ne court pas les rues.

A+

 

 

 

 

16/09/2012

Les Sentiers de Sart-Risbart

Des musiques improvisées, des musiques insolites, originales, étranges et variées. Des musiques qui mélangent les genres. Du jazz, du folk, du rock et d’autres encore, bien moins définissables…

Ce sont toutes ces musiques-là que la fine équipe du Festival des Sentiers de Sart-Risbart - réunie autour de Jules Imberechts - a invité au cœur de ce minuscule village du Brabant Wallon.

À l’arrière d’une modeste mais néanmoins très jolie maison de campagne, dans le jardin, on a dressé quelques tentes et une scène en toute simplicité.

Ça sent bon la convivialité, la sincérité et le bonheur ordinaire.

jules imberechts, sentiers de sart risbart,

Il est 17 heures, ce samedi 25 août et Sarah Klenes (voc) est venue présenter le premier album de son trio Oak Tree («A dos d’âmes» chez Mogno). La configuration est plutôt originale pour une musique qui ne l’est pas moins. À la droite de la chanteuse, il y a l’accordéoniste Thibault Dille et à sa gauche la violoncelliste luxembourgeoise Annemie Osborne.

Entre folk, musique de chambre, chanson française et jazz, le trio nous invite à le suivre dans un très joli voyage. Rapidement, il capte l’attention du public, le prend par la main et l’emmène de surprises en découvertes.

Les trois musiciens se sont rencontrés lors d’ateliers d’improvisations libres et l’on peut dire qu’entre eux... le courant passe.

En plus, ils se laissent habiter par l’environnement et l’ambiance, par l’air et les bruits. Alors, un peu comme sur le disque dans lequel ils insèrent quelques délires poétiques assez libres entre des musiques plus écrites, ils répondent aux cloches de l’église toute proche pour inventer spontanément quelques chants. Le moment est bucolique, pastoral, frissonnant.

Chez Oak Tree, il y a des chansons à danser, des chansons à pleurer, des chansons à rêver, des chansons à rire aussi. La voix – superbe - de Sarah Klenes - tout en contrôle et émotion - est tout le temps mise en valeur par des arrangements subtils et intelligents.

Entre ses acrobaties vocales – qui ne tombent jamais dans la démonstration – les instrumentistes se fendent de quelques jolis solos. Le mariage entre accordéon et violoncelle est parfait. Tantôt à l’unisson, tantôt en décalage forcé, les musiciens se répondent, se soutiennent, s’évadent et s’offrent des moments de liberté pleins de fraîcheur. Alors, parmi les compositions originales (dont le très sensuel et troublant «Le Baiser Valsé») le trio reprend aussi «Sack Full Of Dream» de Donnie Hathaway ou un morceau d’André Minvielle. Hé oui, il y a des moments comme ça, de grâce, où tout fonctionne.

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La musique de Gilbert Paeffgen à toujours quelque chose d'étonnant. J'avais déjà vu le percussionniste suisse lors de son passage au Théâtre Marni voici quelques années. Ce samedi, il venait présenter un nouveau projet en duo avec l'accordéoniste Susanna Dill.

De son hackbrett (que l’on appelle hammered dulcimer, cymbalum, épinette ou tympanon selon les pays) Paeffgen fait jaillir des sons d’une incroyable fragilité. Les rythmes répétitifs, riches, obnubilants et toujours surprenants se succèdent. Les harmonies rappellent la musique médiévale ou celte. Ou encore le folklore de l’Appenzell. De son accordéon chromatique, Susanna Dill colore l’ensemble, parfois de façon mélancolique, parfois de façon plus festive, avec beaucoup de virtuosité.

On joue le souffle, les frottements, les respirations. On retrouve dans cette musique la luminosité qui n’existe que là où l’air est pur et rare. Un air blanc. Un air vierge. Un air des montagnes.

Cette musique a aussi quelque chose de très contemporain dans sa construction et le duo n’a pas peur de tutoyer les arrangements complexes. Pourtant, les histoires qu’ils nous racontent sont limpides («Gutte Stimmung», «Carol Of The Bells»). Elles sont aussi touchantes («Wolke») que dérangeantes. Parfois le mystère s’installe («Dewisudh»), mais souvent l’humour vient désamorcer la tension. L’émotion, quant à elle, est omniprésente. Une émotion qui me rappelle un peu celle que j’ai ressentie lors du concert de Rolf Lislevand à Dinant en 2006. Gilbert Paeffgen et Susanna Dill ont sorti un album, «Légendes d’Hiver» (disponible ici), que je vous recommande particulièrement.

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La nuit enveloppe peu à peu le jardin, les lumières s’allument comme pour éclairer une fête de village et Tangram monte sur scène. Sans doute moins surprenante que celle des deux concerts précédents, la musique du trio n’en est pas moins réjouissante.

D’ailleurs, les sonorités festives, aux accents venus des quatre coins du globe ont tôt fait d’enthousiasmer le public. Il faut dire que le jeu de Marie-Sophie Talbot (p) est vif, plutôt percussif et très expressif. La pianiste n’hésite pas à se lever pour accentuer certains accords et transmettre au groupe toute son énergie. La «Course des garçons de café» est ainsi menée tambours battants.

Et derrière les tambours, justement, il y a Fred Malempré, gage de subtilité qui se mêle au sens de la fête. Rien n’est lourd chez lui… et rien n’est jamais joué avec préciosité non plus. Il y a un côté authentique, spontané et naturel dans sa frappe. Et cela renforce encore le caractère du trio. Du coup, la flûte ou le soprano de Philippe Laloy paraissent encore plus libres et lumineux.

Quelques gouttes de pluies finissent par tomber – histoire de rappeler que nous ne sommes pas au bout du monde, comme voudrait le faire croire Tangram, mais bien en Belgique – sans empêcher la pianiste et ses compères de distiller le soleil qu’il y a dans leur musique. Même les moments plus retenus («Souffles», qui donne le titre à l'album, «Thérèse est un ange», aux balancements sud-africains ou le magnifique «Etoiles») gardent cette brillance toute particulière, entre mélancolie et sourire.

On voudrait que ce mini festival ne reste connu que de quelques privilégiés, amoureux de poésie et de fantaisies musicales. Et, en même temps, on aimerait que la planète entière découvre ces petites perles de musique qui parsèment les sentiers (très peu battus) de Sart Risbart.

Rendez-vous l'année prochaine.


A+

 

 

16/08/2012

Brussels Vocal Project au Cercle des Voyageurs

Vendredi 3 août. L’air est lourd sur Bruxelles.

Il fait chaud dans la bibliothèque du Cercle Des Voyageurs. Il y a du monde. Sur scène, pas de micro, pas d’amplification. Pas d’instrument non plus. Ce soir, c’est a cappella.

Alors, on s’isole un peu plus du bruit extérieur. On ferme la fenêtre.

Il fait encore plus chaud.

Le Brussels Vocal Project est né au conservatoire de Bruxelles. Presque par hasard.

Au début, d’ailleurs, il n’y avait pas que des vocalistes. Mais tout le monde chantait. Petit à petit l’idée a fait son chemin, le groupe s’est resserré, le répertoire s’est affiné. Ils étaient 9 lorsque je les avais vu à Dinant, en 2009. Ils avaient failli remporter le concours des jeunes talents.

Aujourd’hui, ils sont six.

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Le projet s’est encore concentré et le groupe travaille, pour l’instant, autour de l’un des thèmes impérissables du regretté Pierre Van Dormael: «The Art Of Love».

L’idée du Brussels Vocal Project a alors été de demander aux musiciens qui avaient côtoyés de près le guitariste, d’écrire ou d’offrir un thème lui étant dédié.

Fabian Fiorini, Fabrizio Cassol, Nathalie Loriers, Pierre Vaiana, Pirly Zurstrassen, David Linx et Serge Lazarévich ne se sont pas fait priés. Chacun a écrit selon son expérience, son histoire, son vécu, son ressenti, son amour.

Chaque compositeur à posé sa griffe, son style. On reconnaît le lyrisme ou la délicatesse sombre des uns, l’électricité ou les tourments des autres. Et la sensibilité de tous.

Sur chacune de ces compositions, François Vaiana et Anu Junnonen, principalement, ont posé des paroles. On y entend de l’anglais, de l’italien, du français ou du finnois.

Ce qui pourrait paraitre très éclaté, incohérent, voire chaotique, trouve son fil rouge dans les voix et les arrangements.

Les six vocalistes ont façonné un équilibre parfait. Un soprano (Frédérike Borsarello), une basse (Wouter Vande Ginste), un ténor (Jonas Cole), deux altos (Anu Junnonen et Elsa Gregoire) et un baryton (François Vaiana).

Tous ne viennent pas du jazz, certains viennent du classique ou du rock. Voilà qui ajoute encore à la richesse du projet.

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Avec une maîtrise quasi parfaite, le Brussels Vocal Project ne succombe pas à la démonstration mais fait affleurer l’émotion. Et c’est parfois très impressionnant.

C’est la version moderne, très actuelle et très personnelle, des grands groupes vocaux auxquels on pourrait peut-être faire référence comme Les Double Six, Lambert, Hendricks & Ross ou Manhattan Tansfert des bonnes années… Mais au swing de ceux-ci, il faut ajouter des harmonies complexes et très contemporaines. Les thèmes sont riches de nuances et ne se cachent jamais derrière la facilité.

La musique circule, se transmet et s’échange entre les vocalistes. Chacun tient son rôle à la perfection. Ils s’écoutent, se répondent, se laissent le temps de respirer, de souffler, de s’épanouir. On passe de l’intimiste au swinguant. Du mystérieux au lumineux. Du tendre au mordant. En toute poésie.

Puis le concert s’arrête. Un enfant pleure dans la salle à côté et a besoin de sa maman. Sa maman c’est Elsa. Alors, avec naturel et générosité, on fait une pause.

On ouvre les fenêtres. On laisse rentrer l’air.

On craint un instant que la magie va être rompue. Mais non. Ce petit interlude permet de nous rendre encore mieux compte de la performance des chanteurs, de l’univers dans lequel ils nous ont emmené et de l’humanité partagée.

Lorsque le concert reprend, le rêve est intact. Et l’on voudrait qu’il dure longtemps.

Dehors, il fait toujours aussi chaud. Mais intérieurement, le Brussels Vocal Project nous a vraiment rafraîchi.



Le Brussels Vocal Project compte enregistrer prochainement. Puis tenter de chercher une maison de disques. Et puis de trouver d’autres concerts.

Nos oreilles et notre cœur n’attendent que ça.

Le projet est audacieux et original, il serait vraiment dommage de passer à côté.

 

A+

13/08/2012

Maxime Blésin Trio - Music Village

Traditionnellement, le Music Village continue à programmer des concerts durant tout l’été. Et c’est bien.

La formule est cependant légèrement différente de celle pratiquée pendant l’année. En effet, toute la semaine, du mardi au samedi, Paul Huygens ouvre la scène à un seul et unique groupe.

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Ce jeudi 2 août, je suis allé écouter Maxime Blésin qui a profité de l’aubaine pour roder un nouveau projet en trio. Derrière le leader, ce sont Sal La Rocca (cb) et Jan De Haas (dm) qui soutiennent le guitariste qui a décidé de… chanter. Bien sûr, Maxime avait déjà donné de la voix… en portugais (on sait qu’il affectionne particulièrement la musique brésilienne) mais pratiquement jamais en anglais.

Le répertoire est principalement basé sur des standards de jazz. Le trio y reprend «Night And Day», «Star Fell On Alabama», «Tenderly»…  Mais aussi «Samba de Verão» («Summer Samba»), on ne se refait pas.

Blésin profite de ces 5 soirées pour tester des guitares et chercher le son qu’il veut. Veut-il s’éloigner du style soul et jazz pour se rapprocher de la pop ? Ou flirter avec le classique ? Ou mélanger le tout ? Qui sait ?

Le phrasé est souple, vivace et souvent chaleureux. Dans son jeu, on décèle un peu de Grant Green, une pointe de John Scofield, un soupçon de Kenny Burrell, un peu de l’esprit de Kurt Rosenwinkel. Maxime Blésin cherche les ingrédients qui donneront à ce projet une identité toute personnelle.

Jan De Haas rebondit sur les riffs du guitariste et Sal La Rocca, profite du moindre espace pour improviser avec élégance et grande musicalité.

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Après avoir tourné avec son excellent sextette Bop And Soul Sextt (dont l’album contient des morceaux irrésistibles comme «Hydrogen Bond», «To Art» et surtout «Leaves In Windy Weather» qui mériterait de devenir un tube planétaire tellement il est en tout point parfait !!) il n’est pas exclu que Maxime Blésin enregistre un album avec ce nouveau trio. Mais il ne se contentera peut-être pas de cette «simple» formule et pourrait peut-être inviter quelques musiciens plus… classiques. N’en disons pas plus pour le moment, le projet est en gestation et le résultat pourrait être surprenant.

En attendant, le trio continue à diffuser sa musique sensuelle dans l’ambiance chaude et moite du Music Village. Les amateurs de belles mélodies finement ciselées sont ravis et n’hésitent pas à «en redemander».

Pour eux, comme pour moi, ce jazz à Blésin est idéal pour les soirées d’été.

 

A+

 

 

10/08/2012

Nguyên Lê. L'interview.


L'excellent guitariste Nguyên Lê sera en concert au Festival d'Art Huy ce 19 août.

Un concert qu'il ne faudra pas manquer si vous aimez le jazz, le rock et les musiques ethniques. Il a sorti chez ACT Music le très bon album ("Songs Of Freedom") qui mélange allègrement et intelligement quelques-uns des morceaux emblématiques du rock et de la pop (Led Zeppelin, The Beatles, Janis Joplin, Iron Butterfly ou encore Stevie Wonder) avec les musiques indiennes, vietnamiennes ou nord-africaines. Une réussite ! Bien loin des clichés "habituels".

Lors de son passage à l'Espace Senghor à Bruxelles, j'ai eu l'occasion de le rencontrer.

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Il y a eu “Purple”,  il y a eu aussi, avant et après, des projets basés plus spécifiquement sur la musique vietnamienne … Peut-on dire que “Songs Of Freedom” est la suite de “Purple” ou bien est-ce une parfaite fusion entre rock, jazz et musique asiatique?

Il y a eu des tentatives avant “Purple”. Mais c’est vrai que “Purple” a été déclencheur. Il y avait longtemps que je voulais travailler sur la musique de Jimi Hendrix. J’y pensais déjà en '93, avec le groupe que j’avais à l’époque.

Ultramarine?

Non, non, c’était après, avec Richard Bona, avant qu’il ne devienne la star qu’il est devenu. Je m’intéressais à l’énergie du rock. J’ai toujours adoré ça et je voulais développer cet élément. D’ailleurs, c’est quelque chose que j’ai toujours essayé de garder dans ma musique, quel que soit le projet. Au départ, c’était pour jouer, pour la joie que cela procure sur scène, la joie de sentir le retour" du public. Puis, il y a le passage au disque. Et pour cela, il faut plus que du plaisir, il faut du “concept”. Ce concept, je l’ai découvert avec une version de “Voodoo Chile. Il y avait une lecture ethnique, une lecture africaine sur un morceau rock. Je voulais relier plein d’éléments avec le morceau original. Autant par le texte que par la musique. Relier tous les symboles qui sont transportés par l’histoire d’Hendrix. Il était assez naturel, pour moi, de faire le rapport entre la transe Gnawa et la transe d’Hendrix. Pour moi, Hendrix a toujours été ne musique de transe. Et c’est comme cela que j’essaie de la jouer d’ailleurs. J’ai poussé le concept de cette fusion jusqu’à traduire les paroles d’Hendrix en Bambara. J’ai aussi invité le musicien algérien Karim Ziad pour jouer les percus. J’ai gardé l’énergie rock et l’esprit d’ouverture et d’improvisation typiquement jazz. Mais cela, c’était seulement pour un seul morceau. Et j’aimais ce concept et je voulais le pousser plus loin. Puis, Siggi Loch, le patron de ACT Record m’avait demandé de faire un deuxième volume sur la musique d’Hendrix. Alors, j’ai commencé à travailler, et puis j’ai réfléchi et je me suis dit que je ne devais pas me limiter à Hendrix. J’étais très excité d’aller voir plus loin, avec d’autres morceaux rock.

Est-ce une musique qu’il a fallut “réinventer” cette musique ? Car  ce mélange ethnique n’est peut-être pas toujours aussi évident que dans “Voodoo Chile ou dans la musique d’Hendrix en général ?

Oui. Mais au départ, avec le projet Hendrix, il y avait aussi une idée de “simplicité” volontaire. L’idée n’était pas de réécrire des choses, de les re-arranger. A l’opposé, dans Songs Of Freedom, j’ai voulu pousser le côté écriture beaucoup plus loin. Et ce groupe est,  pour moi, comme un mini Big Band. C’est pour cela que j’avais besoin d’un instrument harmonique, comme le vibraphone, par exemple. Ce que joue Illya Amar est très écrit. Cela n’en a peut-être pas l’air, mais c’est assez précis. Et le vibraphone donne une autre couleur que le piano ou le synthé ! Cela donne une lumière, une certaine clarté à l’ensemble

Pourquoi ne pas avoir voulu créer un groupe très rock dans l’instrumentation de base et jouer la couleur avec différents invités ?

C’est un peu la démarche que j’avais faite avec “Purple”. Sauf que je ne chante pas et qu’il me paraissait essentiel qu’il ya ait du chant dans ce projet. Donc, par rapport au quartette de “Purple”, j’ai ajouté une couche harmonique.

Tu as revu aussi le line-up du groupe par rapport à « Purple », il y a des raisons particulières ?

Disons que Stéphane Galland et Linley Marthe sont des musiciens qui ont fait partie de la dernière génération de mon groupe Hendrix. On a beaucoup tourné la musique d’Hendrix avec cette rythmique-là. Et comme ça marchait très bien, qu’on était sur la même longueur d’onde au niveau de l’énergie, on a continué.

Pour revenir aux morceaux, comment as-tu procédé pour le choix, selon quels critères, quelles idées ?

Il y a plein de morceaux qui sont venus naturellement, car c’étaient des morceaux que j’adorais quand j’étais plus jeune. Je dirais même que  ce sont des morceaux qui m’ont fait aimer la musique. C’est la première musique que j’ai écoutée. Avant cela, je n’avais même pas le goût de la musique.

Oui, il me semble avoir lu cela quelque part. Tu t’es mis à la musique assez tard, vers quinze ans, ce qui semble assez incroyable.

Oui, peut-être. Le vrai groupe qui m’a fait aimer la musique c’est Deep Purple. Mais quand j’ai réécouté leur musique dans l’idée de la travailler pour "Songs Of Freedom" cela ne m’intéressait plus du tout. Led Zeppelin, par contre, je l’ai redécouvert. J’aimais déjà ça à l’époque, mais pas à ce point. Pas comme maintenant.

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Pour quelle raison Led Zep' est-il plus intéressant ? Il y a plus de richesses harmoniques, ou  rythmiques ?

C’est beaucoup plus créatif. C’est resté super moderne. Et quand on écoute les enregistrements live, on se rend compte qu’ils improvisent de façon monstrueuse. Comme des jazzmen. Ce qui était très beau à l’époque, même s’il y avait une différence entre le jazz et le rock, c’est que les rockers improvisaient. Et pour Hendrix ou Clapton, bien sûr, c’était monnaie courante. Et Led Zep' allait dans le même sens.

Reprendre des thèmes rock et improviser dessus est parfois très casse-gueule. On ne va pas donner d’exemples, mais on en connait. Il faut trouver de l’espace pour improviser. C’est difficile ? Moins évident que sur des standards de jazz, par exemple ?

Pour moi, ce n’et pas spécialement difficile. C’est à dire que j’ai comme première attitude de respecter le morceau. Je ne cherche pas du tout à le dénaturer, à le détruire ou le rendre méconnaissable. J’essaie toujours d’être complètement relié au sujet de départ. Comme pour Hendrix et "Voodoo Chile". Ceci dit, une fois que j’ai trouvé mon point de vue, je développe très loin le travail qui peut paraitre parfois assez éloigné du matériau original. Mais l’esprit est présent, c’est la même chanson, les mêmes paroles. En fait, il s’agit plutôt d’une histoire de couches. Et je m’aperçois que je fais ça tout le temps. Ça fait des années que je m’amuse à réécrire de la musique sur de la musique qui existe déjà. J’écris de la musique sur des musiques qui n’ont pas besoin de moi, finalement. Et ces musiques, ce sont autant celles d’Hendrix que la musique Vietnamienne ou que la musique du Maghreb. Tous ces morceaux traditionnels - et on peut y inclure Hendrix ou Led Zep' sans problème – ce sont des diamants en eux-mêmes. Je veux qu’ils restent des diamants. Par contre, je veux me les approprier, avec le rêve que j’aurais pu les écrire moi-même (rires). C’est un rêve, il ne faut pas prendre ça au premier degré !

Pour chacun des morceaux, tu as conçu des arrangements aux influences différentes: une fois c’est le Vietnam, une fois l’Afrique, l’Inde…  Y avait-il une idée bien précise derrière chaque morceau ?

Absolument. Une fois encore, il s’agit de trouver un point de vue initial précis pour commencer l’arrangement.

Qu’est ce qui fait que tu décides de traiter tel morceau sur un raga ou sur un rythme africain ?

Je pense que les raisons sont spécifiques aux morceaux. Si l’on prend “I Wish”, que j’ai voulu en version “Bollywood”, c’est parce que ça groove déjà monstrueux au départ. Je ne pouvais pas en faire une ballade. Même si c’est un truc facile de jazzmen: prendre un morceau rock et le ralentir, en faire une version sobre et dépouillée. Et ça marche bien.  Mais moi, je voulais garder une version groovy. Et je voulais que cela corresponde à ma personnalité et que cela parle aux gens de ma génération, à ceux qui, comme moi, sont dans ce monde métissé. J’ai réfléchi aux musiques ethniques qui groovent et qui ont un côté joyeux et un peu clinquant… Il fallait que cela corresponde au morceau original qui, lui aussi, est très joyeux, presque bling-bling. "In A Gadda Davida" est un morceau que j’ai beaucoup écouté dans mon adolescence. Quand on écoute ça, c’est pop, mais déjà très oriental. Mais c’est de l’orientalisme psychédélique d’époque. J’ai simplement repris le petit interlude qui ne dure qu’une ou deux mesures sur le morceau original, que j’ai juste exploité. Je l’ai allongé et cela a inspiré tout le reste du morceau.

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Quel morceau a été l’élément déclencheur du disque ?

Au départ, il y avait "Voodoo Chile", qui était le morceau fondateur, comme je l’ai dit. Mais “Eleanor Rigby” est venu assez vite. Puis “Black Dog” ! Que je voulais absolument faire avec Dhafer Youssef. C’était impossible de passer à côté, c’est mon Robert Plant !!

Il y avait donc aussi l’idée de choisir des voix spécifiques suivant les morceaux. Comment les as-tu choisi ?

C’était moins simple, en effet. Il faut dire que, au départ, j’avais l’idée de traduire les paroles dans les langues appropriées aux arrangements. Comme je l’avais fait avec "Voodoo Chile". Je voulais pousser l’idée ethnique jusqu’au bout. En vietnamien ou en turc, cela aurait été super. Mais je me suis vite aperçu que je n’avais pas vraiment le droit de faire ça. Cela aurait été assez problématique au niveau juridique. J’ai oublié ça et les choses sont venues assez naturellement. Puis, certaines voix sont arrivées au dernier moment, comme Youn Sun Nah. Je cherchais la “bonne chanteuse” pour "Eleanor Rigby". Mon arrangement était asiatique et j’avais pris des contacts avec une chanteuse indienne qui habite en Californie. Mais c’était compliqué à mettre en place. Je me suis aperçu qu’il fallait que j’arrête d’aller chercher des inconnus que je n’avais entendu qu’une seule fois. L’idée était excitante, mais difficile à réaliser. Il fallait quelque chose de plus simple et naturel au niveau de la relation. Alors, comme je participais, à l’époque, à l’élaboration du disque "Same Girl" de Youn Sun Nah - pas en tant que musicien mais en tant qu’ingénieur du son – je l’ai entendu chanter "Enter Sandman", un morceau de Metallica. J’ai craqué et je me suis dit que c’était elle qui allait chanter “Whole Lotta Love”.  Et puis, il est devenu évident que c’est elle qui allait chanter "Eleanor Rigby".

Par contre, sur scène, tu ne peux pas emmener tous les chanteurs. Tu as dû faire un choix, là aussi. Cela n’a pas dû être facile.

En effet, il y a eu le concert au New Morning, pour la sortie de l’album où tout le monde était présent. C’était fabuleux. Mais, en effet, je ne peux pas faire ça tout le temps. Mais Himiko Paganotti est parfaite pour reprendre le rôle de chacun, et le sien, sur scène. Elle a un talent fou. Bien sûr, elle ne va pas chanter comme Dhafer, Julia Sarr ou David Linx. Mais le disque, une fois encore, c’est une chose et le live en est une autre. Et ce qui est intéressant, en live, c’est que le groupe prend possession de la musique. Au début, je suis le chef - simplement parce que j’ai écrit tout ça - alors on me suit. Mais très vite, chacun connait la musique par cœur et se l’approprie. Elle revit. On développe autre chose, une énergie qui se renouvelle sur scène. C’est le sens de l’improvisation.

Tu essaies aussi, à chaque projet de renouveler, en grande partie, tout le personnel. C’est pour garder de la fraîcheur de la spontanéité ?

C’est une volonté, par rapport à chaque disque, d’essayer de nouvelles choses. La vie est très courte, j’ai plein d’idées. Depuis que je fais des disques sous mon nom, je me dis qu’il faut que cela en vaille la peine, que je trouve quelque chose à dire. Chaque disque a un sens et je déteste me répéter. Surtout sur disques. Et j’essaie de faire un peu le contraire du disque précédent. Je ne vais sans doute pas faire un disque “rock” après ce “Songs Of Freedom”, c’est sûr. Comme l’album que j’avais fait juste avant celui-ci, "Saiuky", qui était très acoustique et joué avec des musiciens vietnamiens traditionnels.

 

Merci à Jos L. Knaepen pour les photos.

 A+

05/08/2012

Del Ferro - Vaganée Group à la Jazz Station

Samedi 16 juin, après une bonne série de concerts en Flandre (dans le cadre des JazzLab Series), Frank Vaganée et Mike Del Ferro venaient présenter, à la Jazz Station, leur disque “Happy Notes”, sorti récemment chez De Werf.

Une chose est sûre : le titre de cet album porte plutôt bien son nom tant la plupart des compositions sont optimistes et résonnent du plaisir des retrouvailles. Hé oui, dans les années ’90, les deux musiciens jouaient déjà ensemble (ils se souviennent d’ailleurs de soirées mémorables au Swing Café à Anvers) et avaient sorti deux albums (“Introducing” et “Live”).

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Si l’on ne présente plus Frank Vaganée (leader du célèbre Brussel Jazz Orchestra), rappelons brièvement le parcours de Mike Del Ferro. Après tout, on ne le voit pas si souvent chez nous.

Le pianiste Hollandais a joué avec Randy Brecker, Norma Winston, Toots Thielemans, Jack DeJohnette, Jorge Rossy… Il a enregistré quelques belles plaques (pas toujours faciles à trouver) dans des styles parfois très différents (opéra, bossa, early jazz...). Bref, un homme éclectique et très actif.

Et puis, Del Ferro a aussi beaucoup voyagé à travers le monde pour le compte d’American Voices (le Vietnam, la Birmanie, le Koweït, l’Afrique du Sud, les pays de l’Est…) ce qui lui a donné l’idée d’enregistrer, l'année dernière, avec Bruno Castellucci (dm) et Jeroen Vierdag (cb) un album justement intitulé “The Journey”.

Voilà sans doute quelques-unes des raisons qui ont éloigné Frank et Mike pendant près de quinze ans.

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Ce soir, à la Jazz Station, Jos Machtel (cb) et Toni Vitacolonna* (dm) complètent le quartette qui entame le set par les tendres “Pat” et “Seconds”, avant de faire éclater le fantastique “Triolette”.

Swing endiablé, variations rythmiques, ponctuations décidées du pianiste, frappe tranchante du batteur, “Triolette” - qui rappelle la grande époque du bop et du cool - est le tremplin idéal aux solos vertigineux de Vaganée : clairs, limpides, efficaces et d’une maîtrise incroyable.

Le concert est lancé, le ton est donné.

Toni Vitacolonna fouette les cymbales et fait vibrer les tambours en un jeu à la fois souple et vif… un jeu “dégraissé”.  La connivence avec Jos Machtel - au groove solide et profond - est évidente. Ces deux-là se connaissent bien, puisqu’ils jouent ensemble au sein du BJO ainsi que dans l’autre quartette de Frank Vaganée.

Si le concert est énergique, il ne manque cependant pas de lyrisme non plus (“I'll Wait For You”, Kenya) ou de délicatesse, comme sur “Frankly My Dear” qui flirte avec l’esprit de Jobim ou de Getz.

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Mike Del Ferro affectionne peut-être plus les ballades, tandis que Vaganée recherche l’explosivité. La réunion des deux ne peut être qu’équilibrée et passionnante. La jubilation d’être ensemble sur scène se ressent. On joue pour le plaisir et l’on s’amuse à se surprendre. En plus, Frank n’est pas avare d’anecdotes et se plait à raconter avec beaucoup d’humour et de sincérité l’amitié qui le lie à Del Ferro. Amitié et bonheur qui se traduisent en musique sur le joyeux "Reunification" ou s’improvisent longuement et avec bonheur sur "Happy Notes" (thème pourtant très court sur l’album – 58 secondes à peine – mais qui semble justement prévu pour s’offrir à toutes les libertés possibles et (in)imaginables).

Résultat, le plaisir se voit autant sur scène qu’il ne s’entend sur disque.

Espérons ne plus devoir attendre quinze ans avant de revoir cette belle équipe sur les planches.


A+

* Sur l’album, c’est Jens Düppe (batteur du quartette de Pascal Schumacher) qui tient les baguettes.

 

 

10/07/2012

Lift au Sounds

Voilà plus d’un an que je n’avais plus vu ni entendu sur scène Lift, le quintette emmené par Emily Allison (voc) et Thomas Mayade (bugle). La dernière fois – qui était aussi la première – c’était lors du concours des jeunes talents du Brussels’s Jazz Marathon 2011 dans lequel je participais en tant que juré. Lift avait remporté le premier prix juste devant Franka’s Poolparty de Marjan Van Rompay (autre talent - dans un tout autre style - que je vous invite à découvrir… si ce n’est pas encore fait).

Depuis cette victoire, Lift s’est produit au Jamboree à Barcelone (c’était l’un des prix du concours), dans divers clubs belges et français ainsi que sur la Grand Place de Bruxelles pour l’édition 2012 du Brussels’s Jazz Marathon (autre récompense du concours).

Mais l’un des bons coups de pouce est aussi venu de Sergio et Rosy, qui ont accueilli le groupe, deux mardis sur quatre pendant plusieurs mois, dans leur fameux club de la rue de la tulipe.

C’est donc tout naturellement au Sounds, le 12 juin, que j’ai fêté mes retrouvailles avec le groupe.

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Lift mélange des compositions personnelles avec des standards de jazz et des reprises de chansons pop, en essayant toujours d’y apporter une touche très personnelle.

Si Emily Allison est la chanteuse du groupe, sa voix est surtout employée comme un instrument à part entière. Elle travaille beaucoup les vocalises, cherche toujours des chemins de traverses et accentue souvent la dramaturgie du chant.

L’autre voix principale du quintette, c’est le bugle de Thomas Mayade. Il papillonne souvent autour du thème, dans un jeu sûr et limpide, avant de dessiner des phrases mélodiques plutôt sophistiquées. Autour des deux leaders, on retrouve Dorian Dumont au piano, Jérôme Klein aux drums et Lennart Heyndels à la contrebasse.

La caractéristique du groupe est de tenter souvent des acrobaties harmoniques pour le moins sophistiquées. Lift propose un jazz vocal contemporain qui flirte parfois avec l’abstraction. C’est riche et foisonnant d’idées… et risqué.

«For All We Know» est découpé, étiré, malaxé. Tout comme «Kaléidoscope», une composition personnelle qui mérite bien son nom.

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On l’aura compris, la musique de Lift offre aussi une large place à l’improvisation et la rythmique, qui joue un rôle primordial, donne vraiment du nerf à cette poésie toute particulière.

Jérôme Klein soutient des tempi nerveux avec beaucoup de générosité. Rien n’est jamais sage ni aseptisé, même si la douceur pointe parfois le bout de son nez, il ne laisse jamais la tension se détendre. Le jeu au piano de Dorian Dumont est très affirmé. Tantôt cristallin, tantôt grave, mais rarement tiède. Il profite de la moindre occasion pour marteler le clavier avec beaucoup d’élégance et de vigueur, et arrive toujours à trouver un angle intéressant dans ses interventions.

Le quintette ne choisit jamais la facilité et navigue sur les rives d’une poésie organique faite de flux émotionnels fragiles aux formes imprévisibles. C’est souvent magique mais parfois aussi un peu moins convaincant sur un morceau comme «Hyperballad» de Björk, par exemple.

Lift joue avec le feu, repousse les limites et est même parfois au bord de la justesse. Mais après tout, c’est cet équilibre incertain et cette recherche constante d’originalité qui font tout l’intérêt de cette formation.

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Alors, quand on touche presque à la perfection - comme sur «Endless Paece» où la voix d’Emily se confond avec celle du bugle, ou sur «Dark Flow» qui hésite entre déclamation et spoken word avant de repartir sur un chant aérien, on est… sur un petit nuage.

«A Long Story Short» peut aussi faire penser à deux trapézistes qui se balancent ensemble quelque part, très haut dans le ciel… et sans filet. La voix va se balader seule, avant d’être rejointe d’abord par le bugle puis par les autres musiciens. La voix flotte sans faiblir et se faufile entre les instruments.

Mais le moment est plus poétique encore lorsque Thomas Mayade improvise longuement sur l’introduction de «Shadow». Il plonge son bugle au cœur du piano, joue avec la résonnance et les vibrations. Il crée des échos et suspend le temps.

Et le public reste attentif jusqu’aux dernières notes.

La virtuosité fragile - et parfois âpre - de Lift nous promet de beaux moments à venir.

D’ailleurs, le groupe entre en studio fin juillet pour enregistrer un album qui devrait sortir cet automne. On est déjà tout ouïe.

 

A+

16/06/2012

Gorgona à la Jazz Station

Jérôme Colleyn, le batteur, m’en avait déjà un peu parlé mais, je l’avoue, je ne connaissais pas Gorgona avant d’aller les écouter samedi 9 juin à la Jazz Station.

C’est le pianiste Yannick Schyns qui a créé le groupe en 2009 avec l’envie d’intégrer au jazz d’autres musiques qui lui tiennent fort à cœur : la world ou le classique, principalement.

Jusque-là, rien de bien neuf, me direz-vous. C’est ce que je me suis dit aussi.

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Le groupe s’installe, (Yannick Schyns au piano, Jérôme Colleyn aux drums, Pascal Hauben à la basse électrique, Franck Beele à la trompette et Marti Melia au ténor) et entame une longue intro surprenante, sous forme de milonga (ou de tango) des plus classiques…  Et puis soudain, il entre de plain-pied dans un jazz très actuel, aux couleurs hispanisantes. Très vite - après une belle improvisation en «pointillés» du trompettiste - Marti Melia prend un solo monstrueux et très inspiré de l’école avant-gardiste (Joe Mc Phee, par exemple). Il fait vibrer l’anche, fait claquer le bec, fait hurler le sax. Le son est un peu sale mais plein de vérité. Il accentue les intervalles avec fougue et détermination.

Voilà qui a de quoi surprendre et de donner envier d’en entendre plus.

«Les feux de la Sainte Florence» procède un peu de la même manière, mais cette fois-ci, la composition s’inspire d’une sorte de ritournelle médiévale. Et l’effet est tout aussi étonnant.

En fait de «fusion», il s’agit plutôt ici de choc des genres dans lequel on devine un canevas commun. Gorgona joue l’effet miroir, l’écho, les contrastes. Le quintette marie l’ancien et le nouveau sans les mélanger totalement. Il laisse transparaître la saveur de chaque ingrédient. Et c’est ça qui est intéressant, surtout quand les arrangements sont aussi bien maîtrisés.

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Le jeu de Yannick Schyns semble fortement influencé par le classique (même si son parcours est plutôt jazz). Il laisse un peu de côté – sans l’oublier totalement – l’élément swinguant pour exposer des phrases plus romantiques, voire impressionnistes. La mélodie et les harmonies ont un petit parfum de Debussy ou de Ravel.  Et c’est dans la rythmique qu’émerge l’esprit jazz. En parfaites complicités, Pascal Hauben et Jérôme Colleyn tissent des rythmes tantôt bop, tantôt cubain, tantôt pop aussi. Franck Beele assure un jeu clair, lui aussi inspiré de la tradition classique, celle d’un Maurice André peut-être. Le son est pur et finement ciselé. Ce qui ne l’empêche pas de se laisser aller, de temps en temps, à des improvisations plus débridées et charnues.

Alors, Gorgona enfile les différents morceaux en gardant toujours cette ligne de conduite originale. On passe ainsi de «Frozen Throne» (sans doute inspiré de Vivaldi) à un morceau beaucoup plus dansant et chaleureux (une sorte de samba) sans que cela ne choque. C’est que ces mélanges sont subtilement agencés et évitent les clichés avec une beaucoup d’intelligence.

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Malheureusement, je n’aurai l’occasion de ne voir que le début du second set, mais je me promets d’aller reécouter Gorgona lors d’un prochain concert. Des groupes qui amènent une idée originale et un traitement aussi habile, cela n’arrive quand même pas tous les jours.

Et l’on imagine qu’en jouant encore plus souvent ensemble et en creusant l’idée, tout cela pourrait bien déboucher sur quelque chose d’assez puissant.

À suivre donc, avec intérêt.

A+

 

13/06/2012

Jeremy Dumont Trio au Rideau Rouge

Jeremy Dumont s’est fait remarqué pour la première fois dans l’un des ses groupes, Unexpected 4, avec qui il remporta le premier prix du concours des jeunes talents au Dinant Jazz Nights en 2010.

On l’a ensuite retrouvé au sein du Brussels Pop Master (groupe qui mélange jazz et Hip Hop), puis avec Stéphane Mercier dans Solid Steps Quintet (inspiré par l’album au titre éponyme de Joe Lovano) et, finalement à la tête de son propre trio : le Jeremy Dumont Trio.

C’est ce dernier groupe (qui vient de remporter, par ailleurs, le concours «Jeunes Formations» à Comblain-La-Tour) qui se présentait ce jeudi 7 juin au Rideau Rouge à Lasne.

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Entouré du solide contrebassiste Bas Cooijmans et du jeune batteur Fabio Zamagni, Jeremy Dumont pose les premiers accords de «Dolphin Dance». Cette très jolie salle est l’écrin idéal pour un jazz intimiste et chaleureux, certes, mais quand même… le trio exécute ce standard de façon excessivement académique. Etonnant quand on connaît un peu le talent du pianiste. Tout est retenu et très (trop ?) respectueux. Passons. Sur le deuxième morceau – une composition personnelle, «Newportday» (?), le trio se montre un peu plus entreprenant et expressif. Le thème est plein de reliefs et est joué de façon plus enlevée. Alors, on se dit que Jeremy Dumont va se lâcher plus encore, qu’il sera moins timide, plus libéré, plus naturel... Mais non. Et ce ne sera pas le cas non plus sur le morceau suivant (un titre de Rick Margitza) - même si le beau solo de Bas Cooijmans tente montrer la voie - ni sur un «Tenderly», ici  aussi bien trop gentil et presque mielleux.

Heureusement, «Fingerprints» (de Chick Corea), forcément plus nerveux, semble enfin libérer le trio de toute contrainte. Ça joue et ça échange. Le plaisir se lit sur le visage des musiciens et sur celui du public. Et le trio remet ça sur composition personnelle dont je n’ai pas retenu le nom qui est, en fait, l’anagramme d’Eric Legnini (l’un des professeur de Jeremy).  On sent alors une véritable interaction entre les musiciens. Le terrain est miné de groove et de soul et le trio s’y faufile avec beaucoup d’habileté. Le jeu de Zamagni se fait plus sec et plus nerveux. Il rebondit face aux assauts de Cooijmans. Dumont montre alors un jeu beaucoup plus percussif et bien plus inspiré. Ses doigts se délient. Il frappe le clavier avec précision et fermeté. Ça y est, ça jazze !

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Du coup, le deuxième set sera d’un tout autre niveau. «Bud Powell» (de Chick Corea)  pour commencer, est une invitation directe aux échanges, à l’ouverture et aux improvisations plus débridées. Puis, «Jelly’s Da Beener» (de Robert Glasper) révèle une face beaucoup plus moderne du trio. Sans doute une ligne dans laquelle il devrait s’inscrire car on y perçoit quelque chose de plus personnel et d’original. Même si ce morceau est écrit en ce sens, on devine l’envie du trio de trouver une sorte de synthèse du jazz actuel, basé sur les solides fondations du bop et du jazz modal et influencé par la pop ou le hip hop.

Le trio a trouvé sa respiration, les morceaux s’enchaînent enfin sans arrière-pensées.

Et le public ne s’y trompe pas, il réagit et applaudit aux impros des différents solistes. Il salue le batteur sur «Humpty Dumpty», nerveux à souhait, ou le contrebassiste pour les superbes et fermes lignes mélodiques sur «Blue In Green». Et puis aussi pour le jeu très vif du pianiste sur un «Rhumba Flameco» enflammé.

L’ambiance s’est nettement réchauffée, le trio s’est libéré et a fait oublier les hésitations du début. On perçoit alors tout le potentiel d’un groupe qui, même s’il doit encore s’aguerrir, peut proposer une musique avec du caractère. Faisons leur confiance et allons les applaudir cet été à Comblain-La-Tour et, plus tard sans aucun doute, dans quelques-uns de nos nombreux clubs belges. Cela en vaudra sûrement la peine.

A+

09/06/2012

Strange Fruit - Fabrizio Cassol au Théâtre National

La veille - le jeudi 31 mai - Fabrizio Cassol et tous ses amis musiciens et chanteurs avaient fait salle comble au KVS.

Ce vendredi 1er juin, la bande - toujours au grand complet – s’est déplacée d’une centaine de mètres, a traversé le Boulevard Jacqmain, et est allée remplir le Théâtre National.

Strange Fruit - c’est le nom du spectacle - est une longue histoire que le saxophoniste d’Aka Moon a trimballé avec lui depuis plus de cinq ans pour la façonner minutieusement, de manière presque secrète.

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Inspiré par la célèbre chanson d’Abel Meeropol, Fabrizio Cassol a créé un étonnant conte musical qui mélange les genres et fait fi des frontières. Le jazz, l’opéra, le classique, le folk, les chants africains… tout y est, tout y passe. Et l'on y entend toutes les influences du musicien, toutes ses émotions et tout son engagement.

On pourrait craindre que cela n’aille dans tous les sens, mais ce serait sans compter sur la clairvoyance et l’intelligence du compositeur qui s'est astreint à garder un discours déterminé et une ligne de conduite éclairée.

Et cette ligne fédératrice, c’est l’humanité. Celle qui permet d’harmoniser toutes les différences.

D’ailleurs, avant d’entamer le concert, Fabrizio laisse la place à deux représentants du Collectif des Maliens de Belgique pour qu’ils exposent et nous sensibilisent à la situation désastreuse du Mali. Les mots sont simples, brutaux, terriblement imagés et d’une force inouïe. Une courte minute de silence s’en suit. Lourde. Pesante.

Alors, comme pour chasser les mauvais esprits et redonner de l’espoir, la voix de Baba Sissoko résonne du fond des coulisses. Il entre sur scène accompagné de trois autres joueurs de Tama qui laissent éclater un chant rassembleur.

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Entre-temps, Stéphane Galland s’installe derrière sa batterie et entre aussitôt dans la danse. Michel Hatzigeorgiou fait de même à la basse électrique. Et puis il y a aussi Hervé Samb à la guitare électrique. Et derrière, il y a Bart Defoort (ts), Laurent Blondiau (tp), Michel Massot (tb) et Magic Malik (flûte). De l’autre côté, Eric Legnini s’est entouré de claviers (piano, Fender, moog).

Mais il y a aussi la Choraline - le chœur des jeunes filles de La Monnaie aux voix sublimes, diaphanes et célestes - qui occupe le fond de la scène. Sous la direction de Benoît Giaux, ces adolescentes d’une quinzaine d’années vont sublimer la soirée de par leur aisance et leurs qualités vocales.

Entrent ensuite en scène Oumou Sangaré, magnifique dans son boubou rose, Marie Daulne, plus sensuelle que jamais dans une robe de voiles noirs et Cristina Zavalloni, divine et troublante comme la reine dans Blanche Neige.

Tour à tour elles chanteront «Soukoura», «Sehet Jesus», «I Can’t Sleep Tonight». C’est un mélange de voix plus subtiles les unes que les autres. L’émotion transpire, les portes de l’improvisation s’ouvrent.

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Marie Daulne, en duo avec Eric Legnini, donne sa vision de «Strange Fruit», à la fois solennelle et cruelle, dans laquelle elle injecte quelques paroles en français avant d’aller disséquer les mots en anglais. Le frisson perdure lorsque, de sa voix de mezzo-soprano, Cristina Zavalloni reprend le thème, accompagnée par la Choraline.

Puis, Kris Dane, guitare acoustique en bandoulière, vient implorer les grâces d’un poignant «If Jesus…», avant de laisser Oumou Sangaré nous chanter et nous parler de ses «Enfants de la rue». La voix de la diva malienne est sublime et unique (haa... cette patine légèrement graineuse). Elle fait passer toute la générosité d’une vie au travers de son chant.

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Etonnamment, Fabrizio Cassol intervient assez peu dans son spectacle. Mais, il est pourtant bien présent. Il met en valeur l’histoire, la musique et les musiciens, et dirige l’ensemble de main de maître.

Fabrizio invite David Linx à venir enflammer plus encore le Théâtre. Sur «Some Days», le chanteur se lâche complètement et entraîne avec lui Hervé Samb dans des solos incandescents, puis répond aux improvisations toujours surprenantes de Magic Malik avant de dialoguer jusqu’à la folie avec Cristina Zavalloni. Alors, tout le monde revient sur scène et Baba Sissoko fait exploser le final avec un «Farka» tonitruant et délirant.

C’est ça le voyage de Fabrizio. C’est partir de l’Afrique, passer de l’autre côté de l’Atlantique, revenir en Europe et repartir. Ailleurs. Encore. Toujours.

Le public est debout, danse et chante. Fabrizio ne peut se soumettre à un rappel des plus festifs.

Avec un tel line-up (ils sont près de 60) on n’aura pas souvent l’occasion de voir Strange Fruit sur scène (mais, qui sait, les rêves finissent parfois par se réaliser) alors, heureusement, il y a le disque. Il est paru chez Blue Note et il restera sans aucun doute un point de repère inaltérable dans la carrière de Fabrizio Cassol. C’est un album qui défiera le temps car il est unique (un peu comme cet autre monument auquel ont participé la plupart de musiciens ce soir : «A Lover’s Question», de Linx, Baldwin et Van Dormael).

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Bref, cet album risque d’être intemporel. Intemporelle comme l’est aussi la chanson «Strange Fruit», pour laquelle David Margolick a consacré un ouvrage indispensable (paru chez Allia) que je vous recommande tout autant.

 

A+

 

05/06/2012

Tutu Puoane Quartet à la Jazz Station

La Jazz Station était plus que comble en ce chaud mercredi soir de mai. Dans le cadre des Jazz Tour, le club accueillait ce 23 mai, la chanteuse sud-africaine Tutu Puoane. Pour ceux qui ne la connaîtraient pas bien - un peu comme moi, je l’avoue – resituons rapidement le personnage.

Tutu est née près de Pretoria, il y a une trentaine d’années. Après voir étudié le jazz dans son pays, elle se balade du côté des States ainsi qu’en Europe au début des années 2000. Elle finit par s’installer à Anvers avec le pianiste belge Ewout Pierreux. On l’entendra d’abord avec Saxkartel (Frank Vaganée, Kurt Van Herck, Tom Van Dijk et Sara Meyer) puis avec le Brussels Jazz Orchestra («Mama Africa»). Entre-temps, elle produira trois disques sous son nom. C’est le dernier en date qu’elle vient présenter ce soir: «Breathe».

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Accompagnée de Nic Thys à la contrebasse, Lieven Venken aux drums et, bien sûr, Ewout Pierreux au piano, Tutu Puoane prend vite possession de la scène. En toute décontraction et en toute simplicité. Avec charme et humour.

Elle se présente - et présente les musiciens - en improvisant sur l’introduction de «All Or Nothing At All» avec autant d’élégance qu’Ella ou Sarah.

Elle enchaîne rapidement avec «Cape Town», superbe hymne écrit par Abdullah Ibrahim, dans lequel elle y injecte assez d’émotion et de passion pour en faire une véritable déclaration d’amour.

Tutu se donne entièrement. Et Tutu se confie facilement.

Elle a besoin d’un vrai contact avec le public. Elle communique beaucoup avec lui et veut vraiment qu’un échange fort s’établisse. Alors, elle le fait chanter sur un «Dream On» qui se enfle comme une transe apaisante. Elle veut garder ce lien qui lui semble vital. Elle improvise et balance par-ci par-là des petites phrases personnelles dans les chansons afin de se les approprier entièrement et de les partager encore mieux. Et le charme opère.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, Tutu n’utilise sa culture africaine qu’avec parcimonie, comme lorsqu’elle pose des paroles en Zoulou sur «Lucky Loser», écrit par Nic Thys (sur son album «Virgo»), qu’elle rebaptise «Moratuwa».

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Ewout Pierreux fait preuve d’un toucher brillant et doux. Il fait sonner le piano avec profondeur et fait swinguer chacune de ses notes. Il y a quelque chose de chaleureux et vif à la fois dans son jeu. La complicité avec la chanteuse est évidente. Les échanges sont fins et pleins de sous-entendu. Il y a de la légèreté dans ce dialogue. Et de l'amour.

Le batteur sait quand il faut donner un coup de fouet ou quand il faut faire susurrer les balais sur les peaux. Le contrebassiste sautille par-dessus la mélodie avant d’ancrer profondément des jalons rythmiques très assurés. Ewout Pierreux, Nic Thys et Lieven Venken sont vraiment les alliés parfaits pour sublimer le chant de la belle Africaine.

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En attendant de la voir bientôt sur les grandes scènes d’Europe – franchement, elle le mérite et elle en a la carrure – vous pouvez encore la voir ce mois-ci à Mazy, à Antoing, à Lille, ou à Anvers, entre autres. Dépêchez-vous.

Sinon, bien sûr, il vous reste toujours le disque, enregistré à New York et publié chez Soul Factory. Le moment sera déjà bien agréable.

 

A+

 

29/05/2012

C-Mine Jazz Festival sur Citizen Jazz

Avant de revenir - entre autres - sur l'excellente édition de Jazz à Liège 2012 (bientôt sur Citizen Jazz), vous pouvez lire mon compte-rendu du toujours très intéressant C-Mine Jazz Festival à Genk.

C'est à lire sur Citizen Jazz.

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A+

23:21 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : c-mine, citizen jazz |  Facebook |

26/05/2012

Giovanni Di Domenico - Piano solo au Cercle des Voyageurs

Giovanni Di Domenico s’est installé en Belgique, il y a plus de cinq ans, un peu par hasard. Il a d’abord quitté son Italie natale pour aller suivre des cours de piano au conservatoire de Den Haag, parce que l’un de ses amis saxophonistes voulait suivre ceux de John Ruocco. C’est là qu’il rencontre Joao Lobo, Oriol Roca, Manolo Cabras, Lynn Cassiers ou encore Alexandra Grimal avec qui il enregistre par la suite Seminare Vento et Ghibli. Il a enregistré récemment avec Arve Henriksen un superbe Clinamen.

Thelonious Monk, Paul Bley et surtout Masabumi Kikuchi sont quelques-uns de ses pianistes préférés. Voilà qui situe un peu le personnage.

giovanni di domenico,cercle des voyageurs

Ce 22 mai, au Cercle des Voyageurs, Giovanni est seul au piano.

Il y a quelque chose d’ingrat, pour un musicien, de jouer en solo dans un endroit où personne ne l’écoute. Mais c’est le deal de ce «Qui Va Piano» du mardi soir dans le restaurant du Cercle.

Alors, Domenico joue pour lui… Et pour moi.

Il improvise sur des standards («I Fall In Love Too Easily») ou des classiques du jazz.

Puis il exécute des variations sur «Prelude To A Kiss» en fait ressortir toute la noirceur insoupçonnée du thème.

Petit à petit, la personnalité de Di Domenico remonte à la surface, son jeu est de plus en plus détaché. Il oublie la joliesse pour mieux faire briller les vrais sentiments d’un «Chelsea Bridge» torturé. Il revisite un «Skylark» plus émouvant que jamais et puis attaque un superbe «Pannonica» qui se liquéfie au fil des notes, avant de revenir à quelque chose de plus léger : «Honeysuckle Rose».

Je suis le seul à applaudir.

Dans son T-shirt bleu électrique, derrière sa barbe fatiguée, Domenico esquisse un sourire dans ma direction. Puis il rentre à nouveau dans sa bulle, dans son monde. Il oublie les conversations des clients, les cliquetis des fourchettes, le choc des verres. Il oublie les va-et-vient des serveurs. Il écoute sonner et résonner le piano en bois brun.

Les partitions, étalées sur le lutrin, sont son seul horizon. La musique son unique oxygène.

Finalement, après avoir égrainer d’autres standards, il découpe et cisèle brillamment «Never Let Me Go», qui clos un concert que décidemment plus personne n’écoute...

Il se lève, referme le clavier, prend un verre et s’assied en face de moi.

Alors, on trinque ensemble. On parle de son parcours. On parle de jazz. On parle du besoin de créer. De la difficulté de se renouveler. On parle de l’Italie, de New York, de Paris. On parle de la force de Monk, de la beauté de Bill Evans. On parle de l’obligation de connaître les racines profondes du jazz pour pouvoir s’en libérer…

Bref, on parle de tout un monde musical qui aura sans doute échappé à la plupart des clients du Cercle ce soir.

A+

21/05/2012

Sal La Rocca - It Could Be The End - Interview

 

Début de l’année, Sal La Rocca, l’un des contrebassistes belges les plus demandés sur la scène jazz, sortait son deuxième album personnel chez Igloo. Après «Latinea» en 2003, voici «It Could Be The End», titre énigmatique qui, plutôt qu’une fin, pourrait être le début d’une belle aventure. L’album est lumineux et extrêmement bien balancé. Un véritable disque de jazz actuel, qui mêle le passé et le présent et dans lequel Sal, entouré de Hans Van Oosterhout (dm), Lorenzo Di Maio (eg), Pascal Mohy (p) et Jacques Schwarz-Bart (ts), donne le meilleur de lui-même. Il y a du swing, du groove, de la force et de la tendresse. Allez écouter le sensuel "Bluemondo", l'envoutant "Lazy Lion" et les solides "Osuna" et "It Could Be The End"... Autant dire qu’on a hâte de voir tout ce beau monde sur scène.

En attendant, je me suis retrouvé un dimanche après-midi face à ce musicien "entier", aux idées bien affirmées.

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Ton dernier disque s’appelle “It Could Be The End”. C’est sans doute la question que tout le monde te pose mais, n’est ce pas un titre un peu pessimiste?

(Rires) Oui, il y a même des gens que cela dérange. Mais, voilà, j’avais composé ce morceau et il fallait bien lui trouver un titre. Parfois on trouve le titre avant, parfois après. Et là, j'étais dans ma chambre, j’ai levé les yeux, j’ai regardé autour de moi et je me suis posé la question que tout le monde se pose presque chaque jour : ”Est-ce que tout cela va durer?”. Et c’est vrai que ce morceau a quelque chose d’un peu chaotique et d’incertain, surtout sur la fin. Mais le titre est plutôt optimiste pour moi, il va plutôt dans le sens du “renouveau”. Même si l’album est sorti en 2012, il n’y a pas de rapport avec la fin du monde qui est prévue pour 2012… Ça, je n’y suis pour rien (rires).

Quand a-t-il été enregistré ?

L’année dernière, au mois d’août. Mais cela a pris un temps fou avant sa sortie car je voulais – et cela, personne ne le sait – intégrer une reprise d’un titre d’ABBA chanté par Dani Klein de Vaya Con Dios. On l’a même enregistré. C’était vraiment bien. Mais quand j’ai demandé la permission de l’utiliser, on me la refusée. On a pourtant essayé et demandé à plusieurs reprises, mais il y a toujours eu un refus. Il faut s’appeler Justin Bieber pour pouvoir faire ça, sans doute.

Comment as-tu formé le groupe, et pourquoi avoir choisi ces musiciens-là ? Quels étaient tes critères?

Hé bien, je me plains souvent, ça, tout le monde le sait (rires). Je pense que beaucoup de musiciens sont des professeurs avant d’être des musiciens. Mais ce n’est pas de leur faute, certains sont obligés de faire ça, c’est le «système» qui veut ça. Moi, je voulais des musiciens qui avaient surtout, et avant tout, un véritable esprit jazz. Alors, j’ai appelé mon vieux pote Hans Van Oosterhout, que je connais depuis plus de vingt ans. Et puis j'ai pensé à Pascal Mohy, que j’ai appris à connaître et qui a une oreille et un esprit monstrueux. Ensuite, il y a eu Lorenzo Di Maio, pour ce même état d’esprit. Et enfin Jacques Schwarz-Bart... pas la peine de dire pourquoi.

L’envie d’intégrer un sax, celui de Jacques Schwarz-Bart en particulier, était claire et précise dès le début de l’écriture ?

J’avais enregistré avec Jacques sur l’album d’Olivier Hutman en 2005. On s’est lié d’amitié et on a joué ensemble plusieurs fois par la suite, sur ses projets ou sur les miens. J’ai donc pensé à lui, car il a un super esprit et une façon de jouer à la fois très roots et très moderne. Mais je n’avais pas écrit mes morceaux en pensant à lui spécialement. Il se fait que mes compos étaient écrites depuis un petit bout de temps déjà et j’ai fait coller les musiciens à la musique ce que j’ai écrite.

Tu avais également l’idée d’introduire une guitare aussi ? Celle de Lorenzo en particulier ?

J’avais de toute façon l’idée d’une guitare. Apparemment, je ne sais pas me passer d’une guitare. Il y en avait déjà deux sur mon album précédent, celles de Peter Hertmans et Jacques Pirotton. Je crois que cela me tient à cœur. Mais je ne voulais pas reprendre les mêmes, puisque lorsqu’on a décidé de changer, il faut vraiment changer. J’ai pensé à Lorenzo parce qu’il a un petit truc différent. Je ne dis pas qu’il a quelque chose en plus, mais quelque chose de différent. Et puis, en plus, il est à moitié sicilien comme moi (rires).

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Quand vous avez commencé à jouer tous ensemble, la musique a-t-elle encore évolué dans une certaine direction ou tu avais une vision bien précise de ce que tu voulais ?

J’avais plus ou moins un schéma précis. Mais, disons que je ne suis pas un leader au sens stricte du terme. C’est un peu comme si je m’engageais dans mon groupe, plutôt. Le leader, c’est la musique. Et puis, je suis très ouvert  pendant un enregistrement. Alors, en effet, des choses ont changé au cours de l’enregistrement, mais il ne s’agissait pas de choses fondamentales. L’ossature était assez solide.

Tu laisses, en effet beaucoup de libertés aux musiciens et tu fais même jouer du Fender à Pascal Mohy…

Absolument. C’est vrai qu’il est très piano”, mais il a un Rhodes chez lui, il en joue de plus en plus et puis, parfois, quand il n’y a pas de piano dans un club, il faut trouver des solutions. Mais cela apporte surtout une autre couleur et enrichit certains morceaux. Et quand j’ai demandé à Pascal de jouer cet instrument, il a accepté très vite. C’est vrai que je ne suis pas un contrebassiste qui se “met en avant”.  J’aime cette place de sideman, c’est vrai. C’est déjà tout un monde en soi. Donc, si je fais un disque, j’aurais tendance à garder le même rôle. Ce ne sera pas un disque de contrebassiste avec des soli interminables. De plus, je ne me considère pas comme un virtuose. J’essaie plutôt de partager mes expériences dans ce disque. Et si je dis que je ne suis pas leader, il s’agit quand même de ma musique. Elle est représentative de ce que je suis. Je suis le propriétaire des morceaux, si on peut dire, mais les portes sont toujours ouvertes aux bonnes idées.

Tu composes depuis longtemps?

Non, cela est venu assez tard. Après avoir acquis une certaine expérience.

Le fait d’avoir été sideman de Toots, de Jacques Pelzer, de Nathalie Loriers pendant longtemps, d’Anne Ducros, de Vaya Con Dios - la liste est très longue - a-t-il fait évoluer ta façon de jouer ou de concevoir la musique?

Tout à fait. J’ai accompagné pas mal de musiciens belges, au départ, comme Nathalie Loriers ou Diedrik Wissels et puis plein d’étrangers aussi. Il y a donc l’expérience qui s’acquiert au fil des ans, on finit par comprendre les choses. Mais il y a quelque chose d’innée aussi, je l’avoue. Lorsque j’ai composé les morceaux de mon premier album, en 2003, c’étaient des premiers jets et pourtant, Eric Vermeulen me disait que cela tenait debout, que c’était cohérent, qu’il y avait tout ce qu’il fallait. Il n’y avait pas de quoi crier au génie, certes, mais il y avait la structure pour raconter une histoire du début à la fin.

Tu as appris tout ça sur le tas. Tu es un parfait autodidacte.

Plus autodidacte que moi, ce serait difficile.

Cela permet d’apprendre d’une certaine façon ? Actuellement, on apprend beaucoup dans les conservatoires, les académies… Toi, c’était plus la méthode traditionnelle, dirons-nous. Tu sens, chez les jeunes, une manière différente de jouer ou d’appréhender le jazz par ceux qui ont fait le conservatoire et les autres ?

Oui, il y a une grosse différence. Mais certains arrivent à posséder les deux styles. C’est à dire qu’ils connaissent les bases et ont, en même temps, une personnalité très forte. Car le gros risque, à mon avis, c’est d’avoir un même professeur pendant cinq ans et de sortir de là en étant le clone de ce professeur. C’est ce qui arrive dans soixante pour cent des cas. Quand j’entends des jeunes qui sont sortis du conservatoire, je peux dire rapidement avec qui ils ont eu cours. Cela peut être problématique car une des qualités premières d’un musicien est de le reconnaître dès les premières notes.

A moins d’être un prodige, cela se définit avec les années, qu’il y ait conservatoire ou pas, non ?

Oui c’est sûr. Mais il faut aussi savoir ce que l’on veut dans la vie. Espérer que cela te tombe tout cuit du ciel ou chercher toi-même ta personnalité. En ce qui me concerne, je n’ai pas cherché pour chercher mais, en jouant concerts sur concerts, j’ai appris. Et toujours de manières différentes. Pendant un moment, j’étais beaucoup chez Jacques Pelzer à Liège, parce que j’habitais à quelques centaines de mètres de là, et j’ai vu défiler un maximum de jazzmen avec qui j’ai eu la chance de jouer. Et pas des moindres. Ça c’est une chance.

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Dans ces moments-là, est-ce que ces jazzmen te demandaient de jouer d’une certaine manière ?

Je débutais à l’époque, je n’étais nulle part. Je n’avais aucun background. Je jouais comme je le ressentais, avec mon propre et mince bagage. Avec beaucoup d’instinct, surtout. J’écoutais les conseils de Steve Grossman, Dave Liebman, John Thomas, qui passaient souvent là-bas, de Steve Houben aussi, qui m’a mis définitivement le pied à l’étrier. Je dois beaucoup à tous ces gens. Et puis, Jacques Pelzer me disait souvent des petites phrases qui n’avaient pas l’air d’être importantes et pourtant… Par exemple : “Play simple and strong”. Ça à l’air con, mais il faut garder ça en tête. Quand on est un peu busy, on pense à ça, on se calme et on y va. Ce sont des conseils en or.

Tu appliques ça aussi dans tes compositions ? Tu essaies de garder un fil conducteur plutôt que de te laisser tenter à faire compliqué pour faire compliqué ?

Le premier disque était peut-être un peu dans cette veine là. C’était peut-être un challenge pour moi, pour me prouver que je pouvais faire « sophistiqué » aussi. Quand tu écoutes certains jazzmen belges, il faut se lever tôt pour comprendre quelque chose. A l’époque, j’étais un peu dans ce mouvement-là, dans cet esprit-là. Mais en même temps, il y avait du lyrisme. C’est mon côté méditerranéen… un peu blanchi… car je suis né ici (rires). Mais il y avait des choses intéressantes que j’ai gardé pour la suite. Et dix ans après, pour ce nouvel album, j’en ai tiré les leçons. “It Could Be The End” est aussi simple que complexe, mais toujours accessible. Je trouve, bien sûr, qu’il est beaucoup plus réussi. Là, j’ai l’impression d’avoir fait quelque chose qui pourrait marquer.

A quoi fais-tu le plus attention? Aux harmonies, aux mélodies…?

Pour moi, c’est surtout la mélodie qui prime. Ce qui me tenait à cœur, le challenge que je m’étais fixé, c’était de relier l’émotion et le cérébral. Car il y a inévitablement des trucs  parfois un peu complexes dans ma musique. Mais je voulais des mélodies que l’ont puisse presque siffloter.

Tu composes de quelle manière ? A la table, avec ta contrebasse, au piano?

A la guitare. J’étais guitariste de rock, de hard rock même, avant de me mettre à la contrebasse et au jazz. C’est donc plus naturel pour moi de chercher des accords et des mélodies à la guitare.

Tu n'as jamais été tenté de passer à la basse électrique?

Si parfois. De temps en temps, je m’y adonne puisque avec Vaya Con Dios, je joue aussi de la basse électrique. Mais, si je devais reprendre la guitare, ce serait avec plein de distos, pour faire ce que je faisais avant, avec une pointe de modernité en plus. Pourquoi pas?

On pourrait te demander de prendre la basse électrique ou alors on t’a définitivement “classé” dans un type de jazz ?

Tout à fait, je suis étiqueté. Mais, de toute façon, des bassistes électriques, il y a en a un paquet, et ils jouent tous très bien, donc je ne vois pas l’intérêt, pour l’instant, d’aller y mettre mon grain de sel. Et puis, il ne faut pas oublier que je suis encore et toujours très amoureux de la contrebasse. Je n’en ai pas fini, c’est un instrument qui m‘étonne encore.

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Y a t-il des contrebassistes que tu écoutes et qui sont des influences majeures pour toi ? Y a-t-il un certain type de jazz que tu écoutes plus volontiers qu’un autre ?

Je suis assez épris de Scott LaFaro, bien sûr, avec le trio de Bill Evans. C’est pour moi le must. On parle souvent de “l’art du trio”, mais celui-là est inégalable. Et Scott LaFaro est incroyable. On le sent instinctif, on le sent à la recherche tout le temps. Il jouait avec le cœur et les tripes. Et celui qui, pour moi, actuellement possède toutes ces qualités, c’est John Patitucci.

Le trio c’est la quintessence du jazz et est assez idéal pour un contrebassiste. Est-ce plus difficile de s’exprimer en quintette ?

C’est une question d’esprit. On peut jouer en quintette ou en quartette avec un esprit de trio. Un bon exemple, c’est le quartette de Jan Garbarek, Keith Jarrett, Palle Danielsson et Jon Christensen. Ça jouait avec l’esprit du trio. Tout le monde était en interactivité, ce n’était pas l’accompagnement d’un soliste. Palle Danielsson n’arrête pas de faire des contrepoints, puis il reprend la mélodie en même temps que Jarrett ou Garbarek. C’est la preuve par quatre qu’on peut jouer en groupe avec l’esprit du trio.

C’est cela que tu as essayé de garder dans ton quintette ?

C’est la raison pour laquelle il faut laisser pas mal de liberté et ne pas imposer une couleur trop définie. Encore une fois, les portes sont ouvertes et puis, il faut de la complicité et de la confiance. C’est comme dans la vie. Il faut avoir confiance à 100% dans les personnes que l’on choisit. Si on est à 90%, c’est qu’il y a un problème. Il faut être à 100%. C’est parfois ce qui manque à la scène jazz en Belgique. On a parfois peur que l’un ou l’autre ne joue pas comme on le veut. On le canalise trop.

N’est ce pas dû au fait que les groupes n’ont pas l’occasion de jouer beaucoup et régulièrement ensemble ?

Bien sûr. C’est un gros problème. Il y a beaucoup de demande et pas assez d’offre. Beaucoup se sont sacrifiés pour cela. Même si ce n’était pas simple avant, actuellement c’est encore plus difficile. Avant je réglais un gig en une heure, maintenant c’est trois semaines. C’est quarante e-mails, dix sms et cinq coups de fil… Bref, tu as déjà liquidé ton cachet avant de jouer ! C’est vrai qu’il y a beaucoup de monde mais il y a aussi certaines institutions qui “occupent” un peu assez bien l’espace. En tout cas, ils couvrent une grande zone. C’est un bien et c’est un mal à la fois. Grâce aux Jazz Tours ou aux Jazz Lab Series, les tenanciers ne paient que la moitié du cachet… C’est bien mais… si tu rates ce train-là, quand tu arrives avec ton groupe et que tu annonces un prix “normal”, c’est la galère. C’est un peu épuisant. Moi, je suis indépendant, c’est donc moi qui calcule mon prix. Et, trouver moi-même un engagement et annoncer le prix, qui est honnête par rapport à ce que l’on sait faire, c’est devenu très difficile, voire impossible.

 

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Pour les disques c’est difficile aussi, je suppose ? La distribution, la diffusion, tout cela n’est pas simple.

C’est tout aussi compliqué car le marché est dix fois, quinze fois plus large qu’avant. Et les gens achètent moins de disques qu’avant. On a un nouveau rapport avec le disque. Avant, on attendait la sortie d’un disque, on allait et retournait chez le disquaire pour savoir s’il était dans les bacs. Maintenant, on pianote et on trouve tout sur le web. C’est bien aussi, mais on écoute autrement. Ça passe plus vite. Moi, je veux qu’on écoute ma musique, qu’on s’y arrête…

Le disque ne sert-il pas plus de présentation ?

Oui, car pour trouver des concerts, il faut du concret ! C’est paradoxal. Mais le cd est là pour marquer le coup aussi. C’est un jalon indispensable.

C’est pour cela que les concerts sont importants aussi, pour voir et entendre quelque chose d’unique, entendre comment la musique évolue ?

Oui c’est important. Même si l’on joue ce qu’il y a sur le disque, on le jouera toujours différemment, car un jour n’est pas l’autre. C’est pourquoi il faut jouer et tourner. Et c’est cela qui est difficile. Mais un groupe qui ne joue pas, c’est un groupe qui n’existe pas. On en est tous un peu là, malheureusement. On fait des disques, mais on ne joue pas.

En tant que sidemen, tu as joué et tu joues encore beaucoup hors de Belgique. Tu as des possibilités pour aller joueur avec ton propre quintette hors de nos frontières, en France par exemple ?

J’aimerais bien, évidemment. Mais comme chaque musicien du groupe fait aussi son “truc”, c’est parfois casse-tête. Le guitariste a son groupe, la saxophoniste a le sien, le pianiste aussi… c’est donc complexe pour booker tout le monde en même temps. En plus, en ce qui me concerne, il y a le fait que Jacques Schwarz-Bart a fait son quartette et qu’il a sorti son album entretemps. Egalement avec Han Van Oosterhout. Et comme il tourne en France, si je veux démarcher là-bas, j’arrive avec presque le même line-up... c'est mort. Pour l'instant.

Les concerts, c’est pour quand alors ?

Et bien, j’attends une réponse des Jazz Lab Series pour la fin d’année ou début d’année prochaine. Et avant cela j’espère bien trouver quelques dates pour “garder la main”. Pour le moment, j’essaie de faire parler de ce disque pour pouvoir ensuite grouper les concerts. De toute façon, je ne pense pas que ce disque soit un “feu follet”. Il a été pensé pour cela aussi, pour qu’il dure. Il est assez consistant, je pense.

Bref, «It Could Be The End», n’est qu’un début alors ?

Totalement ! (Rires)

 

A+

(Merci à Jos Knaepen pour les photos !)


18/05/2012

Toine Thys French Quartet au Sounds

Même si la démarche de Rackham est intéressante et le résultat plutôt réussi, oui, je l’avoue, je préfère Toine Thys dans des formations plus “acoustiques”.

J’aime son ancien groupe Take The Duck par exemple, ou son Trio avec Arno Krijger (org), ou encore, comme ce 4 mai au Sounds, son French Quartet.

Question de goût personnel, sans doute.

Toine Thys a une belle personnalité au ténor, au soprano ou à la clarinette basse, qui est bien mieux mise en valeur dans ce genre de formations, me semble-t-il. C’est là que se révèle toute la sensibilité qu'il cache peut-être parfois derrière un humour décalé et nonchalant.

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Dans ces moments-là il est plus touchant. Et, du coup, les petites imperfections inhérentes au fait que ce quartette ne joue ensemble que depuis quelques jours (voire quelques heures) s’acceptent plus naturellement. Mais ces petits flottements proviennent aussi du fait que la musique est loin d’être figée. Elle est vivante, elle est assez libre, elle est vraie, bref, elle est bonne. Et si elle possède toutes ces qualités, c’est que Toine Thys s’est aussi entouré de quelques belles pointures de la vague montante du jazz hexagonal (d'où le nom "French Quartet").

A la guitare, on retrouve Romain Pilon, que l’on connait pour l’avoir entendu aux côtés de David Prez notamment. Son jeu est élégant, et son phrasé délicat lui permet de faire émerger les subtilités mélodiques des compositions de Toine Thys. En plus, Pilon évite l’évidence et trouve toujours un angle original. Il laisse s’exprimer les respirations et teinte son jeu, souvent swinguant, de touches bluesy ou légèrement funky. Les échanges avec le saxophoniste sont bien équilibrés et la tension monte sans difficulté.

A la contrebasse, Yoni Zelnik, qu’on avait vu récemment avec Seb Llado ici même, n’hésite pas à prendre la poudre d’escampette dès qu’il le peut. Et quand il ne peut pas, il trouve toujours un moyen de secouer fébrilement le tempo pour provoquer une ouverture et s’échapper à nouveau (sur “Dust” par exemple). Il crée ainsi une dynamique supplémentaire, une deuxième couche musicale, parfois surprenante et souvent intéressante.

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Puis, à la batterie, Fred Pasqua – que je ne connaissais pas (il joue pourtant avec Louis Winsberg, Emmanuel Bex ou Sophie Alour) – est très attentif et très fin dans le soutien ou plus affirmé dans la relance. Il fait claquer les fûts sans jamais être envahissant.

C’est qui est un peu trop envahissant ce soir, c’est le bavardage intempestif de certains spectateurs. Alors, avec élégance et humour, Toine Thys n’hésite pas à descendre de la scène et à déambuler entre les tables pour jouer un joli “Bloody Mary” et rappeler à certains qu’on est là avant tout pour écouter de la musique.

Avec ce jazz - pas aussi classique qu’il n’y parait - le French Quartet de Toine Thys amène une certaine dose de fraîcheur dans notre jazz belge. Les arrangements, pourtant assez élaborés, passent avec beaucoup de simplicité et de spontanéité, et les richesses harmoniques se dévoilent avec pudeur. La musique respire naturellement et prend toute sa puissance au fil des morceaux, sans qu’il ne faille pour cela forcer le trait.

On se fera donc un plaisir de revoir cette nouvelle formation - sans doute mieux rodée encore – cet été d’abord au Gouvy Jazz Festival et puis... ailleurs encore... espérons-le.

 

A+

15/05/2012

Lidlboj à l'Archiduc

Assister à un concert de Lidlboj est assurément une expérience musicale hors du commun. L’auditeur est prié d’oublier ses idées préconçues à la porte du club afin de laisser son esprit le plus ouvert possible à la musique qu’il va entendre.

C’est comme ça.

La bande à Jozef Dumoulin n’hésite pas à vous emmener dans un univers très personnel et pour le moins inhabituel.

A l’Archiduc, ce dimanche 29 avril, pas mal de musiciens s’étaient donnés rendez-vous. Musique pour musiciens ? Non, musique pour ceux qui prennent encore le temps d’écouter la musique.

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Le premier morceau, «Little By Little», nous emmène avec douceur et délicatesse dans cet univers troublant. Couche après couche, les sons s’empilent et envahissent peu à peu l’espace. La musique flotte et se charge d’émotions, comme un nuage se charge d’eau. Et le nuage gonfle et bouge au gré du vent. Lourd et léger.

Lynn Cassiers, Jozef Dumoulin et Bo Van Der Werf injectent, tour à tour, des vibrations, des souffles, des sons étouffés, des bribes d’harmonie. La musique prend forme, se définit doucement, sort de la brume et se laisse découvrir, pudiquement.

Alors, Eric Thielemans secoue le tempo, bouscule les rythmes et instaure une pulsion sourde. La basse électrique de Dries Laheye, parfois en contrepoint, parfois à l’unisson, parfois en roue libre, rebondit et ricoche en réponse aux coups de Thielemans. Le groove est omniprésent. Et la mélodie s’impose, comme par magie, sans forcer, sur des métriques insoupçonnées. Tout est si fragile, mais tout se tient si fortement. Tout est évident et pourtant tout est caché.

Et soudain, c’est le tonnerre. Et c’est la tempête… La musique devient bruit. Le gros nuage, gavé, se déverse avec violence. C’est l’orage.Thielemans fait claquer ses baguettes de façon erratique puis impose un beat puissant et obsédant. Finalement, tout redevient calme… Étrangement calme.

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Alors, Lynn Cassiers, seule avec son mégaphone de poche, laisse échapper les premières phrases de «I Loves You, Porgy». La version est dépouillée. Lo-Fi. Irréelle. Emouvante. Sa voix est d’une pureté incroyable, à peine voilée par le crachoti du mégaphone. Les claviers de Jozef Dumoulin résonnent alors comme ceux d’un orgue lointain. Perdu. Vaporeux.

Le gros nuage se déplace, se déforme, se dilate, se contracte, devient gris, devient noir.

Chacun des musiciens est relié par un fil imaginaire qui leur permet d’improviser tout en douceur, tout en poésie. La musique, aussi abstraite qu’elle puisse paraître, est d’une logique imparable, extrêmement équilibrée. Elle se base certainement autant sur l’intuition que sur une écriture stricte. Et l’auditeur entre sans s’en rendre compte dans le processus de création.

Le ciel gronde à nouveau. Tout éclate soudainement. Différemment. Lidlboj se déchaîne et mélange le noisy rock avec l’électro… L’esprit de Steve Reich et de Arvo Pärt se mélangent à celui d’un Vander Graaf Generator. Puis ça bascule dans une folie disco funky comme seuls certains groupes norvégiens déjantés arrivent à le faire.

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Tout se mélange tout le temps, mais toute cette musique a un sens et un fil conducteur. Et Jozef Dumoulin ne nous lâche jamais, bien trop habile à jouer avec nos sentiments.

Et si l’on se perd, on se retrouve toujours. Lidlboy organise sa musique en cycles dans lesquels s’inscrivent d’autres circonvolutions. Les formes se superposent, se distendent, s’éloignent, se recoupent. C’est  un tourbillon incessant.

Le concert s’achève avec douceur, laissant une légère bruine flotter dans l’air et dans laquelle on y verrait presqu’un arc-en-ciel se dessiner…

Lidlboy ne nous fait pas perdre nos repères. Il fait bien mieux : il en invente de nouveaux.

A+