29/12/2013

Sun Rooms au Vecteur à Charleroi.

Qui a dit que le jazz – et le jazz avant-garde en particulier – n’intéressait personne ?

Dimanche 15 décembre, le Vecteur à Charleroi nous a prouvé le contraire. Et ce soir-là, je me dis qu’il y a vraiment encore trop peu d’endroits à Bruxelles pour défendre ce genre de jazz. Trop peu, cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas. C’est juste qu’il y en a… trop peu…

En collaboration avec Point Culture, le Vecteur a donc invité cette fois-ci le trio Sun Rooms. Et la salle est bien remplie.

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Bien sûr, une bonne partie du public est venue pour écouter la première partie assurée par les élèves de l’Académie de Musique de Charleroi (où l’on retrouve des professeurs tels que Sabin Todorov, Felix Zurstrassen, Manu Bonetti, Jacques Pili ou encore Julie Dumilieu). N’empêche, après cette jolie prestation, la salle ne désemplira pas.

On remarque aussi dans le public certains aficionados du genre (croisé du côté de Gand, Anvers et autres endroits interlopes…). Ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de voir ce trio américain.

Sun Rooms, c’est donc le groupe du vibraphoniste chicagoan Jason Adasiewicz (tout content d’être à Charleroi, comme il me dira après le concert, car il a appris que l’on surnommait notre chère ville du Hainaut le «petit Chicago»… Pas sûr que ce soit vraiment valorisant), Mike Reed à la batterie et le norvégien Ingebrigt Haker-Flaten (membre de The Thing ou encore Atomic).

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Avec le premier morceau, quasiment improvisé, on entre de plain-pied dans un jazz très libre où flotte l’esprit des Eric Dolphy, Bobby Hutcherson et de l’AACM… Pas de doute, on sait d’où ils viennent.  Contrairement à Spacer - dernier album du groupe sorti en 2012, qui se joue plus en subtilité et en souplesse - tout ici est boosté, bousculé, décuplé. Modernisé et actualisé aussi.

Ça file à cent à l’heure. L’énergie y est incroyable. Et on se la prend en pleine face, comme le souffle d’une explosion inattendue.

Après avoir réinventé «Varmint», le groupe enchaîne quelques-uns des morceaux du dernier album, comme «Bees», qui permet au contrebassiste d’exécuter un solo d’une intensité incroyable. Haker-Flaten triture l’instrument, fait rouler ses doigts sur les cordes et les fait claquer sans ménagement. Il tire dessus comme s’il voulait les arracher, leur faire rendre leur dernier cri. Le groove est puissant.

Mike Reed impose un drive furieux, aussi haletant que swinguant. Il attise les temps, pousse le tempo. Juste un peu en avant…  Puis, il y a ces moments où il est en parfaite symbiose avec Adasewicz. Il le suit comme son ombre. Sur des chemins sinueux. Le pilotage est rapide et précis. La partition est complexe et pleine de rebondissement. Le batteur et le contrebassiste respirent ensemble avec le vibraphoniste.

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Si tout cela sonne de façon très moderne, Sun Rooms a cependant bien ancré son jazz dans la tradition. Il connaît parfaitement ses racines et peut se permettre d’en faire fleurir des fruits aux goûts bien étranges et «Classic Row» (?), d’un classicisme ultra moderne et déjanté en est la preuve. Sun Rooms donne ensuite sa version de «Boo Boo’s Birthday» de Monk puis de «Warm Valley» du Duke.

«Rose Garden» est quant à lui aussi plus léger, plus relâché. Le rythme est légèrement ralenti, mais les phrases restent toujours interpellantes et les dialogues aussi inventifs.

Le jeu de Jason Adasewicz reste toujours vif, extrêmement mobile. Il joue sans discontinuer avec la résonance de l’instrument. Le son ne cesse de rebondir et nous maintient dans une sorte d’univers clos.

Et l’intensité rythmique reprend vite. Les morceaux se reconstruisent sur des métriques étranges. Il y a une façon «Monkienne» de décaler les tempos et les rythmes. Jason Adasewicz attend avant de frapper. Un millième de seconde. Juste avant ou juste après le temps. Et ça change tout. Cela donne un relief incroyable, une incertitude excitante, une cassure grisante.

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Soudainement, le contrebassiste fait glisser l’archet sur les cordes. La musique se liquéfie alors, et le temps se suspend. On tombe dans une sorte d’abîme. Et puis, petit à petit, on se raccroche ici ou là. Et l’on remonte pas à pas. Jusqu’à la lumière, l’oxygène, la délivrance. La musique ressemble à de la poussière d’étoiles après l’implosion d’un météorite. C’est l’apaisement, la sérénité presque, avant que la machine ne reparte de plus belle.

Sun Rooms mélange les sentiments, creuse son style, y va sans concession et ne laisse jamais retomber la tension. Même dans les moments où la mélancolie remonte à la surface, tout est nerveux, rempli de messages et d’intentions. Rien n’est laissé au hasard. Chacun des musiciens reste attentif à l’autre, et chaque note fait sens. Même quand le trio reprend des standards, il se les accapare, leur redonne du sens, les replace dans le contexte.

Ce jazz, beaucoup plus accessible qu’on ne le croit, ne laisse pas indifférent car il est joué avec une telle ferveur et une véritable honnêteté qu’il ne peut que nous toucher. Le public ne cache d’ailleurs pas son enthousiasme.

Sun Rooms prépare un troisième album, espérons qu’ils aient la bonne idée de revenir nous le présenter en Belgique…



A+

15/12/2013

La Scala - Jazz Station

Ce qui est bien avec les «invitations au jazz hors frontières» de la Jazz Station c’est que plus ça va plus ça explore. En ouvrant la scène régulièrement au jazz allemand, canadien, hollandais, luxembourgeois et autres, le «club» propose souvent des choses de plus en plus étonnantes. (Le Pelzer à Liège tend un peu vers ça aussi, dernièrement… On ne peut qu'encourager ces initiatives).

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Ce vendredi 13 - quelle chance ! - c’est La Scala qui était sur scène pour représenter la France (la veille, il y avait eu Anne Quillier et le lendemain EGO système).

Groupe atypique (un violoncelle, un violon, un piano et une batterie), La Scala est né il y a près de deux ans à la suite d’un commande pour un  spectacle de théâtre. Ses membres ne sont (presque) plus à présenter puisqu’on retrouve les frères Ceccaldi - Théo (violon) et Valentin (violoncelle) - (croisé chez Walabix, Marcel et Solange, Méderic Collignon, Manu Hermia, l’ONJ d’Olivier Benoit), Roberto Negro (p) (entendu avec son propre trio ou aux côtés de Luis Vincente ou David Enhco – en janvier au Winter Jazz Festival) et  Adrien Chennebault (dm) (lui aussi chez Walabix et dans le trio de Roberto Negro).

Le jazz de La Scala est principalement basé sur l’improvisation et la musique très contemporaine.

La musique rappelle parfois plus Schönberg et Stockhausen que nos amis Parker et Gillespie. Pourtant, un ou deux morceaux prêtent un peu (un tout petit peu) le flanc au swing. Certes, il est plus évoqué que flagrant. Mais n’ayez crainte, l’intelligence, l’humour et l’énergie de nos quatre gaillards rend tout cela plutôt accessible.

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Il est certain que la configuration et la mise en avant des cordes donnent une couleur toute particulière au groupe.

Sur scène, les quatre musiciens sont hyper concentrés. Les yeux fermés, extrêmement attentifs à la musique de chacun, ils sont tous plongés dans un univers commun.

Avec eux, on navigue entre tourments intériorisés et démence festives et débridées.

Roberto Negro (auteur de la plupart des compositions) aime les phrases très courtes et resserrées. L’articulation est vive et le jeu très percussif (dans l’esprit des Matthew Shipp et consorts). Ses faux ostinati répondent - ou rivalisent – au jeu très heurté de Chennebault. Le batteur a la frappe sèche et tranchante. Ses baguettes et mailloches rebondissent sur toutes les parties de l’instrument, avec précision et justesse.

Au-delà d’une recherche harmonique complexe, le groupe travaille aussi le son. Celui-ci est en perpétuel mouvement et en incessantes transformations provoquant indéniablement les émotions.

Il y a de la finesse dans la recherche sonore. On fait chanter le moindre élément. L’archet se déchiquète d’abord sur les cordes du violon pour le faire crier, puis les frôle et les caresse - à rebrousse-poil - pour les faire miauler. Le violon se joue aussi parfois comme une guitare presque rock. Les cordes du piano sont frappées à l’intérieur, carillonnées, altérées ou étouffées… Les instruments sont sans cesse détournés.

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Tout s’ouvre, respire et vit. Et toutes ces impros démentes finissent toujours par retomber pile-poil sur un motif simple et limpide, comme si l’on voulait nous remettre sur le droit chemin.

Le quartette progresse souvent dans la délicatesse et le dépouillement avant d’assener les coups et terminer en une implosion violente («Zapoï», par exemple). Ou bien il fait évoluer lentement mais intensément une pâte sonore à la manière d’un pseudo blues («Dodici»).

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Si la musique demande autant d’attention que d’énergie (tant de la part des musiciens que des auditeurs), elle est très évocatrice et le spectacle se retrouve aussi sur scène. Une fois lancés, il faut voir les quatre artistes se démener, se débattre, tenter de se délivrer de chaînes invisibles et de rentrer corps et âme dans les rythmes et la transe. Si elle est cérébrale, la musique parle tout autant à l’esprit qu’aux viscères.

Alors, La Scala nous laisse deux choix : soit on s’enfuit, soit on est épris. Mais la tension est tellement puissante et attractive, et le relâchement tellement apaisant, que l’on ne peut que succomber.

La Scala fait éclater les barrières. S’il y a du jazz chez eux, il est assurément dans l’improvisation, dans le lâcher prise et dans cette constante fuite en avant vers l’inconnu.

Singulier, déconcertant parfois, osé… salutaire. Ce jazz-là existe et c’est tant mieux.



A+

 

 

 

10/12/2013

Lionel Beuvens Quartet - Jazz9 à Mazy

Je n’avais eu l’occasion de voir le nouveau quartette de Lionel Beuvens que lors du dernier Belgian Jazz Meeting à Liège. A peine une demi-heure et trois morceaux, c’était un peu court. Mais cela m’avait mis l’eau à la bouche. D’autant plus que Trinité, l’album paru chez Igloo, avait déjà pas mal tourné sur la platine et m’avait agréablement chatouillé les oreilles (et je n’en n’ai même pas parlé… quelle honte!).

Grâce au Jazz Tour, le groupe était à Jazz9 ce samedi 7 décembre. Pas d’hésitation, direction Mazy.

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Je m’attendais à un concert d’une belle tenue, mais pas d’une telle intensité et d’une telle inventivité.

Avec «A», qui ouvre le bal, le groove monte rapidement. C’est comme la corde d’un arc que l’on tend. Toujours plus fort, toujours plus loin. C’est comme une fièvre qui monte sans que l’on ne s’en rende vraiment compte.

Au piano, Alexi Tuomarila attise la cadence. Avec frénésie, agilité et précision, ses doigts courent sur le clavier. Il nous emmène au sommet d’une montagne russe et puis nous lâche dans une descente sinueuse et vertigineuse. Le wagonnet est fou et sans frein.

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Brice Soniano malaxe avec force les cordes de sa contrebasse, tout en nervosité ronde et enveloppante. Les cordes claquent avec profondeur et puissance. C’est à la fois haletant et rassurant. Il joue avec les silences et les espaces. Il oxygène et fait respirer la musique, il donne du souffle aux rythmes.

Ouf, nous voilà dans un creux. Tout se calme… faussement. La trompette de Kalevi Louhivuori, mi-brumeuse, mi-claquante, prend le relais. Le son est feutré, étiré et nuancé. Rien ne vient de façon abrupte et encore moins attendue.

Les solos s’enchaînent sans forcer. Et «s’enchaîner» est vraiment le mot. Ils se fondent les uns aux autres. Sur des tempos fluctuants où la puissance se confond avec l’énergie. La démonstration est superbe.

En tant que batteur, le leader sait faire exister le groove, sans nécessairement l’imposer ou le faire trop remarquer. Et en tant que compositeur, il sait aussi faire remonter à la surface tout le lyrisme et la poésie des harmonies et des mélodies. Voilà certainement les forces de Lionel Beuvens.

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Il faut admettre aussi qu’il a trouvé, dans le chef d'Alexi Tuomarila (son ami de longue date) un partenaire idéal et un complice parfait pour libérer sa musique.

Le toucher du pianiste finlandais est en tout point remarquable. Il enchaîne avec une clarté déconcertante les successions d’accords arpégés. Il injecte de la luminosité à chaque note. On le sent plein d’idées qui ne demandent qu’à être partagées.

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Quant au trompettiste, il ne prend jamais la route prévue, celle qui pourrait rassurer. Son jeu est plein d’inventivité. Même dans les codas, il trouve encore le moyen de surprendre. Le son est pur, pareil à un ciel d’hiver débarrassé de toute pollution.

On pense parfois à une version moderne des Fats Navarro ou Thad Jones, ou à tous ces souffleurs de hard bop qui jouaient leur vie sur un chorus.

S’il y a de la transe dans certains morceaux («Mucho Loco», bien loin de la version enregistrée) il y a aussi de la douceur et de la lenteur qui évoquent des plaines désertes, nues et froides (sur «Fragile» notamment). Louhivuori utilise des effets électro pour déposer par nappes successives ses chants aériens et fantomatiques (ici, c’est à Arve Henriksen que l’on pense).

Les deux sets passent vite. Sans que l’on ne s’en rende compte. On ne s’ennuie pas un seul instant.

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Dans la foulée d’une tournée pareille (c’était la quinzième date consécutive ce soir, il y avait eu les JazzLab Series avant) on aimerait que le groupe entre à nouveau en studio, immédiatement, pour graver ce moment, pour poser un jalon et mesurer le bond artistique accompli depuis l’enregistrement de Trinité.

Il serait dommage de laisser retomber le soufflé. On sent dans ce groupe une spirale ascendante intense et créatrice.

Deux rappels – et pas de faux rappels – viendront à peine à bout d’un public enthousiaste mais surtout conquis. Du jazz comme celui-là, tout le monde en redemande.

Ça tombe bien, le groupe sera encore en concert à St Georges sur Meuse, à la Jazz Station, au Monk, à Eupen et St Hubert. Ne ratez pas ça !



A+

 

 

 

08/12/2013

Jazz et livres. Sol et Intermède.

Le jazz c’est de la musique. Mais ce sont aussi parfois des mots.

Dernièrement, parmi tous les bouquins que je lis (Qu’est ce qu’on joue, maintenant?, Une anthropologie du jazz et autres…), il y a deux romans.

Deux livres totalement opposés. Le seul point commun: le jazz.

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Le premier se déroule à Paris. C’est l’histoire de Sol, une jeune contrebassiste, assez douée semble-t-il, sortie de “nulle part”, à la recherche de l’assassin de son père qui était, lui aussi, musicien de jazz.

L’histoire est noire et plutôt brutale.

Tout l’intérêt réside surtout dans le fait que l’action se déroule dans un «Paris Jazz» contemporain que l’on connaît assez bien, et que l’on y fait référence à des musiciens français actuels (la préface est d’ailleurs de Stéphane Belmondo). Mais cette bonne idée de départ se désagrège vite au fil des pages. En effet, l’intrigue est assez mince, même s’il s’y passe beaucoup de choses - plus invraisemblables les unes que les autres - en très peu de temps. Et ce qui gène le plus, c’est le manque d’épaisseur et de profondeur psychologique du personnage principal. Du coup, on reste en surface. Le roman est court et Philippe Yvon, l’auteur, n’a pas de temps à perdre et accumule les clichés stylistiques.

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Ce qu’il nous manque donc, c’est la gourmandise des mots, des idées et des phrases bien tournées (un peu de ce plaisir que l'on éprouve en lisant Manchette, Boujut ou Villard dans son Bird, par exemple, dont l'action se déroule aussi dans le Paris d'aujourd'hui). Dommage.

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Si ça file vite chez Sol, le temps se suspend dans Intermède d’Owen Martell.

Ici, on replonge en 1961, à New York. Nous sommes chez les Evans et Bill, pianiste, est perdu, désorienté et très affecté par la disparition brutale de son contrebassiste et ami Scott LaFaro.

On passe alors en revue les états d’âme du pianiste au travers des réflexions et des témoignages imaginaires de certains membres de la famille : le père, le frère, la mère... On les suit dans leur tentative de veiller sur lui et de l’accompagner dans ces moments pénibles. De l’empêcher de «tomber», de s’abîmer.

Si le temps est suspendu, c’est parce que Bill ne joue plus. Et que fait un musicien que ne joue pas ? Il gamberge. Et l’on gamberge avec lui sur l’amitié, les sentiments, l’utilité de la vie...

L’écriture est lente, plutôt lyrique, mais assez simple. Owen Martell mélange la réalité et la fiction avec une belle subtilité même si, il faut l’avouer, on a parfois un peu de mal à être captivé ou – pire - à être touché. Impression en demi-teinte.

Enfin, tout cela redonne quand même très envie de réécouter l’éternel Bill Evans.



A+