19/11/2017

Fabien Degryse & Joël Rabesolo Duo - Au Marni

À gauche, Fabien Degryse, guitariste droitier, et à droite, Joël Rabesolo, guitariste gaucher

Ils étaient tous deux sur la scène du Marni ce jeudi 16 novembre pour présenter leur tout nouvel album Softly… .

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Joël Rabesolo vient tout droit de Madagascar. Il est arrivé à Bruxelles pour y poursuivre ses études et approfondir sa connaissance du jazz au conservatoire. C’est là qu’il rencontre Fabien Degryse.

L’élève et le maître ? Pas vraiment car le Malgache a emporté avec lui un joli bagage (un premier prix de guitare jazz, une collaboration avec les meilleurs musiciens de son pays au sein du Malgasy Guitar Masters et une série de concerts avec Linley Marthe). Entre Joël et Fabien, la connexion se fait rapidement et chacun voit et entend ce que l’autre peut lui apporter.

Le bar du Marni a fait le plein, la lumière est tamisée et les deux musiciens entament en toute simplicité «Vonianvoko», une chanson populaire malgache, puis une belle version, toute en légèreté, de «Stompin’ At The Savoy».

Les échanges entre les guitaristes sont étonnants de fluidité. Degryse assure d’abord la basse puis les rôles s'inversent en souplesse. Et ensuite tout se mélange, les questions, les réponses, les non-dits. Le dialogue est subtil et vif. C'est un brillant voyage sur une petite route de campagne dans un soleil couchant. Il y a comme un petit parfum de Toots qui flotte, un peu de Grappelli aussi…

La prise de guitare «à l'envers», c’est à dire que les cordes graves se trouvent en dessous, offre un phrasé particulier à Rabesolo. Quant à la maîtrise du finger picking de Degryse, elle n’en est pas mois surprenante.

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«{Six-(E[ight} Bar] Blues)» évoque le sud avec un son comme étouffé par une chaleur sèche alors que la mélodie perle sur les cordes comme autant de gouttes de sueurs. Puis, un autre morceau se fait plus folk. Et un autre plus jazz. Il y a des regards, des échanges, des encouragements et beaucoup de respect. Tout cela se sent. Fabien laisse d’ailleurs le soin à Joël de présenter les titres, de raconter un peu son parcours, de dire qu’ils s’amusent. Et Joël de s’arrêter de jouer pour écouter Fabien improviser du bout des doigts sur la caisse de sa guitare sur «Naufrage en Drôme».

On sent une vraie tendresse entre les musiciens et un réel plaisir à jouer ensemble, à se surprendre, à s'écouter. On cache la virtuosité - ou, en tout cas, elle n'est pas mise en avant – même si elle est indispensable pour pouvoir servir cette musique apparemment simple mais tellement sophistiquée.

«Pagalana» alterne la douceur et le joyeux, «Muir Woods» se fait mélancolique et introspectif. Puis, Rabesolo improvise, en solo, un long morceau qui respire l’Afrique. Et Degryse enchaine à son tour, en solo et en clin d’œil, avec «(In My) Solitude».

Il y aura encore un «Bye Bye Blackbird» touchant et un sifflotant «O17». Et en rappel – les deux musiciens nous épargnant avec humour le coup de la sortie de scène – on aura droit à un emblématique «Softly As In A Morning Sunrise».

Pourquoi s'encombrer de fioritures et de conventions, tout est dans la musique. Et nos deux jazzmen nous l’ont offerte avec beaucoup de générosité et d'élégance.

 

Merci à mon duo de photographes (©Olivier Lestoquoit – pour Joël Rabesolo et ©Roger Vantilt pour Fabien Degryse) pour les jolies images…

 

 

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18/11/2017

Chrystel Wautier - The Stolen Book à la Jazz Station

Elle a pris son temps, Chrystel Wautier. Elle a pris du temps pour se construire un vrai et beau répertoire. Pour se trouver une musique qui lui ressemble, une musique à la fois lumineuse, brillante et légèrement mélancolique.

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Depuis quelques années déjà, on sentait qu’elle voulait prendre quelques chemins de traverses. De s’éloigner ostensiblement du «jazz» avec un grand «J», deux grands «Z» et l’accent circonflexe sur le «A» majuscule. Sans le dénigrer pour autant. Loin de là.

Elle a gardé du jazz - et de la soul aussi - ce sens du placement, ce balancement, ce swing léger et sensuel qui permettent à ses chansons d’aller bien au-delà de la pop. Parmi ses influences, elle cite Gretchen Parlato ou Stevie Wonder par exemples, et Ella n'est jamais loin.

Avec Cédric Raymond, pianiste, co-compositeur et coproducteur, ils se sont bien compris et les arrangements s’en retrouvent aussi efficaces que délicieux. Et puis, Chrystel s'est entourée de musiciens qui savent y faire : le très mélodieux Jacques Pili à la contrebasse, Jérôme Klein, fin, inventif et aérien, à la batterie et le toujours étonnant et surprenant Lorenzo Di Maio à la guitare électrique.

Mercredi 15, la chanteuse était invitée par les Lundis d’Hortense à la Jazz Station. Et le public était nombreux au rendez-vous.

On démarre au petit trot avec «Into The Dust» et «The Waiting» pleins de reliefs, puis on continue avec «B Town», légèrement bossa. Le son est chaud, la voix est affirmée et d’une justesse irréprochable. On se laisse porter avec douceur.

Chrystel rayonne de bonheur et son plaisir d’être sur scène est partagé. Elle n’hésite pas à raconter la genèse de ses compositions, à partager quelques anecdotes, à donner quelques clés. Ses chansons ne se contentent pas d’être jolies, elles sont souvent bien plus subtiles et profondes. Ecoutez «The Stolen Book», «A Warrior» ou «Far Away»…

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Elle reprend aussi «Le soleil donne» de Voulzy, dans un arrangement que peu auraient imaginés. Et c'est ce que l’on peut vraiment appeler une revisite car il y a tout l'esprit et l'essence de l’original avec, en plus, une mise en valeur d’un message qui nous avait peut-être échappé à l’époque... Et puis, ici aussi, on tourner autour de la mélodie, on laisse de l’air, on laisse danser, on laisser écouter.

Voilà ce que Chrystel a aussi gardé du jazz : l'espace. De l’espace qu'elle laisse à ses musiciens pour improviser. Et c’est un vrai plaisir de se laisser embarquer par la fougue de Lorenzo Di Maio ou le jeu tout en ondulations de Cédric Raymond. «Conversation» et «Beauty Is A Mystery» s’enchaînent et puis, avec beaucoup d'émotions et de pudeur, Chrystel raconte ses origines au travers de «The Stolen Book». Elle raconte son Ukraine lointaine. Elle raconte le sang qui coule dans ses veines, son histoire passée, presque oubliée, presque volée par les silences. On la sent fragile. C’est très émouvant et touchant.

On revient alors à un peu plus de «légèreté» avec «My Love And I», «Let’s Fall», «You Make Me Feel So Good» et «Before A Song» en rappel bien mérité.

Le voyage est beau, simple, plein de douceur, de sensualité et de fraîcheur.

Les deux sets s’équilibrent entre humour et émotion, sans banalités, sans clichés… mais avec beaucoup de sincérité. Et c’est ça qu’on aime.

Merci ©Roger Vantilt pour les images

 

 

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11/11/2017

Kris Defoort Diving Poet Society - Jazz Station

Ai-je déjà été aussi ému par un concert ?

Oui, sans doute. Mais ce dernier concert de Kris Defoort à la Jazz Station m’a quand même bien remué. Pas nécessairement par l’énergie, la force ou le groove, (quoique)… mais par l’émotion, la délicatesse et l’adrénaline qu’il provoque.

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C’est un peu comme si une aiguille fine était venue toucher une terminaison nerveuse jusqu’alors inconnue. Douce sensation.

Kris Defoort présente donc son dernier projet Diving Poet Society avec son trio habituel (Nic Thys à la basse électrique et Lander Gyselinck aux drums) augmenté de deux invités de choix : Guillaume Orti au sax tenor et Veronika Harcsa au chant.
Le disque m’avait déjà fasciné dès la première écoute. La sensation s’est renouvelée et s’est confirmée en live.

Avec une poignée de notes abstraites, jetées on ne sait comment et qui retombent on ne sait où, le pianiste trace quelques lignes de pure mélancolie, tout en économie. «Le vent des Landes» flotte dans la salle puis se lève peu à peu. Du bout des baguettes, Lander insuffle alors un groove sec, la basse électrique galope, le piano répète un motif qui se balance de haut en bas. «Tokyo Dreams» se révèle doucement. C’est puissant mais tellement léger…

Et soudain, comme venu de nulle part, Guillaume Orti, du fond de la salle, lâche quelques notes. La musique prend une autre dimension. Le mystère s’épaissit, Kris et son groupe jouent avec l’espace, comme pour nous déconcerter… ou nous rendre plus attentif.

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Veronika Harcsa rejoint alors le reste de la troupe. On entre dans le vif du sujet avec 3 morceaux, presque une suite, («The Pine Tree And The Marching», «The Pine Tree and The Fire» «Liquid Mirors») extraits de l’album et basés sur les poèmes de Peter Verhelst.

La voix de Veronika Harcsa est un instrument d’une justesse incroyable. Les paroles sont découpées avec une précision étonnante, chaque mot se charge de sens. Parfois aussi, elle laisse traîner le souffle comme le ferait un shruti box indien. Elle maintient la note, basse, presque inaudible et pourtant bien présente. Pendant ce temps, les mesures se mélangent, les cycles rythmiques s’entrelacent. C’est passionnant.

«Diving Poets», qui donne le nom à l'album et qui est dédié à la mémoire de Pierre VanDormael avec qui Kris eut de très longues et profondes discussions, est un chant intime et presque hypnotique. Les peaux craquent, le sax crachote, le piano égraine quelques notes éparses. On est dans les nuages, dans le coton, dans un autre monde. Orti improvise avec finesse et épouse le chant d’Harcsa, à moins que ce ne soit l’inverse. La voix est sur la même, mais alors vraiment la même (!), fréquence que celle du sax ou du piano. Ça chante à l'unisson pour mieux se diluer par la suite. On est sous le choc. On en pleurerait presque. Et l’on remarque à ce moment la qualité d'écoute du public. Un vrai bonheur.

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Pour ne pas casser la fragilité de l’instant, tout se joue en un seul et long set.

«Deepblauwe Sehnsucht» et «New Sound Plaza» se confondent. On se croirait perdu dans les brumeuses divagations d’un Leoš Janáček. Veronika Harcsa aurait pu être chanteuse d’opéra… ou de rock. Car ça éclate soudainement. Sur un motif répétitif, Lander Gyselinck provoque un incendie, Guillaume Orti, en bon pyromane, attise le feu, Kris tisonne et Nic Thys souffle sur les braises. Ce dernier joue de sa basse électrique comme si elle était acoustique. Il y met de la chaleur, de la profondeur, du boisé. Le son est monstrueux de force contenue, de beauté et d'intensité. Le tourbillon ascendant semble aller vers l'infini. Le moment est incroyable, hypnotique et émouvant.

Emouvant comme cet hommage à Billie Holiday, presque fantomatique («Heavenly Billie»). La chanteuse prend son temps pour déclamer, pour respirer. Les pianiste, bassiste, saxophoniste et batteur jouent les peintres de la musique. Ils jouent avec les nuances, les traits fins, les pleins et les déliés… Fascinant.

Tonnerre d’applaudissements.

En rappel, car on en veut encore, le quintette nous livre un morceau brûlant et nerveux comme un «Music Is the Healing Force of the Universe» de Albert Ayler. Eclaté et pourtant terriblement concis. C’est comme une boule à neige que l'on secoue avec excitation et dont les flocons, prisonniers du globe, s’affolent et finissent par retomber, épuisés.

La plongée au cœur de cette étrange «Society » est décidément une expérience poétique incroyable que l’on se souhaite de revivre au plus vite... En sachant que ce sera sans doute différent mais que ce sera certainement tout aussi fort.

A très vite, donc….

(Merci à ©Roger Vantilt pour ses merveilleux clichés)

 

 

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06/11/2017

Jason Moran - In My Mind - à Flagey

Pour célébrer le centenaire de la naissance de Thelonious Monk, Flagey a eu la bonne idée, parmi d’autres excellentes initiatives, d’inviter Jason Moran et son projet «In My Mind : Monk At Town Hall». Un concert, créé en 2009, qui suit la trame de celui que donna le génie du piano en 1959 à New York.

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Il s’agit en fait d’un concert/concept «multimédia». Comprenez par là qu’on projette images d’époque, textes et témoignages sonores de Monk mis en scène par le vidéaste David Dempewolf, tandis que les musiciens jouent live à l’avant-plan.

Jason Moran a donc réuni sur scène Tarus Mateen (eb) Nasheet Waits (dm), Immanuel Wilkins (as), Walter Smith III (ts) Ralph Alessi (tp) André Hayward (tb) et Bob Stewart (tuba). Autant dire qu’il s’agit quand même d’une belle brochette de jazzmen dignes des Donald Byrd, Phil Woods, Charlie Rouse, Pepper Adams, Art Taylor et les autres de l'époque.

Jason Moran arrive d’abord seul sur scène, s’installe au piano et pose un casque sur les oreilles. Dans la salle se propage alors l’enregistrement original de «Thelonious». Jason écoute puis improvise, répond au jeu de Monk, dialogue avec lui. Un peu étrange et légèrement déstabilisant au début, un peu comme peut l'être la musique de Monk à la première écoute.

Tout le band entre alors sur scène tandis que la voix de Monk tente d’expliquer la conception de sa musique.

Et l’on reprend «Thelonious», puis «Friday The 13th». En respectant les mélodies mais en prenant des libertés. Nasheet Waits impose un drumming claquant et inventif. Comme s’il venait jeter des pétards sous les pieds des musiciens. Tarus Mateen, bien qu’à la guitare basse électrique, garde un son chaud et rond, plein de tension.

L’idée de projeter simultanément des images, flashy et de façon saccadée, est quelque fois perturbante, mais les témoignages de Moran ou de Monk, parfois émouvants, parfois drôles, permettent de mettre en perspective la démarche des deux pianistes. On apprendra ainsi que Jason Moran a découvert la musique de Monk à l’âge de treize ans, lorsque ses parents regardaient à la télévision les images d’un crash aérien dans lequel étaient impliqués des amis, tous commentaires éteints, et qu’ils écoutaient «Round Midnight». On peut parler d’un double choc.

Moran en profite alors pour introduire un enregistrement de rythmes africains, drums et tambours, pour évoquer les origines, la ségrégation, les brimades infligées à Monk et à ses parents. Puis il nous ramène à ’59 et nous projette ensuite au présent par l’entremise d’un solo stupéfiant de Nasheet Waits.

Et on reprend le chemin de Town Hall.

«Monk’s Mood» se joue tout en nuances, Jason Moran laisse de l’espace au deux saxophonistes pour broder et improviser. Tant Walter Smith III que Immanuel Wilkins s’en donnent à cœur joie. Puis c’est le fabuleux «Little Rootie Tootie». Et ici, c’est tout l’orchestre qui se donne à fond, qui s’amuse et qui swingue. Les interventions de Ralph Alessi sont percutantes, celles du tromboniste André Hayward ou de Bob Stewart ne le sont pas moins. Monk n’aimait pas le son d’un big band, disait-il : «Il sonne trop raide». Pour le coup, Jason Moran et sa bande ont bien compris le message.

«Off Minor» enchaîne puis s’enchaîne à la voix de Monk qui répète inlassablement «In my mind, in my mind... ». Tout se dilue comme dans un rêve et Jason Moran reprend en solo «Crepuscule With Nellie», de façon poétique, énigmatique…

De façon très monkienne.

Après le salut final, plutôt qu’un rappel, Moran et tous les musiciens descendent dans la salle en jouant, comme lors un enterrement festif à la Nouvelles Orléans, entrainant derrière eux le public vers la sortie.

Dans le hall de Flagey, ils y improviseront encore quelques longues minutes.

Oui, la musique de Monk, toute aussi cabossée et complexe soit-elle, est dansante, vibrante, surprenante et surtout... surtout… toujours bien vivante.

 

"In My Mind" (opening clip) from Center for Documentary Studies on Vimeo.

 

 

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05/11/2017

Carla Piombino - Salle Dublin à Bruxelles

La salle Dublin à Ixelles s’est faite toute belle et a fait le plein pour accueillir Carla Piombino, jeune chanteuse italienne qui vit en Belgique depuis maintenant 6 ans. Elle y a beaucoup joué, entre autres avec son saxophoniste de mari Angelo Gregorio, mais pas nécessairement dans le circuit «traditionnel» jazz. C’était une découverte pour moi.

Ce soir elle présentait Take A Chance, son premier album.

 

 

Pour l’accompagner, on retrouve quelques jeunes et prometteurs jazzmen déjà entendu ici ou là, comme Lucas Vanderputten aux drums, Julien Gillain au piano et Antoine Guiot à la contrebasse et, plus tard, viendront s’ajouter Pauline Leblond (tp), Abel Jednak (as), Timothé Le Maire (tb) et bien entendu Angelo Gregorio (ts).

Carla Piombino démarre avec un thème folk jazz de Madeleine Peyroux «Don't Wait Too Long» dont elle prend les intonations et l’accent. Et franchement ça fonctionne, si tant est que l'on aime Madeleine Peyroux.

Carla sourit et parle beaucoup, on la sent un peu fébrile, un peu nerveuse et excitée. Ce moment est le sien et elle veut vraiment le partager avec tous.

Alors elle enchaîne standards jazz, chansons pop et quelques compositions originales.

Ça marche bien sur «Nostalgia in Salerno», «To Close For Comfort», avec de belles interventions des soufflants, l’amusant et burlesque «Can’t Take You Nowhere» ou «Everybody’s Song But My Own» aux arrangements de mini Big Band très réussis.

On est moins convaincu sur les chansons pop empruntées à Pino Daniele et surtout sur «Jóga» de Björk. Il y aura encore un «You Don’t Know What Love Is» assez gentil, «Trow It Away» d’Abbey Lincoln un peu trop lisse et quelques traditionnels italiens sympathiques.

Entre jazz un peu convenu, plutôt propre, et chansons bluesy folk, le moment est assez agréable. Carla a une belle présence sur scène, elle est charismatique et toujours souriante et le public semble avoir apprécié.

A+

02/11/2017

Fred Nardin Trio à l'Archiduc

Un concert qui commence par «I Mean You» de Thelonious Monk est déjà un bon concert. En tous cas, si le morceau est joué comme le joue Fred Nardin, «jeune» prodige du jazz français.

Le pianiste parisien (d’origine bourguignonne) était pour deux jours à Bruxelles, lundi 16 et mardi 17 octobre à l'Archiduc, pour présenter Opening, son tout nouveau disque en trio.

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Sur l’album, il est en compagnie de Or Bareket à la contrebasse et de Leon Parker aux drums. Ce mardi à Bruxelles, c’est cependant Rodney Green qui tient les baguettes. Il n’y a pas à dire, Fred Nardin sait s’entourer.

Pour la petite histoire, Fred Nardin est aussi le co-fondateur de l’Amazing Keystone Big Band qui a joué avec Cécile McLorin Salvant, Quincy Jones, Gregory Porter - excusez du peu – et est sideman, entre autres, de Gaël Horellou, Charnett Mofett, Sophie Alour, Didier Lockwood, Stefano Di Battista ou encore Jacques Schwarz-Bart

Tout cela démarre donc très fort et ne va pas baisser en intensité.

Derrière une posture plutôt détendue, le pianiste a un sacré tempérament. Pas de grimaces, pas de torsions de corps dans tous les sens, pas de gestes inutiles : il reste souriant et droit sur son tabouret alors que ses doigts courent à une vitesse folle sur le clavier. On décèle ici et là dans son jeu des respirations à la Ahmad Jamal, des accélérations à la Chick Corea, des attaques à la McCoy Tyner, des brillances à la Oscar Peterson… Bref, il sait de quoi il parle, il a le jazz dans les doigts et l’interaction avec ses deux camarades n’en est que plus évidente.

«Don’t Forget The Blues», avec ce feulement tendu et roulant de la batterie, son beau solo de contrebasse, découpé et plein de soul, cet ostinato plein de nuances rythmiques qui donne de la souplesse à un jeu sec et clair, est une véritable petite pépite. Le pianiste sait lancer la machine et la laisser «rouler», en y injectant avec intelligence quelques vamp pour titiller l’intérêt. Rodney Green est toujours à l'écoute, toujours présent et tellement discret.

Même dans les ballades, comme sur «Lost In Your Eyes» le trio impose une belle pulsation. Or Bareket - retenez bien ce nom - ne reste pas seulement à l’affut ou en soutien du leader, mais il trouve toujours un espace pour ajouter un pointe d’émotion.

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Sans temps mort, le trio attaque «The Giant», qui pourrait être un standard tellement il est bien écrit, travaillé et semble déjà patiné par le temps, et pourtant, c’est un morceau composé par Nardin lui-même. C’est sûr, il a tout assimilé du jazz. Le drive de Rodney Green est énergique, très bop et pourtant très contemporain. La machine est lancée à toute vitesse. Nardin enfile les arpèges, monte et descend sans faiblir, trouve encore le temps d’y injecter quelques citations tandis que la rythmique pousse encore et encore. Et puis c’est «You’d Be So Nice To Come Home To» plein de reliefs, «Parisian Melodies» qui mêle le romantisme français à la Fauré ou Debussy avant de se transformer en transe sur un motif bref et obnubilant. La science et l'intelligence de jeu de Rodney Green fait merveille. Les silences, les reprises, les tensions… Tout joue. Quelle dynamique !!

Et que dire de ce «Green Chimneys» et la façon de se réapproprier Monk sans en prendre les tics mais en gardant tout l'esprit ? Jouissif.

Les deux sets passent à la vitesse de l’éclair. Le public est accro.

Après un dernier «Travel To…» éblouissant, Fred Nardin ne peut refuser un rappel mille fois mérité et propose alors, en solo, «Speak Low» sur un rythme effréné. Hé oui, il aime ça ! Mais son jeu est clair, son phraser limpide et l’articulation sans faille. On jubile.

Voilà un trio qui fait la synthèse entre tradition et modernité avec panache.

Ceux qui ont raté ça auront droit à une séance de rattrapage à la Jazz Station dans le courant de l’année prochaine. Soyez attentif, vous ne serez pas déçus.

 

 

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01/11/2017

Round Trip Trio + Jason Palmer au Sounds

Vendredi 13 octobre, rendez-vous au Sounds avec Round Trip Trio pour la sortie de Traveling High (chez Fresh Sound New Talent). Le groupe, drivé par Julien Augier (dm) entouré de Mauro Gargano (cb) et Bruno Angelini (p) poursuit un «concept» qui consiste à inviter un musicien américain à cette rythmique européenne.

C’est ce qu’explique le batteur, de façon très didactique, détaillée et enthousiaste en introduction au concert.

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J’avais déjà vu le trio lors de sa venue à Bruxelles en 2014 avec, cette fois-là, Mark Small. D’autres projets sont en gestation, notamment avec les saxophonistes Dan Pratt ou John Ellis. Mais pour l’instant, c’est le trompettiste Jason Palmer qui est l’hôte de Round Trip et c'est lui qui figure sur ce premier album.

L’entrée en matière se fait de manière très souple et lyrique avec «Otrento» (de Gargano). C’est d’abord le côté romantique et lumineux d’Angelini qui est mis en avant et qui entraine Jason Palmer dans un dialogue d’une grande délicatesse.

Il en va d’une toute autre manière avec le morceau suivant écrit par Jason Palmer (dont je n’ai pas retenu la nom). Introduit longuement par le trompettiste, à coup de phrases courtes et de growl, le morceau nous embarque dans un groove haletant et nuancé. On emprunte des routes vallonnées à toute vitesse, Bruno Angelini déglingue le tempo pour mieux le relancer, Mauro Gargano passe du gros son au pizzicato nerveux et finalement Julien Augier reprend le drive. Grisant !

En deux morceaux, le trio a défini le terrain sur lequel il allait jouer : entre la tradition afro américaine et une certaine conception de la musique européenne. Entre l’énergie et la sérénité, entre la spontanéité et la réflexion. Proposant à chaque musicien de venir avec son bagage, son accent, sa culture. Un rendez-vous sur un vrai terrain d’entente en quelque sorte.

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A partir de là, chacun écoute, propose, répond, construit. Et l’on passe rapidement d’une musique assez élaborée à un swing organique très moderne. On monte vite en puissance, sous l'impulsion d'Angelini au toucher alerte et sophistiqué, qui joue les contrepoints, occupe tout le clavier, alterne les mélodies, harmonies et dissonances avec toujours beaucoup d’à-propos. Il peut être à la fois lyrique et, aussitôt après, presque free. Et le courant passe à merveille entre lui et Jason Palmer. L’américain possède un son clair et précis, comme celui d'un post-bopper frénétique, mais aussi, parfois, un son plus «sale» et rauque à la Armstrong... Ou alors, il est d’une légèreté presque éthérée.

«Third Shift», «In A Certain Way» ou «Jtrio» s’écoutent comme autant d’histoires différentes et communes à la fois. Avec un point de vue qui diffère toujours.

Dans un discours fluide et sans fioriture, Julien Augier, en leader de bon goût, laisse souvent la parole à ses acolytes. Et quand il prend des solos, c'est toujours en fonction de la musique et non pas pour faire de la musculature.

Pour terminer ce très bon concert, le groupe invitera encore le trompettiste Adrien Volant (venu saluer son ami Jason) à partager un standard envoyé avec une belle fougue.

Round Trip Trio and Guest, remplit vraiment bien le contrat qu’il s’est fixé. On le réécoutera donc encore avec intérêt et on suivra sans nul doute ses évolutions à venir, avec Jason Palmer ou avec d’autres.

 

 

 

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