17/04/2016

David Thomaere Trio - Jazz Station

Il y a la toute grosse foule à la Jazz Station, ce mercredi soir, pour assister au premier concert d’une longue série (d’abord le Jazz Tour puis les JazzLab Series) du trio de David Thomaere. Et c’est bien normal car le jeune pianiste présente son premier album, « Crossing Lines » fraîchement sorti chez DeWerf, qui est sans doute l’une des belles surprises de ces derniers mois. Un album assez punchy, plein de musicalité et qui témoigne déjà d’une belle maturité.

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Même si l'on sent chez le pianiste certaines influences (qui n'en a pas ?), David Thomaere arrive à s’en servir intelligemment pour créer un univers plutôt personnel. Ce qui est une gageure dans le cercle très encombré des trios de jazz : piano, basse et batterie en sont un peu la quintessence et pour sortir du lot il faut avoir quelque chose à dire. Heureusement, David Thomaere a de la suite dans les idées. Et puis, il sait très bien s’entourer puisqu’on retrouve autour de lui Felix Zurtstrassen à la contrebasse et à la basse électrique et Antoine Pierre aux drums.

Le morceau d’entrée, « Braddict » s'inspire, comme son titre le laisse deviner, de la musique de Brad Mehldau. Une balade qui oscille entre lyrisme et pop. « Night Wishes », quant à lui, joue une sorte de course poursuite entre piano et drums, tandis que la basse électrique ondule et fait office de garde-fou. Et, mine de rien, ça balance plutôt pas mal. Leader charismatique et sympathique, David Thomaere n’est pas avare de commentaires. Il aime partager avec le public et raconter la petite histoire de ses compositions. Ou de ses reprises. Celle de Balthazar par exemple (« Lions Mouth »), qu’il traite un peu à la façon d’un Esbjörn Svensson, ou plus tard « Default », empruntée à Thom Yorke. Oui, David Thomaere picore un peu partout.

« Winter 's Coming », une nouvelle compo, construite sur un ostinato obsédant (lancé sur une loop machine) se décline tout en ruptures. Le trio bâtit des murs presque infranchissables, bétonnés par un drumming sec et tendu, qu’il brise avec des plongées abyssales où le piano semble jouer en apnée.

Pour redémarrer le second set, Antoine Pierre nous gratifie d’une intro en solo remarquable. Il est toujours surprenant de voir comment ce batteur a le sens de la musique. Il allie la finesse au groove ou aux silences, et ses frappes sèches, telles des coups de griffes, se confondent aux caresses. « Rebirth » et « Aftermath vs Freedom » s’enchaînent avec tonicité, avant que le trio n’invite Jean Paul Estiévenart (tp) et Nicolas Kummert (ts) (qui remplace ce soir Steven Delannoye, parti jouer avec Sander De Winne dont je vous recommande également chaudement l’album « Kosmos ») a les rejoindre.

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Ce qui semble être une balade lyrique se transforme progressivement en symphonie soul flamboyante. Le thème de « Dancing With Miro » enfle, Estiévenart laisse éclater les déchirures, frôle le « out », joue avec les dérapages et les limites, pour terminer sur une note pure. Les deux souffleurs s’amusent visiblement et font vibrer « Default ».

Le temps de revenir avec un nouveau morceau, crépusculaire et intimiste, qui permet d’apprécier le toucher sensible du pianiste, le final se fait tout en force. Ça envoie avec plaisir !

Et en rappel bien mérité, « Mister Infinity », qui évoque un Canonball Adderley des temps modernes, prouve une fois de plus que David Thomaere a... « quelque chose » et qu’il faudra compter avec lui.

 

Photos ©Pierre Stenopé Numérique

A+

05/04/2016

Tree-Ho ! Au Sounds

Il y a quelques années, j'avais assisté à l’un des premiers concerts de Tree-Ho ! Bien avant qu’ils n’enregistrent leur premier album «Aaron & Allen». C'était à la Jazz Station et c’était un très bon moment. J'avais tout noté dans mon petit carnet, comme je le faisais habituellement. Et puis... Et puis, j'ai perdu mon précieux mémento.

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Ce vendredi soir au Sounds, je suis retourné écouter Tree-Ho ! Et cette fois-ci, j’ai bien fait attention de ne rien perdre.

Comme sur l’album du même nom, «Aaron & Allen» débute le concert en douceur et lyrisme. Le jeu intimiste d'Alain Pierre plonge la salle dans une écoute attentive. Ce thème est l’antithèse du morceau suivant, «Piazza Armerina», qui délivre un groove haletant et plein d’optimisme. Antoine Pierre (dm) fouette avec élégance les cymbales et étouffe le claquant des tambours, tandis que Felix Zurstrassen, dans un jeu fluide et précis, nuance les pulsations. Ça doit être ça le swing, cette façon de ne pas y toucher, de laisser le balancement dévier légèrement, de le remettre un peu sur le chemin, puis de le relâcher à nouveau.

Avec peu de moyens et un minimum d’effet, Alain Pierre colore les thèmes. Le son de sa guitare se fait parfois plus synthétique, résonne comme un orgue, puis redevient plus feutré. Il a beau dire être influencé par des guitaristes tels que Al Di Meola, Ralph Towner ou Pat Metheny, Alain Pierre a développé un son bien à lui.

Avec une sensibilité toute personnelle, il allie guitare classique et guitare jazz. L’exercice est flagrant sur «Présent Times». On retrouve aussi parfois chez lui un certain esprit «Canterbury Scene», comme sur «L’éphémère», joué à la guitare douze cordes, dont la mélodie ne se délivre que progressivement.

Parfois, le trio se laisse aussi tenter par une sorte de raga indien, par un certain psychédélisme et par une tourne lancinante où la guitare se confond presque avec le son d’un sitar. Sans jamais céder à la démonstration, Alain Pierre met au service de sa musique une technique irréprochable.

«Coming Times» cache, sous des airs presque bop, des harmonies complexes qui laissent pas mal d'espaces à Félix Zurstrassen, mais aussi à Antoine Pierre qui en profite pour lâcher un solo inventif, atypique et d’une grande maîtrise.

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Tree-Ho ! alterne les moments complexes et intimistes avec d'autres moments plus lumineux, tout en ondulations. Il y a de la poésie dans chacune des compositions d’Alain Pierre, il y a toujours cette envie de raconter des histoires, d’éviter l’abstraction. «Seul compte l'instant présent» semble interroger le guitariste sur lui-même. Celui qui oscille entre mélancolie et épanouissement.

Et c’est un peu cela que l’on ressent au travers de ces deux sets intelligemment tressés.

Alors, on reprend encore un peu de «Vin Noir», on survole  «L'Etang des Iris» comme une libellule et on se laisse aller à un dernier «Joyful Breath». Pour le plaisir.

 

 

A+

 

02/04/2016

Jean-Charles Thibaut - Photographe - Interview

Vous avez peut-être déjà vu quelques-unes de ses photos sur mon blog ou sur Jazzaround, illustrant certains concerts de jazz. Jean-Charles Thibaut est un grand gaillard qui a commencé par vouloir faire de la peinture avant de se diriger vers la photo. Puis tout abandonner. Puis faire un peu de scène en tant que crooner dans un band. Et puis revenir à la photo.

Rencontre.

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J’ai commencé mes études aux Beaux-Arts à Tournai, en 91, en section peinture avec Christian Rolet. Je peignais surtout des nus que je mélangeais avec des images d’acteurs de cinéma. J’avais aussi des cours de photos et c’est mon professeur de gravure, Alain Winance, qui m’a poussé à prendre des photos de nus moi-même, plutôt que d’aller les chercher dans des magazines. Comme il y avait un studio a disponibilité, j’en ai profité. J’utilisais ces photos pour faire mes peintures. Mais, finalement, mon travail photo était plus intéressant que mes peintures elles-mêmes. Au jury de fin d’année, j’ai d’ailleurs montré plus de photos que de peintures. J’avais fais un travail, style «Le Nouveau Détective», dans lequel je m’étais mis en scène. Je mélangeais photos et gravures sur linoléum. Je mélangeais le vrai et le faux, tant du point de vue des textes que des images. Et j’ai été recalé. Entretemps, un ami qui voulait se lancer dans le mannequinant à Paris avait besoin de photos pour son book. C’est un peu comme cela que tout a démarré. Et je me suis retrouvé comme photographe freelance à l’Agence Dominique à Bruxelles.

Le fait d’avoir fait de la peinture et du dessin t’a permis d’avoir un certain sens du cadrage, des lumières…

Oui sans doute. Le côté non conventionnel aussi peut-être. Je refusais le «commercial». Ce qui n’était pas évident quand il fallait «vendre» un mannequin, avec le grand sourire et les poses convenues. Moi, j’aimais les contrastes, les anachronismes. J’emmenais mon mannequin en robe de soirée dans un supermarché, par exemple. Parfois on ne voyait même pas son visage (rires). Cela n’a pas toujours été bien compris.

Puis tu t’es dirigé vers des photos de concerts ?

Pas du tout. Quand le digital est arrivé, j’ai tout arrêté. On pouvait tout refaire et trafiquer en studio ou en retouches. Ma photo au supermarché aurait été plus simple à faire, mais je ne voyais plus la démarche photographique. Il me manquait le contact avec les gens, l’organisation, les émotions. J’avais un peu de mal avec ça. J’ai tout arrêté.

Qu’est ce qui t’a poussé à revenir à la photo ?

C’était lors du premier festival Tournai Jazz en 2011. Geoffrey Bernard, l’organisateur, que je connaissais depuis longtemps, m’a demandé si je voulais «couvrir» l’événement. Je n’avais plus que mon vieil appareil «argentique». Je n’avais aucun matériel digital. J’ai hésité un peu, en lui disant que si je ratais mes images, il n’aurait rien du tout. C’était un risque, mais il a insisté en me disant qu’il y aurait Toots Thielemans, David Linx, Philip Catherine… Je me suis dit que je pourrais approcher ces musiciens, leur parler… J’ai acheté un appareil, avec un objectif pas trop cher, pas très lumineux… Mais j’ai fait les photos et je me suis dit : «C’est ça ! Je veux capter l’instant, faire des photos de gens». Il y avait le défi de la lumière, de savoir comment cela va se passer sur scène, comment j’allais capter l’émotion.

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Tu travailles avec quels objectifs ?

Un 17/50 ou un 70/200. Je travaille souvent en ouverture complète, à 2.8, pour obtenir toute la lumière qu’il me faut. Je ne me concentre ainsi que sur l’obturateur. Je retravaille très peu mes clichés ensuite. Je ne travaille même pas avec Lightroom. Et puis, je dois sélectionner rapidement mes images, surtout quand je travaille pour un quotidien. Je dois vite savoir laquelle me plait, celle qui raconte l’histoire. Savoir si je dois la recadrer ou pas, décider entre la couleur et le noir et blanc…

Qu’est ce qui motive le choix de tes images ?

C’est un coup de cour émotionnel d’abord. Souvent, lorsque je shoote, je sens si j’ai la bonne image. Et c’est souvent celle-là que je vais aller sélectionner. Il y a «l’instant» qui est passé dans le viseur. On le sait, on le sent. C’est très rare que la bonne image arrive dans les 10 premières minutes d’un show. L’artiste n’a pas encore eu le temps de «rentrer dedans». C’est pourtant le temps que l’on donne aux photographes de concerts. Heureusement, au Tournai Jazz, j’ai toute liberté, au Béthune Retro aussi, où certaines photos backstage sont très intéressantes et étonnantes. Je ne les publie pas pour l’instant mais je les garde précieusement. Puis il y a des concerts pour lesquels je n’ai pas d’accréditations, je paie ma place, j’essaie d’être aux premiers rangs. Je dois encore faire mes preuves, je dois encore tricher avec l’organisation…

Tu n’as jamais eu d’ennuis, de réclamations ?

Si, une fois, lors d’un concert de Neil Diamond. J’étais dans le public et par deux fois on m’a demandé d’arrêter. J’ai attendu la fin du concert. J’ai eu ma photo. De toute façon, cette photo n’ira pas bien loin, pas en Amérique… J’avais eu une accréditation pour Vanessa Paradis, qui a été annulée le jour du concert ! La prod avait tout refusé et, ce soir-là, il n’y avait même pas de couloir presse. Aucuns photographes n’étaient acceptés. J’ai quand même pris mon appareil, mon but n’est pas de faire une photo qui nuit à l’image de l’artiste. Au contraire. Mais quand je vois tous les gens dans le public qui prennent d’hyper mauvaises photos et qui les publient, je ne comprends pas pourquoi on refuse les photographes pros. Sinon, j’ai eu l’accréditation pour Selah Sue, par exemple. Mais on n'a droit qu’aux trois premières chansons, puis on doit partir. Alors que c’est plus intéressant d’être «dans» le concert. Il paraît que la règle des trois photos viendrait de l’époque de Joan Baez. Le bruit du rideau de l’appareil photo était assez gênant pour la chanteuse qui chantait du folk assez intimiste. Lors d’un concert, elle a demandé aux photographes d’arrêter de prendre des photos après trois chansons. Cette règle continue maintenant, mais quand on entend le niveau sonore, ce n’est pas le bruit de l’appareil qui est gênant. Maintenant, il y a le droit à l’image ou le fait que certains photographes gênent le public…

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On sait combien le «contrat photo» est devenu strict avec certains artistes.

Oui, mais je joue parfois les rebelles. Pour Tom Jones, au Lokerse Feest, je n’avais pas d’accréditation, je suis entré avec mon reflex dans mon sac. Ils l’ont vu à l’entrée, mais ne m’ont rien dit. J’étais juste derrière le couloir presse. Et j’ai pu photographier comme je le voulais ou presque, en tous cas, bien après les trois chansons autorisées. Et j’ai pu faire une photo dont je suis fier. J’ai envoyé mes photos à Tom Jones, mais, va savoir dans quelles mains elles tombent ! Le manager, la secrétaire ? J’envoie mes photos aux artistes. Parfois j’ai des retours. Toujours positifs. Manu Katché a bien aimé mes images. Triggerfinger aussi. Maintenant, si je n’ai pas de retour, ce n’est pas grave.

Quel est ton objectif alors, ton souhait, ton rêve ?

J’ai auto-produit mon livre. Je ne gagne rien dessus, au contraire. De toute façon, ce n’est pas le but. Moi, je veux que mes photos circulent, qu’elles soient vues et commentées. Qu’elles témoignent. Je ne fais pas des photos pour moi. C’est comme une peinture, on a besoin de partager, de montrer. J’espère un jour trouver un éditeur.

Y a t-il des photographes que tu aimes en particulier, qui t’ont influencé ?

Oui, plein. Pas nécessairement des photographes de scène, bien sûr. Ce sont les Avedon, Newton, Lindbergh… Mais j’aime aussi William Claxton, bien sûr, ou Herman Léonard. Je préfère d’ailleurs ce dernier. Herman Leonard a une certaine vision. Il a photographié les chaussures de Duke ou Billie Holiday par exemples. Il s’attache à certains détails qui révèlent la personnalité des musiciens. Il y a aussi Paul Coerten, un belge, qui a fait beaucoup de belles images dans le rock dans les années 70, ou Baron Wolman qui a été l’un des premiers photographes du magazine Rolling Stone.

Quel est ton meilleur souvenir ?

C’est plus qu’une histoire de photo. Il s’agit du concert de Tony Bennett au Cirque Royal. J’étais au premier rang et je faisais plein de photos. Après avoir chanté «I Left My Heart In San Franciso», le public s’est levé, Tony Bennett a posé le micro sur le piano, est venu droit sur moi et… il m’a donné la main. Rien qu’à moi ! Je suis resté béat. Sinon, ma rencontre avec Manu Katché est un bon souvenir aussi, ou celle avec David Linx qui a fait semblant de chanter pour moi, dans les coulisses. La photo de Kenny Garrett et de Guillaume Perret ensemble a fait son petit bout chemin… Moi je fais le mien. Tout doucement, j'avance.

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