15/02/2016

Jason Miles - Kind Of New - Interview

Claviériste et programmeur, Jason Miles vient de sortir, avec la trompettiste Ingrid Jensen, l’excellent album «Kind Of New» qui renvoie aux grooves et à l’esprit d’un certain… Miles Davis. Il ne s’agit cependant pas d’un album «tribute» mais bien d’un «prolongement» de l’esprit du plus célèbre trompettiste de jazz, aux travers de compositions originales (exceptées «Sanctuary» de Wayne Shorter ou «Jean-Pierre» en ghost track). Sur cet album, on retrouve une pléiade de musiciens tels que James Genus, Gene Lake, Cyro Baptista, Nir Felder ou Jay Rodrigez, pour ne citer que ceux-là.

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Pour rappel, Jason Miles était - aux côtés du bassiste et producteur Marcus Miller et du claviériste George Duke - à la base de l’album, parfois controversé, «Tutu» de Miles Davis. Il est également producteur et sideman pour de nombreux jazzmen (Joe Sample, David Sanborn, Michael Brecker, George Benson,…) et leader, entre autres, de Global Noize (DJ Logic, Vernon Reid, Meshell Ndegeocello, Christian Scott,…).

A l’occasion de la sortie de «Kind Of New», Jason Miles était de passage à Bruxelles. Idéal pour une rencontre.

Quel a été le point de départ de «Kind Of New» et quand avez-vous ressenti le besoin de faire cet album?

L’histoire est simple et connue. En 1988, j’étais dans l’appartement de Miles Davis avec d’autres musiciens et amis. On parlait de «Bitches Brew» et de «In A Silent Way». On discutait de la façon dont le Fender Rhodes était intégré dans ces albums. J’avais toujours été impressionné par le jeu de Herbie Hancock, Chick Corea ou Joe Zawinul, mais aussi par de gens comme Larry Young ou George Duke. Et quand j’ai demandé à Miles quel était le joueur de Fender Rhodes qu’il préférait, il m’a répondu, de sa voix cassée, que celui qui était le plus funky de tous était Keith Jarrett ! J’étais assez étonné. Mais, beaucoup plus tard, Bob Belden m’a offert le coffret «Cellar Door Sessions» (en 2005), et là, j’ai entendu Keith Jarrett ! Et j’ai été bluffé ! Je me suis souvenu de ce que Miles m’avait dit à l’époque. J’avais écouté Keith sur «Live-Evil» ou «At The Fillmore East» à l’époque, mais ici, ce n’était plus vraiment pareil. Sur «Cellar Door Sessions», il était tellement funky ! C’est le genre de jeu que j’adore. C’est le genre de jeu qu’avait aussi le pianiste, trop peu connu, John Coates Jr, que j’avais rencontré à New York quand j’étais venu apprendre le be-bop avec Mike Melillo qui jouait beaucoup avec Phil Woods. John Coates Jr jouait le genre de groove que Keith jouait au Fender (il imite les phrases musicales). Après avoir écouté «Cellar Door», je me suis dit que la scène manquait de ce genre de petits ensembles électriques qui jouent ce style de groove et de musique. Où sont les Weather Report, les Mahavishnu ? Cela doit être joué de façon moderne, bien sûr, mais il manque ce genre, cet esprit, cette ambiance, ce feeling. On ne le retrouve plus actuellement dans le hip hop ni même dans la fusion, même si je n’aime pas vraiment ce terme, entre jazz, hip hop, funk... Ces questions me trottaient dans la tête. Un soir, j’ai vu et entendu Ingrid Jensen au Birdland. Je jouais avec Freddy Cole et elle jouait le set avant nous. J’avais remarqué son style. Il y avait ce groove, cette façon de phraser. Plus tard, alors que je jouais avec mon groupe Global Noize au Winter Jazz Festival à NY, en 2009, j’ai invité Ingrid Jensen pour un gig, à deux heures du matin !

C’est à ce moment que vous avez décidé de former ce groupe pour «Kind Of New» ?

Presque. Ingrid était fort occupée et elle venait d’avoir un enfant. Mais, plus tard, on s’est recontacté pour faire quelques gigs, dans des appartements à New York ou rejouer le projet «Miles To Miles» au Falcon au nord de New York. Puis aussi pour travailler ensemble. Un soir, on a booké un gig au Blue Note, pour la «Late Night Groove Session», à une heure du matin. Mais on n’avait pas de nom pour ce projet et Ingrid a alors proposé «A Kind Of New». J’ai trouvé ça juste, on l’a adopté. Lors de ces sessions, on a senti qu’il se passait quelque chose. Tout fonctionnait bien : le groove, l’interaction. Alors, j’ai décidé d’écrire plusieurs morceaux pour d’autres gigs à venir. Mais on a pris notre temps pour vraiment retrouver ce groove et retrouver ce jazz. C’était un besoin pour moi, c’était une sorte de quête.

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Vous dites que le jazz actuel manque de groove. Vous le trouvez trop intellectuel, trop rigide ?

Le jazz s’apprend dans les écoles maintenant. Je ne veux pas discréditer les écoles, mais cela formate un peu. J’en ai beaucoup discuté avec pas mal de gens autour de moi ces dernières années. Je me demande où sont les nouveaux Michael Brecker, par exemple ? Pourquoi les saxophonistes ne sont pas plus influencés par Mike ? Pourquoi ils n’entendent pas ce truc ? Bob Mintzer ou Bob Berg sont des enfants du post-Coltrane. Ils ont pris les infos, en on fait un langage propre. On les ignore trop. Il y a encore trop des jeunes musiciens qui pensent que Snarky Puppy ou Robert Glasper sont plus pertinents que Miles. Je continue à leur dire : « Ce sont de très grands musiciens, mais ils n'inventent ou ne réinventent pas la scène - ils n’ont pas encore changé la musique à quatre reprises ». Il faut toujours se référer aux fondamentaux et comprendre ce qu’ils font ou ce qu’ils ont fait.

Comment avez-vous travaillé pour concrétiser «Kind Of New» ?

Je travaille d’abord un peu seul. Souvent la nuit. Je dois sentir le moment. Je cherche, je me laisse aller et soudain, quelque chose arrive. Pour d’autres morceaux, j’ai travaillé directement avec Ingrid. J’avais toujours en tête les couleurs de «Cellar Door Sessions». Mais je voulais la mélanger à notre manière.

«Kind Of New» n’est cependant pas un hommage à Miles.

Oh non. Et je n’ai jamais fait de «Tribute to Miles». J’ai fait un album, «Miles To Miles», inspiré de Miles Davis, mais c’étaient de nouvelles compositions. Il y avait un sacré band (Michael et Randy Brecker, Bob Berg, Cyro Baptista…). Sur «Kind Of New», il s’agit également de compositions originales à l’exception de «Sanctuary». C’est un morceau «dangereux», car on met les musiciens en position d’inconfort. C’est intéressant et c’était important pour moi de jouer ce morceau. Et puis, en ghost track, il y a aussi «Jean-Pierre». C’est plus pour le fun. Mais il n’y a pas de messages ou de «tribute» là-dedans.

Il y a pas mal de références dans chacune des pièces, que ce soit dans les titres ou dans certaines mélodies.

Oui, c’est important d’avoir une histoire en tête et une intention. Je ne me dis pas : « Oh tiens, je vais écrire un peu de musique ». Je dois vraiment ressentir un sentiment. Chaque chanson doit avoir une histoire. Je l’ai ressenti aussi bien avec les groupes que j’ai produit qu’avec mes propres compositions.

Comment avez vous formé le groupe et choisi le line-up pour ce projet ?

C’est très difficile de dire qui est «juste» pour ce type de projet. Parfois je demande conseils à d’autres musiciens pour savoir qui pourrait jouer sur tel ou tel type de musique. Mais personne ne peut répondre à ça. J’ai même demandé a des amis journaliste s’ils avaient des pistes. J’ai eu quelques noms. Il y a de nombreux batteurs sur l’album, parce que chacun a des qualités différentes. J’ai demandé à Mike Clark de travailler avec moi, puis à Brian Dunne, Jon Wikan ou Gene Lake, qui maitrisent tous le groove, et qui savent ce que cela veut dire. J’ai travaillé avec d’excellents bassistes aussi, Adam Dorn, James Genius… C’est important. On a fait des essais, joué des gigs.

Vous avez beaucoup répété avent d’aller définitivement en studio ?

Non, pas vraiment. Nous n’avions pas le temps d’être tous ensemble au même moment et pas d’argent pour prendre ce temps. Nous avons fait quelques gigs, comme je le disais, mais sans faire de véritables répétitions. On se retrouvait sur scène, on avait envie de jouer, tout le monde était dans le mood et… «Let’s go, men !». Je me rappelle de certains concerts qui se sont déroulés comme dans un rêve. La musique se créait au moment même. Un soir, on a joué «It’s About That Time» et les gens me disaient qu’ils s’étaient cru, un moment, au Fillmore. C’était incroyable.

C’est la magie du jazz.

C’est la magie du rapport que l’on a avec le public. Je ne peux pas entrer dans la tête du public. Je ne peux pas imposer des choses. Il faut un échange. Je ne peux pas faire des choses étranges et forcées. J’ai une formule pour cela : « La commercialité créative ». Il faut trouver une façon créative de parler au public. Je ne veux pas jouer cette musique pour trente personnes qui se prennent la tête pour l’intellectualiser et lui trouver des influences, des messages, etc… Je veux emmener le public, le plus large possible et de façon créative bien sûr, vers quelque chose de neuf, de différent, qu’il ressent et surtout aussi qui lui permet de remuer et de s’amuser. C’est cette expérience qu’on a voulu retrouver sur disque : laisser intact le moment et l’émotion. C’est ce qui est difficile en studio. C’est pour cela qu’il faut un véritable producteur.

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Vous avez travaillé avec Miles Davis. Comment s’est déroulée la rencontre ?

Je travaillais avec Marcus Miller depuis quelques années déjà. Il est venu un soir me demander si j’avais un peu de temps pour travailler sur quelques démos. Pour Miles Davis ! Wooo… ! Il travaillait les morceaux pour l’album «Tutu» et cherchait un gros son pour commencer l’album. Et puis, il lui manquait aussi plein d’autres trucs. On a travaillé sur les différentes couches musicales, en mettant en avant certains instruments synthétisés plutôt que d’autres, en retravaillant certains voicing. Il a fait écouter ça à Miles et il a eu le job. Et puis on est allé en studio. Miles était dans une pièce tout près et il m’a dit : « Bonne chance mec. Tu peux rester ici pour cinq minutes ou pour cinq semaines ». Marcus m’a regardé et m’a glissé à l’oreille, tu as intérêt à être là pour cinq semaines car j’ai besoin de toi ! Je me suis présenté à Miles, je lui ai dit que c’était moi qui jouais du synthé sur les démos, que j’avais fait la programmation des sons, que j’avais travaillé certains mix et que mon nom était Jason Miles. Il m’a juste répondu de sa voix cassée : « J’aime bien ton nom ». Tout ce qui intéressait Miles, c’était la musique, pas tout ce qu’il y avait autour. Il fallait juste être concentré sur la musique et rien d’autre. Il nous a laissé travailler et il revenait pour poser ses sons.

Est-ce difficile de partager des idées avec Miles ?

Oh, je n’étais pas là en tant que producteur. C’était surtout le rôle de Marcus. Moi, j’aidais Marcus à sortir les sons qu’il avait en tête. Il avait besoin d’un solide keyborard player et d’un programmeur. Pour que ça sonne juste et différemment de ce que l’on faisait en jazz à l’époque. Certains producteurs m’utilisent pour jouer certaines phrases, d’autre pour programmer des synthés. C’était cela mon rôle. Miles n’en avait rien à faire de savoir comment on allait y arriver, il voulait simplement que la musique soit là. On a travaillé pas mal sur des morceaux qui ont l’air simples, comme «Tomaas», par exemple. Il fallait trouver le ton juste. C’était des questions de feeling et de confiance.

Vous voulez, avec ce nouvel album, perpétuer le travail de Miles ? Reprendre là où il s’est arrêté ?

Je veux continuer à partager la musique des gens qui ont eu une influence sur moi. Comme Joe Zawinul, Miles ou des musiciens comme George Duke, Joe Sample, Herbie Hancock. J’aime la façon qu’a George Duke, par exemple, d’espacer les notes. C’est très funky, c’est une tradition que je veux garder et continuer à faire entendre. Ma génération a été baignée dans cette musique. Et je veux la préserver et la partager avec les générations suivantes. Car cela se perd. Où est le gars qui joue comme Michael Brecker ? Il faut grandir sur de bonnes bases. Il faut faire entendre ça, car cela n’est pas enseigné sur les bancs d’écoles. Il faut aller réécouter des albums des Brecker Brothers, l’album Jack Johnson de Miles ou Weather Report, pour trouver l’essence de cette musique et arriver à ce niveau. Un album, c’est particulier. Un album réussi c’est un album sur lequel on revient. Certains jeunes groupes sont bien sur scène mais dès qu’on les entend sur album, c’est fini. Car ils n’ont pas de producteur, de gens qui savent comment faire un album. Il faut avoir les outils, les clés pour cela. Le public est affamé de vraie musique. Celle qui vit. Et puis, c’est un privilège d’être sur une scène. Pour avoir ce privilège, il faut aussi avoir quelque chose à dire et à partager. Quelque chose de vrai. Pour cela il faut aussi une culture qui ne s’apprend pas qu’à l’Université. Il faut voyager, rencontrer, écouter. Aller voir dans des clubs, se confronter à toutes les musiques et… écouter les maîtres.

 

 

A+

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