28/10/2013

Samuel Blaser Trio - Archiduc

 

Le ciel est menaçant, le vent souffle fort, il pleut.

Dimanche de tempête sur Bruxelles... et à l’Archiduc.

Samuel Blaser (tb), Peter Bruun (dm) et Marc Ducret (eg) tournent en Europe et font un crochet par le club de la Rue Dansaert. Ça va secouer.

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Un petit problème d’ampli retarde quelque peu la mise à feu. Mais une fois résolu, les trois musiciens plongent instantanément dans le tourbillon rythmique et harmonique déroutant, chaotique, parfois.

Il s’agit d’une histoire de sons, de souffle, d’écoute et d’échanges vifs.

Marc Ducret est toujours aussi impressionnant de maîtrise et d’invention. Ses doigts glissent, s’accrochent, caressent, frottent, frappent ou pincent les cordes. Il alterne stridence, échos sourds, phrases courtes et sons secs. Il change l’accordage de sa guitare en pleine improvisation. Il danse sur sa pédale de guitare du pied gauche puis du pied droit.

Avec un minimum de matériel, il sort pléthore de sons et de couleurs.

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Si les éclairs jaillissent de la guitare de Ducret, le tonnerre gronde dans le trombone de Blaser. Le son est grave, parfois menaçant, il vient d’une profondeur insondable, puis il jaillit et éclabousse les harmonies. En quelques glissades, des bribes de mélodies prennent forme, se dissipent, puis réapparaissent.

Parfois, une éclaircie survient. La musique s’apaise au profit  d’une sorte de blues, chaud et lumineux, presque tendre.

A la batterie, Peter Bruun distille un jeu aussi fin, délicat et foisonnant (ses balais virevoltent comme mille feuilles mortes prisonnières d’un tourbillon) que brutal et puissant. Il rebondit sur les solos de Ducret avec une redoutable précision ou lie ceux de Blaser avec infiniment d’habileté.

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Toujours bouillonnante, parfois abstraite, jamais tiède - que ce soit  sur l’affolant «It Began To Get Dark» ou lors d’une revisite de «Fanfare For A New Theater» d’Igor Stravinsky - la musique, ultra libérée, est toujours mue par un groove sous-jacent.

Aussi, «Held» est une incroyable course poursuite où chacun des musiciens semble vouloir échapper à l’autre. Mais ils savent qu’ils sont liés à jamais. Alors, ils foncent ensemble, prennent tous les risques, se relaient, se dépassent, se rejoignent.

Quelle tornade !

N’allez rien chercher d’évident dans cette musique, mais laissez-la vous prendre. Elle s’impose de toute façon à vous, avec la force brute des émotions incontrôlées.



A+

 

 

 

 

 

22:29 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : archiduc, samuel blaser, peter bruun, marc ducret |  Facebook |

20/10/2013

Greg Lamy Quartet - Meeting - Sounds

Malheureusement pour Greg Lamy, le soir de son concert au Sounds coïncidait avec la qualification de la Belgique pour la Coupe du Monde de football. Cela arrive tous les douze ans – dans le meilleur des cas – et il fallait que cela tombe ce soir-là…

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Autant dire que pour accueillir le quartette venu présenter son dernier et très bon album Meeting (chez Igloo), le club n’était malheureusement pas très rempli. (Heureusement, cela s’améliora par la suite…)

Greg Lamy est un tendre, un sensible, un romantique… Et cela se ressent dans sa musique. Ce qui se ressent aussi chez lui, c’est une envie de retour à la simplicité. Lamy recherche le son clean, celui des Jim Hall et des Joe Pass avec une touche de jazz actuel en plus.

Sur la plupart des morceaux - comme «La Déferlante» qui s’inspire peut-être de la musique classique, «Eclipse», l’un de ses morceaux fétiches, ou encore «Tout simplement» - la musique est souvent dépouillée, fine et sobre.

Lamy ne cherche plus l’effet pour l’effet, et s’il se contente de quelques reverb’s c’est pour donner plus de poids à la mélodie. Il préfère enrichir ses compos d’improvisations intelligentes, en tournant autour d’un accord ou en développant des phrases subtiles pour les réinventer.

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Par ailleurs, les échanges avec Johannes Mueller sont assez resserrés. Le saxophoniste possède un son robuste et charnu et quand Lamy le laisse s’envoler (sur «Can’t Wait» par exemple) il prend réellement possession de l’espace. Il enveloppe la mélodie, la pousse dans ses derniers retranchements, y ajoute du «gras» et de la puissance.

Les deux solistes sont soutenus magnifiquement par une rythmique robuste. L’excellent Gauthier Laurent tient la barre sous le feu continu du batteur. Ce soir, c’est Remi Vignolo qui tient les baguettes et l’on remarque qu’il «claque» peut-être plus brutalement que le batteur attitré du groupe, Jean-Marc Robin. Ce qui donne parfois des couleurs plus contrastées entre élégance et vigueur.

Le deuxième set est d’ailleurs un peu plus costaud. Est-ce aussi parce qu’il y a plus de monde et plus d’ambiance ? Toujours est-il que le quartette se lâche un peu plus encore. «Aïe» prend des airs funky irrésistibles – avec, ici aussi, de belles interventions tranchantes de Mueller – tandis qu’ «Absturz» s’enracine dans les profondeurs du vrai blues. L’esprit soul de Lamy ressort de plus belle. Ça balance, ça échange et ça ondule. Et c'est bon.

 

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Et quand le quartette revient à des moments plus intimistes («Room 117») on ressent toute la «matière» de la musique et une véritable profondeur mélodique.

Après tant d’années de complicité, le quartette s’est indéniablement pourvu d’un son de groupe et offre un jazz parfaitement équilibré et bien personnel…



N’attendez pas la prochaine qualification des Diables pour découvrir (ou redécouvrir) la musique de Greg Lamy.

A+

 

13/10/2013

Blasting Zone Ahead - Fox

 

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Il y a parfois du jazz qui ressemble à du rock. Et chez Fox, sous une fine peau de mouton jazz se cache un renard rock. Le titre de l’album, Blasting Zone Ahead, sonne d’ailleurs comme un  avertissement. Et puis, lorsqu’on connaît le pédigrée des musiciens – Olivier Stalon (eb), François Delporte (eg) et Xavier Rogé (dm) - on devine plus ou moins où l’on met les oreilles. Mais on n’est jamais à l’abri de surprises. Ne pas s'attendre à ce que l'on va entendre, voilà peut-être ce qui fait la différence avec un album ordinaire de rock. Elle est peut-être là, la magie du jazz.

Chaque titre, plein d'humour et de second degré, voudrait donner quelques indices, mais il brouille plus encore les pistes. «Fraxavol 15 μg», sous l’emprise d’une basse entêtante, révèle un mélange étrange entre Deep Purple, Zappa et autres Angus Young, «Julie In The Sky With Diamonds» aux accents plutôt groovy flirte plus avec le heavy metal qu’avec une quelconque référence aux Beatles. Et ainsi de suite. Fox n’est jamais là où on l’attend. Par exemple, «Rapture Of The Deep», sur une rythmique plus funky - cependant sombre et mystérieuse - permet à François Delporte de raconter, dans un vocabulaire riche, une histoire pleine de rebondissements, tandis que «Tethys» trempe dans un jazz rock délicat, presque classique. Sur ce dernier titre, lorsque le tempo ralentit, un très intéressant dialogue s’établit entre les trois amis et incite François Delporte à s’arracher sur sa guitare, avant de finalement adopter un phrasé audacieux - et franchement métal sur la fin - qui se conclut par un «ta gueule!» salutaire et plein de dérision.

Un peu comme le déstabilisant «Gulliver» en fin d’album, le sombre «Time Warp» s’étire très lentement, sur des tempos flottants et changeants. Les riffs de basse ouvrent chaque fois la voie et laisse paraitre de nouvelles perspectives que le groupe explore, ou effleure à peine, avant d'aller improviser ailleurs. Ici, comme sur l’ensemble de l’album d’ailleurs, Xavier Rogé déborde de créativité. Jamais il ne se répète mais distille un jeu foisonnant, bourré d’autant de finesses rythmiques que de puissance et d’explosivité.

Fox joue la surprise, invente les rythmes et bouscule la musique avec une maestria incroyable. Blasting Zone Ahead mélange les genres et les références (Urban Dance Squad, Rage Against The Machine, mais aussi peut-être Medeski, Martin & Wood ou Weather Report) avec une intense jubilation.

Cet album nettoie les oreilles autant que les idées… Alors, accrochez-vous et foncez. Ça fait un bien fou.



A+

 

 

 

11/10/2013

Ellery Eskelin NY Trio - De Singer


Je ne pouvais pas rater la venue, ce mercredi 9 octobre au Singer, du trio de Ellery Eskelin.

J’avais vu, avant l’été, le saxophoniste à New York (Au Cornelia Street Café) dans une toute autre configuration.

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Ce soir, c’est avec Gary Versace (Hammond B3) et Gerald Cleaver (dm) qu’il se présente à l’occasion de la sortie du deuxième volume de son NY Trio avec lequel il revisite quelques uns des plus célèbres standards de jazz.

Bien entendu, le groupe ne se contente pas de reproduire ces «classiques» tels quels. Il les absorbe, les mâche, les digère, se les approprie et nous les renvoie plus brillants, plus étonnants et plus indispensables que jamais.

Devant un public assez nombreux, les trois musiciens se lancent dans le vide, sans filet.

On dirait trois satellites tournant chacun sur leur orbite. Chacun façonnant son univers. Pourtant, l’objectif est  commun : atteindre l’essence même d’une mélodie. Alors, petit à petit, un peu à l’ East Of The Sun et au West Of The Moon, le thème se révèle.

Les circonvolutions d’Ellery Eskelin se mélangent à la poésie concrète du jeu de Gary Versace, tandis que Gerald Cleaver impose un bouillonnement rythmique aussi précis et obnubilant que décalé et foisonnant.

Le trio a une façon bien personnelle de déconstruire les compositions. Il démonte d’abord le thème puis éparpille les morceaux - comme lors de cette longue introduction inspirée d’Eskelin, qui brouille les pistes, fait table rase de tout ce que l’on connaît pour ne garder que quelques indices – avant de tout réagencer. Tout s’éclaire alors et le morceau s’offre à nous sous un jour totalement nouveau. Tout ce chemin, reprit à l’envers ou de travers, nous mène à un «We See» de Thelonious Monk, terriblement bebop, plutôt déglingué mais aussi terriblement neuf.

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Ce qui est amusant – car le jazz est un jeu amusant – c’est que nos trois musiciens arrivent à extraire quelques notes des œuvres, quelques phrases, quelques mots – comme si l’on tiraient quelques mots essentiels d’une pièce de Shakespeare ou d’une œuvre de Proust – pour les replacer dans un autre contexte, plus actuel, plus brut et plus abstrait parfois. Mais chaque fois, ou presque, on en reconnaît instinctivement l’origine. Si le fruit a une autre forme et une autre saveur, la racine est la même. Serait-ce aussi le fait que le trio n’oublie jamais le swing et le groove qui font, sans aucun doute, partie de l’ADN de cette musique ?

Et puis, il y a aussi beaucoup de soul et de blues dans le jeu très particulier et très contemporain de Versace. C’est brillant de vivacité et d’idées. Ses échanges complices avec Gerald Cleaver sont d’une insidieuse efficacité. Le batteur s’amuse à varier les tempos pour offrir ainsi un niveau supplémentaire de lecture à «If I Had You», «After You've Gone» ou encore «Just One Of Those Things». Eskelin, quant à lui, possède un son âpre et urbain, bien ancré dans son époque. Mais on le sent aussi terriblement attaché à la tradition (il y a du Rollins, du Webster ou même du Lester Young là-dessous).

En les revisitant de la sorte, le trio démontre que ces standards sont d’immenses terrains de jeu, propices à un jazz très ouvert et très improvisé et où tout est permis… à condition d’en connaitre les règles sur le bout des doigts. Et à ce jeu-là, le NY Trio n’a de compte à rendre à personne.



A+

 

05/10/2013

The Bird The Fish and The Ball - Lynn Cassiers

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Tout commence par quelques petits réglages, par quelques sons abstraits et disparates, par de légers et sourds couinements. Nous venons d’atterrir – ou d’alunir – sur une planète étrange et inconnue. A nous de jouer à l’explorateur et de découvrir l’univers de Lynn Cassiers. The  Bird The Fish And The Ball (chez Rat Records) est le premier album solo de la chanteuse, électro multi-instrumentiste et il se découvre à chaque écoute un peu plus.

Seule avec ses machines, Lynn Cassiers invente des sons, des formes musicales et des mélodies jamais entendues. Elle fait sonner les objets les plus divers avec une sensibilité poétique innée.  Elle rythme avec bienveillance les émotions.

Si la musique est créée, trafiquée et malaxée électroniquement, elle révèle cependant une chaleur et une profondeur indéniable. C’est que Lynn Cassiers nous raconte des histoires comme on raconte des contes à un enfant. La voix est pure et diaphane. Proche et irréelle à la fois. Elle chante les mots en anglais et aussi parfois en néerlandais avec la même tendresse et la même fragilité. Elle nous embarque dans un monde blanc, cotonneux, dans une sorte de cocoon amniotique.

Le ton est généralement mélancolique ou nostalgique, parfois enfantin, avec son lot de douleurs, de rêves perdus, mais aussi d’espoirs et de promesses simples.
Le travail sur la voix, en un dosage subtil, permet à Lynn Cassiers de jouer différents personnages et d’enrichir le propos, de donner du corps et de l’épaisseur aux récits.
On pense parfois à Sidsel Endresen ou à Stina Nordenstam cherchant comme elle à faire
résonner l’air ou à faire vibrer le souffle des objets.

Sa voix perle comme les gouttes d’une fine pluie rafraichissante («Pling Pling»), se dépose comme un voile de désenchantement («Cookies For Jack») ou tremble comme une prière («Rose»).

Tel un chant de sirène qui nous désoriente («Night Out Of A Weirdo’s Mind») Lynn Cassiers nous attire au plus profond de l’âme. Elle retourne nos sens, nous fait réfléchir, joue avec notre esprit. Et l'on se surprend à respirer plus lentement, puis à dodeliner légèrement de la tête et finalement à battre ostensiblement du pied. Et les couleurs changent, les pulsations varient, tout est mouvant, tout est  rassurant et incertain à la fois

The Bird The Fish And The Ball est un disque passionnant de bout en bout, d’une originalité incroyable et d’une maîtrise admirable.

C’est un voyage envoûtant et unique qu’il ne faudrait surtout pas rater. Embarquez, n’ayez crainte, vous êtes entre de bonnes mains… la fée Lynn Cassiers veille.




A+

 

 

21:14 Écrit par jacquesp dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : lynn cassiers, rat records, chronique |  Facebook |