31/03/2016

The Return Of The One Shot Band - Sounds

Retour au Sounds depuis des lustres. J'en ai manqué des bons concerts là-bas !

Et même ce samedi soir, j'ai failli rater celui de Fabrice Alleman. J'avais pourtant deux occasions pour y assister : l’une le vendredi et l’autre le samedi. Et samedi... je ne suis arrivé qu’à la fin du premier set… mais dans une ambiance de feu.

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«Remonter le projet One Shot Band !», voilà une idée qui mijotait depuis pas mal de temps dans la tête du saxophoniste. Le One Shot Band avait vu le jour à la fin des années nonante et était composé d’une double rythmique, Jean-Louis Rassinfosse (cb) et Benoît Vanderstraeten (eb) (ou Thierry Fanfant), et de Fred Jacquemin (dm, loops), Vincent Antoine (voc), Michel Herr (keys), Paolo Loveri (eg), Jean-Pierre Catoul (violon) et bien sûr Fabrice Alleman.

Malheureusement, la mort injuste de Jean-Pierre Catoul a mis fin à cette aventure à peine entamée… Quinze ans plus tard, Fabrice Alleman a retrouvé la force de remettre le projet sur pieds.

Bien sûr, le line-up a quelque peu changé. Autour du leader, on retrouve les amis de la première heure (Fred Jacquemin et Benoît Vanderstraeten) mais aussi des «nouveaux venus» : Romain Garcera au vibraphone, Pascal Mohy aux claviers et Joachim Iannello au violon.

Si la musique a sans doute évolué, l’esprit et l’énergie sont restés. Les compositions, de l’époque ou toutes nouvelles, toutes écrites de la main de Fabrice Alleman, sont autant influencées par la soul, le funk et le jazz électrique que par la musique celtique. Et ça groove !

Basé sur un thème de Dan Ar Braz, le dernier morceau du premier set est pour le moins explosif ! La musique circule et monte en puissance comme un tourbillon sur les côtes du Finistère. Ça joue avec précision et à toute vitesse.

«Blues 8», lui aussi, monte à pleine puissance en une spirale énergique. La musique semble s’inventer sur l'instant (pas de doute, c’est bien du jazz !). Fabrice Alleman donne des indications au vibraphoniste, encourage Pascal Mohy, pousse encore plus loin le bassiste ! Il semble visualiser le chemin que pourrait prendre la musique. Il ouvre des portes, provoque les idées, laisse plein de libertés.

Soprano et violon font un bout de chemin ensemble avant que ce dernier ne s’envole dans une impro endiablée. Tandis que Jacquemin jongle entre tambours et pads, Verstraeten se jette dans de vertigineuses improvisations à la basse électrique. Son jeu est d'une incroyable souplesse et d’une précision stupéfiante.

Si la musique peut être extrêmement punchy, elle peut aussi se faire mystérieuse et intrigante. Tel le joueur de flûte d’Hamelin, Fabrice Alleman, au fifre, amène le public à le suivre, à revenir au calme, à l’écouter attentivement, à rester suspendu à ses lèvres. Et puis, ça repart de plus belle, avec exaltation et frénésie, comme au bon vieux temps du jazz rock de Miles.

Avec «J-J» aussi, le groove est tendu, presque psyché, le violon s'emballe avec ferveur, Pascal Mohy distribue des phrases courtes, pleines de soul, de funk et de sueur et Jacquemin frappe sèchement. Fabrice passe du soprano au ténor, puis au chant. Cela pourrait durer des heures. Mais c’est un «Summertime», totalement recoloré, qu’on nous offre en rappel. Il faut bien souffler un peu...

Le One Shot Band vient de faire un retour tonitruant. Plein de promesses. Et espérons que ce ne soit pas un «one shot».

A+

28/03/2016

Mass Machine 4 - A l'Archiduc

Machine Mass est un groupe à géométrie variable qui s'est construit autour du guitariste belge Michel Delville (The Wrong Object, douBt) et du batteur américain Tony Bianco (Alex von Schlippenbach, Elton Dean, Evan Parker…). Nos deux leaders ont déjà fait une place à Jordi Grognard, puis à Dave Liebman sur les deux premiers albums, édités chez Moon June RecordsAs Real As Thinking» et «Inti»), que je vous recommande vivement.

Machine Mass explore différents registres musicaux inspirés du jazz, de la fusion, du prog rock, des musiques ethniques, du free jazz... bref, rien ne les arrête. Un prochain album est d’ailleurs en préparation (avec cette fois-ci, Antoine Guenet aux claviers) et s’inspirera de la musique de Jimi Hendrix.

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Mais ce dimanche 20 mars, à l'Archiduc, c'est encore dans une autre formule que le groupe se présente. Et sous un autre nom, histoire de bien brouiller les pistes : Mass Machine 4. Le batteur et le guitariste ont invité Jacques Foschia (clarinette basse) et Jean-Michel Vanschouwburg (Voix). Mot d’ordre: impro totale ! Et on a été bien servi.

La musique proposée se joue et se vit comme un grand exutoire, comme une sorte de thérapie. Les musiciens laissent se libérer leurs rages et leurs émotions, sans calcul, sans pudeur, avec cependant plus d’écoute qu’on ne pourrait le penser.

C'est d'abord le chanteur qui ouvre le chemin, à force de cris, de râles, de souffles. Jean-Michel Vanschouwburg invente un langage qui lui est propre. Sur ses délires vocaux viennent se greffer un magma de sons, de stridences, de bourdonnements. Tony Bianco fait rouler les baguettes. Les vagues rythmiques incessantes, grondantes et puissantes enflent et déferlent de façon obsédante. La clarinette basse agit, elle, comme une lame de fond. Jacques Foschia s’infiltre et répond à la «phonésie» de Vanschouwburg, il suit ses ondulations du vocaliste, atténue les attaques du guitariste.

Michel Delville enchaîne les riffs, les griffures, les échos. Il joue à fond le bruit, les reverbs, la disto. Il transforme les sons, les tord et les détourne.

Il n'y a pas grand chose comprendre à ce free jazz, à cette musique expérimentale. C’est une performance à laquelle il faut succomber. Il faut laisser tomber tous ses préjugés, tous ses repères, même si l’on frôle parfois quand même un élitisme ridicule ou un certain snobisme. Il n’y a pas de recherche du beau ici, pas d’esthétisme conventionnel. La musique est quasi physique. Vanschouwburg va chercher au plus profond de lui même des sons oubliés et les éjecte, non sans humour, avec force grimaces et contorsions.

Parfois, la clarinette couine, se cogne aux frappes de Bianco, évite les tailladements de Delville. Il y a du bruit, de la fureur, une vision apocalyptique du monde. Alors, même si en fin de concert le solo presque groovy de Tony Bianco, rejoint un instant par Foschia, apaise un peu l’ambiance, on s’est pris une bonne claque.

Deux sets courts, déroutants, dérangeants, presque désagréables, mais intenses et stimulants. Deux sets qui passent comme une furie, comme un tsunami. Et une performance artistique qui se vit le moment présent.

 

A+

26/03/2016

Jeremy Dumont Trio - Feat Fabrice Alleman - Jazz Station

J'avais eu l'occasion d'entendre le trio de Jeremy Dumont en concert (plus ou moins privé) quelques temps avant l'enregistrement de l'album Resurrection. A l’écoute de ce dernier, j'avais été agréablement surpris (voire même étonné) de la progression qui s’était opérée. La musique semblait avoir monté en puissance, s'être affirmée.

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En concert à la Jazz Station, j'étais curieux de découvrir comment allait encore évoluer la musique du pianiste.

De plus, ce samedi 19, le trio avait invité pour la première fois Fabrice Alleman (que l’on retrouve sur trois titres de l'album) à le rejoindre. Il n’y a pas à dire : c’était une très bonne idée.

Après un gentil et bucolique «One Day», «Blues For Tilou» permet au groupe de se lancer vraiment. Fabrice Alleman ouvre la voie, le son est gras et rassurant, parfois légèrement pincé aussi. Le spectre musical du saxophoniste semble ne pas ne connaitre pas de frontière. Il intègre aussi bien la tradition que le (presque) free, comme si Coleman Hawkins avait rencontré David Murray, par exemple. Et au soprano c'est pareil, Fabrice Alleman a le chic pour faire décoller la musique. Sur le très modal «In Between» son jeu est presque «out», ce qui entraîne Jeremy Dumont à lâcher les accords.

Jeremy Dumont oscille entre lyrisme et fulgurances rythmiques, esquivant l’évidence avec finesse. On ressent chez lui quelques notes bluesy, quelques inflexions inspirées de Hancock ou de Corea. Ses compositions font la part belle aux mélodies mais savent se faire piquer par de belles astuces rythmiques. On apprécie les courtes accélérations, les ponctuations lumineuses, les nuances et les respirations dans un phrasé maitrisé.

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«Since That Day», «Try» et «Resurection», s’enchainent avec un optimisme plein de groove. La rythmique, très complice, n’y est pas pour rien. Le jeu efficace et direct du batteur Fabio Zamagni se marie avec habileté aux entrelacs rythmiques du contrebassiste Victor Foulon. Ça claque autant que ça enrobe. Le plaisir est sur scène et se partage dans le public.

«Matkot», très influencé par la jeune scène juive New Yorkaise, est bourré d’énergie, «Sneak Into», est lumineux et «Aaron» - tendre et délicat - permet à Victor Foulon de laisser trainer de longue notes sur les cordes de sa contrebasse. Et puis, avec «Eretz», le trio joue au chat et à la souri, s’amuse avec les stop and go, les rebondissements et les chausse-trappes. Quant à «Excitation», qui porte bien son nom, il termine en post bop moderne un concert qui n'a cessé de monter en intensité.

Boosté par un Fabrice Alleman décomplexé et décidément très inventif, le trio de Jeremy Dumont à montrer ce soir encore qu’il avait du répondant et encore plein d’idées à partager. Et ça, ça fait plaisir.

 

 

A+

Photos ©Roger Vantilt.

22/03/2016

Rhoda Scott Quartet - Jazz l'F Dinant

La bonne nouvelle était tombée un peu par surprise, il y a quelques temps : Jazz l'f reprenait du service ! On n’y croyait plus.

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Le premier concert (depuis longtemps, bien trop longtemps) aurait lieu ce vendredi 18 mars. «Premier» car, oui, il y en aura d’autres : un tous les mois ! On annonce déjà la venue prochaine de Gonzalo Rubalcaba en solo (deux soirs de suite) et, plus tard, celle du trio de Jonathan Kreisberg avec David Kikoski !

Mais ce vendredi soir, ce sont les amis indéfectibles du club qui ouvraient le bal : Rhoda Scott accompagnée de Félix Simtaine, Steve Houben et Maxime Blesin. Et c'est tout heureux que j'ai pris la route pour aller fêter le grand retour du jazz dans la ville de Monsieur Sax.

Et pour cette première, la salle était comble. Comme quoi, le jazz avait bien manqué à Dinant, et tout le monde semblait heureux de cette résurrection.

Il y a donc un air de fête (et un peu d'émotion aussi) quand l'organiste aux pieds nus entame un «I Found A New Baby» swinguant en diable ! Chacun y va de son solo et la musique tourne.

«There Will Never Be Another You», débuté avec insouciance, s’égare cependant un peu dans un jeu un peu «messy». Ce qui n’est pas pour déplaire. Par contre, «Wave» ne trouvera jamais un terrain d’entente. La bossa, superbement introduite par Maxime Blesin, se liquéfie dans un jeu pour le moins très fluctuant. Steve Houben, à la flûte, trace un chemin que ni Felix Simtaine ni Rhoda Scott ne semblent suivre. Tout le monde se cherche, personne ne se trouve. Etrange moment.

Heureusement, «Lover Man» fera un peu oublier cette incompréhension passagère. Le mariage du sax avec les notes cristallines de l'orgue fonctionne à merveille. Et Maxime Blesin, avec élégance et souplesse, survole l’ensemble. Ouf.

Le second set est beaucoup plus soul et gospel. Et cela marche nettement mieux. Steve Houben intervient dans des solos puissants qui sont aussitôt repris par Rhoda Scott ou Maxime Blesin. Les échanges sont francs et sûrs. C'est chaud et ça groove. Duke Ellington s’invite et se taille une bonne place. Duke ! Quand même… quelle écriture !

Et dans le genre «bien écrit», il faut souligner aussi le morceau de Steve Houben : «Enfance», une véritable petite perle. C’est tendre, sensible et joyeux à la fois.

Alors, après un dernier morceau plus soul, on s’offre encore un Duke, pour finir ce concert en beauté.

A+

20/03/2016

Mauro Gargano - Interview

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Le contrebassiste italien Mauro Gargano, installé à Paris depuis ‘98, est un sideman très demandé. On l’a souvent vu aux côtés Bruno Angelini, Francesco Bearzatti, Christophe Marguet, Giovanni Falzone ou Giovanni Mirabassi, par exemples. Il a aussi à son compte quelques beaux projets personnels : Mo’Avast (avec Francesco Bearzatti, Stéphane Mercier, Fabrice Moreau), Ants ou encore son duo avec Myriam Bouk Moun. Mais son dernier projet en date, plutôt ambitieux, a quelque chose d’assez particulier.

«Suite For Battling Siki» est un album «concept», qui raconte la vie, brève et incroyable, du boxeur sénégalais qui terrassa la vedette de l’époque Georges Carpentier sur ses terres et devint champion du monde !

L’album se déroule en plusieurs rounds, menant Siki de Saint-Louis à New York en passant par Marseille, Paris ou Dublin. Entre chaque combat, deux comédiens (Fréderic Pierrot et Adama Adepoju) interprètent un dialogue imaginaire entre le boxeur et son coach. Quant aux combats eux-mêmes, ils sont joués avec énergie et mordant par une terrible équipe de jazzmen : Jason Palmer (tp), Ricardo Izquierdo (ts), Manu Codjia (eg), Bojan Z (p, keys) et Jeff Ballard (dm).

Lors d’un récent passage de Mauro Gargano à Bruxelles, j’en ai profité pour lui poser quelques questions.

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Tu es contrebassiste, mais tu as pratiqué la boxe étant jeune.

La boxe, c’était la passion de mon grand-père. Moi je m’y suis intéressé vers mes quinze ans. Mon père était aussi un passionné. On regardait ensemble les matches de Larry Holmes à la télé, c’était la grande période des combats au Madison Square Garden ou à Las Vegas, puis il y a eu Mike Tyson, etc. Je suis rentré dans un club de boxe à cet âge-là, par curiosité. J’ai découvert un monde fascinant, je me suis inscrit et j’ai commencé les tournois amateurs. J’ai pratiqué jusqu’à l’âge de 22 ans, quand j’ai commencé à vraiment jouer de la contrebasse.

Tu as switché de la boxe à la contrebasse ?

Oui et non : je faisais les deux en même temps. Mais la contrebasse demandait beaucoup de travail…

Et la boxe, ce n’est peut-être pas bon pour les doigts…

Non, pas vraiment. Mais, en fait, à l’époque, je me suis fracturé le pouce en faisant de la boxe et je ne pouvais plus jouer de la contrebasse. J’étais malheureux. J’ai dû faire un choix. J’ai donc arrêté la boxe. Ensuite, je suis parti à Paris vers 25 ans, au conservatoire. Je continuai à suivre un peu la boxe à la télé, mais les retransmissions étaient devenues rares. Plus tard, en 2006, je suis retourné, par hasard, dans une salle de boxe. J’ai rencontré un entraineur qui m’a poussé à venir m’entraîner avec «ses jeunes». Il avait envie que je fasse mon «dernier tournoi». J’avais déjà trente cinq ans. Je me suis beaucoup entrainé, quatre fois par semaine, et j’étais très motivé. Et puis, j’ai reçu un coup de fil pour jouer des concerts avec des super musiciens. Cela tombait dans la période du tournoi. J’ai hésité. Mais la musique était mon travail et la boxe une passion. Et j’ai jeté les gants…

C’est là que tu as pris connaissance de l’histoire de Battling Siki ?

J’avais déjà vaguement entendu parler de son histoire, dans des salles de sport, lorsqu’on discutait entre nous des grands champions de boxe. Un jour, on m’a parlé de son combat controversé avec Georges Carpentier. Je me suis renseigné et j’ai trouvé l’histoire passionnante et révoltante. Elle m’est restée en tête. Plus tard, lorsque l’organisateur de Bari In Jazz m’a demandé si je voulais participer à un hommage à Miles Davis cette année là, j’y ai repensé. J’avais vu le programme que les autres musiciens proposaient, il y a avait déjà presque tout. Comme Miles aimait la boxe, on connaît l’album qu’il a fait à propos de Jack Johnson, je me suis dit que Battling Siki était une opportunité. J’ai proposé le projet et il a été accepté. On l’a joué, c’était vraiment bien et j’ai voulu continuer. J’ai cherché des producteurs, mais ça n’a rien donné. Il s’est passé un peu de temps et, finalement, j’ai décidé d’arrêter une date pour enregistrer la musique, car tout le monde était libre à ce moment-là. J’ai rencontré ensuite Jean-Jacques Pussiau, qui s’occupait de OutHere Records, et qui était d’accord de le produire. Il a eu la malchance de se faire virer et donc de ne plus pouvoir nous aider. Mais il m’a mis en contact avec d’autres producteurs. J’ai fait écouter les bandes à pas mal de monde, mais les gens n’étaient pas très chauds. On me reprochait de faire un concept album, on me disait que c’était une vieille idée des années ‘70… D’autres n’aimaient pas les voix. Ce n’était pas gagné.

L’enregistrement était déjà complet, comme ce que l’on entend sur l’album, avec l’histoire et les voix ?

Oui. Tout a fait. A l’époque de Bari, c’était déjà comme ça. Je voulais superposer à la musique un dialogue imaginaire entre Siki et son entraineur. J’ai imaginé cette suite comme un film. Je voulais un truc dans l’esprit de «Raging Bull», avec la vie du boxeur qui défile pendant son combat, pour jouer avec des flashback, avec des moments très durs et des mots forts.

Tu as écrit toi-même les paroles, en faisant passer les messages : le racisme et le courage de le combattre, de se relever…

Oui. On raconte que Siki avait passé un deal avec Carpentier, à l’époque, pour qu’il se couche et laisse gagner le champion français. Siki n’a jamais accepté, même quand son entraineur subissait des pressions. Et puis Siki a gagné et est devenu champion du monde. Mais il n’a jamais été accepté ni reconnu comme tel. On a dit que tout avait été arrangé… Le racisme était très fort à l’époque. J’ai voulu rendre ma vérité sur cela. Je voulais réparer cette injustice, parler de cette rancœur et de ce désespoir. C’est une histoire extra sportive.

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Lors du projet, tu avais déjà un casting précis en tête ?

A Bari j’avais joué avec Bojan Z, Manu Codjia, Ricardo Izquierdo et Rémi Vignolo. Les voix avaient été enregistrées et je les avais diffusées lors du concert. A l’époque je travaillais aussi avec Jason Palmer sur dans d’autres groupes. Je lui ai raconté l’histoire de Battling Siki et du projet que j’avais en tête. Il a adhéré tout de suite. J’avais aussi demandé à Nasheet Waits de tenir la batterie. Il avait accepté mais à la période de l’enregistrement, sa femme devait accoucher et c’était bien entendu un peu délicat pour lui. Comme je connaissais aussi Jeff Ballard, je lui ai demandé s’il voulait participer. Il était, lui aussi, très enthousiaste. Mais il a d’abord voulu en savoir plus. Je lui ai donné certains de mes enregistrements, puis on s’est vu, on a discuté toute une nuit à propos du projet et on est entré en studio. On a tout fait en trois take maximum. Sans presque de répétitions. C’était bon pratiquement tout de suite…

Vous avez enregistré en combien de temps ?

Un jour ! Même si j’avais bloqué deux jours de studio. Mais Bojan n’était libre que le premier jour. On a donc gardé tous les take du premier jour. Sauf «Round Six : New York», qui a été enregistré le second jour et sans Bojan, bien entendu. Ce deuxième jour, on l’a plutôt consacré à réécouter, à choisir et à ajouter parfois un peu de son sur l’un ou l’autre morceau. Jason Palmer a fait le solo sur «Jumping With Siki». C’est une impro totale. J’avais une vidéo de Mohammed Ali lors de son combat à Kinshasa en '74. A un certain moment, le boxeur «fait la corde», pendant quatre minutes. J’ai mis un métronome et il ne bouge pas de son tempo, c’est incroyable. J’ai proposé à Jason de jouer sur le tempo de Ali. Comme c’est humain et régulier à la fois, il y a quelque chose d’irréel et d’insondable là dedans. Ça danse vraiment.

Sur scène, il y aura les voix, des projections d’images ?

Ce serait génial d’avoir les acteurs sur scène, mais je me sens un peu mal de les faire venir pour quelques phrases. Surtout que ce sont d’excellents comédiens, Fréderic Pierrot, ce n’est pas n’importe qui («L.627», «Polisse», «Chocolat»…). Adama Adepoju est un conteur africain, avec qui j’avais travaillé sur le projet « Jazz et vin de palme » d’Emmanuel Dongala. Je voulais une voix africaine et j’ai pensé à lui immédiatement. Ils sont venus chez moi, par amitié et par pur plaisir enregistrer mes textes.

Des concerts sont prévus ?

Tout est lancé, il y a déjà eu des dates à Paris et le reste suivra je l’espère. C’est un projet qui me tient vraiment à cœur, c’est très vivant et le public reste accroché à l’histoire. C’est un truc que je veux vraiment partager.

 

 

 

A+

 

13/03/2016

Fred Delplancq New Project - Jazz Station

Après un si long moment de silence - quatre ans, cinq ans, … plus ? – c’était un vrai bonheur de retrouver Fred Delplancq sur scène avec son nouveau band. Bien sûr, Fred avait fait quelques brèves apparitions avec No Vibrato et s’était «chauffé aux standards», début février au Pelzer… Mais ce soir, à la Jazz Station, il venait défendre ses propres compositions. Des compositions qui racontent des histoires - son histoire - avec pudeur, avec force, avec sincérité.

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Autour du leader, visiblement ému et heureux d’être là, il y a François Decamps (eg), Giuseppe Millaci (cb) et Fabio Zamagni (dm).

Après un départ tout en swing et en humour («Fritland», ça ne s'invente pas) - dans lequel on apprécie déjà les interventions lumineuses de François Decamps et le jeu hyper mobile de Giuseppe Millaci - Fred Delplancq nous emmène partager ses «blessures» avec «I Wish I Had Know You».

La ballade est sentimentale, sensible, pleine d’affliction. Delplancq laisse s’exprimer d’abord François Decamps. Il laisse parler la guitare, bluesy et aérienne, avant de faire pleurer doucement son sax. Puis il développe, avec justesse et sensibilité, un discours émouvant. Le son est légèrement âpre, comme lorsque l’on chante la gorge nouée. La mélodie, superbement écrite, se dessine entre ombre et lumière. Et finalement, les notes positives s’immiscent, comme pour chasser les regrets et passer un baume apaisant sur une brûlure encore vive.

«Strange Atmosphere» est un morceau plus enlevé, légèrement soul ou afro-cubain. Delplancq enchaîne les longues phrases, à la Rollins, puis nous embarque dans un bouillon d’émotions différentes avec «Desolation». Le sax se fait d’abord mystérieux, puis douloureux, voire rageur, avant de se faire éclatant de luminosité. Superbe écriture.

Les interventions de Fabio Zamagni, se font plus présentes. Les solos sont brefs, intenses et se marient avec justesse aux échappées de Giuseppe Millaci. La rythmique est sans faille et soutient à merveille l'ensemble.

Saxophoniste au cœur tendre, Delplancq aime aussi la musique populaire, celle de Marie Laforêt, par exemple. Cela peut surprendre, mais il faut entendre son arrangement sur «Il a neigé sur Yesterday» pour se rendre compte que ce n’est pas une bête idée. Comme John Coltrane (autre influence évidente sur le saxophoniste belge) a fait de «My Favorite Things» un standard de jazz, Fred Delplancq fait de cette ritournelle un morceau riche et surprenant. Et c'est malin, la façon dont il détourne la mélodie et dont il tourne autour des harmonies. Il en fait un beau terrain de jeu, une sorte de blues lumineux aux légers parfums de (fausse) samba. Il laisse aux musiciens le plaisir de s'amuser et d’improviser. Un beau tour de force qui tord le coup aux idées toutes faites.

Et le quartette prend encore plus d'assurance et impose un groove obsédant sur «15 mai», le genre de morceau qui semble simple, qui file et qui n'arrête pas de se relancer, mais qui est bourré de subtilités harmoniques et de ruptures funky. Un pur bonheur.

Il y aura encore le tournoyant «Voltage Drop» ou le flottant «Pfff», qui n’est pas sans rappeler l'esprit d'un certain Bill Frisell, et en rappel, un «Giant Steps» revisité de brillante manière.

Le public, nombreux, semble avoir redécouvert quelque chose.

Fred est de retour. Et c’est tant mieux.

 

A+

07/03/2016

Tournai Jazz Festival 2016

Cinquième édition du Tournai Jazz Festival, et pari gagné. En quelques années seulement, grâce à une organisation parfaite et un sens de l’accueil indéniable, Tournai a inscrit son nom dans la liste belge des festivals de jazz incontournables. Cette année encore, l’affiche était belle, équilibrée et bien pensée. Jazz contemporain, métissé, funky ou bluesy, il y en avait pour tous les goûts et le public a répondu en masse.

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La suite, à lire sur Jazzaround.

(Photos : J.C. Thibaut)

A+