09/05/2010

Julie Jaroszewski joue Grisélidis Réal qui chante Kurt Weill

Samedi 17 avril, dans la petite salle de La Samaritaine, le public s’installe dans un léger brouhaha.

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Julie Jaroszewski est déjà sur scène. Comme une prostituée qui attend le client. Elle s’approche d’une petite table sur laquelle une fenêtre miniature est installée. Elle se maquille, ouvre le petit rideau et retourne une pancarte sur laquelle on peut lire «open».

«Enfin! mon rêve se réalise : une vraie pute, faisant la pute, dans un vrai théâtre!»

Julie a repris et assemblé plusieurs textes de Grisélidis Réal, écrivain-prostituée et catin révolutionnaire, comme elle aimait se définir. Sans préliminaire, nous voilà embarqué dans un monologue poignant, dans un long plaidoyer pour les droits des femmes, la dignité des femmes et de celles qui ont choisi de vivre de la profession du sexe.

Le texte est sans fard. Réaliste. Ni noir, ni triste. Ni joyeux. C’est le témoignage d’une expérience, c’est une réflexion lucide sur l’être humain. Les mots sont forts, justes et extrêmement bien cousus les uns aux autres. Il faut avouer que Grisélidis Réal a un talent inné pour les faire sonner. Des mots pleins de sens et des phrases sans langue de bois. Au travers des ces récits, c’est tous les non-dits, les luttes, les coups et les blessures de l’âme qui surgissent en plein jour.

Julie les délivre avec un réalisme confondant. Jamais, elle ne surjoue. Eloignée du micro, elle ne tente pas d’élever la voix comme on le fait généralement au théâtre, mais elle continue à nous parler. À nous de tendre l’oreille pour mieux comprendre encore le sens des paroles. Julie est comédienne et non pas une chanteuse qui joue la comédie.

Julie parle, crie, pleure, rit, … Julie vit.

Accompagnée au piano par Charles Loos et à l’accordéon par Philippe Thuriot, son discours est entrecoupé des chansons de Kurt Weill (Lonely House, Youkali Tango, One Life To Live…). Le choix de Weill n’est pas innocent. Lui aussi raconte la soumission, l’amour, la détresse, l’abandon, la lutte, l’espoir. Textes et musique s’enlacent.

Julie chante, sobrement, avec conviction.

Julie est chanteuse et non pas une comédienne qui chante.

Une fois de plus, elle mélange les genres et va jusqu’au bout de ses idées. Sans concession. Avec un putain de talent.

Puis, elle éteint les lumières et referme le petit rideau.

Nous, on espère qu’il se rouvrira encore souvent.

 

A+

 

05/05/2010

Chrystel Wautier - Peace Of Time - Sounds

Chrystel Wautier était au Sounds samedi 10 avril. Ambiance décontractée, rires, sourires… Normal, avec elle, on est entre amis. Chrystel a le don de mettre à l’aise son public et ses musiciens. C’est dans son caractère, dans sa nature. Si elle chante, c’est sans aucun doute pour respirer, pour prendre du bon temps et pour partager. Parmi les chanteuses, elle a trouvé sa place. Elle n’est pas du genre insipide, pas du genre tourmenté non plus. C’est plutôt du genre ensoleillé, spontané, avec ce petit «je ne sais quoi» qui la différencie des autres.

Ce soir, elle présentait son dernier album «Peace Of Time» (c’est sorti sur MuseBoosting et en vente, entre autres, sur le site du label).

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Il y a trois ans, il y avait eu «Between Us…», avec Sam Gerstmans à la contrebasse (remplacé depuis par Boris Schmidt) et Quentin Liégeois - déjà - à la guitare. Un album qui augurait de belles choses à venir. Puis, ceux qui ne la connaissaient pas trop bien l’ont certainement vu s’épanouir au sein du Radoni’s Tribe. Chrystel Wautier a pris de l’assurance et sa voix s’est affirmée.

La voilà rayonnante sur scène. Simplement. Elle est là pour chanter et perpétuer une certaine tradition du jazz vocal, avec une pointe de modernisme, un peu dans l’esprit de ce que fait Roberta Gambarini (même si la comparaison avec cette sublime chanteuse est impossible). Alors, Chrystel enfile les «But Beautiful», «East Of The Sun», qu’elle introduit en sifflant avec une facilité déconcertante, «You Drive Me Crazy», «Old Devil Moon»…

Derrière elle, la rythmique est solide. Boris Schmidt excelle dans un jeu foisonnant et simple à la fois. Sans batterie pour lui donner un coup de main, Boris abat un boulot de fou. Quentin Liégeois maîtrise son jeu avec finesse. On retrouve chez lui une souplesse toute latine rehaussée de fulgurances à la Philip Catherine. «Devil May Care» est emmené à un train d’enfer. Contrebasse et guitare s’amusent et Chrystel scatte.

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Break. Deuxième set.

Et hop, voilà deux couleurs de plus à l’arc-en-ciel : Ben Sluijs (as et flûte) et Cédric Raymond (p) ont rejoint le trio. Cédric Raymond distille par petites touches un jeu brillant, subtil et fin. Ses interventions sont souvent intelligentes et se fondent avec discrétion dans les histoires. Ben Sluijs est absolument époustouflant. Il faut l’entendre entrer dans ses solos, l’entendre les développer, l’entendre préparer le terrain pour le soliste suivant. Que ce soit à l’alto ou à la flûte, comme sur le merveilleux «Hope», c’est brillantissime. Avec ce trio devenu quintette, «Just A Gigolo» se fait tendre et touchant comme jamais, et contraste avec un joyeux et virevoltant «Day In Day Out» qui clôt le concert (je vous conseille d’ailleurs d’écouter ce morceau sur l’album, avec des arrangements superbes et des chœurs comme on n’en avaient plus entendu depuis des décennies: un délice).

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Pour le bis, Chrystel annonce qu’elle n’a plus de voix et qu’elle est un peu fatiguée… et se lance tête baissée et avec bonheur dans un «Twisted» énergique !!!! Si ça, ce n’est pas avoir du tempérament !

Si vous allez du côté de Liège ce samedi, allez l’écouter au Festival Jazz à Liège.

 

A+

 

02/05/2010

Dawn Of Midi - First

Qui sont-ils? D’où viennent-ils?

Aakaash Israni (cb) vient d’Inde, Amino Belyamani (p) du Maroc et Qasim Naqvi (dm) du Pakistan. Ils se sont rencontrés, pour la plupart d’entre eux, au California Institut Of  Arts. Ils ont participé, chacun de leur côté, à différentes formations (Axis Trio, Progressive Youth Club, etc.). Ensemble, ils ont formé Dawn Of Midi, collectif qui se partage entre New York et Paris. Leur musique est largement improvisée et mélange jazz, musique contemporaine ou classique et quelque chose d’indéfinissable et de très personnel. «First», leur premier disque vient de sortir chez Accretions, et c’est plutôt… captivant.

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Dès le début on plonge dans un univers hypnotique fait de désordre et de bruits sourds. «Phase In Blue» déboule et s’écroule. Les notes de piano roulent et déferlent en cascade, dans une sorte de non-rythme, mais avec une certaine cadence. Le trio serait-il inspiré par quelques expérimentations de Paul Bley?

La musique s’immisce en vous, insidieusement. Elle avance par à-coups.

«Laura Lee» se déploie en improvisation très libre et la contrebasse marque une pulsion irrégulière. Il émane cependant de ce chaos, une certaine sérénité, comme une perte de contrôle maîtrisée. Dawn Of Midi joue le dépouillement, l’effilochage de thèmes, le déshabillage de sons. Le trio échafaude une atmosphère assez homogène et explore les déstructurations en tout genre. Qasim Naqvi fait rebondir les baguettes. Amino Belyamani plonge dans le piano pour en pincer ou griffer les cordes, avant d’initier des motifs presque inspirés d’une «Gnossienne» de Satie («The Floor»). Il suspend le temps et laisse à Aakaash Israni l’occasion d’exciter sa contrebasse nerveusement. Puis, le mystère s’invite, la contrebasse se fait menaçante et la batterie inquiétante («Tale Of Two World»). Plus loin, «No Abhor» se disloque.

Cet album nous ballote entre la brillance et l’obscurité. Le contemporain côtoie la musique concrète. On sonde les sentiments. On est en terre inconnue et étrangement, dans cette musique fantasmée, on s’y sent bien. On flotte entre deux mondes. Comme dans un demi-sommeil, entre rêve et réalité.

L’interaction entre les membres est indéniable. On les imagine plus jouer sur les sentiments et les émotions que sur des grilles ou des formes musicales structurées. Tout est très organique. Seul «Hindu Pedagogy» semble se laisser dompter quelque peu. 

Le trio parvient à nous entraîner dans un monde minimaliste, abstrait et lyrique, et nous tient en haleine tout au long d’un disque totalement réussi. Avec peu d’éléments, Dawn Of Midi arrive à donner de la puissance à sa musique. Une puissance sèche, dense, compacte, faite de silences et de retenues. Alors, en espérant voir un jour ce groupe sur scène, on y retourne, comme pour dénouer un écheveau, comme pour y trouver les indices d’une enigme. Car «First» est intrigant et Dawn Of Midi un trio à découvrir.

Dans le même ordre d’idée, si vous êtes sensibles à cette musique, allez jeter un coup d’oreille du côté d’Insubordinations: des choses comme bBlunk, Eve Risser ou Sébastien Cirotteau ne devraient pas vous laisser indifférents.

 

A+

 

01/05/2010

Tribute To Lee Morgan - Music Village

Back to basics !

Petit retour aux sources du hard bop ce samedi 3 avril au Music Village. Tribute to Lee Morgan ! C’est Joe Higham (ts) qui mène la danse et Richard Rousselet qui souffle dans la trompette. Ça lui va comme un gant, à Richard, cette période. Souvenez-vous de son projet Ecaroh en hommage à Horace Silver ! Et rappelez-vous aussi de son excellent dernier album - paru il y bien longtemps déjà, mais toujours aussi excitant à écouter – dont j’avais parlé ici.

Pour compléter ce casting idéal: Ron Van Rossum au piano, Jan De Haas à la batterie et Sam Gerstmans à la contrebasse.

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«Mister Kenyatta» pour lancer la machine. Ça balance plutôt bien. Puis, c’est «Hocus Pocus» et «Total Pole». On est en terrain connu et ça joue pour le plaisir. Chacun y va de son solo. Van Rossum a tendance à devancer légèrement le tempo, à entraîner les autres dans sa fougue. Son jeu est assez nerveux. Gerstmans et De Haas tiennent solidement la rythmique. Le batteur fait ressortir son côté percussionniste, idéal pour ce type de musique. C’est dansant et chaud. Rousselet et Higham jouent les contrastes. Brillant et découpé pour le trompettiste, souple et enveloppé pour le sax ténor

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Joe Higham, avec son humour tout britannique, présente les différents morceaux dans une ambiance détendue. On continue le voyage en faisant un détour du côté de chez Mobley avec «Funk In Deep Freeze» et un crochet par «All Or Nothing At All».

C’est au troisième set, quand le club se dégarnit un peu, que le groupe bouscule un peu les thèmes et se lâche un peu plus. Joe Higham prend des solos plus audacieux sur le merveilleux «Search For The New Land». Van Rossum saute sur l’occasion. Et, bien entendu, Sam en profite aussi: ce morceau ne demande que ça! On joue un peu plus «sale», un peu plus ouvert. J’aurais d’ailleurs bien aimé entendre un «Sonic Boom» à ce moment-là… mais le concert se termine déjà. Il est encore «tôt» pourtant. Allez, encore un «Pat ‘n’ Chat» de Mobley pour la route.

On reverra avec plaisir Joe Higham avec The Wrong Object (dans un tout autre style, donc) à Jazz à Liège et l’on est impatient de le revoir sur scène avec son excellent projet Al Orkesta (dont j’avais parlé ici) au Jazz Gaume Festival en août.

 

A+

 

26/04/2010

Arthur Kell Quartet au Sounds

1er Avril au Sounds.

On vous annonce Loren Stillman, Brad Shepik, Mark Ferber et Arthur Kell, et la salle est aux trois quarts pleine. À New York, on se bouscule pour les écouter. Des musiciens pareils, à Bruxelles, dans un club, ce n’est pas tous les jours (bien qu’Arthur Kell et ses amis sont des habitués de l’Archiduc. Merci Jean-Louis). Heureusement, la plupart des élèves de Steve Houben avaient bien reçu le message du prof: il y avait une leçon à prendre ce soir au Sounds. Pour 10 euros seulement!

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Ce qui est bien avec des jazzmen de cet acabit, c’est que ça démarre tout de suite. Les dents dans la viande ! Et de la viande, il y en a, et de la bonne. Nos quatre musiciens ne tournent pas autour du pot. Ils sont là pour jouer, ça se voit, ça se ressent.

«Jester» est énergique et accrocheur. «Draco», tout en sinuosité, fait encore monter la pression. Stillman gonfle les notes, ressert les espaces, tend les mélodies et lance Brad Shepik vers des improvisations fines, vives, éblouissantes d’énergie et d’élégance. Après seulement deux morceaux, le quartette a posé les fondations solides de leur répertoire. À partir de là, ils vont broder, enrichir et aiguiser chaque thème. Tout est possible.

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Arthur Kell a ce goût du partage avec ses musiciens mais aussi avec le public. Il explique, avec une brillance dans le regard, la genèse de certains morceaux souvent nés de rencontres improbables et de relations fortes et durables. «Papa Aba» (écrit en souvenir d’un homme rencontré dans le désert Nigérian) s’inspire d’une mélodie africaine égrainée au sax et à la guitare, alors que Kell s’amuse à la détricoter à la basse. Mark Ferber en profite pour faire sonner sa batterie comme au bon vieux temps d’Art Blakey. La chorégraphie de ses gestes est un plaisir à observer. Il tire de sa batterie un son profond, gras et sec à la fois. Son drive est déterminé, il affile les angles, affûte les arêtes. Sur «Song For The Journey», Kell démontre toute sa dextérité et sa sensibilité à faire jaillir toute la musicalité de son instrument. Quant à «Dada» (inspiré cette fois d’une aventure épique lors d’une tournée en Espagne), sur un rythme apparemment simple, quasi binaire, le quartette échafaude des mélodies aux mille nuances. Et jusqu’à la fin, le groupe nous tiendra en haleine, n’hésitant pas à changer de direction et de décor au fil des morceaux. L’interaction entre Brad Shepik, décidément hallucinant dans un jeu en «fausses simplicités», et Loren Stillman est un modèle du genre. Arthur Kell et Mark Ferber, quant à eux, s’amusent à alterner les tempos, à les déstructurer, à jouer les polyrythmies brûlantes et énergisantes.

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Sans avoir l’air d’y toucher, sans jamais tomber dans l’intellectualisme musical et en évitant la piège du «tout en force», le quartette d’Arthur Kell dose l’énergie qui permet de voyager longtemps. Car on voyage. Et l’on ne s’ennuie pas une seule seconde.

Au bar, Arthur Kell me parle beaucoup de son frère disparu trop tôt, me raconte un peu son parcours. Né dans le Massachusetts, Kell a beaucoup voyagé (Afrique, Europe, Asie), il a beaucoup joué avec Thomas Chapin, Bobbie Previte, Marc Ribot, Billy Bang, Sanni Orasmaa, Bernard Purdie, Matt Wilson et bien d'autres. Il a formé plusieurs groupes avec Steve Cardenas, Ben Monder, Gerald Cleaver, Donny McCaslin et Chris Cheek… Puis, avec Sergio et Steve Houben, on discute avec Loren Stillman, qui a joué avec Charlie Haden, Paul Motian, Carla Bley, Drew Gress, Joey Baron et qui vient de sortir un album (Winter Fruits) chez Pirouet avec Nate Radley, Gary Versace et Ted Poor. On parle de la scène new-yorkaise, belge et européenne. Des difficultés du jazz et de ses richesses.

Des personnalités attachantes, d’une simplicité et d’un accès facile. Comme la plupart des jazzmen que l’on rencontre dans les clubs. C’est ça la magie. C’est pour ça qu’il y a et qu’il faut des clubs de jazz…

 

A+

 

25/04/2010

Toine Thys Hammond Trio - Jazz Station

L’orgue Hammond est-il de nouveau à la mode? Ou est-ce moi qui n’ai pas bien suivi le mouvement? Bien sûr, l’instrument n’a jamais vraiment disparu. Il suffit de prendre pour exemples les Charlier & Sourisse, Emmanuel Bex, Larry Goldings, Gary Versace, Joey De Francesco, Barbara Dennerlein, Dr. Lonnie Smith ou encore Rhoda Scott ou John Medeski

…Ok, c’est vrai, la liste peut être longue.

Mais ces derniers temps, j’ai l’impression que le Hammond revient plus encore au-devant de la scène… Chez nous, par exemple, coup sur coup il y a eu The Groove Things (Nic Thys, Lieven Venken, Nicolas Kummert et Jef Neve), Matthieu Marthouret et maintenant Toine Thys Hammond Trio. À vrai dire, tout cela n’est pas pour me déplaire, surtout que chacun de ces groupes propose une vision bien personnelle de l’instrument.

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Le trio de Toine Thys existe depuis pas mal de temps déjà. Aux alentours de 2005, le saxophoniste rencontre l’organiste hollandais, Arno Krijger, lors d’un gig avec Joost Van Schaik (dm). La sauce prend rapidement, les rencontres se renouvèlent et l’envie d’aller plus loin se concrétise. Le trio est d’ailleurs entré en studio récemment et sortira un CD dans le courant du mois d’octobre.

Ce soir (31 mars), ils étaient à la Jazz Station. Un peu fatigués: la courte tournée ne fut pas de tout repos et la journée avait été longue (une séance photos du côté de Dinant pour illustrer le futur album ne les avait pas ménagés).

Entre compositions originales et standards solidement revisités (un «Body And Soul» très sensuel et un «All The Things You Are» presque méconnaissable mais extraordinaire), le trio de Toine Thys a quand même tendance à cultiver le terrain de la tradition.

Arno Krijger est l’un des rares organistes à jouer les lignes de basse avec le pied. Cela lui permet d’avoir une belle fluidité dans son jeu aux claviers, ainsi que de se libérer dans des impros souvent groovy. Du coup, ses mélodies s’enchevêtrent joliment à celles de Toine, et donne de l’épaisseur au groupe.  

Dans «Fish It», on retrouve la patte de Toine (pour qui connaît un peu ses compositions): c’est ensoleillé, légèrement traînant et habilement swinguant. On est un peu soul/blues sur «Bloody Mary», négligemment bossa sur «The Other» ou mélancolique sur «Hermione» et Toine Thys alterne ténor et soprano. Mais quand il empoigne la clarinette basse sur «Lazy Afternoon», on bascule dans un tout autre monde, plus onirique et plus sensuel encore. La voix grave et fragile se mêle délicatement avec celle, en contrepoint, de l’orgue, tandis que Van Schaik frôle la peau de ses tambours avec les balais. Dans le même ordre d'idée, «Twin Lotus» nous embarque dans un pays mystérieux. La clarinette basse psalmodie, l’orgue fait éclater quelques notes brillantes, évoquant les ricochets sur l’eau, et la batterie roule doucement en imitant de gros cailloux qui s’affaissent mollement.

Certes, on les sentait un peu fatigués ce soir, mais l’on devine très bien le potentiel explosif d’une telle formation (leur version de «All Or Nothing At All» nous le prouve). On attend donc avec impatience les prochains concerts et l’on prend déjà rendez-vous pour fêter la sortie de l’album en octobre.  

 

A+

 

24/04/2010

Reprenons

 

Bon, après une aussi longue absence (trop long de vous en expliquer ici la cause) reprenons…

Avant de revenir sur les derniers concerts (dont certains datent déjà un peu, vous vous en doutez) et pour reprendre pied dans la place, voyons ce qui nous (vous) attend les jours à venir.


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Très bientôt, ce sera le 20ème Festival Jazz à Liège ! 20 ans !

Espérons que le public vienne en masse histoire de prouver que le jazz a toujours bien sa place à Liège (et en Belgique, en général). Hé oui, comme l’ont fait sous-entendre les organisateurs, les temps sont durs, les budgets serrés et, comme l’année dernière, on a craint un moment que cette édition ne voie pas le jour. Ç’eut été dommage, à plus d’un titre. Heureusement, Jazz à Liège 2010 aura bien lieu. Ce sera les 7 et 8 mai, et toujours au Palais de Congrès. Au programme, 22 concerts ! Il y en aura pour tous les goûts, ou presque. Voyez plutôt : Courtney Pine, James Carter, David Reinhardt, Jef Neve trio, Mâäk’s Spirit, The Wrong Object ou encore le projet de Fabrice Alleman avec le Chamber Orchestra… Et puis, des «découvertes», comme Sinne Eeg, venue du Danemark ou les Anglais de Empirical et leur hommage à Dolphy. Et ça, ce n’est que pour le vendredi. Samedi, le choix sera encore plus cornélien. Tigran Hamasyan !! Donny McCaslin !! Trio Fly (Turner, Grenadier, Ballard) !! Sophie Alour !! Nathalie Loriers et le Spiegel String Quartet !!! Et ce n’est pas tout : il y aura aussi Chrystel Wautier, Nicholas Payton, FES et encore Murat Öztürk

À ne plus savoir où donner de la tête.

Une semaine plus tard, à Gand, du 13 au 16 : Jazz Sur L’Herbe ! Avec quelques bons groupes à se mettre entre les oreilles. Par exemples : Jordi’Grass Four (Grognard, Cabras, Patrman, Carrus), Lynn Cassiers, Tatsuhisa Yamamoto et Giovanni Di Domenico et aussi BackBack (il faut que je vous parle absolument de cet excellent disque !).

Et puis, fin mai (28,29 et 30), ce sera le Brussels Jazz Marathon !

Puisqu’on est dans les festivals, un petit coup de pouce à Pierre Lemarchand. Il anime depuis pas mal de temps déjà l’excellente émission de radio «Jazz à Part» (c’est diffusé du côté de Rouen, mais on peut l’écouter via le net). Pierre, donc, organise le 22 mai, et toujours à Rouen, le premier festival «Free Music For Free People». Si vous êtes du coin, allez-y: Jean-Luc Cappozzo, Claude Tchamitchian, pour ne citer qu’eux, ça vaudra le coup d’oreille, c’est moi qui vous le dit.


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Tant qu’à rester en France, si j’en avais l’occasion, j’irais écouter Claudia Solal à l’Ermitage à Paris le 5 mai… Son dernier album «Room Service»  m’a vraiment bien plu. Je vous en parlerai, promis! Comme je devrais vous parler de Iron Kim, Doubt, Pierro delle Monache, Remy Gauche, Tribe, Dawn Of Midi, Stilte ou encore Da Mo de Jeroen Van Herzeele

Faudrait aussi que je vous dise un mot à propos de livres comme «Rebetiko» de David Prudhomme, «Bird» de Marc Villard, l’excellent «Tables d’écoute» paru chez Le Mot Et Le Reste et bien sûr «Visions de Kerouac» d’Yves Budin (avec une interview en prime !!).

Mais avant tout ça, je reviendrai sur les concerts de Toine Thys Hammond Trio, d’Arthur Kell (avec Brad Shepik, Loren Stillman, Mark Ferber), sur l’hommage à Lee Morgan par Joe Higham et Richard Rousselet, le concert de Chrystel Wautier pour la sortie de son album ainsi que le spectacle de Julie Jaroszewski à la Samaritaine.

 

Y a du taf !

 

A+

 

10/04/2010

Da Romeo Crazy Moondog Band Feat. Paco Sery au Sounds

Contrairement au concert de Makoto, le Sounds est, ce samedi 25 mars, bourré comme un œuf. Et c’était pareil la veille.

Pourquoi? Da Romeo et son Crazy Moondog Band font la fête. Les fans et les inconditionnels du king de la basse électrique sont au rendez-vous. Plus fort encore: pour que cette soirée soit vraiment inoubliable, Daniel a invité l’incroyable batteur Paco Sery. Paco et Da Romeo se connaissent bien et ont souvent joué ensemble. Ça va dépoter sec.

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C’est sûr, il ne fallait pas manquer ça. Et autant dire que ceux qui y étaient en ont eu pour leur argent! Non seulement le groupe «de base» est déjà une sacrée expérience à vivre, mais dynamité par Paco Sery, cela devient une véritable bombe. Et pas à retardement.

Funky funky funky… Le son est monstrueux. Ça claque, ça transpire, c’est chamarré, c’est brûlant.


 

Le boss manie la basse comme personne. Paco fait ce qu’il veut à la batterie. À deux, complices comme jamais, ils pilotent le groupe. Ils s’amusent comme deux gamins.

Tantôt soul, tantôt afro, le groove est partout. C’est incandescent.

Olivier Bodson (tp) file à cent à l’heure, Hervé Letor (ts) s’immisce dans tous les bons coups, Vincent Bruyninckx fait courir les doigts sur son Fender… Et puis, Julien Tassin (eg) s’explose littéralement dans un solo de folie. Ils sont tous intenables.

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En fin de set, Da Romeo invite Laurent Doumont (ts) et Alain Palizeul (tb) à se joindre à eux, histoire que la fête soit vraiment complète.

On attend toujours et encore Da Romeo sur CD (Il est où, celui avec Mike Stern ? Et l’enregistrement live – avec video – au Sounds, où reste-il?) . C’est énervant ! … Et puis on se dit que c’est sur scène qu’il faut vivre ça. N’empêche, emporter un peu de cette dynamite chez soi, ne me déplairait pas.

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Merci à Jempi pour la video!


A+

 

08/04/2010

Free Desmyter Quartet - Jazz Station

Ça s’appelle «Opening», et c’est un long morceau assez ouvert aux improvisations, qui débute le concert de Free Desmyter ce samedi 25 à la Jazz Station.

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Ça faisait très longtemps que le quartette n’avait plus joué ensemble (juillet 2009 au Brosella?) mais les automatismes, et surtout la connivence, reviennent vite.

Contrairement à ce que Free Desmyter annonce, ce premier morceau ne figure pas sur l’album «Something To Share» (chez De Werf) dont je vous recommande toujours l’écoute. John Ruocco, fantastique saxophoniste, prend chorus sur chorus. Plus inventifs les uns que les autres. Free Desmyter amasse ensuite les notes au piano. Avec les deux mains proches l’une de l’autre, il fait gronder l’instrument. La musique est intense. Manolo Cabras passe d’un walking musclé à des déstructurations tranchantes. Marek Patrman poursuit dans le même ordre d’idées. Son jeu est tout en découpe, en rubato, en décalage.

Non, vraiment, le quartette n’a rien perdu de sa vigueur.

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Après un second thème au début plus intimiste (une clarinette brillante et un piano raffiné), on repart dans un maelström de tensions. On alterne les moments touffus avec des moments de grands dépouillements. On joue à fond les contrastes, mais on n’oublie pas de revenir de temps en temps vers des mélodies plus mélancoliques par l’entremise d’un Ruocco très aérien et volubile sur «Elegy», par exemple. Au ténor, ensuite, John Ruocco entame un dialogue étincelant avec Marek Patrman. Les deux musiciens, sous le regard amusé de Desmyter et sous le feu roulant de la basse de Manolo Cabras, ne se fixent aucune limite. C’en est tellement intense que le batteur en oublie presque de s’arrêter.

Vraiment, ce groupe à encore pas mal de potentiel en réserve.

«Judge The Judge» débute sur trois notes empruntées à Monk («Rhythm-A-Ning»)  avant de s’en échapper totalement. Comme si Monk avait montré le chemin. Au quartette d’inventer le reste de l’histoire. Et nos quatre amis ont assez d’imagination pour ça. Esprit modal, motifs répétitifs, dédoublement du tempo, fluidité des improvisations ou solo de batterie tonitruant, le groupe s’amuse.

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Une ballade pour finir («Ballad For One Peaceful World»), qui permet d’entendre et d’apprécier toute la dextérité du pianiste ainsi qu’un solo tendre et inventif de Manolo Cabras, avant un «Think» puissant en rappel.

Ce quartette a des choses à dire. Ne reste plus qu’à le laisser s’exprimer. 

 

A+

 

06/04/2010

Collapse

Oui, oui, oui !!!

Ha oui, voilà le genre de musique qui me fait du bien !

Collapse vient de sortir son premier album chez Igloo. Collapse, je les avais remarqué lors du concours jeune talents au Jazz Marathon 2007. Concours qu’ils avaient d’ailleurs remporté.

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Entre-temps, je n’ai vu aucun de leurs concerts (Shame on me!). Trois ans plus tard (enfin!) voilà l’album. Et l’on peut dire que c’est une belle réussite. Le groupe a évolué, a mûri, a pris de la consistance.

Dès le premier morceau, le quartette marque son territoire. On se prend «King-Fu» en pleine figure. Comme une grande claque de fraîcheur et d’énergie.

On se dit que si ces jeunes-là ne viennent pas de New York, ils y ont au moins puisé toute la fougue. C’est sûr, on est dans l’univers des William Parker, Fred Anderson ou Ornette Coleman mais aussi peut-être dans celui du trio Tiny Bell de Dave Douglas.

Tout est puissant. Mais d’une puissance saine et contrôlée. Rien ne passe jamais en force.

Il y a de l’adrénaline dans le drumming d’Alain Deval. De la folie dans les grands écarts de Jean-Paul Estiévenart. Le sax alto de Cédric Favresse tangue entre explorations sonores, à la limite de la frénésie, et mélodies sinueuses. La contrebasse de Lieven Van Pee est souvent intrigante, que ce soit à l’archet ou en pizzicatos fermes et robustes. 

Ça remue tout le temps. Le groupe joue les silences et les temps suspendus pour se faire plus explosif dans la minute suivante. On joue avec les intervalles, les tensions et les scansions.

On nous entraîne sur des rythmes aventureux, on joue les déviations subites et les reconstructions vacillantes. Tout est brûlant et excitant. 

«Rain» se développe en un thème ondulant et mystérieux. «Erupcja Duszy» fait des incursions dans les musiques balkaniques. «Bustani» impose un rythme lancinant et dansant qui enfle et se mue en transe.

Collapse ne nous laisse jamais indifférents. Et ils ne nous laissent jamais au bord de la route, non plus. Après d’explosives expérimentations bruitistes, il raccroche les wagons sur des motifs obsédants ou fiévreux. Le dialogue entre Favresse et Estiévenart est jubilatoire. On dirait deux compagnons en virée, et les lignes droites cèdent sous les soubresauts heurtés. Entre post bop audacieux et avant-garde, parfois à la limite du free, la musique est souvent imprévisible. Et ça, c’est bon.

Le groupe était au Pelzer à Liège, la semaine dernière, je n’y étais pas et je le regrette. Alors je propose une nouvelle tournée générale de clubs pour Collapse! Ce jeune groupe est à suivre à la trace.

 

A+

 

05/04/2010

Chrystel Wautier. Vue à la radio.

Régulièrement, Philippe Baron invite autour du Steinway de Musiq3, dans le cadre de son émission « Jazz » (tous les jours à 18h.), un jazzman. En l’occurrence, ce jeudi 25, c’était une jazzwoman.

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En effet, Chrystel Wautier avait les honneurs de chanter durant une heure, et en direct, sur les ondes de la RTBF. Chrystel chante, mais alors, qui est derrière le Steinway ? Ni plus ni moins que Erik Vermeulen. Musicien parmi les musiciens. Jazzman parmi les jazzmen. Pianiste parmi les pianistes. Je vais m’arrêter là, on va encore dire que j’en fais trop à son égard.

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Le duo, formé pour l’occasion, nous a donc offert un joli petit voyage entre standards bop, bossa et pop. Erik Vermeulen jouant «Balckbird» des Beatles ou «They Won’t Go When I Go» de Stevie Wonder, pour moi, c’était une première. Et bien sûr, le bougre nous surprend lorsqu’il invente des phrases que lui seul peut inventer.

Finalement détendue, souriante comme à son habitude, toujours prête à rigoler et à rebondir sur un bon mot, Chrystel n’en oublie pas de chanter. Sa voix est plus cristalline que jamais, plus chaude et ensoleillée aussi. Le bonheur se lit sur son visage et se ressent dans son chant. Tout arrive naturellement, les scats comme les sifflements.

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On peut réécouter l’émission en Podcast ici, pendant quelques semaines encore, profitez-en.

Chrystel sera à nouveau invitée de «Jazz» ce mercredi 7 pour parler de son dernier album qu’elle présentera d’ailleurs officiellement ce samedi 10 avril au Sounds. Elle sera, ce soir-là, accompagnée de ses acolytes habituels, Quentin Liégeois (g) et Boris Schmidt (cb), ainsi que de deux invités: Ben Sluijs (as) et Cédric Raymond (probablement au piano. On ne sait jamais avec lui, il est capable de tout jouer).

On est impatient de découvrir ça.

 

A+

 

04/04/2010

Makoto Kuriya au Sounds

Je ne connais pas Makoto Kuriya. Et apparemment, pas mal de gens sont dans mon cas. Résultat, au Sounds, ce mardi 23 mars, il y avait trois pelés et un tondu dans la salle (le tondu, c’était moi). Le plus étonnant, c’est qu’il y n’y avait même pas quelques compatriotes japonais en vue. Étrange, car si on cherche un peu, on se rend compte que Makoto Kuriya n’est pas vraiment le premier venu. Il a longtemps tourné avec Chuck Mangione aux States, à la fin des années ‘80, avant de rentrer au Japon où il a signé quelques gros succès populaires. Ensuite, on retrouve sa trace aux côtés de Curtis Fuller, Arthur Blythe, Daniel Humair et… de notre incontournable Toots !

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Pour accompagner le pianiste, Mimi Verderame à la batterie et Bart De Nolf à la contrebasse sont parfaits. Mimi est l’archétype même du batteur de bop ou hard bop. Brillant et nerveux. Et Bart possède ce jeu ferme et efficace. Ça tombe bien, car Makoto est plutôt du genre flamboyant, énergique et souvent puissant, dans la lignée d’un Erroll Garner.

Alors, le trio enchaîne avec vigueur «One Note Samba» et «Manteca». Les tempos sont souvent rapides et Kuriya swingue! Il plaque les accords avec force, balaie tout le clavier du revers de la main, fait gronder les graves. Mimi s’enflamme sur quelques solos explosifs. Bart fait courir ses doigts sur les cordes. Les absents ont eu tort.

Sur des compositions personnelles, Makoto Kuriya souligne un peu plus ses origines japonaises. Dans une ballade, on hume quelques parfums délicats à la Ryuichi Sakamoto, entre poésie, mélancolie et lyrisme. Mais on le sent aussi attiré par quelques rythmes afro-cubains dans certains arrangements.

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Toujours avec un bel aplomb, le groupe mélange compos originales et standards («Dolphin Dance» ou «Watermelon Man») Quoi, je ne vous ai pas dit ? Makoto Kuriya a également joué avec Herbie Hancock

Bref, ce soir, c’était un jazz traditionnel avec une légère touche d’exotisme, et c’était plutôt réussi.

A+

 

Japon et Europe? Un lien utile : l’association Jazz France Japon.

 

03/04/2010

Aka Moon & The Light Ship Tantra - Bozar

Nouvelle expérience Aka Moon. Cette fois-ci, les trois (+1) musiciens belges ont invité trois maîtres de la musique carnatique, pour deux soirs seulement (un concert à l’Opéra de Lille le 12 mars et un autre au Bozar, le 17).

Bien sûr, Aka Moon n’en est pas à sa première expérience avec les musiques indiennes, c’est même l’une des bases de leurs pléthoriques recherches musicales.

Mais ces touche-à-tout géniaux ont le don de transformer un concert en un moment inoubliable.

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Dans la belle salle de Musique de Chambre de Bozar, les quatre cents sièges sont occupés. Sur scène, arrivent d’abord Fabrizio Cassol (as), Michel Hatzigeorgiou (eb) Stéphane Galland (dm) et Fabian Fiorini (p), pour une mise en bouche. Polyrythmie, énergie, échanges et digressions en tout genre… bienvenue sur la planète Aka Moon. On est déjà heureux.

Alors, voici Doctor Manjunath Mysore (violon), Guru Prasana (kanjira) et B.C. Manjunath (mridang). Les trois homme s’installent, sans précipitation, sur leurs tapis. Le tanpura bourdonne, le violoniste entame une mélodie et le sax alto le rejoint. Premiers échanges, premières improvisations. C'est magique !

Les percus entrent dans la danse. Michel Hatzi et Stéphane Galland mêlent leurs pulsions à celles de Guru Prasana et B.C. Manjunath. L’intensité monte, doucement, progressivement, comme un alap. Et puis, Fabien Fiorini vient injecter des phrases brèves, très Monkiennes. La communion est complète. Tout le monde trouve sa place. C’est incroyable, cette mise en place naturelle sur cette musique tellement élaborée, mais tellement évidente quand elle est jouée avec autant de virtuosité. Fabrizio m’avouera quand même, après le concert, que cela requiert une concentration de tous les instants. Et pourtant, quand on voit les regards, les sourires, le plaisir qu’ont les musiciens à jouer, cela semble si simple. On est dans la quatrième dimension. Ces musiciens viennent d’une autre planète.

Et ça continue. La musique devient encore plus exaltante, encore plus surprenante. On assiste à des échanges incroyables entre Galland et Guru Prasana. Un dialogue de fou. Des questions-réponses et des défis (Tu peux faire ça avec ta batterie? Et ça avec ton mridang?). Hallucinant. Les percussions sont aussi sèches, qu’elles ne sont souples. Il y a un sens de la dramaturgie, de la musique et du rythme qui forcent l’admiration.

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Puis, on se calme avec un long morceau flottant délivré avec une grâce peu commune par Doctor Manjunath Mysore. Seul au violon, il nous emmène dans des contrées inconnues. C’est inventif, ondulant, subtil. Ensuite, le trio indien enflamme à son tour, et à sa façon, toute la salle. C’est la transe.

Et hop, retour au mélange de l’occident et de l’orient. Mélange de puissance et d’extrême délicatesse. Mélange des sons. Mélange d’idées. Improvisations totales. Prises de risques insensés. Résultat éblouissant.

Un «Last Call From Jaco» bouillonnant et un rappel mille fois mérité viennent conclure une soirée, fantastique, étonnante... hors norme.

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Cette soirée, c’était aussi l’occasion pour Music Fund (dont j’avais déjà parlé brièvement ici) de faire connaître un peu plus son projet. L’association était donc présente dans les couloirs de Bozar, afin de récolter des instruments. Si l’envie vous vient de vous séparer d’un instrument et de participer à une belle initiative, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Et puis, pour ceux qui voudraient se replonger à nouveau dans le monde d'Aka Moon et ses satellites, je ne peux que leur conseiller de réserver bien vite leurs places pour «Fast Forward Festival» prévu entre le 11 et le 19 juin au KVS. On y verra Rockingchair (avec Airelle Besson, Sylvain Rifflet et les autres), le Baldwin-project (le fabuleux «A Lover’s Question» de Linx - Van Doormael - Baldwin) avec Angélique Willkie et Sabine Kabongo en invités. Puis, il y aura aussi Thôt, Sabar Ring, Kartet, KrisDefoort Trio, Magic Malik (en concert à Flagey le 22 avril) et une représentation de Pitié (sans danseurs, je crois)…

Bien noté? Ok , on se revoit là-bas.

 

A+

 

27/03/2010

Bender Banjax au Roskam

J’avais déjà vu Bender Banjax à Dinant l’été dernier. Le jeune groupe était invité par le festival mosan car il avait remporté, l’année précédente, la compétition organisée simultanément par les deux festivals (Gent Jazz Festival et Dinant Jazz Nights) : Jeunes Talents du Jazz. À l’époque du concours (en 2008), Erik Bogaerts (ts) et Christian Mendoza (p) étaient accompagnés (si mes souvenirs sont bons) par Yannick Peeters (cb) et Lionel Beuvens (dm). Depuis, c’est Axel Gilain qui a pris la contrebasse et Stijn Cools, les baguettes.

Ce dimanche 14 mars au soir, ils étaient au Roskam.

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Pas de piano pour Mendoza, mais un Fender Rhodes. Cela change un peu le son du groupe sans, cependant, en altérer la personnalité ni l’esprit.

Bender Banjax propose un mélange de groove soutenus, d’exploration d’espaces et d’improvisations tendues. La musique, souvent enflammée, est toujours en mouvement et l’énergie, subtilement canalisée, circule avec fluidité.

Au Rhodes, donc, Mendoza lorgne sans doute un peu du côté d’Hancock. Ses interventions sont souvent harmonieuses et pleines d’inventions. Il évite toujours les routes trop évidentes et ouvre souvent des portes qui permettent aux autres musiciens de rebondir sur de nouvelles idées. Un ostinato évolutif et bouillonnant qui conduit à un dénouement explosif ; des intonations plus «soul» qui font pencher le groupe, le temps d’un morceau, dans un esprit «blaxploitation» ; des instants plus «lyriques» qui rappellent un parfum de Milonga… le jeu de Mendoza est assez étendu et toujours jubilatoire.

Le drumming de Stjn Cools est soutenu et déterminé. Souple, précis et toujours groovy. Cela permet certainement aux solistes de s’évader plus facilement. Et Erik Bogaert ne s’en prive pas. Son jeu est parfois dru et incandescent, mais il garde le sens de la narration. Et puis, ce soir, Bender Banjax a invité Nicolas Kummert (ts), histoire d’ajouter un supplément d’épice à leur musique déjà bien relevée. Avec son style particulier, mélangeant chants, cris, succions et souffle, celui-ci trouve sa place sans aucune difficulté.

Bien sûr, il ne faut pas oublier Axel Gilain, fougueux sur les cordes de sa contrebasse. Il les tire pour les faire claquer, les caresse pour les faire chanter. Son jeu est foisonnant et touffu.  Il s’immisce partout, relance, pousse, excite ou calme les ardeurs. Sa présence est indispensable.

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Bender Banjax est très convaincant, solide et soudé. On sent la connivence entre cette bande de copains et leur volonté d’exprimer un jazz moderne, frais et accessible, qui laisse beaucoup de place à l’improvisation. Et quand tout cela est aussi inspiré et intelligemment agencé, on peut s’attendre encore à de futurs bons moments. À tenir à l’œil et à l’oreille... bien entendu.

 

A+

 

22/03/2010

Spring In Swing - Everytime We Say Goodbye

 

C’est le printemps !

Avec mes amis blogueurs du Z Band (voir les participants en fin d’article), voici revenu le temps du billet en commun. Le thème de ce 9ème numéro? «Springtime», bien sûr !

Alors, fêtons le printemps !

J’aurais pu aller chercher un jazz swinguant, pétillant et éclatant comme les premiers bourgeons qui éclosent. J’aurais pu ressortir ce bon vieux Willie ‘The Lion’ Smith et son « Echoes Of Spring », par exemple.

Mais ce qui me vient presque automatiquement en tête lorsqu’on me dit : ‘Springtime’, c’est cette petite phrase dans «Every Time We Say Goodbye» qui dit «When you're near there's such an air of spring about it…»

Voilà une petite phrase qui évoque tellement bien, à mon avis, ce sentiment de tendresse, de bonheur, de luminosité, de respiration, d’attente… de délivrance.

J’aurais pu choisir la version d’Ella Fitzgerald ou de Chet, mais celle qui me touche le plus est définitivement celle de Jeanne Lee et Mal Waldron. Une version tellement dépouillée, tellement sincère. Pas de violon, pas de surcharge émotionnelle, pas de tremolos dans la voix. La vérité toute nue, la perfection.

Non, «Every Time We Say Goodbye» n’est pas une chanson triste. C’est une magnifique déclaration d’amour. Et ça, Jeanne et Mal l’ont bien compris.

Ici, c’est le cœur qui chante.

Observez, dans ce film, comment Mal regarde Jeanne. Comment ils ne font qu’un dans ce duo. Écoutez comment Mal distille les notes, écoutez celles qu’il choisit. Et puis… succombez à la voix de Jeanne.

Ça ne vous donne pas envie d’aller vous allonger dans l’herbe nouvelle d’un parc, vous ?

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On peut retrouver ce morceau sur «After Hours», enregistré en 1994 et sorti chez Owl.

A+

C’est le printemps dans le Z Band :

Jazz à Berlin : “Springtime” d’Eric Dolphy, version Eberhard

Maître Chronique : “Spring Is Here” par John Coltrane

Jazz à Paris : “Springtime for H.  & Correction"

Jazz Frisson : Blossom Dearie et sa “The Ballad Of The Spring”

Ptilou's Blog : Clifford Brown avec “Joy Spring”

Jazz O Centre : De Michel Legrand à Bill Evans

Mysteriojazz : “Springtime again” par Sun Ra

Bellette et Jazz : “Spring” par Kenny Dorham

Bladsurb : “Springtime dancing” par Manu Katché

05:34 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : z-band, jeanne lee, mal waldron |  Facebook |

21/03/2010

Matthieu Marthouret Quartet au Sounds

Matthieu Marthouret est un jeune organiste originaire de Grenoble qui vit actuellement à Paris. C’est là qu’il a monté son quartette, avec Sandro Zerafa (g), Manu Franchi (dm) et son «vieil» ami David Prez (ts).

Ce vendredi 5 mars, ils étaient tous au Sounds.

Avec un groupe configuré de telle façon, on peut s’attendre à de la Soul bien trempée (style Dr.Lonnie Smith, par exemple). Mais Marthouret suit plutôt une autre voie. Aux accents brûlants et funky, il préfère les compositions plus moelleuses d’un post bop souple et décontracté.

Indéniablement, il y a du swing, mais ici, les tempos sons souvent ralentis, le groove est plus insidieux. On laisse le temps aux mélodies de faire leurs petits bouts de chemin.

Il y a de la douceur et un poil de nonchalance dans cette musique. Une certaine douceur de vivre.

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Après «Playground» (titre éponyme du récent album), aux accents bluesy et fatigués, c’est «Spring Bossa »… une bossa (!) qui met en avant le très joli phrasé de Sandro Zerafa. Il y a chez le guitariste Maltais un mélange de George Benson (première heure), de Jim Hall peut-être, et peut-être aussi de George Harisson dans quelques intonations plus pop. Zafara n’en fait jamais trop. Son jeu est lumineux et ses impros, plutôt brèves, sont souvent destinées à lancer le saxophoniste.

Il faut dire que David Prez a une sacré présence. On l’avait déjà remarqué chez nous en compagnie de Greg Lamy, on l’avait retrouvé ensuite avec Romain Pilon sur un excellent disque paru chez Fresh New Talent (le thème «Anachronisme», est l’un de mes préférés, jetez-y une oreille). Dans le groupe de Marthouret, le ténor trouve une place juste, équilibrée. Souvent en soutien de la guitare et de l’orgue de façon souple, il s’échappe ensuite dans des chorus charpentés et nerveux qui jamais ne partent en vrille. L’harmonie et la mélodie, toujours.

C’est décidément la ligne de conduite du quartette de Marthouret : donner dans le swing et le groove sans aller dans l’excès ni dans l’attendu ou prévisible «soul-jazz». Marthouret adopte sans doute plus les idées d’une certaine scène new-yorkaise actuelle (Trio Fly, Rosenwinkel etc…) que celles d’un «revival» boogaloo.

Ce qui n’empêche pas le groupe de donner de la pêche à certains titres, comme «Tones Stew» par exemple. Manu Franchi, à la batterie, est toujours efficace, précis et tonique. Le deuxième set sera d’ailleurs, dans son ensemble, plus nerveux, plus libéré sans doute, tout en gardant une belle fluidité.

L’album «Playground» (chez MuStReCorD) résume assez bien cette ambiance. Et la présence de l’orgue y est un peu plus présente que ce soir (il faut dire que sur le disque, c’est un Hammond B3).

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Pour être complet, signalons que David Prez, Sandro Zerafa, Robin Nicaise, Amy Gamlen, Romain Pilon et Karl Januska ont fondé le label Paris Jazz Undeground qu’il s’agira de suivre et soutenir. Sur ce label, Prez vient de sortir «New Life» avec Franck Amsallem, Johannes Weidenmueller et Bill Stewart (rien que ça !!) et ça vaut le coup. Release concert au Sunside le 15 mai. Signalons aussi que Sandro Zerafa a sorti, fin 2008, un album avec son groupe White Russian Quintet salué par un «Emoi» Jazz Magazine. Récompense non usurpée à l’écoute de l’album… Sandro est également directeur artistique du Festival Jazz de Malte. Cette année, on y verra Brad Mehldau, Kurt Rosenwinkel, Miguel Zenon ou encore John Scofield… sous le soleil et face à la mer.

 

A+

 

17/03/2010

Bruxelles, Bamako, Genk et Tokyo.

Bruxelles.

Lors de l’ouverture de la 40ème édition de la Foire du Livre de Bruxelles, Baba Sissoko et Fabrizio Cassol étaient invités à venir illustrer le thème de cette année : «Des Clics et des Lettres». Le passage du papier au numérique.

Ok, le rapport est peut-être un peu tiré par les cheveux… Quoique.

Baba Sissoko est un griot. Un passeur. Un passeur d’histoires de génération à génération. On peut y trouver une légitimité. Et puis Baba vient d’Afrique et la Foire proposait également et pour la première fois, «Echappées africaines» : un espace dédié aux littératures d’Afrique et des Antilles. Plus de doute, Baba et Fabrizio avaient leur place ici ce soir.

Ce fut, en plus, l’occasion pour moi de réaliser une interview les deux musiciens à propos de l’excellent dernier disque d’Aka Moon et le Black Machine dont parle si bien mon ami Franpi sur Sunship.

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Bamako

Tout le monde devrait rencontrer Baba Sissoko !

Après leur courte prestation, je retrouve Fabrizio Cassol et Baba Sissoko au stand de La Première, détendus, souriants, heureux.

Un verre de vin blanc, zakouskis en prélude à l’interview. On discute déjà. Simplement. Amicalement. Les deux hommes sont d’une accessibilité étonnante. C’est dans leur nature. Et ce n’est pas nos camarades de Criss Cross Jazz qui me démentiront.

Un petit verre de vin blanc et des zakouskis.

Bavardages, rires, rencontre avec des écrivains et hommes de radio.

Verre de vin blanc et zakouskis.

Fabrizio voudrait faire l’interview rapidement car il sera en studio le lendemain avec Aka Moon et… Baba. Ok, je reconduirai Baba à son hôtel et Fabrizio chez lui après notre entrevue.

Verre de vin blanc, zakouskis.

Je commence l’interview avec Baba pendant que Fabrizio range son matériel et discute avec d’autres amis. Le griot est une montagne de gentillesse, de bon sens et de simplicité. Il est guidé par le destin. Avec lui, tout est lumineux. On comprend tout de la vie… et l’on se pose des questions sur la nôtre. Il parle de la musique comme on parle d’un paysage. Il parle des gens avec un cœur gros comme ça. Son sourire et ses paroles touchent justes. Rien n’est calculé, tout est spontané, naturel, évident.

Un petit verre de vin blanc et des zakouskis.

Fabrizio nous rejoint. Je retrouve chez lui les mêmes valeurs que chez Baba, exprimées autrement, mais avec autant de sincérité. Complicité, rire et amour de la musique. On pourrait continuer à bavarder encore longtemps. La Foire ferme. Fabrizio aimerait rentrer mais… difficile de résister à une invitation dans un deux étoiles des alentours. Surtout si Baba pense qu’il faut «suivre son destin».

Un dernier vin blanc.

Apéro. Conversation avec quelques personnalités de la Foire.

Baba ressort son Tama. Il le fait résonner et s’en va tourner autour de la grande tablée en chantant. La vie est tellement simple.

Verre de vin, dîner excellent et l’on continue la conversation entre rire et profondeur.

Comme promis, je reconduis nos amis. Détour par un night shop. Il est près de trois heures de matin. Tout le monde est heureux. Et moi, plus que jamais…

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Aka Moon était à Bozar ce mercredi soir pour leur projet avec les musiciens Indiens : The Light Ship Tentra… C’est sûr, je vous en reparlerai. Quant à l’interview de Baba et Fabrizio ce sera sur Citizen Jazz… bientôt.

 

Genk

Sur Citizen Jazz, justement, vous pouvez lire ma chronique du Motives Festival.

J’aime beaucoup ce Festival pour son éclectisme et son ouverture d’esprit. L’année prochaine devrait nous offrir encore de belles surprises puisque le Festival change de lieu afin de mélanger plus encore les différents arts (performances, vidéo, installations etc…).

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Cette année, mon coup de cœur est allé au trio de Jeremy Ternoy, excellent trio français que je ne connaissais que de nom. Il paraît qu’ils sont passés plusieurs fois à Bruxelles. Au Travers (Allo, Jules ? C’était quand ? Pourquoi j’ai raté ça ?). Coups de cœur aussi pour le projet ‘Dowland’ de Chris Mentens, pour Carla Bley et pour Paolo Fresu. Bref, c’est à lire ici.

 

Tokyo

Juste pour vous signaler le passage en Belgique, au Sounds le 23 mars, du pianiste Japonais Makoto Kuriya. Il sera accompagné de Mimi Verderame (dm) et de Bart De Nolf (cb). Il a vécu plus de 10 ans aux Etats-Unis et a joué aux côtes du trompettiste Chuck Mangione ainsi qu’avec Herbie Hancock. On peut lire une critique de son dernier disque ici. Promis, j’en parlerai aussi.

 

A+

14/03/2010

Raw Materials - De Singer à Rijkevorsel

Lundi 1er mars, soirée exceptionnelle au Singer à Rijkevorsel. En effet, le club n’a pas l’habitude de programmer de concerts le lundi, mais, quand ils ont su que Vijay Iyer et Rudresh Mahanthappa étaient dans le coin et libres ce soir-là, Luc et Tom  n’ont pas hésité longtemps avant de les inviter.

Et ils ont bien fait car pas mal de monde s’était donné rendez-vous dans ce gros village situé à une petite vingtaine de kilomètres au nord d’Anvers. Et puis moi, ça me permettait d'aller interviewer Rudresh (assez fatigué lors de son dernier concert à Bruges où je l’avais rencontré, nous avions décidé de remettre ça à plus tard. L’occasion fait le larron).

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Dans le fond de la salle, les deux jazzmen américains ont pris place.

Des notes de piano cristallines, un sax plaintif. On chauffe la voix et les doigts. Mais très vite tout s’enchaîne sur des rythmes haletants et complexes. Les deux musiciens se questionnent se répondent. Dans les minuscules interstices, les brefs silences, entre les notes laissées en suspens par le pianiste, l’alto s’insère. Et puis les notes déferlent en cascade, le sax se fait grinçant et le piano menaçant. La première tempête vient de passer.

L’énergie dégagée par ce premier, long et intense morceau laisse la place à un autre plus lyrique peut-être, qui suit cependant une veine toujours contemporaine et percussive. Tout se joue sur un équilibre instable. On dirait deux funambules sur une corde. Et à nouveau, tout file, tout s’emballe, tout s’envole. La musique n’est jamais prisonnière.

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C’est étrange et surprenant d’entendre ces deux lignes musicales qui ont l’air de flotter l’une au-dessus de l’autre, comme si elle n’avait rien en commun. Pourtant, une inflexion, une digression et elles se rejoignent. Elles s’enchevêtrent pour mieux s’éloigner. Chacune d’elles gardant ou reprenant sa liberté.

Le duo se connaît par cœur. Rudresh et Vijay sont complices. Ils savent qu’ils ont rendez-vous et que chacun sera là au moment où la musique le décidera.

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Chaque morceau a sa propre vie, sa propre liberté, sa propre histoire. Il est modulé au gré des improvisations virtuoses de l’un ou de l’autre. Vijay semble impassible derrière son piano, concentré et détendu à la fois. Le toucher irréprochable. Rudresh est plus mobile, plus expressif aussi. Sa technique est impressionnante. Il n’hésite pas à rire de bon cœur aux phrases du pianiste. Chacun se laisse encore surprendre par l’autre.

De temps en temps élégiaque, souvent très relevée, la musique a du corps et de l’épaisseur. Le sax se fait parfois velours, mais décolle plus souvent dans les aigus. Parfois même on y retrouve une pointe d’intonation à la Albert Ayler lorsque la transe se fait plus présente encore.

Ce soir, le duo a revisité quelques morceaux de «Raw Materials», mélangé à de nouveaux thèmes ou empruntés à d’autres projets, comme Apti, Kinsmen ou peut-être encore Historicity.

Ce soir, c’était New York à Rijkevorsel.

 

19:11 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rudresh mahanthappa, de singer, vijay iyer |  Facebook |

13/03/2010

Just Jazz It - Mohy et Bollani au Beurs

Vendredi 26 février, on fait la file devant le Beursschouwburg pour le festival Just Jazz It.

Le double concert de ce soir est archi sold-out. Pour avoir encore une chance de trouver une place, il faut s’inscrire sur une liste d’attente en espérant un éventuel désistement.

Cet engouement est sans aucun doute dû à la venue de Stefano Bollani. Il jouera en solo après le concert du trio de Pascal Mohy.

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Place donc au jeune pianiste belge, pour commencer, accompagné par Sal La Rocca à la contrebasse et Joost Van Schaik aux drums.

Douceur, lyrisme et délicatesse au menu. Le trio nous propose un joli voyage, dont il a le secret, dans une ambiance intime et toute en retenue… trop, peut-être. Les morceaux s’enchaînent («Don’t Explain», «Jojo», «6.4.2») mais la sauce a du mal à prendre. On dirait que le fluide ne passe pas vraiment et que personne ne se lâche tout à fait. Le toucher de Mohy est toujours fin et aérien. Les interventions de Sal toujours charnues. Le jeu de Van Schaik juste… mais… Dans ce climat très Evansien, on attend un peu l’étincelle, le plaisir, la surprise, le «lâché prise»… Ha, ça me coûte vraiment d’écrire ça, car j’adore ce trio et le jeu de Pascal Mohy, mais ce soir, à mon avis, ils sont passés un peu à côté. Allons, ce n’est que partie remise, j’en suis sûr.

Quelqu’un qui n’est pas passé à côté de son concert et qui prend du plaisir sur scène, c’est Stefano Bollani. Une bourrasque, une tornade, un feu d’artifice.

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L’Italien débarque avec son sourire, sa joie, son humour, son soleil. Et il partage le tout avec nous.

Voici sans doute l’un des plus fabuleux concerts solo auxquels j’ai assisté.

La variété des styles, les changements de rythme, les variations de tempos, les différentes ambiances, Stefano Bollani les maîtrise avec une incroyable facilité.

Le jeu est d’abord vif et très percussif. Il prend possession de tout le clavier, s’aide du coude pour ponctuer plus fortement encore certains accords. Jamais le sens de «faire sonner un piano» n’a été aussi approprié. Tout reste harmonieux, car Stefano est un véritable amoureux des mélodies. Il a la musicalité à fleur de doigts, le lyrisme chantant, la mélodie lumineuse. Rien n’est jamais convenu chez lui, même ses ballades respirent un romantisme sincère.

Bollani passe sans transition, mais avec une intelligence certaine, d’un jeu à la Jarrett qui aurait pris le soleil (les ostinatos et les motifs répétés sont de mille nuances) à un jeu très contemplatif et serein. Il saupoudre d’un peu de blues, une pointe de stride, un soupçon de chanson. Bollani fait feu de tout bois. Son influence de la musique classique est aussitôt contrebalancée par un air pop ou un standard de jazz. Sa culture musicale semble sans fin.

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C’est ce qu’il démontre avec un humour désarmant lors du rappel pour lequel il demande au public une vingtaine de titres en tout genre (ça va de Puccini à Scott Joplin en passant par Satie, Paolo Conte, Miles et d’autres moins célèbres). Bollani prend tout et nous livre tout ça en un medley ahurissant et jubilatoire.

On ressort du Beurs avec une incroyable énergie et un sourire jusqu’aux oreilles.

Chapeau et merci Maestro !

 

A+

 

09/03/2010

Lidlboj à la Jazz Station

24 février.

Il y avait pas mal de monde venu écouter l’enfant terrible du Fender. Il y avait pas mal d’amis musiciens aussi. C’est que Lidlboj intrigue et ne laisse pas indifférent.

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L’album en a d’ailleurs surpris plus d’un, sans doute. Sauf ceux qui connaissent et suivent Jozef Dumoulin depuis pas mal de temps… et encore. Il faut dire qu'avec Eric Thielemans aux drums, Bo Van Der Werf au baryton et EWI et Lynn Cassiers au chant, on ne pouvait pas s’attendre à un jazz ronronnant.

L’album, je connaissais, le groupe sur scène, je l’avais vu en 2006 à Genk (mais - et l’histoire est maintenant connue, ha,ha,ha -  j’avais raté leur récent concert à Anvers).

À la Jazz Station, le quartette dépoussière d’entrée de jeu. Dans un magma de sons, de bruits, de stridences et de rythmes décousus, Lidleboj fait le ménage dans nos têtes, comme pour nous dire d’oublier au vestiaire nos à priori, nos connaissances ou nos habitudes. Place à… autre chose.

Une fois le ménage fait, un groove obsédant s’installe, lentement, sûrement. Un groove incertain, souterrain. Puis, la voix cristalline et angélique de Lynn nous emmène vers une nouvelle planète. Une voix pure, enfantine, innocente presque. Petit à petit, tout se met en place. Jozef extrait des sons inimaginables de ses claviers. On est dans le hors-piste de l’électro. Les phrases sont courtes, imaginatives, évolutives. Eric Thielemans embraye, invente des sons, des rythmes tantôt secs, tantôt sourds. Parfois brillants, parfois mats. Les métriques flottent et s’infiltrent au gré des changements d’ambiances initiés par Jozef. Bo Van Der Werf, comme en embuscade, trafique le son de son baryton. Celui-ci ressemble parfois plus à la trompette de Miles, période «électrique», qu’au sax. Puis il laisse tomber l’instrument au profit de l’EWI.

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Un univers particulier se crée. Entre fantasmagorie, rêverie ou cauchemar. Les nappes brumeuses et éthérées s’enchaînent à la dissonance, puis aux sons aquatiques.

On flotte par instants, on s’irrite presque à d’autres. Parfois on décroche. Mais Jozef et son Lidleboj, comme le capitaine Nemo aux commandes du Nautilus, nous ramène, nous harponne, nous remets sur le chemin. Prêt à nous noyer à nouveau. À nous d’apprendre à nager.

Lidleboj est une expérience fantastique… et ce n’est pas mes amis Gilles, Marie-Françoise et Juliette (venus de Souillac) qui me diront le contraire.

Amis français, rendez-vous au Sunset le 20 mars.

 

A+

 

27/02/2010

Peter Van Huffel Quartet - A l'Archiduc

Le saxophoniste Peter Van Huffel (que Jean-Marc s’était fait un plaisir de nous présenter sur Jazz à Berlin) est né au Canada, a fait une longue halte à New York et habite maintenant Berlin. Peter a plus d’un lien avec la Belgique puisque son grand-père était originaire de Sint-Niklaas (ha, vous vous disiez aussi que ‘Van Huffel’, ça ne sonnait pas vraiment canadien…) et il partage maintenant la vie de Sophie Tassignon.

Avec son tout nouveau quartette, il était de passage à Bruxelles dimanche 21, à l’Archiduc pour présenter son dernier CD, «Like The Rusted Key», publié chez Fresh Sound.

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Bien qu’ils se connaissent depuis longtemps, le groupe s’est formé très récemment. Quelques jours seulement avant l’enregistrement du disque. Le résultat est pourtant d’une cohésion indubitable. Au piano Jesse Stacken (un des piliers de la jeune scène New Yorkaise), à la contrebasse le canadien Miles Perkin (qu’on a entendu aux côtés de Benoît Delbecq ou Lhasa) et à la batterie le suisse Samuel Rohrer (qui joue avec Malcolm Braff, Wolfert Brederode, etc.). Belle brochette, non ?

Le groupe ne fait pas de concession et la musique est délivrée avec conviction et énergie.

«Beast 1 & 2» est un long morceau progressif, qui repose sur des lignes harmoniques lâches et espacées, laissant au temps le soin de construire sa petite histoire. Cependant, rien n’est lent, rien n’est tiré en longueur, les idées s’enchaînent, entre fureur et relâchement.

«The Drift» s’articule autrement. Ici, c’est l’ostinato, un motif répété et obsédant joué par le pianiste Jesse Stacken, qui permet au contrebassiste ou au saxophoniste de développer des improvisations charnues ou tranchantes.

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Il y a un lyrisme bancal dans la musique de Van Huffel, une certaine fragilité qui côtoie un esprit parfois un peu tourmenté (le mystérieux «Atonement», par exemple). Cette idée est sans doute accentuée par certaines lignes de contrebasse jouées à l’archet. Miles Perkin n’hésite pas à «détourner» ainsi son instrument en bloquant les cordes ou en faisant glisser brutalement une fine baguette entre celles-ci («Backward Momentum»).

Le quartette joue aussi beaucoup sur les sons étouffés et retenus. Avant de lâcher un groove intense, Rohrer crée des ambiances sourdes, des climats capiteux, rehaussés du cliquetis des petites clochettes ou des mini cymbales, Ce son mat fait ainsi briller plus encore les attaques fougueuses du sax.

Peter Van Huffel garde pourtant toujours une voix assez claire et pure. On y trouve même parfois chez lui un certain «velouté» dans le phrasé. Même lorsqu’il part dans des envolées plus incisives, nerveuses, voire agressives. On y décèle peut-être l’énergie et la franchise d’un Chris Potter mêlées au discours complexe d’un Steve Coleman.

Le jeu de Jesse Stacken est, quant à lui, assez percussif sans pour autant manquer de lyrisme. Il fait sonner le piano sans fioriture ni maniérisme. Cela gronde parfois avant de revenir dans une veine plus souple.

Dans la plupart des compositions, on remarque une persistance mélancolique, parfois sombre et intrigante, combinée à une certaine rage contenue.

Parfois bruitiste, presque déstructurée et toujours très ouverte, la musique trouve toujours une résolution mélodique. C’est comme si dans le désordre d’une pièce, on y découvrait soudainement une vieille photo de post-boppers. C’est énergique, intense et palpitant à souhait.

Le Peter Van Huffel Quartet propose un jazz résolument moderne, à l’énergie contrôlée, qui sait faire varier les tensions et mélanger les couleurs. Ça fait du bien, et l’on était content qu’il soit venu nous faire partager tout ça à Bruxelles. Maintenant, on attend son retour avec impatience.

 

A+

 

23/02/2010

Jozef Dumoulin - Lidlboj - sur Citizen Jazz

Un dimanche soir de décembre, j'avais rendez-vous à Anvers pour écouter Lidlboj et interviewer son leader Jozef Dumoulin.

Me voilà donc parti tout guilleret et tout excité à l'idée de découvrir en live les hallucinants délires musicaux entendu sur le tout récent CD "Trees Are Always Right" (chez Bee Jazz).

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Super bien organisé, je suis scrupuleusement les indications de mon plan Google Map et je me retrouve... au nord du nord d'Anvers, au fin fond de docks sinistres, sombres, glauques et déserts. Mais où est donc cette salle de concert?

Je tourne et tourne encore à la recherche d'un semblant de vie et d'animation. Je tourne et retourne mon plan dans tous les sens. Je tourne et retourne en rond. L'heure tourne aussi... Me voilà bel et bien paumé en plein centre de nulle part.

Bon sang de bonsoir! J'ai introduit une mauvaise adresse dans Google Map. Je ne sais plus où je suis et encore moins où je dois aller. Je laisse un message de détresse à Jozef qui s'apprête à monter sur scène... Le concert commence... et se termine sans moi...

Retour sur Bruxelles en écoutant "Emine", à fond. Histoire de me calmer.

Quelques jours plus tard, j'ai rendez-vous avec Jozef à la terrasse d'un bel Hôtel du centre de Bruxelles. Sans plan.

Et voilà enfin l'interview sur Citizen Jazz.

Pour le concert, ce sera ce mercredi 24 février, à la Jazz Station à Bruxelles. Je crois que, cette fois-ci, je ne vais pas le rater.

Et vous?

 

A+

 

21:31 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : interview, citizen jazz, jozef dumoulin, lidlboj |  Facebook |

22/02/2010

Fabien Degryse Trio à la Jazz Station

Mercredi 3 février, Fabien Degryse était en trio à la Jazz Station. Il venait présenter le deuxième chapitre de «The HeArt Of The Acoustic Guitar».

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Dans le club, bien rempli comme souvent, je discute d’abord avec Bart De Nolf. Je n’étais pas allé écouter ses concerts avec Dré Pallemaerts et Andy Sheppard, dans le cadre des Jazzlab Series. 9 concerts! Et je n’ai pas eu l’occasion d’en voir un seul! Vous parlez d’une malchance! Pourtant, un projet comme celui-là, valait le coup d’être vu, non? Et ce n’était pas l’envie qui me manquait. De ce trio, je n’ai eu l’occasion que d’entendre quelques morceaux lors de leur passage chez Jef Neve, sur Klara. Et le peu que j’en ai entendu m’avait mis encore plus l’eau à la bouche.

Outre le phrasé incomparable de Sheppard sur ses compositions originales ou celles de Bart De Nolf (lui qui me dit pourtant ne pas être un « vrai » compositeur possède quand même un bien beau talent), on découvre aussi une approche originale et une envie de décomplexer la musique. Bart s’essaie, par exemple, au «scratch». Oui, oui, avec une platine comme un DJ. C’est en Thaïlande, lors d’une série de workshops qu’il donnait là-bas, qu’un(e) DJ lui a appris les principes. À l’invitation de Sheppard, il a intégré cette idée dans le trio.

Mais à propos, comment est-il né, ce trio? De manière très simple et très naturelle. Bart a rencontré Andy Sheppard au sein du groupe du pianiste français Jean-Marc Machado dans lequel ils jouaient tous deux. L’envie de jouer ensemble est née là. Plus tard, à Paris, Bart emmène Andy voir Dré Pallemamerts, qui joue au Duc Des Lombards. Le saxophoniste anglais annonce tout de go à Bart que c’est avec ce batteur qu’il faut former le trio. L’affaire est entendue, ne reste plus qu’à écrire des morceaux, à jouer et à tourner. Jazzlab Series saute sur l’occasion. Quatre ans après, le projet est devenu réalité. Un disque? Peut-être, mais pas tout de suite. (Sheppard va bientôt sortir un album en trio avec le batteur Sebastian Rochford (Polar Bear) et le contrebassiste Michel Benita.) Une nouvelle tournée? En France, Belgique et ailleurs? C’est plus probable. Et c’est tant mieux pour moi, je pourrai enfin refaire mon retard!

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Mais revenons au trio de Fabien Degryse.

Fabien n’est pas un guitariste de jazz tout à fait comme les autres. Ce qu’il aime, c’est le son de la guitare acoustique, celui qui vient de l’intérieur. Il cherche toujours cette résonance qu’il s’obstine à magnifier. Du coup, pas de plectre pour lui. Il veut sentir la vibration, le contact direct de ses doigts (et de ses ongles) sur les cordes d’acier. Et puis, dans ses mélodies, que ce soit dans leurs constructions ou dans la façon de les jouer, on sent toujours cette recherche, ce besoin de «nature» révélé par un côté folk prêt à jaillir. Et à écouter sa musique et à lire les titres des morceaux, on ne doute pas que Fabien se sente très impliqué à la cause environnementale («Painting The Planet», «Tears On A Leaf» ou «Some Scary Future!» en sont des exemples clairs.) Tout se tient.

Bien sûr, il y a le fumet du blues et du swing qui plane, englobé dans une intension assez moderne et actuelle. Fabien ne cache d’ailleurs pas son admiration pour Sylvain Luc, Nelson Veras ou encore le très peu connu (pour ma part en tout cas) Tommy Emmanuel. Parmi ces virtuoses, Fabien Degryse n’a pas à rougir. Il suffit de l’entendre en solo sur «Manzaka Mankoyi» aux accents très africains pour s’en convaincre. Et puis, que ce soit dans les ballades («Dream And Goals» ou le tendre et bluesy «The Mazy-k Place» en hommage au club N’8 Jazz) ou dans des thèmes nettement plus groovy («Alea» ou «The Funny Worm» par exemples) Degryse parvient toujours à phraser avec originalité et à surprendre. Jamais il ne semble à court d’idée et ne s’autorise aucun gimmick «attendu». Mais ce n’est pas pour cela qu’il va occulter le travail de ses acolytes: on parle ici d’un trio, un vrai. Sans apport d’un autre instrument harmonique, il faut que l’entente soit parfaite et que la musicalité de tous soit au rendez-vous. Bart De Nolf dialogue avec tendresse et finesse avec le guitariste. Sa contrebasse joue presque le rôle de seconde guitare. Bruno Castellucci, tempère autant qu’il dynamite certains morceaux. Le batteur est d’une rigueur métronométrique et d’une souplesse déconcertantes. On joue avec décontraction des morceaux finement ouvragés.

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Les trois musiciens sont d’une complicité à toute épreuve. Il n’y manque rien. Pourtant, sur l’album qui vient de sortir, Fabien a invité l’excellentissime John Ruocco à venir illuminer de sa clarinette quelques morceaux, ainsi qu’un jeune et prometteur accordéoniste Thibault Dille.

Avec ces deux hôtes, la musique de Fabien Degryse s’envisage sous un autre angle. Elle prend un autre relief. Toujours subtile et aussi délicate. De quoi apprécier le live d’une certaine manière et de continuer le voyage d'une autre avec le cd.

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Si vous voulez voir le trio, allez vous balader du côté de Alost, Ninove ou Denderleeuw pour le Jazz-Madd le dimanche 7 mars, vous aurez trois occasions d’entendre le trio en une seule journée… (infos ici…)

 

A+

 

16/02/2010

Christophe Astolfi - Sounds

Après le concert de Mélanie De Biasio à Flagey, je remonte la chaussée de Wavre, direction Rue de la Tulipe pour écouter Christophe Astolfi en quartette.

Christophe (qui est né en Lorraine, rappelons-le) se partage de plus en plus entre Bruxelles et Paris. Allez chercher du côté des «circuits» manouches là-bas, vous le trouverez certainement.

Après quelques concerts remarqués lors des Djangofolllies de ces dernières semaines, il était ce 30 janvier au Sounds, entouré du tromboniste suisse Gilles Repond, de Bruno Castellucci (dm) et de Philippe Aerts (cb).

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Ici, ça swingue comme au bon vieux temps. Le groupe a décidé de revoir ses classiques avec nous. Et ça fait du bien. On tape du pied, on dodeline de la tête, on claque des doigts. C’est que le groupe sait y faire !

Castellucci est d’une efficacité remarquable, Aerts est brillant dans un registre dans lequel on avait tendance à l’oublier, Repond joue droit, avec puissance et efficacité, sans effet outranciers, afin de rendre au mieux ce répertoire riche et finalement pas si simple à maîtriser. Astolfi est limpide, simple et direct. Tout est dans le rythme et dans la cohésion avec le groupe. Ça voyage, ça accélère, ça projette, ça s’amuse et ça joue sans complexe.

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On revoit donc «Autumn In New York», «Just One Of Those Things» ou «Co-Op» (morceau complètement oublié - et que je ne connaissais pas du tout - de J.J. Johnson) sur lequel Philippe Aerts se fend d’un solo mordant. Et puis, il y a aussi le merveilleux «Nostalgia» de Fats Navarro, «I Can Dig it» (celui-là non plus, je ne le connaissais pas) de Les McCann et «Half Nelson» de Miles Davis où Castellucci, cette fois, se lance dans un solo incandescent.

Et l’on termine en rappel avec cette belle et tendre ballade «Easy Living». Voilà un titre qui résume bien le sentiment de la soirée. On sort du club le cœur tout léger, le sourire aux lèvres.

 

It don’t mean a thing, if it ain’t got that swing

 

A+

 

14/02/2010

Thomas Savy - French Suite

Dans ma boîte, dernièrement, une grande enveloppe. Dedans, une pochette de CD au format hors normes, presque de la grandeur d’un 45 tours (les plus vieux se souviendront).

Si le format sort de l’ordinaire, c’est que Plus Loin Music fête sa centième parution. Il faut marquer le coup. L’album, c’est celui de Thomas Savy. C’est écrit dessus.

Comme souvent chez Plus Loin Music, l’objet est très beau, bien pensé graphiquement et très bien fini (c’est ce qui fait le charme et qui me rend inconditionnel du CD physique).

Bref, c’est joli tout ça, mais je me méfie. Les «coups marketing», j’en connais un rayon.

Mais, d’un autre côté, je me rassure car le nom de Thomas Savy ne m’est pas inconnu, même si j’avoue ne pas avoir entendu souvent ce saxophoniste (à part avec David El-Malek). Et puis, ce que j’ai lu à son propos était souvent très positif. Et finalement, le label n’a pas l’habitude de produire des daubes. Dans le catalogue, on y retrouve The Volunteered Slaves, Méderic Collignon, Elisabeth Kontomanou, Pierrick Pedron, par exemples.

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Allez, zou, dans la platine. Et paf dans les oreilles !

Thomas Savy joue de la clarinette basse. Et c’est son deuxième album en leader. Il est entouré, pour cette «French Suite», de Bill Stewart (dm) et de Scott Colley (cb). L’assemblage est assez original et plutôt… audacieux. Thomas Savy n’a pas peur. En plus, on apprend qu’il n’a jamais joué avec le batteur ni avec le contrebassiste avant d’aller enregistrer là-bas, à New York. Sans crainte, il a écrit 8 morceaux (sur les dix de l’album) en pensant à eux. Et à l’écoute, on peut dire que Thomas Savy savait où il mettait les pieds.

Le résultat est une pure merveille. C’est ciselé, dosé comme il faut, avec des ouvertures pour laisser s’exprimer Colley et Stewart. Rien n’est figé, cadenassé, gravé dans le marbre. Ça respire, ça vit, ça grandit.

Eric Dolphy, Louis Sclavis, Michel Portal, John Surman, bien sûr on y pense un peu. Mais Savy possède sa personnalité. Il a son langage et sa voix. Il peut être rude (sur «Ignition»), mystérieux («Lonnie’s Lament»), fougueux, voire furieux sur («Atlantique Nord» ou «My Big Apple»). Il possède un phrasé d’une limpidité exemplaire et un sens de la musicalité étonnant. On s’ébahit de sa vélocité, de sa rapidité d’exécution. Il fait swinguer sa clarinette basse avec aisance, dans les graves comme dans les aigus. Savy est un formidable musicien, mais aussi un très bon compositeur. Ses thèmes sont extrêmement bien construits et bien ficelés. Savy nous emmène rapidement et sans difficulté dans des histoires passionnantes. C’est riche sans jamais être surchargé.

Ses complices apportent une profondeur aux propos (écoutez «Stones» avec ces coups de cymbales tout en creux et en aspérités). Bill Stewart joue les avant-plans et les arrière-plans dans un équilibre souple et très contrôlé. Et puis, il y a  cette basse obsessionnelle de Colley, pleine de nuances, pleine de chaleur et de puissance. C’est taillé, façonné, découpé avec justesse. Le doigté est ferme, sûr et chantant. «Ballade de Stephen Edward» s’ouvre à des improvisations très dépouillées qui ne laissent pas droit à l’erreur. «Come Sunday» est revisité avec une ferveur introspective. Chaque morceau est  propice à de nouvelles mises en avant, de nouvelles formules, de nouveaux points de vue. Les idées se développent rapidement, elles sont exposées avec clarté et intelligence. Ici, on ne tourne pas en rond et tout est dit avec concision.

Avec son format particulier (c’est une édition limitée), cet album n’est pas facile à ranger, mais… pourquoi le ranger? Allez, hop, on le refait tourner.

 

A+

 

13/02/2010

Melanie De Biasio - Jazz Festival Marni Flagey

 

Rendez-vous avec Mélanie De Biasio, samedi 30, pour clore le Jazz Festival Marni Flagey (pour lequel je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de voir tous les concerts qui me faisaient de l’œil…).

Elle a failli ne pas arriver, Mélanie, à cause de la neige qui avait envahi par surprise une grande partie du pays. C’est ce que la chanteuse raconte pendant son concert. Hé oui, chose rare, Mélanie parle à son public! Avec humour et tendresse !

Mais revenons au studio 1 à Flagey.

Ambiance toujours intime, très feutrée et assez sombre, comme pour faire briller les sons de la voix et des instruments. Car il faut le dire et le répéter, il s’agit d’un groupe et pas d’une chanteuse accompagnée d’un groupe. Le son a donc beaucoup d’importance. Et Mélanie a bien l’intention de creuser encore plus dans ce sens.

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Normal donc que Dré Pallemaerts, sans doute l’un des batteurs les plus subtils d’Europe, se sente ici chez lui. Son jeu est d’une justesse et d’une sensualité magnifiques. Il caresse les peaux, effleure les cymbales, souligne d’un claquement sec une intension ou une inflexion. Il crée des ambiances, dessine des climats, colorie certains morceaux de reflets orientaux (à l’aide d’un gong) ou indiens (avec des clochettes).

Entre le piano de Pascal Mohy, aux notes légères, graves ou retenues, et le souffle de la flûte de Mélanie, les passages se font suaves. Le swing est latent, tout en non-dit. Tout en évocation. Pascal Paulus, au clavinet et autres claviers, joue le rôle de la basse disparue volontairement du groupe. Du coup, dans certains morceaux, on y perçoit un écho vintage à la Tangerine Dream ou Grateful Dead (vous voyez, je n’ai pas peur, moi non plus, des grands écarts ni des mélanges). Entre Paulus et Mohy, l’équilibre se fait et chacun y trouve son espace.

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Repliée sur elle-même, toujours aussi concentrée et imprégnée par son discours, Mélanie De Biasio, malaxe la matière sonore. Elle jongle entre le chant et la flûte. Féline, elle bouge comme dans un poème de Baudelaire. Tour à tour, elle évoque l’amour brûlant («I Feel You»), la rage contenue, la sensualité chaude et soul (le très Ellingtonien «Mister Django»), les incertitudes de la vie, les décisions libératrices (un swinguant «I’m Gonna Leave You»). La voix est toujours aussi patinée, légèrement graineuse, finement grave. Irrésistible. Elle revient en rappel avec Pascal Mohy pour un lumineux «Softly As A Morning Sunrise». No comment.

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On a hâte d’entendre ce que cela va donner sur disque. Tout est déjà enregistré. Le groupe travaille sur la production. Aux manettes : Dré Pallemaerts, bien sûr… J’en salive déjà.

 

A+

 

10/02/2010

Gino Lattuca - Bad Influence

Avant de vous raconter le concert de Mélanie De Biasio à Flagey, de Christophe Astolfi au Sounds et de Fabien Degryse à la Jazz Station, voici un petit texte que j’ai eu plaisir à écrire pour le dernier album de Gino Lattuca: «Bad Influence», sorti chez Igloo.

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Toujours à la recherche du son juste, celui qui coule avec suavité et élégance, Gino Lattuca a attendu près de 18 ans avant de sortir un nouvel album en tant que leader («My Impression» date déjà de 1992). Ho, bien sûr, pendant tout ce temps, notre trompettiste n’est pas resté inactif, au contraire. Il est bien connu qu’au sein du BJO, on ne se repose pas. Alors, au rythme des rencontres et des nombreux projets, Gino en a profité pour travailler encore et toujours son instrument et confirmer ainsi qu’il était bien l’un des meilleurs trompettistes du royaume.

D’ailleurs, si Philip Catherine l’accompagne du début à la fin de ce disque - et pas qu’en simple invité sur l’un ou l’autre titre - c’est qu’il y de bonnes raisons. Et la qualité de jeu de Gino Lattuca n’y est sans doute pas étrangère. Tout au long de ce «Bad Influence», on décèle d’ailleurs un grand respect mutuel de la part de ces deux grands musiciens. Chacun laisse de l’espace à l’autre pour qu’il s’exprime en toute liberté. Tout est une question de dialogues subtils et généreux. Chaque mélodie en est magnifiée. Il suffit d’écouter comment le quartette se réapproprie certains standards pour comprendre combien cette alchimie est assez unique. Amoureux des ballades swinguantes, Gino Lattuca ne pouvait pas passer à côté d’un «Come Rain Or Come Shine» capricieux et  facétieux, «Along Came Betty» merveilleusement ensoleillé, ou «Theme For Ernie» tendrement sensuel. Chaque fois, la musique est lumineuse et limpide. Le jeu de Gino est précis, sensible et caressant. Toujours, il développe un son d’une extrême justesse et d’une grande finesse.

Soutenu par une rythmique qui se connaît bien - et qui le connaît bien (Bart De Nolf à la contrebasse et Mimi Verderame à la batterie) - l’ensemble est extrêmement soudé et attentif. Et Philip Catherine y est élégamment éblouissant. La virtuosité est toujours, ici, au service de la musique.

Gino Lattuca co-signe également deux titres avec Mimi Verderame («Bad Influence» et un «Espresso» bien serré) alors que Philippe Catherine lui offre un swinguant «Adriano» et Michel Herr un irrésistible «Last Minute Blues».

Il n’y a pas à dire, cet album est un véritable disque d’amis. Un vrai disque de jazz.

Mais alors, quelles sont ces «Bad Influences»? Celles de Freddie Hubbard, Harry James, Woody Shaw?  Celles des rencontres de la vie? Qu’importe, puisqu’elles donnent surtout de bonnes vibrations.

 

A+

 

 

07/02/2010

Holger Scheidt Trio au Sounds

Holger Scheidt.

Ce nom ne vous dit peut-être pas grand-chose et, pour ma part, avant de l’avoir écouté ce vendredi 25 janvier au Sounds, je ne le connaissais pas.

Holger Scheidt est contrebassiste, né en Allemagne. Après avoir étudié à la Neue Jazzschool à Munich, il se rend à Montpellier, puis Barcelone et enfin à Boston, à la célèbre Berklee College of Music. C’est là qu’il rencontre le saxophoniste français Alex Terrier dont le nom m’était un peu plus familier car j’avais lu des critiques très encourageantes à propos de son disque «Stop Request»…

Ce soir, il n’y avait pas de saxophoniste et c’est en trio que se présentait Holger Scheidt avec Michel Reis au piano et Joe ‘Stone’ Hertenstein aux drums.

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Après un début un peu timide, dû sans doute au petit souci technique du micro de la contrebasse, le trio s’envole vite vers un jazz charnu et touffu. Un jazz qui se nourrit d’influences diverses et résolument modernes. Le groupe prend autant de plaisir à développer une mélodie qu’à se lâcher dans des envolées plus déstructurées. Et plus la nuit avance, plus la musique se libère et devient intéressante. Chacun des musiciens s’affranchit, profite des espaces pour les nourrir d’idées. On joue avec les silences, les explosions fugaces, les notes graves et les mélodies instables. Et ça groove toujours.

On peut apprécier le jeu fluide et déterminé de Holger Scheidt dans de cours solos, car le leader, sorte de colosse derrière sa contrebasse, pense plus souvent à mettre en avant ses compositions et l’esprit de groupe que lui-même. Voilà qui renforce encore la cohésion.

«Day», «And» ou «Bop Culture» ne cachent pas leurs intensions dans leurs constructions, mais s’autorisent des sorties plus contemporaines. L’excellent Michel Reis y est certainement pour quelque chose. On perçoit chez lui autant les influences d’un Monk que des accents plus avant-gardistes d’un Joachim Khün, par exemple. C’est souvent percussif, découpé et sans trop d’ornementations. Pourtant, il peut aussi se faire aussi plus «romantique» comme sur l’énigmatique «Night».

Le groupe nous fait alors goûter aux différents cocktails qui mélangent le jazz au blues, au folk et même au hip-hop. Joe ‘Stone’ Herstenstein, (belle gueule et double personnalité, puisqu’il est aussi guitariste) s’adapte à tous ces registres avec une belle énergie. La frappe est souvent sèche et fougueuse.

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Après un «Don’t Go Nowhere Without Me» lumineux et très mouvant, un «Burning Fast» explosif et un «I Mean You» (de Monk) tumultueux, le trio est poussé par le public à remonter sur scène pour deux rappels. Preuve d’une soirée enthousiasmante emmenée par un groupe très convaincant.

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Holger Scheidt, dans une optique toujours originale (comme l’indique le titre de son album «Half A Year In Half An Hour», celui-ci ne dure pas plus que 30 minutes, ce qui devient rare, mais qui fait preuve d’un certain esprit de concision ou de clairvoyance), compte enregistrer un nouvel album où chaque morceau serait joué par différents musiciens. Bonjour l’organisation! En tout cas, cela titille déjà ma curiosité.

Quant aux autres membres du groupe, ils ont tous également des projets qu’il sera sans doute utile de suivre. On se tient au courant. À suivre, donc.

 

A+

 

01/02/2010

Fabian Fiorini Trio & Eric Legnini Trio - Flagey

 

Double concert à Flagey, samedi 23, dans le cadre du Marni Flagey Jazz Festival. Fabian Fiorini en première partie et Eric Legnini ensuite.

Le studio 4 est rempli et c’est tant mieux! Je suis prêt à parier que trois quarts de la salle est venu applaudir (avec raison) Eric Legnini. Et je suis tout aussi prêt à parier que l’ensemble a été conquis par Fabian Fiorini.

Particulièrement en forme et visiblement très heureux d’être sur cette grande scène, Fabian Fiorini (p), Chander Sardjoe (dm) et Jean-Luc Lehr (eb) nous ont servi un set de toute grande facture. Cohérent, intelligent, vif, élaboré et accessible.

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Pourtant, on le sait, la musique de Fabian est parfois complexe. Cependant, ce soir, on dirait que le trio s'est adapté à la salle, que le pianiste a élaboré un programme qui tient compte de l’espace. Sans pour cela céder aux concessions, au contraire.

Le jeu souvent percussif de Fiorini se décline de différentes façons, évoquant tantôt l’approche stride d’un Art Tatum, la profusion harmonique d’un Andrew Hill et bien sûr le sens de l’espace d’un Monk. En deux mots: «ça prend aux tripes».

On entre tambour battant dans le concert avec «Contre Stellation» (?), suivi de «Straight, No Chaser» (on parlait de Monk?).

Puis, c’est une relecture magnifique du célèbre «Strange Fruit», couplé à une composition personnelle «Strange Root». Fiorini Découpe ses phrases, joue les silences, alterne fulgurance et le minimalisme. Il mélange la sauvagerie et le fatalisme. Il suspend le mouvement comme on suspend une vie. Jean Luc Lehr joue la mélodie, comme dans un écho. Chander Sardjoe ponctue les moments forts. Et puis, tout devient flamboyant, nerveux, révolté. Les «roots» se rebellent. Comme pour prouver que jamais ils ne mourront.

Chaque morceau est joué avec conviction et avec une énergie communicative. La musique coule entre les trois musiciens. Une ballade romantique, «Entre ici et là», n’a rien de banale. Un tempétueux «Superposition»  trouve l’équilibre entre transe et urgence. Et «Tzärr» est travaillé comme une longue suite où pulsions, tensions et relâchements se relaient avec une fluidité formidable.

Ce trio, dont j’avais chroniqué l’album «Something Red In The Blue» (sorti chez Cypres) et que je vous recommande chaudement, mériterait de tourner beaucoup plus. Sur les grandes scènes, comme dans les clubs. En Belgique, comme à l’étranger! À bon entendeur…

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Après un court break, c’est au tour du trio d’Eric Legnini d’investir la scène. À la batterie Franck Agulhon et à la contrebasse Thomas Bramerie (à la place de Matthias Allamane, en tournée avec Christophe Astolfi, entre autres).

Sans une ni deux, on est dans le soul jazz qu’affectionne tant Legnini.

Ça balance et ça swingue avec «Con Alma», «Trastevere», «Casa Bamako»….

Le trio se connaît et se trouve les yeux fermés. Sur les ballades, on retrouve, dans le toucher sensuel de Legnini, celui des pianistes des années ’50, un peu à la Erroll Garner, avec une main gauche libre et légère.

Puis, Legnini abandonne le piano pour le Fender. Et c’est  «Rock The Day», «Trippin» et «Home Sweet Soul». Le son devient plus funky. Plus churchy aussi. Legnini ne trafique pas l’instrument. Il l’utilise «comme au bon vieux temps», comme pour en retirer l’essence originale. Franck Agulhon se lâche sur quelques solos retentissants, la frappe est ferme et sèche. Thomas Bramerie reste plus discret.

Ça donne envie de bouger, de danser. Et de réécouter le disque.

Après avoir tant jouer à travers toute l’Europe, le trio n’a rien perdu de son enthousiasme. Tout s’enchaîne avec un bonheur égal.

Alors, en bouquet final, c’est «Back Home»: jubilatoire!

Eric, tu reviens à la maison quand tu veux !

 

A+

 

30/01/2010

Rudresh Mahanthappa's Indo-Pak Coalition - De Werf Brugge

Depuis le temps que je voulais le voir en concert !

La première fois que j’avais entendu parler de Rudresh Mahanthappa, c’était à propos de l’album de Pierre Lognay «The New International Edition».

Mais je l’ai découvert réellement – et presque simultanément – sur «Spider’s Dance» de Hubert Dupont, et sur son «Code Book», album en leader, récompensé bien méritoirement d’un Choc Jazzman en 2006. Un choc? Assurément! Et en plus, pour moi, une grande découverte. Depuis lors, je scrute l’agenda du saxophoniste Indo-Américain.

Le vendredi 22, il se produisait à De Werf à Bruges dans la formation Indo-Pak Coalition.

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À gauche, Rez Abbasi à la guitare, à droite Rudresh Mahanthappa et au centre, juché sur un petit podium et dans une position qui paraît parfois assez inconfortable, Dan Weiss au milieu de ses tablas, tambours et cymbales.

Ensemble, ils vont  parcourir la plupart des morceaux de l’excellent album «Apti».

La musique de Mahanthappa est un parfait dosage de musique indienne et de jazz. Mais attention, ce n’est pas une simple juxtaposition ou superposition des genres. Le saxophoniste a travaillé longtemps sur le sens de la musique Carnatique et sur celui du jazz modal. Résultat: une musique très personnelle, nouvelle, différente et surtout captivante.

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«Looking Out, Looking In» installe le décor, à la manière d’un alap, avant de nous faire basculer brutalement dans «Apti». Une sorte de duel s’instaure alors entre le sax et les percussions. C’est rapide, touffu, rebondissant et brûlant. L’interaction est totale et les rythmes fluctuants. On se croirait dans une course-poursuite, avec de courts moments pour reprendre sa respiration. Le son de Rudresh est parfois sec, parfois pincé. Cette urgence dans le jeu est contrebalancée par des nappes fluides et sinueuses du guitariste.

La complicité entre les musiciens est évidente. Tout se joue avec sourire et gourmandise. Chacun se lance des défis insensés. Sur des mesures composées souvent complexes, les trois musiciens gardent une précision rythmique hallucinante. Le trio explore toutes les facettes de cette musique intense. En restant dans le même idiome, ils racontent chaque fois une histoire totalement différente. Avec «Vandanaa Trayee» (de Ravi Shankar), par exemple, Abassi est plus «rocailleux» et Mahanthappa plus aérien. Ailleurs, sur «Palika Market», qui s’engage d’abord sur des fondements chaotiques, déstructurés et presque bruitistes, la mélodie se révèle peu à peu solaire et tournoyante. On y retrouve ce goût unique de «chutney», ce côté «mild», fruité et relevé à la fois. Puis, sur «IIT», Mahanthappa et Abbasi dialoguent avec rapidité sur les intervalles courts. Question-réponse. Ça fuse, ça fonce. Aux tablas, Dan Weiss, hyper attentif et toujours en soutien des solistes, se voit offrir une belle plage de liberté. Son solo est extraordinaire de concision, de profondeur et d’agilité. Étonnant, d’ailleurs, que le seul «non-Indien» joue de l’unique instrument oriental de la formation. Weiss est le seul aussi à «chanter» (vous savez, ces onomatopées qui imitent le son du tabla).

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Mélange des cultures, renversements des idées toutes faites, la surprise est toujours au rendez-vous. Le trio redessine une certaine image du monde. (Le nom du groupe, Indo-Pak Coalition, ne serait-il pas, d’ailleurs, un beau message aux habitants de notre planète?).

Avant un final éclaté, emmené dans une progression voluptueuse, qui frise le free-jazz et rappelle peut-être Albert Ayler ou John Coltrane, «Overseas» explore un côté plus obsédant de la musique indienne. Abbasi ressasse un rythme lancinant à la guitare,  entre mystère et luminosité.

Deux sets éblouissants d’une musique intelligente, accessible et terriblement attachante. Une musique qui donne envie d’explorer toujours plus loin les richesses infinies de l’Inde et du jazz.

Rudresh Mahanthappa sera de retour en mars avec Vijay Iyer (autre musicien important dont j’avais relaté le concert ici et dont vous pouvez lire l’interview ici) au Voruit à Gand pour présenter «Raw Materials». Il ne faudra pas manquer ça! Je vous conseille aussi d’écouter aussi l’excellentissime «Kinsmen» avec le saxophoniste «traditionnel» indien Kadri Gopalnath.

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Et puis, je vous conseille de ne pas vous priver non plus de l’écoute de «Things To Come»  de Rez Abbasi ainsi que de quelques-uns des albums de Dan Weiss, comme «Tintal Drumset Solo» (une suite de «chants» et de compos pour tablas joués à la batterie) ou «Now Yes When» en trio avec Jacob Sacks (p) et Thomas Morgan (cb).

Et l’interview de Rudresh pour Citizen Jazz, ce sera pour bientôt. Patience.

 

A+