21/07/2015

BRZZVLL à L'Epaulé Jeté

L’Epaulé Jeté. C'est la première fois, depuis son ouverture, que je passe dans ce nouvel endroit à la mode du côté de la Place Flagey et qui propose régulièrement (depuis le 30 avril - journée internationale du jazz – tout un symbole !) des concerts de jazz.

Ce soir c'est BRZZVLL qui s’est coincé juste à côté l’escalier en colimaçon.

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Je n'avais plus vu ce groupe sur scène depuis bien longtemps (du temps où il avait encore toutes ses voyelles, c’est dire !), mais j’avais plus ou moins suivi leur parcours discographique (Happy Life Creator et Polemicals).

Le groupe anversois a d’ailleurs publié fin de l’année dernière un excellent album (Engines) avec, ni plus ni moins, Anthony Joseph ! Un conseil : si vous aimez Gil Scott-Heron et le groove intelligent, foncez !

Ce soir, BRZZVLL se présente sans le chanteur mais non sans son énergie habituelle. BRZZVLL, c'est du gros son et du groove puissant. Et il faut bien deux batteries (Stijn Cools et Maarten Moesen) pour marteler les rythmes funky en diable. Dès le premier morceau, le décor est planté. Derrière ses keyboards, Jan Willems, qui déverse un flot continu de courts motifs hyper accrocheurs, est soutenu par les deux saxophonistes qui s’amusent à développer les thèmes avec fougue. Tout en intensité, Andrew Claes (ts) enchaîne les chorus tandis que Vincent Brijs (baryton sax) ponctue grassement les accents funk.

Parfois plus soul, le septette ne relâche en rien la pression et permet même à l’excellent Geert Hellings – guitare électrique aux cordes très flottantes - d’user de distorsions ou de riffs à la Jeff Beck. Le groove est sourd et entêtant. Le groupe marie funk, rock vintage, l’afrobeat à la Tony Allen ou la dance électro actuelle (tendance SBTRKT), surtout quand Andrew Claes se déchaine à l'EWI. Dries Laheye, quant à lui, se fend de quelques courts solos mais assure surtout une pulse continue.

Les morceaux sont souvent solaires et la "tourne" est bien huilée. Les arrangements sont pleins de reliefs. La musique est grasse, profonde et dansante. Les rythmes sont modulés avec subtilité et sensualité et les thèmes sont plutôt riches et assez variés pour que jamais on ne s'ennuie. Alors ça ondule, ça balance et ça tangue dans le public... qui en redemande. Après une bonne heure et demie, les musiciens - en nage - finissent par mettre fin à un concert plutôt torride.

On attend maintenant de revoir BRZZVLL, avec Anthony Joseph cette fois, au prochain festival Saint-Jazz-Ten-Noode. Soyez-y, ça promet !

 

BRZZVLL feat. ANTHONY JOSEPH - MIND IS A JUNGLE from jochem baelus on Vimeo.

 

A+

 

10/07/2015

Liz McComb Quintet - Estivalles des Taillades

Profitant des vacances et d’une proposition de Reggie Washington, je me suis retrouvé ce jeudi 9 juillet aux Estivales des Taillades, près de Cavaillon. C'était pour moi l'occasion de me plonger un peu plus dans l'univers musical de Liz McComb.

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Originaire de Cleveland, la chanteuse - et pianiste - vit, depuis quelques années déjà, à Paris. Cette fille de pasteur est restée fidèle à ses racines et continue de défendre le blues et le gospel avec toujours autant de passion.

Ce soir, en plein air, dans la jolie cour du Moulin St-Pierre des Taillades, balayée par un mistral encore fringuant, il fait 28° et les cigales chantent encore à tue-tête.

Dans une élégante robe bleue, la (dé)coiffure afro, Liz McComb entre seule en scène, s’installe au piano et entame «Lord, Look Down On Me». La voix est graineuse, chaude, assurée et puissante. Le ton est donné.

Elle reprend le refrain et invite, un à un, ses musiciens à la rejoindre. Philippe Makaia d’abord, aux congas, Larry Crockett ensuite, aux drums, puis Reggie Washington à la basse électrique et finalement Richard Arame à la guitare électrique. A chaque «reprise», la tension monte comme une transe, comme une prière.

La chanteuse enchaîne les traditionnels («Joshua Fit the Battle of Jéricho», « Soul Say Yes », …) et quelques rares compos personnelles. Petit à petit le public clape des mains. Liz se lève pour plaquer avec force ses accords, puis elle va au-devant de la scène et dirige ses hommes avec caractère.

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Après un morceau assez soul – toujours bref – la pianiste nous offre «Strange Fruit» en deux versions. La première avec les guitaristes, tout en sècheresse et dureté, et la seconde, seule au piano comme pour marquer plus encore la profondeur et la solennité du moment.

Comme pour chasser cet instant de recueillement, «Fire» et «I Believe» enflamment la cour du Moulin, notamment sous les riffs - presque rock - de l’excellent guitariste Richard Arame. Reggie Washington (au superbe phrasé, souple et sensuel) en profite pour lui donner le change.

La plupart des morceaux sont courts et permettent à la chanteuse d’y revenir, de les reprendre deux, trois, voire quatre fois de suite, pour en augmenter la tension et marteler le message.

Liz McComb dompte le vent - qui s'est finalement couché - et fait taire les cigales... Mais on attend un peu plus de ferveur, de transe ou de lâcher prise de l’ensemble. Au lieu de cela, le quintette nous sert un «By The Rivers of Babylon», rasta comme il se doit, mais à la limite du kitsch. On renoue rapidement et heureusement avec les véritables racines du blues traditionnel et du chant churchy. Ça sent un peu le Bayou et la guitare de l’impressionnant Richard Arame rappelle celle du grand B.B. King. La température remonte. Liz met alors chacun des musiciens en avant (avec un beau mais court «combat» entre congas et drums, par exemple) pour conclure un agréable concert.

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En rappel, «Oh When The Saints», suivi d’un tout bon blues énervé (dont le nom m’échappe) et finalement un doux «Hymne à l'amour», a capella, puis repris en chœur par le public, terminent de combler les nombreux festivaliers.

Agréable moment, donc, qui pourrait être plus «fort» encore, si la cohésion du groupe était sans doute un peu plus resserrée (?)…

A+

 

 

 

18/06/2015

Rêve d'Elephant - Reflektor à Liège

C'est dans la toute nouvelle salle du Reflektor à Liège que Rêve d'Eléphant Orchestra avait donné rendez-vous à ses fans de la première heure ainsi qu’à un nombreux public curieux de musiques aventureuses, pour deux évènements majeurs. En effet, ce samedi 13 juin, l’imprévisible combo présentait non seulement son nouvel album (Odyssée 14, chez De Werf) mais aussi un superbe livre retraçant les 35 ans de l’aventure incroyable du Collectif du Lion.

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Ce merveilleux et épais bouquin retrace avec précision le parcours atypique de ces «jeunes» qui ont été à l’origine d’une certaine école liégeoise. Outre Michel Debrulle et Myriam Mollet - chevilles ouvrières du Collectif - il faut saluer l’excellent travail d’écriture de Valérie Davreux, Jean-Pierre Goffin, Claude Loxhay et Jean-Pol Schroeder ainsi que les illustrations et la mise en page d’images inédites ou rares de Racasse Studio. On se rend compte, au fil de ces 200 pages, de l’impact que ces musiciens ont eu sur la musique, mais aussi dans la vie sociale et dans les arts en tous genres. «Sur la piste du Collectif du Lion» est un ouvrage indispensable qui permet, mine de rien, de bien mettre en lumière l’utilité de la culture dans notre société. A lire, donc.

Mais revenons dans la salle ou le groupe a déjà pris possession de la scène. Fidèle à son envie de voyager et de défricher la musique, Rêve d’Eléphant explore toutes les contrées d’un univers imaginaire. Et si l’album s’appelle Odyssée 14, c’est qu’il s’inspire de musiques, de textes et d’artistes allant du 14e siècle à nos jours.

Le line-up a changé. Jean-Paul Estiévenart (tp) a rejoins l’équipe (à la place de Laurent Blondiau), l’étonnant Nicolas Dechêne est aux guitares et deux chanteurs (Thierry Devillers et David Hernandez) se sont trouvés une place aux côtés du noyau dur : Pierre Bernard (flûtes), Etienne Plumer (dm, perc.), Stéphan Pougin (perc., dm, congas), Michel Massot (tb, tuba, euphonium, sousaphone) et bien entendu Michel Debrulle (dm).

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Le premier titre («Sur la route») flirte un peu avec le pop folk, tandis que «La folle Impatience » hésite entre musique hispanisante, bourrée auvergnate et parfum tex-mex, avec ses trompettes, flûtes et trombone, et force de percussions (trois batteries qui claquent et qui ne se marchent pas dessus, ça sonne !). Le thème est chancelant et brillant comme la flamme vacillante d’une bougie. Le public est déjà conquis.

Au chant, Thierry Devillers démontre une belle force de conviction narrative sur «Agitprop» - comme il le fera plus tard sur un texte de Picasso, avec l’excellent « Folies ! Folies ! Folies ! » - et un joli sens de la théâtralisation sur «Tavern Song». De son côté, David Hernandez, dans un style spoken word, déroule un extrait de texte de William Burroughs, «The Man Who Taugh His Asshole To Tallk» (faut-il traduire ?). Ici, le rythme est brûlant et obsédant, comme un bourdonnement dans la tête au lendemain d'une soirée pleine d'excès.

Fabuleux de grâce et d'urgence mêlées, «Le Sacre de l´Eléphant» laisse de beaux espaces à une flûte mélancolique et à des cuivres gémissants presque à l'unisson. Et le sacré animal finit d’ailleurs par s’évader dans une jungle africaine et sauvage.

Rêve d’Eléphant accentue encore le côté pluridisciplinaire en offrant une place plus importante aux textes, mais aussi à la danse. Il faut voir comment le corps de David Hernandez se tord et se casse de façon «praxinoscopique»*. Puis, Michel Massot nous entraîne dans «L'eau de la…», un morceau sombre et intime, avant de conclure sur un dansant «The Wind And The Rain», à mi-chemin entre musique celtique et indienne.

Dans le grand coffre à images et à idées de Rêve d’Elephant - qui pourrait paraître bordélique - tout finit par se ranger et prendre forme. Les souvenirs et les utopies en tous genres se racontent et se vivent. Si on a parfois du mal à définir la musique de ce groupe (c'est à dire à tenter de la mettre dans une case) c'est parce qu’elle est unique et qu’elle mélange tout... Ce sont des rêves, en quelque sorte, où tout est possible et tout est permis. Et ça fait du bien.

A+

 

*Vous savez, ces vieux appareils du début du cinéma qui décomposaient le mouvement de manière saccadée…

 

15/06/2015

Matthieu Marthouret Bounce Trio - Bravo

L’organiste Matthieu Marthouret était de passage à Bruxelles pour présenter son dernier album en trio : Small Streams… Big Rivers. Et il avait choisi le Bravo.

Avec Toine Thys au ténor et Gautier Garrigue aux drums, Bounce Trio (puisque tel est le nom du groupe) rebondit entre bop, soul jazz, thèmes originaux et reprises, comme, par exemple, avec ce légèrement funky «Tom Thumb» de Wayne Shorter, pour ouvrir le concert.

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Le thème est emballé avec une belle fougue. Il faut dire que, en trio, la musique est plus découpée et dégraissée. Marthouret fait d'ailleurs preuve d’une belle habileté en assurant groove, lignes de basse et mélodies. Bien sûr, le drumming, tendu et sûr, de Gautier Garrigue est là, bien solide, pour le soutenir. Sur «Joe», le sax et l'orgue jouent à la course poursuite ou le relais, c'est selon. Entre quelques citations de «Lullaby Of Birdland», le thème file et Toine Thys peut enchaîner les chorus enflammés. Les échanges sont parfois âpres, pleins de swing et de vivacité. On en voudrait plus des morceaux comme celui-là car, même si «Visions » (de Stevie Wonder) est plein de charme, il est un peu trop respectueux de l’original, et manque peut-être un peu d’intérêt. On pourrait faire la même remarque à propos de la reprise de «Shine On You, Crazy Diamond» (de Pink Floyd).

Quand ils sont libérés, chacun des musiciens y va de son solo. Guarrigue claque les fûts sur un question-réponse avec l'organiste et Thys vient mettre son grain de sel. «Years», tout en accélérations et allers-retours rythmiques est brillant d'efficacité. Du coup, «Prélude en Ut Mineur» (inspiré de Frédéric Chopin), joliment arrangé, vient à point nommé pour calmer le jeu.

Le fait de ne faire qu'un seul et long set est sans doute bénéfique au trio chez qui l’on ressent de la chaleur et de la cohésion grandir au fil des morceaux. Les trois amis semblent dialoguer sans a priori, ni calcul. La musique n'en est que meilleure. Elle est plus chaude et sensuelle, les solos sont plus liés, s'intègrent et se confondent plutôt qu'ils ne se succèdent. L'âme du trio se révèle vraiment, comme sur ce morceau d’Eddy Louis ou encore sur un «Bounce Neuf», tourbillonnant à souhait.

Et pour terminer ce bon concert, et pour rendre un dernier hommage à Ornette Coleman, disparu le matin même, Marthouret invitera un second ténor à monter sur scène : Vincent Tekhal.

Small Streams… Big Rivers.

 

 

 

A+

 

09/06/2015

Blue Flamingo - Juin 2015

Entre festival et «pop up» club de jazz, le Blue Flamingo en est déjà à sa cinquième année !

Oui ! Cinq ans qu’il propose de façon régulière (4 fois l’an, le temps d’un week-end) des doubles concerts, les vendredi et samedi, dans la très belle, spacieuse et chaleureuse salle du Château du Karreveld à Molenbeek. La dernière fois que j'y avais mis les pieds, c'était il y a trop longtemps (lors de la première édition, en fait). Depuis, la formule n'a pas changée mais l'organisation et l'aménagement des lieux se sont bien améliorés : acoustique, lumière et même une petite - mais délicieuse - restauration tendance bio, sont vraiment au top. À force de travail, d'abnégation et, sans aucun doute, d’une foie inébranlable dans le jazz, Vincent Ghilbert et Christelle (MuseBoosting) ont réussi un pari un peu fou. Je vous invite vivement à vous rendre aux prochaines éditions car, vous verrez, vous y serez gâtés.

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Ce vendredi soir c'est Raf D Backer Trio (avec Cédric Raymond à la contrebasse et Thomas Grimmonprez à la batterie) qui fait l’ouverture. Si la formule est un peu resserrée, elle n’en est pas moins explosive et groovy. Le premier morceau («Jo The Farmer») – un peu à la Legnini - est vite suivi d'un autre qui évoque, lui, Jimmy Smith ou Les McCann. Il faut dire qu’au piano ou à l’orgue électrique, Raf donne tout ce qu'il a : énergie, ferveur et sensibilité. Et comme tout bon leader qui sait bien s'entourer, il n'hésite pas non plus à laisser de la place à ses acolytes. Cédric Raymond peut ainsi s'évader dans l'un ou l'autre solo aussi virtuose que sensuel. De même, Thomas Grimmonprez peut découper l'espace de claquements sourds ou limpides sans jamais atténuer la tension. Et ça balance et ça ondule lascivement au son d’un gospel lumineux : «Oh The Joy». Le claviériste s’inspire aussi parfois de Bo Diddley et, tout en invitant le public à frapper dans les mains, rappelle l'essence du jazz, de la soul et bien sûr du blues. A ce rythme-là, le pas vers le funk est vite franchi. Mais on revient quand même aux fondamentaux. Et «Full House» précède un hommage à B.B. King avant que «Rising Joy», aux accents très churchy, ne termine un set rondement mené.

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Le temps d’une courte mise en place, et le LG Jazz Collective monte sur scène.

Le truc du groupe, à la base, c'est de reprendre des thèmes de musiciens belges et de les arranger à sa sauce. Ainsi, «Jazz At The Olympics», de Nathalie Loriers, est retissé à la mode LG, avec verve (le solo de Laurent Barbier (as) est dense) et fougue (Igor Gehenot (p) est en pleine forme). Et «Carmignano», d’Eric Legnini, ou «A», de Lionel Beuvens, ne manquent vraiment pas d’idées. Si Guillaume Vierset laisse beaucoup de place à ses amis pour s'exprimer (comme sur «Move» où il laisse totalement libre Jean-Paul Estiévenart), il n'hésite pas à montrer de quoi il est capable (sur le même «Move», notamment). On remarque aussi l’excellent soutien de Fabio Zamagni qui remplace Antoine Pierre de brillant manière. «Grace Moment» permet aux souffleurs de se faire un peu plus lyriques (comme Steven Delannoye, par exemple, embarqué par Igor Gehenot). Mais, sous ses aspects simples, ce thème laisse apparaitre de tortueuses harmonies. Felix Zurstrassen (eb) – qui prend de plus en plus de risques - défriche alors quelques chemins secrets pour les offrir au pianiste puis au guitariste. La musique semble nous envelopper, comme pour nous étouffer lentement, sereinement, exquisément. Oui, le LG Collective a des choses à défendre et, au fur et à mesure des concerts, prend de l'assurance et se libère. Mais on aimerait qu’il se lâche encore un peu plus et que cela soit encore un poil moins «cadré». Cela pourrait être encore bien plus puissant … pour notre plus grand bonheur.

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Le lendemain, samedi, 3/4 Peace (Ben Sluijs, Christian Mendoza et Brice Soniano) isole le Château du Karreveld dans une bulle magique. On ne le répétera jamais assez, mais Ben Sluijs est une des très grande voix du sax alto. Toujours en recherche d'absolu et de sensibilité. Année après année, il développe un style unique. Tout en douceur, quiétude, retenue, sensibilité, et créativité. Avec «Glow», la musique est à fleur de peau. Puis, avec «Miles Behind», elle semble sortir lentement de la brume, doucement, sur un tempo qui s'accélère subtilement et se dessine sous les doigts de Christian Mendoza (quel toucher, mes amis, quel toucher !). Le pianiste égraine les notes avec parcimonie, répond en contrepoints à la contrebasse, puis prend des libertés dans un swing ultra délicat et d'une limpidité absolue. Brice Soniano (qui vient de publier un magnifique album en trio – Shades Of Blue – dont les concerts sont prévus en septembre... 2016 !!! Soyez patients…) accroche les mélodies avec une finesse incroyable et un sens unique du timing et du silence. Quant à Ben Sluijs, il survole et plane au dessus de cette musique d'une finesse et d'une transparence (dans le sens de luminosité, de brillance, de clarté et de légèreté) inouïe. Ce trio est unique ! Alors, il y a «Still», magnifique de retenue, puis «Constructive Criticism», morceau plus abstrait, découpé avec une intelligence rare, qui joue les tensions, les éclatements et qui trouve une résolution inattendue. 3/4 Peace parvient aussi à faire briller cette faible lueur d'espoir cachée au fond de la musique sombre et tourmentée qu’est «Éternité de l'enfant Jésus» de Messiaen. Puis il évoque Satie avec «Cycling» et enfin se donne de l’air avec un plus enlevé «Hope».

Grand moment. Très grand moment de musique !

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L’ambiance est nettement plus swinguante ensuite, avec le quartette du saxophoniste Stéphane Mercier, soutenu par une rythmique solide (Matthias De Waele (dm) et Hendrik Vanattenhoven (cb) ), mais aussi et surtout par l'excellent Casimir Liberski (p). Ce jeune «chien fou» est toujours prêt à casser les règles, à élargir le spectre musical. Sur «Ma Elle», par exemple, ou sur «Jazz Studio», ses interventions sont furieuses et éblouissantes, presque au bord de la rupture. Il faut un solide Hendrik Vanattenhoven pour canaliser sa fougue. Et c’est magnifique d’assister à ce combat entre le feu et l’eau. Stéphane Mercier peut alors doser, comme il le veut, sa musique. Elle est solaire, énergique et pleine d'optimisme (à son image, en quelque sorte) avec «Team Spirit », puis dansante avec «Juanchito» et fianlement lyrique avec le très beau «Samsara». Avant d’accueillir, en guest, Jean-François Prins (eg) - que l’on ne voit peut-être pas assez en Belgique - pour un ou deux standards, Mercier nous offre encore «La Bohème» dans un esprit qui rappelle un peu Barney Willen, tout en langueur et détachement. Et c’est bon.

Voilà une bien belle façon d’achever cette merveilleuse édition du Blue Flamingo.

 

 

A+

 

 

07/06/2015

Guillaume Vierset Harvest Group - Au Bravo

Première bruxelloise pour le nouveau projet de Guillaume Vierset : Harvest Group.

Il s’agit, ce soir au Bravo, d’une remise en jambe, d’un try out, avant la sortie officielle de l’album Songwriter prévue officiellement à Liège (13 juin à l’An Vert) puis à Comblain en juillet et au Marni en octobre seulement.

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Est-ce le succès prolongé du LG Collective (dont Guillaume est également leader) qui aura retardé la sortie de l'album enregistré en aout 2014 déjà ? Peut-être. En tous cas, si Guillaume Vierset a pris son temps (à raison sans doute), c'est bien à l'image de la musique qu'il propose.

En effet, inspirée de Neil Young (un peu) et de Nick Drake (beaucoup), ce jazz, un peu folk un peu pop, aime s'alanguir sur des tempis calmes. Et pour rendre au mieux ces ambiances americana (qui évoque parfois l'esprit Brian Blade et son Fellowship Band ou Bill Frisell de Big Sur) le guitariste s´est entouré d'un line-up original et de tout bon niveau. On y retrouve en effet Mathieu Robert au soprano, Yannick Peeters à la contrebasse, Yves Peeters aux drums et Marine Horbaczewski au violoncelle.

Cette sobre musique, mélancolique et lumineuse à la fois, doit certainement une grande partie de sa réussite à la sensibilité de chaque musicien, de leur grande entente et, bien entendu, d’une grande écoute mutuelle. Outre le jeu d’une belle souplesse de Guillaume Vierset, ce sont les cordes du violoncelle, mêlées à celle de la contrebasse, qui donnent une saveur particulière à l’ensemble. Parfois à l'unisson, parfois en contrepoint, les deux filles de la bande colorent les atmosphères de ce glacis nostalgique et légèrement ténébreux. De son côté, les interventions plus âpres, assurées par le soprano d’un Mathieu Robert irréprochable, amènent une pointe d’acidité bienvenue. C'est ce côté doux-amer, sucré salé qui fait tout le charme discret de cette musique. Les compos originales de Vierset («Songwriter», le superbe «Around Molly», «First Act» ou encore «Enough» qui a les honneurs du premier Real Book belge) n'ont rien à envier à celles de Nick Drake («Time As Told Me», «Pink Moon»…). On y retrouve le même esprit, et on se laisse bercer et emporter par cette musique toute et nuance et délicatesse.

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Alors, les morceaux s’enchaînent, en un seul set, pour ne pas briser l’ambiance ouatée qui s’est installée peu à peu. Si tout est assez feutré, jusque dans le drumming caressant de Yves Peeters, «Red Moon» ne manque cependant pas de fermeté rythmique.

Et puis, soulignons aussi les arrangements, maîtrisés et équilibrés, qui permettent aux musiciens de s´exprimer tour à tour, en solo ou en duo, et amener ainsi le juste relief dont cette musique a besoin.

 

 

Un bon premier concert qui se savoure avec bonheur dans l’intimité d’un confort simple.

A+

 

03/06/2015

Yves Peeters Gumbo au Vrijstaat O à Ostende

Il y a quelques temps, Yves Peeters m'avait confié être tombé amoureux de la série télé Treme (et on le comprend) ainsi que du jazz que celle-ci charriait. Rien d’étonnant donc, que son nouveau projet (Yves Peeters GumboThe Big Easy Revisited) nous plonge au cœur de la Nouvelle Orléans. Mais ce qui est intéressant dans le travail du batteur, c’est qu’il ne s’amuse pas à copier ce qui a déjà été fait (ce qui est toujours idiot), mais se sert de ces roots pour faire vivre sa propre musique. En quelque sorte, il lui redonne de l’oxygène et de l’énergie. Et de l’énergie, il y en avait ce dimanche en fin d’après-midi pluvieux au Vrijstaat O. à Ostende.

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Motivé par la présence du pianiste texan Bruce James (qui sait ce qu’est le early jazz pour y avoir été exposé depuis sa jeunesse), le sextette balance d’entrée de jeu un tonitruant, fiévreux et bluesy «New Orleans By Dawn» écrit et chanté par ce même Bruce James.

Le ton est donné.

Le trombone, un peu gras, un peu rauque, légèrement growl, de Dree Peremans prend ici tout son sens et trouve tout de suite sa place. Bien entendu, le band n’est pas en reste et continue sur le même rythme. «Masquarade», chanté cette fois par François Vaiana, est vif, rapide et puissant. Le sax ténor de Nicolas Kummert pleure et crie. L’ambiance monte.

«24 Hours Later», un poil plus dansant encore, vacille entre rythm ‘n blues et funk. La rythmique galope et les interventions du pianiste achèvent de donner cette couleur sensuelle, excitante et un peu sale, à cette musique décidément immortelle, à ce jazz qui évoque immanquablement les bars louches, les nuits sans fin et la griserie des alcools forts. Mais cette musique sait aussi se faire plus grave et «No Hero», qui ressemble à un hymne fatigué et légèrement traînant, rend hommage aux hommes et aux femmes malmenés par la vie. La chanson se termine d’ailleurs a cappella, telle une prière, de façon poignante. C’est alors que l’on remarque que la voix claire de François Vaiana contrebalance à merveille celle de Bruce James, nettement plus rocailleuse.

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Plus tard, c’est le solo de basse de Nicolas Thys, détaché et dépouillé, bâti sur un groove lancinant et tout en ostinato, qui déroule un tapis formidable au (presque) spoken words de François Vaiana, décidément très libéré dans ce registre. Puis, avec «When The Levees Broke», c'est tout le sang du sud qui circule dans ce jazz autant festif et rieur que triste et désabusé. Le drumming incandescent du leader est impeccable. Ça sent presque le brûlé. Le son est mat, plein de rondeur et de sueur, un peu à l’image que l’on se fait de cette nourriture grasse et huileuse du sud.

«My Gumbo’s Free» (avec un terrible et jubilatoire solo de basse de Nicolas Thys) termine alors le concert (il y aura deux «encore», pas volés) de manière plus que réjouissante.

Le projet de Yves Peeters s'inscrit de manière singulière dans notre paysage jazzique belge et, franchement, ça fait du bien.

Et l'on est déjà impatient de connaître la suite, sur disque mais surtout sur scène.

A+

 

 

01/06/2015

Garif Telzhanov Trio à l'Archiduc

Le trio se connaît depuis quelques années et joue de façon plutôt informelle, quand l'occasion se présente. L'occasion, c'était ce samedi après-midi à l'Archiduc.

Garif Telzhanov (cb), Eve Beuvens (p) et Olivier Wery (dm) s’y sont donnés rendez-vous.

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L’occasion, c'est aussi de revisiter quelques standards et des thèmes peu joués. Il y a d’abord «I’ll Be Seeing You», très swinguant, puis «Eiderdown» (de Steve Swallow) vif et rebondissant.

Au piano, Eve trace et enchaine les accords, soutenue par une contrebasse ferme et impeccable et un drumming souple...

C’est dans des moments pareils, de plaisir et de relâchement, que l’on retrouve la quintessence du swing, quand les musiciens se regardent du coin de l'œil rieur à la fin d'un break pour savoir qui va redémarrer, qui est prêt à répondre, qui est prêt à relancer ou à inventer ? Qui va renchérir sur la dernière phrase ? Qui va emboîter le pas...?

Toute la magie du jazz est là, résumée dans ce mini quart de seconde qui va décider de tout. Alors, l’impro s’invite et s’impose, tout en finesse, en attentes et en attaques. C’est idéal pour basculer sur «Elm» de Richie Beirach, un thème mélancolique qui se développe sur des silences et des moments suspendus. Le public se tait.

Ce n’est pas du jazz de bar. C'est bien plus qu'un jazz de bar car les musiciens ne joue pas seulement : ils racontent. Et l'Archiduc est bien plus qu'un bar : c’est un club.

Alors le trio enchaîne. Et de quelle manière !

Garif Telzhanov serait-il l’un des meilleurs jazzmen à l’archet ? Possible. Il suffit, pour s’en convaincre d’écouter sa façon d’introduire la mélodie crépusculaire de «Infant Eyes» de Shorter. Tout est souplesse et précision. Et c’est bluffant.

Il faut voir aussi comment Eve Beuvens vit chaque note et comment elle porte chaque accord de «Falling Grace». Comment elle détache et égraine les notes de «Never Let Me Go» pour laisser de l'espace aux contrepoints de Garif, décidément toujours inventif.

Le trio, très complice, s’amuse – et nous aussi - et termine sur un joyeux et très enlevé «The Song Is You».

Ça paraît tellement simple le jazz…

A+

 

29/05/2015

Brussels Jazz Marathon 2015

Ça y est, c’est vendredi soir ! Bouffée d'oxygène !

C'est le Brussels Jazz Marathon. 20ème anniversaire (si l'on exclut le Jazz Rally des débuts).

Premier rendez-vous : Grand Place avec le LG Jazz Collective. Je n’arrive malheureusement que pour les deux deniers morceaux. Sur scène, ça groove et ça balance, et j'ai quand même l'occasion d'apprécier les fabuleux solos de Jean-Paul Estiévenart (tp), ceux de Igor Gehenot (p) ainsi que quelques beaux chorus de Steven Delannoye (as). Il n'y a pas à dire le groupe de Guillaume Vierset (eg) est une valeur sûre qui n'a pas fini - espérons le - de nous surprendre grâce à la pertinence des compositions et la qualité d’interprétation des musiciens. (Je vous conseille d’ailleurs l’écoute de l’album New Feel chez Igloo).

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Pendant que l’on prépare la scène pour le groupe suivant, je me dirige vers la Place Sainte Catherine pour aller découvrir Zéro Tolerance For Silence. Le nom dit tout et le groupe d’Antoine Romeo (eg, voc) et de Julien Tassin (eg) joue la carte du noisy-punk-rock puissant plutôt que celle du jazz. Le son, poussé à fond, écrase d’ailleurs un peu trop les nuances. Dommage, car l'originalité et la personnalité du projet en pâtit sans doute un peu.

Au bout de la Rue Antoine Dansaert, au Bravo, l'ambiance est totalement différente et un nombreux public entoure le quartette du pianiste Augusto Pirodda. Ici le jazz est intimiste et laisse une grande part à l’improvisation libre. Il y a une véritable originalité dans la vision et les compositions du leader. Il y a aussi «un son de groupe» plutôt singulier. Le drumming exceptionnel, par exemple, fin et aventureux de Marek Patrman s'accorde tellement bien au jeu épique du contrebassiste Manolo Cabras ! Le jeu de Ben Sluijs (as), à la fois lyrique, ciselé et tranchant, se conjugue à merveille avec celui, très personnel, de Pirodda. C’est cette osmose qui fait de ce groupe, sans aucun doute, l'un des meilleurs actuellement dans sa catégorie en Belgique. (Ecoutez l’album «A Turkey Is Better Eaten», paru chez Negocito Records).

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Retour sur la Grand Place pour danser, bouger, s'amuser et s’éclater avec Bilou Doneux (à la guitare !!) et toute sa bande qui rend un hommage à Bob Marley. La bande - qui met rapidement le feu - ce sont François Garny (monstrueux à la basse électrique !!) et Jérôme Van Den Bril à la guitare électrique, mais aussi Michel Seba et ses percussions endiablées qui répondent au drumming impeccable de Matthieu Van ! Ce sont aussi Bart Defoort (ts) et Laurent Blondiau (tp) qui assurent un max, côté souffleurs... Et ce sont John Mahy aux claviers, et Senso, Tony Kabeya, la remarquable Sabine Kabongo ou la non moins formidable Marianna Tootsie aux chants ! Avec eux, la musique de Bob est vraiment à la fête et Bilou Doneux est heureux comme un poisson dans l'eau.

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Samedi après-midi, comme je le fais depuis plusieurs années maintenant, je me retrouve  dans le jury du XL-Jazz Competition (avec Jempi Samyn, Henri Greindl, Jacobien Tamsma et Laurent Doumont). D’année en année, le niveau ne cesse de monter. Ces jeunes jazzmen, encore au conservatoire ou dans une école de musique pour la plupart, ont des idées déjà bien claires et un jeu très solide. Art Brut Quintet, par exemple, qui débute le concours, propose un répertoire très élaboré et original, influencé par la jeune scène New Yorkaise. Déjà très bien en place, mais manquant parfois d’un tout petit peu d’assurance, le groupe ose et surprend. Outre les compositions du leader et drummer Simon Plancke (qui obtiendra l’un des prix de soliste et compositeur), on remarque le jeu intéressant et prometteur du saxophoniste Jonas Biesbrouck.

Gilles Vanoverbeke (p) se présente ensuite avec Cyrille Obermüller (cb) et Lucas Vanderputten (dm) dans le périlleux exercice du trio jazz. Quelque peu influencé par Mehldau ou Jarrett, le groupe répond bien au-delà des attentes. Le contrebassiste ne laisse d’ailleurs pas le jury indifférent qui, après une longue discussion, lui offrira également le prix ex-æquo du meilleur soliste. Un trio à suivre assurément.

Mais le groupe qui fait l’unanimité ce soir est le quartette Four Of A Kind (Maxime Moyaerts (p), Guillaume Gillain (g), Nicolas Muma (cb) et Lucas Vanderputten (dm)) qui propose un set précis, super en place, original et très swinguant. C’est à eux que reviendront les prix du jury et du public.

Marathon oblige, il faut picorer parmi les nombreux concerts proposés dans tout Bruxelles. Sur la Place Fernand Cocq, Henri Greindl (g), Jan De Haas (dm) et Hendrik Vanattenhoven (cb) distillent avec élégance les standards chantés par Viviane de Callataÿ. C'est doux, agréable et bien sympathique à écouter sous les derniers rayons de soleil de la journée.

Un peu plus loin, à L’Imagin’air, dans une jolie salle aux chaleureuses briques apparentes, Barbara Wiernik se produit - pour la toute première fois - en duo avec l’excellent pianiste Nicola Andreoli. Le jeu aérien et lumineux de ce dernier met superbement en valeur la voix chaude de la chanteuse. Entre vocalises et scat, le chant est assuré, profond, riche et hyper mobile (rien n’arrête ses contorsions vocales). Le duo mélange compositions personnelles et standards (si l'on peut appeler «standards» des morceaux de Maria Pia de Vito ou de Norma Winston). Ces moments de poésie et de beauté, qui évitent avec intelligence la mièvrerie, mettent surtout en avant la pureté des thèmes. Une belle expérience à renouveler, sans aucun doute.

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Retour sur la Place Fernand Coq où Chrystel Wautier (voc) a concocté avec Igor Gehenot (p) un répertoire soul funk des plus efficaces. Tandis que Lorenzo Di Maio (eg) s’amuse à lâcher quelques solos incisifs, Thomas Mayade (tp) nous rappelle un peu le Roy Hargrove du RH Factor. Il faut dire que les arrangements de ces morceaux jazz, soul ou pop («American Boy» ou «Comme un boomerang», entre autres) groovent plutôt pas mal. La rythmique (Giuseppe Millaci (eb), Fabio Zamagni (dm)) est solide et Chrystel, la voix souple, ondulante et terriblement accrocheuse, se balade dans ce répertoire avec une aisance incroyable.

Pour terminer ce samedi bien rempli, une dernière étape s’impose : le SoundsLaurent Doumont propose son soul jazz festif. Le club est bourré et le public se balance aux sons de «Papa Soul Talkin», de «Mary Ann» de Ray Charles et même de «Tu vuo' fa' l'americano» de Renato Carosone. Vincent Bruyninckx déroule des solos fantastiques avec beaucoup d’aisance, tandis que Sam Gerstmans maintient le cap malgré la ferveur du jeu d’Adrien Verderame à la batterie. Quant au leader, il passe du chant aux sax (ténor ou soprano) avec un plaisir gourmand. Bref, la fête est loin de se terminer.

Dimanche, le soleil brille et je n’ai malheureusement pas l’occasion de voir Bram De Looze (dont la prestation fut excellente d’après les échos) sur une Grand Place noire de monde. J’arrive pour entendre les premières notes du sextette de Stéphane Mercier.

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Le groupe du saxophoniste est vraiment au point même si, ce dimanche, sa configuration est légèrement différente de l’original : Lionel Beuvens et Cédric Raymond avaient remplacé respectivement aux drums et à la contrebasse les habituels Yoni Zelnik et Gautier Garrigue. Et, franchement, ça sonne et ça déménage. Les compositions de l’altiste sont pleines de reliefs et superbement bien arrangées. «Maël», «Matis», «Aumale Sherif» ou encore «The Jazz Studio», pleins de force et de nuances, nous ballottent entre post bop et swing. Et quand les solistes prennent la main, c’est pour pousser plus loin et plus fort les thèmes. Et à ce petit jeu, on ne peut qu’être admiratif devant les interventions de Jean-Paul Estiévenart (époustouflant de puissance, d’idées et de maitrise) mais aussi de Pascal Mohy (toucher vif et sensuel à la fois), de Steven Delannoye (toujours incisif) et bien entendu, du leader (voix suave, solaire et ondulante). Bref, voilà un groupe vraiment inspiré et toujours surprenant qu’il faut suivre sans hésiter.

Juste après, Toine Thys ne fait pas descendre la pression. Il faut dire que son projet Grizzly ne manque vraiment pas de pêche. S’il présente son trio (Arno Krijger (Hammond B3) et Karl Januska (dm) qui remplace l’habituel Antoine Pierre) avec beaucoup d'humour, de second degrés et de détachement, la musique elle, est délivrée avec beaucoup de «sérieux». Des thèmes comme «The White Diamond», «Don’t Fly L.A.N.S.A» ou le très tendre «Disoriented» (à la clarinette basse) possèdent tous leur dose de créativité. Quant à «Grizzly», titre éponyme de l’album, c’est un véritable hymne au soul jazz.

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J’aurais pu rester pour voir Mâäk Quintet, mais je voulais écouter Maayan Smith (ts) et Nadav Peled (eg) au Roskam. Le saxophoniste et le guitariste travaillent ensemble depuis quelques années déjà, et ont essayé différentes formules. Cette fois-ci, c’est Matthias De Waele qu’on retrouve aux drums et Jos Machtel à la contrebasse.

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Qu’il s’agisse de compos originales («The Pocket», «That’s Freedom»), ou de classiques («Hanky Panky» de Dexter Gordon ou «Bye-Ya» de Monk), le quartette arrive toujours à imposer sa patte et à donner de la cohésion à l’ensemble. Les échanges entre ténor (le son est parfois gras mais toujours subtil) et guitare (un phrasé souple, entre Jim Hall et John Abercrombie) font mouche. De Waele n’hésite pas à faire claquer sa caisse claire pour contrebalancer le jeu tout en demi-teinte de l’excellent Jos Machtel. Avec ce projet, Maayan Smith remet en lumière un bop parfois un peu trop laissé dans l’ombre. Il y amène, avec l’aide de son complice guitariste, une belle modernité, sans jamais intellectualiser le propos.

Voilà une belle façon de terminer un Jazz Marathon, toujours utile et bien agréable.

A+

 
 

15/05/2015

Playlist 01

Pour une fois (mais pas la dernière), pas de mot, pas d'image.

Rien que de la musique.

Une playlist coups de cœur et nouveautés.

 

 

A+

22:33 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : soundsgood |  Facebook |

10/05/2015

MikMâäk au Théâtre Marni

MikMâäk, c'est la grande formation de Mâäk, qui fait la part belle aux souffleurs. On y retrouve en effet pas moins de trois trompettistes (Laurent Blondiau, Jean-Paul Estiévenart, Timothé Quost – en remplacement de Bart Maris), autant de trombonistes et tubistes (Geoffroy De Masure, Michel Massot, Niels Van Heertum, Pascal Rousseau), de flûtistes et clarinettistes (Quentin Menfroy, Yann Lecollaire, Pierre Bernard) mais aussi des saxophonistes (Jereon Van Herzeele, Guillaume Orti, Grégoire Titiaux), le tout soutenu par Fabian Fiorini (p), Claude Tchamitchian (cb) et Joao Lobo (dm).

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Ce combo, créé en 2014 à l’occasion du Gaume Jazz Festival, s’était rôdé auparavant, chaque mois, au Recyclart. Par la suite, MikMâäk avait remis le couvert, presque tout aussi régulièrement, au Théâtre Marni, cette fois. Une sorte de résidence qui permetait à l’ensemble de travailler et de présenter des musiques chaque fois nouvelles ou en perpétuelles évolutions.

Ce jeudi, c’était le dernier concert avant l’enregistrement live prévu à De Werf en juin.

Après un premier titre tout en furie - dans lequel on remarque tout de suite le jeu impressionnant de Timothé Quost - «Litanie», écrit par Fiorini et introduit par le ténor grave et rocailleux de Jereon Van Herzeele, se développe de façon plus insidieuse, à la manière d'une énorme vague qui ne cesse de gonfler.

«Tilt» , lui, écrit par Yann Lecollaire, fonctionne par strates dans lesquelles chaque section (une fois les sax, puis les trompettes et ensuite les flûtes) trouve un terrain de liberté. La musique est à la fois très composée et à la fois hyper ouverte. Le travail sur le son et la volonté de «sonner différent» sont évidentes. On a rarement l’occasion, par exemple, de voir une sourdine - énorme - sur un tuba, qui donne au jeu de l’excellent Pascal Rousseau encore plus de caractère.

Si l’esprit d’ensemble reste très cohérent, les ambiances sont très changeantes. «Cubist March-suite» (de Fiorini) ressemble parfois à une valse désarticulée et désabusée qui met en valeur le jeu souple et inventif de Claude Tchamichian ou le trombone indomptable de Geoffroy De Masure. Calme et nocturne, «Souffle de lune» (de Michel Massot) irradie d’émotions contenues parsemées de quelques scintillements de flûtes mais aussi éclaboussées par le solo lumineux et incandescent  de Jean-Paul Estiévenart.

Et la suite est à l’avenant, aussi déroutante qu’excitante.

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Ce qui est remarquable chez MikMâäk, c'est le travail d'arrangements de chacun des morceaux. Il y a une maîtrise et une sensibilité énormes ainsi qu’une précision et une rigueur qui laissent pourtant plein de d'espaces aux improvisations libres. Les solos ne sont jamais là pour mettre simplement en valeur le talent des musiciens (Lobo et son intro en accélération absolument irrésistible ou Tchamitchian en intro du morceau d’Emler, pour ne citer que ceux-là), ils participent intelligemment à la construction des thèmes. Tout cela est très sophistiqué et complexe mais, finalement, très accessible tant c’est musical.

Alors, le groupe s'amuse. Sur un «Back And Force» d'Andy Emler (un ami de la famille si l'on peut dire), les musiciens feignent de se disputer sur la façon de jouer avant de s’engager dans un groove plein de rebondissements. Et ça tourbillonne autour du trombone de De Mazure, qui prend des accents très orientaux d’abord, avant se perdre dans un jazz volé à Chicago. La fête aurait pu continuer longtemps. MikMâäk finit par descendre dans la salle et se mélanger au public avant de disparaître dans le fond de la salle sous les cris et les applaudissements nourris.

Contemporaine, ethnique ou de chambre, MikMâäk fait vaciller les piliers classiques de la musique et du jazz. Et pourtant, comme par magie, tout cela tient, tout cela a du sens. MikMâäk explore et défriche sans jamais laissé de côté l'auditeur et, au contraire, l'entraîne sur des terrains étranges et insolites.

Et pour des voyages pareils, on est toujours partant.

 

MikMâäk @ Recyclart, Brussels part I from Mâäk on Vimeo.

 

 

A+

 

29/04/2015

Wolke - Théâtre Marni

J'avais déjà repéré le nom d'Anja Kowalski sur quelques albums de Flat Earth Society ou en duo avec Catherine Smet. À l'occasion de la sortie du premier album sous son nom, ou plutôt de celui de son projet Wolke, le magazine Larsen m'avait proposé de rencontrer la chanteuse et d'écrire un article à son propos (vous lirez cela prochainement dans le numéro de mai).

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Et puisque la musique, l'album et la personnalité d'Anja m'avaient plutôt interpellé, je ne pouvais pas rater le "release concert" au Marni ce mardi soir. Et je n’étais pas le seul à m’y rendre car la salle était plutôt bien remplie.

Sur scène, aux côtés d’Anja Kowalski, on retrouve Yannick Dupont (dm, laptop), Eric Bribosia (keys) et Benjamin Sauzerau (eg) mais aussi une petite maison de poupée. Haa, la maison! La maison comme un symbole, comme une interrogation sur les racines et les origines qui taraudent inconsciemment la chanteuse. Cette maison qui se déplace et voyage au gré de la vie, des idées ou des courants. C'est un peu de cette recherche perpétuelle que racontent les chansons de Wolke (le nom du groupe n'a assurément pas été choisi au hasard non plus...)

«Nebelland», poème mis en musique de Ingeborg Bachmann, parle de brouillard et d’amour incompris, au rythme d’une valse lente. Le drumming sourd et grave de Yannick Dupont est déchiré par quelques riffs de Benjamin Sauzereau. La force et la subtilité se mélangent et le chant, en allemand, est un délice. Car oui, Anja chante en anglais et aussi en allemand.

Alors le voyage peut commencer, entre onirisme et tourment.

Il y a quelque chose d'envoûtant dans les compositions d’Anja Kowalski, quelque chose de l’ordre de Kurt Weill ou peut-être aussi de ces chanteuses pop folk aux textes engagés.

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En invité spécial, Yann Lecollaire, à la clarinette basse, ajoute encore à l’ambiance nébuleuse. Eric Bribosia, discret et pourtant omniprésent, distille les notes avec intelligence (tantôt à l’aide d'un xylophone d'enfant tantôt au fender, qu’il fait sonner comme des orgues démoniaques).

Alors, s’enchainent la berceuse étrange «Dein», le lumineux «Das Karussell der Zeit», ou le résigné «Trapped». Ce qui est bien dans les arrangements du groupe, c’est l’équilibre entre la douceur et la brutalité. Et c’est sans doute ce contraste marqué, mais très maîtrisé, qui empêche Wolke de tomber dans l’attendu.

Certains morceaux, comme «Conversation Between A Woman And A Mirror», par exemple, s'engagent parfois sur un terrain plus rock ou même free, alors que «Little Box» agit comme un coin de ciel bleu qui se découvre, laissant entrevoir un peu de bonheur… toujours un peu incertain, toujours un peu fragile.

Voilà ce que l’on appelle un concert bien construit et une histoire bien racontée qui donne envie d’en connaître rapidement la suite. Alors, en attendant de revoir Wolke sur scène, on peut prolonger le voyage avec un album (sorti chez Naff Rekorz) que je vous recommande chaudement.

 

A+

 

25/04/2015

Bloom - Chat-Pitre Bruxelles

Bloom a éclos un peu par hasard à New York. C’est lors d’une visite dans la Grosse Pomme qu’Alain Deval (dm), Bruno Grollet (ts), Clément Dechambre (ts), Quentin Stokart (eg) et Louis Frères (eb) se sont retrouvés à improviser ensemble.

De retour en Europe, ces membres du Collectif liégeois l’Œil Kollectif, ont décidé de continuer l’expérience. Expérience car, oui, même si Quentin Stokart (désigné leader «par la force des choses», comme il le dit en souriant) écrit la plupart des thèmes, ceux-ci sont surtout un prétexte à l’improvisation la plus libre possible.

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Et ce soir, au Chat-Pitre à Ixelles, le premier morceau ne laisse aucun doute sur l’objectif affiché du groupe. Le jeu, dans un esprit assez avant-gardiste, est ultra ouvert. La musique éclate et explose en mille particules puis s’éparpille un peu partout. Une basse échevelée, un drumming erratique, un jeu de guitare dans l’esprit d’un Marc Ribot et deux saxes qui finissent par se rejoindre après avoir pris beaucoup de libertés chacun de leur côté, voilà comment «December» ouvre le set. On est soufflé.

Mais Bloom a d’autres façons d'aborder la liberté musicale. Par exemple, en partant d'un motif lancinant, semblable à une valse ténébreuses et inquiétante. Ou alors, en s’aventurant dans des recoins plus abstraits. La musique devient alors plus bruitiste et le dépouillement est presque total sur «Seven Dance». Les couinements, les sifflements, les frottements et froissements construisent une atmosphère étrange, entre cadences irrégulières, bribes de mélodies et mutisme assourdissant. Et bien entendu, l’impro est au cœur du propos. On ne peut s’empêcher de penser au travail d’un Tim Berne ou d’un Tom Rainey, mais aussi parfois, plus lointainement, à Steve Coleman, comme dans certains morceaux aux polyrythmies… très asymétriques (c’est dire!).

Alors, Bloom continue à chercher tous azimuts. Cela va du plus déstructuré au jazz punk industriel avec, par-ci par-là, un voile d’ambiant, une pointe de blues, un léger soupçon groovy.

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Rien n'est jamais linéaire et tout peut se déglinguer à tout moment. D'ailleurs, au second set, quand Nico Chkifi tient les baguettes, Bloom file dans de nouvelles directions (mais il faut dire qu'on était plus dans un contexte de jam à ce moment de la soirée). Parfois c'est un échafaudage entre les saxophones, parfois c'est un dialogue musclé avec la guitare, parfois c’est une bagarre avec la batterie et parfois c’est une réconciliation totale et douce.

On pourrait peut-être reprocher le côté trop disparate, encore un peu trop désordonné, un peu flou peut-être, dans les intensions de Bloom, mais l'expérience n’en reste pas moins très interpellante et parfois même excitante, surtout quand l’inspiration vient aux musiciens (et c’est le but du jeu). La poésie brute se révèle alors et l’on a envie de participer et de chercher avec le groupe. C’est sans doute cela qu’on appelle «musique live»?

Bloom est en tout cas un groupe à suivre de près et à encourager vivement.

 

 

A+

 

 

 

20/04/2015

Oded Tzur Quartet - Bravo

Après Paris et avant Amsterdam, Rotterdam ou encore Tel Aviv, le groupe du saxophoniste new yorkais - d'origine israélienne - Oded Tzur a profité de la sortie de son premier album (Like A Great River, chez Enja) et de sa première tournée européenne pour s'arrêter ce dimanche soir à Bruxelles. Et on peut dire qu’il y avait du monde au Bravo pour découvrir cet intriguant quartette dans lequel on retrouve de sacrées pointures : Shai Maestro (p), Ziv Ravitz (dm) et Petros Klampanis (cb).

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Dans une ambiance intimiste, l’entrée en matière se fait tout en souplesse et sensualité. On se laisse  peu à peu envahir par la musique comme on se coule doucement dans un bain chaud. Sur les respirations calmes de la contrebasse, Tzur dépose un souffle chaud et serein. L’espace s’ouvre et les motifs se dessinent lentement.

Le ténor laisse ensuite la place à Shai Maestro et Ziv Ravitz (toujours soutenus par la contrebasse lancinante de Klampanis). Le pianiste développe des harmonies de plus en plus charnues et plus complexes. On dirait un vent chaud, venu du désert, qui s'élève avec force avant de s’estompe délicatement. Quand le tourbillon prend de la force, Oded Tzur reprend le fil de l’histoire où il l’avait laissé… dans le silence qui est revenu.

On reste en suspens et on n’ose à peine applaudir pour ne pas briser la magie de l’instant.

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Il y a quelque chose d'organique et de minéral dans cette musique. On a l’impression qu'elle vient du sol, qu'elle s’épanouit en douceur, qu’elle grandit avant de s’évaporer. On dirait qu’elle révèle les âmes, les accompagne et les protège, avant de les laisser vivre et danser.

Chaque morceau est une longue et lente évolution mélodique, introspective, méditative.

Oded Tzur travaille avec douceur des notes étirées qui évoquent tantôt le bansuri, tantôt la zurna. La transe n’est jamais loin et se mêle à un groove retenu.

Derrière ses tambours, Ziv Ravitz joue les sons feutrés, presque étouffés. Il utilise les mailloches ou les mains pour caresser les peaux et faire vibrer sobrement les cymbales. Son solo en fin de concert, plein de fougue et dénué d'agressivité, est magnifique de maîtrise.

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Quant à Shai Maestro, il invente, il colore et dévoile les harmonies aux saveurs légèrement orientales. La pulse est comme souterraine. Lui aussi étouffe parfois les cordes, comme pour creuser un peu plus dans une musique ethnique, comme pour se rapprocher encore plus des racines et des fondations. Car la musique d’Oded Tzur va bien au-delà du jazz (ou plutôt, vient de bien avant le jazz).

Cette musique hypnotique invite au balancement, puis à la transe, avec une élégance rare. Tzur garde une ligne de conduite - un objectif et un seul discours qu'il ne lâche jamais - comme s’il s’agissait d’une quête ou d’une recherche perpétuelle de quiétude.

C’est comme cela qu’il construit des moments forts et qu’il nous a offert, ce soir, un magnifique concert.

 

 

A+

 

04/04/2015

Random House - Bravo

Oui, j'ai raté plusieurs concerts au Bravo, le club qui a le vent en poupe en ce moment à Bruxelles. Oui, j'ai raté Jochen Rueckert (avec Mark Turner et Lage Lund) et aussi le quartette de Will Vinson

Mais ce jeudi soir, j'ai pu aller écouter Random House, le dernier groupe de Thomas Champagne. Et ce soir, le public est assez dispersé (il faut dire que «l’offre jazz» est assez étoffée : JS Big Band à la Jazz Station, la Jam du Chat-Pitre, Joachim Caffonnette au Sounds, entre autres).

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Au sous-sol du Bravo, Guillaume Vierset (g), Ruben Lamon (cb) et Alain Deval (dm), qui entourent le saxophoniste, entament «Oriana», un morceau à la structure plutôt classique mais très solaire et tournoyante. Aussitôt, on remarque les impros incisives de Guillaume Vierset, à qui Champagne laisse beaucoup de place dans le groupe, ainsi que de belles interventions de Ruben Lamon, qui fait preuve d’un jeu ferme et ondulant.

Les bases sont jetées et l’on peut s’aventurer plus loin avec «Block». Ici, on défriche et on fouille les sons. L’esprit est plus chaotique et abstrait. La tension se fait sentir et les sons rebondissent et ricochent. L’histoire se construit par touches et finit par exploser en une sorte de blues rock, lourd et puissant. On sent que le groupe capable de se lâcher un peu plus encore et de délirer à fond. Mais Random House préfère garder le contrôle et ne pas trop s’étendre. On en aurait bien pris un peu plus.

On aurait bien pris un peu plus aussi de «Around Molly», une composition de Vierset en hommage à la maman de Nick Drake dont il est fan déclaré. Cette superbe ballade jazz folk, aux parfums americana, voit se tresser des mélodies subtiles qui s’entrelacent enter la guitare et le sax. Ce morceau est propice aux impros et digressions… mais le groupe préfère respecter un format chanson, court et concis. Tant pis pour nous. Plus swinguant est le thème suivant (qui ne porte pas encore de nom) dans lequel Thomas Champagne se libère totalement. Soutenu par une rythmique solide, il mène la danse avec fermeté avant de passer le relais à Vierset (un futur grand de la guitare, décidément). Son jeu est fluide et nerveux, parfois osé, inspiré des meilleurs guitaristes new-yorkais actuels. Il construit et invente sans jamais se départir d’un groove intérieur.

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Après une reprise nerveuse au second set, Random House propose, un thème plus nébuleux, éclaté et dispersé, «One For Manu». On se rapproche un peu de la méditation ou de la transe parfois, surtout au travers du travail d’Alain Deval, qui joue principalement avec les maillets, comme pour invoquer la forge sourde de Vulcain. Le morceau est aussi fascinant que changeant. Le groupe mélange - si pas les styles - en tous cas les rythmes, les tempi et  les ambiances.

On enchaine alors avec un morceau plus ondulant et sensuel, «Circular Road» qui navigue entre jazz et pop à la Talk Talk et, bien entendu, la musique répétitive.

Random House défriche le jazz avec délicatesse, tout en gardant une oreille sur la tradition, et ne se ferme aucune porte. Ce mélange d’influences définit bien le nom d'un groupe qui n'est qu'au début d'une belle aventure. A suivre.

 

 

 

A+

 

 

22/02/2015

Jonathan Kreisberg Quartet au Bravo

 

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Vendredi soir, Jonathan Kreisberg était de retour au Bravo avec son quartette.

Il y était déjà venu en octobre de l’année dernière, avec la même formule, dans un club bondé. Cette fois-ci - à cause des vacances de Carnaval ? De la grosse offre jazz sur Bruxelles ce soir-là ? - il y avait peut-être un peu moins de monde au club du bout de la rue Dansaert. Et c’est un peu dommage car un guitariste de ce niveau (qui fait partie, à mon avis, des 10 meilleurs New Yorkais actuels, aux côtés des Kurt Rosenwinkel, Lage Lund, Lionel Loueke, Rez Abassi, Yotam Silbertstein et quelques autres…) mérite une bien plus grande audience. Pourquoi ne le verrions-nous pas, d'ailleurs, dans des festivals chez nous ?

En attendant, et tant que l’on peut profiter de sa musique en club, ne nous en privons pas.

Entouré de Will Vinson (as,p), Rick Rosato (cb) et Colin Stranahan (dm), Jonathan Kreisberg débute, tout en souplesse, un «Stella By Starlight» d’une grande élégance. Le thème est retravaillé sur un groove qui évoque un peu les balancements d’Ahmad Jamal. L’ambiance est relax, douce et détendue. On s’installe confortablement.

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Après cette entrée en matière suave, Jonathan Kreisberg introduit magistralement «Until You Know» avec une incroyable maîtrise technique et musicale. Ça monte vite dans les tours. C’est l’occasion pour Will Vinson de décocher ses premiers solos vifs et nerveux et pour Colin Stranahan de provoquer les breaks. Il faut dire que ce thème, lancé à toute allure, est quelque peu vicieux. Il change plusieurs fois de directions, de tempos et de métriques, mais il se joue surtout avec beaucoup de fluidité, ce qui ajoute à la puissance.

Entre chaque morceau, Jonathan Kreisberg prend le temps de dialoguer et de rire avec le public. Il y a de la décontraction dans son attitude et cela se ressent aussi dans sa musique qui, aussi complexe et virtuose qu’elle soit, passe avec beaucoup d’aisance. Pourtant, lorsqu’on regarde jouer le guitariste, son visage, hyper mobile, se tord dans tous les sens, se contracte, se tend, s’apaise un instant, puis grimace à nouveau. Il vit intensément sa musique.

«Wave Upon Wave» (titre éponyme de l’album, que je vous recommande vivement) évolue par couches plus intenses les unes que les autres. Kreisberg distille quelques effets qui renforcent plus encore la mélodie. Et puis, sur la reprise de «I Fall In Love Too Easely», on ne peut qu’être admiratif de son phrasé, riche et raffiné.

Rick Rosato, à la manière d’un Palle Danielsson, fait preuve, une fois de plus, d’une grande musicalité dans ses solos : ils sont autant profonds, chauds et charnus que secs et claquants.

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Le quintette enchaîne les thèmes, joue avec le chaud et… le brûlant. «Wild Animals We’ve Seen» est fiévreux, tandis que «From The Ashes» rebondit sous les baguettes de Stranahan et les riffs de Kreisberg à peine assouplis par interventions de Will Vinson (tant au piano, qu’au sax). Le swing est partout, le groove omniprésent. Le groupe se nourrit de la tradition bop pour délivrer un jazz moderne, très actuel.

«Spin», tour de force qui porte bien son nom, s'enroule et s´envole autour de la guitare virevoltante du leader. Jamais pourtant, on ne tombe dans le démonstratif. C'est la sensibilité qui prime toujours, comme sur cette somptueuse balade dont je ne me lasse pas : «Being Human».

Après ce moment feutré, de toute beauté, on termine en force avec le très jungle et nerveux «Stir The Stars», avant un rappel qui rend hommage à Monk.

Bref, ce soir au Bravo, il n’y avait que du bonheur.

 

 

A+

 

18/02/2015

Thomas Enhco au Gent Jazz Club

 

Après l'avoir vu en solo lors du dernier festival de jazz à Tournai, je n'ai pas résisté à l'envie d'aller écouter Thomas Enhco en trio ce lundi soir à Gand.

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L’album «Fireflies», enregistré avec Chris Jennings (cb) et Nicolas Charlier (dm), et totalement produit par ses soins, est une vraie réussite. Le pianiste français, issu d’une célèbre famille d’artistes et de musiciens, ne s’est pas laissé intimidé par ce brillant (et sans doute lourd) héritage : il s’est «fait» un nom mais aussi et surtout un univers et un son très personnel.

Au Gent Jazz Club, ce soir, on s’était donné le mot, il n’y a plus une place de libre.

Accompagné de Jeremy Bruyère à la contrebasse et de Nicolas Charlier (oui, oui, le fils de) à la batterie, Thomas Enhco laisse courir les premiers accords de «La Fenêtre et la Pluie». Un thème qui évolue par vagues, lyriques et élégantes, et qui prend vite de l'emphase. Telle une bourrasque, la tension monte rapidement. Droit sur son tabouret, Nicolas Charlier propage un jeu tendu. Ses frappes ne sont pas vraiment brutales, mais elles sont sèches et courtes. Elles répondent ou rivalisent au jeu plein de fougue d'Enhco. Entre les deux, Jeremy Bruyère fait courir ses doigts sur les cordes de la contrebasse. Le son est profond mais très découpé, lui aussi. De plus, il utilise régulièrement l’archet, avec beaucoup d’à-propos, comme pour rajouter du «gras» au son.

Le second morceau («Gaston») est encore plus enflammé. Enhco lance des défis que relève - et amplifie - le batteur. Les solos de Charlier sont faits de breaks et de relances incessantes, bourrés d’énergie. Les trois hommes s’amusent, se sourient et semblent même s’étonner du niveau musical qu’ils délivrent.

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Alors, il est temps de se calmer un peu. «Wadi Rum» en est l’occasion.

Intimiste et mélancolique - entre la chaleur du jour et fraîcheur d’une nuit dans le désert - le thème est propice à de superbes harmonies qui s’emmêlent autour des doigts du pianiste et de l’archet du contrebassiste. On flirte avec un orientalisme à la Avishai Cohen (le contrebassiste). De façon intelligente, Enhco ne laisse jamais se liquéfier un thème ou un motif. Il le reprend rapidement, l’empêche de le laisser devenir insignifiant. Il lui garde toute l'intensité et évite le bavardage inutile qui pourrait affaiblir le propos. Le trio, très complice, œuvre dans cette même perspective, et sait ce qu'il faut raconter et comment le dire. Cette concision est une force et une sacrée preuve de maturité. C’est sans doute pour cela que le groupe peut se permettre de revisiter «Arabesque» de Maurice Shumann, à la façon musique des îles, sans que cela ne soit grotesque. Bien au contraire.

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Le second set, qui commence avec la ballade tendre et douce «Je voulais te dire», reprend vite son rythme de croisière (de course ?) avec un «All The Things You Are» franc, bourré d'idées rythmiques et de propositions plus folles les unes que les autres. On joue les breaks et les faux départs, on joue les attentes, on provoque les allers-retours avant la fuite en avant.

Après un «You’re Just A Ghost», aussi minimaliste qu’insaisissable, et avant un très personnel «Autumn Leaves» en rappel, «Outlaw» en met plein les oreilles. Ce morceau explosif et plein de pêche démontre une fois de plus que le jazz du Thomas Enhco Trio en a encore sous la pédale.

Il n’y a pas à dire, ce jeune groupe a déjà les idées bien claires et un univers bien à lui. Difficile de lui donner certaines filiations sans tomber dans les clichés habituels, tant il s'en éloigne… aussitôt qu’on s’en approche.

Thomas Enhco prépare d’autres projets auxquels il faudra rester attentif (un disque en solo sortira bientôt, un duo avec la percussionniste Vassilena Serafimova est en préparation et une collaboration avec Kurt Rosenwinkel est sur les rails).

Oui, il risque bien de nous étonner encore.

 

 

A+

 

12/02/2015

Tournai Jazz Festival 2015. Premieres sensations.

La quatrième édition du Tournai Jazz Festival avait lieu vendredi et samedi dernier.

L’affiche était alléchante et le public était au rendez-vous.

Vous lirez un «article» bien plus détaillé dans l’un de vos webzines de jazz préférés (je vous tiendrai au courant).

Mais il faut quand même que je vous dise…

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Seul devant le grand Bösendorfer, en ouverture de festival, devant une salle comble, la prestation du jeune pianiste Thomas Enhco est impressionnante de maturité. Un concert solo ! Il faut oser et surtout, avoir quelque chose à dire. Et Thomas Enhco, au-delà d’une technique irréprochable, propose un discours très intéressant, très surprenant et nous tient en haleine d’un bout à l’autre. Plein de force et de nuance. A revoir sans aucun doute et à suivre. Chapeau l’artiste.

Mais ce soir, le public est surtout venu pour Barbara Hendricks. Toute les places sont vendues. La diva chante bien. Très bien, même. Mais… mais, n’est pas chanteuse de jazz qui veut. C’est sage, bien coiffé, bien parfumé et bien trop propre… C’est du jazz de salon. Pour chanter le blues, il faut bien plus que ça. Mais ça plait au public. Moins à moi.

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Heureusement, ensuite, il y a Bai Kamara. Et là, ça sonne, et ça sent le vécu. Les morceaux sont catchy, les musiciens s’amusent et… ça joue. La voix du chanteur est graineuse comme il faut. Aussi douce que puissante. Pur plaisir.

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Le lendemain, vers quatre heures, Bojan Z raconte un peu de son enfance, de sa vie, de ses rencontres. Il explore toutes le facettes de son piano ou du Fender. Concert solo mais Bojan n’est pas seul, en fait. Il est accompagné d’images (ses propres photos mises en rythme de façon très élégante). Et c’est superbe. Poignant. Emouvant. Et tellement humain. Magnifique moment.

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Dans la salle Lucas, le guitariste Hervé Caparros assure avec un jazz parfois rock qui lui va très bien (et que j’aime vraiment beaucoup) et parfois beaucoup plus smooth (trop à mon goût). Belle découverte en tout cas.

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Paolo Fresu et Omar Sosa, dans la grande salle, nous emmènent dans un voyage délicat, fait d’atmosphères éthérées, mais aussi, parfois, plein de rebondissements et de surprises. La complicité entre les deux musiciens est évidente et cela se ressent dans leur musique. Un vrai partage.

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Et puis, après une petite pause, c’est le feu d’artifice avec Kenny Garrett. Dès les premières notes, le saxophoniste américain met la barre du swing et du groove très haut. C’est puissant et brûlant ! Pas un seul temps mort. Des solos du pianiste ou du batteur, d’une inventivité parfaite. Et puis, Garrett n’attend pas le rappel pour en remettre un couche. Et puis une autre. Il pousse le public à chanter, à se lever, à frapper dans les mains. Et le public ne veut plus le lâcher. Le saxophoniste et son groupe resteront une heure de plus sur scène, obligeant Guillaume Perret à retarder le début de son concert... Mais quel concert !

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En duo avec son batteur, le saxophoniste français fait exploser le jazz. Bouillonnant et brillant, d’une puissance et d’une énergie sans borne. A deux, ils captiveront le public jusqu’à la fin. Fort, très fort !

 

 

A Tournai on a eu droit à tous les jazz.

Et j’ai déjà pris mes billets pour l’année prochaine !

A+

(L’article plus «détaillé», c’est pour bientôt)

 

06/02/2015

Sinister Sister Performs Zappa - Au Bravo

Sinister Sister, ce sont Pieter Claus (vib), Michel Hatzigeorgiou (eb), Maayan Smith (ts)
Jan Ghesquière (eg) et Lander Gyselinck (dm).

Ils ont décidé, voici un an ou deux, de rendre visite à ce bon vieux Frank Zappa. Et on peut les comprendre. Quel plus grand plaisir, pour un musicien, de jouer cette musique qui n'a jamais choisi entre le jazz, le rock et les expérimentations contemporaines les plus dingues.

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Alors bien sûr, pour jouer Zappa, il faut les avoir bien accrochées, un sacré bagage technique et musical mais aussi et surtout, il faut comprendre l'esprit de ce fou (pas aussi iconoclaste qu'on veuille bien le dire) de Baltimore. Et, en ce qui concerne l'esprit (car ici, ni la technique, ni le culot, ne sont à mettre en doute), nos 5 complices ont tout compris.

Pieter Claus, initiateur du projet, a re-arrangé certains morceaux, les a parfois mélangé entre eux, sans pour autant en simplifier l’écriture, ni trahir le style. «Black Page», «Alien Orifice» ou encore «Peaches En Regalia» : bonjour le délire.

Aux avant-postes, il y a Maayan Smith au ténor, jeu souple et voix souvent à la limite de la cassure, qui maintient contre vents et marrées, une tension mélodique intense (et il n’a rien à envier à Brecker ou Napoleon Murphy Brock). Puis, le groupe peut compter également sur la basse ondulante d'Hatzi. Une véritable anguille qui remue constamment les tempos, les pousse au bord du déséquilibre tout en gardant toujours le contrôle. Il rappelle ses artistes chinois qui font tourner des assiettes au bout d’un long et fin bâton, sans que jamais elles ne tombent. Les rares solos qu’il prend, attisés par le drumming démentiel (précis, fougueux, toujours inventif) de Lander Gyselinck, sont fantastiques.

Puis il y a «Filthy Habits» ou encre «I Promise Not To Come In Your Mouth».
Et c’est Jan Ghesquière qui en profite pour lâcher une série de chorus bien trempés. Il tord les sons, les étire, puis il les taillade de quelques riffs incisifs. C’est fluide et fort.
Et bien entendu, Pieter Claus, derrière son vibraphone, amène cette touche de folie (une de plus), parfois douce, parfois schizophrène, un peu hors du temps, un peu hors des modes. Le jeu est aérien et flottant, mais quand il plonge, tête la première dans la transe, il fond comme l'épervier sur une proie. Les autres musiciens s'écartent le temps d'une courte respiration avant de l'engloutir à nouveau dans le magma bouillonnant.

Ce qui est formidable avec la musique de Zappa – et dans la façon dont elle est jouée ce soir - c'est la juxtaposition, presque contre nature, de la puissance parfois quasi hard rock des thèmes et de la douceur des pseudo ballades perverses aux richesses harmoniques insoupçonnées. La surprise est toujours là où on ne l'attend pas. Même si l'on connaît (ou croit connaître) la musique du grand moustachu.

On n’arrêtera jamais de redécouvrir Zappa. Même 20 ans après.
Alors voilà une bonne nouvelle : Zappa est bien vivant.

 

 

A+

 

 

01/02/2015

Ruben Machtelinckx au Vecteur à Charleroi

Voilà encore une belle initiative de Point Culture et du Vecteur à Charleroi qui invitent une fois de plus (puisqu'ils l’ont déjà fait quelques fois auparavant) des jazzmen qu'on n'a pas si souvent l'habitude de voir, ni d'entendre, dans notre belle Wallonie ou même à Bruxelles (ou alors parfois dans quelques lofts et autres endroits plus underground). Ce samedi soir, par exemple, ils ont invité le groupe du guitariste Ruben Machtelinckx.

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Après le très réussi Faerge (chez Negocito), le quartette anversois vient de sortir son second album Flock (toujours chez Negocito), et venait le présenter ce soir devant un public assez nombreux.

Dans la même veine que le précédent album, Flock propose une série de compositions originales qui mêlent raffinements mélodiques et complexités harmoniques dans des ambiances souvent sobres et délicates.

Autour de lui, Ruben a vraiment cristallisé un véritable esprit de groupe au service d'une musique très singulière. Ce soir, on retrouve Joachim Badenhorst (cl, bcl, ts), Nathan Wouters (cb) et Fredrik Leroux (eg) qui remplaçait l’habituel Hilmar Jensson, resté dans son Islande natale pour cet unique concert belge (mais une tournée plus conséquente est prévue, normalement, en septembre… Stay tuned !).

L’ambiance est un peu particulière, sans un mot ni présentation, le groupe investit la scène après que les élèves de l’académie de Marchienne-au-Pont aient assurés la première partie. Chacun s’installe dans le silence et la retenue.

Ce n’est pas plus mal, car la musique du quartette s’écoute et s’apprécie dans le calme.

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La première étape du voyage se fait toute en langueur. Tel le ressac de la mer, la mélodie («Gaap»?) se répand. Joachim Badenhorst vient dessiner les premiers contours qui semblent sortir de la brume. Le morceau se déploie lentement, chacun des musiciens s’écoute respirer. Le son est parfait, l’instant suspendu.

Après cette mise en bouche d’une délicatesse extrême, Ruben Machtelinckx s’empare du banjo («Mc Murdo»). Il déroule un tapis sonore tendu et cristallin au motif répétitif et infini, tandis que Frederik Leroux lâche sporadiquement un riff gras, profond et résonnant. Le groupe joue avec la matière sonore de façon plus âpre. La progression se fait par couches fiévreuses. Les deux guitaristes distillent de légers effets de distorsions, de subtiles reverbs et de fins larsens.

Badenhorst maîtrise son souffle et son son de manière étonnante. On sent chez lui un relâchement total, une propension à s'infiltrer et à épouser les moindres ondulations rythmiques et mélodiques des thèmes écrits par Machtelinckx. Qu’il soit au ténor, à la clarinette basse ou la clarinette, il est le véritable souffle de vie, celui qui pousse les émotions à se libérer totalement.

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Le quartette enchaine les morceaux sans un mot, comme pour ne pas briser la magie ou les fragiles constructions qui envahissent la salle. «Cumulus» ou «The Hunter» se racontent à nous. Frederik Leroux et Ruben Machtelinckx échangent, magnifient, portent et supportent l'ensemble. Ils changent les couleurs. Parfois par touches, parfois par grands coups de brosse puissants qui ajoutent de l’épaisseur à la luminosité. Nathan Wouters relie l'ensemble dans un jeu sobre ou, au contraire, ouvre encore plus l'espace. Il évoque aussi parfois d'autres folklores imaginaires (lorsqu’il utilise l'archet notamment). Tout cela se fait avec une grande complicité et avec une maitrise technique admirable.

Une belle heure de musique d'une infinie tendresse, parfois sombre et mélancolique, parfois ardente et apaisante, mais toujours interpellante. Le public en redemande, Ruben revient sur scène pour une courte impro en solo. Magistrale.

Bref, ce soir, on a pris un grand bol d'air vif et frais à Charleroi.

 

Machtelinckx/ Jensson/ Badenhorst/ Wouters Flock from Ruben Machtelinckx on Vimeo.

 

 

A+

 

28/01/2015

Pourquoi j’irai au Tournai Jazz Festival.

 

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Tournai Jazz Festival. Quatrième édition !

Le pari lancé par Geoffrey Bernard, avec la complicité de la Maison de la Culture de Tournai (et l’infatigable Frédéric Mariage), d’organiser un festival de jazz à Tournai qui s'installe dans le paysage culturel belge est pratiquement gagné.

Oui ! Le public est venu applaudir Eric Legnini, Toots, le BJO ou encore Philip Catherine, en 2012 pour la première.

Oui ! Il est revenu, plus nombreux encore, écouter Galliano, Manu Katché ou Ibrahim Maalouf l’année suivante… Et oui ! En 2014, il était encore là pour voir Jef Neve, Avishai Cohen, Viktor Lazlo et l’incroyable Youn Sun Nah.

Et chaque année, l’organisation est irréprochable. Et chaque année, l’accueil est formidable et chaleureux (tant pour le public que pour les musiciens).

En 2015, ces 6 et 7 février, Tournai Jazz remet le couvert et nous propose une fois de plus une superbe affiche.

Barabara Hendricks (oui, oui, Barbara Hendricks) viendra chanter le blues de Billie Holiday, Bessie Smith ou encore de Nina Simone.

Il y aura aussi des «jeunes» à découvrir, comme Thomas Enhco, brillantissime pianiste - à la fois impétueux et raffiné et toujours surprenant, ou Guillaume Perret  et sa conception musclée du jazz. Ceux qui aiment les sensations fortes en auront pour leur argent. Et ceux qui pensent que le jazz est une musique «plan-plan» risquent bien d’être surpris.

Et puis il y aura aussi au programme : Bojan Z en solo, Paolo Fresu et Omar Soza en duo et Kenny Garrett en quintette ! On ne fait pas les choses à moitié à Tournai.

Il y aura, bien sûr, des belges, comme Big Noise (gare à la fête, comme on dit) ou Bai Kamara (avec Jean-Paul Estiévenart, Stéphane Mercier, David Devrieze ou encore Michel Seba! ) ou le guitariste Hevé Caparros (à découvrir!) avec Sal La Rocca, Lionel Beuvens et Matthieu Van

Vous le voyez, il n’y a aucune raison de rester chez soi ce week-end là.

Réservez vos places tant qu’il en est temps !

Il y a même un pass** «spécial Kenny Garrett / Guillaume Perret» mis en vente au prix de 30€ - pour ceux qui ne peuvent pas se libérer «avant».

Tout est prévu, je vous dis. Voilà pourquoi j’irai au Tournai Jazz Festival.

On se retrouve là-bas ?

 

 

 

A+

**UNIQUEMENT disponible au guichet de la maison de la culture de Tournai ou en téléphonant au 0032 / 69253080. Infos : contact@tournaijazz.be .

 

 

 

25/01/2015

Hermia, Ceccaldi, Darrifourcq à la Jazz Station

Samedi 24 janvier, grand final du premier River Jazz Festival organisé par le Marni, la Jazz Station et le Senghor. Et quel final !

Manu Hermia avait reçu une carte blanche qui relevait plutôt du challenge puisqu'il donnait rendez-vous au public à 18h à la Jazz Station, avec Sylvain Darrifourcq et Valentin Ceccaldi, puis à 20h au Senghor avec son projet Belgituroc et, pour finir, à 22h au Théâtre Marni, avec Manolo Cabras et Joao Lobo! Bref, un marathon à lui tout seul.

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Le River Jazz peut s'enorgueillir d'un succès plus que réjouissant : chacun des concerts étant pratiquement tous sold out ! Une façon comme une autre de prouver à certains que la culture intéresse les gens et qu'elle est indispensable à l'épanouissement de tous.
Il est certain aussi que, vu l'engouement du public et des jazzmen, la formule (originale et pointue) sera renouvelée. Tant mieux car, malgré les nombreuses dates proposées, je n'ai pu assister qu'à un seul concert (quelle honte!), celui de Hermia, Ceccaldi et Darrifourcq à la Jazz Station.

J'avais déjà vu le trio en concert au Studio Grez, et j’en avais parlé ici. Un disque devrait sortir sous peu (chez Babel Label), et on l’attend avec impatience car la musique en vaut vraiment la peine.

Comme le dit Manu en introduction, la musique proposée par les trois compères tient bien sûr du jazz - au sens large dans la mesure où les frontières ont été habilement effacées – mais aussi de la poésie, qui oscille entre Verlaine et Bukowski.

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L’humour n’est pas étranger non plus au projet. Sous son titre amusant, «On a brûlé la tarte» est une lente progression intense et puissante qui nous pousse à nous interroger sur le monde, la vitesse, les relations, les gens.
Ceccaldi fait grogner gravement son violoncelle (l’école Joëlle Léandre n'est pas loin), Darrifourcq fait claquer ses fûts avec une fougue grandissante, dans une gestuelle rythmique précise et souvent asymétrique, tandis qu' Hermia arrache les notes à son ténor. Il passe de la souplesse à la rage avec un sens inné du discours.

Certains morceaux sont plus «mystérieux», repliés sur eux-mêmes, plus profonds. Le batteur mélange sa frappe à d'étranges bidouillages electro. C’est subtil et fin. Le moindre petit cliquetis, le feulement d’une brosse à vaisselle (!) sur les peaux ou le craquement de l’instrument sont amplifiés, retravaillés, rythmés. On voyage en apesanteur, dans un espace étrange et halluciné.

«Les flics de la police» (ici aussi, l’humour n'est pas sans réflexion) est basé sur un tempo hypnotique, haletant, post-industriel, imposé par Darrifourcq (qui signe aussi la compo). Ça claque sec. Très sec, même. Et c’est imparable.

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«Hô-Chi-Minh» (de Hermia) se penche avec beaucoup d’affliction, de tristesse et de recueillement sur les horreurs de la guerre du Vietnam. Le violoncelle est lourd de larmes et de désespoirs. La musique évoque un peu l’esprit de Messiaen. Puis la révolte monte, de façon irrépressible, et se termine en un véritable cri de rage. Ceccaldi est aussi précis que fougueux et sa musicalité est toujours étonnante. Le crin de son archet en prend un coup ! Quant au travail de Darrifourcq, encore lui, il n'est pas sans rappeler la musique concrète d'un Schaeffer : il s’aide de sonnettes, de réveils, de cintre, de couvercles de casseroles et d’effets électro pour créer un univers singulier. Et le bruit devient peu à peu mélodie, surtout quand Ceccaldi s'immisce imperceptiblement dans ce capharnaüm sonore hyper maitrisé.

Oui, la musique du trio va bien au-delà du jazz. Elle est tantôt ultra contemporaine, tantôt abstraite, tantôt brutale, tantôt apaisante. Parfois rock, parfois punk. Elle ne se fixe aucune limite. Elle nous surprend tout le temps, elle est imprévisible et nous emmène dans un sacré voyage qui ne laisse vraiment pas indifférent.

Quand on pense qu’après tout ça, Manu Hermia doit remballer son matériel, courir jusqu’au Senghor et jouer tout à fait autre chose, puis, de là, foncer au Marni pour remettre le couvert avec son autre trio, on se dit qu’il faut être fou… mais surtout bien dans sa tête. Et pour ça, pas de problème, on peut lui faire confiance à Manu.

Chapeau, man !

 

 

 

A+

 

 

 

24/01/2015

Jazzmatik au Sounds

 Paolo Fresu et Galliano à Flagey, Nic Thys en trio au Bravo ou encore La Nouvelle Star à la télé (non, là je déconne), la concurrence était rude pour le Jazzmatik d’Adrien Volant au Sounds C'est pourtant ce concret que n'ai décidé d'aller écouter ce jeudi soir. J'avais envie d'un jazz décontracté et sobre. Sur papier (Paolo Loveri, Lionel Beuvens, Daniel Stokart et Giuseppe Millaci), ça devrait le faire…

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Sur le coup de 22h30, le quintette attaque «Invitation», pour s'échauffer. Puis il enchaine avec une bossa pour s'ensoleiller. Et la flûte de Stokart se fait aussitôt lumineuse et ondulante.

Ça frissonne.

La ballade douce et chaleureuse, («For Carla») écrite par Paolo, permet à Adrien Volant de bien se mettre en avant. Le son est limpide et souple à la fois, droit et sans fioriture. Paolo, quant à lui, égraine avec beaucoup d'élégance et de retenue la mélodie. Le jeu de de Giuseppe Millaci à la contrebasse est, lui, un peu trop retenu, presque timide. Même dans ses solos il reste un peu en retrait. On aimerait un peu plus de puissance et d'audace, car son phrasé est plutôt intéressant. Du coup, c'est surtout l'excellent drumming de Lionel Beuvens qui donne assez de nerf à l'ensemble pour maintenir - ou provoquer - un peu le groove.

D'ailleurs, ça s'emballe un peu plus avec «Béatrice» de Sam Rivers - débuté pourtant de manière un peu approximative - ou avec «Song For Bilbao» de Pat Metheny, joué avec une belle intensité.

On sent Stokart – à l’alto cette fois - très libre et vraiment à son affaire lorsqu'il peut improviser (sur un morceau de Seamus Blake, par exemple, ou sur «Recorda me» de Joe Henderson). Sans jamais tomber dans l'excès (ce n'est pas le genre du groupe, de toute façon) il propose un jeu simple, ferme et nuancé.

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Au second set le groupe accueille une jeune chanteuse (Eleonora Albani) pour quelques morceaux («When Sunny Gets The Blues» ou «Bye Bye Blackbird» - sur lequel Paolo Loveri se laisse aller à quelques citations virtuoses). Albani semble chanter sans difficulté et avec beaucoup de décontraction. Justesse, clarté, scat facile et sourire dans la voix semblent s'inspirer d'Anita O'Day. Avec candeur, elle renforce, à sa façon, la cohésion du groupe. Beaux moments…

Après un début de concert quelque peu hésitant et flottant, celui-ci se termine avec bien plus d'assurance et de surprises. Et «Some Other Blues» de John Coltrane en est d'ailleurs une conclusion des plus convaincantes.

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Je voulais un jazz cool et sobre... Mon vœu a été exhaussé.

(A l'occasion, réécoutez 3 for 1 (chez Mogno) de Paolo Loveri, ce sont 70 minutes de bonheur raffinés)

A+

 

21/01/2015

Charles Gayle - De Werf à Bruges

 

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Charles Gayle a été découvert sur le tard (le premier enregistrement sous son nom date de 84, il avait déjà 45 ans…)

Pourtant, très tôt, du côté de Buffalo où il a grandi, il était l’un des pionniers de la New Thing. Dans les années 60 déjà, il se frottait à Archie Shepp ou Pharoah Sanders et prenait des cours avec Charles Mingus

Ensuite, il erre pendant près de 20 ans dans les rues de New York, en véritable homeless. Il joue dans les couloirs du métro ou quelques rares fois dans des clubs underground de la Grosse Pomme.

Il faut être bougrement épris de liberté et y croire à fond pour vivre comme ça. On comprend que cela marque son homme… et sa musique. Alors, logiquement, on retrouve dans le chant déchirant et les incantations féroces de sa musique, de la ferveur, de la violence, mais aussi une grande spiritualité inspirée du gospel.

Sur scène, Charles Gayle s’affuble d’un costume de clown, autant pour faire passer ses messages et les mettre en valeur, que pour passer inaperçu (si,si…).

Ce soir, à De Werf, il est accompagné de Manolo Cabras (cb) et de Giovanni Barcella (dm), avec qui il a déjà joué précédemment et qui en connaissent un rayon, eux aussi, côté free jazz.

Parfois, c'est Gayle qui amorce le thème et lance le trio. Il s’agit d’une courte phrase ou d’un début de discours qui laissent rapidement aux autres toute la liberté d’étayer le propos. Cabras et Barcella accompagnent et soutiennent le saxophoniste un certain temps. Puis, celui-ci se retire et laisse le batteur et le contrebassiste improviser. Cabras tire comme un fou sur ses cordes, il balance la tête de droite à gauche, secoue son instrument, le fait chanter puis hurler. Il fait glisser les doigts sur le vernis de la caisse, frappe, caresse, griffe. Il répond coup pour coup aux assauts de Barcella, à la fois brutal et précis.

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Parfois, avant de jouer, Gayle donne juste une simple indication - un mot ou un signe - et ce sont Barcella et Cabras qui se jettent dans le vide. Le saxophoniste les observe un moment puis saute à son tour. Explosif.

Le ténor de Gayle pleure autant qu'il rit, comme pour se moquer de la vie. Le son est rauque, éraillé, incandescent. La musique se tord sur elle même et se débat, mais trouve toujours la sortie de secours. On ne s’éternise pas, quand l’essentiel est dit, on casse tout et on reconstruit autre chose.

Au piano (car il joue également du piano), Gayle prend son temps avant d’écraser les premiers accords, souvent dissonants, qu'il ponctue de larges plaquages de l’avant-bras et du coude.

On est plus proche de Xenakis et de Russolo que de Duke. Pourtant il y a un fond de Tatum ou de Monk. La fougue fait place à la mélancolie et au recueillement, Cabras et Barcella dialoguent sobrement, profondément. La musique est en suspens.

Alors, il y a cette longue improvisation en solo de Cabras qui use de l'archet comme d'un pinceau sec, puis qui fait couiner les cordes, les fait crier, puis qui fait résonner la contrebasse. Grand moment !

Et ça rue à nouveau dans tous les sens. Le piano se fait plus brutal que jamais.

Tout le monde en redemande et Gayle n’est pas avare de musique. On dirait qu’il n’en a jamais assez. En rappel, il entame une dernière complainte à la fois déchirante et tonitruante, comme pour saluer la mémoire d'Albert Ayler, John Coltrane et tous les musiciens à l'esprit libre. Bref, on se prend une belle claque.

Le trio sera ce vendredi au Recyclart (le 23) et au Pelzer à Liège samedi 24. N’hésitez pas une seconde, allez vous faire bousculer, vous ne le regretterez pas.

 

Charles Gayle trio: Charles Gayle, Manolo Cabras & Giovanni Barcella from diederick on Vimeo.

 

 

 

A+

 

19/01/2015

Jesse Davis and Billy Hart Quintet à l'Archiduc

 

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Un son de sax puissant ! Un son légèrement acide et brillant... Mais surtout puissant.

C'est ce qui frappe dès les premières notes projetées à force par Jesse Davis. L’altiste américain est un vrai de vrai, dans la lignée des Ike Quebec, Cannonball Adderley et bien sûr Charlie Parker. Et en face de lui, il y a le légendaire Billy Hart qui fait claquer ses caisses, martèle sèchement les peaux et les cymbales. Les coup sont rudes, secs, mats.

Ce «Willow Weeps For Me» plonge l'Archiduc d’un seul coup au cœur de NOLA. Le trompettiste anglais Damon Brown, tapi dans la pénombre de l'encadrement de la porte du fond (près du cadre de Stan Brenders, pour ceux qui connaissent l'endroit) laisse échapper nonchalamment quelques accords éthyliques, puis vient devant et prend un chorus puissant. Un seul chorus. Bref. Énorme. Monstrueux. Tout est dit.

Paul Kirby (p) et Martin Zenker calment un tantinet le jeu. Mais ça brûle intérieurement. Il y a un peu de «So What» qui traine. Il y a du blues. Il y a de l’âme. Ça commence fort et cela ne va pas aller en s’adoucissant.

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Il y a quelque chose de solaire qui émane des compos de Damon Brown, «Kit Kat», par exemple, rappelle parfois Pharoah Sanders, époque Journey To The One. La mélodie est fiévreuse, toute en spirales ascendantes. Les souffleurs s’en donnent à cœur joie. Ça s’emballe et ça tourne à n’en plus finir.

Très inspiré, Paul Kirby semble s'envoler. Ses impros respirent la fraîcheur. Elles sont d’une légèreté qui contraste avec la frappe toujours plus sèche de Billy Hart.
La musique circule véritablement et simplement. On ne cherche pas l'effet ou la complication, mais l'efficacité. C’est la clarté des thèmes qui prime.

Hard Bop en plein ! Le deuxième set est entamé avec la même fougue, en tempo très rapide sur un thème de Parker.
Mais quand vient le tour d’une ballade («Polka Dots And Moonbeans»), elle n'est en rien mielleuse, et l’on sent dans le discours de Paul Kirby autant de tendresse que de détermination. Martin Zenker peut alors, lui aussi, s'exprimer totalement dans une belle impro qui prend le temps de se développer avant de laisser petit à petit le soin aux souffleurs de conclure.

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Et puis ça repart. Et puis ça swingue à nouveau. Et le public – qui aurait pu être un peu plus nombreux au vu des noms affichés – en redemande. Infatigables, les cinq jazzmen ne se font pas prier. Ça claque à nouveau.

Jusqu’à la dernière note, ils n’ont rien lâché.

C’était du vrai jazz de nuit. Celui qui donne envie de déambuler dans les rues vides et humides de la ville sur lesquelles se reflètent les néons blafards. Celui qui donne envie de se reprendre un dernier verre... Encore un dernier verre.

A+

 

 

 

17/01/2015

Kavita Shah Quintet à l'Archiduc

 

Il y a du monde à l'Archiduc ce vendredi soir pour découvrir Kavita Shah, la jeune chanteuse new-yorkaise qui fait pas mal parler d'elle outre-Atlantique (saluée entre autres par Downbeat en 2012 comme «Best Graduate Jazz Vocalist»). A New York, elle partage les scènes du 55 Bar, Bar Next Door, Cornelia Street Café ou encore du NuBlu avec des Sheila Jordan, Peter Eldridge, François Moutin, Steve Wilson, Lionel Loueke ou encore Greg Osby

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Elle présente ce soir son premier album (Visions, publié chez Naïve, sur lequel on retrouve Lionel Loueke, Steve Wilson, Linda Oh…).

A l’Archiduc, elle est entourée d’une fameuse bande également : Léo Montana (p), Ralph Lavital (eg), Karl Jannuska (dm) et François Moutin (cb).

Elle entame le concert par un morceau bien costaud qui permet déjà à François Moutin de prendre un solo bourré d’énergie brute. La voix de Kavita Shah est d'une étonnante souplesse. Elle est surtout mise en valeur lors de moments plus intimes, comme sur «La vie en rose», en duo avec Moutin, ou lors du deuxième set, en duo avec l’excellent pianiste Léo Montana.

Il y a quelque chose de très personnel dans son timbre et sa façon de phraser, sans pour cela tomber dans un côté excessif. Ses origines indiennes doivent y être pour quelque chose, mais sa vision multiculturelle du monde doit y être pour beaucoup plus encore. Le jazz, l’Inde, l’Afrique, l’Amérique latine, tout cela se mélange avec un très bel équilibre.

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L'arrangement de «Visions», de Stevie Wonder, permet au pianiste d’enchainer les accords avec vigueur et virtuosité. Si le jeu est ferme et très percussif, Montana injecte régulièrement des accents très soul et blues qui donnent de l’élasticité aux thèmes, et le dialogue avec Jannuska et Moutin n’en est que renforcé.

Ralph Lavital, de son côté, laisse échapper quelques inflexions parfois créoles, parfois africaines (un phrasé qui évoque un peu le son du likembe) dans un jeu vif et tendu, très… new-yorkais. Difficile de définir une tendance spécifique… c’est sans doute ça que l’on appelle le jazz.

Le deuxième set sera, au départ, plus percutant encore (peut être pour couvrir un peu plus brouhaha ambiant d'un public parfois trop bavard). Sur ce premier morceau, bourré de groove et d’énergie, le mélange des rythmes indiens et africains nous emmène dans une sorte de transe frénétique. De même, cela s'emballe sévère sur une reprise de «Poinciana», pourtant introduit tout en douceur. Le Pianiste entraîne le guitariste, qui passe le relais au contrebassiste avec beaucoup de fluidité, tandis que Jannuska, au jeu vif et sec, entretient la flamme et la cohésion d'un jazz qui se parfume de mille et une influences.

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Après «Paper Planes» (reprise étonnante de M.I.A.) et avant de terminer le concert avec une «Sodade» (de Cesaria Evora) joliment revisitée, Kavita Shah invite Margaux Vranken (la jeune pianiste belge qui était à l’initiative du concert de ce soir) pour une belle version d’un thème de Stan Getz et Joao Gilberto dont le nom m’échappe…(*)

 

 

Belle découverte, donc et un nom à retenir : Kavita Shah.

A+

 

(*) il s'agissait en fait de "Chega de Saudade" d'Antônio Carlos Jobim.

 

11/01/2015

Satelliet Session - De Werf à Bruges

A De Werf, à Bruges, on a offert une résidence au jeune batteur Lander Gyselinck.

Celui-ci a proposé, 4 fois par ans, non seulement de présenter ses différents groupes ou travaux, mais d’inviter également des artistes qui font partie de la grande nébuleuse qu’est le jazz. Il a nommé ces rencontres «Satelliet». L’idée est de créer – ou plutôt de resserrer - les liens entre le jazz et toutes autres formes de musiques, et de s’interroger sur la façon dont le jazz pourrait sonner à l'avenir. Pas d’œillère donc, pas d'à priori, pas de sectarisme. Direction De Werf, ce vendredi soir pour la première et pour s’ouvrir un peu plus encore l’esprit.

Pour le coup, la configuration de la salle a été adaptée. Entre un esprit Stones à NY et les salles alternatives rock. Ce soir, c'est concert debout, et il y a du monde au rendez-vous.

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Le premier acte est assuré par Lynn Cassiers. Son court concert est une véritable performance artistique, vocale et sonique. La chanteuse - mais pas que - nous embarque rapidement dans son univers fantasmé, singulier, onirique et déroutant.

Avec sa seule voix, un korg, quelques instruments musicaux enfantins (tambourin, sifflet, hochet...) et de multiples filtres, transformateurs, harmonizer ou equalizer, elle triture les sons, les transforme, les coupe, les rythme. Dans nos têtes les références se bousculent, on pense parfois à Sidsel Endresen ou à Laurie Anderson. Parfois on lorgne du côté de Tangerine Dream. Mais Lynn produit tout cela toute seule, sur le moment même. Les histoires se construisent petit à petit. Elle improvise et joue autant avec les mots qu'avec les sons. De ce maelstrom, dosé avec raffinement et habileté, jaillissent des comptines désenchantées, souvent sombres, mais toujours hypnotiques et d'une rare beauté (comme «Rose» par exemple). Magique et envoutant.

Je vous recommande bien entendu ce merveilleux disque sorti en 2013 chez Rat Records «The Bird the Fish and the Ball» (dont j'avais parlé ici ) mais, si vous avez l'occasion d'assister à un concert (concert ?) de Lynn, n'hésitez pas une seule seconde.

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Après une courte pause, Stuff monte sur scène. Le groupe de Lander Gyselinck propose une musique qui, elle aussi, tourne autour de l'astre jazz. Mais ici, on attaque le côté rock, dance ou funk avec beaucoup de puissance et d’énergie. L'esprit est très électro-acoustique, voire très électrique même (ce n’est pas pour rien que Stuff s’est déjà retrouvé sur des scènes rock, comme celle de Dour, par exemple).

Lander imprime des tempi lourds et flottants à la fois. On sent une grande maîtrise et une véritable liberté dans son jeu et on se dit que tout peut basculer d'un moment à l'autre.

D'un côté il y a Andrew Claes, à l'EWI principalement, et Mixmonster Menno aux platines. De l'autre, il y a Dries Laheye à la basse électrique et Joris Caluwaerts aux claviers électriques. Et chacun profite du moindre espace pour s'échapper et improviser (Andrew Claes, intenable, fait le relais avec les interventions furieuses de Caluwaerts). Mais l'envie de faire bouger et de danser sur des tempi hallucinés sont bien là («D.O.G.G.» ou «Free Mo»). Et on se balance et on se déhanche dans la salle. Et on secoue la tête comme dans une transe psychédélique. Parfois, ça vire hard rock («Stoffig» ?) avant de replonger dans l'électro funk, comme sur ce «Planet Rock» (mix d’Afrika Bambaataa et de Kraftwerk) revisité et dynamité comme jamais.

Stuff fait feu de tout bois et n'a vraiment pas peur de mélanger les genres. Sa musique reflète bien une facette de son époque : inventive, fluctuante, décomplexée, chaotique et… incertaine. Il fait le pari que tout peut arriver et que tout est possible. Il suffit, pour cela, de ne pas être frileux, d'être ouvert et… d’avoir du talent.

A+

 

05/01/2015

Steve Houben à l'Archiduc et Laurent Melnyk au Roskam

Dimanche à l'Archiduc.

Retour aux affaires pour Steve Houben (hé oui, il sera bientôt ex-directeur du conservatoire de Liège) et c'est tant mieux pour ceux qui aiment le voir sur scène. Autre bonne nouvelle : l'altiste n'a rien perdu de sa vivacité.

Il va littéralement chercher le dialogue avec ses comparses du jour. Il n'hésite pas à se pencher au-dessus de la batterie de Lieven Venken pour le pousser à… le pousser.

Puis, sur "You'd Be So Nice to Come Home To", il fait face à l'étonnant Martin Gjakonowski. Le contrebassiste s'échine à sortir du conventionnel. Son jeu, souple et ferme à la fois, vacille entre swing et dépouillement (sur "Yesterdays" par exemple).
Alors ça joue ("Poinciana") et ça brûle ("Bloomdido") comme l'alcool qui se dissout dans les veines.

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Au Roskam, Laurent Melnyk a réuni autour de lui Dorian Dumont (p), Garif Telzhanov (cb) et Fabio Zamagni (dm) pour un jazz énergique ("You'll Never Know") parfois teinté de soul funk (sur une compos personnelle, "I'm Here As Parody", inspirée de "I Hear A Rhapsody").
Le groupe fait monter la pression avec un naturel désarmant (sur certains thèmes de Wayne Shorter, par exemples, réarrangés de façons très convaincantes).

Le jeu de Melnyk est tout en souplesse et en sensualité et loin d'être fade... oh que non. Ses envolées sont limpides et brillantes, toutes comme celles de Dorian Dumont - pour le coup au piano électrique - qui donnent de la consistance à l'ensemble (ses impros sont parfaites de puissance maitrisée). Ajoutez à cela un drumming très actuel de Zamagni (dans l'esprit d’un Chris Dave, peut-être ?) et la contrebasse solide et toujours surprenante de Garif, et vous obtenez un tout bon jazz libéré et joué autant avec le cœur qu’avec les tripes.

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A+

 

 

08/07/2014

Sergej Avanesov Jazz Quartet - Jazzzolder Mechelen

 

Et pourquoi ne pas pousser une pointe jusque Malines ce vendredi 13 juin.

Direction Jazzzolder, merveilleux endroit, accueillant et chaleureux, rempli de gens bien sympathiques. Car des gens, il y en avait, malgré la coupe du monde de foot qui n’est pas faite pour remplir les salles.

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Ce soir, c’est le groupe du saxophoniste russe Sergej Avanesov qu’a invité Lejo Vanhaelen et son équipe. Ce jeune quartette avait été finaliste de l’édition 2013 du Jazz Contest qu’organise également le club malinois (j’avais parlé de l’édition 2014 ici), une raison suffisante pour les faire revenir. Sergej Avanezov Jazz Quartet propose un jazz… contrasté, dans le sens où les deux sets furent assez différents.

Tout débute donc par quelques thèmes d’un jazz plutôt traditionnel (avec «Stablemates» de Benny Golson, par exemple) joué efficacement, trop sagement et sans véritable surprise. Puis, petit à petit, le quartette remonte les époques comme on suit une ligne du temps, et s’ouvre à un jeu plus personnel. Le ténor sonne «plus ouvert», provoque quelques «cassures», Tyler Luppi (cb) s’éloigne légèrement du walking - assez basique jusque là - tandis que Samuel Sakisyan (dm) tente quelques breaks plus engagés.

Mais le plus intéressant dans ce groupe est certainement le pianiste Giacomo Caruso qui n’hésite pas à dynamiter l’ensemble. Sage et timide au début, il est plus surprenant au fil du concert. Il y a quelque chose d’Andrew Hill, de Paul Bley ou de Keith Jarrett dans ses doigts. Son intro en solo sur «Reflection», de Monk, est assez saisissante, proche d’un Cecil Taylor. Les compos originales du pianiste sont d’ailleurs plus avant-gardistes dans l’esprit («While You Were Sick», notamment) et laissent beaucoup d’espace à l’impro.

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Pourtant, le début du deuxième set s’ouvre en trio, sans le pianiste. Mais le jazz résonne cette fois de manière plus «actuelle». Avanesov assaisonne son bop traditionnel de façon plus relevée. Tout est plus incisif, plus mordant. Et quand Caruso revient s’installer au piano, on élève à nouveau le niveau. Les échanges sont alors plus intenses et bouillonnants. Luppi malaxe les cordes de sa contrebasse, prend des risques. Le batteur martèle les fûts, explore les sons avec vivacité, prend des solos incisifs. Caruso et Avanesov prennent alors le plein pouvoir sur leur musique.

Le quartette semble nous avoir présenté un court résumé de l’évolution du jazz. Pourquoi pas? Mais lorsque l’on entend le potentiel et la créativité du groupe en fin de concert, on se dit qu’il peut clairement laisser tomber la première partie, un peu trop attendue et entendue.

Voilà, en tout cas, quelques noms à suivre de très près…

 

 

A+

 

19/06/2014

Nicola Lancerotti Quartet - au Sounds

J’aurais déjà dû vous parler du groupe de Nicola Lancerotti il y a plus d’un an, lors de la sortie de son album Skin.

C’était à Gand. Au Hot Club. Superbe ambiance, excellent concert.

J’avais noté toutes mes sensations dans mon petit carnet noir. J’avais même pris note de la set-list. Et… j’ai tout perdu, quelques jours plus tard, lors d’un voyage à Paris…

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Et puis, j’aurais dû vous parler de l’album lui-même qui, en plus d’être musicalement très bon, est un objet très original. (Il est paru chez Den Records - qui publie des artistes comme Mats Gustafsson, Ken Vandermark ou Paal Nilssen Love, entre autres - dont les pochettes sont de véritables leçons de pliages).

Skin, le bien nommé, vous colle à la peau dès la première écoute. Mieux, il vous pénètre insidieusement.

Alors, ce jeudi 12 juin, au Sounds, j’ai bien pris note et bien fait attention à ne pas perdre mon petit carnet noir. Et j’ai retrouvé la magie du concert de Gand.

Comme sur le disque, la musique vous prend en douceur. D’abord par une intro laconique de Nicola Lancerotti à la contrebasse qui emmène les deux saxes ténors (Jordi Grognard et Daniele Martini) dans un lancinant «T.T.F.K.A.C.», puis par un thème de Sam Rivers («Ellipse») qui swingue sans avoir l’air d’y toucher.

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Les deux saxes, aux caractères pourtant bien différents, jouent à l’unisson tandis que Nelide Bandello, dans un drumming étouffé et velouté, fait clinquer sourdement les cymbales. Tout se joue à l’écoute.

C’est là qu’on se dit que le groupe possède une vraie personnalité et que la réussite de cette musique est due, en grande partie, aussi à son casting. Il est difficile, en effet, d’imaginer d’autres musiciens à leurs places. Non seulement ils se connaissent très bien, mais ils ont bâti cette musique en commun et la vivent ensemble.

C’est d’autant plus évident sur «Fra Scilla E Cariddi», thème ultra intimiste en tempo lent, dans lequel la clarinette basse de Grognard et le soprano de Martini serpentent sensuellement autour des lamentations de la contrebasse. Tout s’invente sur l’instant. Tout se joue à la confiance, au feeling.

Cette musique ne ment pas et ne peut que vous toucher.

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Alors, le groupe en profite pour jouer avec nos sentiments et nous jette un «Taiwan 2» musclé façon Ornette Coleman ou Hamid Drake, puis un «Faking East» swinguant salement comme un morceau de Mingus ou de Charles Tolliver, et enfin un «La Quieta Prima Della Tempesta», déstructuré au début, qui vous balance de gauche à droite et qui se termine par un dialogue relevé entre Bandello et Martini.

Ce dernier possède un jeu plus «lié» et souple, tandis que Grognard est légèrement plus abrasif. Le drumming de Bandello, quant à lui, est plein de finesse.

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Les compositions de Lancerotti bousculent les sens sans que l’on ne s’en rende compte. C’est un jazz malin, qui cherche, explore et va au fond des choses sans jamais devenir cérébral. Il y a de la chaleur, de la profondeur, une pointe de rudesse, un soupçon d’amertume. Beaucoup de légèreté. On y retrouve toujours une trame mélodique (évidente ou pas) qui vous attire et puis vous emmène.

Bref, c’est un jazz qui vous rentre par la peau, je vous dis…

Et puis, à partir de là…

 

 

 

A+