28/03/2017

Manolo Cabras Quartet - Jazz Station

En septembre 2016, Manolo Cabras sortait Melys In Diotta (chez El Negocito Records) avec son nouveau quartet. Ce samedi 24 mars, la Jazz Station l’accueillait pour l’un des trop rares concerts de présentation de cet excellent album. Bien sûr, il y a eu quelques dates ici ou là (Hopper, Sounds, Lokerse Jazzklub ou Jazz In ‘t Park), mais il est quand même assez étonnant que ce groupe n’ait pas joué beaucoup plus souvent. La musique est sophistiquée et demande à l'auditeur de se plonger dans un certain mood ou un certain état d'esprit, certes, mais elle est tellement riche et tellement bien écrite qu'elle en devient rapidement accrocheuse et l’effort (l’effort?!) est vite récompensé. Il faut dire que ce jazz, joué par quatre musiciens à qui on ne la fait pas, a de quoi réjouir.

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Outre le vieux complice Marek Patrman (Erik Vermeulen, Ben Sluijs, Free Desmyter ou Augusto Pirodda...) dont le jeu est toujours autant impressionniste et tachiste que claquant et incisif, on retrouve Nicola Andrioli dans un registre qu'on ne lui prête que trop peu souvent. Il y a toujours chez ce dernier une délicatesse et un certain romantisme qu’on lui connait, mais il le dissimule ici dans un jeu très ouvert, parfois presque abstrait et souvent sombre. D'autre part, quand il s’agit de jouer vite et de ruer un peu dans les brancards (sur «E.S.D.A.», par exemple) il est là aussi. Et avec quelle présence !

Et puis que serait ce quartet sans l’apport précieux de Jean-Paul Estievenart, trompettiste tout-terrain à la fougue maîtrisée, sorte de caméléon à la personnalité de plus en plus affirmée ? C'est indéniable, Estiévenart s’est façonné un son, une griffe.

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Les premiers morceaux jouent beaucoup sur l'atmosphère et se construisent sur des ostinatos imposés avec une force tranquille par Cabras. Tandis que «Melys in Diotta» oscille entre mélancolie et danse éthylique, «E La Nave Và» évoque un néo-réalisme italien qui navigue entre le bonheur, la légèreté et le chaos. Puis, quand ça balance vers un free-bop très ouvert (à la William Parker, Hamid Drake et consorts), ça craque de partout, ça file et ça freine, ça tangue, c'est fragile et solide à la fois. Chacun des solistes s'exprime pleinement : un piano fougueux, une trompette hallucinée et un drumming explosif. Et nous, on prend un pied pas possible.

Et le second set continue un peu dans la même lignée. On installe d’abord une ambiance feutrée et inquiétante avec «Lena». Trompette bouchée, notes égrainées au piano, feulement des balais sur les tambours et des cordes qui impriment un battement régulier. Puis on va déterrer les racines du blues pour mieux le déstructurer («Uncle Stevie»). C'est ici que se révèle encore plus la force du jeu de Cabras : anguleux et mobile à la fois.

Enfin on se permet toutes les libertés rythmiques et mélodiques sur le vif et indomptable «E.S.D.A.» avant de clore ce concert intense avec un «No Comment» plein de délicatesse.

Ces quatre musiciens, à la personnalité forte, sont au service d'une musique aussi inventive et brûlante que spontanée et profonde. C'est une véritable musique d'échange, qui se joue sur l'instant dans laquelle rien n'est jamais figé. C’est un vrai jazz vivant qui ne demande qu'à être joué souvent sur scène, pour évoluer encore et encore et devenir énorme.

N’y a-t-il pas un club ou un endroit qui pourrait les accueillir plus régulièrement ?

 

 

A+

Merci à ©Roger Vantilt pour les photos.

 

 

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23/03/2017

Graceffa & Di Maio en duo à Sart-Risbart

Faut quand même être un peu fou, ou avoir la foi, pour aller se perdre un dimanche matin à Sart-Risbart, petit hameau du côté d’Incourt, et se retrouver dans une église !

Mais quand c'est Jules Imberechts (dit aussi Jules du Travers) qui vous propose de venir écouter le duo Fabrizio Graceffa et Lorenzo Di Maio, l’heure matinale et la distance n'offrent que peu de résistance.

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La petite église, qui accueille pas mal de fidèles (de Jules et du jazz), est un bel écrin de résonance pour les mélodies que distillent les deux guitaristes.

Fabrizio et Lorenzo se connaissent depuis longtemps mais ne jouent en duo que de façon assez sporadique (c’est Jean-Marie Hacquier, alors programmateur au Caveau du Max, qui est un peu à l’origine de ce projet qui a vu le jour en 2012).

Plutôt que des compos originales, les deux musiciens reprennent ici à leur compte les standards pop et jazz qui ont accompagnés leurs parcours respectifs.

« And I Love Her » des Beatles, « Georgia On My Mind » de Ray Charles, « I’ll Be Seeing You », ou « Night And Day » s’enchainent délicieusement.

Entre chaque morceau, Graceffa prend le temps d’expliquer au public le choix de ces thèmes à l’esprit plutôt crooner. Car crooner, c’est le fil rouge, le dénominateur commun qui unit le duo et lui permet de proposer un set très cohérent. « Can't Help Falling In Love » de Presley, « Someday My Prince Will Come », « Chega De Saudade » de Jobim ou même « La javanaise » de Gainsbourg magnifiquement remodelé, y trouvent une place naturelle.

Chacun des deux guitaristes se partage le travail. L'un s’occupe de l'harmonie, l'autre de la mélodie. Logique. C’est souvent Graceffa qui expose le thème, qui tourne autour et s’en éloigne, avant de laisser à Di Maio le soin de prendre un peu plus de libertés et d’improviser franchement. Les croisements et entrelacements s'opèrent avec délicatesse. Et les rôles s'inversent... Tout se joue avec beaucoup de respect mais aussi avec beaucoup de fraîcheur et de sensibilité.

Le duo s'autorise à sortir des sentiers pour explorer l’improvisation toujours vive, légère et aérienne. Les standards semblent alors s'emplir d'air et revivre une énième jeunesse. La musique circule avec pureté, sans maniérisme, presque sans effort. Serait–ce à cause de ce léger swing, de ce groove sous-jacent, de ce balancement, que cette musique semble si vivante et organique ? C’est certainement l’un des secrets.

C'est du plaisir qui s'échange, du bonheur simple qui flotte. Alors, on se laisse encore emporter par « The Shape Of My Hart » de Sting, « Fly Me To The Moon » ou le merveilleux « What A Wonderful World » d'Armstrong

Tout cela remplit le cœur d'une bonne dose de bonne humeur pour la journée, voire même pour la semaine.

C’est simple, c’est lumineux, c’est évident. Et l’on se dit qu’on a bien fait de se lever ce matin.

Merci à ©Alexis Moyson pour les images.

 

A+

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12/03/2017

Reggie Washington - Rainbow Shadow - à l'Archiduc

Dimanche 26 février, il fait gris et pluvieux sur Bruxelles. Vers 17 heures, à l’Archiduc, Reggie Washington, Marvin Sewell, Pat Dorcean et DJ Grazzhoppa s’affairent autour des amplis, pédales, platines et guitares.

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Le quartet s’apprête a présenter du nouveau matériel issu du répertoire de Jef Lee Johnson, fabuleux guitariste américain – et ami fidèle de Reggie Washington - disparu bien trop tôt, en 2013 déjà.

Au vu du succès de « Rainbow Shadow », sorti en 2015, et du nombre de petites perles (encore trop souvent méconnues) écrites par Jef Lee Johnson, ce second opus est bien légitime. Pour cette deuxième salve d’hommage, dont un album est prévu pour l’automne 2017, on filme et on enregistre aussi.

C’est donc la même équipe qui entame le premier concert d’une série de trente à travers toute l’Europe. Petite différence cette fois, Reggie Washington chante beaucoup plus et assume totalement. C'est sans doute, comme il le dit lui-même, une petite voix (celle de Jef) qui l'a conforté et poussé à oser. Et franchement, il a bien fait. Avec simplicité et sincérité, il donne encore plus d'âme aux chansons. Il n'en fait pas des tonnes - cela ressemble d'ailleurs à son jeu de basse - mais c’est tellement juste et indispensable.

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Après « Crow’s Rainbow », qui sert presque d’indicatif, on découvre donc « RSJ », « Moon Keeps Telling Me Things » ou encore « April Rain ».

Reggie Washington, rayonne de bonheur, il dirige sans rien imposer et le groupe joue l'utilité de la musique, dépouillée d'effet, pour ne garder que la sincérité. Bien sûr Marvin Sewel s’échappe dans quelques solos qui mêlent sensualité et rage. Le blues est profond et la stridence de certains riffs claquent comme des cris. Il pince les cordes et les fait résonner avec profondeur, s’accompagne d’un léger vibrato tout naturel et use parfois d’un bottleneck pour apaiser l’ensemble.

Le drumming de Pat Dorcéan est sec et tranchant, puissant et profond aussi. Ses coups de cymbales et ses rimshots apportent des touches de luminosité et de brillance aux morceaux. Et ça groove tout le temps. Et puis, cette fois-ci encore, les interventions de DJ Grazzhoppa sont totalement justifiées. Il vient injecter des sons, quelques samples rappelant la voix de Jef, et des scratches qui nourrissent l'esprit d’une musique autant traditionnelle qu’actuelle.

Ce quartet est une sorte de synthèse entre le jazz, le blues, la soul et le rock. C’est à la fois intense, parfois furieux, brillant et délicatement tourmenté. C’est l’esprit de Jef Lee Johnson qui flotte. Et c'est un vrai bonheur. On se réjouit d’entendre bientôt le résultat sur disque (il s'enregistre ce mois-ci du côté de Marseille) et de retrouver le groupe sur scène au plus vite.

 

 

 

A+

Merci à © Jason Bickley pour les images.

 

 

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05/03/2017

LABtrio à la Jazz Station

Volzet !

Il n’y avait plus une place de libre à la Jazz Station ce samedi 25 mars pour le concert de LABtrio. Pour ses dix ans, le groupe a fait salle (archi) comble.

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Bien sûr, le trio n'a pas attendu dix ans pour remplir les salles ! Il faut dire qu’avec le jazz que proposent ces talentueux musiciens, c'est un peu normal. Ou alors, ce serait à désespérer de tout.

On le sentait venir, il y a dix ans déjà. 10 ans ! C'était hier, au Jazz Marathon, par exemple, lorsqu’ils avaient déjà éclaboussé la place Fernand Coq de leur talent. De l'eau est passée sous les ponts et après Fluxus et The Howls Are Not What They Seem, voici déjà le troisième album : Nature City.

Bram De Looze au piano, Anneleen Boehme à la contrebasse et Lander Gyselinck aux drums s’entendent à merveille pour encore faire avancer l’art du trio. L'art de tendre la musique au maximum, de l'amener toujours plus loin, jusqu’à la limite de la cassure. Rythmiquement c'est assez passionnant et jubilatoire. Dans les méandres de ces constructions plutôt élaborées, un groove sourd monte inexorablement. Tout en évidence. Presque avec désinvolture.

« Elevator », par exemple, ne cesse d’évoluer, d’accélérer imperceptiblement, puis il dévie abruptement. L’entente entre les trois musiciens est bluffante. Ils sont vraiment connectés et peuvent se permettre toutes les acrobaties. Parfois, la contrebasse joue à l'unisson avec le piano, le temps d'exposer le thème, puis les phrases mélodiques se découpent, comme cassées par le jeu tachiste de Lander Gyselinck. C’est fin, nerveux, dégraissé jusqu’à l’os.

LABtrio fusionne l’intellect et le bestial.

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Même si « Ihor » semble plus abstrait, la musique n’en est pas moins limpide. Et que dire alors de ces thèmes de Bach dans lesquels l'improvisation prend tout son sens… On sait que musique baroque, à l'époque, était propice aux improvisations et notre trio nous le rappelle ici de façon brillante. Si la musique évolue dans une sphère proche de celles des Vijay Iyer, Craig Taborn voire même de Kris Davis, l'univers de LABtrio est vraiment personnel. À la fois avant-gardiste et terriblement accessible. Ces trois-là ont un son, une respiration, un timbre bien à eux. « Mental Floss » claque et électrise, « Low Fat » ne manque pas d'humour ni de détachement. Quant à la version de « Twin Peaks », elle est d’une sobriété et d’une intensité hypnotisantes.

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LABtrio malaxe la musique, la sculpte, la fait vivre puis l’arrête, la suspend pour mieux la catapulter. Les musiciens se suivent se relaient, s’accrochent, se propulsent. LABtrio ne se cache derrière aucun artifice et développe un langage bien à lui. Autant de spontanéité et d’inventivité distillées dans des compositions plutôt complexes et tissées de façon aussi précises, forcent l’admiration. Du très haut niveau.

Et ils n’ont que dix ans !

 

A+

Merci à ©Roger Vantilt pour les images

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04/03/2017

Raffaele Casarano et Mirko Signorile duo au Sounds

Voilà des mois que je n'avais plus mis - bien malgré moi - les pieds au Sounds. Vendredi 24 mars, j’avais enfin trouvé le temps et l’occasion pour aller revoir Sergio et Rosy – et goûter les excellentes pâtes maison, bien sûr - mais aussi pour y écouter Raffaelle Casarano (que j'avais récemment vu au Tournai Jazz Festival avec Manu Katché).

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Le saxophoniste italien vient de publier un nouveau disque, « Medina », avec son quintette mais aussi avec l’Orchestra Sinfonica Tito Schipa. Mais un orchestre symphonique, c’est un peu grand à faire rentrer dans un club. Alors, comme il a l’habitude de le faire à travers l’Europe, c’est en duo avec le pianiste Mirko Signorile qu’il présente la plupart des morceaux du disque (que je vous recommande, si vous aimez le lyrisme, l'humour, la fraîcheur… et les cordes). Décision radicale, mais payante.

Il y a du monde ce soir et l'ambiance est chaude. Pour capter l’attention du public, le saxophoniste et le pianiste entament un long morceau introspectif et atmosphérique.

La musique évolue par cycles et les nappes mélodiques s’enrichissent au fur et à mesure.

Puis on enchaîne dans un tout autre style avec un « My Romance » aux accents bop bien trempés. Mirko Signorile en profite pour développer un jeu plus tranchant et percussif. Puis on repart dans plus de lyrisme.

Casarano utilise avec parcimonie une pédale reverb, à la manière de Paolo Fresu, qui donne beaucoup de profondeur et de relief à un son parfois éthéré. Son jeu est parfois feutré mais aussi parfois très pincé, un peu à la Jan Garbarek. On pourrait d’ailleurs presque imaginer des musiques plutôt nordiques, dans l’esprit, que latines, s'il n'y avait pas la pulse et le phrasé chantant de Signorile au piano. Pourtant, les compositions de Casarano sont souvent lyriques et chantantes. Dans chacune d’elles, on sent poindre rapidement une mélodie pleine de romantisme. Les histoires qu'il raconte sont assez imagées. « L’istrione » ou « Un amico immaginario », par exemples, faites d'accélérations ou de décélérations souples, hésitent entre les sentiments lumineux et sombres. L’équilibre est toujours bien dosé, entre une larme et un sourire, comme disait l’ami Toots.

Le second set est un peu plus nerveux avec « Ballatta per Bodini », qui commence en douceur pour se terminer de façon plus exaltée, ou encore avec la reprise d’une chanson pop de Pino Daniele. Et comme l’ambiance monte, et qu'il n'a pas d'orchestre symphonique sous la main, Casarano fait participer le public et l’entraine à fredonner la mélodie de « Click clock ». Une belle façon de donner un dernier coup de légèreté dans un concert fait de douceur et tendresse.

 

 

 

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22:40 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : mirko signorile, raffaele casarano, sounds |  Facebook |