19/11/2013

Pierre de Surgères - Krysis au Café Belga


N'ayant pas eu l'occasion de l'entendre au Sounds pour la sortie officielle de son premier album (l’excellent Krysis, que je vous recommande vivement), je suis allé écouter le pianiste Pierre de Surgères au Café Belga (à Flagey) ce dimanche soir.

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La musique de Pierre de Surgères a quelque chose de spontanée et d’évidente. Pourtant, elle n’est pas aussi simple qu’on voudrait bien le croire. Il y a certainement des ingrédients mystérieux dans ses compositions mais il y a surtout une alchimie peu commune entre les musiciens pour la rendre si accessible.

D’ailleurs, dans le brouhaha habituel du lieu, le public se rassemble autour du trio (Teun Verbruggen aux drums et Felix Zurstrassen à la basse électrique), attiré comme des insectes autour d’une ampoule. Il y a même des enfants. Et certains semblent subjugués. Les oreilles fraiches, grandes ouvertes et non encore polluées, ils sont attentifs. C’est bon signe, tout n’est pas perdu !

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Entre modal et autres constructions aux structures plus complexes, le trio fait le pont entre le jazz mélodique des aînés et celui, plus sophistiqué, de ses contemporains (dans la veine des Craig Taborn, Vijay Iyer ou Jason Moran). Un jazz plein de nuances, d’énergies, de tensions et de délivrances.

Si le groove est omniprésent dans les différentes compositions du pianiste – et surtout dans leur interprétation – de Surgères n’hésite jamais à le briser en petits morceaux… la résonance auditive, à l’instar de la persistance rétinienne, fait le reste et nous empêche de perdre le fil.

Ces ouvertures permettent à Teun Verbruggen de se libérer du tempo et de lâcher des pulsations rythmiques plus irrégulières et abruptes. Effet rubato - très maîtrisé – garanti et jubilatoire

Sur son piano électrique (pour l’occasion), de Surgères fait éclater les accords par grappes. Les phrases sont courtes et les arpèges fulgurants flirtent parfois avec la dissonance. Les échanges, en complicité avec Teun Verbruggen (sur le magnifique «On A Train To Bern» par exemple), sont éblouissants de précision.

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Sur d’autres thèmes, comme «Nautilus», le trio multiplie les couches rythmiques et mélodiques. Une instabilité enivrante se dessine, fragile et excitante.

A la basse électrique, Felix Zurstrassen assure un jeu souple, flexible, libre. Il semble flotter entre le piano et la batterie. Il maintient les liens, accompagne l’un, soutient l’autre, libère l’ensemble. Son jeu, plein de finesse et de rondeurs, ne manque vraiment pas d’idées.

Parfois, une certaine mélancolie se dégage des morceaux, même lorsqu’ils ne sont pas lents. Il y a de la gravité aussi – ou tout simplement de la lucidité (?) – dans des thèmes comme «Coline Dort» qui mélangent fermeté, fluctuation et candeur.

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Il y a un côté organique dans cette musique aussi cérébrale que groovy. Elle remue les sens et elle est capable de réveiller en nous une intelligence oubliée.

D'ailleurs, malgré le bruit ambiant, la musique émerge tout le temps, accroche et fini par dominer. Finalement, elle s’accorde très bien aux bruits et à l’énergie de la ville, à sa vitalité mais aussi à sa précarité. C’est un jazz définitivement ancré dans le présent, un jazz qui vibre et qui bat avec son temps.

Poussé par un public enthousiaste, le trio ne peut lui refuser un bis et lui offre un lumineux et joyeux «Back To Life», sorte de fuite en avant bourrée d’accélérations swinguantes.

Pierre de Surgères a mis du temps à délivrer sa vision du jazz, mais cela valait vraiment la peine de l'attendre. Maintenant, on ne demande plus qu’à l’entendre… encore et encore. (A la Jazz Station le 27/11 et à la Cellule 133 le 5/12, par exemples...)



A+

 

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