13/02/2016

Aka Moon + Fabian Fiorini - Jazz Station

Samedi 6 février, la Jazz Station est hyper bondée. On y refuse même du monde. Il faut dire que Aka Moon est au programme pour deux soirs.

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Aka Moon, l'un des groupes européens les plus féconds, l'un des plus innovants, toujours surprenant, toujours à l'avant-scène de l'avant garde, toujours capable de se renouveler sans cesse, tout en continuant à «faire» du Aka Moon. C’est un courant à eux seuls. C’est ça, la marque des grands. C'est dire si on les regarde, si on les écoute, si on les envie

Deux jours de suite, la Jazz Station a donc fait le plein pour entendre le «Scarlatti Book» en live.

Tout en fluidité et ondulations, le premier morceau («Aka 99» – inspirée de la «Sonate K99» de Domenico Scarlatti, bien entendu) invite presque à la rêvasserie. Fabrizio Cassol échange avec Fabian Fiorini des arabesques flottantes, tandis que la basse de Michel Hatzigeorgiou répète à l’envi la mélodie. «Aka 466» est traité de façon plus incisive, plus violente presque. Fabian Fiorini virevolte au-dessus du magma bouillonnant imposé par Stéphane Galland. Le jeu du batteur est foisonnant, précis, intense. On est déjà presque soufflé. Mais ce n’est rien avec ce qui nous attend.

Domenico Scarlatti, revisité avec une telle élégance, une telle originalité et autant de puissance que de délicatesse, cela force vraiment le respect. Aka Moon évite tous les clichés et ne tombe dans aucun piège. Jamais le groupe ne se prête à la facilité ni à la «complexité pour la complexité». On comprend tout de suite que les quatre musiciens ont tout assimilé et tout digéré la musique, de l’écriture et de l’esprit de Scarlatti. Grâce à cela, ils peuvent se permettre toutes les digressions, les analogies, les contrepieds, les contrastes. Avec un esprit qui n'appartient qu'à lui, Aka Moon réinvente encore et encore le jazz, comme il le fait depuis plus de vingt ans, avec la même fraîcheur et la même force.

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«Aka 141» est plus tendu encore. Stéphane Galland emmène la bande dans des délires rythmiques insensés. Changements de tempos et polyrythmies sont poussés à l’extrême, mais contrôlés comme personne. On se délecte, on tape du pied, on secoue la tête. Et on se prend des claques

De son côté, Fabian Fiorini manie de façon exceptionnelle le langage classique et contemporain avec une aisance confondante. Les solos de Michel Hatzigeorgiou, sans longueurs mais intenses et précis, sont à tomber raide. Ses enchaînements d’accords, descendants ou montants (sur «Aka 175», notamment) sont exécutés sans faille, à la vitesse de l’éclair. Oui, ça balance et ça groove… et on ne se l'explique toujours pas. Jazz contemporain, musique lyrique, influences presque funky, des riffs rock, des pointes hispanisantes, tout se mélange et garde pourtant une unité incroyable.

«Aka 175», presque nocturne, laisse la part belle à Fabrizio Cassol. Le son pincé et le phrasé personnel du saxophoniste, est reconnaissable entre tous. Il serpente entre la partition, joue avec les tensions, les brefs silences, les accélérations soudaines. Faut-il encore parler de technique avec ces extraterrestres ? Tout est, «simplement», au service de la musique. Sans esbroufe. Et l’on reste pantois devant tant de virtuosité et devant cette complicité qui permet à chacun de prendre le lead. Le sax prend le contrôle, puis la basse, puis le piano ou la batterie. Qui aura le dernier mot ? Qui va emmener l’autre sur de nouvelles pistes ? Tout se mélange, tout se tisse et se retisse. Et que dire du final («Aka 492») lorsque Fiorini et Galland se font des «blagues», jouent à cache-cache, se tendent des pièges comme on tend des perches ? Ils se jouent des complexités pour en faire un feu d’artifice ! La claque, je vous dis.

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Le deuxième set est consacré à AlefBa et Aka Balkan Moon. La musique, basée cette fois sur celle du Moyen-Orient ou celle des Tziganes, est différente bien entendu. Mais, une fois encore, l'esprit Aka Moon est bien présent. La musique prend d’autres couleurs et est distribuée, ou articulée, différemment. On jongle avec d’autres modes et on plonge dans une autre époque et d’autres lieux. «Baba», «Dali» ou «Stésté» s’enchaînent. Avec ferveur et bonheur. Et on bouge tout autant.

Depuis des années les musiciens se lancent des défis et se poussent l'un et l'autre... Pour le plaisir. Pour trouver, encore et toujours, autre chose. Alors ils reprennent le thème à l'endroit, à l'envers, redoublent le tempo ou le décomposent soudainement. Ils en font ce qu'ils veulent. Puis, toujours pour le plaisir, ils ressortent et réinventent des thèmes plus anciens, extraits d’albums «Move» ou «In Real Time» (en collaboration avec Anne Teresa De Keersmaeker) et c’est une renaissance. Et c’est tout aussi bluffant.

Quelle science ! Quelle facilité ! Quel extraordinaire concert !

 

 

(Merci à Olivier Lestoquoit pour les images)

A+

 

 

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