18/06/2015

Rêve d'Elephant - Reflektor à Liège

C'est dans la toute nouvelle salle du Reflektor à Liège que Rêve d'Eléphant Orchestra avait donné rendez-vous à ses fans de la première heure ainsi qu’à un nombreux public curieux de musiques aventureuses, pour deux évènements majeurs. En effet, ce samedi 13 juin, l’imprévisible combo présentait non seulement son nouvel album (Odyssée 14, chez De Werf) mais aussi un superbe livre retraçant les 35 ans de l’aventure incroyable du Collectif du Lion.

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Ce merveilleux et épais bouquin retrace avec précision le parcours atypique de ces «jeunes» qui ont été à l’origine d’une certaine école liégeoise. Outre Michel Debrulle et Myriam Mollet - chevilles ouvrières du Collectif - il faut saluer l’excellent travail d’écriture de Valérie Davreux, Jean-Pierre Goffin, Claude Loxhay et Jean-Pol Schroeder ainsi que les illustrations et la mise en page d’images inédites ou rares de Racasse Studio. On se rend compte, au fil de ces 200 pages, de l’impact que ces musiciens ont eu sur la musique, mais aussi dans la vie sociale et dans les arts en tous genres. «Sur la piste du Collectif du Lion» est un ouvrage indispensable qui permet, mine de rien, de bien mettre en lumière l’utilité de la culture dans notre société. A lire, donc.

Mais revenons dans la salle ou le groupe a déjà pris possession de la scène. Fidèle à son envie de voyager et de défricher la musique, Rêve d’Eléphant explore toutes les contrées d’un univers imaginaire. Et si l’album s’appelle Odyssée 14, c’est qu’il s’inspire de musiques, de textes et d’artistes allant du 14e siècle à nos jours.

Le line-up a changé. Jean-Paul Estiévenart (tp) a rejoins l’équipe (à la place de Laurent Blondiau), l’étonnant Nicolas Dechêne est aux guitares et deux chanteurs (Thierry Devillers et David Hernandez) se sont trouvés une place aux côtés du noyau dur : Pierre Bernard (flûtes), Etienne Plumer (dm, perc.), Stéphan Pougin (perc., dm, congas), Michel Massot (tb, tuba, euphonium, sousaphone) et bien entendu Michel Debrulle (dm).

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Le premier titre («Sur la route») flirte un peu avec le pop folk, tandis que «La folle Impatience » hésite entre musique hispanisante, bourrée auvergnate et parfum tex-mex, avec ses trompettes, flûtes et trombone, et force de percussions (trois batteries qui claquent et qui ne se marchent pas dessus, ça sonne !). Le thème est chancelant et brillant comme la flamme vacillante d’une bougie. Le public est déjà conquis.

Au chant, Thierry Devillers démontre une belle force de conviction narrative sur «Agitprop» - comme il le fera plus tard sur un texte de Picasso, avec l’excellent « Folies ! Folies ! Folies ! » - et un joli sens de la théâtralisation sur «Tavern Song». De son côté, David Hernandez, dans un style spoken word, déroule un extrait de texte de William Burroughs, «The Man Who Taugh His Asshole To Tallk» (faut-il traduire ?). Ici, le rythme est brûlant et obsédant, comme un bourdonnement dans la tête au lendemain d'une soirée pleine d'excès.

Fabuleux de grâce et d'urgence mêlées, «Le Sacre de l´Eléphant» laisse de beaux espaces à une flûte mélancolique et à des cuivres gémissants presque à l'unisson. Et le sacré animal finit d’ailleurs par s’évader dans une jungle africaine et sauvage.

Rêve d’Eléphant accentue encore le côté pluridisciplinaire en offrant une place plus importante aux textes, mais aussi à la danse. Il faut voir comment le corps de David Hernandez se tord et se casse de façon «praxinoscopique»*. Puis, Michel Massot nous entraîne dans «L'eau de la…», un morceau sombre et intime, avant de conclure sur un dansant «The Wind And The Rain», à mi-chemin entre musique celtique et indienne.

Dans le grand coffre à images et à idées de Rêve d’Elephant - qui pourrait paraître bordélique - tout finit par se ranger et prendre forme. Les souvenirs et les utopies en tous genres se racontent et se vivent. Si on a parfois du mal à définir la musique de ce groupe (c'est à dire à tenter de la mettre dans une case) c'est parce qu’elle est unique et qu’elle mélange tout... Ce sont des rêves, en quelque sorte, où tout est possible et tout est permis. Et ça fait du bien.

A+

 

*Vous savez, ces vieux appareils du début du cinéma qui décomposaient le mouvement de manière saccadée…

 

15/06/2015

Matthieu Marthouret Bounce Trio - Bravo

L’organiste Matthieu Marthouret était de passage à Bruxelles pour présenter son dernier album en trio : Small Streams… Big Rivers. Et il avait choisi le Bravo.

Avec Toine Thys au ténor et Gautier Garrigue aux drums, Bounce Trio (puisque tel est le nom du groupe) rebondit entre bop, soul jazz, thèmes originaux et reprises, comme, par exemple, avec ce légèrement funky «Tom Thumb» de Wayne Shorter, pour ouvrir le concert.

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Le thème est emballé avec une belle fougue. Il faut dire que, en trio, la musique est plus découpée et dégraissée. Marthouret fait d'ailleurs preuve d’une belle habileté en assurant groove, lignes de basse et mélodies. Bien sûr, le drumming, tendu et sûr, de Gautier Garrigue est là, bien solide, pour le soutenir. Sur «Joe», le sax et l'orgue jouent à la course poursuite ou le relais, c'est selon. Entre quelques citations de «Lullaby Of Birdland», le thème file et Toine Thys peut enchaîner les chorus enflammés. Les échanges sont parfois âpres, pleins de swing et de vivacité. On en voudrait plus des morceaux comme celui-là car, même si «Visions » (de Stevie Wonder) est plein de charme, il est un peu trop respectueux de l’original, et manque peut-être un peu d’intérêt. On pourrait faire la même remarque à propos de la reprise de «Shine On You, Crazy Diamond» (de Pink Floyd).

Quand ils sont libérés, chacun des musiciens y va de son solo. Guarrigue claque les fûts sur un question-réponse avec l'organiste et Thys vient mettre son grain de sel. «Years», tout en accélérations et allers-retours rythmiques est brillant d'efficacité. Du coup, «Prélude en Ut Mineur» (inspiré de Frédéric Chopin), joliment arrangé, vient à point nommé pour calmer le jeu.

Le fait de ne faire qu'un seul et long set est sans doute bénéfique au trio chez qui l’on ressent de la chaleur et de la cohésion grandir au fil des morceaux. Les trois amis semblent dialoguer sans a priori, ni calcul. La musique n'en est que meilleure. Elle est plus chaude et sensuelle, les solos sont plus liés, s'intègrent et se confondent plutôt qu'ils ne se succèdent. L'âme du trio se révèle vraiment, comme sur ce morceau d’Eddy Louis ou encore sur un «Bounce Neuf», tourbillonnant à souhait.

Et pour terminer ce bon concert, et pour rendre un dernier hommage à Ornette Coleman, disparu le matin même, Marthouret invitera un second ténor à monter sur scène : Vincent Tekhal.

Small Streams… Big Rivers.

 

 

 

A+

 

09/06/2015

Blue Flamingo - Juin 2015

Entre festival et «pop up» club de jazz, le Blue Flamingo en est déjà à sa cinquième année !

Oui ! Cinq ans qu’il propose de façon régulière (4 fois l’an, le temps d’un week-end) des doubles concerts, les vendredi et samedi, dans la très belle, spacieuse et chaleureuse salle du Château du Karreveld à Molenbeek. La dernière fois que j'y avais mis les pieds, c'était il y a trop longtemps (lors de la première édition, en fait). Depuis, la formule n'a pas changée mais l'organisation et l'aménagement des lieux se sont bien améliorés : acoustique, lumière et même une petite - mais délicieuse - restauration tendance bio, sont vraiment au top. À force de travail, d'abnégation et, sans aucun doute, d’une foie inébranlable dans le jazz, Vincent Ghilbert et Christelle (MuseBoosting) ont réussi un pari un peu fou. Je vous invite vivement à vous rendre aux prochaines éditions car, vous verrez, vous y serez gâtés.

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Ce vendredi soir c'est Raf D Backer Trio (avec Cédric Raymond à la contrebasse et Thomas Grimmonprez à la batterie) qui fait l’ouverture. Si la formule est un peu resserrée, elle n’en est pas moins explosive et groovy. Le premier morceau («Jo The Farmer») – un peu à la Legnini - est vite suivi d'un autre qui évoque, lui, Jimmy Smith ou Les McCann. Il faut dire qu’au piano ou à l’orgue électrique, Raf donne tout ce qu'il a : énergie, ferveur et sensibilité. Et comme tout bon leader qui sait bien s'entourer, il n'hésite pas non plus à laisser de la place à ses acolytes. Cédric Raymond peut ainsi s'évader dans l'un ou l'autre solo aussi virtuose que sensuel. De même, Thomas Grimmonprez peut découper l'espace de claquements sourds ou limpides sans jamais atténuer la tension. Et ça balance et ça ondule lascivement au son d’un gospel lumineux : «Oh The Joy». Le claviériste s’inspire aussi parfois de Bo Diddley et, tout en invitant le public à frapper dans les mains, rappelle l'essence du jazz, de la soul et bien sûr du blues. A ce rythme-là, le pas vers le funk est vite franchi. Mais on revient quand même aux fondamentaux. Et «Full House» précède un hommage à B.B. King avant que «Rising Joy», aux accents très churchy, ne termine un set rondement mené.

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Le temps d’une courte mise en place, et le LG Jazz Collective monte sur scène.

Le truc du groupe, à la base, c'est de reprendre des thèmes de musiciens belges et de les arranger à sa sauce. Ainsi, «Jazz At The Olympics», de Nathalie Loriers, est retissé à la mode LG, avec verve (le solo de Laurent Barbier (as) est dense) et fougue (Igor Gehenot (p) est en pleine forme). Et «Carmignano», d’Eric Legnini, ou «A», de Lionel Beuvens, ne manquent vraiment pas d’idées. Si Guillaume Vierset laisse beaucoup de place à ses amis pour s'exprimer (comme sur «Move» où il laisse totalement libre Jean-Paul Estiévenart), il n'hésite pas à montrer de quoi il est capable (sur le même «Move», notamment). On remarque aussi l’excellent soutien de Fabio Zamagni qui remplace Antoine Pierre de brillant manière. «Grace Moment» permet aux souffleurs de se faire un peu plus lyriques (comme Steven Delannoye, par exemple, embarqué par Igor Gehenot). Mais, sous ses aspects simples, ce thème laisse apparaitre de tortueuses harmonies. Felix Zurstrassen (eb) – qui prend de plus en plus de risques - défriche alors quelques chemins secrets pour les offrir au pianiste puis au guitariste. La musique semble nous envelopper, comme pour nous étouffer lentement, sereinement, exquisément. Oui, le LG Collective a des choses à défendre et, au fur et à mesure des concerts, prend de l'assurance et se libère. Mais on aimerait qu’il se lâche encore un peu plus et que cela soit encore un poil moins «cadré». Cela pourrait être encore bien plus puissant … pour notre plus grand bonheur.

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Le lendemain, samedi, 3/4 Peace (Ben Sluijs, Christian Mendoza et Brice Soniano) isole le Château du Karreveld dans une bulle magique. On ne le répétera jamais assez, mais Ben Sluijs est une des très grande voix du sax alto. Toujours en recherche d'absolu et de sensibilité. Année après année, il développe un style unique. Tout en douceur, quiétude, retenue, sensibilité, et créativité. Avec «Glow», la musique est à fleur de peau. Puis, avec «Miles Behind», elle semble sortir lentement de la brume, doucement, sur un tempo qui s'accélère subtilement et se dessine sous les doigts de Christian Mendoza (quel toucher, mes amis, quel toucher !). Le pianiste égraine les notes avec parcimonie, répond en contrepoints à la contrebasse, puis prend des libertés dans un swing ultra délicat et d'une limpidité absolue. Brice Soniano (qui vient de publier un magnifique album en trio – Shades Of Blue – dont les concerts sont prévus en septembre... 2016 !!! Soyez patients…) accroche les mélodies avec une finesse incroyable et un sens unique du timing et du silence. Quant à Ben Sluijs, il survole et plane au dessus de cette musique d'une finesse et d'une transparence (dans le sens de luminosité, de brillance, de clarté et de légèreté) inouïe. Ce trio est unique ! Alors, il y a «Still», magnifique de retenue, puis «Constructive Criticism», morceau plus abstrait, découpé avec une intelligence rare, qui joue les tensions, les éclatements et qui trouve une résolution inattendue. 3/4 Peace parvient aussi à faire briller cette faible lueur d'espoir cachée au fond de la musique sombre et tourmentée qu’est «Éternité de l'enfant Jésus» de Messiaen. Puis il évoque Satie avec «Cycling» et enfin se donne de l’air avec un plus enlevé «Hope».

Grand moment. Très grand moment de musique !

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L’ambiance est nettement plus swinguante ensuite, avec le quartette du saxophoniste Stéphane Mercier, soutenu par une rythmique solide (Matthias De Waele (dm) et Hendrik Vanattenhoven (cb) ), mais aussi et surtout par l'excellent Casimir Liberski (p). Ce jeune «chien fou» est toujours prêt à casser les règles, à élargir le spectre musical. Sur «Ma Elle», par exemple, ou sur «Jazz Studio», ses interventions sont furieuses et éblouissantes, presque au bord de la rupture. Il faut un solide Hendrik Vanattenhoven pour canaliser sa fougue. Et c’est magnifique d’assister à ce combat entre le feu et l’eau. Stéphane Mercier peut alors doser, comme il le veut, sa musique. Elle est solaire, énergique et pleine d'optimisme (à son image, en quelque sorte) avec «Team Spirit », puis dansante avec «Juanchito» et fianlement lyrique avec le très beau «Samsara». Avant d’accueillir, en guest, Jean-François Prins (eg) - que l’on ne voit peut-être pas assez en Belgique - pour un ou deux standards, Mercier nous offre encore «La Bohème» dans un esprit qui rappelle un peu Barney Willen, tout en langueur et détachement. Et c’est bon.

Voilà une bien belle façon d’achever cette merveilleuse édition du Blue Flamingo.

 

 

A+

 

 

07/06/2015

Guillaume Vierset Harvest Group - Au Bravo

Première bruxelloise pour le nouveau projet de Guillaume Vierset : Harvest Group.

Il s’agit, ce soir au Bravo, d’une remise en jambe, d’un try out, avant la sortie officielle de l’album Songwriter prévue officiellement à Liège (13 juin à l’An Vert) puis à Comblain en juillet et au Marni en octobre seulement.

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Est-ce le succès prolongé du LG Collective (dont Guillaume est également leader) qui aura retardé la sortie de l'album enregistré en aout 2014 déjà ? Peut-être. En tous cas, si Guillaume Vierset a pris son temps (à raison sans doute), c'est bien à l'image de la musique qu'il propose.

En effet, inspirée de Neil Young (un peu) et de Nick Drake (beaucoup), ce jazz, un peu folk un peu pop, aime s'alanguir sur des tempis calmes. Et pour rendre au mieux ces ambiances americana (qui évoque parfois l'esprit Brian Blade et son Fellowship Band ou Bill Frisell de Big Sur) le guitariste s´est entouré d'un line-up original et de tout bon niveau. On y retrouve en effet Mathieu Robert au soprano, Yannick Peeters à la contrebasse, Yves Peeters aux drums et Marine Horbaczewski au violoncelle.

Cette sobre musique, mélancolique et lumineuse à la fois, doit certainement une grande partie de sa réussite à la sensibilité de chaque musicien, de leur grande entente et, bien entendu, d’une grande écoute mutuelle. Outre le jeu d’une belle souplesse de Guillaume Vierset, ce sont les cordes du violoncelle, mêlées à celle de la contrebasse, qui donnent une saveur particulière à l’ensemble. Parfois à l'unisson, parfois en contrepoint, les deux filles de la bande colorent les atmosphères de ce glacis nostalgique et légèrement ténébreux. De son côté, les interventions plus âpres, assurées par le soprano d’un Mathieu Robert irréprochable, amènent une pointe d’acidité bienvenue. C'est ce côté doux-amer, sucré salé qui fait tout le charme discret de cette musique. Les compos originales de Vierset («Songwriter», le superbe «Around Molly», «First Act» ou encore «Enough» qui a les honneurs du premier Real Book belge) n'ont rien à envier à celles de Nick Drake («Time As Told Me», «Pink Moon»…). On y retrouve le même esprit, et on se laisse bercer et emporter par cette musique toute et nuance et délicatesse.

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Alors, les morceaux s’enchaînent, en un seul set, pour ne pas briser l’ambiance ouatée qui s’est installée peu à peu. Si tout est assez feutré, jusque dans le drumming caressant de Yves Peeters, «Red Moon» ne manque cependant pas de fermeté rythmique.

Et puis, soulignons aussi les arrangements, maîtrisés et équilibrés, qui permettent aux musiciens de s´exprimer tour à tour, en solo ou en duo, et amener ainsi le juste relief dont cette musique a besoin.

 

 

Un bon premier concert qui se savoure avec bonheur dans l’intimité d’un confort simple.

A+

 

03/06/2015

Yves Peeters Gumbo au Vrijstaat O à Ostende

Il y a quelques temps, Yves Peeters m'avait confié être tombé amoureux de la série télé Treme (et on le comprend) ainsi que du jazz que celle-ci charriait. Rien d’étonnant donc, que son nouveau projet (Yves Peeters GumboThe Big Easy Revisited) nous plonge au cœur de la Nouvelle Orléans. Mais ce qui est intéressant dans le travail du batteur, c’est qu’il ne s’amuse pas à copier ce qui a déjà été fait (ce qui est toujours idiot), mais se sert de ces roots pour faire vivre sa propre musique. En quelque sorte, il lui redonne de l’oxygène et de l’énergie. Et de l’énergie, il y en avait ce dimanche en fin d’après-midi pluvieux au Vrijstaat O. à Ostende.

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Motivé par la présence du pianiste texan Bruce James (qui sait ce qu’est le early jazz pour y avoir été exposé depuis sa jeunesse), le sextette balance d’entrée de jeu un tonitruant, fiévreux et bluesy «New Orleans By Dawn» écrit et chanté par ce même Bruce James.

Le ton est donné.

Le trombone, un peu gras, un peu rauque, légèrement growl, de Dree Peremans prend ici tout son sens et trouve tout de suite sa place. Bien entendu, le band n’est pas en reste et continue sur le même rythme. «Masquarade», chanté cette fois par François Vaiana, est vif, rapide et puissant. Le sax ténor de Nicolas Kummert pleure et crie. L’ambiance monte.

«24 Hours Later», un poil plus dansant encore, vacille entre rythm ‘n blues et funk. La rythmique galope et les interventions du pianiste achèvent de donner cette couleur sensuelle, excitante et un peu sale, à cette musique décidément immortelle, à ce jazz qui évoque immanquablement les bars louches, les nuits sans fin et la griserie des alcools forts. Mais cette musique sait aussi se faire plus grave et «No Hero», qui ressemble à un hymne fatigué et légèrement traînant, rend hommage aux hommes et aux femmes malmenés par la vie. La chanson se termine d’ailleurs a cappella, telle une prière, de façon poignante. C’est alors que l’on remarque que la voix claire de François Vaiana contrebalance à merveille celle de Bruce James, nettement plus rocailleuse.

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Plus tard, c’est le solo de basse de Nicolas Thys, détaché et dépouillé, bâti sur un groove lancinant et tout en ostinato, qui déroule un tapis formidable au (presque) spoken words de François Vaiana, décidément très libéré dans ce registre. Puis, avec «When The Levees Broke», c'est tout le sang du sud qui circule dans ce jazz autant festif et rieur que triste et désabusé. Le drumming incandescent du leader est impeccable. Ça sent presque le brûlé. Le son est mat, plein de rondeur et de sueur, un peu à l’image que l’on se fait de cette nourriture grasse et huileuse du sud.

«My Gumbo’s Free» (avec un terrible et jubilatoire solo de basse de Nicolas Thys) termine alors le concert (il y aura deux «encore», pas volés) de manière plus que réjouissante.

Le projet de Yves Peeters s'inscrit de manière singulière dans notre paysage jazzique belge et, franchement, ça fait du bien.

Et l'on est déjà impatient de connaître la suite, sur disque mais surtout sur scène.

A+

 

 

01/06/2015

Garif Telzhanov Trio à l'Archiduc

Le trio se connaît depuis quelques années et joue de façon plutôt informelle, quand l'occasion se présente. L'occasion, c'était ce samedi après-midi à l'Archiduc.

Garif Telzhanov (cb), Eve Beuvens (p) et Olivier Wery (dm) s’y sont donnés rendez-vous.

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L’occasion, c'est aussi de revisiter quelques standards et des thèmes peu joués. Il y a d’abord «I’ll Be Seeing You», très swinguant, puis «Eiderdown» (de Steve Swallow) vif et rebondissant.

Au piano, Eve trace et enchaine les accords, soutenue par une contrebasse ferme et impeccable et un drumming souple...

C’est dans des moments pareils, de plaisir et de relâchement, que l’on retrouve la quintessence du swing, quand les musiciens se regardent du coin de l'œil rieur à la fin d'un break pour savoir qui va redémarrer, qui est prêt à répondre, qui est prêt à relancer ou à inventer ? Qui va renchérir sur la dernière phrase ? Qui va emboîter le pas...?

Toute la magie du jazz est là, résumée dans ce mini quart de seconde qui va décider de tout. Alors, l’impro s’invite et s’impose, tout en finesse, en attentes et en attaques. C’est idéal pour basculer sur «Elm» de Richie Beirach, un thème mélancolique qui se développe sur des silences et des moments suspendus. Le public se tait.

Ce n’est pas du jazz de bar. C'est bien plus qu'un jazz de bar car les musiciens ne joue pas seulement : ils racontent. Et l'Archiduc est bien plus qu'un bar : c’est un club.

Alors le trio enchaîne. Et de quelle manière !

Garif Telzhanov serait-il l’un des meilleurs jazzmen à l’archet ? Possible. Il suffit, pour s’en convaincre d’écouter sa façon d’introduire la mélodie crépusculaire de «Infant Eyes» de Shorter. Tout est souplesse et précision. Et c’est bluffant.

Il faut voir aussi comment Eve Beuvens vit chaque note et comment elle porte chaque accord de «Falling Grace». Comment elle détache et égraine les notes de «Never Let Me Go» pour laisser de l'espace aux contrepoints de Garif, décidément toujours inventif.

Le trio, très complice, s’amuse – et nous aussi - et termine sur un joyeux et très enlevé «The Song Is You».

Ça paraît tellement simple le jazz…

A+