14/05/2013

Bill Frisell - Beautiful Dreamer - Village Vanguard NY

Comme un gros malin, je n’avais pas réservé ma place et la file grossissait rapidement devant l’entrée du Village Vanguard. Cette semaine du 7 au 12 mai était consacrée au projet «Beautiful Dreamer» de Bill Frisell.

Le prolifique guitariste, toujours à la recherche de nouvelles sensations, a formé ce trio particulier (guitare, violon, batterie) au début 2010. Histoire d’explorer encore d’autres sons et de mélanger d’autres univers. Inutile de dire que j’étais curieux d’entendre cela en live.

bill frisell,eyvind kang,rudy royston,village vanguard

En attendant de pouvoir entrer, je scrute les gens et vois passer Ethan Iverson (Bad Plus) puis Bill Frisell, qui arrive à pieds, puis Lorraine Gordon (la patronne du Village), toujours alerte qui n’hésite pas à shooter dans la cale de bois qui sert à maintenir ouverte la porte du salon manucure voisin. Il fait doux et les taxi défilent dans la 7ème avenue.

Finalement, quelques places sont encore disponibles et j’obtiens mon sésame pour descendre dans cet endroit mythique.

Ambiance feutrées, photos de jazzmen qui ont marqué l’endroit, petites tables cosy et service cool et efficace. Dans le fond, le trio : Bill Frisell (g), Eyvind Kang (violon) et Rudy Royston (dm).

On commence en douceur, tout en roots, au son du blues. Eyvind Kang, veste militaire et tête de professeur d’économie, saupoudre d’accents parfois légèrement asiatiques les harmonies country, folk et rock. Puis les riffs de Frisell et les battements presque erratiques de Royston font tourbillonner les notes dans tous les sens. Le besoin de liberté se fait sentir. Alors, tout éclate, le temps d'un instant, en quelques impros qui flirtent presque avec le free jazz, pour ensuite mieux revenir sur des ambiances plus dépouillées, sensuelles et minimalistes.

L’osmose entre les musiciens est assez surprenante et la faculté d’écoute de Frisell est flagrante. Il répond à ses acolytes – ou les laisse parler – avec un sens profond de la nuance. Rarement il se met en avant et privilégie toujours le dialogue.

Les échanges sont riches et virtuoses.

Puis, chacun des deux solistes entame une conversation avec Rudy Royston. L’étonnant batteur s’adapte à toutes les situations, tantôt blues, tantôt pop, tantôt contemporaines. Il colore son jeu en s’aidant de mailloches, de gros fagots ou simplement avec les mains.

Quant à Frisell, il possède ce phrasé unique, souple et précis à la fois, qui laisse souvent trainer derrière lui un soupçon de mélancolie dans une réverbe sensible.

bill frisell,eyvind kang,rudy royston,village vanguard

Après avoir passé en revue une bonne partie des thèmes originaux de l’album («Baby Cry», l’envoutant «Winslow Homer»…), le trio s’atèle à revisiter quelques standards et reprises pop au deuxième set. Un thème de Monk, «Misterioso», se redessine en une musique plutôt abstraite et presque inquiétante. «Honeysuckle Rose» se perd dans les plaines arides de l’Arizona. «In My Life», des Beatles, se dévoile de façon minimaliste…

Même si le final est puissant, ce concert, tout en subtilité est idéal pour un club.

Et le Village Vanguard est certainement l’écrin rêvé pour accueillir ces petits diamants finement taillés…


A+

PS: Photos interdites pendant le concert. Donc, pas d'image du trio de Frisell.



10/05/2013

Ari Hoenig Trio - Gene Bertoncini - Smalls NY

Lundi 6 mai.

L’année dernière, j’étais venu au Smalls pour écouter un guitariste que je connaissais pas vraiment (Torben Waldorff). Cette année, je voulais écouter un batteur que je connaissais bien mieux: Ari Hoenig.

Mais ce soir-là, Mitch Borden (le patron du Smalls) m’a invité à venir un peu plus tôt pour écouter un autre guitariste que je ne connaissais pas vraiment: Gene Bertoncini. “Gee, he’s good ! Oh boy he’s good!”, m’avait-il dit la veille. Vérifions.

Bertoncini (qui a quand même joué avec Buddy Rich, Carmen McRae ou Mike Manieri) a 75 ans bien sonnés et joue en solo sur une guitare acoustique. Prise classique.

smalls,ari hoenig,shai maestro,johannes weidmuller,gene bertoncini

Ce soir, il reprend essentiellement des standards, tendance cool jazz, ballades ou bossa, tels que “Smile”, “My Funny Valentine”, “Olha Maria”...

La technique, dans ce genre d’exercice est souvent primordiale. Et à ceux qui la maîtrisent à la perfection, on demande aussi de la personnalité. Hélas, Gene a sans doute perdu de sa virtuosité au fil des années. Son phrasé accroche souvent et manque singulièrement de fluidité. Et dans les “espagnolades”, cela se ressent assez fort. Et l’on ne peut vraiment lui pardonner sa prestation moyenne du fait qu’il se soit casser un ongle (il joue sans plectre). Cependant, cela a quelque chose de touchant. Pendant que sa jeune épouse vient lui coller un faux ongle, Gene parle avec ses vieux amis venus le voir. Alors, on l’écoute, ensuite, un peu différemment.

Pour terminer son concert, il invite une chanteuse brésilienne de passage à chanter “The Girl From Ipanema”. Tout cela est sympathique, mais l’on reste quand même un peu sur sa faim.

Pause bière au bar.

smalls,ari hoenig,shai maestro,johannes weidmuller,gene bertoncini

Changement de style et de niveau ensuite avec Ari Hoenig, artiste en résidence chaque lundi au Smalls. Ce soir, ce sont Johannes Weidenmueller (cb), un complice de longue date, et Shai Maestro (p) que le batteur New Yorkais a invité.

Les morceaux qu’ils vont jouer se décident quelques minutes avant le gig, ce qui laisse entrevoir de beaux moments d’impros, d’interaction et qui démontre ainsi une belle confiance mutuelle.

Autant dire que ça démarre fort. Les regards complices et les sourires échangés invitent à toutes les audaces. Dès les premières mesures, un groove et un swing incroyables émergent.

La finesse du jeu de Shai, les surprises incessantes de Hoenig (jamais il ne répète deux fois le même gimmick) et le liant du jeu de Weidenmueller font de ce jazz quelque chose de puissant et d’organique. Un jazz qui s’invente. Un jazz qui joue aux montagnes russes. Les trois musiciens, heureux de jouer ensemble, sont presque aussi hilares que Satchmo sur la grande photo au fond de la scène.

Le jeu de Shai Maestro emprunte parfois à la musique slave ou Middle East. On y ressent ce romantisme chaud. Toujours musclé. Toujours alerte.

Trois ou quatre morceaux puissants et sans concession («Bert’s Playground», «Ramilson’s Brew»…), truffés de rebondissements, font passer ce premier set à la vitesse d’un boulet de canon.

smalls,ari hoenig,shai maestro,johannes weidmuller,gene bertoncini

Le Smalls est toujours bourré pour le second set. Normal, personne ne s’ennuie.

L’intro de «Smile» (décidemment le morceau du jour) que Ari Hoenig joue seul est subjuguant. Le batteur joue des coudes, étouffe la caisse claire et le tom. Il leurs fait dire ce qu’il veut. Les tambours chantent littéralement sous le coup des baguettes, mailloches et balais. (Je vous invite à écouter son album solo The Life Of A Day).

Et puis, tout s’emballe à nouveau et monte en puissance, dans un groove incandescent ! Ça échange à tout va. Il n’y a plus de limite.

Jusqu’au bout, la musique se colore et se transforme.

Voilà du jazz qui mouille sa chemise !

Un concert brillant et époustouflant, comme on en rêve.

Ari Hoenig vient de publier Punkbop (enregistré au Smalls avec Jonathan Kreisberg, Will Vinson, Tigran Hamasyan, Danton Boller), à bon entendeur…

 

A+

 

30/04/2013

Stephane Galland Interview sur Citizen Jazz.

stephane galland,interview,citizen jazz

C’était à la fin de l’année dernière. Stéphane Galland allait fêter avec ses vieux complices, les 20 ans d’Aka Moon. Mais ce soir-là, dans un bar près du Sablon, c’est de son premier album que nous parlerons : LOBI.

L’interview est à lire sur Citizen Jazz.

Et LOBI sera à voir sur les scènes de Jazz à Liège et du Paris Jazz Festival… Ne ratez pas ça.

A+

 

22:42 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : stephane galland, interview, citizen jazz |  Facebook |

25/03/2013

Tournai Jazz Festival sur Citizen Jazz

Les organisateurs du Tournai Jazz Festival apprennent vite. L’an dernier, pour la première édition, ils avaient déjà bien fait les choses. En grand. Peut-être même un peu trop grand pour un début : le BJO, Toots Thielemans, Eric Legnini, Philippe Catherine, Terez Montcalm et d’autres. Il fallait tenir le rythme pendant trois jours. Et sur la fin, on sentait le public un peu moins assidu.

tournai jazz festival,citizen jazz,manu katche,richard galliano,steve houben,francois vaiana

Cette année, on est passé à deux jours et on s’est limité à deux salles : le grand patio et la belle grande salle Jean Noté. Résultat : carton plein et une ambiance très festive.

tournai jazz festival,citizen jazz,manu katche,richard galliano,steve houben,francois vaiana

Compte rendu complet à lire sur Citizen Jazz...


A+


23/03/2013

Mélanie De Biasio - No Deal

melanie de biasio, dre pallemaerts, pascal mohy, pascal paulus, chronique

Tout simplement é-blou-i-ssant !

Mélanie De Biasio.

 

A+

09/03/2013

Pause momentanée.

J’ai vu beaucoup de concerts. Ecouté beaucoup de musique.

Et je n’ai pas trouvé le temps d’en parler.

Il faut dire que ces dernières semaines, les journées filent aussi vite qu’elles ne sont longues. Et les week-ends ne sont pas plus cool. Le rush, le stress, la course… le quotidien. Pas le courage de me remettre devant mon mac à 23h, la tête pas toujours libérée du boulot de la journée, quand il faut être frais le lendemain à 6h.

pause.jpg

Il faut que je respire, que je prenne du recul.

Je fais donc une pause... jazz… et je continue à affronter le rush.

Une fois que la tempête sera un peu calmée, je reprendrai le temps d’écouter sereinement les disques et d'écrire, plus ou moins correctement, les comptes-rendus des concerts passés…

En attendant, je vous conseille quand même d'écouter les derniers albums Obviously de Fabrice Alleman, Blasting Zone Ahead de Fox, Live de Nik Bärtsch, Dancing On The Rim de Folk Tassignon, 13 de Flat Earth Society, The Jungle He Told Me de Johachim Badenhorst, MEQ de Mikael Godée et Eve Beuvens, The Other Strangers de Orioxy, Kailash de Octurn, All You See de Yves Peeters Group, Sing Twice d’Eric Legnini, Trinité de Lionel Beuvens, Jour de Fête de Yvonnick Prené, Work On Peace de John Snauwaert, One de Jonathan Kreisberg, Faerge de Ruben Machtelinckx, OSA de Banjax, Skin de Nicola Lancerotti, Daramad de Daramad, Mercy Pity Peace and Love de Doubt, Buenaventura de Mâäk

Et je suis sûr d’en avoir oublié quelques-uns…


A+

 

19:45 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

23/02/2013

Listen Closely

 Vienne c’est Stauss ou Mozart pour les uns, Gustav Klimt, Stephan Zweig ou le Danube, Le Troisième Homme et la Zacher Torte pour les autres.

Et à Vienne, qu’en est-il du jazz ? On n’y pense pas automatiquement.

Pourtant, comme à Berlin, Paris, Amsterdam ou Bruxelles, le jazz y a sa place. A Vienne, les clubs s’appellent Jazzland, Porgy And Bess, Miles Smiles ou encore Jazz Cafe Bird… Pour ne citer qu’eux.

Et Daniel Noesig (qu’on connaît bien en Belgique pour l’avoir vu jouer avec Take The Duck), Angel Reisinger, Le Vienna Jazz Orchestra et bien sûr Joe Zawinul, ce n’est pas rien quand même.

Oui, il y a une scène jazz.

Et il y a aussi un jeune label, Listen Closely, créé par le saxophoniste Werner Zangerle.

J’avais rencontré Werner lors d’un concert du guitariste Tchèque Petr Zelenka au Sounds. Un concert très ouvert, dans un esprit avant-gardiste et free. Je pensais alors que Zangerle officiait essentiellement dans le genre, surtout après l’avoir entendu avec son Trio ZaVoCC - à la pochette complètement improbable (digne de Heidi ou de la Mélodie du Bonheur) - qui joue la carte de l’impro, mélangée à la noise et à l’électro planante. Mais, à l’écoute de Panto notamment, l’univers de Zangerle m’a paru finalement bien plus nuancé.

P1250512.JPG

Le label Listen Closely est donc né d’une volonté de donner de la visibilité à de jeunes jazzmen autrichiens mais aussi de décloisonner les genres. En deux ans d’existence, cinq disques ont déjà vu le jour. Cinq albums aux univers forcément différents.

Rapide tour d’horizon.

Commençons par l’album Panto du quartette de Werner Zangerle (ts) qui réunit Matthias Löscher (eg), Matthias Pichler (cb) et Klemens Marktl (dm).

P1250509.JPG

Cet album, brillant et frais, rappelle par moment l’esprit du Trio Fly de Mark Turner sur «Lucid» par exemple et surtout sur «Rise and Fall» qui, comme son titre le laisse supposer, évolue par cycles successifs, reliés par quelques beaux solos de contrebasse et de guitare. On perçoit aussi, au travers d’une forme parfois plus traditionnelle («Let Fools To Be Fools»), des intonations plus marquées, à la Chris Cheek, dans le chef de Zangerle. Il faut souligner aussi le jeu remarquable et très personnel du contrebassiste Matthias Pichler tout au long de l’album qui pousse souvent le groupe à aller de l’avant. L’album est d’une belle homogénéité qui ne manque cependant pas de diversité. Quand «It’s Getting Cold» se décline à la manière d’une belle ballade jazz, que «Lamento» montre un côté plus sombre et introverti, le morceau «Panto» n’hésite pas à brouiller les pistes et à se faire plus incisif, plus bruitiste, voire plus rock. Et là, c’est le guitariste qui surprend.

P1250511.JPG

L’album Songs About Birds and Horses du Philipp Harnisch Quartet est d’un tout autre genre. Sans doute plus radical.

L’ambiance y est mystérieuse, plutôt torturée mais néanmoins poétique. Il y a dans ce quartette une manière plus froide et plus nordique daborder le jazz. Un mélange subtil de jazz avant-gardiste, de recueillement et de contemplation. Bien qu’il soit leader, le saxophoniste Philipp Harnisch, laisse beaucoup de place au pianiste Elias Stemeseder. Les mélodies, presque décharnées (comme sur le très beau «Purple Days»), sétendent lentement avant d’être traversées par des attaques agressives venues de tous bords («Steel Horses» ou «Pulsate»).

Des bribes de mélodies désenchantées se déploient doucement dans des ambiances parfois brumeuses. Le toucher de Stemeseder oscille entre la fermeté – dans les ostinatos – et la langueur. Tout se développe avec une certaine lenteur au son d’un drumming parfois désarticulé de Maximilian Santner. Harnisch n’hésite pas alors à faire crisser son saxophone et à le faire rugir («Pulsate»).

P1250507.JPG

Souvenir est l’œuvre de Memplex - Niki Dolp (dm), Mario Rom (tp), Werner Zangerle (ts, ss), David Six (p), Walter Singer (cb) - un quintet dont lesprit flirte parfois avec celui d’un mini big band explorateur. Si les deux premiers morceaux sont plutôt swinguants, la suite est plus nuancée. «Plantlet», en piano solo de Niki Dolp (qui a lâché un instant sa batterie), se fait minimaliste et «Auganblicke», sur lequel on retrouve Philip Harnerisch au sax, propose un jazz plus avant-gardiste. Puis, une marche lente («This Tiring Chase») sur laquelle on a invité une chanteuse (Mira Lu Kovacs), fait penser à certains travaux de Mara Carlyle ou de Sidsel Endresen. Un autre chanteur, Willi Landl, est également invité (sur «Tim Talk») et rappelle, en fin de morceau, les excentricités vocales d’un Médéric Collignon. Souvenir est traversé de multiples influences mais n’en est pas pour autant incohérent. C’est même plutôt intéressant.

P1250508.JPG

Un trio à cordes : violon, contrebasse et guitare. Un peu de mélancolie et de fragilité qui jouent sur le malaise, la fêlure et aussi l’insouciance. C’est Jetset Suite de Christoph Mallinger (v), Reinhard Schraml (g), Martin Heinzle (cb).

Le trio fait très attention à l’équilibre des timbres : tous unis, tous différents. Entre tentations slaves et blues, «Ewald» rappellerait presque le Hot Club de France. L’archet de la contrebasse met en valeur le violon, et la guitare prend de l’assurance, se met en avant et crée de l’espace. C’est enlevé et joyeux aussi sur «The Evil Twin». Mais souvent, la mélancolie l’emporte. Les arrangements se complexifient. La ligne artistique du trio n’est peut-être pas fermement définie et l’on navigue souvent entre deux eaux… mais c’est sans doute cela qui est intéressant. Le trio refuse la formalité et lorgne du côté de l’Espagne («El que»), de la ballade insouciante qui rappelle l’association Stéphane Grapelli et Philip Catherine («Das Gansl und sein Wirt») ou du baroque («Herbstgedicht»). Entre musique de chambre et le jazz bohème, ce disque, très personnel, est plutôt très agréable à écouter.

P1250510.JPG

Et enfin, il y a Hypnotic Zone avec La Justice, les Filles et l’éternité. Il y a indéniablement une recherche philosophique dans ce travail. Rien n’est laissé à la simple beauté de la musique. Il y a une envie de fond, de message sous-jacent, de réflexion. Le pianiste d’origine grecque, Villy Paraskevopoulos, s’est entouré de Stefan Thaler (cb), Niki Dolp (dm) pour délivrer une musique à la fois lyrique et envoûtante, aux accents qui rappellent parfois Paul Bley. Après un démarrage en force (cordes de contrebasse qui claquent, drumming graisseux et accords plaqués de piano), Hypnotique Zone nous emmène dans un jazz assez minimaliste, souvent emprunt de mystère et de retenue. Le dialogue entre les trois musiciens est précis et plein de finesse. Le groupe se ménage aussi beaucoup d’espace et de temps pour laisser respirer la musique. Le disque est même «chapitré» et ponctué par de courts interludes improvisés. Une très belle découverte.

Bref, voilà un label qui mérite un peu d’attention. Surtout que l’on annonce un sixième album avec Ingrid Schmoliner (p, voix) Joachim Badenhorst (bc, ts) et Pascal Niggenkemper (cb). On salive déjà.




A suivre.

A+

 

11/02/2013

Alexandre Furnelle Quartet - Tribute to Charlie Haden - Sounds


Charlie Haden est un immense contrebassiste et un grand mélodiste. Alex Furnelle est, lui aussi, contrebassiste. Et amoureux des belles mélodies.

charlie haden,sounds,alex furnelle,ben sluijs,jan de haas,peter hertmans

Alors, pourquoi ne pas reprendre le répertoire du maître ? Ce n’est pas si courant, après tout. Et puis, pourquoi ne se limiter qu’aux seules œuvres de Haden et ne pas élargir le spectre, en allant chercher d’autres morceaux emblématiques (de Keith Jarrett, Ornette Coleman ou de Carla Bley) que Haden a illuminé de sa présence ? Surtout que toutes ces compositions sont souvent d’une richesse incroyables et permettent de belles et nombreuses digressions. Pourquoi s’en priver ?

Alex Furnelle s’est donc entouré de Jan De Haas à la batterie, de Peter Hertmans à la guitare électrique et de Ben Sluijs au sax alto et à la flûte, et leur donné rendez-vous au Sounds samedi 22 décembre.

N’hésitant pas à raconter quelques anecdotes et à donner nombre d’info sur les morceaux qu’il joue, Alex Furnelle possède ce joli sens didactique et charismatique qui n’est pas pour déplaire. On sait dès lors où l’on met les oreilles et l’on en apprécie encore un peu plus la musique.

«The Death And The Flower» (Jarrett) - introduit magnifiquement à la flûte par Ben Sluijs - permet à Furnelle de montrer tout son talent à l’archet. Cette belle ballade ondulante – presque orientaliste – se développe avec grâce sous l'écoute attentive d’un nombreux public.

Après «Hermitage», le quartette enchaîne quelques thèmes d’Ornette Coleman. «Turnaround» et surtout «Ramblin’» permettent aux musiciens de s’exprimer totalement. Peter Hertmans, au jeu chargé de blues, dessine de belles lignes harmoniques. Il n’hésite pas à salir un peu le phraser, pour le rendre plus roots encore. Il utilise une légère disto ou un soupçon de vibrato. Son jeu est souple et sensuel et s’accorde merveilleusement à celui du sax alto.

charlie haden,sounds,alex furnelle,ben sluijs,jan de haas,peter hertmans

Libre et léger, le jeu de Ben Sluijs est un délice. Rattaché au fil fragile de la tradition (une pointe de Konitz ?) Sluijs trouve toujours le moyen de s’échapper, de papillonner et d’illuminer les moindres phrases. Il replace toujours le discours dans un langage moderne, actuel, intelligent et accessible.

Avec délicatesse, Furnelle caresse les 5 cordes de son instrument. On dirait qu’il joue «en surface», qu’il effleure les mélodies, qu’il laisse parler les silences.

«Silence» est d’ailleurs le morceau suivant sur lequel Hertmans montre, une fois encore, tout sa sensibilité et sa finesse dans un jeu sobre, fait d’ombres et de lumière.

Le quartette prend visiblement du plaisir à voyager dans ce jazz-là. Et nous aussi. Mais puisqu’il faut une fin, le groupe termine ce bel hommage - de façon plus «musclée» - avec «Our Spanish Love Song» et, en rappel, avec le lancinant et poignant «We Shall Overcome».

Reprendre des standards (ou du moins des morceaux historiques) a du sens quand ils sont reconsidérés de la sorte, avec respect, mais surtout lorsqu’ils sont habillés d’une vision toute personnelle.

C’est cela aussi qui permet de garder le jazz vivant.



A+

 

 

 

10/02/2013

Aka Moon 20 ans - Jazz Station (Dernière)

 

Pour en terminer avec les 20 ans d’Aka Moon, revenons sur les deux derniers concerts à la Jazz Station.

Le premier des deux avait lieu le 21 décembre et revisitait l’album avec les DJ’s.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Pour l’occasion, le groupe a invité DJ Grazzhoppa, bien entendu, mais aussi Benoit Delbecq (keys) et Guillaume Perret, le nouvel enfant terrible du saxophone (trafiqué) français.

Le club a fait le plein, une fois de plus. Il n’y a plus une seule place libre.

Pas une minute à perdre. Benoit Delbecq derrière son ordi et son mini clavier, et Grazzhoppa derrière ses platines lancent un groove sourd et bourdonnant, empli de tonnerre et d’orage. Et bam! C’est parti. Puissance et énergie maximales, on ne fait pas dans le détail. Stéphane Galland entre aussitôt dans la danse, suivi par Michel Hatzigeorgiou et finalement par les deux saxophonistes.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Ce qui est magnifique dans cette orgie de décibels et de beats insensés (hé oui, on est quand même loin d’un simple rythme binaire de boîtes de nuit), c’est que l’esprit musical d'Aka Moon reste totalement perceptible. Peu importe le traitement et la couleur qu’on lui impose, son langage musical est plus fort que tout. L’ADN du trio ne peut mentir.

Sans ne jamais rien perdre de leur intensité, les mélodies s’enchevêtrent sur des tempos soutenus et toujours mouvants. Virages abrupts, changements de directions surprenants, la musique prend tous les risques et nous entraine dans un tourbillons insensé. Des paysages hallucinés se dessinent, des univers insoupçonnés se découvrent. Des sirènes hurlantes, des voix trafiquées ou des sons urbains se bousculent sur des rythmes venus des quatre coins de la planète. La musique ne fait qu’un seul monde. Aux impros jazz, se mélangent le dub, le rock, le folklore oriental, le blues, le classique et rythmes tribaux. Et tous s’entendent.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Le trio ouvre constamment l’aire de jeu et Guillaume Perret s’engouffre dans les moindres espaces. Il sort de son sax - sur lequel il a scotché de minis micros - des sons ultra trafiqués qu’il module à l’aide d’une panoplie impressionnante de pédales. Sa dextérité et sa maîtrise lui permettent de toujours être sur le coup. Il rebondit, improvise, invente et propose à tout va.

Delbecq injecte des micros rythmes, des crachotis, des craquements, des bribes d’harmonies. Grazzhoppa fait courir ses doigts sur les vinyles et les curseurs de ses platines.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Fabrizio Cassol joue le chef d’orchestre, parfois presque dépassé par la folie ambiante. Hatzigeorgiou et Galland rivalisent d’idées pour maintenir le cap. Et tout le monde communique, avec passion et ferveur. Rien n’est jamais pareil et la musique se réinvente perpétuellement sur des rythmes fous.

Je vous invite à découvrir l’univers de Guillaume Perret à travers son album (sorti chez Tzadik, le label de John Zorn) en attendant de le revoir en concert en Belgique – espérons-le – avec son propre projet. Vous ne serez pas déçu.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Le lendemain, toujours au même endroit, on retrouve le trio, comme au premier jour, pour conclure ces 20 ans d’amitié et de créativité incessantes.

Il est touchant de constater que ces trois amis se surprennent encore et toujours, qu’ils ont toujours autant du plaisir à jouer ensemble, à inventer et réinventer. Cela se sent dans leur musique, mais aussi dans leurs yeux et leurs sourires. Complices jusqu’au boutils passent en revue, ce soir, «Unisson», le bien nommé.

Aucun concert n’aura jamais été pareil, n’aura jamais été une redite. Chacun d’eux aura été une renaissance, une recréation d’un monde. Un monde de richesses musicales inépuisables.

On est passé par tous les sentiments et par tous les pays. On a découvert et rencontré des gens formidables, des gens passionnés, émouvants, drôles, profonds et subtils. Des musiciens à l’identité forte. Tous brillants. Et qui avaient chacun quelque chose à partager.

Si ça ce n’est pas du jazz…

A+

 

06/02/2013

Ananke - Jazz Station

L’évènement “20 ans Aka Moon” draine de plus en plus de monde et la Jazz Station a plusieurs fois affiché complet. Ce 20 décembre ne déroge pas à la règle et le club est très bien rempli pour accueillir le groupe invité par Aka Moon : Ananke.

ananke,aka moon,jazz station,victor abel,alexandre rodembourg,romeo iannucci,quentin manfroy,yann lecollaire

Au départ, Ananke est un trio qui s’est formé vers 2003. Mais, début de l’année dernière, la formule a changé et deux membres se sont ajoutés aux côtés de Victor Abel (p), Alexandre Rodembourg (dm) et Romeo Iannucci (eb) : le flûtiste Quentin Manfroy et le clarinettiste (basse) Yann Lecollaire.

Si l’influence majeure d’Aka Moon ne fait aucun doute, Ananke se dégage cependant par une sincère personnalité par rapport à ses ainés.

Leur musique est peut-être un peu plus ”linéaire”, même si elle regorge de complexités harmoniques et rythmiques.

Ce soir, le groupe démontre une sérieuse maîtrise, même si certains moments sont un peu tirés en longueur («For Real»), ce qui eut tendance à affaiblir une tension jusque là assez forte. Ce petit bémol mis à part, on prend un réel plaisir à entendre les sorties musclées de Victor Abel (au piano ou au Fender Rhodes). Celui-ci possède un toucher assez personnel, un peu sale et légèrement bancal, et cependant très poétique.

ananke,aka moon,jazz station,victor abel,alexandre rodembourg,romeo iannucci,quentin manfroy,yann lecollaire

Ananke fusionne les influences du jazz et du rock progressif ou de la musique classique contemporaine et du funk pour en extraire une mixture pour le moins relevée.

Le deuxième set commence en trio et les morceaux semblent plus «resserrés», plus concentrés. Roméo Iannucci nous gratifie alors de quelques solos plutôt costauds. Il utilise les loop, enchaîne les phrases nerveuses et n’hésite pas à dévier dans la disto, à l’instar de son mentor : Michel Hatzigeorgiou, très attentif, assis dans la salle.

Mais, la flûte et la clarinette basse ajoutent un côté plus mystérieux et plus riche au groupe. Les reliefs s’accentuent, la matière est presque palpable. Cela permet aux musiciens de s’ouvrir à d’autres horizons.

ananke,aka moon,jazz station,victor abel,alexandre rodembourg,romeo iannucci,quentin manfroy,yann lecollaire

Finalement, le leader d’Aka Moon, Fabrizio Cassol (as), rejoint le groupe sur scène. C’est comme un booster qui agit sur le quintette, comme un additif puissant qui vient dynamiter l’ensemble. Du coup, Alex Rodembourg se sent pousser des ailes derrière sa batterie, il redouble de puissance, et Yann Lecollaire s’envole dans un final brillant et excitant.

ananke,aka moon,jazz station,victor abel,alexandre rodembourg,romeo iannucci,quentin manfroy,yann lecollaire

Du groove et de l’énergie, Ananke n’en manque certainement pas, et leur univers semble se définir au fil des albums (un troisième est prévu pour 2013), même si une étiquette n’est pas si évidente à leur coller.

Tant mieux, cela nous promet encore de belles surprises.

A+

 

 

 

 

 

04/02/2013

Torben Waldorff - Wah-Wah

torben waldorff,gary versace,matt clohesy,jon wilkan,chronique

Le guitariste danois Torben Waldorff, qui vit à New York depuis plus de quinze ans, vient déjà de sortir son sixième album en tant que leader. Avouons-le, à part dans son pays et par quelques fanatiques de guitare sans doute, Torben Waldorff est très peu connu de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est d’ailleurs à New York que j’ai eu l’occasion de le voir en concert, juste avant qu’il n’enregistre l’album Wah-Wah.

Pour ce dernier effort, Waldorff a décidé d’abandonner les différents saxophonistes qui l’accompagnaient régulièrement depuis ses débuts (Karl-Martin Almqvist, Henrik Frisk et surtout Donny McCaslin). Cette décision lui permet de radicaliser son propos, de se mettre plus en avant, mais également de se mettre un peu plus en danger.

Waldorff peut cependant compter sur une solide rythmique composée de Matt Clohesy à la contrebasse (Seamus Blake, Ingrid Jensen, Eric Reed), Jon Wikan à la batterie (Maria Schneider) et l’excellent Gary Versace au piano, au Fender Rhodes et à l’orgue (Jonathan Kreisberg, Loren Stillman, Jon Hollenbeck, John Abercrombie).

Ce qui se dégage, dès les premiers accords de «Circle And Up», qui ouvre l’album, c’est une sensualité élégante dans le phrasé de Waldorff et une volonté évidente du groupe à développer les mélodies.

Et Wah-Wah évolue en douceur, alternant les morceaux plutôt enlevés avec des moments plus sobres et intimes. Ainsi, Waldorff nous emmène sur les traces d’un blues mélancolique («You Here») - dans lequel il croise magnifiquement les cordes avec la contrebasse de Matt Clohesy - puis s’aventure, non sans humour, sur les rives ondulantes de la bossa («Poolside» et «Burtsong») et flirte même délicatement avec la drum ‘n bass («Fat#2»).

Le guitariste n’hésite d’ailleurs pas à donner quelques coups d’accélérateur ou à se faire plus mordant - sur «Evac» notamment - pour ouvrir l’espace à Gary Versace afin que celui-ci déroule quelques solos brillants. C’est sans doute grâce à ce dernier, qui passe du piano à l’orgue ou de l’orgue au Fender Rhodes, avec autant de vélocité que d’inspiration, que les couleurs chnagent au fil des plages. Lumineux et nerveux sur «Circle And Up» et «Cutoff (The Eleventh Bar)», plus churchy et profond sur le très beau et très langoureux «Country And Fish», Versace démontre un véritable savoir-faire, plein d’imagination et de virtuosité.

Ajoutez à cela un drumming sobre, précis et efficace de Jon Wilkan, et vous obtenez un disque à la fois homogène et très varié, d’une fraîcheur qui fait vraiment plaisir à entendre. Wah-Wah ne manque ni de punch ni de groove, et même s’il est emprunt d’une certaine nostalgie, il est vraiment bien de notre époque. A suivre de près, donc.

A+

 

03/02/2013

Aka Moon 20 ans - Jazz Station (Part 3)


Cette fois-ci, Mezzo (la chaine télé culturelle française) est présente pour immortaliser l’événement. Le concert sera sans doute diffusé dans le courant du mois d'avril 2013.

aka moon,jazz station,fabrizio cassol,stephane galland,michel hatzi,magic malik

Ce jeudi 6 décembre, on revisite Guitars et Amazir. Et la Jazz Station est sold out!!!

Comme souvent, Aka Moon commence en force. Et quand on sait aussi que la tension retombe rarement, on peut s’attendre à un feu d’artifice.

Pas de Prasanna, pas de David Gilmore ni de Pierre Van Dormael pour mettre le feu à «A La Luce Di Paco», mais un Magic Malik éblouissant et toujours aussi surprenant. Avec lui, tout bascule, tout chavire, tout prend d’autres couleurs. Et les sommets sont vite atteints. Ce qui n’empêche pas Michel Hatzigeorgiou, avec des solos en re-re, Stéphane Galland et Fabrizio Cassol d’aller toujours plus loin.

aka moon,jazz station,fabrizio cassol,stephane galland,michel hatzi,magic malik

Les échanges entre le flûtiste extra-terrestre et le saxophoniste – qui vient assurément d’une autre planète aussi – sont délirants et d’une inventivité folle. Les phrases coulent en un flot continu. C’est toujours surprenant, impertinent, inattendu.


Les lignes de basse et le beat de la batterie s’entrelacent. Ça ondule tout le temps. A chaque mesure, le tempo change. La pulsion s’accélère, ralenti, se fige et repart de plus belle. Un peu plus vite, un peu plus fort.

Malik et Cassol échangent comme des duellistes. «Scofield» brûle, «Vasco» ondule, «Cuban» chaloupe, «Amazir» émeut... le public exulte. On se congratule, on s’embrasse, on est heureux.

Comme le dit Fabrizio Cassol dans un sourire: «Aka Moon, symbole de l’amour éternel».

(Merci à Jempi pour la vidéo.)

A+

 

 

30/01/2013

Sylvain Cathala Trio - Cercle des Voyageurs

Jeudi 13 décembre. La cave du Cercle des Voyageurs est vide. Sylvain Cathala, Sarah Murcia et Christophe Lavergne s’accordent une dernière fois. Il est passé 21 heures, j’ai un peu peur d’être seul face aux trois musiciens.

Cet excellent trio français, souvent récompensé dans son pays – à juste titre - et trop peu médiatisé chez nous s’est rarement produit en Belgique. Voilà deux bonnes raisons pour ne pas rater ce concert.

cercle des voyageurs,sylvain cathala,sarah murcia,christophe lavergne

Mais alors, où sont les curieux et les amateurs?

Cathala va souffler les premières notes et, comme par magie, le public vient remplir la salle. Juste à temps. Ouf, me voilà rassuré…

Ce sont les premières notes de «Moonless» qui résonnent. Le son est chaud, enveloppant, presque gras. La musique prend le temps de s’installer, d’occuper l’espace. Mais bien vite elle évolue et s’enrichit de combinaisons sophistiquées.

Sarah Murcia passe devant et nous sert un solo ferme et déterminé. Il n’y a pas à dire, on est loin d’un walking.

Avec «Hope», le son devient puissant, tendu et claquant. Toute la musicalité vire en un discours énergique, fait de phrases définitives.

cercle des voyageurs,sylvain cathala,sarah murcia,christophe lavergne

Les idées sont claires et bien dessinées. La musique circule et la conversation est souvent animée. Les rythmes et les harmonies s’enchevêtrent parfois de façon complexe. Tout se joue dans un mouchoir de poche. Pas besoin de développer trop longtemps une idée, dès que le message est passé, on passe au suivant.

Tout est mouvant, flottant presque. Le trio surfe sur un faux rubato. Les thèmes balancent et donnent une impression d’ondulation permanente. Très ouverts, les morceaux se laissent parfois influencés par des rythmes tantôt orientaux («Constantine»), tantôt bluesy, tantôt très urbain.

La frénésie s’empare parfois du trio, comme s’il voulait secouer la pulpe du fond et revoir la musique à l’envers. Le drumming de Christophe Lavergne est foisonnant, nerveux et groovy. Il s’aide parfois de petits accessoires (une boîte de pastilles Valda, par exemple) pour colorer et nuancer plus encore son jeu.

On décèle dans le groupe, ici et là, l’influence d’un Steve Coleman ou d’un Aka Moon peut-être…

Parfois plus introspectifs, certains morceaux révèlent un parfum de mystère («Diamant»?). Légèrement déstructuré, le thème avance comme sur un terrain presque inconnu. Le trio joue à cache-cache. On avance à tâtons et chaque musicien propose des idées, donne des bribes des solutions, ose des éléments de réponses… ou laisse en suspens la résolution.

cercle des voyageurs,sylvain cathala,sarah murcia,christophe lavergne

Sylvain Cathala tient quelquefois la note haute, il aime flirter avec les sommets et titiller les aiguës. Mais après quelques circonlocutions acrobatiques et brèves, il rejoint ses deux complices.

Et les voilà totalement unis. Trois voix, un son.

C’est cette belle unité et cette énergie qui permet au trio de passer avec une certaine aisance au travers d’harmonies et d’arrangements complexes. Hé oui, le groupe se donne la peine de jazzer autrement… sans toutefois faire table rase du passé.

Et dans la cave - bien remplie maintenant - le public ne cache pas son bonheur.

Un nouvel album est en préparation et devrait sortir début avril. Ce serait peut-être l’occasion pour le groupe de revenir fêter ça en Belgique !

En tous cas, on est curieux et déjà impatient d’entendre le résultat.

A+

 

 

 

27/01/2013

Citadelic Winter - Gand

Rogé, patron du El Negocito et indéfectible défendeur des musiques improvisées et innovantes, a mis sur pieds, voici quelques années, Citadelic.

Rogé, l’initiateur de Jazz sur l’herbe, d’un label, d’un second club de jazz (La Resistenza) et d’autres initiatives encore, n’a jamais eu peur de rien.

el negocito,citadelic,manolo cabras,lynn cassiers,oriol roca,matteo carrus,riccardo luppi,jereon van herzeele,nathan daems,ben sluijs,alexander von schlippenbach,paul lovens,evan parker

Pour ce mini festival, à la programmation pointue, Rogé a investi le Gravenstein à Gand, haut lieu, s’il en est, des premiers festivals free jazz à la fin des années 60.

Le 11 décembre 2012, Citadelic Winter accueillait ¾ Peace, Nathan Daems, Basic Borg et le trio d’Alexander von Schlippenbach. Malgré le froid et des conditions climatiques peu avenantes, le public était bien présent.

J’arrive à la fin du concert de Nathan Daems. Pas vraiment le temps de me faire une opinion. Le saxophoniste propose un jazz boosté au rock. C’est plutôt puissant (voire bruyant) et, pour le peu que j’en ai entendu - même si cela semblait un peu brouillon - c’est assez excitant et plutôt prometteur. Je n’aurai pas l’occasion de voir non plus  ¾ Peace de Ben Sluijs (as), avec Christian Mendoza (p) et Brice Soniano (cb), programmé un peu trop tôt pour moi. Dommage.

Dans la très belle et grande salle du donjon (XIème siècle), on a installé des chaises et des tables. Dans un coin, on propose des mets de cuisine Chilienne d’excellente qualité, ainsi que des bières et des vins qui ne le sont pas moins. Un peu plus loin, Instant Jazz a installé son petit stand et propose une sélection de CD’s triés sur le volet.

20 heures, voici Basic Borg, le groupe de Manolo Cabras (cb), qui présente son premier album: I Wouldn’t Be Sure.

el negocito,citadelic,manolo cabras,lynn cassiers,oriol roca,matteo carrus,riccardo luppi,jereon van herzeele,nathan daems,ben sluijs,alexander von schlippenbach,paul lovens,evan parker

Un imprévu empêche Riccardo Luppi d’être présent ce soir, et c’est Jereon Van Herzeele qui le remplace au ténor. Mais le reste du groupe est au grand complet : Matteo Carrus au piano, Oriol Roca aux drums et Lynn Cassiers au chant et bidouillages électroniques.

Ambiances mystérieuses, mélodies généreuses et poésie furieuse, voilà le programme.

On entre dans cet univers particulier à pas feutrés. En douceur. Le sax de Jereon et la voix  de Lynn se trouvent vite un terrain d’entente, parfois de façon étonnante à l’unisson, parfois en contrepoint ou en décalage total.

La voix de Lynn pourrait être comparée à celle d’une sirène. Une sirène au pays des merveilles. De sa voix mutine, elle raconte des histoires d’enfants adultes ou d’adultes encore enfants, c’est selon. Elle chante les notes du piano, de la contrebasse ou du saxophone, les accompagne un instant puis les libère et s’évade elle-même.

Après quelques circonvolutions oniriques et déstabilisantes, Van Herzele fait tout éclater en un free jazz furieux. Cabras arrache les cordes de sa contrebasse comme s’il allait chercher les sons au fond de son instrument. Oriol Roca fait claquer les tambours, sèchement, fermement. Matteo Carrus frappe le clavier du piano de manière erratique… et revient finalement vers des enchaînements d’accords magiques. L’orage est passé. La douceur reprend sa place. Les mélodies refont surface, toujours enrobées de ce léger parfum d’enfance.

Lynn filtre sa voix pour la fondre le plus possible aux instruments. Les échanges entre sax et piano sont d’une extrême délicatesse. La chanteuse opte alors pour le chant dans un mini mégaphone… un peu contrainte, il faut le dire, par un souci technique qui l’empêche d’utiliser tout son matériel électro. Qu’à cela ne tienne, le moment est peut-être plus étonnant encore. Une sensualité brute s’en dégage et tous les sentiments sont exacerbés. Mais le set est, malheureusement pour des raisons techniques, écourté…

Si l’on se rabat sur l’écoute de l’album, on retrouve bien cet univers à la fois tendre et mélodieux («No Comment», «Dolce»), fragile et incertain («A Ciascuno Il Suo», «It Should Be There») presque swinguant («Game Over») ou plutôt éclaté («Scalar’e Bottulusu»). Inutile de dire que je vous le conseille chaudement. Et l’on pourra revoir le groupe au Jazzzolder à Malines le 8 février et au Sounds à Bruxelles le 9.

el negocito,citadelic,manolo cabras,lynn cassiers,oriol roca,matteo carrus,riccardo luppi,jereon van herzeele,nathan daems,ben sluijs,alexander von schlippenbach,paul lovens,evan parker

Après une rapide mise en place, c’est le Trio d’Alexander von Schlippenbach (p) – avec Evan Parker (ts) et Paul Lovens (dm) - qui s’installe dans la grande salle voutée.

Le démarrage est instantané. Evan Parker fait naître d’un bourdonnement sourd, une sorte de marche obstinée et prisonnière d’une pièce close. Ses éclats harmoniques semblent se fracasser sur les parois d’un mur invisible. Ou bien elles sont cassées par un piano vengeur. L’histoire qui naît alors est comme sous-titrée par le batteur, qui suit les phrases, les précède ou les attend. Deux petites caisses claires, deux cymbales sans prétention, une grosse caisse et quelques casseroles, cela suffit à Paul Lovens pour marquer sa présence de façon unique.

La musique est toujours en mouvement. Tout est disséqué, affiné, éclaté, explosé parfois. Et pourtant, tout se tient. Un fil ténu, mais solide, semble relier nos trois musiciens. Tout peut arriver, la confiance est là. Et chacun provoque la surprise, ou cherche l’accident. Chacun enrichit le dialogue parfois abstrait ou surréaliste. Parfois enflammé, parfois très réfléchi.

el negocito,citadelic,manolo cabras,lynn cassiers,oriol roca,matteo carrus,riccardo luppi,jereon van herzeele,nathan daems,ben sluijs,alexander von schlippenbach,paul lovens,evan parker

Puis, Alexander von Schlippenbach se love dans de longues divagations poétiques. Sa main droite se libère tandis que la gauche, extrêmement ferme et précise, prépare un terrain mouvant. Accidenté ou lisse.

Des morceaux très denses laissent la place à d’autres, plus dépouillés, presque décharnés. Puis ça grouille à nouveau, comme des vers dans un fruit trop blet. Tous les morceaux s’enchaînent sans discontinuité. Les improvisations instantanées et les compos personnelles se mêlent à quelques thèmes de Monk («For In One», par exemple). Toutes les émotions défilent. L’équilibre entre le confort et l’inconnu est maîtrisé avec une intelligence rare. Le trio revisite et donne sa propre vision d’un jazz créatif et bien vivant. Un jazz passionnant de bout en bout.

Arès le concert, dans une bonne ambiance, simple et conviviale, on se boit un dernier verre, on discute entre amateurs avertis et on croise quelques musiciens (dont Louis Sclavis, par exemple – qui sera en résidence au Vooruit, le lendemain, avec De Beren Gieren).

Pour qui aime être surpris et est prêt à écouter un jazz qui sort des sentiers battus - trop vite caricaturé comme une musique difficilement accessible - un passage du côté de Citadelic est indispensable. Ça tombe bien, après le «Winter», l’édition Citadelic «Basement» débute en février.

Merci Rogé.

 

 

 

 

 

20/01/2013

Bad Touch - Archiduc

9 décembre. Rue Antoine Dansaert. Round About Five.

L’Archiduc, en fin d’après midi par un dimanche pluvieux d’hiver, cela a quelque chose d’un peu étrange et mélancolique.

Mais cela devient vite romantique et excitant quand il y a du jazz dedans.

archiduc,bad touch,loren stillman,gary versace,ted poor,nate radley

Aujourd’hui, c’est Bad Touch qui vient jouer au magicien.

Resserrés autour du piano coincé entre les deux piliers, Ted Poor (dm), Nate Radley (g), Gary Versace (keys) et Loren Stillman (as) lâchent les premières notes de "The Big Eyes". Un morceau langoureux qui se développe par petites couches, tout en douceur et souplesse. Ça réchauffe et illumine aussitôt le cœur et l’esprit.

C'est agréable de revoir Ted Poor (que j’avais vu dans un registre différent, avec Tigran Hamasyan), Loren Stillman (vu avec Arthur Kell) et Gary Versace (vu avec Torben Waldorff). Par contre, je ne connaissais Nate Radley que sur disques, entre autres sur Like A Magic Kiss de Bad Touch.

Ce sont la plupart des morceaux de cet album - mélangés à quelques titres d’un prochain à enregistrer - et ceux de l’album The Big Eyes de Nate Radley, que le groupe propose dans sa tournée européenne qui passe par la Suisse, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Belgique.

archiduc,bad touch,loren stillman,gary versace,ted poor,nate radley

Bad Touch manie avec élégance et sobriété les moments forts et les discours plus débridés. Semblant de rien, les morceaux montent souvent en «tensions». C’est souvent là que Gary Versace en profite pour «casser» la mélodie – tout en gardant la trame – et diriger le quartette vers d’autres horizons, un peu churchy ou un peu plus funky.

Gary Versace – qui doit aujourd’hui composer avec le piano et un synthé plutôt qu'avec son orgue Hammond habituel – injecte constamment du groove qu’il parsème d’inflexions empruntées parfois à la musique classique, parfois à la soul. On entend même aussi quelques références à Monk.

Loren Stillman, son très pur et clean, préfère souvent jouer les mélodies, et trouver la beauté dans celles-ci, plutôt que d’en explorer les limites. Il y a beaucoup de pudeur et de tranquillité dans ses solos. Nate Radley procède un peu de la même manière. Il est dans la lignée des guitaristes New-Yorkais actuels. Une certaine nonchalance dans les riffs, une énergie maîtrisée et une belle inventivité dans les chorus. Son entente avec le saxophoniste est idéale.

Quant à Ted Poor, il souligne et ponctue discrètement le temps. Tout est légèrement mouvant et les tensions se font et se défont avec subtilité. Mais, quelquefois, il emballe le rythme ou laisse éclater sa puissance dans des contretemps qui accentuent le relief.

archiduc,bad touch,loren stillman,gary versace,ted poor,nate radley

Le groupe enchaîne un "Bad Touch" exalté et nerveux avec un "New Tree" et un "Skin" qui balancent plus légèrement. "Brother’s Breakfast" repart sur une base plus enlevée. On y décèle peut-être un faux rythme de rag. C’est l’archétype même du morceau qui bouge sans cesse, sans que l’on ne s’en rende compte. L’évolution se fait en douceur et les phrases - de plus en plus affirmées - du guitariste se nouent aux interventions sinueuses du saxophoniste.

Bad Touch offre un jazz «sophistiqué» (dans la richesse de ses arrangements) mais très accessible. Tout se tient, s’enchaîne et se construit avec intelligence. Les histoires sont très lisibles et ne manquent cependant jamais de surprises.

Alors, bien installé au bar, on sirote un vin blanc et on se laisse envahir par cette musique presque apaisante. Une manière bien agréable de passer une fin de week-end.



A+

 

18/01/2013

Peter Van Huffel's Gorilla Mask - Howl !

 

peter van huffel,chronique,roland fidezius,rudi fischerlehner

Accrochez-vous, Peter Van Huffel et ses Gorilla Mask frappent fort.

Stridence, raucité, férocité, chaos… D’entrée de jeu, avec «Legendarious», le ton est donné. Il faut dire que le trio - formé à New York fin 2009 – s’est mis en tête d’allier improvisation pure et dure du jazz et énergie débridée d’un groupe de rock. Pour le coup, c’est réussi.

Mais qui se cachent derrière ces masques de gorilles ? Outre le leader Peter Van Huffel (as), il y a aussi Roland Fidezius (entendu avec So Weiss ou Marcus Klossek Electric-Trio) à la basse acoustique et Rudi Fischerlehner (Dominique Pifarély, Andreas Willers) aux drums.

Ces trois-là nous emmènent dans la jungle d’un jazz puissant, furieux, brûlant et incantatoire. Un jazz qui mélange les références du heavy metal (Rage Against the Machine, Biohasard…) avec celles du free jazz (Peter Brötzmann, Albert Ayler, John Zorn…).

Dans cette jungle, ne vous étonnez pas que les cris d’un sax vous écorchent un peu les tympans, que les vibrations obscures et sourdes d’une batterie vous cogne la tête, que les vibrations d’une basse venimeuses vous inocule la fièvre.

Il s’agit de traverser cet univers comme on traverse une épreuve initiatique. Comme pour s’exorciser. Le groupe ne se pose pas de questions, il fonce !

Cependant, Gorilla Mask se ménage bien un ou deux morceaux moins brutaux. Mais, même «Time Burning» et «Angry Monster» (et son final en stéréo infernale qui vient secouer vos derniers neurones) ne laissent pas votre esprit en paix.

«Z» évolue de façon lancinante, à l’image d’une marche pénible, encouragée – ou suppliée – par les pleurs et les gémissements du sax. Mais la révolte n’est jamais loin. A tous moments, le trio revient à la charge et ne lâche jamais la pression. On songe, parfois, au groupe anglais Acoustic Ladyland ou The Thing.

Certains riffs, ultrabasiques («Dirty City»), permettent à Van Huffel de souffler des improvisations jusqu’à en perdre haleine, jusqu’à l’étourdissement. Jamais à court d’idées, le saxophoniste explore les phrases dans tous les sens. Ça siffle, ça couine, ça claque, c’est guttural, ça hurle. Et derrière lui, la batterie et la basse imposent un va-et-vient incessant. Constant. Alors parfois, on est surpris d’entendre le swing - même s’il est de courte durée - émerger d’un morceau, comme dans «Monkey’s Revenge». Comme si Van Huffel voulait se rappeler les origines du jazz… et s’amuser à mieux les exploser ensuite.

Howl ! peut agir de deux manières : soit il vous électrise et vous booste un maximum, soit il vous met K.O. debout.

Vous voilà prévenu.

A+

 

 

 

16/01/2013

Aka Moon 20 ans - Jazz Station (Part2)

Deuxième semaine de la rétrospective Aka Moon 20 ans à la Jazz Station. Troisième concert du groupe. Cette fois-ci, on revisite la période Invisible MotherInvisible Sun et In Real Time.

Et l’invité du jour n’est autre que Fabian Fiorini. Un vieil ami.

aka moon, jazz station, fabian fiorini, michel hatzi, fabrizio cassol, stephane galland

Fiorini est un pianiste très percussif et puissant, on le sait. Mais il est aussi capable de disperser des notes d’une incroyable finesse et d’une étonnante poésie. Toujours prêt à naviguer entre la musique contemporaine la plus complexe et les rythmes tribaux les plus sauvages.

Et ce soir, c’est la force qui parle. On a parfois l’impression qu’il va démonter le piano tant son touché (sa frappe ?) est robuste, presque violente.

Ce soir, il faut «donner» ! Et Fabian s’en donne à cœur joie. Il faut dire que les «Dirty Play and Chaos Dance» ou «Spiritualisation» ne se laissent pas faire. Joués avec une énergie de tous les diables, ces morceaux exigent une présence forte. Pas question de se cacher. Le piano doit exister sous les assauts du saxophone de Fabrizio Cassol, les attaques de la basse de Michel Hatzigeorgiou et les coups de batterie de Stéphane Galland.

aka moon, jazz station, fabian fiorini, michel hatzi, fabrizio cassol, stephane galland

Ajoutez à cela que la période qu’Aka Moon nous propose de réentendre - ou de redécouvrir – n’est sans doute pas la plus simple. C’est l’époque du travail avec Ictus, avec Bernard Foccroule, avec Sivaraman. Harmoniquement et rythmiquement, le groupe semble vouloir aller au-delà du raisonnable. Tout explorer. Dans tous les sens.

Et c’est parfois de la folie pure, avec un enchevêtrement de notes et d’accords plus improbables les uns des autres.

Pourtant, Anne Teresa de Keersmaeker a réussi à faire danser sa troupe sur ce magma en fusion perpétuel. Et c’est vrai qu’en étant attentif – ou en se laissant aller - on encaisse toujours ce groove et l’on respire inconsciemment ce balancement étrange. Imperceptible. Inévitable. Il agit comme un virus dans le sang, il le fait bouillir et provoque des réactions presque inconnues.

Sur «Alix», comme en une transe hystérique, les envolées de Michel Hatzi sont époustouflantes. Il va au-delà du jeu de basse. Au-delà de la guitare électrique. Ses doigts courent, le poignet se tord. La disto s’invite à la frénésie.

aka moon, jazz station, fabian fiorini, michel hatzi, fabrizio cassol, stephane galland

Et Stéphane Galland en remet toujours une couche, plus surprenante que la précédente. Il veut toujours avoir le dernier mot. Et Fabrizio Cassol aussi. Et Fabian Fiorini aussi. Quelle bande de sales gamins !

Et si, comme le souligne si bien Fabrizio Cassol à la fin du concert, «Anne Teresa de Keersmaeker n’a peur de rien...», Aka Moon, lui, est capable de tout.

A+

 

 

14/01/2013

Jérôme Sabbagh & Jozef Dumoulin Quartet - Music Village

Jérôme Sabbagh est français, mais il vit essentiellement aux States. À New York plus précisément. Depuis plus de quinze ans. C’est là qu’il a fait sa vie, qu’il a fait son jazz.

C’est là qu’il a trouvé son style en se frottant à Bill Stewart, Andrew Cyrille, Matt Penman, Tony Malaby, Paul Motian, Reggie Workman et tant d’autres.

Son jeu, d’une fausse simplicité, est souple et bourré d’énergie contenue. Il possède une force intérieure qu’il canalise avec une belle assurance. Il joue avec cette énergie latente qu’on ne trouve qu’à New York. Sans fioriture mais non sans lyrisme, sans agressivité mais non sans puissance. Sabbagh puise sans doute son inspiration dans l’esprit des grands saxophonistes du style de Warne Marsh ou de Dexter Gordon… Il possède un sens du timing qui lui permet d’économiser ses forces et de donner des coups d’accélérateur aux moments propices.

music village,jerome sabbagh,jozef dumoulin,dre pallemaerts,nic thys,rudy royston,patrice blanchard

Début de l’année dernière (2012), Jérôme Sabbagh avait sorti «Plugged In», un album avec Jozef Dumoulin - avec qui il partage le même label mais peut-être pas tout à fait le même univers. Pourtant, l’alchimie a fonctionné. Au-delà des espérances même. Les deux musiciens se sont trouvés quelques points communs dont celui des mélodies et surtout la sensibilité pour les façonner. Chacun gardant pourtant sa propre personnalité. Et c’est d'ailleurs ce mélange qui est intéressant.

Après que l’album a été salué comme il se devait par la presse, il était temps de le défendre sur scène.

La tournée européenne débutait le 6 décembre par Bruxelles (avant Paris, la France, la Suisse, etc.) au Music Village. Cette première date s’étant ajoutée en dernière minute, le quartette initial (avec Patrice Blanchard (eb) et Rudy Royston (dm) ) s’en trouve légèrement modifié. Et c’est Dré Pallemaerts et Nic Thys que l’on retrouve exceptionnellement ce soir.

Tout débute par un «Drive» plutôt énergique avant que l’on ne plonge dans un «Aïsha» plus atmosphérique. On sent aussitôt les deux hémisphères qui forment le groupe. Mais l'on parle plus d’équilibre et de dialogue que de rapport de force.

Les sons étranges distillés par Dumoulin au Fender Rhodes – avec ses accords bizarres et presque abstraits - se mêlent aux lignes ondulantes du saxophoniste.

Les échanges entre ténor et Rhodes tiennent parfois de la magie, de l’irréel. Chacun des musiciens semble être sur une «onde», chacun voyage suivant son style, mais tout le monde prend soin de l’autre. Il y règne toujours cette sensibilité particulière qui permet à tous de se rejoindre et de partager la même histoire.

Certains morceaux plus linéaires se mélangent à d’autres plus complexes. Mais l’objectif est le même: la mélodie. «Once Around The Park» (de Paul Motian), semble se liquéfier au fur et à mesure de la progression. On flotte entre onirisme et fragilité, et le jeu tout en nuance de Dré Pallemaerts – qui a le don d’effleurer comme personne les cymbales - n’y est sans doute pas pour rien. Un très dépouillé «Slow Rock Ballad» prolonge encore un peu cette atmosphère presque crépusculaire.

music village,jerome sabbagh,jozef dumoulin,dre pallemaerts,nic thys,rudy royston,patrice blanchard

On se balade au fil des morceaux entre force et douceur, entre puissance et fragilité. Étrangement, parfois, comme sur «Ur», le son du Fender Rhodes se confond avec celui du sax… À moins que ce ne soit l’inverse. Le moment est Fascinant.

Enfin, le quartette repart et termine le concert sur des terrains plus fermes avec «Ride».

Finalement, les mondes de Jozef Dumoulin et de Jérôme Sabbagh ne sont pas si éloignés que ça. Tout est une question de langage et d’intelligence.

Voilà une leçon que certains hommes devraient retenir.

A+

 

13/01/2013

Sous les flocons, le jazz.


Deux, trois, petits rendez-vous en ce début d’année.

steve houben,richard galliano,winter jazz festival,djangofolllies,blue flamingo,maak s spirit,flagey,theatre marni,tournai jazz festival,marc ducret,labtrio,jef neve,ibrahim maalouf,sal la rocca,matthew herbert,big noise,manu katche,igor gehenot,les doigts de l homme

Hé oui, les festivals ne se déroulent pas toujours sous le soleil d’été.

Winter Jazz Festival porte d’ailleurs bien son nom. Depuis quelques années, Flagey et le Théâtre Marni proposent une série de concerts, ainsi que quelques projections de films concernant le jazz. Sur le grand écran, on y verra «Petrucciani» de Michael Radford, «Autour de minuit» de Bertrand Tavernier ou encore «Sweet And Lowdown» de Woody Allen.

Et sur scène on verra Mâäk avec Marc Ducret, Metal-o-phone ou encore Too Noisy Fish pour les plus avant-gardistes, Jef Neve, Sal La Rocca, LABtrio et Christian Escoudé, pour les valeurs sûres, Kaja Draksier’s Acropolis ou Elifantree pour les découvertes et Matthew Herbert Big Band pour le plus grand plaisir de tous.

Alors, hop ! Une écharpe, un bonnet et n’hésitez pas à traverser la Place Falgey dans les deux sens.

Mais à côté de la «grosse machine», n’oublions pas non plus nos amis de Muse Boosting et leur Blue Flamingo Jazz Festival, qui continuent à proposer chaque trimestre deux concerts à Molenbeek. Allez vous réchauffer dans cette magnifique salle du Château du Karreveld aux sons de Big Noise et du trio d’Igor Gehenot. Ambiance assurée.

Ça c’est à Bruxelles. Mais il y a aussi Tournai qui propose la deuxième édition de son Tournai Jazz Festival . Cette année, on y verra Ibrahim Maalouf (unique concert en Belgique !!) mais aussi Richard Galliano, Manu Katché, Bojan Vodenitcharov et Steve Houben et quelques jeunes groupes dont Blue Monday People, Mister Dumont, Pia Silva… et encore Big Noise.

Allez-y !

Et puis, il y a aussi les Djanjofolllies dont les concerts s’éparpillent aux quatre coins du pays (Christian Escoudé, Les Violons de Bruxelles, MuZiek de Singe, Les Doigts de l’Homme et bien d’autres).

Et, bien entendu, outre les festivals, il y a toujours les clubs, les clubs, toujours les clubs !

Plongez dans l’agenda du site des Lundis d’Hortense, qui est toujours là pour vous dire où et quand ça se passe. Qu'il neige ou qu'il fasse soleil...

 

A+

10/01/2013

Soledad - Soledad Plays Soledad

soledad,michel seba,sam gerstmans,manu comte,alexander gurning,jean frederic molard,patrick de schuyter,chronique,maurane,carlos jobim,hermeto pascoal

Ne dit-on pas que l'on n'est jamais mieux servi que par soi-même ?

Soledad applique enfin cette vérité et joue… Soledad !

On se demande d’ailleurs pourquoi il a mis si longtemps avant de franchir le pas ? Pour construire et affiner son univers ? Pour trouver ou affirmer ses racines ? Ou, au contraire, pour s’en défaire ?

Manu Comte (acc), Alexander Gurning (p), Jean-Frederic Molard (v) et Patrick De Schuyter (g) se sont d'abord forgés une solide réputation en jouant Piazzola, puis Stravinsky, puis Gismonti et puis les autres. Ils ont fait le tour du monde, ont collectionné les récompenses, ont accumulé les reconnaissances. Fallait-il être humble à ce point pour toujours remettre à plus tard la mise en lumière de leurs propres œuvres ?

Pourtant, à l’écoute de ce dernier album, on peut affirmer sans crainte que les compositions originales n'ont rien à envier aux thèmes de Carlos Jobim ou d’Hermeto Pascoal auxquels ils se mêlent. Dans cet album, toute l’âme de Soledad y est définitivement révélée, dessinée, installée. L'expression des sentiments et les différentes émotions sont ici dévoilées avec beaucoup de pudeur ou, au contraire, jetées avec une fougue libératrice.

Les arrangements sophistiqués et les exposés d’idées en mode «champs contre champs» (Soledad n’a pas travaillé les musiques de films pour rien), nous font passer des sentiments joyeux et faussement insouciants à d’autres, plus intimes et indicibles… Oui, Soledad remue.

Cette mixture délicate et puissante d’accordéon, de guitare, de violon et de piano est soutenue par la contrebasse chantante de Sam Gertsmans et rehaussée par les percussions chaleureuses de Michel Seba. Si ces deux derniers viennent de rejoindre Soledad, c’est peut-être plus pour renforcer l'esprit du groupe que pour le faire changer. Quoique… On perçoit un frémissement plus jazz par-ci, un emballement plus funk par-là, des accentuations plus rock ailleurs. Oui, Soledad brouille les pistes et mélange ces tensions qui libèrent le souffle, l'air et la vie et qui rendent la mélancolie salutaire. On devine toujours la sensualité moite d’une danseuse de tango prête à s'écrouler avant qu’elle ne soit retenue, in extremis, par son compagnon.

«Eden» s’éveille petit à petit avant de groover sous la pulse de Michel Seba, «Victor» s’emballe sur des riffs de guitares rock, un léger esprit Philip Catherinien vient caresser «Moonmist», «Rebound» sautille aux sons d’un piano et d’un accordéon enivrés de soleil, «Recco» réinvente la new-musette, «Homilia» fait s’accorder à l’unisson le bandonéon et le violon tandis que Maurane prête sa voix à un «Por Toda A Minha Vida» déchirant.

Sur la pochette, un marteau frappe le plancher – à la façon du talon des chaussures de flamenco – comme pour briser quelque tabou. Soledad joue Soledad et c’est une certaine idée de la tradition qui est revisitée par la modernité. Et c’est bon.

 

A+


08/01/2013

Les chroniques de l'inutile - Aka Moon 20 ans - Jazz Station

 

Pour fêter ses 20 ans, Aka Moon a invité différents groupes, ou projets, qui touchent de près ou de loin leur univers. Ce jeudi 29 novembre, Les Chroniques de l’Inutile était sur la scène de la Jazz Station.

aka moon,jazz station,eric bribosia,gregor siedl,jens bouttery,erik bogaerts,benjamin sauzereau

Voilà un drôle de nom pour un groupe. Benjamin Sauzereau (guitariste et leader) tente bien de m’en expliquer son origine, mais j’avoue que cela reste un peu flou. On navigue entre le surréalisme et le dadaïsme. Les histoires sont plutôt écrites mais ne se lisent jamais de la même manière. Elles ne se jouent jamais de la même manière non plus. Voilà pourquoi les «Chroniques» laissent beaucoup de place à l’improvisation et à l’imagination. Quant à «l’Inutile», c’est la question qui se pose sur le bien fondé de ce qui précède… Vous suivez ?

Bref, avec Eric Bribosia au Fender Rhodes, Jens Maurits Bouttery à la batterie, Erik Bogaerts (qui remplace définitivement Gregor Siedl ??) au sax ténor et Benjamin Sauzereau à la guitare nous ne sommes jamais au bout de nos surprises.

aka moon,jazz station,eric bribosia,gregor siedl,jens bouttery,erik bogaerts,benjamin sauzereau

Il y a quelque chose des «Children Songs» dans les compositions du groupe ou du moins dans la façon de les jouer. La musique, finement ouvragée est très évocatrice. On imagine des monstres cachés sous le lit ou dans les armoires. On s’invente des mondes, des personnages. C’est de la féérie moderne, pleine d’humour et de non-sens à la Jacques Tati ou à la Raymond Queneau.

Les titres, parfois plus long que le morceaux («Les gens qui rentrent dans le tram sans vous laisser le temps d'en sortir bien que vous ayez trois sacs sur le dos»), ne font aucun doute sur l’esprit de ce jazz très malicieux et libertaire. Ajoutez à cela la richesse des instrumentations et l’inventivité des arrangements et vous vous sentirez comme dans une bulle, entre rêve et réalité.

aka moon,jazz station,eric bribosia,gregor siedl,jens bouttery,erik bogaerts,benjamin sauzereau

«Bûche» (allez comprendre pourquoi), aux accents orientaux et mystérieux, nous embarque dans un souk imaginaire. Puis, «L’ampoule et le haricot» délivre avec simplicité une musique riche, délirante et complexe tout en restant constamment accessible et intéressante. Et amusante aussi. Car il y a de cela également dans la musique du groupe : une façon de ne pas se prendre au sérieux, de prendre du recul sur le monde, les évènements et les gens. L’intelligence de l’humour enrobée d’une certaine philosophie poétique. Et tout est bon pour faire de la musique. Jens Mauritz Bouttery use de mille et un objets, plus incongrus les uns des autres, pour en extraire des sons de toutes les couleurs. Eric Bribosia distille des lignes de basse sobres et ponctue les phrases d’accords cristallins. Le jeu de Benjamin Sauzereau est léger et fin. Il effleure les cordes de sa guitare. S’envole. Invente.

aka moon,jazz station,eric bribosia,gregor siedl,jens bouttery,erik bogaerts,benjamin sauzereau

Tout est douceur, tout se meut avec souplesse et délicatesse. On est emporté dans une sorte de transe lymphatique et ouatée. Pourtant, on reste en alerte, les rythmes évoluent sans cesse, les respirations s’accélèrent imperceptiblement, le groove est présent, le tempo s’efface petit à petit, puis réapparaît en toute discrétion. Flottant par-dessus tout, Erik Bogaerts innerve les mélodies d’un luxe de nuances. Les notes ondulent, s’affirment ou se laisse découdre.

Les Chroniques de l’Inutile est un groupe à l’esprit très personnel et original. Le genre de groupe qui peut vous mener loin. Qui fait référence à nombre de sentiments, d’images et de musiques. Un jazz qui ouvre un peu plus encore l’esprit.

Non, vraiment, ce groupe est loin d’être inutile. Qu’on se le dise.

Voilà sans doute l’un de mes coups de cœur du moment.



A+

 

 

 

 

 

06/01/2013

Aka Moon 20 ans - Jazz Station (Part 1)

 

22 novembre 2012. Bruxelles. Jazz Station. Le club est plutôt bien rempli. Le public se presse au bar ou se cherche une pace dans la salle. Ça bouillonne déjà, c’est électrique. Il est plus ou moins 20h30. Ça y est, coup d’envoi d’une série de concerts qui vont célébrer les 20 ans de carrière d’Aka Moon.

aka moon,jazz station,michel hatzi,fabrizio cassol,stephane galland,david linx,pierre van dormael

L’inséparable trio monte sur scène dans un tonnerre d’applaudissements. Après quelques mots d’une brève introduction pleine d’émotion, Fabrizio Cassol, Michel Hatzigeorgiou et Stéphane Galland plongent et replongent dans le répertoire fondateur du groupe.

Nous voilà en 1992. «Aka Moon», «Aka Earth», «Aka Truth»… Les morceaux du premier album défilent. Avec la même fraîcheur et avec toujours autant d’intensité. On se surprend à re-entendre en live ces morceaux qu’on n’écoutait plus que sur CD. Coups d’accélérateur par-ci, virages en épingle par-là, courses poursuites, queues de poisson, décélérations brutales, tout y est, intact comme aux premiers jours. On jubile.

aka moon,jazz station,michel hatzi,fabrizio cassol,stephane galland,david linx,pierre van dormael

Aka Moon attaque le deuxième set avec la période Akasha (1995). «As Known As Venus», «Bagherathi», «Galileo Galilei», «Alakananda». L’énergie est toujours là. Les musiciens se surprennent encore. Il faut voir l’œil d’Hatzi briller à l’énoncer du morceau à venir. Il faut voir le sourire complice de Stéphane Galland, prêt à sortir des polyrythmies encore plus délirantes. Il faut sentir ce bonheur décuplé qui jaillit en notes ininterrompues du saxophone de Fabrizio Cassol. Après 20 ans, la source ne s’est pas tarie. On se croirait dans «La machine à explorer le temps» de Welles. Les paysages défilent à toute allure, les décors évoluent constamment, les souvenirs remontent à la surface. L’excitation est à son comble et le public ne cache pas sa joie. Aka Moon termine le set avec «Bruit» en hommage à Pierre Van Dormael (qui en avait signé la compo) qui fut, on le sait, l’un des éléments déclencheurs de cet incroyable groupe. Et puisque le public en redemande encore, Aka Moon amorce la période Elohim et Ganesh - que le groupe revisitera le lendemain avec David Linx en invité - et nous balance un dernier morceau éblouissant.

On me rapportera d’ailleurs que le concert du vendredi 23 (avec David Linx) fut d’une puissance incroyable. Je n’y étais pas. «C’était Werchter à la Jazz Station!» me confiera Fabrizio quand je le croise le samedi 23 pour le concert en duo de Michel Hatzi et David Linx.

Car oui, en plus de la rétrospective complète des 20 ans, Aka Moon a également fait de l’espace pour des projets parallèles (Conference Of The Birds, Ananke, Les Chroniques de l’Inutile ou encore Pudding oO…). J’en parlerai plus tard.

aka moon,jazz station,michel hatzi,fabrizio cassol,stephane galland,david linx,pierre van dormael

Pour l’instant, Michel Hatzigeorgiou et David Linx sont sur scène. Le duo a déjà enregistré ensemble. Il y a plus de quinze ans. Mais ne cherchez pas leur discographie, vous ne trouverez rien : les bandes originales se sont perdues suite à la faillite du studio d’enregistrement. L’occasion était donc trop belle pour raviver le projet et faire, enfin (!), un premier concert.

L’instant a quelque chose de magique.

Qui inspire l’autre? Qui suit l’autre? Qui le devance ou l’attend? Impossible à dire. La connivence est totale. Le souffle, le scat, les respirations de Linx se fondent aux slapping, aux résonances et aux pizzicati d’Hatzi. Tout se noue, se dénoue, s’accélère et se détend, tantôt de façon enlevée et fougueuse, tantôt avec extrême sensibilité. Le duo mélange standards et compositions originales. Le blues, l’Afrique, le rock et le jazz se confondent. «Blackbird» (The Beatles), énergique et ornementé de beaux effets de guitare, précède un «Jessica» où les mots de Linx déferlent en cascade sur une mélodie, sinueuse et vive  à souhait, emmenée par Hatzi. Le bassiste électrique profitera ensuite pour délivrer une version incroyable de «Last Call From Jaco»... haa, ce riff obsédant. On entendra plus d’une fois ce thème lors des différents concerts et, croyez-le ou non, il sera chaque fois réinventé, recoloré, redessiné. C’est ça le jazz, c’est ça l’impro, c’est ça le talent.

Linx et Hatzi reprennent encore «Walk Alone» (le morceau enregistré et perdu), «Black Crow» ou «The Wind Cries Mary» (Jimi Hendrix) avec une telle force et une telle passion que cela devrait les pousser à remettre définitivement ce projet sur pieds. Et mon petit doigt me dit que...

à suivre bien entendu, l'aventure ne fait que commencer…

A+

 

10/12/2012

Siân Pottock au Music Village

Après un sympathique et tendre «Good Morning Brussels», en solo et à la guitare, pour saluer son retour dans la capitale, Siân Pottock (Indo-Pakistanaise, Congolaise, Belge et Slovaque, née aux States et vivant entre Paris, Bruxelles et New York,... pour faire court...) invite Julien Agazar (keys), Fabien Mornet (g) et Jon Grandcamp (dm) à la suivre sur «Stand By Me».

music village,sian pottock,julien agazar,jon grandcamp,fabien mornet,jonathan batiste,55 bar,clarence penn

Pour ce deuxième soir au Music Village, qui accueille régulièrement la chanteuse depuis quelques années déjà, le club est plutôt bien rempli. Il y a les fidèles, les habitués et les curieux.

Depuis longtemps, Siân a aboli les frontières entre le jazz, la pop, les musiques ethniques et le folk. Et son univers est un subtil dosage de toutes ces influences. Elle écrit, compose et arrange la plupart des morceaux qui reflètent bien son caractère.

La voix est chaude, souvent riante, même si les sujets abordés sont parfois douloureux. Au-delà de l’amour, il y est question de l’incompréhension du monde et des blessures de la vie. On pense à Tracy Chapman, bien sûr, mais aussi parfois à Joni Mitchel ou… Susheela Raman. L’ambiance est assez intimiste et les arrangements - raffinés et bien ciselés - ne cèdent jamais à la facilité. De plus, Siân Pottock a la bonne idée de ne jamais en rajouter dans le pathos et de ne pas surcharger ses chansons tristes d’effets excessifs. Elle garde une certaine distance, un peu comme le faisait Barbara à son époque par exemple (je parle ici de l’esprit de la chanteuse, pas de sa façon de chanter). Et ça, franchement, ça fait du bien.

music village,sian pottock,julien agazar,jon grandcamp,fabien mornet,jonathan batiste,55 bar,clarence penn

Si Siân Pottock est bien sûr au-devant de la scène, les musiciens qui l’accompagnent sont assez indissociable du projet. Le jeu de Jon Grancamp est à la fois feutré et franc. Il utilise souvent les balais ou les mains et opte pour des sons un peu étouffés qu’il illumine par quelques frappes sur des calebasses. Ses dialogues avec Julien Agazar fonctionnent à merveille, et le claviériste semble souligner par petites touches les sentiments de la chanteuse. La guitare de Fabien Mornet vient, quant à elle, soutenir et donner du relief à celle Siân. La voix, les cordes et les percus forment alors un très bel ensemble à la douceur particulière, légèrement amère.

Tout est sobre et juste. Sans esbroufe, avec juste le plaisir de partager.

Et puis, il y a de l’humour aussi, de la décontraction et un certain sens de la mise en scène chez Siân Pottock. Il faut dire qu’elle s’est déjà frottée à de belles pointures comme Mario Canonge, Clarence Penn, Jacky Terrasson ou Richard Bona. Sur les scènes Parisiennes (Sunset, China et autres) ou New Yorkaises (55 Bar, Fat Cat, The Rockwood ou Blue Note notamment aux côtés de l’incroyable pianiste Jonathan Batiste !).

Alors on se laisse entraîner par un intéressant «Elevator» (joué pizzicato au violoncelle par la chanteuse), par un frais «Sunday» ou par un poignant «Talk To Me». Et l’on se dit que, lorsqu’elle n’est pas formatée, la chanson pop-folk-jazzy (appelez ça comme vous voulez) vaut vraiment la peine d’être écoutée.

A+

 

 

08/12/2012

Manu Hermia Trio - Chapelle de Verre

Jouer avec l’acoustique et la réverbération de cet endroit incroyable et surprenant qu’est la Chapelle de Verre à Ronquière ! Voilà ce qui attend le trio de Manu Hermia ce vendredi 16 novembre.

chapelle de verre,manu hermia,manolo cabras,joao lobo,jazz tour,jazzlab series

La Chapelle de Verre est un ancien lieu de culte construit en 1929 par Arthur Brancart - directeur des verreries Fauquez qui produisait la marbrite (du verre opacifié imitant le marbre et qui a orné de nombreuses maisons Art Déco dans le monde entier). Au temps de sa splendeur, les verreries employaient près de 1000 ouvriers venus de tous pays, c’est pourquoi l’usine avait construit un véritable village autour d’elle. Mais dans les années 70, vint le déclin. La Chapelle fut abandonnée, puis désacralisée et enfin reprise et restaurée au milieu des années ‘90 par Michaël Bonnet. Celui-ci en a fait un musée, un bar crêperie et une salle de spectacle… fascinante.

michael bonnet, chapelle de verre,manu hermia,manolo cabras,joao lobo,jazz tour,jazzlab series

Un saxophone, une contrebasse et surtout une batterie dans la nef d’une chapelle, la partie n’est pas gagnée d’avance. Et pourtant…

Avec le souffle de l’alto, le frémissement des cordes et le feulement des peaux, «A Story Of A Caress» se dessine doucement et le trio apprivoise facilement le lieu. Les musiciens s’écoutent, s’observent et ont l’air de redécouvrir leurs sons. Malins, ils ne jouent pas contre, mais avec la sonorité de l’architecture. Et la magie opère, il y a comme un quatrième membre au trio.

Alors Joao Lobo (dm) prend de l’assurance et fait rebondir plus sèchement ses baguettes sur ses tambours. Il étale – comme il aime le faire - ses sachets plastic, ses clochettes et ses mini-cymbales pour réinventer son univers. Il joue avec la paume des mains, passe un archet sur la cymbale ride. L’instant est divin

Et le trio s’emballe sur «Illegal Mess» et pousse encore un peu plus loin l’exaltation avec le très coltranien «The Color Under The Skin». Manolo Cabras frappe sa contrebasse dans tous les sens pour répondre aux assauts de Joao Lobo. Et le morceau s’emballe en une transe profonde et sans fin. Manu Hermia fait pleurer le thème au soprano jusqu’à le faire crier. La communion entre les musiciens est totale (quoi de plus normal dans une chapelle, me direz-vous ?). La musique de Manu Hermia oscille sans cesse entre poésie et douleur, entre douceur et rage. Son implication personnelle dans la recherche de cet équilibre de vie - la terre, les humains, la sagesse - est bien présente dans toutes ses compos. Les messages sont clairs et son jazz les amplifie.

Entre balade sensuelle et déchirement plus chaotique, tout fait sens.

Avec «Song For Yasmina», on revient alors à plus de douceur. La musique envahit vraiment tout l’espace et se faufile dans les moindres recoins. A la manière d’un Mark Dresser, Manolo Cabras fait crisser l’archet sur ses cordes, puis fait rebondir ses poings sur le corps de sa contrebasse jusqu’à presque la fissurer ! Manu Hermia passe du bansuri au soprano, puis à l’alto. Les sonorités indiennes se mêlent au jazz. Et on va presque jusqu’au free jazz débordant d’énergie avec «Austerity ? What About Rage ?».

En rappel, devant un public conquis, le trio revient jouer un morceau plus introspectif, qui fait la part belle au bansuri. Tout se termine en douceur.

Après une belle tournée (près de 18 concerts d’affilée répartis entre les JazzLab Series et le Jazz Tour) le trio semble plus soudé que jamais et prêt à enregistrer un nouvel album. Il est à parier qu’il sera sans concession et plus énergique encore que le précédent – que je vous recommande toujours – Long Tales And Short Stories.

Quant à La Chapelle De Verre, j’y retournerai sans aucun doute très vite pour avoir le plaisir de redécouvrir la musique... et profiter de ce merveilleux accueil.

A+

 

01/12/2012

Aka Moon - 20 ans

Pour fêter les 20 ans d'existence d'Aka Moon, la Jazz Station organise depuis le 22 novembre et jusqu'au 22 décembre une série de concerts "rétrospectives".

nedyalko nedyalkov,david linx,fabian fiorini,magic malik,baba sissoko,aka moon,fabrizio cassol,michel hatzi,stephane galland,dj grazzoppha,dj grazzhoppa,jean-pol schroeder

Aka Moon en trio ou avec de nombreux invités (David Linx, Fabian Fiorini, Magic Malik, Benoit Delbecq, Baba Sissoko, Grazzhoppa ou encore Nedyalko Nedyalkov), il y en a pour tous les goûts. Et quand le trio ne joue pas, il invite d'autres groupes (Les Chroniques de l'inutile, Ananke, Pudding oO). Et puis, il y a les lectures de Jean-Pol Schroeder

nedyalko nedyalkov,david linx,fabian fiorini,magic malik,baba sissoko,aka moon,fabrizio cassol,michel hatzi,stephane galland,dj grazzoppha,dj grazzhoppa,jean-pol schroeder

Et il ne faudrait pas oublier la très bonne expo qui retrace en photos, affiches, films et documents (des partitions aussi belles qu'étonnantes), cette incroyable aventure!
Bref, allez y faire un tour, vous ne le regretterez pas.

nedyalko nedyalkov,david linx,fabian fiorini,magic malik,baba sissoko,aka moon,fabrizio cassol,michel hatzi,stephane galland,dj grazzoppha,dj grazzhoppa,jean-pol schroeder

Bien sûr je vous parlerai très bientôt des concerts qui ont déjà eu lieu… Autant déjà vous dire que c'était… intense.


A+

28/11/2012

Mauro Gargano au Sounds

Après le concert de Philip Catherine au Bozar, je fonce au Sounds pour assister à celui de de Mauro Gargano. Pour rappel, le quartette était passé au Music Village l’année dernière et son disque Mo Avast avait reçu un très bon accueil un peu partout en Europe. Récompense bien méritée.

mauro04.jpg

J’arrive alors que le concert a déjà commencé. Il y a pas mal de monde et même une jeune équipe qui filme le concert (ce serait sympa de voir le résultat un jour).

Il y a de la bonne humeur sur scène et Mauro Gargano (b), Stéphane Mercier (as), Francesco Bearzatti (ts, cl) et Fabrice Moreau (dms), sont visiblement là pour s’amuser. Mais aussi pour jouer. Surtout pour jouer ! Sans concession.

«Bass "A" Line» résonne et Mauro Gargano nous fait une superbe démonstration archet et pizzicato d’une grande maîtrise. Puis c’est «When God Put A Smile Upon Your Face», une reprise de Coldplay qui a valu au groupe la mauvaise critique globale d’un chroniqueur à cause de l’emprunt de ce morceau au groupe pop qu’il n’aimait guère !! Quelle bêtise, on croit rêver. Surtout lorsque l’on entend ce que le quartette en a fait : une bombe.

Sur ce morceau, Bearzatti est déjà intenable. Il enchaîne les chorus plus surprenants les uns des autres. Et ce n’est qu’un début.

mauro00.jpg

Après une intro plutôt originale et passionnante de Fabrice Moreau, «Orange» file tout droit. Et une fois de plus Bearzatti s’emporte dans des impros incandescentes. Face à cette énergie et cette puissance, Stéphane Mercier répond par un jeu tout en arabesque et en sensualité. Les changements de rythmes sont incessants, les échanges fusent. On savoure.

Au deuxième set, le groupe reprend un «Turkish Mambo», de Lennie Tristano, complètement revu, corrigé (si tant est que l’on puisse corriger un chef-d’œuvre comme celui-ci), boosté et éclaté….

mauro02.jpg

Il y a vraiment de la fluidité dans cette formation, du mouvement, du dialogue. La musique passe entre les musiciens comme le témoin entre les coureurs d’un relais de quatre fois cent mètres. La course est un sans faute.

Et puis il y a aussi ces moments de détentes déguisés, juste comme avant un duel, avec de brefs moments d’observation. Les acteurs se jaugent, se scrutent... La musique se fait désirer.

Déterminée, elle entame alors une longue ascension et atteint le sommet d’une montagne imaginaire avec une sorte d’exaltation. Conquérante et euphorique, elle se laisse ensuite rouler tout en bas, de plus en plus vire… jusqu’à mourir… Mais, un instinct de survie subsiste et un léger souffle s’obstine pour garder vivant ce «1903». Mauro Gargano redonne alors la petite impulsion qui fait se redresser l’ensemble pour un final excitant.

mauro01.jpg

L’énergie - et la façon de la canaliser - sont les grandes forces de ce groupe. Ajoutez à cela la connivence sans faille entre les différents musiciens et… une petite pointe de folie - qui permet toutes les audaces et renforce la cohésion - et vous obtenez sans doute l’un des meilleurs groupes de jazz français actuel.

Bref, on attend la suite des aventures avec impatience.

A+

 

23/11/2012

Philip Catherine 70th Birthday - Bozar

Philip Catherine méritait bien un lieu prestigieux pour fêter ses 70 ans. C’est donc la belle Salle Henry le Bœuf, au Bozar, qui accueillait notre célèbre guitariste, accompagné par Nicola Andrioli (p), Philippe Decock (keys), Philippe Aerts (cb) et Antoine Pierre (dm) pour un concert exceptionnel.

philip catherine,nicola andrioli,antoine pierre,philippe decock,philippe aerts,nicolas fiszman,didier lockwood,isabelle catherine,toots thielemans,bozar,skoda jazz,jacques duval

Toujours simple, souriant, affable; toujours un peu perdu et affairé, tentant de mettre constamment de l’ordre dans ses partitions, Philip Catherine est heureux d’être là. Et il est ovationné comme il se doit. Lui qui n’aime pas trop les hommages et les compliments, le voilà servi.

Alors il joue. Cole Porter d’abord, qu’il affectionne particulièrement. «Let’s Do It (Let’s Fall In Love)» puis «So In Love». Entre deux «La Prima Vera» (d’Andrioli). Puis «Janet», «Misty Cliffs»…  Philip Catherine n’a pas son pareil pour enflammer chaque thème avec un délicat lyrisme. Il aime joué au chat et à la souris. À trouver des portes de sorties. Ça tombe bien, Antoine Pierre aime ça aussi. Le jeune batteur s’amuse et ose tout – break, accompagnements décalés - sans jamais oublier le swing. Peut-être devrait-il juste encore se départir de quelques gimmicks récurrents? Redoutablement efficace, il reste sobre dans le délire ou délirant dans la sobriété, c’est selon.

Nicola Andrioli, de son côté, possède un jeu extrêmement lumineux et brillant. Les arpèges et les accords dégringolent avec finesse pour aller se mélanger aux mélodies du guitariste. Ensemble, ils peuvent se permettre de belles escapades («Janet» en est une belle preuve) car ils savent qu’ils peuvent toujours compter sur le jeu solide, souple et ferme, de Philippe Aerts à la contrebasse.

philip catherine,nicola andrioli,antoine pierre,philippe decock,philippe aerts,nicolas fiszman,didier lockwood,isabelle catherine,toots thielemans,bozar,skoda jazz,jacques duval

S’il a le sens du groove, Philip Catherine a aussi le sens de la mélodie et de la chanson. C’est pourquoi il invite sa fille, Isabelle Catherine, à le rejoindre sur scène et à l’accompagner sur «Côté Jardin» (thème écrit en son temps par Philip Catherine, sur lequel Jacques Duval a posé de tendres paroles). La jolie ballade est chantée (presque murmurée) d’une voix douce qui rappelle peut-être un peu l’univers de Coralie Clément. Le moment est très touchant.

Et puis les invités se suivent. D’abord, Nicolas Fiszman pour un superbe duo d’une grande complicité («Merci Philip», «Homecomings»). Ensuite, c’est Didier Lockwood qui vient donner une touche jazz-rock à la soirée. Le démarrage se fait en douceur sur un morceau presque planant, sur lequel Catherine dépose quelques phrases évanescentes, avant d'enchaîner avec un fantastique «Ain't Misbehavin'»! Ça brûle, ça échange, c’est explosif et tout le monde s’amuse.

philip catherine,nicola andrioli,antoine pierre,philippe decock,philippe aerts,nicolas fiszman,didier lockwood,isabelle catherine,toots thielemans,bozar,skoda jazz,jacques duval

Et bien sûr, la fête ne serait pas complète si Toots Thielemans ne venait pas, lui aussi, souhaiter un bon anniversaire à notre incroyable guitariste qui a quand même bien marqué de son empreinte le jazz européen et que certains oublient parfois trop facilement (trois petites lignes dans le Jazz Magazine consacré aux guitaristes… c’est assez mesquin).

«Over The Rainbow», «What A Wonderful World» et d’autres standards concluent cette grande soirée pleine de rires et d’émotions.

Côté Jardin, le nouveau disque de Philip Catherine sort ce mois-ci. A bon entendeur...

Bon anniversaire et longue vie Mister Catherine !

A+

19/11/2012

Todd Bishop Group - Café Belga

Ce qui est excitant avec la musique d’Ornette Coleman, c’est qu’elle reste toujours vivante, toujours mouvante, toujours présente et contemporaine. Elle s’adapte aux couleurs et aux sons du moment. Elle ne perd jamais rien de sa force.

Encore faut-il pouvoir la comprendre, l’entretenir, la stimuler. Bref, il faut la vivre.

todd bishop,richard cole,martin mereau,jean-paul estievenart,olivier stalon,weber iago,bill athens,tim willcox

Le batteur américain Todd Bishop - fervent admirateur de la musique du saxophoniste - en connaît toutes les lignes de forces. Avec Bill Athens (cb), Tim Willcox (ts) et l’incroyable Richard Cole (bcl, ts, ss, bs) il a sorti début 2012 Little Played Little Bird qui reprend quelques thèmes de Coleman peu souvent joués (excepté l’incontournable «Lonely Woman»). Et pour ajouter à l’originalité du projet, il a invité aussi le pianiste Weber Iago. Le résultat est un disque plein de vie, d’une magnifique cohérence, rempli de swing un peu sale et un peu brut qui révèle la griffe de Coleman.

Cependant, pour sa tournée européenne, le batteur se présentait avec un line-up totalement différent - preuve de son ouverture d’esprit et de son goût pour l’aventure - puisqu’il s’entourait de Jean-Paul Estiévenart à la trompette, Martin Méreau au vibraphone et Olivier Stalon à la basse électrique. Après Paris et avant le Luxembourg et l’Allemagne, le groupe faisait escale en Belgique pour quelques dates.

todd bishop,richard cole,martin mereau,jean-paul estievenart,olivier stalon,weber iago,bill athens,tim willcox

Ce dimanche 4 novembre, il était au Café Belga à Bruxelles.

Du monde, du bruit, le deal habituel de l’endroit. Alors, Todd Bishop claque les premiers coups sur la caisse claire. Il faut se faire entendre. Son jeu est tendu, vif et sec. La pulsation est énergique. Et ça fonctionne ! Le quartette démarre au quart de tour.

Très vite, les solistes prennent leurs marques et Martin Méreau se lance dans un solo fiévreux sur «Check Up». Puis c’est «Guinea» de Don Cherry, avec sa lancinante transe. La musique bourdonne, roule et envahit l’espace. C’est un terrain de jeu fantastique pour Jean-Paul Estiévenart. Sa manière d’enchaîner les phrases, de les inventer en y mélangeant toujours cette petite pointe d’humour décalée, ce léger rayon de lumière qu’il trouve dans la densité de l’instant, font de lui un trompettiste décidément toujours intéressant à écouter. On le devine toujours à la recherche de la nouveauté, de la vérité et l’envie de ne jamais se répéter.

Todd Bishopp l’a vite compris et leurs échanges complices s'enrichissent avec un naturel confondant.

todd bishop,richard cole,martin mereau,jean-paul estievenart,olivier stalon,weber iago,bill athens,tim willcox

Alors, la musique tourne de mieux en mieux et Olivier Stalon profite ainsi des espaces pour entrer dans la danse. Ses impros, d’une redoutable efficacité - à la fois riches et simples - relancent un Martin Méreau de plus en plus libéré au vibraphone.

Les thèmes s’enchaînent («Feet Music», «Comme Il Faut») jusqu’au puissant «Enfant», joué ici avec une passion incroyable. C’est sans doute le meilleur moment du concert. Les dialogues s’enflamment rapidement, les idées se bousculent. Cela donne le tournis et il semble que personne ne veuille s’arrêter. Il y a une surenchère de chorus plus intéressants les uns des autres. Le quartette s’est trouvé et le plaisir se lit sur les visages. Chacun ose aller plus loin, poussé par l’un ou l’autre. Bishop donne quelques indications d’un simple regard, module les tensions, tient, puis lâche la bride.

Alors, bien sûr, la version de «Je suis venu te dire que je m’en vais» (de Gainsbourg) paraît très faiblarde – surtout le début – après cette débauche d’énergie et de musique brillante… Mais on ne peut pas leur en vouloir, la musique n’a cessé de monter en intensité, il fallait bien relâcher la pression.

Les musiciens sont en nage, surtout le batteur, car tous se sont donnés à fond. Ornette peut être heureux, il n’a vraiment pas été trahi.

A+

15/11/2012

Laurent Doumont - Sounds

Le Sounds affiche pratiquement complet ce samedi 3 novembre. Il est presque aussi rempli que lors d’un Jazz Marathon. Tout le monde est venu pour la sortie du deuxième album de Laurent Doumont  (le premier datait déjà de 2001) : Papa Soul Talkin’.

S’il y a du monde dans la salle, il y en a aussi sur scène, puisque l’équipe s’est réunie au grand complet.

Vincent Bruyninckx (p), Sal La Rocca (b), Lionel Beuvens (Ds), Raf Debacker (Org), Lorenzo Di Maio (g), Olivier Bodson (tp), Alain Palizeul (Tb) et bien sûr Laurent Doumont (ts, voc).

sounds,skoda jazz,sal la rocca,laurent doumont,lionel beuvens,alain palizeul,vincent bruyninckx,olivier bodson,raf debacker,lorenzo di maio

«Back On Brodway» un peu soul, un peu boogaloo, puis «Love Or Leave», au groove bien balancé, nous mettent directement sur orbite.

On le comprend tout de suite ! L’ambition de Laurent Doumont n’est pas seulement de jouer de la soul-funk, mais de la revoir et de l’arranger à sa sauce. Il va puiser l’inspiration dans l’ADN de ces bons vieux Jack McDuff, Canonball Adderley, Gene Ammons ou encore Eddie Harris.

Mais il ne se contente pas d’un simple hommage ou encore moins d’une quelconque imitation. Doumont respire et vit cette musique, et c’est pour ça qu’elle lui va si bien et qu’elle sonne si bien. Avec sa bande, il insuffle un esprit actuel, frais et puissant. Pas question ici de tout casser et de faire le malin. Laurent Doumont respecte trop cette musique que pour la dénaturer. La modernité est générée par l’énergie de l’instant ! Le swing reste le pivot central du groupe, et ça balance fermement du côté des hanches et du bassin. Les musiciens savent y faire. Chacun y apporte sa touche.

sounds,skoda jazz,sal la rocca,laurent doumont,lionel beuvens,alain palizeul,vincent bruyninckx,olivier bodson,raf debacker,lorenzo di maio

Olivier Bodson balance quelques solos brillants. Le son est clair, limpide, lumineux. Sans pour autant jouer rapidement, ça file à cent à l’heure. Ça doit être ça «avoir le sens du groove».

Et quand viennent les ballades («Serenity Now» ou «Sleeping Beauty»), la sensualité se mêle aux déhanchements. Le ténor de Doumont se fait plus sensuel encore, on sent qu’il a écouté et vraiment aimé ces formidables saxophonistes de la grande époque. Et il n’a rien à leur envier. Et quand il chante - avec cette voix au grain particulier, éraillée juste comme il faut - cela fonctionne à merveille. Le charisme et la coolitude font le reste, pas besoin de forcer.

La touche «vintage» est assurée par Raf Debaker. Derrière son orgue, il ponctue intelligemment les échanges entre le sax, la trompette, le trombone ou… le piano de Vincent Bruyninckx. Il y a entre ces deux-là comme un fil invisible. La musique s’échange et tourbillonne avec une légèreté incroyable. Il n’y a pas à dire, tous possèdent le flow.

sounds,skoda jazz,sal la rocca,laurent doumont,lionel beuvens,alain palizeul,vincent bruyninckx,olivier bodson,raf debacker,lorenzo di maio

Et comme si cela ne suffisait pas à notre bonheur, Doumont y ajoute une touche de guitare. Et de ce côté là, Lorenzo Di Maio étonne de plus en plus. On le sent vraiment à l’aise dans ce contexte. Il est ici comme un poisson dans l’eau. Il possède cette fluidité dans le phrasé et ce blues qui lui brûle les doigts, mais il a surtout cette façon d’enchaîner les arpèges avec une souplesse qui souligne bien sa personnalité.

Le groupe peut aussi compter sur une solide rythmique, sur des vrais gardiens du time : Sal La Rocca et Lonel Beuvens, impeccables de bout en bout.

sounds,skoda jazz,sal la rocca,laurent doumont,lionel beuvens,alain palizeul,vincent bruyninckx,olivier bodson,raf debacker,lorenzo di maio

Doumont fait donc le tour de la soul, à sa façon. Il passe le nez à la fenêtre de la New-Orleans, il se balade un peu sur les bords du Mississipi, remonte vers le Michigan, va saluer James Brown et d’autres étoiles de la Motown, puis revient et nous raconte sa propre histoire.

Quand Papa Soul’s talkin’, listen to him… and move. And enjoy !

A+

 

 

 

13/11/2012

Herbie Hancock Solo - Bozar

«J’ai envie de m’amuser» dit Herbie Hancock dans tous les médias à propos de sa tournée Plugged In. A Night of Solo Explorations.

Hancock en solo ! Au piano, bien sûr, mais aussi au synthé et… à l’iPad. Herbie veut s’amuser avec son temps. Comme il l’a toujours fait («Rock It» était quand même précurseur de la vague scratch et turntablist qui s’ensuivit).

On était donc curieux de voir et entendre notre jazzman au Bozar (pour le Skoda Jazz Festival), ce samedi 2 novembre.

herbie hancock,skoda jazz,bozar

Sur scène, il y a en effet le grand piano auquel est accroché un iPad. Sur le synthé Korg, juste à côté, on dénombre trois autres iPad. Et à l’avant de la scène, sur un pied de micro, un cinquième iPad attend le maître.

Tout sourire, sous les applaudissements du public Hancock s’installe devant son piano, réfléchit un instant et se lance. Les doigts courent avec assurance. Hancock improvise, divague et dessine de belles et longues variations sur – entre autres – «Footsteps», qu’il enchaîne à «Sonrisa».

Le phrasé est dépouillé, aérien, contemporain aussi. On y sent les influences classiques d’un Béla Bartok, d’un Erik Satie (celui de «Embryons desséchés») ou même d’un Alban Berg. On y entend bien sûr un léger swing, un balancement fragile. Ça commence plutôt fort.

Puis Hancock se lève et explique, en traversant la scène de long en large, la raison des iPad... Ça reste un peu flou et vague. Même lui semble un peu circonspect face à ces gadgets et se demande presque ce qu’il va en faire. Tout comme nous.

Alors, il lance quelques ambiances sonores, quelques rythmes sombres et alanguis. Il revisite «Maiden Voyage», lentement, longuement. Sur des nappes de synthé, à la sonorité un peu datée, le thème se dessine, lentement, longuement. Au vocoder, il chantonne quelques phrases, lentement, longuement.

On sent Hancock hésitant face à ses nouveaux jouets. L’ambiance musicale à plus à voir avec «Close Encounters of the Third Kind» ou à un vieux Tangerine Dream qu’à une musique «innovante» ou du moins «actuelle». On attend toujours la surprise.

herbie hancock,skoda jazz,bozar

Puis finalement, après plus d’une heure vingt, ça se réveille enfin. Hancock lance quelques «beat» sur l’un de ses iPad, se place entre le piano et le synthé et pose les premiers accords de «Cantaloupe Island», puis c’est «Rock It» et «Watermelon Man». Et Hancock va chercher son Roland AX7 en coulisse et s’amuse avec nous. Enfin.

On le sent vraiment plus à l’aise. Et l’on ressent l’excitation du début de concert (même si elle est différente).

Alors, finalement, on se demande s’il fallait vraiment tous ces iPad pour en arriver là ?

Bien essayé quand même, Herbie.

A+

 

 

 

01:34 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : herbie hancock, skoda jazz, bozar |  Facebook |