11/08/2015

Gaume Jazz Festival - Day 3

La pluie a fait son apparition ce matin en Gaume. Mais cela n'a duré qu'un instant. Cet après midi, le ciel est chargé, l'air est lourd, le soleil est un peu masqué, mais la pluie ne vient pas perturber le festival.

Dans la salle, il fait étouffant. C'est là que jouent Eve Risser (p, voc) et Yuko Oshima (mn, voc). Donkey Monkey est un duo qui allie jazz, rock, pop, musique concrète et... plein d'autres surprises. Le déjà déjanté « Can't Get My Motor To Start » de Carla Bley, par exemple, ne s’assagit pas sous les coups du piano préparé, de la batterie et des chants. Les deux artistes se font face. Yuko Oshima frappe les fûts avec intensité, les yeux rivés au plafond, tandis qu'Eve Risser plonge régulièrement dans les cordes de son piano et en retire des crissements, des explosions sourdes ou des sons étouffés qu'elle utilise parfois en loop. La musique est répétitive (un peu) inattendue et percussive (beaucoup), même si certains morceaux (« Ni Fleur, Ni Brume ») sont d'une délicatesse insoupçonnée. Étrange musique, bourrée d’idées et de folie, mais non dénuée d'humour, ce qui allège le propos qui pourrait peut-être sembler trop « cérébral ». Parfait !

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Une belle idée neuve, sortie tout droit de l'imagination fertile de Jean-Pierre Bissot, est de faire jouer deux groupes en même temps sur une même scène. Cela donne « concerts croisés » et permet à OakTree et Anu Junnonen Trio de proposer un relais musical étonnant.

Les points communs entre ces deux groupes sont le chant et l'amitié. Et c'est sans doute grâce à cela que les deux répertoires, pourtant assez différents, communient si bien ensemble. OakTree défend son jazz mi-folk, mi-poético-baroque, tout en acoustique, tandis qu'Anu suit un chemin plus pop (trip hop presque) et electro rock. D'un côté il y a Sarah Klenes au chant, le violoncelle de Annemie Osborne et l'accordéon de Thibault Dille qui rappellent les champs et la campagne. De l'autre, il y a la batterie d'Alain Deval, la basse électrique (et effets) de Gil Mortio et le chant et le clavier d'Anu Junnonen, qui évoquent la ville et le monde moderne. Chaque chanteuse a sa façon de raconter les histoires. Luminosité et finesse pour l’une, intériorité parfois sombre pour pour l'autre. Mais ici, pas de compétition, juste un beau moment de partage. Et une expérience totalement réussie.

On a accumulé un peu de retard quand Jeff Herr Corporation monte sur scène vers 18h45. L’album (Layer Cake) de ce trio luxembourgeois m'avait vraiment bluffé lors de sa sortie. On y trouve du punch, du groove, de l'énergie... Et sur scène, Jeff Herr Corporation n'a pas démenti, même si le concert était trop court pour laisser éclater tout le potentiel du groupe. C'est l'agencement rythmique qui donne une partie de sa saveur au trio. Il y a ce petit décalage, légèrement en avance ou en suspens, que l'on retrouve autant dans des morceaux « lents » (la reprise de « The Man Who Sold The World » de Bowie ) que plus enlevés (« Funky Monkey »), qui donne du relief et de la dynamique. Une fois lancée, l'impro fait le reste. Max Bender est souvent inspiré sans jamais céder à la démonstration (superbe intro sur « And So It Is ») et le soutien de Laurent Payfert (cb) – un son profond et sec à la fois – est un atout certain. Et le charismatique leader finit bien par se mettre en avant dans une impro final en solo sur (« Layer Cake »).

Nuevo Tango Ensamble mélange le tango argentin - bien entendu - avec le jazz, la bossa et même le chant coréen. En effet, le trio italien (vous commencez à deviner le mélange ?) a rencontré la chanteuse Sud-Coréenne Yeahwon Shin lors d'une tournée en Asie. Et c'est peut-être cela le Nuevo Tango : des rythmes argentins dans lesquels on sent les inflexions jazzy du pianiste Pasquale Stafano, (excellent de vivacité sur « Estate »), un jeu parfois bossa et ensoleillé de Pierluigi Balducci (eb), reliés – et quel lien ! - par le bandonéon virtuose et inventif de Giannu Iorio, et une chanteuse à la voix diaphane (sur un morceau qui emprunte un peu à « Love For Sale », façon Brésil, par exemple) qui flirte parfois avec le chant d'opéra. Les ballades, plus ou moins swinguantes ou légèrement mélancoliques, se succèdent avec juste ce qu'il faut de variations pour que l'on reste accroché. Un beau moment de délicatesse.

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Au Gaume Jazz, on n'a pas peur de mélanger les genres. C'est sans doute cela qui fait une partie du succès : des découvertes, des choses plus connues, des créations pointues ou plus aventureuses côtoient des musiques plus accessibles.

À l'église, par exemple, Eric Vloeimans (tp), Jörg Brinkmann (violoncelle) et Tuur Florizoone (acc) proposent leur vision d’une musique très cinématographique. Le lieu invite à l'intimité et le trio sait s’en servir. La trompette est feutrée, l'archet glisse sur les cordes et l'accordéon tourne autour des deux premiers pour moduler les sons et jouer avec la réverbération. Élégance, raffinement et qualité d'écoute.

Dans un tout autre style, la scène du parc accueille TaxiWars avec Robin Verheyen (ts, ss) Antoine Pierre (dm), Nic Thys (cb) et le leader de dEus, Tom Barman (voc). Et ça, bien sûr, ça ramène du monde ! Entre jazz (tendance free) et rock (pour l'énergie, mais aussi la rigidité) TaxiWars propose un set très efficace mais qui manque juste un peu de surprises pour qui connaît le disque… ou pour qui aime le jazz... D'ailleurs, c’est sur un morceau comme « Roscoe », joué en trio, que le groupe est intéressant et plus « libéré ». Alors, bien sur TaxiWars c'est la ferveur de Robin au sax, le jeu claquant de Nic (une impro/intro en solo admirable sur « Pearlescent »), le drumming furieux d’Antoine Pierre et les effets sur la voix sensuelle de Tom Barman… Mais tout cela est bien plus rock que jazz (...haaaa ! L'éternel débat !) ... Heureusement, j'aime le bon rock.

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Retour dans la petite salle pour découvrir celui qu’on dit être un phénomène à Barcelone : le jeune pianiste Marco Mezquida. Seul face au clavier, il propose directement une première et très longue impro sur un piano préparé, en s'aidant de petites clochettes et cymbales. Il opère en de longues vagues d’ostinati sur lesquels il construit, avec de plus en plus de force, des harmonies abstraites, entrecoupées de respirations mélodiques simples. On pense autant à John Cage qu’à Keith Jarrett. Mais aussi à Ravel, Debussy ou… à Duke. Il mélange la furie free aux thèmes courts et joyeux, comme dans un vieux film de Mack Sennett. Il alterne swing léger et valse. Il construit des thèmes pleins de blues et de notes bleues particulièrement bien choisies... Intelligent, drôle et inventif. Coup de cœur !

Il est près de minuit et la dernière carte blanche du festival 2015 échoit au tromboniste gaumais Adrien Lambinet. Celui-ci s'est entouré, outre du batteur Alain Deval qui l’accompagne dans son groupe Quark, de Lynn Cassiers (keys, voc) et Pak Yan Lau (p). Au programme, de la musique contemporaine, mélangée à l’electro rock, au groove et au jazz très ouvert. « Awake », le titre de son programme, est fait d'expérimentations : après avoir joué du carillon, la pianiste tire les fils reliés aux cordes de son instrument, Lynn trafique les bruits en tout genre avec son chant de sirène pour en faire des boucles. Deval répand des tempos aléatoires et Lambinet (à la manière d’un Gianlucca Petrella, parfois) lâche des mélodies qui se construisent par circonvolutions, de plus en plus larges et qui finissent par s'empiler les unes sur les autres. On flotte entre l’esprit mystérieux de musiques de films imaginaires, d'ambiant, de Kraut rock, de musique industrielle ou d’electro jazz. L'ensemble est intéressant mais, après tout ce que nous avons entendu durant trois jours, et à l’heure tardive du concert, il est un peu difficile d’en apprécier toutes les richesses.

Dans le parc, et à la fraicheur de la nuit, des irréductibles refont encore et toujours le monde... en jazz, bien entendu.

Gaume, une fois de plus, nous a bien fait voyager.

A+

 

 

 

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