13/09/2013

Belgian Jazz Meeting 2013

 

Après Bruges, il y a deux ans, c’est à Liège que se déroulait le deuxième Belgian Jazz Meeting. Le principe est inchangé. Douze groupes - ou solistes - sélectionnés par des journalistes et des programmateurs belges sont invités à se présenter devant des journalistes et des programmateurs du monde entier.

Un set d’une demi-heure pour convaincre - pas facile, mais c’est le jeu - des speed-meetings (face-to-face entre artistes et invités), des rencontres informelles après ou entre les mini–concerts, voilà le programme. De quoi se faire remarquer et de tenter de décrocher quelques chroniques et articles par ici, des concerts par là ou tournées hors de nos frontières.

A la Caserne Fonck, où francophones et néerlandophones (*) ont uni leurs efforts (vous ne pouvez pas savoir comme ça fait du bien !), l’accueil est des plus sympathiques, bien sûr, et l’organisation parfaite.

N’ayant pas l’occasion de m’y rendre le vendredi soir (le meeting se déroule sur trois jours), j’apprends le lendemain que certains groupes se sont joliment fait remarquer. Le trio de Jean-Paul Estiévenart en particulier (dont le très bon album Wanted - neo hard bop, vif et nerveux - sort sous peu chez De Werf) a marqué des points, Mélanie De Biasio n’a laissé personne indifférent - soit on adore, soit on déteste - et Mâäk, en version tout acoustique, déjanté et festif, a clôturé en beauté.

belgian jazz meeting,lionel beuvens,alexi tuomarila,brice soniano,kalevi louhivuori,joachim badenhorst,kris defoort,nic thys,lander gyselinck,ben sluijs,christian mendoza,nathan daems,marco bardoscia,igor gehenot,sam gerstmans,teun verbruggen,kristof roseeuw,peter vandenberghe

Samedi soir, c’est Lionel Beuvens (dm) qui présente son album (Trinité chez Igloo) devant une salle bien remplie. Lentement, en toute intimité, le groupe installe un climat plutôt «nordique» distillé par le jeu très épuré du trompettiste finlandais Kalevi Louhivuori. Tout se réchauffe et s’anime dès le second morceau qui laisse entendre de magnifiques improvisations du pianiste Alexi Tuomarila au toucher aérien, lumineux et nerveux. Les compositions de Lionel Beuvens ont quelque chose d’enivrant. «Seven», qui clôt ce court set, par exemple, est construit sur une spirale ascendante et terriblement excitante…

Joachim Badenhorst se présente en solo, armé de ses seuls soprano, ténor et clarinette basse. Adepte du jazz avant-gardiste et de l’improvisation libre, Badenhorst n’y va pas par quatre chemins. Clair, précis et direct, il démontre que le difficile exercice en solo – sur une musique pas facile, qui plus est – peut-être très accrocheuse. Badenhorst travaille la texture, le son et la matière. Il roule les harmonies comme on roule les «r». Il va chercher les sons les plus graves, étire quelques notes pointues… En quatre morceaux, il présente l’essentiel de son discours, réfléchi, travaillé, préparé. Et l’on se dit qu’il a encore beaucoup de choses passionnantes à raconter (la preuve avec son prochain disque en septette).

belgian jazz meeting,lionel beuvens,alexi tuomarila,brice soniano,kalevi louhivuori,joachim badenhorst,kris defoort,nic thys,lander gyselinck,ben sluijs,christian mendoza,nathan daems,marco bardoscia,igor gehenot,sam gerstmans,teun verbruggen,kristof roseeuw,peter vandenberghe

Avant la première pause de la soirée, c’est le trio de Kris Defoort qui monte sur scène.

Fraîcheur, ingéniosité harmonique et rythmique, un pied dans la tradition, un autre dans le présent (peut-être même en avance sur son temps), le trio emballe le set de façon unique et jubilatoire. La complicité est réelle entre Nic Thys (eb), Lander Gyselinck (dm) et le pianiste. Je ne redirai pas tout le bien que je pense de ce trio, allez relire le compte-rendu du dernier Leffe Jazz Nights. La qualité des compos («Le lendemain du lendemain» ou «Diepblauwe Sehnsucht») n’a d’égale que la fluidité du propos (la version de «Walking On The Moon» est toujours un régal). Un vrai grand trio qui joue, invente et réinvente. On en redemande… mais le timing, c’est le timing.

Après une courte pause, on retrouve sur scène 3/4 Peace de Ben Sluijs (as,fl), Brice Soniano (cb) et Christian Mendoza (p). Douceur et délicatesse. Le trio, resserré autour du piano, joue tout acoustique. L’ambiance est feutrée et fragile. La musique, d’une grande subtilité, voyage entre les trois hommes. Chacune de leurs interventions est dosée avec finesse et intelligence. Tout est dans l’évocation, dans la subtilité. Parfois la tentation d’un free jazz suggéré et maîtrisé affleure, histoire d’ouvrir d’autres perspectives et de mettre encore plus l’eau à la bouche. La belle intro de Ben Sluijs à la flûte, les interventions très musicales de Brice Soniano à la contrebasse et les envolées de Christian Mendoza au piano sont en tout point exemplaires. Un véritable délice.

belgian jazz meeting,lionel beuvens,alexi tuomarila,brice soniano,kalevi louhivuori,joachim badenhorst,kris defoort,nic thys,lander gyselinck,ben sluijs,christian mendoza,nathan daems,marco bardoscia,igor gehenot,sam gerstmans,teun verbruggen,kristof roseeuw,peter vandenberghe

Pour terminer le tour d’horizon de la journée, Nathan Daems (ts), Marco Bardoscia (cb) et à nouveau Lander Gyselinck (dm) proposent, avec Ragini Trio, un jazz basé essentiellement sur des traditionnels indiens qu’ils modèlent à leur manière. Quand on sait que les références des musiciens passent de Paolo Fresu à Ernst Reijseger ou de John Zorn à la musique des Balkans, on imagine très bien avec quelle ouverture d’esprit ils vont revisiter ces thèmes parfois ancestraux. La Shruti Box lancée, la musique ondule et évolue rapidement sur des rythmes et des groove lancinants. Bardoscia reprend pour lui, à la contrebasse, le principe des onomatopées et des ragas. Lander assure une polyrythmie efficace et Nathan fait chanter son saxophone sur des intonations épicées. Une façon originale d’intégrer le jazz à la musique indienne. A moins que ce ne soit l’inverse…

Après une courte nuit, tout le monde est de retour à la Caserne Fonck le dimanche matin sur les coups de onze heures.

Derrière le piano, Igor Gehenot commence en douceur, dans un esprit très ECM, en distillant avec parcimonie les notes rares. Puis la musique se fait plus précise et plus vive. Sam Gerstmans (cb) et Teun Verbruggen (dm) donnent l’impulsion sur un «Lena» assez enlevé. On décèle chez Gehenot le romantisme parfois torturé d’un Brad Mehldau mêlé à des accents légèrement plus funky ou soul. On sent que le trio prend de la consistance et façonne petit à petit sa personnalité. Et puis, on aime ce mélange de douceur (dans le phraser d’Igor) et d’acidité (dans le jeu sec de Teun).

belgian jazz meeting,lionel beuvens,alexi tuomarila,brice soniano,kalevi louhivuori,joachim badenhorst,kris defoort,nic thys,lander gyselinck,ben sluijs,christian mendoza,nathan daems,marco bardoscia,igor gehenot,sam gerstmans,teun verbruggen,kristof roseeuw,peter vandenberghe

On retrouve de nouveau Teun Verbruggen avec le dernier groupe qui ferme le ban : Too Noisy Fish. J’avais eu l’occasion de les voir en début d’année à Flagey lors d’un surprenant concert. Et force est de constater que le groupe a encore évolué. Le voici encore plus sûr de lui et de son humour décalé. Les trois dissidents du Flat Earth Society (Peter Vandenberghe au piano et Kristof Roseeuw à la contrebasse) s’amusent à mélanger les genres. On sent l’influence de Zappa, de Monk ou de Charlie Parker, mais aussi d’un rock très contemporain ou d’un folklore populaire assumé. On saute d’un tempo à l’autre sans crier gare. Le timing est d’une précision diabolique et les idées fusent. Peter Vandenberghe plaque les accords, puis enchaîne de brèves mélodie avant de suspendre le temps et de jouer avec les silences. Le drumming éclaté de Teun se confond aux glissando de la contrebasse de Kristof. En une demi-heure, Too Noisy Fish nous a offert un concentré de jazz intelligent, joyeux et innovant... A suivre...

Voilà un joli panorama, fidèle – mais restreint bien entendu – du jazz belge : cette scène éclectique aux milles influences qui en fait toute sa singularité.

Il ne reste plus qu’à espérer que les programmateurs étrangers seront bien inspirés de l’exporter un peu partout en Europe.

On fera le bilan dans deux ans, lors du prochain Belgian Jazz Meeting qui se tiendra à nouveau à Bruges.

A+


* Museact (Gaume Jazz Festival, Jazz 04/Les Chiroux, Jazz Station, Maison du Jazz/Jazz à Liège, Les Lundis d'Hortense, Collectif du Lion, Sowarex/Igloo, Ecoutez-Voir), Brosella, Jazz Brugge, Wallonie-Bruxelles Musiques et Flanders Music Centre. La Federation Wallonie-Bruxelles et De Vlaamse Gemeenschap, les villes de Liège et de Bruges.

 

 

 

09/09/2013

Festivals d'été (Part 2) Jazz Middelheim

 

Continuons les comptes-rendus des festivals jazz de l’été (dans un ordre pas vraiment chronologique).

Sur Citizen Jazz, vous pouvez revivre les grands moments – et il y en a eu plein – du festival Jazz Middelheim.

On y a vu des belges en pleine forme, comme Manu Hermia trio, Mélanie De Biasio, Stéphane Galland et son LOBI et un fantastique Robin Verheyen entouré de Gary Peacock, Joey Baron et Marc Copland ! Et bien sûr… Toots !

middelheim,robin verheyen,melanie de biasio,manu hermia,stephane galland,citizen jazz,charles lloyd,tigran hamasyan

Mais il y avait également l’omniprésence de Tigran Hamasyan – musicien en résidence – qui s’est présenté d’abord avec Arve Henriksen et Jan Bang, puis avec Trilok Gurtu et finalement avec son groupe habituel pour la sortie de son dernier et excitant album Shadow Theater.

Et puis, il y eu John Scofield, Terri Lyne Carrington, Randy Weston, un fantastique Anthony Braxton et un éblouissant Charles Lloyd (avec Reuben Rogers, Eric Harland, Jason Moran).

Oui, on a été gâté.

A suivre, le Gent Jazz Festival et le Gaume Jazz… toujours sur Citizen Jazz.


A+

 

03/09/2013

Festivals d'été (Part 1) - Leffe Jazz Nights


C'est la rentrée, on ramasse les copies !

Kim Versteynen_Tim Finoulst in concert_01.jpg

Kim Versteynen_Tim Finoulst © Jos Knaepen

Il est grand temps de faire le point sur les festivals de l'été auxquels j'ai assisté.
Je vous avais parlé brièvement du Gent Jazz… le dossier complet arrive !

Alors voici déjà le Leffe Jazz Night (ex Dinant Jazz Night).
A lire ici, sur Citizen Jazz.

Viendront très bientôt Gent Jazz, donc, mais aussi le Gaume Festival et Jazz Middelheim.
Soyez encore un tout petit peu patient… Un tout petit peu.
 
Bonne rentrée à tous.
 
A+

03/08/2013

Casimir Liberski - Interview

 

Il a 25 ans à peine. Après avoir suivi des cours avec Nathalie Loriers, il s’est lié d’amitié avec Brad Mehldau, Ornette Coleman ou encore Masabumi Kikuchi. Excusez du peu. Il revient des States - où il a suivi pendant quelques années les cours à la célèbre Berklee College of Music - avec deux albums sous le bras. Pourtant, avant de s’y rendre, le pianiste s’était déjà taillé une belle réputation dans le jazz belge.

interview,casimir liberski,nathalie loriers,brad mehldau,orenette coleman,janos bruneel,jerome colleyn,louis de mieulle,jeff witherell

Casimir Liberski est de retour au pays et est bien décidé à refaire parler de lui.

Dernièrement, il a remporté le prix du jeune soliste au dernier Brussels Jazz Marathon. L’occasion était trop belle pour une rencontre.

Tu as commencé le jazz assez tôt, comment as-tu été mis en contact avec cette musique ?

Mon père écoutait beaucoup de jazz, beaucoup de Monk… Il était fan de Keith Jarrett, il avait tous ses vinyles. Il était assez branché jazz, même s’il écoutait aussi du classique, de la chanson française, du rock underground. Il avait un goût assez sûr. Il m’a beaucoup influencé, inconsciemment sans doute. À l’époque, je dessinais beaucoup, je voulais faire de la BD. Je dessinais plus que je ne jouais du piano. Je m’installais dans le bureau de mon père pendant qu’il travaillait. Et il mettait toujours du jazz.

Tu as suivi des cours à l’Académie, le conservatoire, les cours privés ? Quelle a été ta formation ?

J’ai d’abord été autodidacte. Je jouais des blues, des boogies. J’écoutais Ray Charles, Stevie Wonder et j’ai découvert qu’il y avait pas mal de jazz là derrière. J’avais acheté un album de Ray Charles sur lequel il ne chantait pas mais ne jouait que des morceaux swing tel que «Rockhouse». Ses solos étaient très Bebop, un peu à la Red Garland. C’est à ce moment-là que j’ai pris des cours avec Frank Wuyts, un pianiste très éclectique. C’est vraiment lui m’a initié à l’apprentissage  du jazz. Il m’a appris à lire, à jouer des morceaux de Monk ou de Duke Ellington, mais aussi des Beatles... Puis j’ai découvert Bill Evans et j’ai voulu aller plus profondément dans le jazz. J’adorais et j’adore encore Bill Evans. Et puis, il y a eu Brad Mehldau. J’ai beaucoup écouté ces pianistes-là. Je suis allé à l’Académie d’Evere pour étudier avec Nathalie Loriers. J’ai beaucoup appris avec elle. J’ai passé mon examen de fin d’année avec Freddy Deronde. C’était la première fois que je jouais avec un vrai contrebassiste de jazz ! Un vrai de vrai. C’était tout nouveau pour moi. J’avais treize ou quatrorze ans. J’ai toujours été impatient.

Et motivé. Ce qui n’est pas plus mal.

Oui, mais je pense, avec le recul, qu’il faut savoir prendre son temps. Je sentais, à l’époque, que je voulais être plus âgé que je ne l’étais. C’est à ce moment que Nathalie Loriers m’a dit d’aller voir ailleurs. Au début, je n’ai pas compris, je pensais que je n’étais pas bon… Cela m’a un peu déprimé. J’ai alors suivi des cours avec différents musiciens, de classique notamment. Mais je n’étais pas assez assidu, le jazz s’invitait tout le temps. C’est dommage car j’aurais bien  aimé avoir une formation plus classique. J’ai continué à prendre des cours avec Free Desmyter, qui était un ami de Fleurine, la femme de Brad Mehldau. Erik Vermeulen m’a appris pas mal de trucs.

Ton objectif était clairement de devenir musicien. De jazz en particulier. Et de ne pas faire cela comme un second métier.

Oui, même si à l’époque j’étais surtout branché sur la BD. J’aimais bien car c’étaient des moments où je pouvais être dans mon monde et je pouvais me recueillir. J’ai toujours eu besoin de l’attention des autres, j’aimais bien faire le bouffon en classe, me faire remarquer mais, en même temps, j’ai toujours eu besoin de me retrouver seul pour créer. J’ai besoin de solitude. Parfois je regrette quand je me fais remarquer. Je me sens mal après coup. Bref, j’ai dû faire un choix : la BD ou la musique. Et j’ai choisi la musique. Ce qui n’était pas si facile pour moi qui ne suis pas aussi extraverti qu’on pourrait le croire.

En musique, il faut se mettre dans la lumière, monter sur scène, s’exposer. C’est autre chose que d’être derrière son petit bureau et avoir le temps de la réflexion.

Exactement. C’est comme s’il fallait être prêt à abandonner d’un coup toute retenue et à sauter à poil sur la scène. Alors bon, on se lance, on se dit qu’on s’en fout, et que ça ira. C’est parfois délicat car on peut dire - ou jouer - des choses qu’on regrette par la suite. Comme lors d’une interview, comme maintenant (Rires) ! Mais ça fait partie du jeu et on s’habitue. Tout l’art du musicien qui improvise, c’est de pouvoir calibrer quand même un peu ce qu’il dit !

Pour revenir sur ton parcours, en 2006, tu pars aux Etats-Unis. Pour Berklee. Comment cela se passe-t-il ? Y a-t-il un examen d’entrée, choisis-tu tes options, tes professeurs?

J’ai passé des auditions. Elles ont eu lieu l’année avant mon entrée au Berklee College of Music, c’est-à-dire pendant ma rhéto. Je suis allé à Boston et à New York pour faire des auditions dans plusieurs universités de musique comme la  Manhattan School of Jazz, The New School, le New England Conservatory, Julliard, Berklee… Presque toutes m’ont proposé des bourses mais c’est Berklee qui m’a octroyé la bourse la plus importante : la Presidential  Scholarship. Elle couvrait absolument tous les frais, cours, logement, cantine (ce sont des frais très élevés !). Et ça pendant 4 ans d’études. C’était fou. Je n’arrivais pas à y croire. C’était d’ailleurs une période incroyable de ma vie, pleine d’enthousiasme et de grands espoirs ! J’allais découvrir enfin la vie de musicien aux Etats Unis ! J’avais ce rêve depuis tout petit. Il se réalisait.

C’est l’époque où ton père décide de se consacrer au cinéma…

Oui, il avait déjà sorti son premier long métrage Bunker Paradise, pour lequel j’ai composé la BO. Pour lui aussi c’était un peu comme un rêve qui se réalisait. C’est ce qu’il avait toujours voulu faire au fond.

Tu as rencontré Brad Mehldau…

Oui, en 1998, à l’AB. J’ai été lui parler alors que je n’étais encore qu’un gamin qui ne parlait même pas l’anglais. On a toujours gardé le contact depuis. Pour moi, c’était magique. Il était très accessible, très avenant. C’est à lui que j’ai envoyé mes premiers e-mails en anglais. Je lui parlais de choses très sérieuses telles que l’harmonie romantique de Brahms et Schubert

Tu lui envoyais de la musique, tu travaillais avec lui ?

Je lui ai envoyé presque tous les enregistrements que j’ai fait. Mais avec Brad on s’est toujours beaucoup écrit. J’ai pris quelques cours avec lui. Je le rejoignais à NY dans les périodes où il donnait ses concerts au Village Vanguard. Une des plus belles rencontres avec Brad autour d’un piano s’est déroulée au Steinway Hall de la 57eme rue. J’étais à NY pour mes auditions. Brad avait accès à des salles immenses remplies de pianos à queue. C’est un endroit hallucinant ! A cette époque, à Bruxelles, je commençais à jouer avec Janos Bruneel, un extraordinaire contrebassiste. Avec lui et Jérôme Colleyn à la batterie, on a enregistré un EP. C’était un mélange de compos et de reprises de Ryuchi Sakamoto, des musiques de jeux vidéo… Une de mes compo était dédiée à Brad.

Oui, je vous ai vu, à l’époque lors du concours des jeunes talents au Brussels Jazz Marathon.

Je devrais rejouer bientôt avec Janos. C’est un musicien que j’apprécie énormément. Il m’a poussé dans le travail, m’a ouvert à la vraie pratique de l’instrument et l’approche très sérieuse de la musique de haut niveau, que ça soit du jazz ou du classique. Il est issu d’une famille de musiciens classique. Il pratique énormément, il est très bon techniquement. Pour un pianiste, il est le bassiste idéal. Comme les bassistes de Bill Evans, qui ont toujours été de grands virtuoses, ce sont eux qui «faisaient» le trio.

 

interview,casimir liberski,nathalie loriers,brad mehldau,orenette coleman,janos bruneel,jerome colleyn,louis de mieulle,jeff witherell


Aux States, je n’ai plus eu l’occasion de jouer avec des contrebassistes comme Janos. Bien sûr il y a eu le virtuose extrême Charnett Moffet avec qui j’ai eu l’opportunité de jouer et d’enregistrer sur son album Treasure. Charnett a un style très free et très puissant.

En allant à Boston et à New York, qu’est ce que tu as appris ? Car, c’est étonnant, mais je me suis souvent fait la réflexion, lorsque tu revenais jouer ici en Belgique, qu’il me semblait que tu étais un peu « perdu », que ton jeu ou ton « objectif » était moins clair…

C’est possible. Là-bas, j’ai beaucoup cherché… Et j’ai trouvé des choses. J’ai découvert et travaillé beaucoup de styles comme le Free Jazz, la musique savante, mais aussi le Hip Hop, le gospel, un certain genre de rock progressif. Des choses plus agressives aussi, auxquelles je n’avais jamais été confronté auparavant, comme le Metal par exemple.

Comment travaillais-tu, là bas, à Berklee ?

C’est un peu le stage ultime de Libramont ! (Rires) Il y a tous les styles de musiques, des musiciens viennent de tous les pays du monde… C’est assez impressionnant. Moi, je prenais des cours avec Danilo Perez, Steve Hunt (qui était le claviériste d’Allan Holdsworth)… Mais à Berklee on était très libre d’apprendre ce que l’on voulait et de s’organiser comme on le voulait. En fait, on apprend beaucoup des autres musiciens qui nous entourent. En se confrontant ou se joignant à eux, en faisant d’innombrables jams

Tu as formé un groupe là-bas. Tu as enregistré deux disques avec des musiciens que tu as rencontrés à Berklee. Pourquoi ceux-là ?

Le bassiste, Louis de Mieulle, est parisien en réalité. Un peu plus âgé que moi, il a un background «fusion des années ’70». Il est influencé par Magma, Deep Purple, Zappa, Weather Report et par la composition classique. Il avait un groupe à Paris, puis il a été à Berklee et ensuite à New York. Il voulait se détacher de la France et découvrir autre chose.  Quant au batteur, Jeff Witherell, je l’ai rencontré à Brooklyn. Il était encore étudiant à la Manhattan School of Jazz. Il avait une énergie, une fougue et une technique incroyables qui m’ont tout de suite accroché. Quand je suis arrivé à Berklee, je venais à peine d’avoir 18 ans. J’ai été confronté d’un coup à tout un autre univers, d’autres manières de faire et à plein d’influences nouvelles. Ces deux musiciens ont été des compagnons de route dans toute cette aventure. Ils se sont retrouvés avec moi à NY, à la confluence de ces influences, si je puis dire…

Justement, cela t’a posé plus de problèmes, en entendant toutes ces influences ou cela t’a construit ?

En musique je m’intéresse à tout. Je m’imprègne de tous les styles. Alors, tu sais, parfois tu crois aimer certaines choses et il te faut un certain temps avant de te rendre compte que ceci ou cela  ne t’appartient pas vraiment. J’ai appris énormément de choses là-bas. D’une certaine manière j’ai dû tout réapprendre. Mais peu à peu, je me suis rendu compte que j’étais européen. C’est très différent que d’être américain. C’est une toute autre forme d’éducation, que ce soit dans la vie, la musique, la société ou le travail… L’Amérique c’est le «chacun pour soi», à la dure. C’est une autre «culture» disons.

Tu étais donc un peu désorienté…

Peut-être… En même temps j’ai toujours fais ce que je voulais faire.  Les morceaux que j’ai écrit pour mes deux albums The Caveless Wolf et Atomic Rabbit (Dalang Records!) racontent mon  expérience américaine. Je vois ces deux albums comme le récit d’un moment de ma vie. Maintenant que je suis revenu pour un temps en Belgique, il m’apparaît que j’avais déjà trouvé l’amour musical de ma vie avant de partir: le jazz !… Paradoxalement, cette influence-là reprend toute son authenticité. Il n’empêche que je suis fier d’avoir été là-bas et d’y avoir enregistré ces deux albums. C’était une expérience inoubliable.

interview,casimir liberski

Quels sont tes projets, vers quoi vas-tu aller concrètement ? Tu aimes le trio jazz, mais tu aimes aussi beaucoup mélanger et fusionner musiques et idées…

Oui ce sont des choses que j’ai beaucoup expérimentées. Actuellement, ce que je veux faire, c’est du piano ! C’est ce pourquoi je suis fait. Il faut dire qu’aux States, j’ai beaucoup joué sur des synthés pourris dans des boîtes qui n’avaient pas de piano (Rires) ! J’ai envie d’aller chercher entre le classique et le jazz, mais je reste toujours intéressé par les musiques «expérimentales» et électroniques telles que celles de Flying Lotus, Venetian Snares, Squarepusher, Aphex Twin, ou même les groupes New-Métal tel que Meshuggah, Car Bomb, Animal As Leaders. Ou encore The Dilinger Escape Plan, plus intello, qui rappelle de loin les méthodes systémiques d’Aka Moon ou du M-Base de Steve Coleman, des musiques qui m’intéressaient déjà beaucoup avant d’aller aux Etats-Unis. Ornette Coleman reste aussi une grande influence. On a beaucoup joué ensemble à NY : Je le connais depuis que je suis gosse. Et bien sûr le free, Paul Bley, Cecil Taylor… Comme je le disais, j’ai eu beaucoup de phases et d’influences. C’est un tourbillon qui peut être dangereux. Aimer tout c’est ne plus rien aimer vraiment. On se pose des questions du genre: faut-t-il encore jouer des standards? A quoi bon? Alors on cherche à éviter la forme, les clichés, on écrit des formes insensées, les plus compliquées possibles. On s’ouvre à tout, mais on se referme aussi du coup. C’est très difficile de se positionner dans le monde l’art. Aujourd’hui je reviens au be-bop et fugues de Bach: la base, quoi.

Tu as également composé les musiques de films de ton père. Comment cela se passe? C’est une autre façon de composer, de concevoir la musique ? Tu es obligé de suivre une direction précise de la part du réalisateur ?

A part l’une ou l’autre musique pour ses courts métrages, il y a eu surtout Bunker Paradise, qui s’est peu à peu avéré être un film «culte». Le film a été très acclamé pour sa musique, je l’avoue. Puis il y a eu En Chantier, Monsieur Tanner, une super comédie pour la télé, avec Jean-Paul Rouve, Benoit Poelvoorde etc ... Ce film n’existe pas encore en DVD, hélas. Pour ce film-là, j’ai écrit une musique jazz manouche. Je l’ai enregistrée avec Philip Catherine et Alexandre Cavalière, et c’était vraiment génial de jouer avec eux. Donc, oui, pour la composition mon père me donne quelques pistes et puis je compose. J’attends toujours la dernière minute, car j’ai besoin de sentir monter l’adrénaline. Ça vient tout d’un coup. Je me mets en condition, j’écoute plein de choses dans l’esprit de ce que je dois faire… Pour l’instant, je travaille sur son prochain long-métrage, Tokyo Fiancée, qui est l’adaptation du roman «Ni d’Eve ni d’Adam», d’Amélie Nothomb.

Ces travaux t’ont permis d’aller au Japon. Tu as joué là-bas. Toi qui es très intéressé par certains musiciens japonais également, si je suis bien renseigné, cela t’a encore ouvert les yeux et les oreilles ?

Oui. A Berklee, je me suis aussi lié d’amitié avec Takashi Sugawa, un contrebassiste japonais que j’ai d’ailleurs retrouvé plus tard à New York. Mais j’ai aussi pas mal côtoyé le légendaire Masabumi Kikuchi, qui est très radical dans la musique d’avant-garde et dans le genre de free que j’adorais avant d’aller à Berklee. Je l’avais rencontré lors de mon premier voyage au Japon, effectué pour Bunker Paradise. C’est lui qui m’a fait découvrir Stockhausen, Xenakis, Shoenberg, Boulez, Webern, Berg, Krenek et d’autres… Il m’a fait cadeau de ce trésor musical. Je lui dois beaucoup. Il m’a ouvert les oreilles à des sonorités sombres et «difficiles» et à une sorte de liberté que l’on peut trouver dans la dissonance.

Il a influencé ta manière d’écrire actuellement ?

Pas vraiment. En 2009, j’ai enregistré Evanescences, un album d’improvisations avec Tyshawn Sorey et Thomas Morgan, le bassiste favori de Masabumi. L’album doit sortir bientôt sur Dalang Records!. A l’époque, j’avais juste envie de faire du Free. Sans doute à cause de lui. Evidemment, c’est une musique assez peu commerciale. (Rires).

Tu veux d’abord raconter une histoire, faire passer un message avant de savoir si ça marche ou pas…

Voilà. Je suis de ces musiciens qui se dit que si tu t’occupes bien de la musique, la musique te le rendra. C’est une sorte de mystique ! Je ne suis pas croyant mais j’aspire à quelque chose de l’ordre du beau, du divin.

Comment se sont passés tes concerts au japon ?

Bien! Ils étaient chaque fois complets! Les Japonais sont respectueux: ils écoutent. Ils achètent même le disque et, après le concert, on peut parler avec eux, ce sont des grands connaisseurs.

Les projets à courts termes ?

L’album du guitariste japonais Kaoru Tanaka, avec Stéphane Galland et Marc Mondesir. Une participation sur le nouvel album du bassiste américain Evan Marien. La musique du film Tokyo Fiancée. Et mon prochain album en trio.


Merci à Fabrice Giraud et à Jos L. Knaepen pour les photos.

A+

28/07/2013

Festivals !

Oui, depuis le début de l’été, le jazz fait son festival. Aux quatre coins du pays.

Dès le mois de juillet, on a eu droit au célèbre festival de Comblain-La-Tour qui accueillait cette année, Michel Portal, Esperanza Spalding ou encore Marcus Miller.

Puis ce fut au tour du Gent Jazz Festival d’accueillir Diana Krall, le BJO et Joe Lovano, Kurt Elling, Ramsey Lewis et Dee Dee Bridgewater ou John Zorn, entre autres. On en parlera ici  (ou plutôt sur Citizen Jazz) bientôt.

comblain la tour,gent jazz,dinant jazz nights,leffe jazz nights,gouvy,gaume jazz,gaume jazz festival,jazz middelheim,sympho jazz,jazz au broukay,jazz 04

Il y a eu ensuite le merveilleux Brosella (dont vous avez pu lire le compte-rendu ici).

Le week-end du 21 juillet, c’était à Dinant, aux Leffe Jazz Nights, que cela se passait (avec une sélection des meilleurs jazzmen belges dont Philippe Catherine, David Linx, Kris Defoort ou l’incontournable Toots Thielemans. On en parlera également ici et sur Citizen Jazz.

Et bientôt, ce sera le Gouvy Jazz Festival, à partir du 2 août, avec Tom Harrell, Robert Jeanne, Lou Donaldson

comblain la tour,gent jazz,dinant jazz nights,leffe jazz nights,gouvy,gaume jazz,gaume jazz festival,jazz middelheim,sympho jazz,jazz au broukay,jazz 04

Et ce n’est pas terminé puisque du côté de Rossignol, du 9 au 11 juillet, le grand chapiteau du Gaume Jazz fera le plein avec Eric Legnini, le BJO et Tutu Puoane, Nathalie Loriers et Tineke Postma, Anne Paceo, Manu Codjia, une carte blanche à Eve Beuvens, une création de Toine Thys et bien d’autres surprises et découvertes avec Laurent Blondiau, Too Much & The White Notes, Noa, Nordanians et bien d’autres.

Et si vous pensiez vous reposer le week-end suivant, celui du 15 août, c’est raté car il faudra vous rendre à l’autre bout de la Belgique cette fois, à Anvers, pour le toujours exceptionnel Jazz Middelheim.

comblain la tour,gent jazz,dinant jazz nights,leffe jazz nights,gouvy,gaume jazz,gaume jazz festival,jazz middelheim,sympho jazz,jazz au broukay,jazz 04

Cette année, on y verra Tigran Hamassyan – plutôt trois fois qu’une, puisqu’il sera en résidence et se présentera avec Harve Henriksen, avec Trilok Gurtu et avec son propre quintette – mais aussi Lobi (de Stéphane Galland), John Scofield, Randy Newman, Charles Lloyd, Antony Braxton, Bill Charlap, Robin Verheyen accompagné de Garry Peacock, Marc Copland et Joey Baron… Rien que ça.

Ne rentrez pas chez vous tout de suite ! Direction le Broukay, à Eben Emael le week-end suivant, ou au Sympho Jazz à Saint-Symphorien, ou à Liège pour son Jazz04 au fil de l’eau…

Oui, l’été jazz est encore chaud !

A+

 

22/07/2013

Brosella 2013 - Une sacrée cuvée.

 

Soleil et chaleur sur le Théâtre de Verdure. Ça fait du bien. Du coup, tout le monde est de sortie.

Et il y a déjà pas mal de monde sur les coups des trois heures pour écouter les finlandais du UMO Jazz Orchestra, dont la réputation n’est plus à faire. On a pourtant rarement eu l’occasion de les entendre sur une scène belge. On ne remerciera donc jamais assez le Brosella pour la pertinence de sa programmation.

001.jpg

Le big band propose un jazz au swing très moderne et assez puissant, qui laisse souvent la part belle aux solistes. Il faut dire que, pour l’occasion, Karl Heinilä (le chef d’orchestre) avait invité le trompettiste Verneri Pohjola - dont le disque «Aurora» en 2011 fut une belle révélation et le récent «Ancient History» une belle confirmation. Quasi omniprésent, le trompettiste déploie la palette assez large de ses talents, allant du très aérien au très brûlant. L’articulation est limpide avec parfois une pointe d’agressivité. Il faut souligner également, dans ce solide big band, les belles interventions de Manuel Dunkel (ts) ou de Kirmo Lintinen (p), dans des solos très accrocheurs. UMO est décidément une belle machine, parfaitement rôdée et dynamique au son et aux arrangements très actuels. A ne pas rater lors de leur prochaine venue…

Sur la seconde scène, un peu plus haut dans le parc, Yves Peeters Group (dont j’avais déjà parlé ici) régale l’auditoire de sa musique aérienne, dansante et savante. Le dosage et l’équilibre - entre groove (tantôt rock, tantôt africain) et atmosphère - est une vrai réussite. La basse solide de Nicolas Thys laisse du champ libre aux intervention parfois free de Frederik Leroux (eg), quant à Nicolas Kummert il rafraîchit cette chaude après-midi de son chant si particulier.

002.jpg

Retour à la grande scène avec le trio de Nathalie Loriers (avec Philippe Aerts (cb) et Rick Hollander (dm) ). Au risque de me répéter, la formule «trio» convient vraiment bien à la pianiste. Même si elle s’inspire, comme elle l’avoue elle-même, de Bill Evans ou d’Enrico Pieranunzi entre autres, il est indéniable qu’elle possède définitivement son style. Au lyrisme qu’on lui connait (niche plutôt réductrice dans laquelle on l’enferme un peu trop vite), elle allie un swing au timing parfait. Elle a une façon d’aller à l’essentiel avec beaucoup de sensibilité. C’est de la poésie sans minauderie, de l'énergie sans brutalité. Bien entendu, elle est soutenue, poussée même, par une rythmique idéale et “Moon’s Mood”, “Les trois petits singes” ou encore “Jazz At The Olympics” font mouche. Voilà du jazz comme on l’aime.

003.jpg

Découverte intéressante, ensuite, sur la petit scène, du quartette d’Elina Duni. Je connaissais le pianiste Colin Vallon ainsi que le contrebassiste Patrice Moret (pour avoir écouter leur excellent album «Rruga», chez ECM), par contre je ne connaissais pas la chanteuse albanaise Elina Duni, ni le batteur Norbert Pfammatter. Basée principalement sur la musique traditionnelle des Balkans aux rythmes parfois obsédants et enivrants ou à la mélancolie exacerbée, le groupe mélange les genres avec une grande élégance. Au-delà de la tradition, Elina Duni échange avec ses musiciens sur un jazz parfois déstructuré et les laisse aller à de belles impros inspirées. Ainsi, Colin Vallon n’hésite pas à proposer une longue intro plutôt abstraire au piano (cordes étouffées, intervalles marqués, dissonances et silences) tandis que Patrice Moret accentue les sons déchirés à l’aide de l’archet. L’univers est particulier, mystérieux, envoutant parfois. Les histoires qu’Elina raconte – d’une voix parfaitement maîtrisée – sont pleines de poésie et de douleur, remplies de messages. Alors, elle s’oblige à nous en expliquer le sens en français. Classe.

004.jpg

Retour sur la grande scène où Bill Frisell nous la joue toute en finesse. Il est au Brosella pour présenter son dernier album Big Sur (une commande du Monterey Jazz Festival).

Une batterie, trois violons et un violoncelle accompagnent le guitariste. L’esprit est à la détente, à la langueur, au contemplatif. La musique évoque les grandes étendues désertes, les paysages qui entourent Glen Deven Ranch (où il s’est retiré pour composer et enregistrer). Bill nous fait faire le tour du propriétaire. On flâne… puis on trotte au son du violon de Jenny Scheinman (un peu western) ou de Eivind Kang (un peu eastern). Les impros sont fragiles, se développent sur des ostinati ou de courts motifs évolutifs. Parfois, on fait un très court détour du côté du rock (Rockabilly? Twist?) avant de se reposer tout en douceur… Même si tout cela est très joli, on s'ennuie un tout petit peu. Impressions quelque peu mitigées.

005.jpg

Changement radical sur la petite scène avec Big Noise. On ne s’en lasse pas ! Surtout que, pour le Brosella, le trio a invité le clarinettiste Evan Christopher, un vrai de vrai de la Nouvelle Orléans. Grâce à lui, Big Noise plonge un peu plus encore sa musique dans les racines de ce jazz qu’ils chérissent. Et le plaisir de jouer est toujours aussi communicatif. Les gens dansent devant la scène, rient, applaudissent. Loin de jouer la star ou de montrer “comment il faut faire”, Evan Christopher s’intègre au groupe – car il lui trouve de véritables qualités – et partage sincèrement la musique avec Raphaël D’Agostino (tp, voc), Johan Dupont (p), Max Malkomes (cb) et Laurent Vigneron (dm). Non, Big Noise n’a pas fini de grandir…

006.jpg

Et voilà enfin, cerise sur le gâteau, Jonathan Batiste. Celui qu’on attendait. Je l’avais découvert avec Roy Hargrove, il y a deux ans, ici même au Brosella et il m’avait laissé une grosse impression. Ce soir, il se présente avec son groupe «Stay Human», avec lequel il déambule régulièrement dans les rues et le métro New Yorkais. Répandant ainsi la bonne humeur et le partage. Avec eux, le spectacle est partout et non conventionnel.

Pourtant, tout démarre en douceur. Sourire irrésistible coller sur les lèvres, doigts démesurés, Jon Batiste nous emmène entre blues et swing avec un sens du rythme inné. Avec humour et intelligence, il mélange «Carmen» à «Summertine».

Au tuba, Ibanda Ruhumbika fait la pompe, à la contrebasse Barry Stephenson excite les temps, le sax du jeune Eddie Barbash joue les empêcheurs de tourner en rond, quant au batteur, Joseph Saylor, intenable, il claque les tempos et accentue la syncope. Ça bouillonne et l’ambiance monte. Au son de son mélodica, sur «Killing Me Softly», Jon Batiste emmène alors tout son groupe au devant de la scène, sur les premières marches, à un mètre d’une foule déjà bien excitée.

007.jpg

Et là, on passe à la vitesse supérieure. Tout s’emballe sur une version incroyable de «St James Infirmery». Le sax s’empare d’un solo du tonnerre, il monte sur le piano, enchaîne les chorus. Puis, comme pour répondre au saxophoniste, le batteur décroche son tom et vient le planter tout devant. La démonstration, brutale, jouissive et délirante, se termine par le jet de ses baguettes dans le public. Et puis tout le monde s’en va.

Surprise. Incompréhension. Le public devient fou !

C’était une fausse sortie. Revoilà le Stay Human prêt à en découdre de plus belle. «Why You Gotta Be Like That?» se reprend à l’infini et… ça y est, le moment que l’on attendait arrive: toute la bande descend dans le public et va se balader au beau milieu des travées de l’amphithéâtre. L’ambiance est indescriptible. Les morceaux s’enchaînent («My Favorite Things», «Kindergarten»…).

Revenu sur scène, le groupe se resserre autour du piano. Chacun prend posesion d’une partie du clavier. Puis, ils échangent leur place. Tapent dans les mains, tape sur tout ce qu’ils trouvent, font chanter le public, le font danser…

Moment incroyable de plaisir collectif !

Voilà sans aucun doute l’un des meilleurs concerts de l’année (en tous cas, il sera difficile de faire mieux…)! Jonathan Batiste est à suivre, plus que jamais, et à revoir au plus vite.

Merci encore Henri Vandenberghe, merci les bénévoles, merci le Brosella.

Vite, à l’année prochaine.

A+

 

 

 

13/07/2013

Fabrice Alleman Obviously et Big Noise - Festival au Carré à Mons

 

Soirée jazz au Festival au Carré à Mons.

Ce mardi soir, le soleil chauffe encore l’esplanade du Théâtre du Manège. L’air est doux, le public est nombreux et réuni autour de la scène pour écouter Big Noise.

Big Noise ! Rien de tel pour mettre tout le monde de bonne humeur. Big Noise - j’en ai déjà parlé ici – ce sont quatre gaillards qui revisitent le blues, le marching jazz et le jazz New Orleans avec une énergie débordante. L’esprit est bien présent, pas de doute là-dessus. Le respect aussi. Mais il y a juste ce qu’il faut de d’irrévérence, de plaisir, de bonheur et de sincérité pour en faire une musique qui n’a pas peur de se frotter à la modernité.

festival au carre,big noise,raphael d agostino,johan dupont,laurent vigneron,max malkomes,david linx,fabrice alleman,nathalie loriers,lorenzo di maio,reggie washington,lionel beuvens,igloo

On est toujours impressionné par la faculté qu’a Raphaël D’Agostino à passer de la trompette au chant avec autant ferveur que de justesse. On est étonné aussi par le jeu toujours vigoureux de Laurent Vigneron (dm) ou par la technique et l’explosivité de Johan Dupont (p). (Johan Dupont qui vient de publier chez Igloo, avec Music For A While, un album surprenant et totalement différent de Big Noise puisqu’il s’agit d’un savant mélange d’impros et de relecture sur musique baroque du XVIème siècle – Dowland, Purcell, etc. - A découvrir). Et puis, il y a Max Malkomes à la contrebasse, solide, puissant et très mélodique. Bref, une fois de plus, on n’est pas déçu. Et le public non plus, qui en demande encore un peu plus. Mais il est temps de se diriger vers la salle de répétition du Manège pour écouter Fabrice Alleman.

La dernière fois que j’ai vu Fabrice sur scène, c’était à la Jazz Station, bien avant l’enregistrement de ce superbe album qu’est “Obviously”, une petite perle de sensibilité et de groove mêlés.

festival au carre,big noise,raphael d agostino,johan dupont,laurent vigneron,max malkomes,david linx,fabrice alleman,nathalie loriers,lorenzo di maio,reggie washington,lionel beuvens,igloo

Ce soir, c’est sold-out (un concert supplémentaire sera même proposé le lendemain, pour contenter tout le monde). Pour l’occasion, le saxophoniste a eu la bonne idée d’inviter David Linx. Plus qu’un simple guest, le chanteur s’est investi dans le projet en écrivant des paroles originales sur certains thèmes, poussant même Alleman à revoir quelques-uns de ses arrangements.

Mais avant que Linx ne les rejoigne sur scène, c’est le saxophoniste qui chante – et très bien – sur “Morning” et “Afternoon”, tout en échangeant avec Lionel Beuvens (dm) et en groovant avec Reggie Washington (cb, eb) ou Nathalie Loriers, qui se partage entre piano et Fender Rohdes. Il laisse ensuite s’envoler Lorenzo Di Maio, formidable de swing - mâtiné de riffs rock - sur un “Three Or Four” du tonnerre.

David Linx arrive alors pour “Regards croisés”, rebaptisé “Come Up The Stairs”. Dès les premières mesures, Linx impose sa griffe. Le chant est parfait, reconnaissable entre mille. Avec Fabrice Alleman, la connivence est immédiate.

festival au carre,big noise,raphael d agostino,johan dupont,laurent vigneron,max malkomes,david linx,fabrice alleman,nathalie loriers,lorenzo di maio,reggie washington,lionel beuvens,igloo

Si le chanteur et le saxophoniste (qui utile aussi bien la clarinette basse, le soprano et le sax ténor) sont à l’avant-plan, ils n’hésitent jamais à laisser de beaux espaces à la basse ronde, profonde et sensuelle de Reggie Washington, ou à Nathalie Lorriers, éblouissante lors de son impro sur “Hope For The World”. Ses enchaînements d’accords sont d’une fraîcheur et d’une brillance incroyables. Et sur “Jay Jay”, elle se lâche encore. D'ailleurs, sur ce dernier morceau, chacun se lance des défis. Et ça enfle, et ça bouge, et ça tangue de tous côtés.

festival au carre,big noise,raphael d agostino,johan dupont,laurent vigneron,max malkomes,david linx,fabrice alleman,nathalie loriers,lorenzo di maio,reggie washington,lionel beuvens,igloo

Et puis le dialogue s’emballe de plus belle entre Linx et Alleman sur “Don’t Say It’s Impossible”. Le sax soprano et le scat si particulier et unique du chanteur ne font qu’un. Rien ne les arrête. Alleman avait raison, rien n’est impossible.

Ce projet, “Obviously”, réussit le mélange parfait enter lyrisme et groove avec tellement de simplicité et de spontanéité que, oui, tout cela semble évident.

Pour le plaisir... le clip "Hope For The World".


Hope for the World - Fabrice Alleman from Bernardo Camisão on Vimeo.


A+

 

20/06/2013

John Russell - Rue Haute à Bruxelles


J’avoue que je ne connaissais pas très bien le travail de John Russell. Bien sûr j’avais déjà entendu, ici ou là, ses performances avec Evan Parker, John Butcher ou encore Paul Lovens. Mais tout cela était toujours resté un peu en surface chez moi.

john russell,karel label

Ce mardi 11, j’avais l’occasion d’approfondir mes connaissances car John Russel se produisait en solo dans une toute petite pièce d’une maison, pratiquement à l’abandon, de la Rue Haute à Bruxelles. L’initiative de ce concert en revient à quelques fondus de free jazz et de jazz avant-gardiste hautement improvisé. Un public très averti d’une petite trentaine de personnes se serre autour du guitariste. L’ambiance est assez particulière. Détendue et fébrile à la fois. Assez «underground».

John Russell, s’installe et annonce qu’il a de nouvelles cordes et qu’il ne sait pas ce qu’il va jouer. Mais, en maître de l’impro, il se lance sans attendre, comme on se jette dans un fleuve sans savoir nager.

Si la prise de guitare est très classique, son jeu l’est nettement moins. Le doigté sur le manche est même parfois très peu orthodoxe. Le son est ultra sec, sans résonance. Le plectre écorche les cordes. Fidèle à son style, Russell improvise des motifs abstraits. Mais de l’abstraction naissent des formes, des pulsations rythmiques courtes et aléatoires.

La musique hésite entre moments torturés, bruts et erratiques et moments ultra minimalistes. Russel s’obstine à empêcher les mélodies de naître. Sitôt qu’elles se dessinent, il les casse, change la forme, change de direction. C’est le challenge perpétuel qu’il s’impose. Il travaille le son comme la matière. A la manière d’un artiste d’Acting Painting.

Il sculpte, casse, jette les sons. Il explore sa guitare, en sort des sons minéraux, des cris étouffés, des silences vibrants. Il scie presque les cordes avec l’ongle. Les fait grincer. Puis il les pince rapidement.

john russell,karel label

Étonnamment, le rythme, aussi éclaté qu’il soit, se révèle. Et Russell réussi à nous intégrer dans son mouvement. Il nous fait découvrir et accepter son univers et son langage. Mine de rien des courtes phrases se forment, comme des mots échappés de la conscience. Incontrôlés…

Et pourtant, au deuxième set, Russel reprend le motif là où il ‘avait laissé. Dans son esprit, tout est clair et lucide. Le dernier arpège est gravé dans sa mémoire. Il sait exactement où il est. Mais il ne sait pas où il va. C’est son instinct d’improvisateur qui lui fait trouver son chemin.



L’expérience, dans ce lieu exigu, pas plus grand qu’une chambre d’étudiant, est fascinante. L’endroit et le moment sont idéaux pour faire le vide, pour oublier tous nos repères et accepter cette musique qui refuse de porter son nom.

A+

 

 

 

22:49 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : john russell, karel label |  Facebook |

18/06/2013

Rails & Axel Gilain Quartet - Studio Grez


Axel Gilain, Joao Lobo ou Yannick Dupont, entre autres, m’avaient déjà parlé de cet endroit aussi accueillant qu’étonnant qu’est le Studio Grez, un grand espace caché à l’arrière d’un immeuble - genre vieille factory - aménagé dans un esprit loft.

Ce lundi 11 juin, j’y mettais les pieds pour la première fois. Et sans doute pas la dernière.

Ce soir, c’est double concert.

axel gilain,sylvain darrifourcq,manu hermia,valentin caccaldi,studio grez,lieven venken,nicolas kummert,clement noury,bram de looze

D’abord, il y a Rails. Un trio fraichement formé par Sylvain Darrifourcq (dm), Manu Hermia (ts, ss, fl) et Valentin Ceccaldi (violoncelle), pour répondre à une carte blanche au prochain festival Orléans Jazz. C’est là-bas, l’année dernière, que l’idée est née. Valentin Ceccaldi jouait avec Marcel & Solange juste avant (ou après?) le trio Rajazz de Manu Hermia. Rencontre, discussions, atomes crochus et proposition du programmateur de monter un trio pour l’année suivante.

Rails, c’est une musique à la fois très écrite (car complexe et sophistiquée) et à la fois très ouverte aux improvisations. Mais, au-delà des harmonies et des mélodies, il s’agit aussi de jouer sur les textures, les atmosphères, les rythmes et les respirations.

axel gilain,sylvain darrifourcq,manu hermia,valentin caccaldi,studio grez,lieven venken,nicolas kummert,clement noury,bram de looze

Sylvain Darrifourcq (que l’on a déjà entendu aux côtés d’Emile Parisien) invente des tempos très particuliers. A l’aide de mini-capteurs, qu’il place sur différentes parties de sa batterie (un peu comme le fait un Guillaume Perret sur son sax), il trafique le son, invente des vibrations ou crée des résonnances qu’il module, répète ou gèle. L’effet électro, particulier et original, est étonnant. L’association avec le violoncelle, au son boisé, parfois mystérieux, mélodique ou abstrait, fonctionne à merveille. Les ambiances se font et se défont. Parfois, le temps se suspend. Parfois le choc éclate. La musique circule et s’emmêle autour du soprano ou du ténor de Manu Hermia qui dépose délicatement les phrases. Ou qui les répète à l’infini, comme dans une transe. Les motifs enflent et se font de plus en plus intenses.

Cet univers particulier, personnel et fascinant, laisse présager une collaboration qui devrait durer au-delà du rendez-vous au festival d’Orléans. Du moins, il faut l’espérer. Il serait dommage de ne pas continuer une expérience qui semble avoir du potentiel…

axel gilain,sylvain darrifourcq,manu hermia,valentin caccaldi,studio grez,lieven venken,nicolas kummert,clement noury,bram de looze

On aménage ensuite rapidement la scène pour faire place au deuxième concert. Axel Gilain (cb), l’une des chevilles ouvrières du collectif du Studio Grez, a rassemblé autour de lui les membres de son quartette : Lieven Venken (dm), Nicolas Kummert (ts) et Clément Noury (g) qui remplaçait ce soir l’habituel pianiste Bram De Looze.

La musique d’Axel est peut-être plus groovy, plus «linéaire» aussi, mais ne manque pas d’originalité ni de puissance. Elle est souvent construite autour d’un riff ou d’une pulsation qui emprunte au blues et aussi parfois à la musique africaine. Très à l’aise dans ce contexte, Nicolas Kummert s’exprime dans des chorus charnus et chaleureux. Ça bouge et ça danse. Clément Noury navigue entre rock West Coast, parfois même Country Rock, et distribue les riffs tendus, façon Scofield, ou des sons plus étirés, façon Bill Frisell. Le jeu est souple, mordant mais sans agressivité. La sensualité se fait toujours sentir.

axel gilain,sylvain darrifourcq,manu hermia,valentin caccaldi,studio grez,lieven venken,nicolas kummert,clement noury,bram de looze

Il faut dire aussi que la musique d’Axel Gilain respire l’humanité et la fraternité. Elle est bien à l’image du personnage. Elle lui ressemble. Le dialogue, l’échange et l’attention à l’égard de l’autre en sont les caractéristiques principales. Sa contrebasse résonne et sonne comme si elle était le prolongement de sa voix. Affirmée et détachée à la fois.

Pour parfaire le tout, le son mat et un peu étouffé de la batterie de Lieven Venken, marque le tempo, avec sobriété et efficacité. Toujours au service du groupe. L’ensemble est un jazz de caractère, actuel, accessible et intelligent. Et rassembleur.

Voilà qui donne envie de réentendre ce groupe rapidement.

A bon entendeur…

A+

 

 

 

17/06/2013

Daramad - Daramad


Changeons d’horizon. Allons écouter du jazz Australien. Oui, enfin, Australien, pas vraiment, même si les musiciens de Daramad vivent tous là-bas. Certains y sont nés, comme Mark Cain ou Philip Waldron, d’autres ont fait le voyage d’Iran, comme Reza Mirzaei.

daramad,parenthese records,reza mirzaei,mark cain,michael zolker,philip waldron,saeed danesh

Et puis, avec les saz, cajon, tabla, riq, oud, clarinette ou tombak, pour ne citer que quelques exemples, la musique est plutôt fortement marquée «Middle East».

Et s’il y a du jazz chez Daramad, c’est surtout dans l’esprit des improvisations. Parfois discrètes, souvent subtiles, toujours mélodiques. S’il y a du jazz, c’est aussi dans l’idée d’une ouverture aux mondes. S’il y a du jazz, c’est dans l’envie de retrouver des racines ancestrales pour les faire fleurir au présent. Alors, n’allez pas y chercher du bop ou même du swing, vous feriez fausse route. Mais restons zen. Après tout, Rabih Abou-Khalil, Anouar Brahem ou d’autres encore, ont trouvé leur place dans le jazz. Pourquoi pas Daramad ?

«Isfahan», qui ouvre l’album, est sans doute le morceau qui résume le mieux les idées du groupe. Le morceau rassemble les rythmes ondoyants et sensuels de la musique persane, des moments d’introspection et de solitude, mais aussi des évasions enthousiastes d’une musique improvisée et charmeuse. Ici, les différences,les dialogues  et finalement les échanges se fondent avec beaucoup de naturel.

Daramad ne cède jamais à la facilité qui risquerait de faire de cette world-music un mélange grossier et banal. Il y a un certain respect de la musique traditionnelle.

Ainsi, «Magpie» brûle de sentiments forts. Les envolées lyriques de Mark Cain à la clarinette répondent aux attaques de Reza Mirzaei au saz et de Michael Zolker au oud, avant qu’un accord final, amorcé par un discours sobre et déterminé de Philip Waldron à la contrebasse, ne se trouve. Sur «Zornery» ou «Dashti», les improvisations au sax - façon jazz - sont beaucoup plus évidentes. Quant aux solos hypnotiques de Saeed Danesh, aux percus, ils font rapidement monter l’adrénaline.

Pourtant, le voyage est souvent calme et plein de délicatesse car Daramad prend son temps pour exposer les thèmes et soigner les motifs. Et c’est bien agréable.

A l'arrivée, le traditionnel arabo-andalou «Lamma Bada» (que les amateurs de Dead Can Dance et Lisa Gerrard doivent connaître) ferme en douceur et en méditation un album au charme envoûtant. Pourquoi ne pas tenter l’expérience ?

A+

 

15/06/2013

Anne Wolf Trio - A l'Heptone


Comme elle le dit elle-même, Anne Wolf a cherché longtemps et très loin un percussionniste qui se trouvait tout près. Stephan Pougin a, en effet, rejoint récemment la pianiste et son bassiste Théo De Jong pour une nouvelle aventure en trio. Et ce n’est pas plus mal car Pougin amène avec lui une palette de sons et de rythmes très étendus et très variés. Cela élargirait-il encore un peu plus l’horizon ? C’est bien possible. Bien sûr, on connait l’amour d’Anne Wolf pour les rythmes latins. Et son phrasé ainsi que ses arrangements s’en ressentent toujours. On ne se refait pas.

heptone, anne wolf, theo de jong, stephan pougin, esinam dogbatse

A l’Heptone (nouveau et très agréable club de la région de Ittre), par un beau dimanche après-midi ensoleillé, la musique chaude, lumineuse et poétique était toute indiquée pour passer un bon moment. Et ceux qui avaient délaissés les terrasses des cafés ou la finale de Roland Garros s’en sont d'ailleurs réjouis.

Après trois compositions empruntées à différents artistes («Beatrice» de Sam Rivers, «Oceano» de Djavan ou un «Bernie’s Tune», très joliment revisité façon samba), le trio propose alors un original, «Babu, Buba & Seedy», au parfum délicieusement africain.

heptone, anne wolf, theo de jong, stephan pougin, esinam dogbatse

Le touché de Anne Wolf se fait aérien, très sensible, presque effacé derrière les bongos, congas et cajon de Stephan Pougin et la basse acoustique de Théo De Jong. Mais son jeu sera bien plus ferme et bien mis en avant sur le crépusculaire «Moon at Noon». Les notes se détachent, parlent à elles-même, comme s’il fallait les laisser méditer. Le tempo est ralenti, l’ambiance est intime et mélancolique. Et le frisson parcourt la salle.

heptone, anne wolf, theo de jong, stephan pougin, esinam dogbatse

Le jeu de Théo De Jong est souple et d’une grande finesse. Sa basse acoustique lui permet d’explorer et de développer des phrases assez élaborées, qui se fondent aux mélodies. Ses solos, plutôt courts, sont d’une justesse irréprochable, toujours dans le droit fil de l’histoire.

heptone, anne wolf, theo de jong, stephan pougin, esinam dogbatse

Au second set, l’arrivée de la flûtiste Esinam Dogbatse (qui jouera aussi du Pandero sur un autre titre) apporte d’autres nuances à l’ensemble. La couleur est festive d’abord, sur «Bebe» (d’Hermeto Pascoal), puis très mystique sur «Le chemin de Pierre », en hommage à Pierre van Dormael. Il y a beaucoup de sensibilité dans le jeu de Dogbatse et un sens inné de la respiration. L’association avec le trio est parfaite. La rencontre a quelque chose de magique (la pianiste et la flûtiste avaient répété rapidement quelques jours avant). Il est des alchimies qui ne se contrôlent pas et qui donnent des résultats plutôt convaincants.

Le trio, devenu quartette, enchaîne alors avec grâce et douceur «D’Août» puis «Choro Par Nao Choar», et nous fait voyager entre une larme et un sourire, comme dirait l’ami Toots. C’est d’ailleurs bien ainsi que l’on pourrait définir la musique d’Anne Wolf.

Ce trio, nouvelle formule, ouvre la perspective de jolis moments à venir. Et c'est tant mieux.

A+

 

10/06/2013

Jetsky - La Boule d'Or


Samedi 9 juin, 22h30, à la Boule d’Or à Saint-Gilles – un tout petit bistro-restaurant, super sympathique et très bruyant – on passe en boucle quelques titres des Andrews Sisters en attendant que les musiciens s’installent.

jet01.jpg

Les musiciens, ce sont Jan Rzewski (ss), Emmanuel Louis (g) et Pascal Rousseau (tuba). Soit : Jetsky, un trio qui s’est formé voici plus de quatre ans avec la ferme intention de proposer un jazz très métissé et très ouvert. Comme son nom le laisse supposer, Jetsky surfe sans crainte sur les eaux parfois houleuses de la musique contemporaine et du jazz avant-gardiste (école Garrett List), qu’il mixe à la musique italienne (tendance Nino Rota), au klezmer, au flamenco, au jazz manouche et à plein d’autres choses encore…

Autant dire que cette musique, très riche et très changeante – tellement mouvante qu’elle paraît parfois même indomptable -  n’est pas toujours des plus simples à exécuter. Et dans le va-et-vient et le brouhaha de ce début de concert, il faut une sacrée dose de concentration au trio pour réussir ce tour de force. Mais bien vite, la musique canalise l’attention et galvanise l’enthousiasme du public.

Non content de mixer toutes ces influences musicales, Jetsky mélange sans arrêt les lignes rythmiques et les tempos. Il n’hésite pas non plus à ouvrir toujours plus l’espace pour offrir encore plus de libertés aux improvisations.

C’est ainsi qu’Emmanuel Louis n’hésite pas une seconde pour prendre des solos avec une assurance insolente. C’est un véritable feu d’artifice. Il ne ménage pas les cordes de sa guitare. Le son est métallique et coupant, le jeu est sec et nerveux. Abstrait parfois. Un peu à la manière d’un Fred Frith ou d'un Derek Bailey. Et pourtant, on sent chez lui un fond de blues. Un blues sale et mal élevé. Un blues qui se frotte au rock. Parfois aussi, il lance des sons, des grincements, des gémissements via son sampler, pour enrichir encore l’histoire.

JET02.jpg

Ce jazz de fête à l’italienne qui cache la douleur ou la gravité, ce jazz déjanté où le chaos se mêle à la danse (un couple tentera même quelques passes), ce joyeux bordel qui s’installe partout dans le bistro et dans nos têtes fait réagir le public qui siffle, crie et applaudi.

Pascal Rousseau, infatigable, joue le rôle de la basse, du battement, de la pompe… L’exercice est physique mais le tubiste ne lâche pas. Il est impressionnant d’énergie mais aussi de justesse. Et lui aussi impose ses improvisations dès qu’une faille s’entrouvre. Impressionnant.

Quant à Jan Rzewki (auteur de la quasi totalité des morceaux), il dessine les lignes mélodiques avec fougue. Il montre le chemin, provoque le dialogue, accompagne puis lâche ses compagnons pour revenir par un chemin détourner. Il enchaîne les mélodies complexes, monte dans les aigus, tient la note et revient sur des phrases plus complexes encore… Tout en swinguant.

Tout cela tient en équilibre sur un fil très fin. Mais Jetsky trace, glisse et slalome… jusqu'au bout. Comme pour prouver que l’on peut faire de la musique complexe, intelligente, bourrée de références et s’amuser à en perdre la tête.

A+

 

07/06/2013

Folk Tassignon - Dancing On The Rim


Haaa, l’univers particulier de Sophie Tassignon et Suzanne Folk

Entre jazz et musique de chambre, Dancing On The Rim, le dernier album du duo belgo-berlinois est une plongée musicale au pays des merveilles. Avec juste ce qu’il faut d’onirisme, de frissons, de douceurs et de pleurs.

sophie tassignon, suzanne folk, andreas waelti, lothar ohlmeier, chronique

Depuis quelques années déjà, Folk et Tassignon (accompagnées de Lothar Ohlmeier à la clarinette basse et de Andreas Waelti à la contrebasse) se sont construit un monde bien personnel. Un monde qui mélange le présent dans le discours, une certaine idée du passé dans les harmonies et toute l’intemporalité des sentiments dans les mots.

Et c’est cette mystérieuse alchimie qui rend le projet captivant. Les histoires s’écoutent comme on lit un grand livre de fables. Des histoires légèrement nostalgiques, faites de regrets ou d’espoirs, qui se dessinent puis se dissipent joliment dans un esprit souvent joyeux, parfois tourmenté, toujours lucide. Le chant très sensuel de Tassignon met en évidence des paroles qui touchent, qui frôlent la peau mais aussi l’esprit.

Chaque arrangement est ciselé, intelligent et sensible. Chaque instrument trouve sa place et joue un rôle essentiel dans le récit. Rien n’est inutile. Le style narratif singulier et le sens de la tension nous interpellent, nous accrochent et nous fascinent. Entre ballades légères («Mélanie», «You Complete Me»), chansons lumineuses («No One»), plus sombres («The March Of Time») ou plus torturées («Ode To Don't», dans lequel il faut souligner le très beau travail du contrebassiste), la palette des sentiments semble infinie. Profitant d’une évidente complicité, le groupe se sent pousser des ailes et ose toujours aller un peu plus loin. Ainsi, les vocalises sur «Last Portrait» sont assez étonnantes, tout comme l’est ce solo de clarinette basse, tout en suspension, lenteur et introspection, au milieu de «I Close My Eyes»… quelle grande idée.

La voix pincée de Sophie Tassignon contraste avec la rondeur de la clarinette basse. Le saxophone délicat de Suzanne Folk s’appuie sur le son boisé de la contrebasse. Les fluctuations rythmiques, presque imperceptibles, accentuent le côté instable et fragile des compositions. Voilà sans doute quelques-uns des ingrédients qui font de ce «Dancing On The Rim» - le bien nommé - un disque bien plus qu’attachant.

Alors, si vous cherchez une musique différente, sensible et harmonieuse, qui sort des sentiers battus, n’hésitez pas à aller danser avec ces deux filles au bord du jazz.



A+

 

 

 

03/06/2013

Yves Peeters Group - Jazz Station


La musique du Yves Peeters Group est très imagée. Pas étonnant que son album (sorti chez De Werf l’année dernière) s’appelle «All You See». D’ailleurs, le projet est parfois augmenté (quand la salle le permet) de projections vidéos.

jazz station,yves peeters,frederik leroux,nic thys,jereon van herzeele,nicolas kummert

Ce samedi 1 juin, à la Jazz Station, nous n’aurons que le son. Les images, nous les fabriquerons dans la tête. Mais puisque je vous dis que la musique est très évocatrice…

Alors, derrière sa batterie, Yves Peeters nous ouvre son album photo. Ou plutôt son carnet de voyage.

Il y a d’abord un parfum d’Afrique qui en émane, comme pour réaffirmer la source du blues et du jazz. «Look There Is Alive» plante rapidement le décor.

Là où, sur l’album, Nicolas Kummert (absent aujourd’hui) joue au serpent ondulant - glissant et insaisissable - Jereon Van Herzeele (ts, ss) (qui le remplace) joue au singe agile - nerveux et batailleur - qui saute de branches en branches en poussant des cris stridents.

jazz station,yves peeters,frederik leroux,nic thys,jereon van herzeele,nicolas kummert

La machine est lancée, «Try To Stop Us» fonce à 100 à l’heure. Frederik Leroux (eg) enchaîne les riffs, tendance rock du bayou. Yves Peeters fait claquer sa batterie, comme pour briser les barrières et les frontières. Ferme. Résolu. Déterminé. Ça trace.

Mais le groupe ne laisse jamais de côté les sentiments, l’amitié, le souvenir : «Sad News» - ballade légèrement amère - se promène entre tristesse et espoir. Quelques sanglots perlent dans le chant du soprano de Van Herzeele, soutenu et rassuré par la basse électrique sinueuse et voluptueuse de Nic Thys.

jazz station,yves peeters,frederik leroux,nic thys,jereon van herzeele,nicolas kummert

Et le voyage continu avec «New Mexico», puis avec «Lifeline» qui évolue comme une danse tournoyante, comme une ronde infinie, comme une spirale ascendante ouverte aux improvisations galopantes. Nic Thys amorce, Leroux embraye et Van Herzeele conclut.

La musique du groupe respire les grands espaces et la lumière chaude. Elle fait référence au blues. Beaucoup. Clairement. Comme sur «Nightscape», une véritable perle ! Brulante d’intensité. Frederik Leroux fait transpirer sa guitare, le son est étiré, gras et sensuel. Jeroen Van Herzeele sonne presque comme Gene Ammons. Yves Peeters marque au fer rouge le tempo. Nicolas Thys enfonce le clou. Et le groupe va puiser plus profond encore, va creuser, va gratter pour atteindre les racines du blues.

jazz station,yves peeters,frederik leroux,nic thys,jereon van herzeele,nicolas kummert

La lumière, la chaleur, l’humanité et l’échange, voilà ce que recherchent Yves Peeters et son groupe. Avec «Hats And Bags», la critique est claire et nette. Il faut s’échapper de l’agressivité des shoppings et des temples presque inhumains de la surconsommation – évoqué par un jazz-rock bruyant et éclaté - pour retrouver le calme et la sérénité.

Alors, ensemble, ils rejoignent «Bamako». Là-bas, et malgré les difficultés, la fête, les amis et le bonheur sont plus forts que tout. La vraie vie, en quelque sorte.

On pourra revoir et réécouter les histoires du Yves Peeters Group lors du prochain Brosella le dimanche 14 juillet. Ou plus tard au 30CC à Leuven en septembre et à Evergem en octobre… avec les images, cette fois-ci.

N’hésitez pas. Vous allez voir ce que vous allez voir...


A+

 


31/05/2013

Brussels Jazz Marathon 2013


J’adore faire partie d’un jury, c’est excitant. Pas toujours évident, mais excitant.

Un jury choisit. C’est excitant. Mais choisir, c’est renoncer. C’est pas évident.

Et ce ne sont pas les autres membres du jury du concours des Jeunes Talents du Brussels Jazz Marathon (le journaliste Jempi Samyn, le saxophoniste Manu Hermia, le guitariste Henri Greindl, l’organisatrice Jacobien Tamsma et la pianiste - et présidente – Nathalie Loriers) qui me diront le contraire.

jazz marathon,jazz station big band,manu hermia,jempi,jacobien tamsma,nathalie loriers,syma,pablo reyes,stanislas barrault,casimir liberski,louis evrard,quentin stokart,pj crostjens,francois decamps,michel pare,jean-paul estievenart,vincent bruyninckx,vincent brijs,thomas mayade,david devrieze,steven delannoye,piet verbiest,herman pardon,stephane mercier,olivier bodson

Il a d’abord fallu faire une sélection parmi plus de vingt candidatures et choisir trois groupes (une première épreuve pas simple). Finalement, ce sont Syma, Stanislas Barrault Trio et Pablo Reyes Trio qui se sont retrouvés sur le podium de la Place Fernand Cocq ce samedi 25 mai. Trois groupes et trois styles totalement différents. Voilà qui ne facilite pas plus les choses.

Syma est un très jeune quintette qui ose ses propres compositions, dans un style jazz fusion (tendance prog rock). Pas simple de faire sonner un tel band. On sent d’ailleurs quelques flottements ici ou là. Mais on remarque aussi quelques belles personnalités (Louis Evrard aux drums ou Quentin Stokart à la guitare, pour ne citer qu’eux).

Plus aguerri, le trio de Stanislas Barrault (dm) - avec Casimir Liberski (p) et PJ Corstjens (eb) - revisite quelques standards, qu’il exécute parfaitement, avec rigueur et pas mal de personnalité.

Quant à Pablo Reyes – qui, malgré son jeune âge, à déjà pas mal roulé sa bosse au Mexique, d’où il est originaire, et aux Pays-Bas, où il étudie – il décline la musique façon latin-jazz ou bossa. Et ici aussi, le niveau est excellent.

Allez départager tout cela.

Alors, après quelques débats, c’est la prise de risques et la marge de progression qui est récompensée. Syma remporte donc le premier prix (et le prix du public), tandis que Casimir Liberski celui du meilleurs soliste (son «Giant Step» a mis tout le monde d’accord).

Le lendemain après-midi, dimanche, Syma ouvra donc, comme le veut la tradition, la dernière journée de concerts sur la Grand-Place.

jazz marathon,jazz station big band,manu hermia,jempi,jacobien tamsma,nathalie loriers,syma,pablo reyes,stanislas barrault,casimir liberski,louis evrard,quentin stokart,pj crostjens,francois decamps,michel pare,jean-paul estievenart,vincent bruyninckx,vincent brijs,thomas mayade,david devrieze,steven delannoye,piet verbiest,herman pardon,stephane mercier,olivier bodson

C’est là que je suis allé écouter le Jazz Station Big Band, que j’avais vu à ses débuts, en 2007.

Après avoir sorti un premier album chez Igloo en 2011, le JSBB s’attaque cette fois au répertoire de Thelonious Monk. Chacun des morceaux est arrangé par l’un des membres du Big Band. Formule intelligente qui permet de faire vibrer le band de différentes manières et de mettre en avant les différentes personnalités des musiciens.

François Decamps (g) fait swinguer «Straight No Chaser» et «Evidence», et invite Jean-Paul Estiévnart (tp) et Daniel Stokart (as) à prendre des solos éclatants. «Criss Cross», superbement arrangé par Stéphane Mercier (as), permet à ce dernier d’échanger furieusement avec Daniel Stokart - cette fois-ci au soprano - et à Vincent Brijs de venir contraster les nuances au sax baryton. C’est aussi l’occasion pour le leader Michel Paré (tp) de croiser le fer avec la guitare de François Decamps. Grand moment.

jazz marathon,jazz station big band,manu hermia,jempi,jacobien tamsma,nathalie loriers,syma,pablo reyes,stanislas barrault,casimir liberski,louis evrard,quentin stokart,pj crostjens,francois decamps,michel pare,jean-paul estievenart,vincent bruyninckx,vincent brijs,thomas mayade,david devrieze,steven delannoye,piet verbiest,herman pardon,stephane mercier,olivier bodson

L’excellent pianiste Vincent Bruyninckx profite de «In Walked Bud», qu’il a arrangé, pour démontrer tout son talent et sa fougue. Son introduction, en solo, est éblouissante. Ça swingue en diable. David Devrieze (tb) et Vincent Brijs (bs) prennent chacun des chorus charnus.

Tomas Mayade (tp, remplacé ce soir par Olivier Bodson) drape «Jackie-ing» d’un arrangement de velours. L’intervention de Steven Delannoye (ts) est suave, tandis que Herman Pardon (dm) et Piet Verbiest (cb) soutiennent un tempo brulant.

jazz marathon,jazz station big band,manu hermia,jempi,jacobien tamsma,nathalie loriers,syma,pablo reyes,stanislas barrault,casimir liberski,louis evrard,quentin stokart,pj crostjens,francois decamps,michel pare,jean-paul estievenart,vincent bruyninckx,vincent brijs,thomas mayade,david devrieze,steven delannoye,piet verbiest,herman pardon,stephane mercier,olivier bodson

Puis il y a encore un «Hackensack» étonnant - nerveux et découpé - arrangé par Estiévennart, un «Bye Ya» très latin et un «Introspection» à la Herbie Mann qui enchantent le public.

La réputation des Big Band belges n’est plus à faire (le BJO l’a assez démontré ses dernières années) mais le JSBB apporte une pointe de fraicheur supplémentaire. Il est juste assez respectueux de Monk et juste assez décalé pour réussir l’hommage à l’un des plus grands et des plus étonnants pianistes que le jazz ait connu.

Chapeau. Et merci.

A+

 

 

26/05/2013

Mâäk Electro - Au Bonnefooi


Laurent Blondiau n’est pas du genre à glander. Il mène bon nombre de projets de front avec Mâäk : Kodjo, Hungarian Project, le Quintet, Ghalia Benali… Ou encore, par exemple, Mâäk Electro (né il y a près de deux ans) que j’entendais pour la première fois ce mercredi soir au Bonnefooi.

bonnefooi,maak s spirit,laurent blondiau,giovanni di domenico,joao lobo,nico roig,guillaume orti

Autour du trompettiste, on retrouve Guillaume Orti (as, keys), Nico Roig (eg), Giovanni Di Domenico (p), João Lobo (dm) et, habituellement, deux danseuses (absentes ce soir vu l’exiguïté du lieu).

Si, au départ, la musique est écrite, elle est aussi, bien sûr, très largement improvisée.

Mâäk débute d’ailleurs en totale roue libre. Puis, à l’intuition, tout se met en place. Petit à petit. Le groupe joue avec les distorsions de sons, puis malaxe les effets larsen et la stridence, s’amuse avec des ondulations Doppler. On est loin de l’électro-jazz comme beaucoup l’imaginent. On est plus proche du Free Jazz ou plutôt du Free-Noisy-Jazz-Rock (si tant est que cette dénomination existe).

Sax et trompette s’additionnent, se complètent, s’estompent, s’éloignent.

bonnefooi,maak s spirit,laurent blondiau,giovanni di domenico,joao lobo,nico roig,guillaume orti

De son côté, João Lobo martèle un tempo lourd et obsédant. Roig fait crier sa basse, y mêle des effets, la fait bourdonner. Orti, lui aussi, triture la musique. Il fait cracher son sax ou l’étouffe avec la jambe, il s’accompagne au chant, fait tinter les grelots ou la cowbel. Mais il pianote surtout le clavier de son vieux Korg MS 20 et en sort des sons invraisemblables. Di Domenico, lui, derrière son Fender, distribue les notes, lance quelques mélodies, soutient le groove. Il explore les sons venus de l'imaginaire.

Parfois, on se met à imaginer que ce que l’on entend aurait pu être joué par le groupe électrique de Miles si ce dernier avait encore été de ce monde. En effet, on pense parfois aux explorations du maître, période «Agharta», quand la trompette de Blondiau résonne - bourrée de réverb’ - et se fond dans l’atmosphère, presque hostile, des cadences instables. Parfois, tout se construit sur un vamp swinguant qui enfle, gonfle et grossit à l’extrême. La musique en devient presque assourdissante… Les rythmes s’enchaînent, se mélangent, deviennent fous. Puis ils se répètent, se répètent et se répètent encore, jusqu’à se vider de leur substance. L’influence de l’Afrique est palpable et la transe affleure.

Après toute cette débauche de décibels et d’excitation, le groupe déroule le lancinant rythme de «Comme à la radio», comme pour chanter une berceuse qui enveloppera les rêves à venir.

Avec se projet, très ouvert, Mâäk casse une fois de plus les codes et donne de la chaleur à l’électro. On en redemande.

 

A+

 

25/05/2013

Melangtronik - A l'Archiduc


Il n’y a pas à dire, un concert de Melangtronik, ça vaut la peine !

Ce lundi soir (20 mai, lundi de Pentecôte), dans un Archiduc très bien rempli, Lieven Venken (dm), Michel Hatzigeorgiou (eb) et Jozef Dumoulin (Fender Rhodes) se sont réunis pour deux fabuleux sets.

archiduc,lieven venken,michel hatzi,jozef dumoulin

Quand j’entre, l’ambiance est très feutrée. Le public est hyper attentif et silencieux. Melangtronik revisite «You Don’t Know What Love Is» avec une subtilité rare, sur un tempo extrêmement alangui. Le jeu de Dumoulin est absolument unique (on le savait déjà, mais l’on s’en rend encore mieux compte ce soir). Il crée des atmosphères improbables. Sous ses doigts, les sons scintillent, ricochent, résonnent… s’envollent.

Sur cette mélodie, dépouillée à l’extrême, Lieven Venken use des balais. Il effleure et caresse les peaux et les cymbales avec beaucoup de sensibilité, tandis que Michel Hatzigeorgiou distille sobrement les accords de basse. Le temps semble suspendu. C’est une pure merveille.

archiduc,lieven venken,michel hatzi,jozef dumoulin

Et puis, contraste ! Le morceau suivant flirte avec la fusion. Brillant, bouillonnant et incandescent, Hatzigeorgiou lâche les riffs et les impros sur sa basse électrique (pas la fretless, l’autre).

Ses phrases se mélangent à celles de Jozef. Le groove est puissant, presque rock, un poil funky aussi. Frénétique.

Voilà ce qui est intéressant avec ce trio – qui ne joue pas si souvent ensemble, ce qui est dommageable dans un sens, mais qui accentue sans doute un peu plus encore la spontanéité et la connivence - c’est qu’il invente, avec fraîcheur et sur l’instant, un jazz très personnel. Avec une véritable identité. Ces trois-là ont tout digéré de cette musique de partage. Alors ils partagent encore.

archiduc,lieven venken,michel hatzi,jozef dumoulin

Que ce soit sur des compositions personnelles ou sur des standards, la musique se modèle à leur image. Les variations, sur la grille de «Giant Steps» par exemple, sont hallucinantes d’inventions. La musique a toujours quelque chose à dire. Il y a de l’exaltation, de la tendresse, de la colère, de la réflexion, du bonheur…

Car, au-delà du son particulier, il y a aussi et surtout la manière de jouer les thèmes.

Voilà ce que l’on demande au jazz : rester interpellant, ne pas nous laisser indifférent.

Pas de doute, Melangtronik remplit ce contrat sans aucune ambiguïté. Pourquoi devrait-on s’en priver ?

Mais alors, à quand le prochain concert ?


A+

 

 

 

22/05/2013

Tim Berne 7 - The Stone NY


Le Stone est au coin de la Second Street et de l’Avenue C.

Murs aveugles et badigeonnés de graffitis. L’immeuble semble presque abandonné. On devine une minuscule inscription sur la porte en alu. C’est bien là.

L’intérieur est très austère. Sorte de mini-loft minimaliste. Murs blancs, rideaux noirs, photos des jazzmen qui ont fait la renommée du lieu, un alignement de chaises et… c’est tout. On vient au Stone pour écouter de la musique, point barre !

the stone,tim berne,oscar noriega,ches smith,dan weiss,michael formanek,ryan ferreira,matt mitchell

Ce samedi 11 mai, c’est pour le septette de Tim Berne que le public s’est rassemblé.

Dan Weiss aux drums, Ches Smith au vibraphone et percus, Michael Formanek à la contrebasse, Ryan Ferreira à la guitare électrique, Oscar Noriega à la clarinette et clarinette basse et Matt Mitchell au piano. Fameuse équipe.

On s’installe, on s’accroche, ça démarre sec.

Après «Rommate N°2», pièce complètement dingue et éclatée, c’est «Lamé N°3», un morceau évolutif et puissant, presque symphonique. Très écrit et pourtant propice à l’improvisation. La musique de Tim Berne est sans doute inspirée, volontairement ou non, par les travaux d'un Edgard Varèse ou par la musique concrète en général. Dans un chaos maîtrisé on atteint vite un climax oppressant… avant que tout ne s’écroule en un gros rythme binaire, en mid-tempo.

L’expérience est, d’entrée de jeu, saisissante. Mais ce n’est rien avec la suite, «Roommate N°4» est sans doute encore plus complexe et extrême.

the stone,tim berne,oscar noriega,ches smith,dan weiss,michael formanek,ryan ferreira,matt mitchell

Le tempo mouvant imprimé par Dan Weiss se mélange a celui, découpé, de Formanek. Il en résulte un équilibre vacillant. Ajoutez à cela les coups de mailloches de Ches Smith sur les clochettes, cymbales, woodblocks, vibra et congas, autour desquels s’entortillent les éclaboussures d’accords de Matt Mitchell et vous comprenez qu’il y a de quoi être désorienté. Et pourtant. Tout cela à un sens. Tout cela se construit et s’imbrique.

Quand ce n’est pas Tim Berne qui ébauche la ligne mélodique, c’est Oscar Noriega qui met le feu (sur «Forever Hammered» notamment). Le son est âpre, sans fioriture, brut de décoffrage.

La musique est puissante et copieuse. De ce magma en fusion perpétuel émerge régulièrement des petites zones délicates dans lesquels l’un ou l’autre soliste peut improviser, souffler, s’oxygéner. Et nous aussi.

Cette musique, extrêmement écrite et très cérébrale, et demande une attention de tous les instants. C’est pourquoi, sans doute, entre les morceaux, Tim Berne s’amuse à blaguer avec le public. Comme s’il voulait désamorcer les tensions. Prendre du recul. Car, si la musique est sérieuse, les musiciens ne le sont pas toujours.



La musique se développe par nappes, par couches. On évolue dans des atmosphères étranges, parfois étouffantes. On flotte dans un univers mystérieux et inquiétant. Les brisures surgissent, accentuant l’inconfort. Et dans ce voyage dans l’inconnu, on découvre chaque fois une nouvelle planète, une nouvelle organisation, une nouvelle façon de respirer.

Puis, au bout du chemin, comme une véritable catharsis, tout explose. Les mondes sont en miettes. Et ce big bang musical permet de tout reconstruire. A nouveau. Sans aucun repère.

La musique de Tim Berne est ardue, certes, mais tellement fascinante.

J’avoue ne pas toujours savoir où il veut aller ni ce qu’il veut démontrer mais, intérieurement, sa musique fait son chemin. Et c’est sans doute cela le plus troublant.


A+

 

 

 

21/05/2013

Jacob Sacks fet Ellery Eskelin - Cornelia Street Cafe NY

La salle du Cornelia Street Café, au sous-sol du restaurant, est toute en longueur. Quelques petites tables sont disposées de part et d’autre de cette longue cave et, au bout, la scène.

Coincé sur la gauche, le piano - qui prend la moitié de la place – devant lequel s’installe Jacob Sacks. Le reste de l’espace, c’est pour Vinnie Sperrazza à la batterie, Michael Formanek à la contrebasse et Ellery Eskelin au sax ténor. Au programme, avant-garde et musique improvisée.

cornelia street cafe,jacob sacks,ellery eskelin,michael formanek,vinnie sperrazza

Formanek, grand et costaud, lance une ligne de basse, très mouvante. Sperrazza claque d’autres rythmes. Sacks esquisse les harmonies et Eskelin ornemente. «Ha !», ce premier morceau, est une route à quatre bandes sur laquelle les musiciens accélèrent, ralentissent, passent devant, changent de voie… s’amusent. Précis, vif et surprenant. Du grand art.

Puis on revient à l’introspection avec «Plan» (?) de David Binney. Sacks égraine avec parcimonie les touches de son piano. Le temps s’étire, le silence joue son rôle, et la note, surprenante, celle que l’on n’attendait pas, surgit. La musique se fait très impressionniste, voire très minimaliste. La pulsation est intérieure. Chaque musicien respire le temps.

Après ces deux morceaux originaux, le quartette se lance dans une version de «Just One Of Those Things». Bien sûr, cette reprise ne peut être conventionnelle. Les quatre musiciens s’amusent à la déstructurer, à la découdre, à la désarticuler. Pourtant, elle ne manque ni de punch ni de groove. Eskelin s’embarque dans un solo énergique et très inspiré. Il y a chez ce saxophoniste une profonde base traditionnelle dont il se sert pour recréer un son très actuel. Il nous offre une vision très contemporaine du blues et du swing. On décèle presque chez lui des accents de Lester Young ou de Coleman Hawkins. Tout cela dans un vocabulaire très actuel et totalement libéré. Jacob Sacks, qui possède lui aussi un touché très particulier et très personnel, embraye sur la ligne ouverte par le saxophoniste. Son intervention est redoutable. Il plaque les accords, plus vite et toujours plus fort. Il reprend la mélodie - presque à l’envers - ou en esquisse juste les lignes de force. Vinnie Sperrazza et Michael Formanek, quant à eux, semblent adopter un autre point de vue. Tout aussi décalé. Tout aussi étonnant. Tout aussi juste. Cette relecture est éblouissante d’idées et de plaisir.

cornelia street cafe,jacob sacks,ellery eskelin,michael formanek,vinnie sperrazza

Le quartette propose - et trouve - toujours le parfait dosage entre musique contemporaine, une pointe de free jazz et le blues. Une nouvelle new thing en quelque sorte.

Ce jazz s’écoute à plusieurs niveaux. On peut y entendre des thèmes assez formels sur lesquels on accroche une bonne dose de modernisme… à moins que ce ne soit l’inverse. Mais bon sang, ces gars savent d’où ils viennent. Ils se nourrissent des racines profondes du jazz et du blues pour en faire fleurir des fruits totalement nouveaux. Les reliefs, les aspérités et les contrepieds constants, nous perdent et nous excite. Et Jacob Sacks et ses compagnons s’amusent à enlever ce glacis qui pourrait nous être trop confortable. Ils nous obligent à rester en alerte. Les musiciens placent chaque note au millimètre, au bon timing. Et chacun garde sa façon de s’exprimer. Au final, toutes ces fortes personnalités n’en font plus qu’une.

cornelia street cafe,jacob sacks,ellery eskelin,michael formanek,vinnie sperrazza

Alors, pour le plaisir, le quartette reprend encore «We See» de Monk (incontournable Monk!) dans une version étonnante, comme pour prouver que le jazz est une éternelle remise en question.

Une conception à laquelle on ne peut qu’adhérer.


A+

 

19/05/2013

Greg Glassman Quintet - Fat Cat NY

Le nom de Greg Glassman ne m’était pas totalement inconnu, mais j'avoue que je n’en savais pas vraiment beaucoup plus à propos de ce trompettiste. L’occasion était trop belle pour aller le découvrir au Fat Cat ce jeudi 9 mai.

Ce newyorkais a deux albums en tant que leader à son actif, a pas mal tourné avec les Skatalites, et a fait ses classes aux côtés de Marcus Belgrave ou Clark Terry.

fat cat,greg glassman,ari ambrose,jeremy manasia,joseph leporte,jason brown,stacy dillard

Le Fat Cat est un endroit étonnant où la moitié du public joue au ping-pong, aux échecs, au billard ou encore au shuffleboard… L’autre vient écouter du jazz. L’ambiance y est unique, électrique, bruyante et surchauffée.

Pour se faire entendre, pas d’alternative, il faut “envoyer”.

Ça tombe plutôt bien, Greg Glassman - entouré de Ari Ambrose (ts), Jeremy Manasia (p), Joseph Leporte (cb) et Jason Brown (dm) - a de l’énergie à revendre. Et quand le quintette balance un premier thème à la Lee Morgan… ça joue ! Et pas un peu.

Entre hard, post-bop et soul jazz, le quintette mélange originaux et standards («Soul Eyes» de Mal Waldron, «Phalanges» de Clark Terry...) avec le même bonheur. On pense bien sûr un peu à Kenny Dorham ou Donald Byrd, mais il y a, en plus, un côté très actuel et moderne dans ce jazz enivrant.

Les attaques de Glassman sont claires et puissantes, le phrasé limpide et énergique. L’articulation est parfois légèrement imprécise, mais à cette allure et dans ce flot rythmique incessant, ça passe. Ça passe même très bien.

Au piano, Jeremy Manasia prend ses solos avec fermeté. Les phrases déferlent en cascades dans un esprit modal. Ça enfle, ça fait des vagues et ça s’élance dans le vide. Il joue des notes détachées, souvent dans les aigues à la manière d'un Duke Pearson. Dans un flow nerveux, enrobé d'une sensualité chaude.

fat cat,greg glassman,ari ambrose,jeremy manasia,joseph leporte,jason brown,stacy dillard

Ari Ambrose - qui remplaçait Stacy Dillard ce soir - déroule les chorus lumineux jusqu’à en perdre le souffle. Ici, on se donne à fond. Il faut dire que derrière, la rythmique n’est pas du genre à se la jouer cool. L’excellent Jason Brown (entendu aux côtés de Wayne Escoffery) pousse et pousse encore. Ses interventions sont explosives, denses et serrées. Et chaque fin de solo est propice à un changement de tempo.

fat cat,greg glassman,ari ambrose,jeremy manasia,joseph leporte,jason brown,stacy dillard

Le quintette joue avec les trippes, le cœur et l’âme. Et quand il passe sur un blues, on ressent en permanence cette pulsation swinguante qui bouillonne.

On ne perd pas une minute entre les morceaux, tout s’enchaîne et se déchaine. Et le public, celui qui est venu pour le jazz et qui s’écrase dans les fauteuils défoncés, alignés devant la scène, applaudit, tape du pied, siffle et en redemande. Pas question de lâcher la pression.

fat cat,greg glassman,ari ambrose,jeremy manasia,joseph leporte,jason brown,stacy dillard

Alors, pour (presque) terminer le concert, Glassman lance les premières mesures de «‘Round Midnight». Immédiatement, comme excité par l’alcool et la nuit, le thème est boosté par un tempo qui ne cesse de s’accélérer, irrémédiablement, pour prendre des allures de jam. C’est à ce moment que Stacy Dillard (qui jouait un autre gig plus tôt dans la soirée) se joint à la bande. Le morceau, improvisé, éclate littéralement. Dillard (Roy Hargrove, Mingus Big Band…) qui possède un son d’enfer, mêlant tradition et modernité, emmène le groupe encore plus loin, encore plus haut… Une folie.

Décidemment, ce jazz, quand il est revisité avec une telle détermination et une exaltation aussi sincère, n’est pas près de mourir.

A+

 

18/05/2013

Jonathan Kreisberg Trio - La Lanterna NY

Je ne pouvais pas passer à New York sans aller écouter Jonathan Kreisberg (qui vient de publier un album solo, “One”, dont je parlerai prochainement)!

à La Lanterna, à deux pas du Blue Note, c’est en trio que le guitariste se présente ce mercredi 8 mai : avec Colin Stranahan à la batterie et Rick Rosato à la contrebasse.

Le petit bar, au sous sol du restaurant du même nom, est full. L’ambiance y est très chaleureuse, sympathique et détendue. Certains mangent, d’autres se contentent de boire un bon vin ou une bière.

jonathan kreisberg,rick rosato,colin stranahan,la lanterna, dr  lonnie smith

Resserré dans un coin, le trio attaque avec un swinguant ”Microcosm For Two” puis un “Stella By Starlight” qu’il démonte et remonte dans tous les sens. Brisant les tempos pour mieux les relancer. Stranahan se fend d’un bien joli solo tranchant et énergique. Le batteur aime répéter et broder autour d’un motif court et obsédant. Il répète les figures avec beaucoup de nuance, gardant toujours en tête le groove… toujours le groove.

Rick Rosato, quant à lui, fait un travail remarquable lorsqu’il souligne la cadence ou quand, au contraire, il joue en contrepoint très marqué. Tout cela donne de la profondeur et une pulse irrésistible.

Et puis, bien sûr, il y a Jonathan Kreisberg qui affirme de plus en plus sa personnalité. Il fait ce qu’il veut avec sa guitare. Ses doigts filent sur le manche de l’instrument avec une précision diabolique. Mais au-delà de la virtuosité, il parvient toujours à magnifier la mélodie. Et c’est cela qui est excitant.

Du coup, même dans les ballades, ce léger swing reste bien présent. Ça ondule toujours. Sur “Peace” ou “You Don’t Know What Love Is”, par exemples, les harmonies s’entremêlent et semblent toujours ondoyer. Le timing est d’une rigueur implacable mais autour… ça bouge. Légèrement, sensuellement.

Il y a toujours du sentiment, de l’humanité, dans la musique de Kreisberg, mais jamais il ne force le trait. Il a toujours le bon goût d’évoquer sans trop insister. C’est pour cela qu’un thème écrit après les sombres évènements du onze septembre, “From The Ashes”, ne tombe pas dans le pathos.

Mais bien sûr, le trio sait s’amuser et “I Mean You” est un formidable espace de liberté pour les musiciens. La version est délirante, tout en étant respectueuse, et Kreisberg se lâche avec quelques effets qu’il affectionne. Monk aurait apprécié.

Le public, attentif et très participatif, en profite un maximum. Ça tape du pied et ça remue la tête avec enthousiasme.

Jonathan Kreisberg est un guitariste à suivre de très près car son univers, s’il n’est pas “tape à l’œil”, regorge de subtilité et de trouvailles. Ce n’est pas pour rien que Dr.Lonnie Smith l’engage régulièrement dans ses tournées…


Un très court – et très sobre - extrait de cette soirée à La Lanterna.



 


A+

 

14/05/2013

Bill Frisell - Beautiful Dreamer - Village Vanguard NY

Comme un gros malin, je n’avais pas réservé ma place et la file grossissait rapidement devant l’entrée du Village Vanguard. Cette semaine du 7 au 12 mai était consacrée au projet «Beautiful Dreamer» de Bill Frisell.

Le prolifique guitariste, toujours à la recherche de nouvelles sensations, a formé ce trio particulier (guitare, violon, batterie) au début 2010. Histoire d’explorer encore d’autres sons et de mélanger d’autres univers. Inutile de dire que j’étais curieux d’entendre cela en live.

bill frisell,eyvind kang,rudy royston,village vanguard

En attendant de pouvoir entrer, je scrute les gens et vois passer Ethan Iverson (Bad Plus) puis Bill Frisell, qui arrive à pieds, puis Lorraine Gordon (la patronne du Village), toujours alerte qui n’hésite pas à shooter dans la cale de bois qui sert à maintenir ouverte la porte du salon manucure voisin. Il fait doux et les taxi défilent dans la 7ème avenue.

Finalement, quelques places sont encore disponibles et j’obtiens mon sésame pour descendre dans cet endroit mythique.

Ambiance feutrées, photos de jazzmen qui ont marqué l’endroit, petites tables cosy et service cool et efficace. Dans le fond, le trio : Bill Frisell (g), Eyvind Kang (violon) et Rudy Royston (dm).

On commence en douceur, tout en roots, au son du blues. Eyvind Kang, veste militaire et tête de professeur d’économie, saupoudre d’accents parfois légèrement asiatiques les harmonies country, folk et rock. Puis les riffs de Frisell et les battements presque erratiques de Royston font tourbillonner les notes dans tous les sens. Le besoin de liberté se fait sentir. Alors, tout éclate, le temps d'un instant, en quelques impros qui flirtent presque avec le free jazz, pour ensuite mieux revenir sur des ambiances plus dépouillées, sensuelles et minimalistes.

L’osmose entre les musiciens est assez surprenante et la faculté d’écoute de Frisell est flagrante. Il répond à ses acolytes – ou les laisse parler – avec un sens profond de la nuance. Rarement il se met en avant et privilégie toujours le dialogue.

Les échanges sont riches et virtuoses.

Puis, chacun des deux solistes entame une conversation avec Rudy Royston. L’étonnant batteur s’adapte à toutes les situations, tantôt blues, tantôt pop, tantôt contemporaines. Il colore son jeu en s’aidant de mailloches, de gros fagots ou simplement avec les mains.

Quant à Frisell, il possède ce phrasé unique, souple et précis à la fois, qui laisse souvent trainer derrière lui un soupçon de mélancolie dans une réverbe sensible.

bill frisell,eyvind kang,rudy royston,village vanguard

Après avoir passé en revue une bonne partie des thèmes originaux de l’album («Baby Cry», l’envoutant «Winslow Homer»…), le trio s’atèle à revisiter quelques standards et reprises pop au deuxième set. Un thème de Monk, «Misterioso», se redessine en une musique plutôt abstraite et presque inquiétante. «Honeysuckle Rose» se perd dans les plaines arides de l’Arizona. «In My Life», des Beatles, se dévoile de façon minimaliste…

Même si le final est puissant, ce concert, tout en subtilité est idéal pour un club.

Et le Village Vanguard est certainement l’écrin rêvé pour accueillir ces petits diamants finement taillés…


A+

PS: Photos interdites pendant le concert. Donc, pas d'image du trio de Frisell.



10/05/2013

Ari Hoenig Trio - Gene Bertoncini - Smalls NY

Lundi 6 mai.

L’année dernière, j’étais venu au Smalls pour écouter un guitariste que je connaissais pas vraiment (Torben Waldorff). Cette année, je voulais écouter un batteur que je connaissais bien mieux: Ari Hoenig.

Mais ce soir-là, Mitch Borden (le patron du Smalls) m’a invité à venir un peu plus tôt pour écouter un autre guitariste que je ne connaissais pas vraiment: Gene Bertoncini. “Gee, he’s good ! Oh boy he’s good!”, m’avait-il dit la veille. Vérifions.

Bertoncini (qui a quand même joué avec Buddy Rich, Carmen McRae ou Mike Manieri) a 75 ans bien sonnés et joue en solo sur une guitare acoustique. Prise classique.

smalls,ari hoenig,shai maestro,johannes weidmuller,gene bertoncini

Ce soir, il reprend essentiellement des standards, tendance cool jazz, ballades ou bossa, tels que “Smile”, “My Funny Valentine”, “Olha Maria”...

La technique, dans ce genre d’exercice est souvent primordiale. Et à ceux qui la maîtrisent à la perfection, on demande aussi de la personnalité. Hélas, Gene a sans doute perdu de sa virtuosité au fil des années. Son phrasé accroche souvent et manque singulièrement de fluidité. Et dans les “espagnolades”, cela se ressent assez fort. Et l’on ne peut vraiment lui pardonner sa prestation moyenne du fait qu’il se soit casser un ongle (il joue sans plectre). Cependant, cela a quelque chose de touchant. Pendant que sa jeune épouse vient lui coller un faux ongle, Gene parle avec ses vieux amis venus le voir. Alors, on l’écoute, ensuite, un peu différemment.

Pour terminer son concert, il invite une chanteuse brésilienne de passage à chanter “The Girl From Ipanema”. Tout cela est sympathique, mais l’on reste quand même un peu sur sa faim.

Pause bière au bar.

smalls,ari hoenig,shai maestro,johannes weidmuller,gene bertoncini

Changement de style et de niveau ensuite avec Ari Hoenig, artiste en résidence chaque lundi au Smalls. Ce soir, ce sont Johannes Weidenmueller (cb), un complice de longue date, et Shai Maestro (p) que le batteur New Yorkais a invité.

Les morceaux qu’ils vont jouer se décident quelques minutes avant le gig, ce qui laisse entrevoir de beaux moments d’impros, d’interaction et qui démontre ainsi une belle confiance mutuelle.

Autant dire que ça démarre fort. Les regards complices et les sourires échangés invitent à toutes les audaces. Dès les premières mesures, un groove et un swing incroyables émergent.

La finesse du jeu de Shai, les surprises incessantes de Hoenig (jamais il ne répète deux fois le même gimmick) et le liant du jeu de Weidenmueller font de ce jazz quelque chose de puissant et d’organique. Un jazz qui s’invente. Un jazz qui joue aux montagnes russes. Les trois musiciens, heureux de jouer ensemble, sont presque aussi hilares que Satchmo sur la grande photo au fond de la scène.

Le jeu de Shai Maestro emprunte parfois à la musique slave ou Middle East. On y ressent ce romantisme chaud. Toujours musclé. Toujours alerte.

Trois ou quatre morceaux puissants et sans concession («Bert’s Playground», «Ramilson’s Brew»…), truffés de rebondissements, font passer ce premier set à la vitesse d’un boulet de canon.

smalls,ari hoenig,shai maestro,johannes weidmuller,gene bertoncini

Le Smalls est toujours bourré pour le second set. Normal, personne ne s’ennuie.

L’intro de «Smile» (décidemment le morceau du jour) que Ari Hoenig joue seul est subjuguant. Le batteur joue des coudes, étouffe la caisse claire et le tom. Il leurs fait dire ce qu’il veut. Les tambours chantent littéralement sous le coup des baguettes, mailloches et balais. (Je vous invite à écouter son album solo The Life Of A Day).

Et puis, tout s’emballe à nouveau et monte en puissance, dans un groove incandescent ! Ça échange à tout va. Il n’y a plus de limite.

Jusqu’au bout, la musique se colore et se transforme.

Voilà du jazz qui mouille sa chemise !

Un concert brillant et époustouflant, comme on en rêve.

Ari Hoenig vient de publier Punkbop (enregistré au Smalls avec Jonathan Kreisberg, Will Vinson, Tigran Hamasyan, Danton Boller), à bon entendeur…

 

A+

 

30/04/2013

Stephane Galland Interview sur Citizen Jazz.

stephane galland,interview,citizen jazz

C’était à la fin de l’année dernière. Stéphane Galland allait fêter avec ses vieux complices, les 20 ans d’Aka Moon. Mais ce soir-là, dans un bar près du Sablon, c’est de son premier album que nous parlerons : LOBI.

L’interview est à lire sur Citizen Jazz.

Et LOBI sera à voir sur les scènes de Jazz à Liège et du Paris Jazz Festival… Ne ratez pas ça.

A+

 

22:42 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : stephane galland, interview, citizen jazz |  Facebook |

25/03/2013

Tournai Jazz Festival sur Citizen Jazz

Les organisateurs du Tournai Jazz Festival apprennent vite. L’an dernier, pour la première édition, ils avaient déjà bien fait les choses. En grand. Peut-être même un peu trop grand pour un début : le BJO, Toots Thielemans, Eric Legnini, Philippe Catherine, Terez Montcalm et d’autres. Il fallait tenir le rythme pendant trois jours. Et sur la fin, on sentait le public un peu moins assidu.

tournai jazz festival,citizen jazz,manu katche,richard galliano,steve houben,francois vaiana

Cette année, on est passé à deux jours et on s’est limité à deux salles : le grand patio et la belle grande salle Jean Noté. Résultat : carton plein et une ambiance très festive.

tournai jazz festival,citizen jazz,manu katche,richard galliano,steve houben,francois vaiana

Compte rendu complet à lire sur Citizen Jazz...


A+


23/03/2013

Mélanie De Biasio - No Deal

melanie de biasio, dre pallemaerts, pascal mohy, pascal paulus, chronique

Tout simplement é-blou-i-ssant !

Mélanie De Biasio.

 

A+

09/03/2013

Pause momentanée.

J’ai vu beaucoup de concerts. Ecouté beaucoup de musique.

Et je n’ai pas trouvé le temps d’en parler.

Il faut dire que ces dernières semaines, les journées filent aussi vite qu’elles ne sont longues. Et les week-ends ne sont pas plus cool. Le rush, le stress, la course… le quotidien. Pas le courage de me remettre devant mon mac à 23h, la tête pas toujours libérée du boulot de la journée, quand il faut être frais le lendemain à 6h.

pause.jpg

Il faut que je respire, que je prenne du recul.

Je fais donc une pause... jazz… et je continue à affronter le rush.

Une fois que la tempête sera un peu calmée, je reprendrai le temps d’écouter sereinement les disques et d'écrire, plus ou moins correctement, les comptes-rendus des concerts passés…

En attendant, je vous conseille quand même d'écouter les derniers albums Obviously de Fabrice Alleman, Blasting Zone Ahead de Fox, Live de Nik Bärtsch, Dancing On The Rim de Folk Tassignon, 13 de Flat Earth Society, The Jungle He Told Me de Johachim Badenhorst, MEQ de Mikael Godée et Eve Beuvens, The Other Strangers de Orioxy, Kailash de Octurn, All You See de Yves Peeters Group, Sing Twice d’Eric Legnini, Trinité de Lionel Beuvens, Jour de Fête de Yvonnick Prené, Work On Peace de John Snauwaert, One de Jonathan Kreisberg, Faerge de Ruben Machtelinckx, OSA de Banjax, Skin de Nicola Lancerotti, Daramad de Daramad, Mercy Pity Peace and Love de Doubt, Buenaventura de Mâäk

Et je suis sûr d’en avoir oublié quelques-uns…


A+

 

19:45 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) |  Facebook |

23/02/2013

Listen Closely

 Vienne c’est Stauss ou Mozart pour les uns, Gustav Klimt, Stephan Zweig ou le Danube, Le Troisième Homme et la Zacher Torte pour les autres.

Et à Vienne, qu’en est-il du jazz ? On n’y pense pas automatiquement.

Pourtant, comme à Berlin, Paris, Amsterdam ou Bruxelles, le jazz y a sa place. A Vienne, les clubs s’appellent Jazzland, Porgy And Bess, Miles Smiles ou encore Jazz Cafe Bird… Pour ne citer qu’eux.

Et Daniel Noesig (qu’on connaît bien en Belgique pour l’avoir vu jouer avec Take The Duck), Angel Reisinger, Le Vienna Jazz Orchestra et bien sûr Joe Zawinul, ce n’est pas rien quand même.

Oui, il y a une scène jazz.

Et il y a aussi un jeune label, Listen Closely, créé par le saxophoniste Werner Zangerle.

J’avais rencontré Werner lors d’un concert du guitariste Tchèque Petr Zelenka au Sounds. Un concert très ouvert, dans un esprit avant-gardiste et free. Je pensais alors que Zangerle officiait essentiellement dans le genre, surtout après l’avoir entendu avec son Trio ZaVoCC - à la pochette complètement improbable (digne de Heidi ou de la Mélodie du Bonheur) - qui joue la carte de l’impro, mélangée à la noise et à l’électro planante. Mais, à l’écoute de Panto notamment, l’univers de Zangerle m’a paru finalement bien plus nuancé.

P1250512.JPG

Le label Listen Closely est donc né d’une volonté de donner de la visibilité à de jeunes jazzmen autrichiens mais aussi de décloisonner les genres. En deux ans d’existence, cinq disques ont déjà vu le jour. Cinq albums aux univers forcément différents.

Rapide tour d’horizon.

Commençons par l’album Panto du quartette de Werner Zangerle (ts) qui réunit Matthias Löscher (eg), Matthias Pichler (cb) et Klemens Marktl (dm).

P1250509.JPG

Cet album, brillant et frais, rappelle par moment l’esprit du Trio Fly de Mark Turner sur «Lucid» par exemple et surtout sur «Rise and Fall» qui, comme son titre le laisse supposer, évolue par cycles successifs, reliés par quelques beaux solos de contrebasse et de guitare. On perçoit aussi, au travers d’une forme parfois plus traditionnelle («Let Fools To Be Fools»), des intonations plus marquées, à la Chris Cheek, dans le chef de Zangerle. Il faut souligner aussi le jeu remarquable et très personnel du contrebassiste Matthias Pichler tout au long de l’album qui pousse souvent le groupe à aller de l’avant. L’album est d’une belle homogénéité qui ne manque cependant pas de diversité. Quand «It’s Getting Cold» se décline à la manière d’une belle ballade jazz, que «Lamento» montre un côté plus sombre et introverti, le morceau «Panto» n’hésite pas à brouiller les pistes et à se faire plus incisif, plus bruitiste, voire plus rock. Et là, c’est le guitariste qui surprend.

P1250511.JPG

L’album Songs About Birds and Horses du Philipp Harnisch Quartet est d’un tout autre genre. Sans doute plus radical.

L’ambiance y est mystérieuse, plutôt torturée mais néanmoins poétique. Il y a dans ce quartette une manière plus froide et plus nordique daborder le jazz. Un mélange subtil de jazz avant-gardiste, de recueillement et de contemplation. Bien qu’il soit leader, le saxophoniste Philipp Harnisch, laisse beaucoup de place au pianiste Elias Stemeseder. Les mélodies, presque décharnées (comme sur le très beau «Purple Days»), sétendent lentement avant d’être traversées par des attaques agressives venues de tous bords («Steel Horses» ou «Pulsate»).

Des bribes de mélodies désenchantées se déploient doucement dans des ambiances parfois brumeuses. Le toucher de Stemeseder oscille entre la fermeté – dans les ostinatos – et la langueur. Tout se développe avec une certaine lenteur au son d’un drumming parfois désarticulé de Maximilian Santner. Harnisch n’hésite pas alors à faire crisser son saxophone et à le faire rugir («Pulsate»).

P1250507.JPG

Souvenir est l’œuvre de Memplex - Niki Dolp (dm), Mario Rom (tp), Werner Zangerle (ts, ss), David Six (p), Walter Singer (cb) - un quintet dont lesprit flirte parfois avec celui d’un mini big band explorateur. Si les deux premiers morceaux sont plutôt swinguants, la suite est plus nuancée. «Plantlet», en piano solo de Niki Dolp (qui a lâché un instant sa batterie), se fait minimaliste et «Auganblicke», sur lequel on retrouve Philip Harnerisch au sax, propose un jazz plus avant-gardiste. Puis, une marche lente («This Tiring Chase») sur laquelle on a invité une chanteuse (Mira Lu Kovacs), fait penser à certains travaux de Mara Carlyle ou de Sidsel Endresen. Un autre chanteur, Willi Landl, est également invité (sur «Tim Talk») et rappelle, en fin de morceau, les excentricités vocales d’un Médéric Collignon. Souvenir est traversé de multiples influences mais n’en est pas pour autant incohérent. C’est même plutôt intéressant.

P1250508.JPG

Un trio à cordes : violon, contrebasse et guitare. Un peu de mélancolie et de fragilité qui jouent sur le malaise, la fêlure et aussi l’insouciance. C’est Jetset Suite de Christoph Mallinger (v), Reinhard Schraml (g), Martin Heinzle (cb).

Le trio fait très attention à l’équilibre des timbres : tous unis, tous différents. Entre tentations slaves et blues, «Ewald» rappellerait presque le Hot Club de France. L’archet de la contrebasse met en valeur le violon, et la guitare prend de l’assurance, se met en avant et crée de l’espace. C’est enlevé et joyeux aussi sur «The Evil Twin». Mais souvent, la mélancolie l’emporte. Les arrangements se complexifient. La ligne artistique du trio n’est peut-être pas fermement définie et l’on navigue souvent entre deux eaux… mais c’est sans doute cela qui est intéressant. Le trio refuse la formalité et lorgne du côté de l’Espagne («El que»), de la ballade insouciante qui rappelle l’association Stéphane Grapelli et Philip Catherine («Das Gansl und sein Wirt») ou du baroque («Herbstgedicht»). Entre musique de chambre et le jazz bohème, ce disque, très personnel, est plutôt très agréable à écouter.

P1250510.JPG

Et enfin, il y a Hypnotic Zone avec La Justice, les Filles et l’éternité. Il y a indéniablement une recherche philosophique dans ce travail. Rien n’est laissé à la simple beauté de la musique. Il y a une envie de fond, de message sous-jacent, de réflexion. Le pianiste d’origine grecque, Villy Paraskevopoulos, s’est entouré de Stefan Thaler (cb), Niki Dolp (dm) pour délivrer une musique à la fois lyrique et envoûtante, aux accents qui rappellent parfois Paul Bley. Après un démarrage en force (cordes de contrebasse qui claquent, drumming graisseux et accords plaqués de piano), Hypnotique Zone nous emmène dans un jazz assez minimaliste, souvent emprunt de mystère et de retenue. Le dialogue entre les trois musiciens est précis et plein de finesse. Le groupe se ménage aussi beaucoup d’espace et de temps pour laisser respirer la musique. Le disque est même «chapitré» et ponctué par de courts interludes improvisés. Une très belle découverte.

Bref, voilà un label qui mérite un peu d’attention. Surtout que l’on annonce un sixième album avec Ingrid Schmoliner (p, voix) Joachim Badenhorst (bc, ts) et Pascal Niggenkemper (cb). On salive déjà.




A suivre.

A+

 

11/02/2013

Alexandre Furnelle Quartet - Tribute to Charlie Haden - Sounds


Charlie Haden est un immense contrebassiste et un grand mélodiste. Alex Furnelle est, lui aussi, contrebassiste. Et amoureux des belles mélodies.

charlie haden,sounds,alex furnelle,ben sluijs,jan de haas,peter hertmans

Alors, pourquoi ne pas reprendre le répertoire du maître ? Ce n’est pas si courant, après tout. Et puis, pourquoi ne se limiter qu’aux seules œuvres de Haden et ne pas élargir le spectre, en allant chercher d’autres morceaux emblématiques (de Keith Jarrett, Ornette Coleman ou de Carla Bley) que Haden a illuminé de sa présence ? Surtout que toutes ces compositions sont souvent d’une richesse incroyables et permettent de belles et nombreuses digressions. Pourquoi s’en priver ?

Alex Furnelle s’est donc entouré de Jan De Haas à la batterie, de Peter Hertmans à la guitare électrique et de Ben Sluijs au sax alto et à la flûte, et leur donné rendez-vous au Sounds samedi 22 décembre.

N’hésitant pas à raconter quelques anecdotes et à donner nombre d’info sur les morceaux qu’il joue, Alex Furnelle possède ce joli sens didactique et charismatique qui n’est pas pour déplaire. On sait dès lors où l’on met les oreilles et l’on en apprécie encore un peu plus la musique.

«The Death And The Flower» (Jarrett) - introduit magnifiquement à la flûte par Ben Sluijs - permet à Furnelle de montrer tout son talent à l’archet. Cette belle ballade ondulante – presque orientaliste – se développe avec grâce sous l'écoute attentive d’un nombreux public.

Après «Hermitage», le quartette enchaîne quelques thèmes d’Ornette Coleman. «Turnaround» et surtout «Ramblin’» permettent aux musiciens de s’exprimer totalement. Peter Hertmans, au jeu chargé de blues, dessine de belles lignes harmoniques. Il n’hésite pas à salir un peu le phraser, pour le rendre plus roots encore. Il utilise une légère disto ou un soupçon de vibrato. Son jeu est souple et sensuel et s’accorde merveilleusement à celui du sax alto.

charlie haden,sounds,alex furnelle,ben sluijs,jan de haas,peter hertmans

Libre et léger, le jeu de Ben Sluijs est un délice. Rattaché au fil fragile de la tradition (une pointe de Konitz ?) Sluijs trouve toujours le moyen de s’échapper, de papillonner et d’illuminer les moindres phrases. Il replace toujours le discours dans un langage moderne, actuel, intelligent et accessible.

Avec délicatesse, Furnelle caresse les 5 cordes de son instrument. On dirait qu’il joue «en surface», qu’il effleure les mélodies, qu’il laisse parler les silences.

«Silence» est d’ailleurs le morceau suivant sur lequel Hertmans montre, une fois encore, tout sa sensibilité et sa finesse dans un jeu sobre, fait d’ombres et de lumière.

Le quartette prend visiblement du plaisir à voyager dans ce jazz-là. Et nous aussi. Mais puisqu’il faut une fin, le groupe termine ce bel hommage - de façon plus «musclée» - avec «Our Spanish Love Song» et, en rappel, avec le lancinant et poignant «We Shall Overcome».

Reprendre des standards (ou du moins des morceaux historiques) a du sens quand ils sont reconsidérés de la sorte, avec respect, mais surtout lorsqu’ils sont habillés d’une vision toute personnelle.

C’est cela aussi qui permet de garder le jazz vivant.



A+

 

 

 

10/02/2013

Aka Moon 20 ans - Jazz Station (Dernière)

 

Pour en terminer avec les 20 ans d’Aka Moon, revenons sur les deux derniers concerts à la Jazz Station.

Le premier des deux avait lieu le 21 décembre et revisitait l’album avec les DJ’s.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Pour l’occasion, le groupe a invité DJ Grazzhoppa, bien entendu, mais aussi Benoit Delbecq (keys) et Guillaume Perret, le nouvel enfant terrible du saxophone (trafiqué) français.

Le club a fait le plein, une fois de plus. Il n’y a plus une seule place libre.

Pas une minute à perdre. Benoit Delbecq derrière son ordi et son mini clavier, et Grazzhoppa derrière ses platines lancent un groove sourd et bourdonnant, empli de tonnerre et d’orage. Et bam! C’est parti. Puissance et énergie maximales, on ne fait pas dans le détail. Stéphane Galland entre aussitôt dans la danse, suivi par Michel Hatzigeorgiou et finalement par les deux saxophonistes.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Ce qui est magnifique dans cette orgie de décibels et de beats insensés (hé oui, on est quand même loin d’un simple rythme binaire de boîtes de nuit), c’est que l’esprit musical d'Aka Moon reste totalement perceptible. Peu importe le traitement et la couleur qu’on lui impose, son langage musical est plus fort que tout. L’ADN du trio ne peut mentir.

Sans ne jamais rien perdre de leur intensité, les mélodies s’enchevêtrent sur des tempos soutenus et toujours mouvants. Virages abrupts, changements de directions surprenants, la musique prend tous les risques et nous entraine dans un tourbillons insensé. Des paysages hallucinés se dessinent, des univers insoupçonnés se découvrent. Des sirènes hurlantes, des voix trafiquées ou des sons urbains se bousculent sur des rythmes venus des quatre coins de la planète. La musique ne fait qu’un seul monde. Aux impros jazz, se mélangent le dub, le rock, le folklore oriental, le blues, le classique et rythmes tribaux. Et tous s’entendent.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Le trio ouvre constamment l’aire de jeu et Guillaume Perret s’engouffre dans les moindres espaces. Il sort de son sax - sur lequel il a scotché de minis micros - des sons ultra trafiqués qu’il module à l’aide d’une panoplie impressionnante de pédales. Sa dextérité et sa maîtrise lui permettent de toujours être sur le coup. Il rebondit, improvise, invente et propose à tout va.

Delbecq injecte des micros rythmes, des crachotis, des craquements, des bribes d’harmonies. Grazzhoppa fait courir ses doigts sur les vinyles et les curseurs de ses platines.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Fabrizio Cassol joue le chef d’orchestre, parfois presque dépassé par la folie ambiante. Hatzigeorgiou et Galland rivalisent d’idées pour maintenir le cap. Et tout le monde communique, avec passion et ferveur. Rien n’est jamais pareil et la musique se réinvente perpétuellement sur des rythmes fous.

Je vous invite à découvrir l’univers de Guillaume Perret à travers son album (sorti chez Tzadik, le label de John Zorn) en attendant de le revoir en concert en Belgique – espérons-le – avec son propre projet. Vous ne serez pas déçu.

jazz station,aka moon,michel hatzi,stephane galland,fabrizio cassol,guillaume peret,dj grazzhoppa,benoit delbecq

Le lendemain, toujours au même endroit, on retrouve le trio, comme au premier jour, pour conclure ces 20 ans d’amitié et de créativité incessantes.

Il est touchant de constater que ces trois amis se surprennent encore et toujours, qu’ils ont toujours autant du plaisir à jouer ensemble, à inventer et réinventer. Cela se sent dans leur musique, mais aussi dans leurs yeux et leurs sourires. Complices jusqu’au boutils passent en revue, ce soir, «Unisson», le bien nommé.

Aucun concert n’aura jamais été pareil, n’aura jamais été une redite. Chacun d’eux aura été une renaissance, une recréation d’un monde. Un monde de richesses musicales inépuisables.

On est passé par tous les sentiments et par tous les pays. On a découvert et rencontré des gens formidables, des gens passionnés, émouvants, drôles, profonds et subtils. Des musiciens à l’identité forte. Tous brillants. Et qui avaient chacun quelque chose à partager.

Si ça ce n’est pas du jazz…

A+