29/04/2015

Wolke - Théâtre Marni

J'avais déjà repéré le nom d'Anja Kowalski sur quelques albums de Flat Earth Society ou en duo avec Catherine Smet. À l'occasion de la sortie du premier album sous son nom, ou plutôt de celui de son projet Wolke, le magazine Larsen m'avait proposé de rencontrer la chanteuse et d'écrire un article à son propos (vous lirez cela prochainement dans le numéro de mai).

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Et puisque la musique, l'album et la personnalité d'Anja m'avaient plutôt interpellé, je ne pouvais pas rater le "release concert" au Marni ce mardi soir. Et je n’étais pas le seul à m’y rendre car la salle était plutôt bien remplie.

Sur scène, aux côtés d’Anja Kowalski, on retrouve Yannick Dupont (dm, laptop), Eric Bribosia (keys) et Benjamin Sauzerau (eg) mais aussi une petite maison de poupée. Haa, la maison! La maison comme un symbole, comme une interrogation sur les racines et les origines qui taraudent inconsciemment la chanteuse. Cette maison qui se déplace et voyage au gré de la vie, des idées ou des courants. C'est un peu de cette recherche perpétuelle que racontent les chansons de Wolke (le nom du groupe n'a assurément pas été choisi au hasard non plus...)

«Nebelland», poème mis en musique de Ingeborg Bachmann, parle de brouillard et d’amour incompris, au rythme d’une valse lente. Le drumming sourd et grave de Yannick Dupont est déchiré par quelques riffs de Benjamin Sauzereau. La force et la subtilité se mélangent et le chant, en allemand, est un délice. Car oui, Anja chante en anglais et aussi en allemand.

Alors le voyage peut commencer, entre onirisme et tourment.

Il y a quelque chose d'envoûtant dans les compositions d’Anja Kowalski, quelque chose de l’ordre de Kurt Weill ou peut-être aussi de ces chanteuses pop folk aux textes engagés.

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En invité spécial, Yann Lecollaire, à la clarinette basse, ajoute encore à l’ambiance nébuleuse. Eric Bribosia, discret et pourtant omniprésent, distille les notes avec intelligence (tantôt à l’aide d'un xylophone d'enfant tantôt au fender, qu’il fait sonner comme des orgues démoniaques).

Alors, s’enchainent la berceuse étrange «Dein», le lumineux «Das Karussell der Zeit», ou le résigné «Trapped». Ce qui est bien dans les arrangements du groupe, c’est l’équilibre entre la douceur et la brutalité. Et c’est sans doute ce contraste marqué, mais très maîtrisé, qui empêche Wolke de tomber dans l’attendu.

Certains morceaux, comme «Conversation Between A Woman And A Mirror», par exemple, s'engagent parfois sur un terrain plus rock ou même free, alors que «Little Box» agit comme un coin de ciel bleu qui se découvre, laissant entrevoir un peu de bonheur… toujours un peu incertain, toujours un peu fragile.

Voilà ce que l’on appelle un concert bien construit et une histoire bien racontée qui donne envie d’en connaître rapidement la suite. Alors, en attendant de revoir Wolke sur scène, on peut prolonger le voyage avec un album (sorti chez Naff Rekorz) que je vous recommande chaudement.

 

A+

 

25/04/2015

Bloom - Chat-Pitre Bruxelles

Bloom a éclos un peu par hasard à New York. C’est lors d’une visite dans la Grosse Pomme qu’Alain Deval (dm), Bruno Grollet (ts), Clément Dechambre (ts), Quentin Stokart (eg) et Louis Frères (eb) se sont retrouvés à improviser ensemble.

De retour en Europe, ces membres du Collectif liégeois l’Œil Kollectif, ont décidé de continuer l’expérience. Expérience car, oui, même si Quentin Stokart (désigné leader «par la force des choses», comme il le dit en souriant) écrit la plupart des thèmes, ceux-ci sont surtout un prétexte à l’improvisation la plus libre possible.

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Et ce soir, au Chat-Pitre à Ixelles, le premier morceau ne laisse aucun doute sur l’objectif affiché du groupe. Le jeu, dans un esprit assez avant-gardiste, est ultra ouvert. La musique éclate et explose en mille particules puis s’éparpille un peu partout. Une basse échevelée, un drumming erratique, un jeu de guitare dans l’esprit d’un Marc Ribot et deux saxes qui finissent par se rejoindre après avoir pris beaucoup de libertés chacun de leur côté, voilà comment «December» ouvre le set. On est soufflé.

Mais Bloom a d’autres façons d'aborder la liberté musicale. Par exemple, en partant d'un motif lancinant, semblable à une valse ténébreuses et inquiétante. Ou alors, en s’aventurant dans des recoins plus abstraits. La musique devient alors plus bruitiste et le dépouillement est presque total sur «Seven Dance». Les couinements, les sifflements, les frottements et froissements construisent une atmosphère étrange, entre cadences irrégulières, bribes de mélodies et mutisme assourdissant. Et bien entendu, l’impro est au cœur du propos. On ne peut s’empêcher de penser au travail d’un Tim Berne ou d’un Tom Rainey, mais aussi parfois, plus lointainement, à Steve Coleman, comme dans certains morceaux aux polyrythmies… très asymétriques (c’est dire!).

Alors, Bloom continue à chercher tous azimuts. Cela va du plus déstructuré au jazz punk industriel avec, par-ci par-là, un voile d’ambiant, une pointe de blues, un léger soupçon groovy.

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Rien n'est jamais linéaire et tout peut se déglinguer à tout moment. D'ailleurs, au second set, quand Nico Chkifi tient les baguettes, Bloom file dans de nouvelles directions (mais il faut dire qu'on était plus dans un contexte de jam à ce moment de la soirée). Parfois c'est un échafaudage entre les saxophones, parfois c'est un dialogue musclé avec la guitare, parfois c’est une bagarre avec la batterie et parfois c’est une réconciliation totale et douce.

On pourrait peut-être reprocher le côté trop disparate, encore un peu trop désordonné, un peu flou peut-être, dans les intensions de Bloom, mais l'expérience n’en reste pas moins très interpellante et parfois même excitante, surtout quand l’inspiration vient aux musiciens (et c’est le but du jeu). La poésie brute se révèle alors et l’on a envie de participer et de chercher avec le groupe. C’est sans doute cela qu’on appelle «musique live»?

Bloom est en tout cas un groupe à suivre de près et à encourager vivement.

 

 

A+

 

 

 

20/04/2015

Oded Tzur Quartet - Bravo

Après Paris et avant Amsterdam, Rotterdam ou encore Tel Aviv, le groupe du saxophoniste new yorkais - d'origine israélienne - Oded Tzur a profité de la sortie de son premier album (Like A Great River, chez Enja) et de sa première tournée européenne pour s'arrêter ce dimanche soir à Bruxelles. Et on peut dire qu’il y avait du monde au Bravo pour découvrir cet intriguant quartette dans lequel on retrouve de sacrées pointures : Shai Maestro (p), Ziv Ravitz (dm) et Petros Klampanis (cb).

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Dans une ambiance intimiste, l’entrée en matière se fait tout en souplesse et sensualité. On se laisse  peu à peu envahir par la musique comme on se coule doucement dans un bain chaud. Sur les respirations calmes de la contrebasse, Tzur dépose un souffle chaud et serein. L’espace s’ouvre et les motifs se dessinent lentement.

Le ténor laisse ensuite la place à Shai Maestro et Ziv Ravitz (toujours soutenus par la contrebasse lancinante de Klampanis). Le pianiste développe des harmonies de plus en plus charnues et plus complexes. On dirait un vent chaud, venu du désert, qui s'élève avec force avant de s’estompe délicatement. Quand le tourbillon prend de la force, Oded Tzur reprend le fil de l’histoire où il l’avait laissé… dans le silence qui est revenu.

On reste en suspens et on n’ose à peine applaudir pour ne pas briser la magie de l’instant.

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Il y a quelque chose d'organique et de minéral dans cette musique. On a l’impression qu'elle vient du sol, qu'elle s’épanouit en douceur, qu’elle grandit avant de s’évaporer. On dirait qu’elle révèle les âmes, les accompagne et les protège, avant de les laisser vivre et danser.

Chaque morceau est une longue et lente évolution mélodique, introspective, méditative.

Oded Tzur travaille avec douceur des notes étirées qui évoquent tantôt le bansuri, tantôt la zurna. La transe n’est jamais loin et se mêle à un groove retenu.

Derrière ses tambours, Ziv Ravitz joue les sons feutrés, presque étouffés. Il utilise les mailloches ou les mains pour caresser les peaux et faire vibrer sobrement les cymbales. Son solo en fin de concert, plein de fougue et dénué d'agressivité, est magnifique de maîtrise.

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Quant à Shai Maestro, il invente, il colore et dévoile les harmonies aux saveurs légèrement orientales. La pulse est comme souterraine. Lui aussi étouffe parfois les cordes, comme pour creuser un peu plus dans une musique ethnique, comme pour se rapprocher encore plus des racines et des fondations. Car la musique d’Oded Tzur va bien au-delà du jazz (ou plutôt, vient de bien avant le jazz).

Cette musique hypnotique invite au balancement, puis à la transe, avec une élégance rare. Tzur garde une ligne de conduite - un objectif et un seul discours qu'il ne lâche jamais - comme s’il s’agissait d’une quête ou d’une recherche perpétuelle de quiétude.

C’est comme cela qu’il construit des moments forts et qu’il nous a offert, ce soir, un magnifique concert.

 

 

A+

 

04/04/2015

Random House - Bravo

Oui, j'ai raté plusieurs concerts au Bravo, le club qui a le vent en poupe en ce moment à Bruxelles. Oui, j'ai raté Jochen Rueckert (avec Mark Turner et Lage Lund) et aussi le quartette de Will Vinson

Mais ce jeudi soir, j'ai pu aller écouter Random House, le dernier groupe de Thomas Champagne. Et ce soir, le public est assez dispersé (il faut dire que «l’offre jazz» est assez étoffée : JS Big Band à la Jazz Station, la Jam du Chat-Pitre, Joachim Caffonnette au Sounds, entre autres).

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Au sous-sol du Bravo, Guillaume Vierset (g), Ruben Lamon (cb) et Alain Deval (dm), qui entourent le saxophoniste, entament «Oriana», un morceau à la structure plutôt classique mais très solaire et tournoyante. Aussitôt, on remarque les impros incisives de Guillaume Vierset, à qui Champagne laisse beaucoup de place dans le groupe, ainsi que de belles interventions de Ruben Lamon, qui fait preuve d’un jeu ferme et ondulant.

Les bases sont jetées et l’on peut s’aventurer plus loin avec «Block». Ici, on défriche et on fouille les sons. L’esprit est plus chaotique et abstrait. La tension se fait sentir et les sons rebondissent et ricochent. L’histoire se construit par touches et finit par exploser en une sorte de blues rock, lourd et puissant. On sent que le groupe capable de se lâcher un peu plus encore et de délirer à fond. Mais Random House préfère garder le contrôle et ne pas trop s’étendre. On en aurait bien pris un peu plus.

On aurait bien pris un peu plus aussi de «Around Molly», une composition de Vierset en hommage à la maman de Nick Drake dont il est fan déclaré. Cette superbe ballade jazz folk, aux parfums americana, voit se tresser des mélodies subtiles qui s’entrelacent enter la guitare et le sax. Ce morceau est propice aux impros et digressions… mais le groupe préfère respecter un format chanson, court et concis. Tant pis pour nous. Plus swinguant est le thème suivant (qui ne porte pas encore de nom) dans lequel Thomas Champagne se libère totalement. Soutenu par une rythmique solide, il mène la danse avec fermeté avant de passer le relais à Vierset (un futur grand de la guitare, décidément). Son jeu est fluide et nerveux, parfois osé, inspiré des meilleurs guitaristes new-yorkais actuels. Il construit et invente sans jamais se départir d’un groove intérieur.

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Après une reprise nerveuse au second set, Random House propose, un thème plus nébuleux, éclaté et dispersé, «One For Manu». On se rapproche un peu de la méditation ou de la transe parfois, surtout au travers du travail d’Alain Deval, qui joue principalement avec les maillets, comme pour invoquer la forge sourde de Vulcain. Le morceau est aussi fascinant que changeant. Le groupe mélange - si pas les styles - en tous cas les rythmes, les tempi et  les ambiances.

On enchaine alors avec un morceau plus ondulant et sensuel, «Circular Road» qui navigue entre jazz et pop à la Talk Talk et, bien entendu, la musique répétitive.

Random House défriche le jazz avec délicatesse, tout en gardant une oreille sur la tradition, et ne se ferme aucune porte. Ce mélange d’influences définit bien le nom d'un groupe qui n'est qu'au début d'une belle aventure. A suivre.

 

 

 

A+