22/07/2013

Brosella 2013 - Une sacrée cuvée.

 

Soleil et chaleur sur le Théâtre de Verdure. Ça fait du bien. Du coup, tout le monde est de sortie.

Et il y a déjà pas mal de monde sur les coups des trois heures pour écouter les finlandais du UMO Jazz Orchestra, dont la réputation n’est plus à faire. On a pourtant rarement eu l’occasion de les entendre sur une scène belge. On ne remerciera donc jamais assez le Brosella pour la pertinence de sa programmation.

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Le big band propose un jazz au swing très moderne et assez puissant, qui laisse souvent la part belle aux solistes. Il faut dire que, pour l’occasion, Karl Heinilä (le chef d’orchestre) avait invité le trompettiste Verneri Pohjola - dont le disque «Aurora» en 2011 fut une belle révélation et le récent «Ancient History» une belle confirmation. Quasi omniprésent, le trompettiste déploie la palette assez large de ses talents, allant du très aérien au très brûlant. L’articulation est limpide avec parfois une pointe d’agressivité. Il faut souligner également, dans ce solide big band, les belles interventions de Manuel Dunkel (ts) ou de Kirmo Lintinen (p), dans des solos très accrocheurs. UMO est décidément une belle machine, parfaitement rôdée et dynamique au son et aux arrangements très actuels. A ne pas rater lors de leur prochaine venue…

Sur la seconde scène, un peu plus haut dans le parc, Yves Peeters Group (dont j’avais déjà parlé ici) régale l’auditoire de sa musique aérienne, dansante et savante. Le dosage et l’équilibre - entre groove (tantôt rock, tantôt africain) et atmosphère - est une vrai réussite. La basse solide de Nicolas Thys laisse du champ libre aux intervention parfois free de Frederik Leroux (eg), quant à Nicolas Kummert il rafraîchit cette chaude après-midi de son chant si particulier.

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Retour à la grande scène avec le trio de Nathalie Loriers (avec Philippe Aerts (cb) et Rick Hollander (dm) ). Au risque de me répéter, la formule «trio» convient vraiment bien à la pianiste. Même si elle s’inspire, comme elle l’avoue elle-même, de Bill Evans ou d’Enrico Pieranunzi entre autres, il est indéniable qu’elle possède définitivement son style. Au lyrisme qu’on lui connait (niche plutôt réductrice dans laquelle on l’enferme un peu trop vite), elle allie un swing au timing parfait. Elle a une façon d’aller à l’essentiel avec beaucoup de sensibilité. C’est de la poésie sans minauderie, de l'énergie sans brutalité. Bien entendu, elle est soutenue, poussée même, par une rythmique idéale et “Moon’s Mood”, “Les trois petits singes” ou encore “Jazz At The Olympics” font mouche. Voilà du jazz comme on l’aime.

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Découverte intéressante, ensuite, sur la petit scène, du quartette d’Elina Duni. Je connaissais le pianiste Colin Vallon ainsi que le contrebassiste Patrice Moret (pour avoir écouter leur excellent album «Rruga», chez ECM), par contre je ne connaissais pas la chanteuse albanaise Elina Duni, ni le batteur Norbert Pfammatter. Basée principalement sur la musique traditionnelle des Balkans aux rythmes parfois obsédants et enivrants ou à la mélancolie exacerbée, le groupe mélange les genres avec une grande élégance. Au-delà de la tradition, Elina Duni échange avec ses musiciens sur un jazz parfois déstructuré et les laisse aller à de belles impros inspirées. Ainsi, Colin Vallon n’hésite pas à proposer une longue intro plutôt abstraire au piano (cordes étouffées, intervalles marqués, dissonances et silences) tandis que Patrice Moret accentue les sons déchirés à l’aide de l’archet. L’univers est particulier, mystérieux, envoutant parfois. Les histoires qu’Elina raconte – d’une voix parfaitement maîtrisée – sont pleines de poésie et de douleur, remplies de messages. Alors, elle s’oblige à nous en expliquer le sens en français. Classe.

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Retour sur la grande scène où Bill Frisell nous la joue toute en finesse. Il est au Brosella pour présenter son dernier album Big Sur (une commande du Monterey Jazz Festival).

Une batterie, trois violons et un violoncelle accompagnent le guitariste. L’esprit est à la détente, à la langueur, au contemplatif. La musique évoque les grandes étendues désertes, les paysages qui entourent Glen Deven Ranch (où il s’est retiré pour composer et enregistrer). Bill nous fait faire le tour du propriétaire. On flâne… puis on trotte au son du violon de Jenny Scheinman (un peu western) ou de Eivind Kang (un peu eastern). Les impros sont fragiles, se développent sur des ostinati ou de courts motifs évolutifs. Parfois, on fait un très court détour du côté du rock (Rockabilly? Twist?) avant de se reposer tout en douceur… Même si tout cela est très joli, on s'ennuie un tout petit peu. Impressions quelque peu mitigées.

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Changement radical sur la petite scène avec Big Noise. On ne s’en lasse pas ! Surtout que, pour le Brosella, le trio a invité le clarinettiste Evan Christopher, un vrai de vrai de la Nouvelle Orléans. Grâce à lui, Big Noise plonge un peu plus encore sa musique dans les racines de ce jazz qu’ils chérissent. Et le plaisir de jouer est toujours aussi communicatif. Les gens dansent devant la scène, rient, applaudissent. Loin de jouer la star ou de montrer “comment il faut faire”, Evan Christopher s’intègre au groupe – car il lui trouve de véritables qualités – et partage sincèrement la musique avec Raphaël D’Agostino (tp, voc), Johan Dupont (p), Max Malkomes (cb) et Laurent Vigneron (dm). Non, Big Noise n’a pas fini de grandir…

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Et voilà enfin, cerise sur le gâteau, Jonathan Batiste. Celui qu’on attendait. Je l’avais découvert avec Roy Hargrove, il y a deux ans, ici même au Brosella et il m’avait laissé une grosse impression. Ce soir, il se présente avec son groupe «Stay Human», avec lequel il déambule régulièrement dans les rues et le métro New Yorkais. Répandant ainsi la bonne humeur et le partage. Avec eux, le spectacle est partout et non conventionnel.

Pourtant, tout démarre en douceur. Sourire irrésistible coller sur les lèvres, doigts démesurés, Jon Batiste nous emmène entre blues et swing avec un sens du rythme inné. Avec humour et intelligence, il mélange «Carmen» à «Summertine».

Au tuba, Ibanda Ruhumbika fait la pompe, à la contrebasse Barry Stephenson excite les temps, le sax du jeune Eddie Barbash joue les empêcheurs de tourner en rond, quant au batteur, Joseph Saylor, intenable, il claque les tempos et accentue la syncope. Ça bouillonne et l’ambiance monte. Au son de son mélodica, sur «Killing Me Softly», Jon Batiste emmène alors tout son groupe au devant de la scène, sur les premières marches, à un mètre d’une foule déjà bien excitée.

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Et là, on passe à la vitesse supérieure. Tout s’emballe sur une version incroyable de «St James Infirmery». Le sax s’empare d’un solo du tonnerre, il monte sur le piano, enchaîne les chorus. Puis, comme pour répondre au saxophoniste, le batteur décroche son tom et vient le planter tout devant. La démonstration, brutale, jouissive et délirante, se termine par le jet de ses baguettes dans le public. Et puis tout le monde s’en va.

Surprise. Incompréhension. Le public devient fou !

C’était une fausse sortie. Revoilà le Stay Human prêt à en découdre de plus belle. «Why You Gotta Be Like That?» se reprend à l’infini et… ça y est, le moment que l’on attendait arrive: toute la bande descend dans le public et va se balader au beau milieu des travées de l’amphithéâtre. L’ambiance est indescriptible. Les morceaux s’enchaînent («My Favorite Things», «Kindergarten»…).

Revenu sur scène, le groupe se resserre autour du piano. Chacun prend posesion d’une partie du clavier. Puis, ils échangent leur place. Tapent dans les mains, tape sur tout ce qu’ils trouvent, font chanter le public, le font danser…

Moment incroyable de plaisir collectif !

Voilà sans aucun doute l’un des meilleurs concerts de l’année (en tous cas, il sera difficile de faire mieux…)! Jonathan Batiste est à suivre, plus que jamais, et à revoir au plus vite.

Merci encore Henri Vandenberghe, merci les bénévoles, merci le Brosella.

Vite, à l’année prochaine.

A+

 

 

 

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