31/05/2013

Brussels Jazz Marathon 2013


J’adore faire partie d’un jury, c’est excitant. Pas toujours évident, mais excitant.

Un jury choisit. C’est excitant. Mais choisir, c’est renoncer. C’est pas évident.

Et ce ne sont pas les autres membres du jury du concours des Jeunes Talents du Brussels Jazz Marathon (le journaliste Jempi Samyn, le saxophoniste Manu Hermia, le guitariste Henri Greindl, l’organisatrice Jacobien Tamsma et la pianiste - et présidente – Nathalie Loriers) qui me diront le contraire.

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Il a d’abord fallu faire une sélection parmi plus de vingt candidatures et choisir trois groupes (une première épreuve pas simple). Finalement, ce sont Syma, Stanislas Barrault Trio et Pablo Reyes Trio qui se sont retrouvés sur le podium de la Place Fernand Cocq ce samedi 25 mai. Trois groupes et trois styles totalement différents. Voilà qui ne facilite pas plus les choses.

Syma est un très jeune quintette qui ose ses propres compositions, dans un style jazz fusion (tendance prog rock). Pas simple de faire sonner un tel band. On sent d’ailleurs quelques flottements ici ou là. Mais on remarque aussi quelques belles personnalités (Louis Evrard aux drums ou Quentin Stokart à la guitare, pour ne citer qu’eux).

Plus aguerri, le trio de Stanislas Barrault (dm) - avec Casimir Liberski (p) et PJ Corstjens (eb) - revisite quelques standards, qu’il exécute parfaitement, avec rigueur et pas mal de personnalité.

Quant à Pablo Reyes – qui, malgré son jeune âge, à déjà pas mal roulé sa bosse au Mexique, d’où il est originaire, et aux Pays-Bas, où il étudie – il décline la musique façon latin-jazz ou bossa. Et ici aussi, le niveau est excellent.

Allez départager tout cela.

Alors, après quelques débats, c’est la prise de risques et la marge de progression qui est récompensée. Syma remporte donc le premier prix (et le prix du public), tandis que Casimir Liberski celui du meilleurs soliste (son «Giant Step» a mis tout le monde d’accord).

Le lendemain après-midi, dimanche, Syma ouvra donc, comme le veut la tradition, la dernière journée de concerts sur la Grand-Place.

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C’est là que je suis allé écouter le Jazz Station Big Band, que j’avais vu à ses débuts, en 2007.

Après avoir sorti un premier album chez Igloo en 2011, le JSBB s’attaque cette fois au répertoire de Thelonious Monk. Chacun des morceaux est arrangé par l’un des membres du Big Band. Formule intelligente qui permet de faire vibrer le band de différentes manières et de mettre en avant les différentes personnalités des musiciens.

François Decamps (g) fait swinguer «Straight No Chaser» et «Evidence», et invite Jean-Paul Estiévnart (tp) et Daniel Stokart (as) à prendre des solos éclatants. «Criss Cross», superbement arrangé par Stéphane Mercier (as), permet à ce dernier d’échanger furieusement avec Daniel Stokart - cette fois-ci au soprano - et à Vincent Brijs de venir contraster les nuances au sax baryton. C’est aussi l’occasion pour le leader Michel Paré (tp) de croiser le fer avec la guitare de François Decamps. Grand moment.

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L’excellent pianiste Vincent Bruyninckx profite de «In Walked Bud», qu’il a arrangé, pour démontrer tout son talent et sa fougue. Son introduction, en solo, est éblouissante. Ça swingue en diable. David Devrieze (tb) et Vincent Brijs (bs) prennent chacun des chorus charnus.

Tomas Mayade (tp, remplacé ce soir par Olivier Bodson) drape «Jackie-ing» d’un arrangement de velours. L’intervention de Steven Delannoye (ts) est suave, tandis que Herman Pardon (dm) et Piet Verbiest (cb) soutiennent un tempo brulant.

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Puis il y a encore un «Hackensack» étonnant - nerveux et découpé - arrangé par Estiévennart, un «Bye Ya» très latin et un «Introspection» à la Herbie Mann qui enchantent le public.

La réputation des Big Band belges n’est plus à faire (le BJO l’a assez démontré ses dernières années) mais le JSBB apporte une pointe de fraicheur supplémentaire. Il est juste assez respectueux de Monk et juste assez décalé pour réussir l’hommage à l’un des plus grands et des plus étonnants pianistes que le jazz ait connu.

Chapeau. Et merci.

A+

 

 

26/05/2013

Mâäk Electro - Au Bonnefooi


Laurent Blondiau n’est pas du genre à glander. Il mène bon nombre de projets de front avec Mâäk : Kodjo, Hungarian Project, le Quintet, Ghalia Benali… Ou encore, par exemple, Mâäk Electro (né il y a près de deux ans) que j’entendais pour la première fois ce mercredi soir au Bonnefooi.

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Autour du trompettiste, on retrouve Guillaume Orti (as, keys), Nico Roig (eg), Giovanni Di Domenico (p), João Lobo (dm) et, habituellement, deux danseuses (absentes ce soir vu l’exiguïté du lieu).

Si, au départ, la musique est écrite, elle est aussi, bien sûr, très largement improvisée.

Mâäk débute d’ailleurs en totale roue libre. Puis, à l’intuition, tout se met en place. Petit à petit. Le groupe joue avec les distorsions de sons, puis malaxe les effets larsen et la stridence, s’amuse avec des ondulations Doppler. On est loin de l’électro-jazz comme beaucoup l’imaginent. On est plus proche du Free Jazz ou plutôt du Free-Noisy-Jazz-Rock (si tant est que cette dénomination existe).

Sax et trompette s’additionnent, se complètent, s’estompent, s’éloignent.

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De son côté, João Lobo martèle un tempo lourd et obsédant. Roig fait crier sa basse, y mêle des effets, la fait bourdonner. Orti, lui aussi, triture la musique. Il fait cracher son sax ou l’étouffe avec la jambe, il s’accompagne au chant, fait tinter les grelots ou la cowbel. Mais il pianote surtout le clavier de son vieux Korg MS 20 et en sort des sons invraisemblables. Di Domenico, lui, derrière son Fender, distribue les notes, lance quelques mélodies, soutient le groove. Il explore les sons venus de l'imaginaire.

Parfois, on se met à imaginer que ce que l’on entend aurait pu être joué par le groupe électrique de Miles si ce dernier avait encore été de ce monde. En effet, on pense parfois aux explorations du maître, période «Agharta», quand la trompette de Blondiau résonne - bourrée de réverb’ - et se fond dans l’atmosphère, presque hostile, des cadences instables. Parfois, tout se construit sur un vamp swinguant qui enfle, gonfle et grossit à l’extrême. La musique en devient presque assourdissante… Les rythmes s’enchaînent, se mélangent, deviennent fous. Puis ils se répètent, se répètent et se répètent encore, jusqu’à se vider de leur substance. L’influence de l’Afrique est palpable et la transe affleure.

Après toute cette débauche de décibels et d’excitation, le groupe déroule le lancinant rythme de «Comme à la radio», comme pour chanter une berceuse qui enveloppera les rêves à venir.

Avec se projet, très ouvert, Mâäk casse une fois de plus les codes et donne de la chaleur à l’électro. On en redemande.

 

A+

 

25/05/2013

Melangtronik - A l'Archiduc


Il n’y a pas à dire, un concert de Melangtronik, ça vaut la peine !

Ce lundi soir (20 mai, lundi de Pentecôte), dans un Archiduc très bien rempli, Lieven Venken (dm), Michel Hatzigeorgiou (eb) et Jozef Dumoulin (Fender Rhodes) se sont réunis pour deux fabuleux sets.

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Quand j’entre, l’ambiance est très feutrée. Le public est hyper attentif et silencieux. Melangtronik revisite «You Don’t Know What Love Is» avec une subtilité rare, sur un tempo extrêmement alangui. Le jeu de Dumoulin est absolument unique (on le savait déjà, mais l’on s’en rend encore mieux compte ce soir). Il crée des atmosphères improbables. Sous ses doigts, les sons scintillent, ricochent, résonnent… s’envollent.

Sur cette mélodie, dépouillée à l’extrême, Lieven Venken use des balais. Il effleure et caresse les peaux et les cymbales avec beaucoup de sensibilité, tandis que Michel Hatzigeorgiou distille sobrement les accords de basse. Le temps semble suspendu. C’est une pure merveille.

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Et puis, contraste ! Le morceau suivant flirte avec la fusion. Brillant, bouillonnant et incandescent, Hatzigeorgiou lâche les riffs et les impros sur sa basse électrique (pas la fretless, l’autre).

Ses phrases se mélangent à celles de Jozef. Le groove est puissant, presque rock, un poil funky aussi. Frénétique.

Voilà ce qui est intéressant avec ce trio – qui ne joue pas si souvent ensemble, ce qui est dommageable dans un sens, mais qui accentue sans doute un peu plus encore la spontanéité et la connivence - c’est qu’il invente, avec fraîcheur et sur l’instant, un jazz très personnel. Avec une véritable identité. Ces trois-là ont tout digéré de cette musique de partage. Alors ils partagent encore.

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Que ce soit sur des compositions personnelles ou sur des standards, la musique se modèle à leur image. Les variations, sur la grille de «Giant Steps» par exemple, sont hallucinantes d’inventions. La musique a toujours quelque chose à dire. Il y a de l’exaltation, de la tendresse, de la colère, de la réflexion, du bonheur…

Car, au-delà du son particulier, il y a aussi et surtout la manière de jouer les thèmes.

Voilà ce que l’on demande au jazz : rester interpellant, ne pas nous laisser indifférent.

Pas de doute, Melangtronik remplit ce contrat sans aucune ambiguïté. Pourquoi devrait-on s’en priver ?

Mais alors, à quand le prochain concert ?


A+

 

 

 

22/05/2013

Tim Berne 7 - The Stone NY


Le Stone est au coin de la Second Street et de l’Avenue C.

Murs aveugles et badigeonnés de graffitis. L’immeuble semble presque abandonné. On devine une minuscule inscription sur la porte en alu. C’est bien là.

L’intérieur est très austère. Sorte de mini-loft minimaliste. Murs blancs, rideaux noirs, photos des jazzmen qui ont fait la renommée du lieu, un alignement de chaises et… c’est tout. On vient au Stone pour écouter de la musique, point barre !

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Ce samedi 11 mai, c’est pour le septette de Tim Berne que le public s’est rassemblé.

Dan Weiss aux drums, Ches Smith au vibraphone et percus, Michael Formanek à la contrebasse, Ryan Ferreira à la guitare électrique, Oscar Noriega à la clarinette et clarinette basse et Matt Mitchell au piano. Fameuse équipe.

On s’installe, on s’accroche, ça démarre sec.

Après «Rommate N°2», pièce complètement dingue et éclatée, c’est «Lamé N°3», un morceau évolutif et puissant, presque symphonique. Très écrit et pourtant propice à l’improvisation. La musique de Tim Berne est sans doute inspirée, volontairement ou non, par les travaux d'un Edgard Varèse ou par la musique concrète en général. Dans un chaos maîtrisé on atteint vite un climax oppressant… avant que tout ne s’écroule en un gros rythme binaire, en mid-tempo.

L’expérience est, d’entrée de jeu, saisissante. Mais ce n’est rien avec la suite, «Roommate N°4» est sans doute encore plus complexe et extrême.

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Le tempo mouvant imprimé par Dan Weiss se mélange a celui, découpé, de Formanek. Il en résulte un équilibre vacillant. Ajoutez à cela les coups de mailloches de Ches Smith sur les clochettes, cymbales, woodblocks, vibra et congas, autour desquels s’entortillent les éclaboussures d’accords de Matt Mitchell et vous comprenez qu’il y a de quoi être désorienté. Et pourtant. Tout cela à un sens. Tout cela se construit et s’imbrique.

Quand ce n’est pas Tim Berne qui ébauche la ligne mélodique, c’est Oscar Noriega qui met le feu (sur «Forever Hammered» notamment). Le son est âpre, sans fioriture, brut de décoffrage.

La musique est puissante et copieuse. De ce magma en fusion perpétuel émerge régulièrement des petites zones délicates dans lesquels l’un ou l’autre soliste peut improviser, souffler, s’oxygéner. Et nous aussi.

Cette musique, extrêmement écrite et très cérébrale, et demande une attention de tous les instants. C’est pourquoi, sans doute, entre les morceaux, Tim Berne s’amuse à blaguer avec le public. Comme s’il voulait désamorcer les tensions. Prendre du recul. Car, si la musique est sérieuse, les musiciens ne le sont pas toujours.



La musique se développe par nappes, par couches. On évolue dans des atmosphères étranges, parfois étouffantes. On flotte dans un univers mystérieux et inquiétant. Les brisures surgissent, accentuant l’inconfort. Et dans ce voyage dans l’inconnu, on découvre chaque fois une nouvelle planète, une nouvelle organisation, une nouvelle façon de respirer.

Puis, au bout du chemin, comme une véritable catharsis, tout explose. Les mondes sont en miettes. Et ce big bang musical permet de tout reconstruire. A nouveau. Sans aucun repère.

La musique de Tim Berne est ardue, certes, mais tellement fascinante.

J’avoue ne pas toujours savoir où il veut aller ni ce qu’il veut démontrer mais, intérieurement, sa musique fait son chemin. Et c’est sans doute cela le plus troublant.


A+

 

 

 

21/05/2013

Jacob Sacks fet Ellery Eskelin - Cornelia Street Cafe NY

La salle du Cornelia Street Café, au sous-sol du restaurant, est toute en longueur. Quelques petites tables sont disposées de part et d’autre de cette longue cave et, au bout, la scène.

Coincé sur la gauche, le piano - qui prend la moitié de la place – devant lequel s’installe Jacob Sacks. Le reste de l’espace, c’est pour Vinnie Sperrazza à la batterie, Michael Formanek à la contrebasse et Ellery Eskelin au sax ténor. Au programme, avant-garde et musique improvisée.

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Formanek, grand et costaud, lance une ligne de basse, très mouvante. Sperrazza claque d’autres rythmes. Sacks esquisse les harmonies et Eskelin ornemente. «Ha !», ce premier morceau, est une route à quatre bandes sur laquelle les musiciens accélèrent, ralentissent, passent devant, changent de voie… s’amusent. Précis, vif et surprenant. Du grand art.

Puis on revient à l’introspection avec «Plan» (?) de David Binney. Sacks égraine avec parcimonie les touches de son piano. Le temps s’étire, le silence joue son rôle, et la note, surprenante, celle que l’on n’attendait pas, surgit. La musique se fait très impressionniste, voire très minimaliste. La pulsation est intérieure. Chaque musicien respire le temps.

Après ces deux morceaux originaux, le quartette se lance dans une version de «Just One Of Those Things». Bien sûr, cette reprise ne peut être conventionnelle. Les quatre musiciens s’amusent à la déstructurer, à la découdre, à la désarticuler. Pourtant, elle ne manque ni de punch ni de groove. Eskelin s’embarque dans un solo énergique et très inspiré. Il y a chez ce saxophoniste une profonde base traditionnelle dont il se sert pour recréer un son très actuel. Il nous offre une vision très contemporaine du blues et du swing. On décèle presque chez lui des accents de Lester Young ou de Coleman Hawkins. Tout cela dans un vocabulaire très actuel et totalement libéré. Jacob Sacks, qui possède lui aussi un touché très particulier et très personnel, embraye sur la ligne ouverte par le saxophoniste. Son intervention est redoutable. Il plaque les accords, plus vite et toujours plus fort. Il reprend la mélodie - presque à l’envers - ou en esquisse juste les lignes de force. Vinnie Sperrazza et Michael Formanek, quant à eux, semblent adopter un autre point de vue. Tout aussi décalé. Tout aussi étonnant. Tout aussi juste. Cette relecture est éblouissante d’idées et de plaisir.

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Le quartette propose - et trouve - toujours le parfait dosage entre musique contemporaine, une pointe de free jazz et le blues. Une nouvelle new thing en quelque sorte.

Ce jazz s’écoute à plusieurs niveaux. On peut y entendre des thèmes assez formels sur lesquels on accroche une bonne dose de modernisme… à moins que ce ne soit l’inverse. Mais bon sang, ces gars savent d’où ils viennent. Ils se nourrissent des racines profondes du jazz et du blues pour en faire fleurir des fruits totalement nouveaux. Les reliefs, les aspérités et les contrepieds constants, nous perdent et nous excite. Et Jacob Sacks et ses compagnons s’amusent à enlever ce glacis qui pourrait nous être trop confortable. Ils nous obligent à rester en alerte. Les musiciens placent chaque note au millimètre, au bon timing. Et chacun garde sa façon de s’exprimer. Au final, toutes ces fortes personnalités n’en font plus qu’une.

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Alors, pour le plaisir, le quartette reprend encore «We See» de Monk (incontournable Monk!) dans une version étonnante, comme pour prouver que le jazz est une éternelle remise en question.

Une conception à laquelle on ne peut qu’adhérer.


A+

 

19/05/2013

Greg Glassman Quintet - Fat Cat NY

Le nom de Greg Glassman ne m’était pas totalement inconnu, mais j'avoue que je n’en savais pas vraiment beaucoup plus à propos de ce trompettiste. L’occasion était trop belle pour aller le découvrir au Fat Cat ce jeudi 9 mai.

Ce newyorkais a deux albums en tant que leader à son actif, a pas mal tourné avec les Skatalites, et a fait ses classes aux côtés de Marcus Belgrave ou Clark Terry.

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Le Fat Cat est un endroit étonnant où la moitié du public joue au ping-pong, aux échecs, au billard ou encore au shuffleboard… L’autre vient écouter du jazz. L’ambiance y est unique, électrique, bruyante et surchauffée.

Pour se faire entendre, pas d’alternative, il faut “envoyer”.

Ça tombe plutôt bien, Greg Glassman - entouré de Ari Ambrose (ts), Jeremy Manasia (p), Joseph Leporte (cb) et Jason Brown (dm) - a de l’énergie à revendre. Et quand le quintette balance un premier thème à la Lee Morgan… ça joue ! Et pas un peu.

Entre hard, post-bop et soul jazz, le quintette mélange originaux et standards («Soul Eyes» de Mal Waldron, «Phalanges» de Clark Terry...) avec le même bonheur. On pense bien sûr un peu à Kenny Dorham ou Donald Byrd, mais il y a, en plus, un côté très actuel et moderne dans ce jazz enivrant.

Les attaques de Glassman sont claires et puissantes, le phrasé limpide et énergique. L’articulation est parfois légèrement imprécise, mais à cette allure et dans ce flot rythmique incessant, ça passe. Ça passe même très bien.

Au piano, Jeremy Manasia prend ses solos avec fermeté. Les phrases déferlent en cascades dans un esprit modal. Ça enfle, ça fait des vagues et ça s’élance dans le vide. Il joue des notes détachées, souvent dans les aigues à la manière d'un Duke Pearson. Dans un flow nerveux, enrobé d'une sensualité chaude.

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Ari Ambrose - qui remplaçait Stacy Dillard ce soir - déroule les chorus lumineux jusqu’à en perdre le souffle. Ici, on se donne à fond. Il faut dire que derrière, la rythmique n’est pas du genre à se la jouer cool. L’excellent Jason Brown (entendu aux côtés de Wayne Escoffery) pousse et pousse encore. Ses interventions sont explosives, denses et serrées. Et chaque fin de solo est propice à un changement de tempo.

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Le quintette joue avec les trippes, le cœur et l’âme. Et quand il passe sur un blues, on ressent en permanence cette pulsation swinguante qui bouillonne.

On ne perd pas une minute entre les morceaux, tout s’enchaîne et se déchaine. Et le public, celui qui est venu pour le jazz et qui s’écrase dans les fauteuils défoncés, alignés devant la scène, applaudit, tape du pied, siffle et en redemande. Pas question de lâcher la pression.

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Alors, pour (presque) terminer le concert, Glassman lance les premières mesures de «‘Round Midnight». Immédiatement, comme excité par l’alcool et la nuit, le thème est boosté par un tempo qui ne cesse de s’accélérer, irrémédiablement, pour prendre des allures de jam. C’est à ce moment que Stacy Dillard (qui jouait un autre gig plus tôt dans la soirée) se joint à la bande. Le morceau, improvisé, éclate littéralement. Dillard (Roy Hargrove, Mingus Big Band…) qui possède un son d’enfer, mêlant tradition et modernité, emmène le groupe encore plus loin, encore plus haut… Une folie.

Décidemment, ce jazz, quand il est revisité avec une telle détermination et une exaltation aussi sincère, n’est pas près de mourir.

A+

 

18/05/2013

Jonathan Kreisberg Trio - La Lanterna NY

Je ne pouvais pas passer à New York sans aller écouter Jonathan Kreisberg (qui vient de publier un album solo, “One”, dont je parlerai prochainement)!

à La Lanterna, à deux pas du Blue Note, c’est en trio que le guitariste se présente ce mercredi 8 mai : avec Colin Stranahan à la batterie et Rick Rosato à la contrebasse.

Le petit bar, au sous sol du restaurant du même nom, est full. L’ambiance y est très chaleureuse, sympathique et détendue. Certains mangent, d’autres se contentent de boire un bon vin ou une bière.

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Resserré dans un coin, le trio attaque avec un swinguant ”Microcosm For Two” puis un “Stella By Starlight” qu’il démonte et remonte dans tous les sens. Brisant les tempos pour mieux les relancer. Stranahan se fend d’un bien joli solo tranchant et énergique. Le batteur aime répéter et broder autour d’un motif court et obsédant. Il répète les figures avec beaucoup de nuance, gardant toujours en tête le groove… toujours le groove.

Rick Rosato, quant à lui, fait un travail remarquable lorsqu’il souligne la cadence ou quand, au contraire, il joue en contrepoint très marqué. Tout cela donne de la profondeur et une pulse irrésistible.

Et puis, bien sûr, il y a Jonathan Kreisberg qui affirme de plus en plus sa personnalité. Il fait ce qu’il veut avec sa guitare. Ses doigts filent sur le manche de l’instrument avec une précision diabolique. Mais au-delà de la virtuosité, il parvient toujours à magnifier la mélodie. Et c’est cela qui est excitant.

Du coup, même dans les ballades, ce léger swing reste bien présent. Ça ondule toujours. Sur “Peace” ou “You Don’t Know What Love Is”, par exemples, les harmonies s’entremêlent et semblent toujours ondoyer. Le timing est d’une rigueur implacable mais autour… ça bouge. Légèrement, sensuellement.

Il y a toujours du sentiment, de l’humanité, dans la musique de Kreisberg, mais jamais il ne force le trait. Il a toujours le bon goût d’évoquer sans trop insister. C’est pour cela qu’un thème écrit après les sombres évènements du onze septembre, “From The Ashes”, ne tombe pas dans le pathos.

Mais bien sûr, le trio sait s’amuser et “I Mean You” est un formidable espace de liberté pour les musiciens. La version est délirante, tout en étant respectueuse, et Kreisberg se lâche avec quelques effets qu’il affectionne. Monk aurait apprécié.

Le public, attentif et très participatif, en profite un maximum. Ça tape du pied et ça remue la tête avec enthousiasme.

Jonathan Kreisberg est un guitariste à suivre de très près car son univers, s’il n’est pas “tape à l’œil”, regorge de subtilité et de trouvailles. Ce n’est pas pour rien que Dr.Lonnie Smith l’engage régulièrement dans ses tournées…


Un très court – et très sobre - extrait de cette soirée à La Lanterna.



 


A+

 

14/05/2013

Bill Frisell - Beautiful Dreamer - Village Vanguard NY

Comme un gros malin, je n’avais pas réservé ma place et la file grossissait rapidement devant l’entrée du Village Vanguard. Cette semaine du 7 au 12 mai était consacrée au projet «Beautiful Dreamer» de Bill Frisell.

Le prolifique guitariste, toujours à la recherche de nouvelles sensations, a formé ce trio particulier (guitare, violon, batterie) au début 2010. Histoire d’explorer encore d’autres sons et de mélanger d’autres univers. Inutile de dire que j’étais curieux d’entendre cela en live.

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En attendant de pouvoir entrer, je scrute les gens et vois passer Ethan Iverson (Bad Plus) puis Bill Frisell, qui arrive à pieds, puis Lorraine Gordon (la patronne du Village), toujours alerte qui n’hésite pas à shooter dans la cale de bois qui sert à maintenir ouverte la porte du salon manucure voisin. Il fait doux et les taxi défilent dans la 7ème avenue.

Finalement, quelques places sont encore disponibles et j’obtiens mon sésame pour descendre dans cet endroit mythique.

Ambiance feutrées, photos de jazzmen qui ont marqué l’endroit, petites tables cosy et service cool et efficace. Dans le fond, le trio : Bill Frisell (g), Eyvind Kang (violon) et Rudy Royston (dm).

On commence en douceur, tout en roots, au son du blues. Eyvind Kang, veste militaire et tête de professeur d’économie, saupoudre d’accents parfois légèrement asiatiques les harmonies country, folk et rock. Puis les riffs de Frisell et les battements presque erratiques de Royston font tourbillonner les notes dans tous les sens. Le besoin de liberté se fait sentir. Alors, tout éclate, le temps d'un instant, en quelques impros qui flirtent presque avec le free jazz, pour ensuite mieux revenir sur des ambiances plus dépouillées, sensuelles et minimalistes.

L’osmose entre les musiciens est assez surprenante et la faculté d’écoute de Frisell est flagrante. Il répond à ses acolytes – ou les laisse parler – avec un sens profond de la nuance. Rarement il se met en avant et privilégie toujours le dialogue.

Les échanges sont riches et virtuoses.

Puis, chacun des deux solistes entame une conversation avec Rudy Royston. L’étonnant batteur s’adapte à toutes les situations, tantôt blues, tantôt pop, tantôt contemporaines. Il colore son jeu en s’aidant de mailloches, de gros fagots ou simplement avec les mains.

Quant à Frisell, il possède ce phrasé unique, souple et précis à la fois, qui laisse souvent trainer derrière lui un soupçon de mélancolie dans une réverbe sensible.

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Après avoir passé en revue une bonne partie des thèmes originaux de l’album («Baby Cry», l’envoutant «Winslow Homer»…), le trio s’atèle à revisiter quelques standards et reprises pop au deuxième set. Un thème de Monk, «Misterioso», se redessine en une musique plutôt abstraite et presque inquiétante. «Honeysuckle Rose» se perd dans les plaines arides de l’Arizona. «In My Life», des Beatles, se dévoile de façon minimaliste…

Même si le final est puissant, ce concert, tout en subtilité est idéal pour un club.

Et le Village Vanguard est certainement l’écrin rêvé pour accueillir ces petits diamants finement taillés…


A+

PS: Photos interdites pendant le concert. Donc, pas d'image du trio de Frisell.



10/05/2013

Ari Hoenig Trio - Gene Bertoncini - Smalls NY

Lundi 6 mai.

L’année dernière, j’étais venu au Smalls pour écouter un guitariste que je connaissais pas vraiment (Torben Waldorff). Cette année, je voulais écouter un batteur que je connaissais bien mieux: Ari Hoenig.

Mais ce soir-là, Mitch Borden (le patron du Smalls) m’a invité à venir un peu plus tôt pour écouter un autre guitariste que je ne connaissais pas vraiment: Gene Bertoncini. “Gee, he’s good ! Oh boy he’s good!”, m’avait-il dit la veille. Vérifions.

Bertoncini (qui a quand même joué avec Buddy Rich, Carmen McRae ou Mike Manieri) a 75 ans bien sonnés et joue en solo sur une guitare acoustique. Prise classique.

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Ce soir, il reprend essentiellement des standards, tendance cool jazz, ballades ou bossa, tels que “Smile”, “My Funny Valentine”, “Olha Maria”...

La technique, dans ce genre d’exercice est souvent primordiale. Et à ceux qui la maîtrisent à la perfection, on demande aussi de la personnalité. Hélas, Gene a sans doute perdu de sa virtuosité au fil des années. Son phrasé accroche souvent et manque singulièrement de fluidité. Et dans les “espagnolades”, cela se ressent assez fort. Et l’on ne peut vraiment lui pardonner sa prestation moyenne du fait qu’il se soit casser un ongle (il joue sans plectre). Cependant, cela a quelque chose de touchant. Pendant que sa jeune épouse vient lui coller un faux ongle, Gene parle avec ses vieux amis venus le voir. Alors, on l’écoute, ensuite, un peu différemment.

Pour terminer son concert, il invite une chanteuse brésilienne de passage à chanter “The Girl From Ipanema”. Tout cela est sympathique, mais l’on reste quand même un peu sur sa faim.

Pause bière au bar.

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Changement de style et de niveau ensuite avec Ari Hoenig, artiste en résidence chaque lundi au Smalls. Ce soir, ce sont Johannes Weidenmueller (cb), un complice de longue date, et Shai Maestro (p) que le batteur New Yorkais a invité.

Les morceaux qu’ils vont jouer se décident quelques minutes avant le gig, ce qui laisse entrevoir de beaux moments d’impros, d’interaction et qui démontre ainsi une belle confiance mutuelle.

Autant dire que ça démarre fort. Les regards complices et les sourires échangés invitent à toutes les audaces. Dès les premières mesures, un groove et un swing incroyables émergent.

La finesse du jeu de Shai, les surprises incessantes de Hoenig (jamais il ne répète deux fois le même gimmick) et le liant du jeu de Weidenmueller font de ce jazz quelque chose de puissant et d’organique. Un jazz qui s’invente. Un jazz qui joue aux montagnes russes. Les trois musiciens, heureux de jouer ensemble, sont presque aussi hilares que Satchmo sur la grande photo au fond de la scène.

Le jeu de Shai Maestro emprunte parfois à la musique slave ou Middle East. On y ressent ce romantisme chaud. Toujours musclé. Toujours alerte.

Trois ou quatre morceaux puissants et sans concession («Bert’s Playground», «Ramilson’s Brew»…), truffés de rebondissements, font passer ce premier set à la vitesse d’un boulet de canon.

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Le Smalls est toujours bourré pour le second set. Normal, personne ne s’ennuie.

L’intro de «Smile» (décidemment le morceau du jour) que Ari Hoenig joue seul est subjuguant. Le batteur joue des coudes, étouffe la caisse claire et le tom. Il leurs fait dire ce qu’il veut. Les tambours chantent littéralement sous le coup des baguettes, mailloches et balais. (Je vous invite à écouter son album solo The Life Of A Day).

Et puis, tout s’emballe à nouveau et monte en puissance, dans un groove incandescent ! Ça échange à tout va. Il n’y a plus de limite.

Jusqu’au bout, la musique se colore et se transforme.

Voilà du jazz qui mouille sa chemise !

Un concert brillant et époustouflant, comme on en rêve.

Ari Hoenig vient de publier Punkbop (enregistré au Smalls avec Jonathan Kreisberg, Will Vinson, Tigran Hamasyan, Danton Boller), à bon entendeur…

 

A+