31/05/2016

Jonathan Kreisberg quartet feat. Dave Kikoski au Bravo

bravo, joachim caffonnette, jonathan kreisberg, rick rosato, colin stranahan, dave kikoski

Malgré le fait que ce vendredi soit le premier soir du traditionnel Brussels Jazz Marathon et qu’il y a donc un maximum de concerts gratuits dans toute la ville, le Bravo est full pour accueillir le quartette de Jonathan Kreisberg.

Bien sûr, on a retardé un peu le début du concert et on a inversé le programme de la soirée en dernière minute. Joachim Caffonnette, prévu initialement en «support act», jouera finalement après le guitariste américain et ouvrira d’autant mieux la jam…

Il n’y aura donc qu’un seul set (mais long et très intense) pour Jonathan Kreisberg et ses compagnons. Mais quel set ! Le guitariste, Colin Stranahan (dm), Rick Rosato (cb) et l’incroyable Dave Kikoski (p) ont chauffé à blanc le Bravo.

Tout commence par un «Stella By Starlight» sur ce tempo obsédant et répétitif qui emprunte autant au blues qu’a un charleston très ralenti, et qui permet rapidement à Dave Kikoski de se mettre en lumière. Le pianiste dégage aussitôt une énergie incroyable et impose un groove terriblement bouillonnant. Kreisberg a bien raison d’en profiter, il a en face de lui un musicien qui ne se laisse pas faire, qui le pousse loin et qui le challenge. Et Kreisberg adore ça. Ça se lit sur son visage et s’entend dans sa musique. Le duo galvanise aussi la rythmique, toujours aussi irréprochable, et Rick Rosato, jeu ferme et enrobant, et Colin Stranahan, au drive sûr et incisif, ne manquent pas d’attiser le feu.

Kikoski se dandine sur son siège, se casse sur le piano, balance la tête dans tous les sens, bat des pieds. Ses attaques sont aussi franches et vives que ses gestes sont souples. Kreisberg répond et renchérit tout le temps. Chaque note et chaque accord se marquent sur son visage, entre extase et souffrance. Kikoski agit comme un booster sur Kreisberg, pourtant déjà terriblement groovy. Alors ça balance, ça groove et ça trace… ça trace… ça trace.

Si «Being Human» calme un peu les ardeurs, c’est pour mieux repartir avec «Until You Know». Cette fois-ci, c’est le binôme guitare et drums qui fait monter la pression. Et maintenant ça claque, ça fuse, ça explose. Kikoski est intenable et Kreisberg s’amuse avec les tempos : il les tire, les allonge, les accélère. Rosato claque les cordes, Starnahan giffle les peaux et Kikoski parsème ses fougueuses interventions de notes bleues. Il y a autant de McCoy Tyner que de Don Pullen dans ce jeu fou.

Ce n’est pas tous les soirs que l’on a l'occasion d'applaudir chaque solo…

«Wave Upon Wave», un peu plus apaisé, précède un «Stir The Stars» jubilatoire, introduit, tel un hymne, par Kikoski décidément intenable. Les fulgurances de la guitare sont contrebalancées par un drumming sec, ponctué de breaks surprenants. Tout éclate et tout se reconstruit comme par magie.

Quel voyage !

Le rappel, façon rumba échevelée, ne calmera pas nos quatre musiciens. La musique enfle et déferle comme une grosse et ultime vague de bonheur.

Le Bravo ne désemplit pas. Joachim Caffonnette et ses acolytes prennent possession de la scène, balancent avec fougue les compos de leur très bon album «Simplexity» avant de lancer, comme promis, la fameuse jam.

A+

27/05/2016

Matthew Shipp solo & Casimir Liberski solo au Cali Club

cali club,casimir liberski,matthew shipp

Matthew Shipp en Belgique, ce n’est pas si courant. Encore moins en solo et en club.

Pourtant, le pianiste américain était bien l’invité du Cali Club ce jeudi 18 mai.

Matthew Shipp n’était pas seul en fait. Avant lui, il y avait Casimir Liberski, en solo également. Deux casse-cou du piano en une soirée, donc.

Sans cérémonial particulier, Casimir monte sur scène et s’installe au piano.

Quelques partitions sont étalées sur le pupitre. S’en sert-il ? Un peu ? Sans doute. Elles ne semblent être là que pour l’impulsion de départ. L’improvisation libre prend vite le dessus.

Casimir Liberski se lance dans ne musique très contemporaine, très ouverte. Il plaque les accords, se jette dans quelques fulgurances, esquisse quelques subtiles citations d’un thème de Monk, puis repart. Ailleurs. Toujours ailleurs. Et il enchaîne les morceaux.

Sa main gauche écrase un ostinato, grave, profond et sombre, tandis que sa main droite va titiller les aigus dans une pulsation haletante. Puis, il nous offre quelques moments presque romantiques et crépusculaires. Un lyrisme à la poésie étrange et douloureuse affleure. Mais il déchire bien vite ces instants intimes de quelques accords secs, de silences abrupts et de relances surprenantes... Il ne s'embarrasse pas d'ornementations inutiles. Certains morceaux se terminent d’ailleurs de façon soudaine. Mais la logique est implacable et évidente : quand le message est passé, pas la peine d'en rajouter. Plutôt malin.

cali club,casimir liberski,matthew shipp

Après une courte pause, Matthew Shipp s’installe à son tour derrière le clavier. Il entre directement dans le vif du sujet et inonde le piano de roulements et de suites d’accords. Il frappe le clavier avec vigueur, le fouette, le caresse. Il occupe tout l'espace, lance tout son corps dans la musique. Ses bras font de grandes circonvolutions au-dessus des touches avant que ses doigts ne plongent sur une note. Le bouillonnement est perpétuel.

De ce malstrom musical, on devine parfois, en écho lointain, des bribes de quelques standards («One Day My Prince Will Come» ou «Mood Indigo», peut-être), aussitôt engloutis par des figures abstraites. Ces quelques notes de bop ne sont prétextes qu’à des échappées toujours plus libres et exubérantes. Les ponctuations violentes alternent avec des borborygmes cristallins qui éclatent comme des bulles. Les phrases émergent et se mettent en place comme dans un puzzle pour révéler un paysage irréel et insaisissable.

Matthew Shipp nous a offert une seule mais très longue impro (et un court rappel) étonnante, inventive et à chaque fois renouvelée.

Brillant et très inspirant.

A+

 

01:17 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : cali club, casimir liberski, matthew shipp |  Facebook |

22/05/2016

Airelle Beson à la Jazz Station

Il y a trois ou quatre ans, la trompettiste française Airelle Besson avait sorti un superbe album en duo avec le guitariste Nelson Veras. Un disque tout aussi aérien et poétique que tendu et tranchant. Un petit bijou.

airelle besson,fabrice moreau,benjamin moussay,isabel sorlig,jazz station,nelson veras

Cette année, Airelle vient de sortir un passionnant premier album en quartette (Radio One) avec Benjamin Moussay (p, keys), Fabrice Moreau (dm) et la vocaliste suédoise Isabel Sörling. Il faut dire qu’elle aime la voix, Airelle. Elle sait si bien la mettre en valeur (il suffit d’écouter son travail dans la «La Tectonique des nuages», par exemple) et tellement bien l’intégrer à son univers.

La Jazz Station a eu la bonne idée de l’inviter samedi dernier, pour un tout premier concert en Belgique (en tant que leader). Et le public a eu la bonne idée de venir très nombreux.

Discrète, simple, presque effacée, Airelle Besson a ébloui l’auditoire.

L’entrée en matière est douce, presque fantomatique. Le morceau («Pouki Pouki», extrait de l’album avec Veras) est lunaire et apaisant.

airelle besson,fabrice moreau,benjamin moussay,isabel sorlig,jazz station,nelson veras

Avec fragilité, Isabel Sörling lâche quelques bribes d’un chant particulier. A la manière d’une Sidsel Endresen, elle déstructure l’harmonie et redessine la mélodie. Elle se tord, se cambre, se plie et accompagne son chant de grands gestes. Il y a un travail physique indéniable de sa part pour sortir ces onomatopées et ces sons cristallins, presque aphones et pourtant tellement chantants.

«Radio One», titre éponyme de l’album, laisse toute la liberté à Benjamin Moussay de développer un solo bouillonnant. Le Fender grésille et bourdonne, Moussay fait flotter les lignes de basse d’une part et trace des motifs complexes de l’autre. Fabrice Moreau, de son côté, martèle les fûts de façon sourde, grave et profonde. Le jeu est toujours incisif.

Airelle plane avec élégance, légèreté et fraîcheur au-dessus de ce tapis luxuriant. Elle souligne, accentue ou laisse s’envoler la mélodie. Elle a l’intelligence du souffle. Son jeu est d’une précision inouïe et d’une clarté rare. On y décèlerait presque un phrasé «classique», nuancé, cependant, de notes bleues ou parfois même orientalistes. Le monde musical d’Airelle Besson est singulier, acéré mais pas brutal, tourmenté mais pas torturé, lyrique mais pas emphatique. Il s’agit plutôt de poésie nordique, ou anglo-saxonne, avec toute l’ambigüité que cela entraine.

airelle besson,fabrice moreau,benjamin moussay,isabel sorlig,jazz station,nelson veras

«Candy Parties» est joyeux et mélancolique à la fois, «La Galactée», tout en creux et non-dits, est méditatif mais tellement lumineux… Passionnant.

Le second set du même tonneau, toujours surprenant, toujours envoûtant, toujours différent. Les compositions sont de véritables pièces d’orfèvre, intelligentes et imaginatives. La trompette veloutée, parfois feutrée, se marie à merveille à la voix décidément unique d’Isabel Sörling. «Titi» et «Neige» sont pleins de grâce et de trouvailles. «The Painter And The Boxer», plutôt dansant, libre et pourtant tellement scellé à un riff court et obsédant, permet à Benjamin Moussay d’aller explorer les moindres recoins de son imagination. Sur «Around The World», son intro, qui doit presque autant à Ravel qu’à Cage est brillantissime. Sur ce morceau, Airelle n’intervient presque pas, laissant la magie opérer entre la chanteuse, le pianiste et le batteur. Grande classe.

Le groupe entame alors «No Time To Think» sur un groove bien sautillant, pour le terminer tout en énergie et en puissance. Plaisir du jeu et des formes.

Le public est conquis (depuis longtemps déjà) et le rappel est obligatoire.

Ce quartette possède véritablement un son de groupe et sa musique ne peut qu'exister qu'avec l’interaction et la complicité de chacun. Une belle leçon et un beau coup de cœur.

 

 

A+

(Merci à Roger Vantilt pour les images)

 

19/05/2016

Amaury Faye solo à l'Archiduc

Un samedi, fin de journée, passage à l’Archiduc.

Je sais que, ce soir-là, Amaury Faye est au piano. Pour la première fois en concert solo. Pour la première fois à l’Archiduc.

archiduc,amaury faye,solo

Amaury Faye est un jeune pianiste français qui rêvait, quand il était encore plus jeune, de jouer du jazz dans les bars. Comme dans les années trente. Rêveur.

De ce rêve, il a gardé l’élégance d’un Duke, la gaillardise d’un Fats Waller, le décalage d’un Monk. Merde ! Ce gars adore le stride et n'a pas peur d'en user ! Et c’est rare.

Amaury Faye prépare un concert solo prochainement, en France. Alors, il s’essaie. Tente. Ose. Oublie presque qu’on l’écoute. Seuls les salves d’applaudissements le lui rappellent.

Il joue «All The Things You Are», «Angel Eyes», «A Foggy Day», mais aussi «Don’t Think Twice» de Dylan ou «Monk’s Dream»… Le jeu est ferme, franc, affirmé…

Il reprend les thèmes, les relit, les abandonne ou les transforme avec malice. Il s’enfuit dans des contrées plus contemporaines, mêlant harmonies sophistiquées et accords biscornus. Oui, il y a du Monk dans son jeu. Il y a cette dose de folie, d’audace, d’inconscience et toute la poésie et la fragilité qui vont avec. Il reprend les bons côtés d’un Mehldau, laissant le surplus de lyrisme que trop de pianistes ont tendance à retenir pour en extraire le côté incisif. Tout est dense, parfois encore un peu abrupt, parfois trop rapide, mais toujours fiévreux… et, indéniablement, plein d’envie…

Il y a des samedi, comme ça, où l’on est encore plus heureux que d’habitude d’être passé par la rue Dansaert…

A+

00:08 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archiduc, amaury faye, solo |  Facebook |

17/05/2016

Ananke au Cali Club - Album release

Pour la sortie de son tout nouvel album (Stop That Train, chez Igloo), Ananke avait rameuté pas mal de monde au Cali Club !

cali club,ananke,victor abel,alex rodembourg,romeo iannucci,yann lecollaire,quentin manfroy,igloo

Si il a été biberonné à la musique d’Aka Moon, Ananke a réussi, au fil des ans, à trouver sa propre énergie, surtout depuis que le trio de base (Victor Abel, Romeo Iannucci et Alex Rodembourg) s’est enrichi de l’arrivée du flûtiste Quentin Manfroy et du clarinettiste (basse) Yann Lecollaire. (Rappelez-vous, j’en avais déjà parlé ici).

Les compositions, toutes de Victor Abel, sont élaborées, fouillées et denses, mais elles sont aussi très limpides et évoluent souvent sur des motifs tournoyants. Le premier morceau, tout en vagues lentes, ancré au sol par un basse sourde, guidé par un piano mystérieux et survolé par une flûte céleste, se donne même des petits airs Crimsoniens. Une sorte de jazz progressif lumineux, en quelque sorte…

Par rapport aux albums précédents (tous autoproduits), Ananke a gardé l'intensité d’une certaine énergie mais a un peu délaissé le côté « jeunes chiens fous » pour délivrer une musique bien plus maîtrisée encore. Tout est resserré. Polyrythmies, changements de directions, ouvertures, variations surprenantes, tout y est. Le groupe va à l’essentiel.

Dans ce contexte, le drumming, impeccablement dompté par Rodembourg, est hyper important et s’intègre avec autant de souplesse que de force dans la sinuosité des mélodies. La basse de Iannucci est ronflante et sourde, comme le moteur bien règle d’une bagnole puissante qui en garde sous le pied. Quant à Victor Abel, au piano comme au Fender Rhodes, il multiplie les échappées brillantes, parfois cristallines, parfois sombres, mais toujours incisives.

cali club,ananke,victor abel,alex rodembourg,romeo iannucci,yann lecollaire,quentin manfroy,igloo

Ananke joue les contrastes, joue avec les tensions et les espaces, et c’est encore plus flagrant lors du deuxième set. Le groupe parait s’être libéré totalement après avoir posé le cadre de sa musique dans la première partie du concert. La liberté accordée aux solistes semble plus grande. Quentin Manfroy prend de plus en plus de risques et ses interventions, pleines d’idées, sont l’occasion de multiples déviations, tandis que Yann Lecollaire propose des sons plus rocailleux et plus mordants. Ça claque ! Et rien n’est figé malgré la complexité des compositions.

La connivence entre les musiciens et la cohérence des arrangements permettent à Ananke de réinventer les morceaux. Et c’est bien cela que l’on attend d’un live. Voilà donc une raison de plus pour écouter l’album... et puis aller les voir sur scène. Qu'on se le dise.

 

A+