05/02/2014

Hugo Carvalhais - Particula

 

Ce n'est pas un disque, c'est un voyage dans l'espace et dans le temps. Sans aucun repère tangible.

Hugo Carvalhais travaille sur les sensations et sur l'esprit de la musique. Une musique totalement - ou presque - immatérielle et très flottante.

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Le jeune contrebassiste portugais – qui s’est déjà fait remarqué aux côtés de Tim Berne, entre autres - a rassemblé autour de lui des improvisateurs talentueux et inventifs, leur laissant beaucoup d'espace de liberté. Est-ce lui qui lance les pistes de réflexions ? Est-ce lui qui pose les bases de l'histoire ?  En tous cas, naturellement et en toute confiance, il lâche habilement la bride. L'intelligence et la sensibilité des musiciens font le reste. Dès lors, les ambiances évoluent au fil de conversations souvent murmurées, parfois évoquées ou simplement esquissées…

Particula – sorti l’été dernier chez Clean Feed - porte bien son nom : tout se construit, tout s’étiole.

«Flux», ce long morceau atmosphérique qui ouvre l’album, nous met en apesanteur, nous lâche dans l'espace et nous laisse peu de chance de nous raccrocher à quelque chose de concret, de connu ou de rassurant. On plonge - ou plutôt l'on s'élève indéfiniment - dans l'inconnu. L'archet de Carvalhais glisse sur les cordes de la contrebasse pour mieux se mêler aux gémissements du violon de Dominique Pifarély, plus surprenant que jamais. La musique prend une forme indéfinie. Nébuleuse.

Et soudain, la progression s'arrête nette. Nous voilà plus encore livré à nous-même, simplement guidé ou balloté par le soprano désarticulé d’Emile Parisien. Nous voilà suspendu dans le vide. Relié à rien. Perdu.

Une note de piano (du formidable Gabriel Pinto) rebondit alors à distance, irrégulièrement, tandis que les balais de Mario Costa fouettent vivement les tambours de sa batterie. Tout s’ouvre plus encore. C’est sûr, le voyage ne fait que commencer.

«Chrysalis» se désintègre en mille éclats, «Simulacrum» surprend pas ses secousses (le piano de Pinto devient bouillonnant) et tente de nous ranimer, de nous ramener sur terre. Les légers effets électroniques ajoutent à l'ambiance spatiale et oxygènent un univers décidément bien étrange. «Omega» semble se développer en lignes parallèles. Le quintette brouille les pistes, nous prend toujours à rebours.

Les dialogues, comme chantés à demi mots, s'établissent petit à petit. Ils sont amorcés dans un morceau, continués dans un autre, pas vraiment résolus dans le suivant. Les idées évoluent inlassablement. Voilà ce qui donne certainement la cohésion à l'album. C’est ce fil conducteur créatif, souple et fragile, qui se développe tout au long du disque et qui nous empêche de décrocher. Alors, on finit par saisir les repères, par sentir des points de ralliement, par comprendre ces constructions complexes. Le squelette musical se dessine, les bribes de mélodies s'y déposent et finissent par l'habiller entièrement, pour un instant, pour un instant seulement.

«Madrigal», en rythmes plus vivaces, nous ramène alors à la vie - ou nous donne l’illusion de la vie - avant qu’«Amniotic» nous fasse tout oublier et ne referme en douceur ce voyage intemporel qu’est Particula.

Qu’avons-nous vécu ? Qu’avons-nous ressenti ? Pour le savoir, on replace le cd dans le lecteur et l’on recommence l’expérience.

 

 

A+

 

 

 

 

 

02/02/2014

Raffaele Casarono Locomotive au Sounds

Quasi complet et archi bourré. Samedi 25 janvier, le Sounds avait fait le plein. Comme la veille, du reste. Heureusement, Sergio m’avait dégoté une petite place près de la scène. Me voilà entouré de charmantes italiennes, dont certaines avaient fait le déplacement tout spécialement de Lecce… Cet engouement était provoqué par la venue du saxophoniste Raffaele Casarano, mais aussi et surtout par la présence exceptionnelle de Giuliano Sangiorgi (leader du groupe Negramaro), véritable pop star en Italie. Autant dire que ça parlait italien à toutes les tables.

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Raffaele Casarano et son Locomotive (Marco Bardoscia (cb), Marcello Nisi (dm) et l’audacieux  Mirko Signorile (p)) présentaient leur dernier album, Noé, sorti tout récemment sur le label de Paolo Fresu, Tǔk Music. Un album apaisé, sensuel et délicat.

Depuis ses débuts, Casarano a affiné son style et on peut même dire qu’avec Noé, il a trouvé une vraie ligne directrice. Les choix sont plus clairs et bien définis. Bien entendu, on y retrouve toujours les influences qui peuplent son univers, mais elles sont mieux maitrisées. Les delays, échos et autres effets sont utilisés avec beaucoup plus de parcimonie.

Ce que le saxophoniste n’a pas abandonné par contre – mais, ici aussi, tout est mieux canalisé – c’est l’énergie. Car Casarano se donne à fond. Il va chercher très loin la moindre mélodie pour la malaxer, la triturer et l’explorer avec intensité ou rage presque. Le leader n’a pourtant pas un son puissant et c’est plutôt dans la façon dont il projette les sons et les moments où il le fait qui donnent cette impression. On pourrait d’ailleurs dire la même chose de Marco Bardoscia, à la contrebasse, qui semble être un «propulseur» de tempi. Il vient constamment booster le rythme et marquer le temps avec force, tout en jouant avec les intervalles et les silences. Marcello Nisi, quant à lui, frappe sèchement et, en bon complice, donne une réplique parfaite au contrebassiste. Simple, malin et efficace.

Tout cela permet à Mirko Signorile de profiter de grands espaces pour développer un jeu lumineux et fiévreux. Les attaques sont souvent tranchantes, le phrasé vif et le jeu ouvert. Mais il sait aussi se faire très lyrique, voire romantique, en évitant toujours la facilité.

Ce mélange de jazz mainstream et de modernité offre une belle lisibilité musicale non dénuée de surprises ni de trouvailles. «Oriental Food», «Gaia» ou «Legend» - thème fétiche de Casarano - font mouche.

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Le public est chaud et, quand Giuliano Sangiorgi monte sur scène, une certaine frénésie parcourt la salle.

La voix graineuse, un peu trainante et légèrement éraillée, Sangiorgi salue son public et prend la pose. Il sait y faire. Il se laisse emmener par les notes clairsemées du pianiste, le laisse organiser quelques phrases bluesy et enchaîne «Blue Valentines» de Tom Waits et «My Funny Valentine» qu’il termine de façon assez musclée. La voix est envoûtante et le chanteur s’intègre parfaitement à l’ensemble.

On élargit le jazz, on laisse entrer un peu de chanson et un peu de pop, mais on garde l’esprit et on laisse toujours de la place à l’improvisation et à la magie de l’instant.

Locomotive n’a pas peur de prendre des risques, de tordre un peu la musique pour mieux se l’approprier. La présence d’un guitariste, Giancarlo Del Vitto, invité à rejoindre le groupe pour quelques morceaux, n’y est sans doute pas pour rien non plus.

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Pour terminer ce très long set, le groupe reprend un traditionnel italien, «Lu rusciu de lu mare», magnifiquement intimiste et mélancolique, dont les arrangements rappellent un peu le merveilleux «From Gagarin’s Point Of View» d’E.S.T de la grande époque.

Et après une pause bien méritée - dans une joyeuse ambiance - toute la bande remonte sur scène et se lance dans une sorte de grande jam – près d’une heure, quand même - offrant compos personnelles (de Casarano ou de Sangiorgi, «Solo per te»), standards de jazz et reprises pop («No Surprises» de Radiohead entre autres)...

Oui, c’était la fête au Sounds, et le jazz italien - décidément souvent surprenant - était une fois de plus très convainquant ce soir.

Grazie mille e arrivederci a tutti.

 

 

A+

 

 

 

26/01/2014

Rendez-vous à Tournai

Plus que 9 fois dormir et s’ouvrira à Tournai la troisième édition du Festival de Jazz.

Rappelez-vous, j’avais parlé de deux précédentes éditions, qui avaient tenues toutes leurs promesses, sur Citizen Jazz (d’abord ici et puis ici).

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En 2013, les organisateurs avaient tiré les leçons d’un premier essai assez ambitieux (presqu’un coup de maître) avec bonheur. Le Tournai Jazz Festival reprend donc la même formule cette année et l’affine encore un peu plus. Outre le patio et l’habituelle salle Jean Noté, la salle Lucas ouvrira également ses portes pour accueillir au total 11 concerts pendant deux jours.

Du côté de la programmation, Geoffrey Bernard (l’un des principaux initiateurs du projet) et ses amis se sont, une fois de plus, plutôt bien débrouillés pour proposer une affiche originale et bien alléchante.

Voyons ça en images et en musiques…

Vendredi, c’est Elia Fragione (dans un registre pop jazz) qui donnera le coup d’envoi, et l’intenable Daniel Willem et son Gipsy Jazz Band qui fermera le ban.

 

 

Entre les deux, Tournai aura les honneurs de l’excellent Jef Neve (avec son Sons Of A New World) et l’étonnante - et très réussie - évocation de Billie Holiday par Viktor Lazlo (vu l’année dernière au Théâtre Le Public à Bruxelles, je vous le recommande).

Samedi, après le drôle et touchant conte musical pour enfants de Toine Thys, «La Mélodie Philosophale» (vu l’été dernier au Gaume Jazz. Je vous le conseille vivement, même si vous avez passé l’âge), Ivan Paduart se produira en trio, avec Hans Van Oosterhout et Philippe Aerts. Ça commence donc très bien, non ?

Et ce n’est pas fini !

Il y aura Electrophazz, Les Swing Hommes

 

 

Mais il y aura aussi, ni plus ni moins, la fabuleuse chanteuse Youn Sun Nah pour un concert envoutant et frissonnant à souhait (je vous le garantis), suivi par le trio de Avishai Cohen, (qui avait mis tout le monde d’accord lors du Jazz Middelheim en 2012 !).

 

 

Ça promet !

Mon petit doigt me dit qu’il ne faut plus tarder à réserver… tout est bientôt sold-out ! Vite !

On se retrouve là-bas ?

A+

 

05/01/2014

Octurn - Songbook of Changes - au Sounds

On avait quitté Octurn sur un programme très ambitieux (trop?) qui réunissait six musiciens du groupe et six moines chanteurs venus tout droit du Tibet. J’en avais parlé ici à l’époque. Un album est sorti ensuite (là, par contre, je n’en ai pas parlé et j’en suis confus). Il faut admettre que, si la musique de Kailash est très intéressante et même très prenante, sur disque, elle semble perdre un peu de la puissance émotionnelle que l’on ressentait sur scène. Kailash est quand même une expérience assez particulière que je vous invite à essayer. Pour cela, ouvrez bien grand votre esprit, oubliez tout et laissez-vous faire…

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L’Octurn nouveau - réuni ce samedi 4 janvier au Sounds - est réduit à quatre… Mais peut-on parler de «réduction» lorsque le groupe se compose de Dré Pallemaerts (dm), Jozef Dumoulin (keys), Fabian Fiorini (p) et bien sûr Bo Van Der Werf (bs) ?

L’esprit est toujours aussi aventureux et créatif, mais peut-être plus dans les «habitudes» octuriennes. «Habitudes», pour un tel groupe, n’est certainement pas synonyme de banal, simpliste ou irréfléchi. Bien au contraire. Cette fois-ci, et selon les dires de Bo, Octurn travaille sur des blocs, des modules aléatoires. Les modules étant une mélodie ou une structure que chacun des musiciens peut rejoindre, influer ou tordre selon son humeur ou sa sensibilité du moment.

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La musique ressemble donc à une grande roue qui tourne doucement et dont les balancelles, arrivées à un certain point, se retournent et influencent ainsi la vitesse de rotation ou même l’équilibre de l’ensemble. C’est un peu aussi comme du sable qui coule entre les doigts dont le débit fluctuant semble difficilement contrôlable.

La musique glisse et s’infiltre entre les formes et les rythmes lancinants avec sensualité ou angoisse, avec force ou avec une extrême délicatesse.

Chaque morceau est un tissage complexe qui, au final, offre des motifs inimaginables.

Chaque thème se développe souvent lentement mais avec intensité. Ils remuent les sens, doucement, profondément. Tout est mouvement, progression, transformation.

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Les courtes phrases répétitives et nuancées de Bo Van Der Werf se fraient un chemin entre le drumming limpide et fin de Dré Pallemaerts. Du bout des ses baguettes ou des balais, il brasse les tempos feutrés et ciselés puis soudainement claquants.

Le piano de Fabian Fiorini - qui alterne mélodies romantiques et abstractions - donne la réplique au Fender Rhodes trafiqué de Jozef Dumoulin. A l’aide de nombreux oscillateurs, convertisseurs et autres pédales d’effets, le grand Jozef module sans cesse les nappes de sons. Il les étire, les étouffe. Il en fait des voiles, des courants d’air.

Le son minéral se mêle au son aquatique. La musique ressemble parfois à une anamorphose de Kertész. Les sons se tordent avec souplesse et élégance et trouvent toujours leur chemin.

L’univers est étonnant, envoûtant et passionnant. On vibre, on rêve, on frissonne, on flotte.

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Le groupe explore une autre façon de dépouiller la musique, de la purifier presque. Octurn nous raconte des histoires comme lui seul peut le faire, avec un style incomparable, avec poésie et intelligence. Il rouvre des pistes à la musique improvisée et nous libère à nouveau l’esprit.



PS : Au fait, qui a dit (comme je le soulignais dans le billet précédent) que cette musique, que ce jazz ultra contemporain, n’intéressait personne ? Ce soir – et la veille, déjà – le Sounds était blindé ! Et cela ne fait pas plaisir qu’à Sergio, croyez moi.

A+

 

29/12/2013

Sun Rooms au Vecteur à Charleroi.

Qui a dit que le jazz – et le jazz avant-garde en particulier – n’intéressait personne ?

Dimanche 15 décembre, le Vecteur à Charleroi nous a prouvé le contraire. Et ce soir-là, je me dis qu’il y a vraiment encore trop peu d’endroits à Bruxelles pour défendre ce genre de jazz. Trop peu, cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas. C’est juste qu’il y en a… trop peu…

En collaboration avec Point Culture, le Vecteur a donc invité cette fois-ci le trio Sun Rooms. Et la salle est bien remplie.

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Bien sûr, une bonne partie du public est venue pour écouter la première partie assurée par les élèves de l’Académie de Musique de Charleroi (où l’on retrouve des professeurs tels que Sabin Todorov, Felix Zurstrassen, Manu Bonetti, Jacques Pili ou encore Julie Dumilieu). N’empêche, après cette jolie prestation, la salle ne désemplira pas.

On remarque aussi dans le public certains aficionados du genre (croisé du côté de Gand, Anvers et autres endroits interlopes…). Ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de voir ce trio américain.

Sun Rooms, c’est donc le groupe du vibraphoniste chicagoan Jason Adasiewicz (tout content d’être à Charleroi, comme il me dira après le concert, car il a appris que l’on surnommait notre chère ville du Hainaut le «petit Chicago»… Pas sûr que ce soit vraiment valorisant), Mike Reed à la batterie et le norvégien Ingebrigt Haker-Flaten (membre de The Thing ou encore Atomic).

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Avec le premier morceau, quasiment improvisé, on entre de plain-pied dans un jazz très libre où flotte l’esprit des Eric Dolphy, Bobby Hutcherson et de l’AACM… Pas de doute, on sait d’où ils viennent.  Contrairement à Spacer - dernier album du groupe sorti en 2012, qui se joue plus en subtilité et en souplesse - tout ici est boosté, bousculé, décuplé. Modernisé et actualisé aussi.

Ça file à cent à l’heure. L’énergie y est incroyable. Et on se la prend en pleine face, comme le souffle d’une explosion inattendue.

Après avoir réinventé «Varmint», le groupe enchaîne quelques-uns des morceaux du dernier album, comme «Bees», qui permet au contrebassiste d’exécuter un solo d’une intensité incroyable. Haker-Flaten triture l’instrument, fait rouler ses doigts sur les cordes et les fait claquer sans ménagement. Il tire dessus comme s’il voulait les arracher, leur faire rendre leur dernier cri. Le groove est puissant.

Mike Reed impose un drive furieux, aussi haletant que swinguant. Il attise les temps, pousse le tempo. Juste un peu en avant…  Puis, il y a ces moments où il est en parfaite symbiose avec Adasewicz. Il le suit comme son ombre. Sur des chemins sinueux. Le pilotage est rapide et précis. La partition est complexe et pleine de rebondissement. Le batteur et le contrebassiste respirent ensemble avec le vibraphoniste.

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Si tout cela sonne de façon très moderne, Sun Rooms a cependant bien ancré son jazz dans la tradition. Il connaît parfaitement ses racines et peut se permettre d’en faire fleurir des fruits aux goûts bien étranges et «Classic Row» (?), d’un classicisme ultra moderne et déjanté en est la preuve. Sun Rooms donne ensuite sa version de «Boo Boo’s Birthday» de Monk puis de «Warm Valley» du Duke.

«Rose Garden» est quant à lui aussi plus léger, plus relâché. Le rythme est légèrement ralenti, mais les phrases restent toujours interpellantes et les dialogues aussi inventifs.

Le jeu de Jason Adasewicz reste toujours vif, extrêmement mobile. Il joue sans discontinuer avec la résonance de l’instrument. Le son ne cesse de rebondir et nous maintient dans une sorte d’univers clos.

Et l’intensité rythmique reprend vite. Les morceaux se reconstruisent sur des métriques étranges. Il y a une façon «Monkienne» de décaler les tempos et les rythmes. Jason Adasewicz attend avant de frapper. Un millième de seconde. Juste avant ou juste après le temps. Et ça change tout. Cela donne un relief incroyable, une incertitude excitante, une cassure grisante.

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Soudainement, le contrebassiste fait glisser l’archet sur les cordes. La musique se liquéfie alors, et le temps se suspend. On tombe dans une sorte d’abîme. Et puis, petit à petit, on se raccroche ici ou là. Et l’on remonte pas à pas. Jusqu’à la lumière, l’oxygène, la délivrance. La musique ressemble à de la poussière d’étoiles après l’implosion d’un météorite. C’est l’apaisement, la sérénité presque, avant que la machine ne reparte de plus belle.

Sun Rooms mélange les sentiments, creuse son style, y va sans concession et ne laisse jamais retomber la tension. Même dans les moments où la mélancolie remonte à la surface, tout est nerveux, rempli de messages et d’intentions. Rien n’est laissé au hasard. Chacun des musiciens reste attentif à l’autre, et chaque note fait sens. Même quand le trio reprend des standards, il se les accapare, leur redonne du sens, les replace dans le contexte.

Ce jazz, beaucoup plus accessible qu’on ne le croit, ne laisse pas indifférent car il est joué avec une telle ferveur et une véritable honnêteté qu’il ne peut que nous toucher. Le public ne cache d’ailleurs pas son enthousiasme.

Sun Rooms prépare un troisième album, espérons qu’ils aient la bonne idée de revenir nous le présenter en Belgique…



A+

15/12/2013

La Scala - Jazz Station

Ce qui est bien avec les «invitations au jazz hors frontières» de la Jazz Station c’est que plus ça va plus ça explore. En ouvrant la scène régulièrement au jazz allemand, canadien, hollandais, luxembourgeois et autres, le «club» propose souvent des choses de plus en plus étonnantes. (Le Pelzer à Liège tend un peu vers ça aussi, dernièrement… On ne peut qu'encourager ces initiatives).

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Ce vendredi 13 - quelle chance ! - c’est La Scala qui était sur scène pour représenter la France (la veille, il y avait eu Anne Quillier et le lendemain EGO système).

Groupe atypique (un violoncelle, un violon, un piano et une batterie), La Scala est né il y a près de deux ans à la suite d’un commande pour un  spectacle de théâtre. Ses membres ne sont (presque) plus à présenter puisqu’on retrouve les frères Ceccaldi - Théo (violon) et Valentin (violoncelle) - (croisé chez Walabix, Marcel et Solange, Méderic Collignon, Manu Hermia, l’ONJ d’Olivier Benoit), Roberto Negro (p) (entendu avec son propre trio ou aux côtés de Luis Vincente ou David Enhco – en janvier au Winter Jazz Festival) et  Adrien Chennebault (dm) (lui aussi chez Walabix et dans le trio de Roberto Negro).

Le jazz de La Scala est principalement basé sur l’improvisation et la musique très contemporaine.

La musique rappelle parfois plus Schönberg et Stockhausen que nos amis Parker et Gillespie. Pourtant, un ou deux morceaux prêtent un peu (un tout petit peu) le flanc au swing. Certes, il est plus évoqué que flagrant. Mais n’ayez crainte, l’intelligence, l’humour et l’énergie de nos quatre gaillards rend tout cela plutôt accessible.

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Il est certain que la configuration et la mise en avant des cordes donnent une couleur toute particulière au groupe.

Sur scène, les quatre musiciens sont hyper concentrés. Les yeux fermés, extrêmement attentifs à la musique de chacun, ils sont tous plongés dans un univers commun.

Avec eux, on navigue entre tourments intériorisés et démence festives et débridées.

Roberto Negro (auteur de la plupart des compositions) aime les phrases très courtes et resserrées. L’articulation est vive et le jeu très percussif (dans l’esprit des Matthew Shipp et consorts). Ses faux ostinati répondent - ou rivalisent – au jeu très heurté de Chennebault. Le batteur a la frappe sèche et tranchante. Ses baguettes et mailloches rebondissent sur toutes les parties de l’instrument, avec précision et justesse.

Au-delà d’une recherche harmonique complexe, le groupe travaille aussi le son. Celui-ci est en perpétuel mouvement et en incessantes transformations provoquant indéniablement les émotions.

Il y a de la finesse dans la recherche sonore. On fait chanter le moindre élément. L’archet se déchiquète d’abord sur les cordes du violon pour le faire crier, puis les frôle et les caresse - à rebrousse-poil - pour les faire miauler. Le violon se joue aussi parfois comme une guitare presque rock. Les cordes du piano sont frappées à l’intérieur, carillonnées, altérées ou étouffées… Les instruments sont sans cesse détournés.

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Tout s’ouvre, respire et vit. Et toutes ces impros démentes finissent toujours par retomber pile-poil sur un motif simple et limpide, comme si l’on voulait nous remettre sur le droit chemin.

Le quartette progresse souvent dans la délicatesse et le dépouillement avant d’assener les coups et terminer en une implosion violente («Zapoï», par exemple). Ou bien il fait évoluer lentement mais intensément une pâte sonore à la manière d’un pseudo blues («Dodici»).

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Si la musique demande autant d’attention que d’énergie (tant de la part des musiciens que des auditeurs), elle est très évocatrice et le spectacle se retrouve aussi sur scène. Une fois lancés, il faut voir les quatre artistes se démener, se débattre, tenter de se délivrer de chaînes invisibles et de rentrer corps et âme dans les rythmes et la transe. Si elle est cérébrale, la musique parle tout autant à l’esprit qu’aux viscères.

Alors, La Scala nous laisse deux choix : soit on s’enfuit, soit on est épris. Mais la tension est tellement puissante et attractive, et le relâchement tellement apaisant, que l’on ne peut que succomber.

La Scala fait éclater les barrières. S’il y a du jazz chez eux, il est assurément dans l’improvisation, dans le lâcher prise et dans cette constante fuite en avant vers l’inconnu.

Singulier, déconcertant parfois, osé… salutaire. Ce jazz-là existe et c’est tant mieux.



A+

 

 

 

10/12/2013

Lionel Beuvens Quartet - Jazz9 à Mazy

Je n’avais eu l’occasion de voir le nouveau quartette de Lionel Beuvens que lors du dernier Belgian Jazz Meeting à Liège. A peine une demi-heure et trois morceaux, c’était un peu court. Mais cela m’avait mis l’eau à la bouche. D’autant plus que Trinité, l’album paru chez Igloo, avait déjà pas mal tourné sur la platine et m’avait agréablement chatouillé les oreilles (et je n’en n’ai même pas parlé… quelle honte!).

Grâce au Jazz Tour, le groupe était à Jazz9 ce samedi 7 décembre. Pas d’hésitation, direction Mazy.

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Je m’attendais à un concert d’une belle tenue, mais pas d’une telle intensité et d’une telle inventivité.

Avec «A», qui ouvre le bal, le groove monte rapidement. C’est comme la corde d’un arc que l’on tend. Toujours plus fort, toujours plus loin. C’est comme une fièvre qui monte sans que l’on ne s’en rende vraiment compte.

Au piano, Alexi Tuomarila attise la cadence. Avec frénésie, agilité et précision, ses doigts courent sur le clavier. Il nous emmène au sommet d’une montagne russe et puis nous lâche dans une descente sinueuse et vertigineuse. Le wagonnet est fou et sans frein.

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Brice Soniano malaxe avec force les cordes de sa contrebasse, tout en nervosité ronde et enveloppante. Les cordes claquent avec profondeur et puissance. C’est à la fois haletant et rassurant. Il joue avec les silences et les espaces. Il oxygène et fait respirer la musique, il donne du souffle aux rythmes.

Ouf, nous voilà dans un creux. Tout se calme… faussement. La trompette de Kalevi Louhivuori, mi-brumeuse, mi-claquante, prend le relais. Le son est feutré, étiré et nuancé. Rien ne vient de façon abrupte et encore moins attendue.

Les solos s’enchaînent sans forcer. Et «s’enchaîner» est vraiment le mot. Ils se fondent les uns aux autres. Sur des tempos fluctuants où la puissance se confond avec l’énergie. La démonstration est superbe.

En tant que batteur, le leader sait faire exister le groove, sans nécessairement l’imposer ou le faire trop remarquer. Et en tant que compositeur, il sait aussi faire remonter à la surface tout le lyrisme et la poésie des harmonies et des mélodies. Voilà certainement les forces de Lionel Beuvens.

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Il faut admettre aussi qu’il a trouvé, dans le chef d'Alexi Tuomarila (son ami de longue date) un partenaire idéal et un complice parfait pour libérer sa musique.

Le toucher du pianiste finlandais est en tout point remarquable. Il enchaîne avec une clarté déconcertante les successions d’accords arpégés. Il injecte de la luminosité à chaque note. On le sent plein d’idées qui ne demandent qu’à être partagées.

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Quant au trompettiste, il ne prend jamais la route prévue, celle qui pourrait rassurer. Son jeu est plein d’inventivité. Même dans les codas, il trouve encore le moyen de surprendre. Le son est pur, pareil à un ciel d’hiver débarrassé de toute pollution.

On pense parfois à une version moderne des Fats Navarro ou Thad Jones, ou à tous ces souffleurs de hard bop qui jouaient leur vie sur un chorus.

S’il y a de la transe dans certains morceaux («Mucho Loco», bien loin de la version enregistrée) il y a aussi de la douceur et de la lenteur qui évoquent des plaines désertes, nues et froides (sur «Fragile» notamment). Louhivuori utilise des effets électro pour déposer par nappes successives ses chants aériens et fantomatiques (ici, c’est à Arve Henriksen que l’on pense).

Les deux sets passent vite. Sans que l’on ne s’en rende compte. On ne s’ennuie pas un seul instant.

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Dans la foulée d’une tournée pareille (c’était la quinzième date consécutive ce soir, il y avait eu les JazzLab Series avant) on aimerait que le groupe entre à nouveau en studio, immédiatement, pour graver ce moment, pour poser un jalon et mesurer le bond artistique accompli depuis l’enregistrement de Trinité.

Il serait dommage de laisser retomber le soufflé. On sent dans ce groupe une spirale ascendante intense et créatrice.

Deux rappels – et pas de faux rappels – viendront à peine à bout d’un public enthousiaste mais surtout conquis. Du jazz comme celui-là, tout le monde en redemande.

Ça tombe bien, le groupe sera encore en concert à St Georges sur Meuse, à la Jazz Station, au Monk, à Eupen et St Hubert. Ne ratez pas ça !



A+

 

 

 

08/12/2013

Jazz et livres. Sol et Intermède.

Le jazz c’est de la musique. Mais ce sont aussi parfois des mots.

Dernièrement, parmi tous les bouquins que je lis (Qu’est ce qu’on joue, maintenant?, Une anthropologie du jazz et autres…), il y a deux romans.

Deux livres totalement opposés. Le seul point commun: le jazz.

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Le premier se déroule à Paris. C’est l’histoire de Sol, une jeune contrebassiste, assez douée semble-t-il, sortie de “nulle part”, à la recherche de l’assassin de son père qui était, lui aussi, musicien de jazz.

L’histoire est noire et plutôt brutale.

Tout l’intérêt réside surtout dans le fait que l’action se déroule dans un «Paris Jazz» contemporain que l’on connaît assez bien, et que l’on y fait référence à des musiciens français actuels (la préface est d’ailleurs de Stéphane Belmondo). Mais cette bonne idée de départ se désagrège vite au fil des pages. En effet, l’intrigue est assez mince, même s’il s’y passe beaucoup de choses - plus invraisemblables les unes que les autres - en très peu de temps. Et ce qui gène le plus, c’est le manque d’épaisseur et de profondeur psychologique du personnage principal. Du coup, on reste en surface. Le roman est court et Philippe Yvon, l’auteur, n’a pas de temps à perdre et accumule les clichés stylistiques.

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Ce qu’il nous manque donc, c’est la gourmandise des mots, des idées et des phrases bien tournées (un peu de ce plaisir que l'on éprouve en lisant Manchette, Boujut ou Villard dans son Bird, par exemple, dont l'action se déroule aussi dans le Paris d'aujourd'hui). Dommage.

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Si ça file vite chez Sol, le temps se suspend dans Intermède d’Owen Martell.

Ici, on replonge en 1961, à New York. Nous sommes chez les Evans et Bill, pianiste, est perdu, désorienté et très affecté par la disparition brutale de son contrebassiste et ami Scott LaFaro.

On passe alors en revue les états d’âme du pianiste au travers des réflexions et des témoignages imaginaires de certains membres de la famille : le père, le frère, la mère... On les suit dans leur tentative de veiller sur lui et de l’accompagner dans ces moments pénibles. De l’empêcher de «tomber», de s’abîmer.

Si le temps est suspendu, c’est parce que Bill ne joue plus. Et que fait un musicien que ne joue pas ? Il gamberge. Et l’on gamberge avec lui sur l’amitié, les sentiments, l’utilité de la vie...

L’écriture est lente, plutôt lyrique, mais assez simple. Owen Martell mélange la réalité et la fiction avec une belle subtilité même si, il faut l’avouer, on a parfois un peu de mal à être captivé ou – pire - à être touché. Impression en demi-teinte.

Enfin, tout cela redonne quand même très envie de réécouter l’éternel Bill Evans.



A+

 

 

 

 

 

24/11/2013

Flagey fête Marc Moulin - Flagey

Pour fêter comme il se doit Marc Moulin (disparu trop tôt, il y a 5 ans déjà), Flagey avait mis les petits plats dans les grands. Pouvait-on faire moins pour ce grand monsieur qui, mine de rien, fut à l’origine de quelques importantes évolutions musicales ?

Inutile de dire que le paquebot affichait complet ce mercredi 20 novembre. Ultra complet même.

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Aux environs de 19h, dans les petites salles des studios 1 et 2, bien vite remplies, l’excellentissime et émouvante émission Belpop (déjà diffusée, début octobre, sur Canevas) resituait le personnage. On a beau connaître Marc Moulin, on se rend compte, une fois de plus, du côté visionnaire, créatif, curieux – et tellement humble – de l’homme.

Mais il est déjà 20h.30, plus de temps à perdre, rendez-vous sur la scène du Studio 4 où Christa Jérôme, de sa voix graineuse et sensuelle nous accueille avec «Who Knows» (un titre inédit que l’on peut entendre sur la toute dernière compilation de quelques titres emblématiques de Marc Moulin Songs and Moods) suivi du bien nommé «I Am You».

Le ton est donné, la ligne est tracée et les artistes défilent en toute décontraction – comme l’aimait Marc - et sans temps morts sur la scène. Bravo à Jan Hautekiet - maître de cérémonie et pianiste de cette soirée - pour la performance.

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Antoine Chance et Alec Mansion viennent alors déposer de belle manière leurs témoignages, mais l’émotion monte réellement d’un cran (voire plus) lorsque Dan Lacksman et Michel Moers viennent mimer un «Moslow Dislow» (remix unreleased, chanté ici par Kylie Minogue, du célèbre «Moscow Diskow»). Les deux complices de Marc Moulin, assis sur deux des trois chaises alignées sous le grand écran, calquent la gestuelle du mythique groupe Telex dans le film projeté juste au-dessus d’eux. Surréaliste, décalé, drôle… mais surtout très émouvant. L’esprit Moulin est toujours bien vivant. Tonnerre d’applaudissements.

Quoi de plus naturel alors que d’enchaîner avec la disco pop de Bertrand Burgalat, avant de remonter dans le temps en compagnie de Carlo Nardozza (tp), Peter Vandendriessche (as), Fabrice Alleman (ts) et le compagnon des débuts Richard Rousselet (tp) pour évoquer Placebo avec un «Humpty Dumpty» qui n’a pas pris une ride ! 40 ans et plus actuel que jamais. Le groove d’enfer est entretenu par une rythmique qui ne l’est pas moins (Patrick Dorcéan aux drums, Paul Flush à l’orgue Hammond et Renoar Hadri à la basse électrique). Ça claque avec onctuosité et richesse.

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Puis, sous un nouveau tonnerre d’applaudissements, Philip Catherine entre en scène accompagné de Nicolas Fiszman (eb). Sur un thème funky soul («Memphis Talk»), la guitare de Catherine se fait plus électrique que jamais. Les arpèges sinueux et sensuels s’enchaînent et poussent Peter Vandendriessche à se lancer dans un solo gras et rocailleux. Merveilleusement black, merveilleusement roots. On sait d’où vient ce sorcier blanc de Marc Moulin. Alors, on contrebalance rapidement avec l’intimiste «Tenderly» qui permet à Nicolas Fiszman, cette fois-ci, de développer un solo magique et très inspiré.

Nouveau temps fort avant une courte pause : Alain Chamfort et Bertrand Burgalat reprennent en duo «L’ennemi dans la glace».

Alain Chamfort, qui doit beaucoup à Marc Moulin pour l’avoir «crédibiliser» auprès d’un certain public, plus élitiste peut-être, n’est pas avare de compliments envers son ami. Avec humour, lucidité et humilité il improvise un petit discours d’une touchante sincérité. «Avec Marc, j’avais l’impression d’être plus intelligent, ça fait du bien...» dira-t-il dans un sourire entendu. C’est vrai que Marc Moulin avait le don de mettre en valeur les qualités et les talents des personnes qu’il rencontrait. Avec lui, tout semblait possible.

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Après l’entracte qui permet à tout le beau monde réuni à Flagey de se retrouver (on y croise Philippe Geluck, Kroll, Alain Debaisieux, Soda, Fred Jannin, Jacques Mercier, Serge Honorez, Gilbert Lederman et bien d’autres encore), on redémarre avec un tube de Placebo – décidément très moderne ! -  avant d’enchaîner avec «Organ» (tiré de l’album Top Secret). Ce dernier morceau permet à Fabrice Alleman de nous offrir une impro brûlante et intense. Il louvoie entre les rythmes, s’échappe, s’envole, éclate presque. La liberté du jazz dans l’électro lounge et la dance

Et l’on se dit alors qu’il y a indéniablement une touch Marc Moulin dans toutes les musiques que l’on entend depuis le début de la soirée. C’est évident. Qu'elles soient jazz, pop, électro, récente ou anciennes, il y a un groove, une pulsation unique et singulière, un son… une voix.

La voix, c’est aussi celle de Jeanna Celeste (que je ne connaissais pas, je l’avoue) qui, flanquée de l’inimitable et trop discret Bert Joris (tp), nous balance un soul blues langoureux et sexy. Question voix, Christa Jérôme n’a rien à lui envier. Son «Lucky Charm» (lui aussi inédit) est une petite perle.

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Mais voici un autre moment très attendu… les Sparks ! Arrivés tout droit de Los Angeles, Russel Mael et Ron Mael (toujours faussement sérieux, figé depuis 1978 dans son indémodable chemise à manches courtes et cravate) interprètent - après avoir lu une lettre touchante et pleine d’humour que Marc Moulin leur avait adressée - «Tell Me It's A Dream» (de Telex) et bien sûr l’inévitable tube «This Town Ain't Big Enough For Both Of Us» qui rend hystérique la grande salle du studio 4. Que de souvenirs remontent alors à la mémoire ! Russel n’a rien perdu de ses qualités vocales et Ron assure un jeu très alerte derrière son clavier. A deux, ils mettent le feu.

Jacques Duvall se présente alors et éteint l’incendie. Mais il en rallume un autre. Différent. Pas moins violent. En duo avec Daan, il nous offre un intime «Guess What Color I Am», scandé sombrement à la manière des Last Poets.

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Christa Jérôme, omniprésente et très émue, revient partager avec Daan – la voix plus gainsbourienne que jamais - «Me And My Ego», avant de retrouver d’autres choristes (dont la sublime Milla Brune) sur «Welcome To The Club» et «Everyday Is D Day» qui vibrent à la manière d’un gospel.

On plonge une dernière fois - et avec délice - dans «Into The Dark» qui fait presque se lever la salle. Un dernier cadeau pour finir : l’émouvant «Promise Land» a cappella.

On est au bord des larmes. Les lumières se rallument. La salle est debout et applaudit. Longuement.

Oui, Marc Moulin méritait bien ça !


PS : Merci mille fois à Bernard Rosenberg pour les superbes photos !

 

A+

 

19/11/2013

Pierre de Surgères - Krysis au Café Belga


N'ayant pas eu l'occasion de l'entendre au Sounds pour la sortie officielle de son premier album (l’excellent Krysis, que je vous recommande vivement), je suis allé écouter le pianiste Pierre de Surgères au Café Belga (à Flagey) ce dimanche soir.

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La musique de Pierre de Surgères a quelque chose de spontanée et d’évidente. Pourtant, elle n’est pas aussi simple qu’on voudrait bien le croire. Il y a certainement des ingrédients mystérieux dans ses compositions mais il y a surtout une alchimie peu commune entre les musiciens pour la rendre si accessible.

D’ailleurs, dans le brouhaha habituel du lieu, le public se rassemble autour du trio (Teun Verbruggen aux drums et Felix Zurstrassen à la basse électrique), attiré comme des insectes autour d’une ampoule. Il y a même des enfants. Et certains semblent subjugués. Les oreilles fraiches, grandes ouvertes et non encore polluées, ils sont attentifs. C’est bon signe, tout n’est pas perdu !

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Entre modal et autres constructions aux structures plus complexes, le trio fait le pont entre le jazz mélodique des aînés et celui, plus sophistiqué, de ses contemporains (dans la veine des Craig Taborn, Vijay Iyer ou Jason Moran). Un jazz plein de nuances, d’énergies, de tensions et de délivrances.

Si le groove est omniprésent dans les différentes compositions du pianiste – et surtout dans leur interprétation – de Surgères n’hésite jamais à le briser en petits morceaux… la résonance auditive, à l’instar de la persistance rétinienne, fait le reste et nous empêche de perdre le fil.

Ces ouvertures permettent à Teun Verbruggen de se libérer du tempo et de lâcher des pulsations rythmiques plus irrégulières et abruptes. Effet rubato - très maîtrisé – garanti et jubilatoire

Sur son piano électrique (pour l’occasion), de Surgères fait éclater les accords par grappes. Les phrases sont courtes et les arpèges fulgurants flirtent parfois avec la dissonance. Les échanges, en complicité avec Teun Verbruggen (sur le magnifique «On A Train To Bern» par exemple), sont éblouissants de précision.

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Sur d’autres thèmes, comme «Nautilus», le trio multiplie les couches rythmiques et mélodiques. Une instabilité enivrante se dessine, fragile et excitante.

A la basse électrique, Felix Zurstrassen assure un jeu souple, flexible, libre. Il semble flotter entre le piano et la batterie. Il maintient les liens, accompagne l’un, soutient l’autre, libère l’ensemble. Son jeu, plein de finesse et de rondeurs, ne manque vraiment pas d’idées.

Parfois, une certaine mélancolie se dégage des morceaux, même lorsqu’ils ne sont pas lents. Il y a de la gravité aussi – ou tout simplement de la lucidité (?) – dans des thèmes comme «Coline Dort» qui mélangent fermeté, fluctuation et candeur.

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Il y a un côté organique dans cette musique aussi cérébrale que groovy. Elle remue les sens et elle est capable de réveiller en nous une intelligence oubliée.

D'ailleurs, malgré le bruit ambiant, la musique émerge tout le temps, accroche et fini par dominer. Finalement, elle s’accorde très bien aux bruits et à l’énergie de la ville, à sa vitalité mais aussi à sa précarité. C’est un jazz définitivement ancré dans le présent, un jazz qui vibre et qui bat avec son temps.

Poussé par un public enthousiaste, le trio ne peut lui refuser un bis et lui offre un lumineux et joyeux «Back To Life», sorte de fuite en avant bourrée d’accélérations swinguantes.

Pierre de Surgères a mis du temps à délivrer sa vision du jazz, mais cela valait vraiment la peine de l'attendre. Maintenant, on ne demande plus qu’à l’entendre… encore et encore. (A la Jazz Station le 27/11 et à la Cellule 133 le 5/12, par exemples...)



A+

 

16/11/2013

Odd Man Inn - Ettore Carucci

Ettore Carucci, pianiste italien que l’on a pu voir et entendre aux côtés de Raffaele Casarano, Paolo Fresu, Eric Marienthal ou Philip Catherine, publie son troisième album en tant que leader. On se souvient d’ailleurs d’un très bel album (Forward), sorti en 2006 déjà, où il était accompagné de Bren Street (cb) et Adam Cruz (dm).

Pour Odd Man Inn, il retrouve une rythmique exclusivement italienne : Luca Alemanno (cb) et Dario Congedo (dm).

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Si ce dernier opus semble de facture assez classique à la première écoute, il révèle quelques surprises. De très bonnes et… d’autres un peu plus étonnantes.

Pas besoin, ni d’envie, chez Carucci, de transgresser les règles ou de chercher à remettre en question les grands principes. Il préfère bâtir sur du concret et du solide. Ettore Carucci aime peaufiner son swing et rechercher la sensualité dans un toucher sensible à l’intérieur de mélodies claires et d’harmonies élégantes. Carucci a le sens du beau et l’on apprécie sa sensibilité à développer les ballades intimistes.

Sur les très Evansien «The Simple Life Of My Heart» ou «Aspettando», par exemple, il arrive à extraire de belles atmosphères, éthérées et mélancoliques, sans fioriture ni excès de pathos. Il insuffle également de beaux moments de fraîcheur et de luminosité dans les ambiances parfois en demi-teinte. Ainsi, la progression rythmique de «Ghost» – dans laquelle on ressent des inflexions empruntées à un Brad Mehldau – permet au morceau de s’élever et de tournoyer avec une énergie et une légèreté bienvenues. Il faut dire aussi que Carucci laisse souvent respirer ses compositions et n’oublie jamais de laisser de la place à ses acolytes pour de belles interventions souvent inspirées. Si le drumming de Dario Congedo est plutôt feutré et aérien, le jeu de Luca Alemanno à la contrebasse rappelle parfois celui d’un Palle Danielsson. Un jeu profond, plein d’une résonance sourde, entre fermeté et onctuosité.

Et quand le trio hausse un peu le ton, on se laisse embarquer dans un swing aux changements rythmiques réjouissants («Lethal Doors» ou «Tyre Blown»). Dans ces moments, la rythmique joue à cache-cache avec Carucci – qui se partage entre Fender et piano - en usant, sans abuser, de stop and go, d’accélérations, de tension et détentes. La cohésion et la complicité sont parfaites. Ce qui permet aussi au trio de proposer une version bien personnelle et intéressante de «A Night In Tunisia» qui évite les clichés.

Alors, on se demande pourquoi le pianiste a laissé s’infiltrer dans son Odd Man Inn une sucrerie jazzy-pop («Good Luck» avec Carolina Bubbico au chant) et un racoleur «Take It Slow» (avec Orlando Johnson au chant), un peu R&B, un peu soul, un peu hip hop dans le style de Robert Glasper, qui affaiblissent l’ensemble.

Oublions vite cela et ne retenons que le Carucci en trio, dialoguant avec la contrebasse et la batterie, car c’est là où il s’exprime le mieux et laisse éclater une personnalité vraiment très attachante.


 



A+

 


11/11/2013

Bambi Pang Pang à l'Archiduc

 

J’avais déjà entendu le nom de Seppe Gebruers circuler dans le milieu du jazz. J’avais aussi vu la toute fin de sa prestation sur la grande scène de Jazz Middelheim (!) cet été avec… Andrew Cyrille (!!!). C’est d’ailleurs à cette occasion qu’est né Bambi Pang Pang.

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Bambi Pang Pang, ce sont en partie les membres de Ifa y Xango (qui avait remporté le prix jeunes talent au Gent Jazz Festival en 2011), c’est à dire - outre Seppe Gebruers (p) - Laurens Smet (cb) et Viktor Perdieus (ts), mais aussi Jakob Warmenbol (dm).

Ce samedi 9, novembre à l’Archiduc, l’occasion m’était enfin donnée d’entendre un concert complet de Bambi Pang Pang.

L’Archiduc, en fin d’après-midi, un samedi après le shopping, ça peut être bruyant. Cependant, Bambi Pang Pang arrive à faire passer sa musique. Il faut dire qu’elle n’a rien de «tendre».  Pourtant, si le premier morceau est aussi éclaté qu’éclatant, le second est plus dépouillé. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas moins puissant.

Le jeu de Seppe Geruers est ferme, à la fois découpé et détaché. Il pousse ses ostinati au paroxysme, jusqu’à les vider de leurs sens. Il est capable de phrases extrêmement articulées qui, soudainement, deviennent très abstraites. A l’instar d’un Cecil Taylor ou d’un Don Pullen, il écrase les accords d’un roulement de poignet, fait le grand écart entre les graves et les aigus, martèle furieusement le clavier. Puis revient esquisser quelques mélodies.

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Viktor Perdieus s’infiltre dans cet écheveau de notes à l’aide des phrases courtes, percutantes et répétitives. Il explore l’esprit modal le plus radical dans un flot musical circulaire et ascendant. Puis il rebondit sur les accords cassés, décollés et décalés du pianiste.

Laurens Smet et Jakob Warmenbol assurent, quant à eux, une rythmique hyper mobile et mouvante. Attentifs aux moindres soubresauts et changements de directions – et ils sont nombreux – des solistes. On est pris entre la transe, la recherche de la syncope absolue et les accords erratiques. On est entraîné dans une sorte de danse tribale.

Mais la musique, robuste et sans concession, peut aussi se faire plus délicate, et l’on perçoit peut-être alors une lointaine influence d’un Igor Stravinsky.

Bambi Pang Pang va parfois assez loin dans l’exploration sonore. Gebruers plonge alors dans le piano,  Warmenbol fait crisser les cymbales, Smet malaxe les cordes et Pardieus fait couiner et geindre son ténor. Et, de ce magma sonore, il en ressort petit à petit une musique puissante et presque dansante.

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A force de remuer les sons, Bambi Pang Pang risque bien de trouver quelques nouvelles voix dans un free jazz qui se joue résolument avec les tripes et avec une sensibilité à fleur de peau.

Pour continuer à explorer l’univers de ses jeunes jazzmen très prometteurs, allez écouter l’album «Abraham» de Ifa y Xango mais aussi l’incroyable «Antiduo» de Seppe Gebruers en compagnie d’un autre maître… Erik Vermeulen.



A bon entendeur.

A+

 

04/11/2013

Dr. Lonnie Smith Trio - Duc des Lombards - Paris

Escapade à Paris, au Duc Des Lombards, pour rencontrer et écouter une légende vivante de l’orgue Hammond B3 : Dr. Lonnie Smith.

Pour deux soirs, le club affiche complet à tous les sets. On ne s’attendait pas à moins. Il faut dire que l’organiste a signé quelques belles pages du soul jazz et du boogaloo. On se rappelle tous de ses collaborations avec Lou Donaldson, George Benson ou Lee Morgan. On se rappelle aussi des incontournables «Slouchin‘», «The Call Of The Wild», «Turning Point» ou «Move Your Hand».

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L’éternel turban enroulé sur la tête, la longue barbe blanche et les yeux brillants, Dr. Lonnie Smith monte sur scène, entouré de Jonathan Kreisberg à la guitare et de Jonathan Blake aux drums.

Si l’on commence sur un thème au tempo déjà élevé – qui permet à Kreisberg de déjà se mettre en avant dans un jeu plein de dextérité, rapide et inspiré – le deuxième morceau monte encore d’un cran dans la pulsation.

C’est une véritable machine à groove qui s’ébranle. Une machine comme on n’en fait plus. Un son vintage, une matière patinée par les année et par l’âme du leader.

Derrière sa batterie, accordée assez bas - à l’image de ses cymbales descendues au plus près des fûts – l’imposant Jonathan Blake martèle un rythme effréné et tendu. Non seulement le jeu est puissant mais il est d’une incroyable vivacité et d’une terrible pétillance. Blake alterne les frappes lourdes et sèches avec des ricochets légers.

Au milieu de cette rythmique de rêve, Dr. Lonnie Smith déroule les thèmes, les réinvente et relance inexorablement la machine.

Et quand le trio plonge dans une ballade, c’est pour creuser au plus profond du blues. A la recherche des vraies racines.

Ces trois là ont la science pour faire sortir de terre le groove lancinant et poignant de «And The World Weeps», qui n’en finit pas de monter, pour finalement aller tutoyer les étoiles. Kreisberg se fend d’un solo magistral et délirant. Il enchaîne les chorus de façon époustouflante… Quant à l’organiste, avec une légèreté infinie, il enfile les phrases et les entortillent autour de lignes de basse complexes. Dr. Lonnie Smith accentue les intervalles, il les creuse de plus en plus, au-delà du concevable.

Le trio se permet tout, se libère et réinvente le soul jazz, l’innervant d’arrangements très actuels. Sans complexe, il reprend aussi «Staight No Chaser» de Monk, en y insufflant un soupçon de funk, une pointe de jungle, un nuage de gospel. Irrésistible !

La complicité entre les trois jazzmen est un des ingrédients crucial de cette réussite. Rien n’est prévisible, chaque musicien trouve une fenêtre de liberté, ose briser les tabous et va trouver des idées neuves… On est loin, très très loin du réchauffé, du connu, de l’attendu.

Dr. Lonnie Smith a la flamme et il sait la transmettre. Et ses musiciens sont toujours prêts à l’attiser.

Quand cette tradition est transcendée et ravivée de la sorte, quand elle ne ment pas, elle a toute sa place dans le jazz actuel.

Ne sentant pas la fatigue, et porté par les applaudissements nourris du public, le trio nous offre alors en rappel un long et explosif «Beehive»…



Pour ses 70 ans, Dr. Lonnie Smith a créé son propre label, Pilgrimage, sur lequel il vient de publier The Healer (tout un symbole), qui lui prédit sans nul doute un nouveau souffle et une nouvelle jeunesse. On ne peut que s’en réjouir.


A+

28/10/2013

Samuel Blaser Trio - Archiduc

 

Le ciel est menaçant, le vent souffle fort, il pleut.

Dimanche de tempête sur Bruxelles... et à l’Archiduc.

Samuel Blaser (tb), Peter Bruun (dm) et Marc Ducret (eg) tournent en Europe et font un crochet par le club de la Rue Dansaert. Ça va secouer.

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Un petit problème d’ampli retarde quelque peu la mise à feu. Mais une fois résolu, les trois musiciens plongent instantanément dans le tourbillon rythmique et harmonique déroutant, chaotique, parfois.

Il s’agit d’une histoire de sons, de souffle, d’écoute et d’échanges vifs.

Marc Ducret est toujours aussi impressionnant de maîtrise et d’invention. Ses doigts glissent, s’accrochent, caressent, frottent, frappent ou pincent les cordes. Il alterne stridence, échos sourds, phrases courtes et sons secs. Il change l’accordage de sa guitare en pleine improvisation. Il danse sur sa pédale de guitare du pied gauche puis du pied droit.

Avec un minimum de matériel, il sort pléthore de sons et de couleurs.

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Si les éclairs jaillissent de la guitare de Ducret, le tonnerre gronde dans le trombone de Blaser. Le son est grave, parfois menaçant, il vient d’une profondeur insondable, puis il jaillit et éclabousse les harmonies. En quelques glissades, des bribes de mélodies prennent forme, se dissipent, puis réapparaissent.

Parfois, une éclaircie survient. La musique s’apaise au profit  d’une sorte de blues, chaud et lumineux, presque tendre.

A la batterie, Peter Bruun distille un jeu aussi fin, délicat et foisonnant (ses balais virevoltent comme mille feuilles mortes prisonnières d’un tourbillon) que brutal et puissant. Il rebondit sur les solos de Ducret avec une redoutable précision ou lie ceux de Blaser avec infiniment d’habileté.

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Toujours bouillonnante, parfois abstraite, jamais tiède - que ce soit  sur l’affolant «It Began To Get Dark» ou lors d’une revisite de «Fanfare For A New Theater» d’Igor Stravinsky - la musique, ultra libérée, est toujours mue par un groove sous-jacent.

Aussi, «Held» est une incroyable course poursuite où chacun des musiciens semble vouloir échapper à l’autre. Mais ils savent qu’ils sont liés à jamais. Alors, ils foncent ensemble, prennent tous les risques, se relaient, se dépassent, se rejoignent.

Quelle tornade !

N’allez rien chercher d’évident dans cette musique, mais laissez-la vous prendre. Elle s’impose de toute façon à vous, avec la force brute des émotions incontrôlées.



A+

 

 

 

 

 

22:29 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archiduc, samuel blaser, peter bruun, marc ducret |  Facebook |

20/10/2013

Greg Lamy Quartet - Meeting - Sounds

Malheureusement pour Greg Lamy, le soir de son concert au Sounds coïncidait avec la qualification de la Belgique pour la Coupe du Monde de football. Cela arrive tous les douze ans – dans le meilleur des cas – et il fallait que cela tombe ce soir-là…

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Autant dire que pour accueillir le quartette venu présenter son dernier et très bon album Meeting (chez Igloo), le club n’était malheureusement pas très rempli. (Heureusement, cela s’améliora par la suite…)

Greg Lamy est un tendre, un sensible, un romantique… Et cela se ressent dans sa musique. Ce qui se ressent aussi chez lui, c’est une envie de retour à la simplicité. Lamy recherche le son clean, celui des Jim Hall et des Joe Pass avec une touche de jazz actuel en plus.

Sur la plupart des morceaux - comme «La Déferlante» qui s’inspire peut-être de la musique classique, «Eclipse», l’un de ses morceaux fétiches, ou encore «Tout simplement» - la musique est souvent dépouillée, fine et sobre.

Lamy ne cherche plus l’effet pour l’effet, et s’il se contente de quelques reverb’s c’est pour donner plus de poids à la mélodie. Il préfère enrichir ses compos d’improvisations intelligentes, en tournant autour d’un accord ou en développant des phrases subtiles pour les réinventer.

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Par ailleurs, les échanges avec Johannes Mueller sont assez resserrés. Le saxophoniste possède un son robuste et charnu et quand Lamy le laisse s’envoler (sur «Can’t Wait» par exemple) il prend réellement possession de l’espace. Il enveloppe la mélodie, la pousse dans ses derniers retranchements, y ajoute du «gras» et de la puissance.

Les deux solistes sont soutenus magnifiquement par une rythmique robuste. L’excellent Gauthier Laurent tient la barre sous le feu continu du batteur. Ce soir, c’est Remi Vignolo qui tient les baguettes et l’on remarque qu’il «claque» peut-être plus brutalement que le batteur attitré du groupe, Jean-Marc Robin. Ce qui donne parfois des couleurs plus contrastées entre élégance et vigueur.

Le deuxième set est d’ailleurs un peu plus costaud. Est-ce aussi parce qu’il y a plus de monde et plus d’ambiance ? Toujours est-il que le quartette se lâche un peu plus encore. «Aïe» prend des airs funky irrésistibles – avec, ici aussi, de belles interventions tranchantes de Mueller – tandis qu’ «Absturz» s’enracine dans les profondeurs du vrai blues. L’esprit soul de Lamy ressort de plus belle. Ça balance, ça échange et ça ondule. Et c'est bon.

 

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Et quand le quartette revient à des moments plus intimistes («Room 117») on ressent toute la «matière» de la musique et une véritable profondeur mélodique.

Après tant d’années de complicité, le quartette s’est indéniablement pourvu d’un son de groupe et offre un jazz parfaitement équilibré et bien personnel…



N’attendez pas la prochaine qualification des Diables pour découvrir (ou redécouvrir) la musique de Greg Lamy.

A+

 

13/10/2013

Blasting Zone Ahead - Fox

 

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Il y a parfois du jazz qui ressemble à du rock. Et chez Fox, sous une fine peau de mouton jazz se cache un renard rock. Le titre de l’album, Blasting Zone Ahead, sonne d’ailleurs comme un  avertissement. Et puis, lorsqu’on connaît le pédigrée des musiciens – Olivier Stalon (eb), François Delporte (eg) et Xavier Rogé (dm) - on devine plus ou moins où l’on met les oreilles. Mais on n’est jamais à l’abri de surprises. Ne pas s'attendre à ce que l'on va entendre, voilà peut-être ce qui fait la différence avec un album ordinaire de rock. Elle est peut-être là, la magie du jazz.

Chaque titre, plein d'humour et de second degré, voudrait donner quelques indices, mais il brouille plus encore les pistes. «Fraxavol 15 μg», sous l’emprise d’une basse entêtante, révèle un mélange étrange entre Deep Purple, Zappa et autres Angus Young, «Julie In The Sky With Diamonds» aux accents plutôt groovy flirte plus avec le heavy metal qu’avec une quelconque référence aux Beatles. Et ainsi de suite. Fox n’est jamais là où on l’attend. Par exemple, «Rapture Of The Deep», sur une rythmique plus funky - cependant sombre et mystérieuse - permet à François Delporte de raconter, dans un vocabulaire riche, une histoire pleine de rebondissements, tandis que «Tethys» trempe dans un jazz rock délicat, presque classique. Sur ce dernier titre, lorsque le tempo ralentit, un très intéressant dialogue s’établit entre les trois amis et incite François Delporte à s’arracher sur sa guitare, avant de finalement adopter un phrasé audacieux - et franchement métal sur la fin - qui se conclut par un «ta gueule!» salutaire et plein de dérision.

Un peu comme le déstabilisant «Gulliver» en fin d’album, le sombre «Time Warp» s’étire très lentement, sur des tempos flottants et changeants. Les riffs de basse ouvrent chaque fois la voie et laisse paraitre de nouvelles perspectives que le groupe explore, ou effleure à peine, avant d'aller improviser ailleurs. Ici, comme sur l’ensemble de l’album d’ailleurs, Xavier Rogé déborde de créativité. Jamais il ne se répète mais distille un jeu foisonnant, bourré d’autant de finesses rythmiques que de puissance et d’explosivité.

Fox joue la surprise, invente les rythmes et bouscule la musique avec une maestria incroyable. Blasting Zone Ahead mélange les genres et les références (Urban Dance Squad, Rage Against The Machine, mais aussi peut-être Medeski, Martin & Wood ou Weather Report) avec une intense jubilation.

Cet album nettoie les oreilles autant que les idées… Alors, accrochez-vous et foncez. Ça fait un bien fou.



A+

 

 

 

11/10/2013

Ellery Eskelin NY Trio - De Singer


Je ne pouvais pas rater la venue, ce mercredi 9 octobre au Singer, du trio de Ellery Eskelin.

J’avais vu, avant l’été, le saxophoniste à New York (Au Cornelia Street Café) dans une toute autre configuration.

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Ce soir, c’est avec Gary Versace (Hammond B3) et Gerald Cleaver (dm) qu’il se présente à l’occasion de la sortie du deuxième volume de son NY Trio avec lequel il revisite quelques uns des plus célèbres standards de jazz.

Bien entendu, le groupe ne se contente pas de reproduire ces «classiques» tels quels. Il les absorbe, les mâche, les digère, se les approprie et nous les renvoie plus brillants, plus étonnants et plus indispensables que jamais.

Devant un public assez nombreux, les trois musiciens se lancent dans le vide, sans filet.

On dirait trois satellites tournant chacun sur leur orbite. Chacun façonnant son univers. Pourtant, l’objectif est  commun : atteindre l’essence même d’une mélodie. Alors, petit à petit, un peu à l’ East Of The Sun et au West Of The Moon, le thème se révèle.

Les circonvolutions d’Ellery Eskelin se mélangent à la poésie concrète du jeu de Gary Versace, tandis que Gerald Cleaver impose un bouillonnement rythmique aussi précis et obnubilant que décalé et foisonnant.

Le trio a une façon bien personnelle de déconstruire les compositions. Il démonte d’abord le thème puis éparpille les morceaux - comme lors de cette longue introduction inspirée d’Eskelin, qui brouille les pistes, fait table rase de tout ce que l’on connaît pour ne garder que quelques indices – avant de tout réagencer. Tout s’éclaire alors et le morceau s’offre à nous sous un jour totalement nouveau. Tout ce chemin, reprit à l’envers ou de travers, nous mène à un «We See» de Thelonious Monk, terriblement bebop, plutôt déglingué mais aussi terriblement neuf.

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Ce qui est amusant – car le jazz est un jeu amusant – c’est que nos trois musiciens arrivent à extraire quelques notes des œuvres, quelques phrases, quelques mots – comme si l’on tiraient quelques mots essentiels d’une pièce de Shakespeare ou d’une œuvre de Proust – pour les replacer dans un autre contexte, plus actuel, plus brut et plus abstrait parfois. Mais chaque fois, ou presque, on en reconnaît instinctivement l’origine. Si le fruit a une autre forme et une autre saveur, la racine est la même. Serait-ce aussi le fait que le trio n’oublie jamais le swing et le groove qui font, sans aucun doute, partie de l’ADN de cette musique ?

Et puis, il y a aussi beaucoup de soul et de blues dans le jeu très particulier et très contemporain de Versace. C’est brillant de vivacité et d’idées. Ses échanges complices avec Gerald Cleaver sont d’une insidieuse efficacité. Le batteur s’amuse à varier les tempos pour offrir ainsi un niveau supplémentaire de lecture à «If I Had You», «After You've Gone» ou encore «Just One Of Those Things». Eskelin, quant à lui, possède un son âpre et urbain, bien ancré dans son époque. Mais on le sent aussi terriblement attaché à la tradition (il y a du Rollins, du Webster ou même du Lester Young là-dessous).

En les revisitant de la sorte, le trio démontre que ces standards sont d’immenses terrains de jeu, propices à un jazz très ouvert et très improvisé et où tout est permis… à condition d’en connaitre les règles sur le bout des doigts. Et à ce jeu-là, le NY Trio n’a de compte à rendre à personne.



A+

 

05/10/2013

The Bird The Fish and The Ball - Lynn Cassiers

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Tout commence par quelques petits réglages, par quelques sons abstraits et disparates, par de légers et sourds couinements. Nous venons d’atterrir – ou d’alunir – sur une planète étrange et inconnue. A nous de jouer à l’explorateur et de découvrir l’univers de Lynn Cassiers. The  Bird The Fish And The Ball (chez Rat Records) est le premier album solo de la chanteuse, électro multi-instrumentiste et il se découvre à chaque écoute un peu plus.

Seule avec ses machines, Lynn Cassiers invente des sons, des formes musicales et des mélodies jamais entendues. Elle fait sonner les objets les plus divers avec une sensibilité poétique innée.  Elle rythme avec bienveillance les émotions.

Si la musique est créée, trafiquée et malaxée électroniquement, elle révèle cependant une chaleur et une profondeur indéniable. C’est que Lynn Cassiers nous raconte des histoires comme on raconte des contes à un enfant. La voix est pure et diaphane. Proche et irréelle à la fois. Elle chante les mots en anglais et aussi parfois en néerlandais avec la même tendresse et la même fragilité. Elle nous embarque dans un monde blanc, cotonneux, dans une sorte de cocoon amniotique.

Le ton est généralement mélancolique ou nostalgique, parfois enfantin, avec son lot de douleurs, de rêves perdus, mais aussi d’espoirs et de promesses simples.
Le travail sur la voix, en un dosage subtil, permet à Lynn Cassiers de jouer différents personnages et d’enrichir le propos, de donner du corps et de l’épaisseur aux récits.
On pense parfois à Sidsel Endresen ou à Stina Nordenstam cherchant comme elle à faire
résonner l’air ou à faire vibrer le souffle des objets.

Sa voix perle comme les gouttes d’une fine pluie rafraichissante («Pling Pling»), se dépose comme un voile de désenchantement («Cookies For Jack») ou tremble comme une prière («Rose»).

Tel un chant de sirène qui nous désoriente («Night Out Of A Weirdo’s Mind») Lynn Cassiers nous attire au plus profond de l’âme. Elle retourne nos sens, nous fait réfléchir, joue avec notre esprit. Et l'on se surprend à respirer plus lentement, puis à dodeliner légèrement de la tête et finalement à battre ostensiblement du pied. Et les couleurs changent, les pulsations varient, tout est mouvant, tout est  rassurant et incertain à la fois

The Bird The Fish And The Ball est un disque passionnant de bout en bout, d’une originalité incroyable et d’une maîtrise admirable.

C’est un voyage envoûtant et unique qu’il ne faudrait surtout pas rater. Embarquez, n’ayez crainte, vous êtes entre de bonnes mains… la fée Lynn Cassiers veille.




A+

 

 

21:14 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lynn cassiers, rat records, chronique |  Facebook |

28/09/2013

Arkham Asylum - Blues-sphere Liège

 

Arkham Asylum existe depuis deux ou trois ans, sous forme de quartette d'abord (avec Victor Abel (p, keys) Benoit Minon (eg), Pierrot Delor (dm) et Dorian Palos (eb) ), avant que Bruno Grollet (ts) ne vienne ajouter son grain de sel.

Ce vendredi 20 septembre au Blues-sphere à Liège, la bande est plutôt décontractée. Comme leur musique d'ailleurs. Elle leur ressemble bien car elle a quelque chose de très immédiate et de spontanée.

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Le premier morceau balance gentiment et sensuellement. Il est légèrement teinté de soul et de swing mais possède également des réminiscences orientales. Ce que l’on remarque d’entrée de jeu, c’est cette envie de bousculer un peu l’ordre établi, surtout dans le chef de Victor Abel. Le musicien arrive à faire sortir du piano droit des sons clinquants, un peu déséquilibrés, souvent en décalages sur le temps.

Cette façon d’aborder les thèmes permet d’ouvrir les espaces et d’ajouter du groove à l’ensemble.

Arkham Asylum explore ensuite des sons plus mystérieux, il travaille les ambiances et finit même par tirer sa musique vers le prog rock.

Ce sont sans doute les interventions du guitariste Benoit Minon qui donnent cette impression mais bien vite, l’adjonction du sax parfois gras et rocailleux de Bruno Grollet, confirme la tendance. Ajoutez à cela le jeu aérien de Victor Abel à l’orgue électrique sur «Tidal Waves» - augmentant ainsi les contrastes - et voilà que nous reviennent en mémoire quelques effluves d’Emerson Lake and Palmer, Camel ou de Can.

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«Carnaval» quant à lui, retient le groove. Le son est plus sourd, plus «en dedans». La batterie, aussi nerveuse que veloutée, galope avec beaucoup de nuances. La basse roule. La guitare pique. Le sax s’envole. On sent que ça tire d’un côté, que ça se retient de l’autre, que tout est possible. L’équilibre est parfois fragile… mais c'est tellement excitant.

Et l’humour est toujours présent. Il y a parfois un peu de Zappa dans l’air. Et avec «Shoobidoo», le cœur est à la fête - façon Fred Pallem et son Sacre du Tympan. Arkham Asylum flirte ensuite un peu avec le modal («Hypnotik») puis pousse les portes d’un son presque noisy rock.

Le quintette a le chic pour mélanger les genres et ne pas s’enfermer dans des principes. Il mélange le jazz au blues ou au prog rock et s’approprie parfois l’esprit d’un rock symphonique qui lui permet de monter en puissance tout en restant subtil. Et si les compositions sont parfois disparates, elles s’unissent grâce à un vrai son de groupe. Comme le Joker de Batman, Arkham Asylum a plus d’un tour dans son sac.

Le groupe sera en concert à Bruxelles dans le cadre du Blue Flamingo le 12 octobre. Allez y jeter une oreille.

A+

 

26/09/2013

Festivals d'été (Part 4) - Gent Jazz


Festivals d'été, suite et fin.
Terminons par le début.

Kurt Elling.jpg

Comme chaque année, au mois de juin à Gand avait lieu le Gent Jazz Festival.
A l'affiche : Dee Dee Bridgewater, John Zorn, le BJO, Kurt Elling et bien d'autres.
Après avoir lu, je n'en doute pas, les comptes rendus du Gaume Jazz, de Middelheim, des Leffe Jazz Nights sur Citizen Jazz, voici le dernier de la série (et donc le premier)… : le Gent Jazz, toujours sur Citizen Jazz.
 
A+

22/09/2013

Jonathan Kreisberg - One

 

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One est le premier effort en solo de Jonathan Kreisberg.

On avait déjà apprécié les talents du guitariste américain sur ses précédents et excellents albums (Shadowless, Night Songs, South of Everywhere…), mais cet exercice en solo permet de mettre encore plus en évidence ses qualités.

Sans aucun artifice ni recours aux loops ou overdubs, Kreisberg nous livre un album virtuose qui évite intelligemment de faire étalage de prouesses techniques ou de tomber dans le piège de la démonstration. Kreisberg est un guitariste sensible et toujours au service de la mélodie et One en est la preuve.

Il propose ici une sélection de standards - pas que de jazz - qui lui tiennent particulièrement à cœur.

«Hallelujah» de Leonard Cohen par exemple (magnifiquement immortalisé par Jeff Buckley – «Comme si cette chanson avait été écrite pour lui seul», dira d’ailleurs Kreisberg) est brillant de pureté et de sensibilité. Le guitariste habite totalement la chanson. Ses doigts caressent les cordes d’une façon inouïe et toute l’âme et la puissance spirituelle en sont ici exaltées. Il y a de la retenue, du recueillement et un sens profond du timing qui irrigue chaque note d’un véritable sentiment. C’est peut-être l’une des meilleures versions de ce thème qui n’ait jamais été proposée.

Si «Hallelujah» est à coup sûr l’un des grands moments de l’album, il ne faudrait pas occulter «Summertime» «Skylark» ou «Tenderly» qui se dévoilent dans un phraser clair et limpide sur un balancement rythmique impeccable. Discrètement, Kreisberg agrémente ces thèmes de fins et légers ornements qui font respirer l’ensemble. Le guitariste fait parler les résonances, laisse s’infiltrer les silences et fait flotter la musique.

Aux côtés de ces ballades, Kreisberg aborde aussi des thèmes plus enlevés, sans pour autant en augmenter excessivement les tempos. Ses arrangements sur «My Favorite Things» ou «ESP», nous permettent d’apprécier ces monuments du jazz sous un autre angle. Gorgés de tradition et saupoudrés d’un esprit très actuel, ils prennent ici une autre saveur.

Il faut souligner également la manière dont Kreisberg extrait l’essence de la musique Brésilienne sur «Canto de Ossanha» en échappant aux stéréotypes, ainsi que de sa façon de doser les coups d’accélérateur sur «Caravan». De belles leçons de bon goût.

Sur deux très courtes compositions personnelles, qui tranchent avec l’ensemble de l’album, («Without a Shadow» et «Escape from Lower Formant Shift»), Kreisberg explore les matières et les effets (la guitare se fait orgue, par exemple) comme pour jouer le rôle de générique et de coda au disque.

One est un album d’une très grande élégance et d’une sensibilité totalement contrôlée, qui se redécouvre à chaque écoute tant il est riche de subtilités. Jonathan Kreisberg est à classer parmi les tout grands guitaristes actuels et il serait vraiment temps de l’entendre à nouveau sur l’une ou l’autre de nos scènes européennes à l’avenir... Effet garanti.



A+

 

01:28 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jonathan kreisberg, chronique |  Facebook |

16/09/2013

Festivals d'été (Part 3) - Gaume Jazz Festival 2013

 

Vendredi 9 août, je gare ma voiture au bord d’une petite route de campagne. Je ne suis pas le seul.

Au loin, du jazz résonne.

Dans le très joli parc du Centre Culturel de Rossignol, quelques tentes blanches, semblabes à de grands tipis, entourent un grand chapiteau… blanc, lui aussi.

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L’air est doux, le ciel est encore lumineux.

Je suis au Gaume Jazz Festival.

A l’honneur au programme cette année, le jazz de femmes et le jazz de Hollande.

Tutu Puoane, Nathalie Loriers, Tineke Postma, Eve Beuvens, Anne Paceo, Marine Horbaczewski, Yannik Peeters

Kapok, Nordanians, Tin Men & the Telephone

Et plein d’autres très bonnes surprises.

Le compte-rendu complet, à lire sur Citizen Jazz.

A+

 

13/09/2013

Belgian Jazz Meeting 2013

 

Après Bruges, il y a deux ans, c’est à Liège que se déroulait le deuxième Belgian Jazz Meeting. Le principe est inchangé. Douze groupes - ou solistes - sélectionnés par des journalistes et des programmateurs belges sont invités à se présenter devant des journalistes et des programmateurs du monde entier.

Un set d’une demi-heure pour convaincre - pas facile, mais c’est le jeu - des speed-meetings (face-to-face entre artistes et invités), des rencontres informelles après ou entre les mini–concerts, voilà le programme. De quoi se faire remarquer et de tenter de décrocher quelques chroniques et articles par ici, des concerts par là ou tournées hors de nos frontières.

A la Caserne Fonck, où francophones et néerlandophones (*) ont uni leurs efforts (vous ne pouvez pas savoir comme ça fait du bien !), l’accueil est des plus sympathiques, bien sûr, et l’organisation parfaite.

N’ayant pas l’occasion de m’y rendre le vendredi soir (le meeting se déroule sur trois jours), j’apprends le lendemain que certains groupes se sont joliment fait remarquer. Le trio de Jean-Paul Estiévenart en particulier (dont le très bon album Wanted - neo hard bop, vif et nerveux - sort sous peu chez De Werf) a marqué des points, Mélanie De Biasio n’a laissé personne indifférent - soit on adore, soit on déteste - et Mâäk, en version tout acoustique, déjanté et festif, a clôturé en beauté.

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Samedi soir, c’est Lionel Beuvens (dm) qui présente son album (Trinité chez Igloo) devant une salle bien remplie. Lentement, en toute intimité, le groupe installe un climat plutôt «nordique» distillé par le jeu très épuré du trompettiste finlandais Kalevi Louhivuori. Tout se réchauffe et s’anime dès le second morceau qui laisse entendre de magnifiques improvisations du pianiste Alexi Tuomarila au toucher aérien, lumineux et nerveux. Les compositions de Lionel Beuvens ont quelque chose d’enivrant. «Seven», qui clôt ce court set, par exemple, est construit sur une spirale ascendante et terriblement excitante…

Joachim Badenhorst se présente en solo, armé de ses seuls soprano, ténor et clarinette basse. Adepte du jazz avant-gardiste et de l’improvisation libre, Badenhorst n’y va pas par quatre chemins. Clair, précis et direct, il démontre que le difficile exercice en solo – sur une musique pas facile, qui plus est – peut-être très accrocheuse. Badenhorst travaille la texture, le son et la matière. Il roule les harmonies comme on roule les «r». Il va chercher les sons les plus graves, étire quelques notes pointues… En quatre morceaux, il présente l’essentiel de son discours, réfléchi, travaillé, préparé. Et l’on se dit qu’il a encore beaucoup de choses passionnantes à raconter (la preuve avec son prochain disque en septette).

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Avant la première pause de la soirée, c’est le trio de Kris Defoort qui monte sur scène.

Fraîcheur, ingéniosité harmonique et rythmique, un pied dans la tradition, un autre dans le présent (peut-être même en avance sur son temps), le trio emballe le set de façon unique et jubilatoire. La complicité est réelle entre Nic Thys (eb), Lander Gyselinck (dm) et le pianiste. Je ne redirai pas tout le bien que je pense de ce trio, allez relire le compte-rendu du dernier Leffe Jazz Nights. La qualité des compos («Le lendemain du lendemain» ou «Diepblauwe Sehnsucht») n’a d’égale que la fluidité du propos (la version de «Walking On The Moon» est toujours un régal). Un vrai grand trio qui joue, invente et réinvente. On en redemande… mais le timing, c’est le timing.

Après une courte pause, on retrouve sur scène 3/4 Peace de Ben Sluijs (as,fl), Brice Soniano (cb) et Christian Mendoza (p). Douceur et délicatesse. Le trio, resserré autour du piano, joue tout acoustique. L’ambiance est feutrée et fragile. La musique, d’une grande subtilité, voyage entre les trois hommes. Chacune de leurs interventions est dosée avec finesse et intelligence. Tout est dans l’évocation, dans la subtilité. Parfois la tentation d’un free jazz suggéré et maîtrisé affleure, histoire d’ouvrir d’autres perspectives et de mettre encore plus l’eau à la bouche. La belle intro de Ben Sluijs à la flûte, les interventions très musicales de Brice Soniano à la contrebasse et les envolées de Christian Mendoza au piano sont en tout point exemplaires. Un véritable délice.

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Pour terminer le tour d’horizon de la journée, Nathan Daems (ts), Marco Bardoscia (cb) et à nouveau Lander Gyselinck (dm) proposent, avec Ragini Trio, un jazz basé essentiellement sur des traditionnels indiens qu’ils modèlent à leur manière. Quand on sait que les références des musiciens passent de Paolo Fresu à Ernst Reijseger ou de John Zorn à la musique des Balkans, on imagine très bien avec quelle ouverture d’esprit ils vont revisiter ces thèmes parfois ancestraux. La Shruti Box lancée, la musique ondule et évolue rapidement sur des rythmes et des groove lancinants. Bardoscia reprend pour lui, à la contrebasse, le principe des onomatopées et des ragas. Lander assure une polyrythmie efficace et Nathan fait chanter son saxophone sur des intonations épicées. Une façon originale d’intégrer le jazz à la musique indienne. A moins que ce ne soit l’inverse…

Après une courte nuit, tout le monde est de retour à la Caserne Fonck le dimanche matin sur les coups de onze heures.

Derrière le piano, Igor Gehenot commence en douceur, dans un esprit très ECM, en distillant avec parcimonie les notes rares. Puis la musique se fait plus précise et plus vive. Sam Gerstmans (cb) et Teun Verbruggen (dm) donnent l’impulsion sur un «Lena» assez enlevé. On décèle chez Gehenot le romantisme parfois torturé d’un Brad Mehldau mêlé à des accents légèrement plus funky ou soul. On sent que le trio prend de la consistance et façonne petit à petit sa personnalité. Et puis, on aime ce mélange de douceur (dans le phraser d’Igor) et d’acidité (dans le jeu sec de Teun).

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On retrouve de nouveau Teun Verbruggen avec le dernier groupe qui ferme le ban : Too Noisy Fish. J’avais eu l’occasion de les voir en début d’année à Flagey lors d’un surprenant concert. Et force est de constater que le groupe a encore évolué. Le voici encore plus sûr de lui et de son humour décalé. Les trois dissidents du Flat Earth Society (Peter Vandenberghe au piano et Kristof Roseeuw à la contrebasse) s’amusent à mélanger les genres. On sent l’influence de Zappa, de Monk ou de Charlie Parker, mais aussi d’un rock très contemporain ou d’un folklore populaire assumé. On saute d’un tempo à l’autre sans crier gare. Le timing est d’une précision diabolique et les idées fusent. Peter Vandenberghe plaque les accords, puis enchaîne de brèves mélodie avant de suspendre le temps et de jouer avec les silences. Le drumming éclaté de Teun se confond aux glissando de la contrebasse de Kristof. En une demi-heure, Too Noisy Fish nous a offert un concentré de jazz intelligent, joyeux et innovant... A suivre...

Voilà un joli panorama, fidèle – mais restreint bien entendu – du jazz belge : cette scène éclectique aux milles influences qui en fait toute sa singularité.

Il ne reste plus qu’à espérer que les programmateurs étrangers seront bien inspirés de l’exporter un peu partout en Europe.

On fera le bilan dans deux ans, lors du prochain Belgian Jazz Meeting qui se tiendra à nouveau à Bruges.

A+


* Museact (Gaume Jazz Festival, Jazz 04/Les Chiroux, Jazz Station, Maison du Jazz/Jazz à Liège, Les Lundis d'Hortense, Collectif du Lion, Sowarex/Igloo, Ecoutez-Voir), Brosella, Jazz Brugge, Wallonie-Bruxelles Musiques et Flanders Music Centre. La Federation Wallonie-Bruxelles et De Vlaamse Gemeenschap, les villes de Liège et de Bruges.

 

 

 

09/09/2013

Festivals d'été (Part 2) Jazz Middelheim

 

Continuons les comptes-rendus des festivals jazz de l’été (dans un ordre pas vraiment chronologique).

Sur Citizen Jazz, vous pouvez revivre les grands moments – et il y en a eu plein – du festival Jazz Middelheim.

On y a vu des belges en pleine forme, comme Manu Hermia trio, Mélanie De Biasio, Stéphane Galland et son LOBI et un fantastique Robin Verheyen entouré de Gary Peacock, Joey Baron et Marc Copland ! Et bien sûr… Toots !

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Mais il y avait également l’omniprésence de Tigran Hamasyan – musicien en résidence – qui s’est présenté d’abord avec Arve Henriksen et Jan Bang, puis avec Trilok Gurtu et finalement avec son groupe habituel pour la sortie de son dernier et excitant album Shadow Theater.

Et puis, il y eu John Scofield, Terri Lyne Carrington, Randy Weston, un fantastique Anthony Braxton et un éblouissant Charles Lloyd (avec Reuben Rogers, Eric Harland, Jason Moran).

Oui, on a été gâté.

A suivre, le Gent Jazz Festival et le Gaume Jazz… toujours sur Citizen Jazz.


A+

 

03/09/2013

Festivals d'été (Part 1) - Leffe Jazz Nights


C'est la rentrée, on ramasse les copies !

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Kim Versteynen_Tim Finoulst © Jos Knaepen

Il est grand temps de faire le point sur les festivals de l'été auxquels j'ai assisté.
Je vous avais parlé brièvement du Gent Jazz… le dossier complet arrive !

Alors voici déjà le Leffe Jazz Night (ex Dinant Jazz Night).
A lire ici, sur Citizen Jazz.

Viendront très bientôt Gent Jazz, donc, mais aussi le Gaume Festival et Jazz Middelheim.
Soyez encore un tout petit peu patient… Un tout petit peu.
 
Bonne rentrée à tous.
 
A+

03/08/2013

Casimir Liberski - Interview

 

Il a 25 ans à peine. Après avoir suivi des cours avec Nathalie Loriers, il s’est lié d’amitié avec Brad Mehldau, Ornette Coleman ou encore Masabumi Kikuchi. Excusez du peu. Il revient des States - où il a suivi pendant quelques années les cours à la célèbre Berklee College of Music - avec deux albums sous le bras. Pourtant, avant de s’y rendre, le pianiste s’était déjà taillé une belle réputation dans le jazz belge.

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Casimir Liberski est de retour au pays et est bien décidé à refaire parler de lui.

Dernièrement, il a remporté le prix du jeune soliste au dernier Brussels Jazz Marathon. L’occasion était trop belle pour une rencontre.

Tu as commencé le jazz assez tôt, comment as-tu été mis en contact avec cette musique ?

Mon père écoutait beaucoup de jazz, beaucoup de Monk… Il était fan de Keith Jarrett, il avait tous ses vinyles. Il était assez branché jazz, même s’il écoutait aussi du classique, de la chanson française, du rock underground. Il avait un goût assez sûr. Il m’a beaucoup influencé, inconsciemment sans doute. À l’époque, je dessinais beaucoup, je voulais faire de la BD. Je dessinais plus que je ne jouais du piano. Je m’installais dans le bureau de mon père pendant qu’il travaillait. Et il mettait toujours du jazz.

Tu as suivi des cours à l’Académie, le conservatoire, les cours privés ? Quelle a été ta formation ?

J’ai d’abord été autodidacte. Je jouais des blues, des boogies. J’écoutais Ray Charles, Stevie Wonder et j’ai découvert qu’il y avait pas mal de jazz là derrière. J’avais acheté un album de Ray Charles sur lequel il ne chantait pas mais ne jouait que des morceaux swing tel que «Rockhouse». Ses solos étaient très Bebop, un peu à la Red Garland. C’est à ce moment-là que j’ai pris des cours avec Frank Wuyts, un pianiste très éclectique. C’est vraiment lui m’a initié à l’apprentissage  du jazz. Il m’a appris à lire, à jouer des morceaux de Monk ou de Duke Ellington, mais aussi des Beatles... Puis j’ai découvert Bill Evans et j’ai voulu aller plus profondément dans le jazz. J’adorais et j’adore encore Bill Evans. Et puis, il y a eu Brad Mehldau. J’ai beaucoup écouté ces pianistes-là. Je suis allé à l’Académie d’Evere pour étudier avec Nathalie Loriers. J’ai beaucoup appris avec elle. J’ai passé mon examen de fin d’année avec Freddy Deronde. C’était la première fois que je jouais avec un vrai contrebassiste de jazz ! Un vrai de vrai. C’était tout nouveau pour moi. J’avais treize ou quatrorze ans. J’ai toujours été impatient.

Et motivé. Ce qui n’est pas plus mal.

Oui, mais je pense, avec le recul, qu’il faut savoir prendre son temps. Je sentais, à l’époque, que je voulais être plus âgé que je ne l’étais. C’est à ce moment que Nathalie Loriers m’a dit d’aller voir ailleurs. Au début, je n’ai pas compris, je pensais que je n’étais pas bon… Cela m’a un peu déprimé. J’ai alors suivi des cours avec différents musiciens, de classique notamment. Mais je n’étais pas assez assidu, le jazz s’invitait tout le temps. C’est dommage car j’aurais bien  aimé avoir une formation plus classique. J’ai continué à prendre des cours avec Free Desmyter, qui était un ami de Fleurine, la femme de Brad Mehldau. Erik Vermeulen m’a appris pas mal de trucs.

Ton objectif était clairement de devenir musicien. De jazz en particulier. Et de ne pas faire cela comme un second métier.

Oui, même si à l’époque j’étais surtout branché sur la BD. J’aimais bien car c’étaient des moments où je pouvais être dans mon monde et je pouvais me recueillir. J’ai toujours eu besoin de l’attention des autres, j’aimais bien faire le bouffon en classe, me faire remarquer mais, en même temps, j’ai toujours eu besoin de me retrouver seul pour créer. J’ai besoin de solitude. Parfois je regrette quand je me fais remarquer. Je me sens mal après coup. Bref, j’ai dû faire un choix : la BD ou la musique. Et j’ai choisi la musique. Ce qui n’était pas si facile pour moi qui ne suis pas aussi extraverti qu’on pourrait le croire.

En musique, il faut se mettre dans la lumière, monter sur scène, s’exposer. C’est autre chose que d’être derrière son petit bureau et avoir le temps de la réflexion.

Exactement. C’est comme s’il fallait être prêt à abandonner d’un coup toute retenue et à sauter à poil sur la scène. Alors bon, on se lance, on se dit qu’on s’en fout, et que ça ira. C’est parfois délicat car on peut dire - ou jouer - des choses qu’on regrette par la suite. Comme lors d’une interview, comme maintenant (Rires) ! Mais ça fait partie du jeu et on s’habitue. Tout l’art du musicien qui improvise, c’est de pouvoir calibrer quand même un peu ce qu’il dit !

Pour revenir sur ton parcours, en 2006, tu pars aux Etats-Unis. Pour Berklee. Comment cela se passe-t-il ? Y a-t-il un examen d’entrée, choisis-tu tes options, tes professeurs?

J’ai passé des auditions. Elles ont eu lieu l’année avant mon entrée au Berklee College of Music, c’est-à-dire pendant ma rhéto. Je suis allé à Boston et à New York pour faire des auditions dans plusieurs universités de musique comme la  Manhattan School of Jazz, The New School, le New England Conservatory, Julliard, Berklee… Presque toutes m’ont proposé des bourses mais c’est Berklee qui m’a octroyé la bourse la plus importante : la Presidential  Scholarship. Elle couvrait absolument tous les frais, cours, logement, cantine (ce sont des frais très élevés !). Et ça pendant 4 ans d’études. C’était fou. Je n’arrivais pas à y croire. C’était d’ailleurs une période incroyable de ma vie, pleine d’enthousiasme et de grands espoirs ! J’allais découvrir enfin la vie de musicien aux Etats Unis ! J’avais ce rêve depuis tout petit. Il se réalisait.

C’est l’époque où ton père décide de se consacrer au cinéma…

Oui, il avait déjà sorti son premier long métrage Bunker Paradise, pour lequel j’ai composé la BO. Pour lui aussi c’était un peu comme un rêve qui se réalisait. C’est ce qu’il avait toujours voulu faire au fond.

Tu as rencontré Brad Mehldau…

Oui, en 1998, à l’AB. J’ai été lui parler alors que je n’étais encore qu’un gamin qui ne parlait même pas l’anglais. On a toujours gardé le contact depuis. Pour moi, c’était magique. Il était très accessible, très avenant. C’est à lui que j’ai envoyé mes premiers e-mails en anglais. Je lui parlais de choses très sérieuses telles que l’harmonie romantique de Brahms et Schubert

Tu lui envoyais de la musique, tu travaillais avec lui ?

Je lui ai envoyé presque tous les enregistrements que j’ai fait. Mais avec Brad on s’est toujours beaucoup écrit. J’ai pris quelques cours avec lui. Je le rejoignais à NY dans les périodes où il donnait ses concerts au Village Vanguard. Une des plus belles rencontres avec Brad autour d’un piano s’est déroulée au Steinway Hall de la 57eme rue. J’étais à NY pour mes auditions. Brad avait accès à des salles immenses remplies de pianos à queue. C’est un endroit hallucinant ! A cette époque, à Bruxelles, je commençais à jouer avec Janos Bruneel, un extraordinaire contrebassiste. Avec lui et Jérôme Colleyn à la batterie, on a enregistré un EP. C’était un mélange de compos et de reprises de Ryuchi Sakamoto, des musiques de jeux vidéo… Une de mes compo était dédiée à Brad.

Oui, je vous ai vu, à l’époque lors du concours des jeunes talents au Brussels Jazz Marathon.

Je devrais rejouer bientôt avec Janos. C’est un musicien que j’apprécie énormément. Il m’a poussé dans le travail, m’a ouvert à la vraie pratique de l’instrument et l’approche très sérieuse de la musique de haut niveau, que ça soit du jazz ou du classique. Il est issu d’une famille de musiciens classique. Il pratique énormément, il est très bon techniquement. Pour un pianiste, il est le bassiste idéal. Comme les bassistes de Bill Evans, qui ont toujours été de grands virtuoses, ce sont eux qui «faisaient» le trio.

 

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Aux States, je n’ai plus eu l’occasion de jouer avec des contrebassistes comme Janos. Bien sûr il y a eu le virtuose extrême Charnett Moffet avec qui j’ai eu l’opportunité de jouer et d’enregistrer sur son album Treasure. Charnett a un style très free et très puissant.

En allant à Boston et à New York, qu’est ce que tu as appris ? Car, c’est étonnant, mais je me suis souvent fait la réflexion, lorsque tu revenais jouer ici en Belgique, qu’il me semblait que tu étais un peu « perdu », que ton jeu ou ton « objectif » était moins clair…

C’est possible. Là-bas, j’ai beaucoup cherché… Et j’ai trouvé des choses. J’ai découvert et travaillé beaucoup de styles comme le Free Jazz, la musique savante, mais aussi le Hip Hop, le gospel, un certain genre de rock progressif. Des choses plus agressives aussi, auxquelles je n’avais jamais été confronté auparavant, comme le Metal par exemple.

Comment travaillais-tu, là bas, à Berklee ?

C’est un peu le stage ultime de Libramont ! (Rires) Il y a tous les styles de musiques, des musiciens viennent de tous les pays du monde… C’est assez impressionnant. Moi, je prenais des cours avec Danilo Perez, Steve Hunt (qui était le claviériste d’Allan Holdsworth)… Mais à Berklee on était très libre d’apprendre ce que l’on voulait et de s’organiser comme on le voulait. En fait, on apprend beaucoup des autres musiciens qui nous entourent. En se confrontant ou se joignant à eux, en faisant d’innombrables jams

Tu as formé un groupe là-bas. Tu as enregistré deux disques avec des musiciens que tu as rencontrés à Berklee. Pourquoi ceux-là ?

Le bassiste, Louis de Mieulle, est parisien en réalité. Un peu plus âgé que moi, il a un background «fusion des années ’70». Il est influencé par Magma, Deep Purple, Zappa, Weather Report et par la composition classique. Il avait un groupe à Paris, puis il a été à Berklee et ensuite à New York. Il voulait se détacher de la France et découvrir autre chose.  Quant au batteur, Jeff Witherell, je l’ai rencontré à Brooklyn. Il était encore étudiant à la Manhattan School of Jazz. Il avait une énergie, une fougue et une technique incroyables qui m’ont tout de suite accroché. Quand je suis arrivé à Berklee, je venais à peine d’avoir 18 ans. J’ai été confronté d’un coup à tout un autre univers, d’autres manières de faire et à plein d’influences nouvelles. Ces deux musiciens ont été des compagnons de route dans toute cette aventure. Ils se sont retrouvés avec moi à NY, à la confluence de ces influences, si je puis dire…

Justement, cela t’a posé plus de problèmes, en entendant toutes ces influences ou cela t’a construit ?

En musique je m’intéresse à tout. Je m’imprègne de tous les styles. Alors, tu sais, parfois tu crois aimer certaines choses et il te faut un certain temps avant de te rendre compte que ceci ou cela  ne t’appartient pas vraiment. J’ai appris énormément de choses là-bas. D’une certaine manière j’ai dû tout réapprendre. Mais peu à peu, je me suis rendu compte que j’étais européen. C’est très différent que d’être américain. C’est une toute autre forme d’éducation, que ce soit dans la vie, la musique, la société ou le travail… L’Amérique c’est le «chacun pour soi», à la dure. C’est une autre «culture» disons.

Tu étais donc un peu désorienté…

Peut-être… En même temps j’ai toujours fais ce que je voulais faire.  Les morceaux que j’ai écrit pour mes deux albums The Caveless Wolf et Atomic Rabbit (Dalang Records!) racontent mon  expérience américaine. Je vois ces deux albums comme le récit d’un moment de ma vie. Maintenant que je suis revenu pour un temps en Belgique, il m’apparaît que j’avais déjà trouvé l’amour musical de ma vie avant de partir: le jazz !… Paradoxalement, cette influence-là reprend toute son authenticité. Il n’empêche que je suis fier d’avoir été là-bas et d’y avoir enregistré ces deux albums. C’était une expérience inoubliable.

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Quels sont tes projets, vers quoi vas-tu aller concrètement ? Tu aimes le trio jazz, mais tu aimes aussi beaucoup mélanger et fusionner musiques et idées…

Oui ce sont des choses que j’ai beaucoup expérimentées. Actuellement, ce que je veux faire, c’est du piano ! C’est ce pourquoi je suis fait. Il faut dire qu’aux States, j’ai beaucoup joué sur des synthés pourris dans des boîtes qui n’avaient pas de piano (Rires) ! J’ai envie d’aller chercher entre le classique et le jazz, mais je reste toujours intéressé par les musiques «expérimentales» et électroniques telles que celles de Flying Lotus, Venetian Snares, Squarepusher, Aphex Twin, ou même les groupes New-Métal tel que Meshuggah, Car Bomb, Animal As Leaders. Ou encore The Dilinger Escape Plan, plus intello, qui rappelle de loin les méthodes systémiques d’Aka Moon ou du M-Base de Steve Coleman, des musiques qui m’intéressaient déjà beaucoup avant d’aller aux Etats-Unis. Ornette Coleman reste aussi une grande influence. On a beaucoup joué ensemble à NY : Je le connais depuis que je suis gosse. Et bien sûr le free, Paul Bley, Cecil Taylor… Comme je le disais, j’ai eu beaucoup de phases et d’influences. C’est un tourbillon qui peut être dangereux. Aimer tout c’est ne plus rien aimer vraiment. On se pose des questions du genre: faut-t-il encore jouer des standards? A quoi bon? Alors on cherche à éviter la forme, les clichés, on écrit des formes insensées, les plus compliquées possibles. On s’ouvre à tout, mais on se referme aussi du coup. C’est très difficile de se positionner dans le monde l’art. Aujourd’hui je reviens au be-bop et fugues de Bach: la base, quoi.

Tu as également composé les musiques de films de ton père. Comment cela se passe? C’est une autre façon de composer, de concevoir la musique ? Tu es obligé de suivre une direction précise de la part du réalisateur ?

A part l’une ou l’autre musique pour ses courts métrages, il y a eu surtout Bunker Paradise, qui s’est peu à peu avéré être un film «culte». Le film a été très acclamé pour sa musique, je l’avoue. Puis il y a eu En Chantier, Monsieur Tanner, une super comédie pour la télé, avec Jean-Paul Rouve, Benoit Poelvoorde etc ... Ce film n’existe pas encore en DVD, hélas. Pour ce film-là, j’ai écrit une musique jazz manouche. Je l’ai enregistrée avec Philip Catherine et Alexandre Cavalière, et c’était vraiment génial de jouer avec eux. Donc, oui, pour la composition mon père me donne quelques pistes et puis je compose. J’attends toujours la dernière minute, car j’ai besoin de sentir monter l’adrénaline. Ça vient tout d’un coup. Je me mets en condition, j’écoute plein de choses dans l’esprit de ce que je dois faire… Pour l’instant, je travaille sur son prochain long-métrage, Tokyo Fiancée, qui est l’adaptation du roman «Ni d’Eve ni d’Adam», d’Amélie Nothomb.

Ces travaux t’ont permis d’aller au Japon. Tu as joué là-bas. Toi qui es très intéressé par certains musiciens japonais également, si je suis bien renseigné, cela t’a encore ouvert les yeux et les oreilles ?

Oui. A Berklee, je me suis aussi lié d’amitié avec Takashi Sugawa, un contrebassiste japonais que j’ai d’ailleurs retrouvé plus tard à New York. Mais j’ai aussi pas mal côtoyé le légendaire Masabumi Kikuchi, qui est très radical dans la musique d’avant-garde et dans le genre de free que j’adorais avant d’aller à Berklee. Je l’avais rencontré lors de mon premier voyage au Japon, effectué pour Bunker Paradise. C’est lui qui m’a fait découvrir Stockhausen, Xenakis, Shoenberg, Boulez, Webern, Berg, Krenek et d’autres… Il m’a fait cadeau de ce trésor musical. Je lui dois beaucoup. Il m’a ouvert les oreilles à des sonorités sombres et «difficiles» et à une sorte de liberté que l’on peut trouver dans la dissonance.

Il a influencé ta manière d’écrire actuellement ?

Pas vraiment. En 2009, j’ai enregistré Evanescences, un album d’improvisations avec Tyshawn Sorey et Thomas Morgan, le bassiste favori de Masabumi. L’album doit sortir bientôt sur Dalang Records!. A l’époque, j’avais juste envie de faire du Free. Sans doute à cause de lui. Evidemment, c’est une musique assez peu commerciale. (Rires).

Tu veux d’abord raconter une histoire, faire passer un message avant de savoir si ça marche ou pas…

Voilà. Je suis de ces musiciens qui se dit que si tu t’occupes bien de la musique, la musique te le rendra. C’est une sorte de mystique ! Je ne suis pas croyant mais j’aspire à quelque chose de l’ordre du beau, du divin.

Comment se sont passés tes concerts au japon ?

Bien! Ils étaient chaque fois complets! Les Japonais sont respectueux: ils écoutent. Ils achètent même le disque et, après le concert, on peut parler avec eux, ce sont des grands connaisseurs.

Les projets à courts termes ?

L’album du guitariste japonais Kaoru Tanaka, avec Stéphane Galland et Marc Mondesir. Une participation sur le nouvel album du bassiste américain Evan Marien. La musique du film Tokyo Fiancée. Et mon prochain album en trio.


Merci à Fabrice Giraud et à Jos L. Knaepen pour les photos.

A+

28/07/2013

Festivals !

Oui, depuis le début de l’été, le jazz fait son festival. Aux quatre coins du pays.

Dès le mois de juillet, on a eu droit au célèbre festival de Comblain-La-Tour qui accueillait cette année, Michel Portal, Esperanza Spalding ou encore Marcus Miller.

Puis ce fut au tour du Gent Jazz Festival d’accueillir Diana Krall, le BJO et Joe Lovano, Kurt Elling, Ramsey Lewis et Dee Dee Bridgewater ou John Zorn, entre autres. On en parlera ici  (ou plutôt sur Citizen Jazz) bientôt.

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Il y a eu ensuite le merveilleux Brosella (dont vous avez pu lire le compte-rendu ici).

Le week-end du 21 juillet, c’était à Dinant, aux Leffe Jazz Nights, que cela se passait (avec une sélection des meilleurs jazzmen belges dont Philippe Catherine, David Linx, Kris Defoort ou l’incontournable Toots Thielemans. On en parlera également ici et sur Citizen Jazz.

Et bientôt, ce sera le Gouvy Jazz Festival, à partir du 2 août, avec Tom Harrell, Robert Jeanne, Lou Donaldson

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Et ce n’est pas terminé puisque du côté de Rossignol, du 9 au 11 juillet, le grand chapiteau du Gaume Jazz fera le plein avec Eric Legnini, le BJO et Tutu Puoane, Nathalie Loriers et Tineke Postma, Anne Paceo, Manu Codjia, une carte blanche à Eve Beuvens, une création de Toine Thys et bien d’autres surprises et découvertes avec Laurent Blondiau, Too Much & The White Notes, Noa, Nordanians et bien d’autres.

Et si vous pensiez vous reposer le week-end suivant, celui du 15 août, c’est raté car il faudra vous rendre à l’autre bout de la Belgique cette fois, à Anvers, pour le toujours exceptionnel Jazz Middelheim.

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Cette année, on y verra Tigran Hamassyan – plutôt trois fois qu’une, puisqu’il sera en résidence et se présentera avec Harve Henriksen, avec Trilok Gurtu et avec son propre quintette – mais aussi Lobi (de Stéphane Galland), John Scofield, Randy Newman, Charles Lloyd, Antony Braxton, Bill Charlap, Robin Verheyen accompagné de Garry Peacock, Marc Copland et Joey Baron… Rien que ça.

Ne rentrez pas chez vous tout de suite ! Direction le Broukay, à Eben Emael le week-end suivant, ou au Sympho Jazz à Saint-Symphorien, ou à Liège pour son Jazz04 au fil de l’eau…

Oui, l’été jazz est encore chaud !

A+

 

22/07/2013

Brosella 2013 - Une sacrée cuvée.

 

Soleil et chaleur sur le Théâtre de Verdure. Ça fait du bien. Du coup, tout le monde est de sortie.

Et il y a déjà pas mal de monde sur les coups des trois heures pour écouter les finlandais du UMO Jazz Orchestra, dont la réputation n’est plus à faire. On a pourtant rarement eu l’occasion de les entendre sur une scène belge. On ne remerciera donc jamais assez le Brosella pour la pertinence de sa programmation.

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Le big band propose un jazz au swing très moderne et assez puissant, qui laisse souvent la part belle aux solistes. Il faut dire que, pour l’occasion, Karl Heinilä (le chef d’orchestre) avait invité le trompettiste Verneri Pohjola - dont le disque «Aurora» en 2011 fut une belle révélation et le récent «Ancient History» une belle confirmation. Quasi omniprésent, le trompettiste déploie la palette assez large de ses talents, allant du très aérien au très brûlant. L’articulation est limpide avec parfois une pointe d’agressivité. Il faut souligner également, dans ce solide big band, les belles interventions de Manuel Dunkel (ts) ou de Kirmo Lintinen (p), dans des solos très accrocheurs. UMO est décidément une belle machine, parfaitement rôdée et dynamique au son et aux arrangements très actuels. A ne pas rater lors de leur prochaine venue…

Sur la seconde scène, un peu plus haut dans le parc, Yves Peeters Group (dont j’avais déjà parlé ici) régale l’auditoire de sa musique aérienne, dansante et savante. Le dosage et l’équilibre - entre groove (tantôt rock, tantôt africain) et atmosphère - est une vrai réussite. La basse solide de Nicolas Thys laisse du champ libre aux intervention parfois free de Frederik Leroux (eg), quant à Nicolas Kummert il rafraîchit cette chaude après-midi de son chant si particulier.

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Retour à la grande scène avec le trio de Nathalie Loriers (avec Philippe Aerts (cb) et Rick Hollander (dm) ). Au risque de me répéter, la formule «trio» convient vraiment bien à la pianiste. Même si elle s’inspire, comme elle l’avoue elle-même, de Bill Evans ou d’Enrico Pieranunzi entre autres, il est indéniable qu’elle possède définitivement son style. Au lyrisme qu’on lui connait (niche plutôt réductrice dans laquelle on l’enferme un peu trop vite), elle allie un swing au timing parfait. Elle a une façon d’aller à l’essentiel avec beaucoup de sensibilité. C’est de la poésie sans minauderie, de l'énergie sans brutalité. Bien entendu, elle est soutenue, poussée même, par une rythmique idéale et “Moon’s Mood”, “Les trois petits singes” ou encore “Jazz At The Olympics” font mouche. Voilà du jazz comme on l’aime.

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Découverte intéressante, ensuite, sur la petit scène, du quartette d’Elina Duni. Je connaissais le pianiste Colin Vallon ainsi que le contrebassiste Patrice Moret (pour avoir écouter leur excellent album «Rruga», chez ECM), par contre je ne connaissais pas la chanteuse albanaise Elina Duni, ni le batteur Norbert Pfammatter. Basée principalement sur la musique traditionnelle des Balkans aux rythmes parfois obsédants et enivrants ou à la mélancolie exacerbée, le groupe mélange les genres avec une grande élégance. Au-delà de la tradition, Elina Duni échange avec ses musiciens sur un jazz parfois déstructuré et les laisse aller à de belles impros inspirées. Ainsi, Colin Vallon n’hésite pas à proposer une longue intro plutôt abstraire au piano (cordes étouffées, intervalles marqués, dissonances et silences) tandis que Patrice Moret accentue les sons déchirés à l’aide de l’archet. L’univers est particulier, mystérieux, envoutant parfois. Les histoires qu’Elina raconte – d’une voix parfaitement maîtrisée – sont pleines de poésie et de douleur, remplies de messages. Alors, elle s’oblige à nous en expliquer le sens en français. Classe.

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Retour sur la grande scène où Bill Frisell nous la joue toute en finesse. Il est au Brosella pour présenter son dernier album Big Sur (une commande du Monterey Jazz Festival).

Une batterie, trois violons et un violoncelle accompagnent le guitariste. L’esprit est à la détente, à la langueur, au contemplatif. La musique évoque les grandes étendues désertes, les paysages qui entourent Glen Deven Ranch (où il s’est retiré pour composer et enregistrer). Bill nous fait faire le tour du propriétaire. On flâne… puis on trotte au son du violon de Jenny Scheinman (un peu western) ou de Eivind Kang (un peu eastern). Les impros sont fragiles, se développent sur des ostinati ou de courts motifs évolutifs. Parfois, on fait un très court détour du côté du rock (Rockabilly? Twist?) avant de se reposer tout en douceur… Même si tout cela est très joli, on s'ennuie un tout petit peu. Impressions quelque peu mitigées.

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Changement radical sur la petite scène avec Big Noise. On ne s’en lasse pas ! Surtout que, pour le Brosella, le trio a invité le clarinettiste Evan Christopher, un vrai de vrai de la Nouvelle Orléans. Grâce à lui, Big Noise plonge un peu plus encore sa musique dans les racines de ce jazz qu’ils chérissent. Et le plaisir de jouer est toujours aussi communicatif. Les gens dansent devant la scène, rient, applaudissent. Loin de jouer la star ou de montrer “comment il faut faire”, Evan Christopher s’intègre au groupe – car il lui trouve de véritables qualités – et partage sincèrement la musique avec Raphaël D’Agostino (tp, voc), Johan Dupont (p), Max Malkomes (cb) et Laurent Vigneron (dm). Non, Big Noise n’a pas fini de grandir…

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Et voilà enfin, cerise sur le gâteau, Jonathan Batiste. Celui qu’on attendait. Je l’avais découvert avec Roy Hargrove, il y a deux ans, ici même au Brosella et il m’avait laissé une grosse impression. Ce soir, il se présente avec son groupe «Stay Human», avec lequel il déambule régulièrement dans les rues et le métro New Yorkais. Répandant ainsi la bonne humeur et le partage. Avec eux, le spectacle est partout et non conventionnel.

Pourtant, tout démarre en douceur. Sourire irrésistible coller sur les lèvres, doigts démesurés, Jon Batiste nous emmène entre blues et swing avec un sens du rythme inné. Avec humour et intelligence, il mélange «Carmen» à «Summertine».

Au tuba, Ibanda Ruhumbika fait la pompe, à la contrebasse Barry Stephenson excite les temps, le sax du jeune Eddie Barbash joue les empêcheurs de tourner en rond, quant au batteur, Joseph Saylor, intenable, il claque les tempos et accentue la syncope. Ça bouillonne et l’ambiance monte. Au son de son mélodica, sur «Killing Me Softly», Jon Batiste emmène alors tout son groupe au devant de la scène, sur les premières marches, à un mètre d’une foule déjà bien excitée.

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Et là, on passe à la vitesse supérieure. Tout s’emballe sur une version incroyable de «St James Infirmery». Le sax s’empare d’un solo du tonnerre, il monte sur le piano, enchaîne les chorus. Puis, comme pour répondre au saxophoniste, le batteur décroche son tom et vient le planter tout devant. La démonstration, brutale, jouissive et délirante, se termine par le jet de ses baguettes dans le public. Et puis tout le monde s’en va.

Surprise. Incompréhension. Le public devient fou !

C’était une fausse sortie. Revoilà le Stay Human prêt à en découdre de plus belle. «Why You Gotta Be Like That?» se reprend à l’infini et… ça y est, le moment que l’on attendait arrive: toute la bande descend dans le public et va se balader au beau milieu des travées de l’amphithéâtre. L’ambiance est indescriptible. Les morceaux s’enchaînent («My Favorite Things», «Kindergarten»…).

Revenu sur scène, le groupe se resserre autour du piano. Chacun prend posesion d’une partie du clavier. Puis, ils échangent leur place. Tapent dans les mains, tape sur tout ce qu’ils trouvent, font chanter le public, le font danser…

Moment incroyable de plaisir collectif !

Voilà sans aucun doute l’un des meilleurs concerts de l’année (en tous cas, il sera difficile de faire mieux…)! Jonathan Batiste est à suivre, plus que jamais, et à revoir au plus vite.

Merci encore Henri Vandenberghe, merci les bénévoles, merci le Brosella.

Vite, à l’année prochaine.

A+

 

 

 

13/07/2013

Fabrice Alleman Obviously et Big Noise - Festival au Carré à Mons

 

Soirée jazz au Festival au Carré à Mons.

Ce mardi soir, le soleil chauffe encore l’esplanade du Théâtre du Manège. L’air est doux, le public est nombreux et réuni autour de la scène pour écouter Big Noise.

Big Noise ! Rien de tel pour mettre tout le monde de bonne humeur. Big Noise - j’en ai déjà parlé ici – ce sont quatre gaillards qui revisitent le blues, le marching jazz et le jazz New Orleans avec une énergie débordante. L’esprit est bien présent, pas de doute là-dessus. Le respect aussi. Mais il y a juste ce qu’il faut de d’irrévérence, de plaisir, de bonheur et de sincérité pour en faire une musique qui n’a pas peur de se frotter à la modernité.

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On est toujours impressionné par la faculté qu’a Raphaël D’Agostino à passer de la trompette au chant avec autant ferveur que de justesse. On est étonné aussi par le jeu toujours vigoureux de Laurent Vigneron (dm) ou par la technique et l’explosivité de Johan Dupont (p). (Johan Dupont qui vient de publier chez Igloo, avec Music For A While, un album surprenant et totalement différent de Big Noise puisqu’il s’agit d’un savant mélange d’impros et de relecture sur musique baroque du XVIème siècle – Dowland, Purcell, etc. - A découvrir). Et puis, il y a Max Malkomes à la contrebasse, solide, puissant et très mélodique. Bref, une fois de plus, on n’est pas déçu. Et le public non plus, qui en demande encore un peu plus. Mais il est temps de se diriger vers la salle de répétition du Manège pour écouter Fabrice Alleman.

La dernière fois que j’ai vu Fabrice sur scène, c’était à la Jazz Station, bien avant l’enregistrement de ce superbe album qu’est “Obviously”, une petite perle de sensibilité et de groove mêlés.

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Ce soir, c’est sold-out (un concert supplémentaire sera même proposé le lendemain, pour contenter tout le monde). Pour l’occasion, le saxophoniste a eu la bonne idée d’inviter David Linx. Plus qu’un simple guest, le chanteur s’est investi dans le projet en écrivant des paroles originales sur certains thèmes, poussant même Alleman à revoir quelques-uns de ses arrangements.

Mais avant que Linx ne les rejoigne sur scène, c’est le saxophoniste qui chante – et très bien – sur “Morning” et “Afternoon”, tout en échangeant avec Lionel Beuvens (dm) et en groovant avec Reggie Washington (cb, eb) ou Nathalie Loriers, qui se partage entre piano et Fender Rohdes. Il laisse ensuite s’envoler Lorenzo Di Maio, formidable de swing - mâtiné de riffs rock - sur un “Three Or Four” du tonnerre.

David Linx arrive alors pour “Regards croisés”, rebaptisé “Come Up The Stairs”. Dès les premières mesures, Linx impose sa griffe. Le chant est parfait, reconnaissable entre mille. Avec Fabrice Alleman, la connivence est immédiate.

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Si le chanteur et le saxophoniste (qui utile aussi bien la clarinette basse, le soprano et le sax ténor) sont à l’avant-plan, ils n’hésitent jamais à laisser de beaux espaces à la basse ronde, profonde et sensuelle de Reggie Washington, ou à Nathalie Lorriers, éblouissante lors de son impro sur “Hope For The World”. Ses enchaînements d’accords sont d’une fraîcheur et d’une brillance incroyables. Et sur “Jay Jay”, elle se lâche encore. D'ailleurs, sur ce dernier morceau, chacun se lance des défis. Et ça enfle, et ça bouge, et ça tangue de tous côtés.

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Et puis le dialogue s’emballe de plus belle entre Linx et Alleman sur “Don’t Say It’s Impossible”. Le sax soprano et le scat si particulier et unique du chanteur ne font qu’un. Rien ne les arrête. Alleman avait raison, rien n’est impossible.

Ce projet, “Obviously”, réussit le mélange parfait enter lyrisme et groove avec tellement de simplicité et de spontanéité que, oui, tout cela semble évident.

Pour le plaisir... le clip "Hope For The World".


Hope for the World - Fabrice Alleman from Bernardo Camisão on Vimeo.


A+

 

20/06/2013

John Russell - Rue Haute à Bruxelles


J’avoue que je ne connaissais pas très bien le travail de John Russell. Bien sûr j’avais déjà entendu, ici ou là, ses performances avec Evan Parker, John Butcher ou encore Paul Lovens. Mais tout cela était toujours resté un peu en surface chez moi.

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Ce mardi 11, j’avais l’occasion d’approfondir mes connaissances car John Russel se produisait en solo dans une toute petite pièce d’une maison, pratiquement à l’abandon, de la Rue Haute à Bruxelles. L’initiative de ce concert en revient à quelques fondus de free jazz et de jazz avant-gardiste hautement improvisé. Un public très averti d’une petite trentaine de personnes se serre autour du guitariste. L’ambiance est assez particulière. Détendue et fébrile à la fois. Assez «underground».

John Russell, s’installe et annonce qu’il a de nouvelles cordes et qu’il ne sait pas ce qu’il va jouer. Mais, en maître de l’impro, il se lance sans attendre, comme on se jette dans un fleuve sans savoir nager.

Si la prise de guitare est très classique, son jeu l’est nettement moins. Le doigté sur le manche est même parfois très peu orthodoxe. Le son est ultra sec, sans résonance. Le plectre écorche les cordes. Fidèle à son style, Russell improvise des motifs abstraits. Mais de l’abstraction naissent des formes, des pulsations rythmiques courtes et aléatoires.

La musique hésite entre moments torturés, bruts et erratiques et moments ultra minimalistes. Russel s’obstine à empêcher les mélodies de naître. Sitôt qu’elles se dessinent, il les casse, change la forme, change de direction. C’est le challenge perpétuel qu’il s’impose. Il travaille le son comme la matière. A la manière d’un artiste d’Acting Painting.

Il sculpte, casse, jette les sons. Il explore sa guitare, en sort des sons minéraux, des cris étouffés, des silences vibrants. Il scie presque les cordes avec l’ongle. Les fait grincer. Puis il les pince rapidement.

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Étonnamment, le rythme, aussi éclaté qu’il soit, se révèle. Et Russell réussi à nous intégrer dans son mouvement. Il nous fait découvrir et accepter son univers et son langage. Mine de rien des courtes phrases se forment, comme des mots échappés de la conscience. Incontrôlés…

Et pourtant, au deuxième set, Russel reprend le motif là où il ‘avait laissé. Dans son esprit, tout est clair et lucide. Le dernier arpège est gravé dans sa mémoire. Il sait exactement où il est. Mais il ne sait pas où il va. C’est son instinct d’improvisateur qui lui fait trouver son chemin.



L’expérience, dans ce lieu exigu, pas plus grand qu’une chambre d’étudiant, est fascinante. L’endroit et le moment sont idéaux pour faire le vide, pour oublier tous nos repères et accepter cette musique qui refuse de porter son nom.

A+

 

 

 

22:49 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : john russell, karel label |  Facebook |