25/01/2015

Hermia, Ceccaldi, Darrifourcq à la Jazz Station

Samedi 24 janvier, grand final du premier River Jazz Festival organisé par le Marni, la Jazz Station et le Senghor. Et quel final !

Manu Hermia avait reçu une carte blanche qui relevait plutôt du challenge puisqu'il donnait rendez-vous au public à 18h à la Jazz Station, avec Sylvain Darrifourcq et Valentin Ceccaldi, puis à 20h au Senghor avec son projet Belgituroc et, pour finir, à 22h au Théâtre Marni, avec Manolo Cabras et Joao Lobo! Bref, un marathon à lui tout seul.

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Le River Jazz peut s'enorgueillir d'un succès plus que réjouissant : chacun des concerts étant pratiquement tous sold out ! Une façon comme une autre de prouver à certains que la culture intéresse les gens et qu'elle est indispensable à l'épanouissement de tous.
Il est certain aussi que, vu l'engouement du public et des jazzmen, la formule (originale et pointue) sera renouvelée. Tant mieux car, malgré les nombreuses dates proposées, je n'ai pu assister qu'à un seul concert (quelle honte!), celui de Hermia, Ceccaldi et Darrifourcq à la Jazz Station.

J'avais déjà vu le trio en concert au Studio Grez, et j’en avais parlé ici. Un disque devrait sortir sous peu (chez Babel Label), et on l’attend avec impatience car la musique en vaut vraiment la peine.

Comme le dit Manu en introduction, la musique proposée par les trois compères tient bien sûr du jazz - au sens large dans la mesure où les frontières ont été habilement effacées – mais aussi de la poésie, qui oscille entre Verlaine et Bukowski.

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L’humour n’est pas étranger non plus au projet. Sous son titre amusant, «On a brûlé la tarte» est une lente progression intense et puissante qui nous pousse à nous interroger sur le monde, la vitesse, les relations, les gens.
Ceccaldi fait grogner gravement son violoncelle (l’école Joëlle Léandre n'est pas loin), Darrifourcq fait claquer ses fûts avec une fougue grandissante, dans une gestuelle rythmique précise et souvent asymétrique, tandis qu' Hermia arrache les notes à son ténor. Il passe de la souplesse à la rage avec un sens inné du discours.

Certains morceaux sont plus «mystérieux», repliés sur eux-mêmes, plus profonds. Le batteur mélange sa frappe à d'étranges bidouillages electro. C’est subtil et fin. Le moindre petit cliquetis, le feulement d’une brosse à vaisselle (!) sur les peaux ou le craquement de l’instrument sont amplifiés, retravaillés, rythmés. On voyage en apesanteur, dans un espace étrange et halluciné.

«Les flics de la police» (ici aussi, l’humour n'est pas sans réflexion) est basé sur un tempo hypnotique, haletant, post-industriel, imposé par Darrifourcq (qui signe aussi la compo). Ça claque sec. Très sec, même. Et c’est imparable.

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«Hô-Chi-Minh» (de Hermia) se penche avec beaucoup d’affliction, de tristesse et de recueillement sur les horreurs de la guerre du Vietnam. Le violoncelle est lourd de larmes et de désespoirs. La musique évoque un peu l’esprit de Messiaen. Puis la révolte monte, de façon irrépressible, et se termine en un véritable cri de rage. Ceccaldi est aussi précis que fougueux et sa musicalité est toujours étonnante. Le crin de son archet en prend un coup ! Quant au travail de Darrifourcq, encore lui, il n'est pas sans rappeler la musique concrète d'un Schaeffer : il s’aide de sonnettes, de réveils, de cintre, de couvercles de casseroles et d’effets électro pour créer un univers singulier. Et le bruit devient peu à peu mélodie, surtout quand Ceccaldi s'immisce imperceptiblement dans ce capharnaüm sonore hyper maitrisé.

Oui, la musique du trio va bien au-delà du jazz. Elle est tantôt ultra contemporaine, tantôt abstraite, tantôt brutale, tantôt apaisante. Parfois rock, parfois punk. Elle ne se fixe aucune limite. Elle nous surprend tout le temps, elle est imprévisible et nous emmène dans un sacré voyage qui ne laisse vraiment pas indifférent.

Quand on pense qu’après tout ça, Manu Hermia doit remballer son matériel, courir jusqu’au Senghor et jouer tout à fait autre chose, puis, de là, foncer au Marni pour remettre le couvert avec son autre trio, on se dit qu’il faut être fou… mais surtout bien dans sa tête. Et pour ça, pas de problème, on peut lui faire confiance à Manu.

Chapeau, man !

 

 

 

A+

 

 

 

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