29/10/2012

Pierre Durand - Chapter One : NOLA improvisations


Le guitariste français Pierre Durand est assez peu connu chez nous en Belgique, pourtant, il a un background plutôt  intéressant. Il fait partie de l’ONJ de Daniel Yvinec, avec John Hollenbeck, on le voit aussi aux côtés de Sylvain Cathala ou de Giovanni Mirabassi et il est leader de Roots Quartet dans lequel on retrouve Joe Quitzke, entre autres.

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Mais avec Chapter One: NOLA Improvisations, c’est seul qu’il se présente. Seul, avec sa guitare pour tout bagage.

NOLA Improvisations - enregistré dans les célèbres studios de Piety Street à New Orleans - est une suite d’instantanés, d’images volées aux paysages singuliers de la Louisiane, de récits recueillis au fil des rencontres. À l’exception d’une idée de mélodie qu’il avait en tête avant d’arriver et de deux «standards» («When I Grow Too Old To Dream», d’Oscar Hammerstein et «Jesus Just Left Chicago» nettement plus dépouillé que l’original de ZZ Top), la majeure partie du disque est improvisée selon le feeling et l’humeur du moment. Et le résultat en est assez bluffant.

L’album s’ouvre sur un paysage solitaire. On y voit aussitôt les bayous humides et chauds. Une guitare (au son légèrement métallique) égraine et fatigue lentement les notes, comme accablée par la chaleur, épuisée par un voyage trop long ou par une nuit trop courte. «Coltrane» plante le décor.

S’il est seul à la guitare, Pierre Durand utilise aussi parfois le re-recording qui lui permet de superposer des voix, d’ajouter du «gras» et du relief aux thèmes souvent obsédants.

C’est qu’il aime travailler sur une phrase courte qu’il répète à l’infini. Il la ressasse jusqu’à la vider de son sens, comme on vide une bouteille de Bourbon pour échapper à la réalité de la vie, pour nous entraîner ainsi dans un confort incertain.

Et l’on se traîne avec lui, comme dans les films de Jim Jarmusch, accablé par la chaleur moite du jour et par l’alcool brut de la nuit, le cerveau embrumé et lucide à la fois.

Si les silences sont lourds de sens, comme sur «MB (Les amants)» ou «In Man We Trust (Almost)», une douce folie s’empare parfois de Durand («Who The Damn' Is John Scofield»). Il fait trembler les cordes sur le bois du manche et les fait claquer sur la caisse de résonance. Puis il retombe sur ses pattes, avec beaucoup d’aisance, et reprend le rythme du voyage. Si son jeu est parfois âpre et brutal, il ne manque décidément jamais de tendresse.

Avec beaucoup d’intelligence, il parcourt tout le chemin de l’Afrique vers le continent Américain («Emigré»). Il s’y installe, y replante des racines. À l’aide d’un papier glissé entre les cordes (ce qui rappelle la sanza ou le likembe) il évoque une longue et évolutive prière. L’esprit New Orleans est bien présent, à chaque seconde et dans tous les recoins. Mais, même lorsqu’il invite Nicholas Payton, Cornell Williams et John Boute à partager un gospel («Au Bord»), il évite les clichés. Pierre Durand mélange avec habileté les cultures et se marie totalement avec la Nouvelle-Orléans – comme l’évoque la pochette, avec les dollars épinglés sur la veste du musicien -  pour en extraire les moindres sucs.

Et s’il avait enregistré cet album solo ici, en Europe, à Paris, chez lui ? Ce premier chapitre aurait-il eu la même saveur, la même force ? Car c’est bien une force qui semble traverser l’homme et sa guitare. Une force invisible, comme une fièvre qu’il arrive à nous inoculer insidieusement pour nous donner très envie d’entendre un second chapitre.

A+

 

26/10/2012

Marjan Van Rompay Group - Evere

Du jazz, un dimanche à 12h à Evere ! Voilà un pari assez osé, lancé par une sympathique association culturelle flamande : Curieus.

Autant dire que l’Espace Toots n’était malheureusement pas très garni… Il y avait surtout des curieux. Mais ceux-ci ont sans doute été très heureux d’avoir fait le déplacement. Tout comme moi, d’ailleurs.

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Je voulais absolument voir et entendre le nouveau quartette de Marjan Van Rompay qui présentait son premier album Silhouette.

J’avais découvert la jeune saxophoniste au Rataplan (en avant-première d’un concert en duo de Ben Sluijs et Erik Vermeulen) avant de la revoir avec son Franka’s Pool Party lors du Jazz Marathon 2011.

Avec ces souvenirs en tête, je m’attendais à entendre un jazz plutôt avant-gardiste, influencé par la musique d’Ornette Coleman, par exemple.

Surprise, c’est le côté lyrique et tendre qu’elle nous offre. Et ce n’est pas plus mal.

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Elle s’est entourée de Janos Bruneel (cb), Toon Van Dionant (dm) et Bram Weijters (p) pour former sont «group» et débuter le concert par «Dyson», une ballade ensoleillée qui roule et s’enroule délicieusement autour d’un motif répétitif. Puis elle enchaîne le morceau suivant, «Waltz For Sander» (qui n’est pas sans rappeler l’esprit Pharoah Sanders – époque Journey To The One) par une longue et belle improvisation virevoltante.

Le phrasé de Van Rompay est plein d’idées et de finesse. Les respirations sont souvent justement placées et permettent à Bram Weijters de s’immiscer dans ces espaces - par un jeu vif et précis - et ouvrir ainsi plus encore le champs.

Au fur et à mesure des thèmes, il devient évident que cette musique respire le bonheur. Même dans les pièces plus intimistes («What’s Real») ou plus torturées («Kill Your Darling»), on y retrouve toujours cette énergie positive, ce groove optimiste et une belle limpidité dans la narration.

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Janos Bruneel assure un jeu à la fois simple et efficace, souple et profond. Un jeu qui s’accorde très bien à celui plus sec et tranché de Toon Van Dionant, qui se fend de quelques solos courts et judicieusement placés. À eux deux, ils maintiennent de manière élégante la tension et permettent à la saxophoniste, mais aussi au pianiste, de s’exprimer pleinement. Et Bram Weijters trouve d’ailleurs assez d’espace pour s’amuser. Son jeu est lumineux et sincère. Sans en faire trop, il dose parfaitement son flux et tisse insidieusement les lignes mélodiques sur des tempis parfois légèrement rubato. Il amène ainsi les thèmes, sans qu’on ne s’en rende compte, vers un climax réjouissant. Il y a autant de Fred Hersch ou de Bill Evans que de Mose Allison (sur «Bam Bam’s Baby Blackbird Blues» par exemple) chez lui.

Parmi toutes ces compositions originales (principalement de la main de Marjan Van Rompay), le quartette revisitera aussi «It Could Happen To You» au swing ravageur.

Bref, Marjan Van Rompay Group nous propose un jazz délicieux qui sait se faire intense. Et dans un bon petit club de jazz, ça devrait être encore plus ardent ! Avis aux programmateurs.

À suivre, bien entendu.

A+

22/10/2012

Rudresh Mahanthappa - Samdhi - De Werf

Samdhi, le dernier album de Rudresh Mahanthappa, est le produit du travail que le saxophoniste a réalisé suite à l’obtention d’une bourse (Guggenheim) lui permettant d’approfondir et d'explorer plus encore la fusion entre le jazz, l’électro, le jazz-rock et la musique indienne bien entendu. S’il est dans la lignée des travaux antérieurs, Samdhi révèle donc une autre facette du travail de Mahanthappa. Et celle-ci n’en est pas moins intéressante.

Si le disque est en tout point remarquable, c’est surtout en live que la musique prend toute son ampleur. Le quartette – Rudresh Mahanthappa (as), David Gilmore (eg), Rich Brown (eb) et Gene Lake (dm) - est venu en faire la démonstration à Bruges (De Werf) ce vendredi 19 octobre.

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À partir d’une boucle en forme de valse lancinante et légèrement surannée, lancée à partir de son laptop, Rudresh Mahanthappa, le son âpre et pincé, dessine des vagues ondulantes et charmeuses.

Et soudain, ça claque !

Gene Lake (dm) formidable de puissance sèche, lâche les coups. Il redouble de fureur. Tout s’emballe en une explosion instantanée. Mahanthappa file alors à cent à l’heure et propulse David Gilmore vers des solos virtuoses. Le phrasé est rock, les riffs s’intègrent aux accords plus complexes, des accents parfois funky, parfois bluesy, s’échappent et des essences indiennes viennent parfumer le tout. Le quartette montre toute sa puissance dans un magma de notes – toutes bien dessinées – qui déferlent à toute vitesse. «Killer» porte bien son nom. On se dit que l'on suit l’itinéraire du disque, mais bien vite tout se mélange.

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Coup de génie ! Mahantappa enregistre quelques accords sur son Mac que celui-ci lui renvoie (en mode aléatoire) sous formes d’harmonies redessinées et transformées, comme passées par le prisme d’un kaléidoscope. La machine coupe les sons, diffère les intervalles, mélange les silences. Elle semble improviser et oblige l’altiste à la comprendre et à dialoguer avec elle. Et Mahanthappa prend un malin plaisir à rebondir et à inventer sur ces bribes de musique parfois chaotiques.

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La polyrythmie bat son plein. Les lignes s’entrecroisent, courent, ralentissent, sautent et s’arrêtent pour mieux repartir. À pleine vitesse ! C’est plein de fluidité et d’aisance dans des dialogues aussi lumineux qu’insensés. On pense parfois aux travaux d’Aka Moon ou à ceux de Steve Coleman… mais il y a toujours la «Rudresh touch» ! Inimitable !

David Gilmore, lui aussi, s’amuse le temps d’une longue intro, à s’auto-sampler. Redoutable virtuose, d’une efficacité incroyable, il enchaîne les phrases et construit, couche par couche, une histoire riche en rebondissements. On le sent toujours prêt à pousser plus loin les limites. Par la suite, ses échanges avec Rich Brown - qui groove solide sur sa basse électrique à six cordes - et Rudresh Mahanthappa sont jouissifs. Les musiciens sont extrêmement complices. On voit dans leurs yeux la brillance, l’étonnement, le rire. Ils se lancent des défis tout le temps, jouent les questions-réponses. Ils s’amusent presque à se glisser des peaux de bananes sous les solos des uns et des autres. Tout le monde participe. Et Gene Lake n’est pas en reste, il double et redouble les tempos en usant de ses doubles pédales de grosse-caisse. Il distille un groove musclé, souple et virevoltant avec un timing inébranlable. La tension est permanente. Tout bouge tout le temps et rien ne faiblit jamais.

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La musique de Rudresh Mahantappa est incroyablement personnelle et tellement inventive ! Parfaitement balancée entre finesse lyrique (voire romantique) et puissance rythmique. C'est un mélange continu de cadences et d’harmonies venues des quatre coins du monde… et des cinq sens!

On passe en revue la plupart des titres de l’album («Ahhh», «Rune», «Richard’s Game» - avec intro époustouflante de Rich Brown – ou encore le jubilatoire «Breakfastlunchanddinner»!).

Chaque histoire est différente. Aucune ne se raconte jamais de la même façon. Les schémas narratifs sont chaque fois uniques. Et toujours passionnants.

Les deux sets passent à la vitesse d’un TGV qui ne s’arrête pas en gare. Deux heures intenses et pas une seule minute d’ennui.

Bref, un concert plein et dense comme on en rêve.


A+

20/10/2012

Baloni - Fremdenzimmer

Il y a d’abord l’image de la pochette dont on ne sait pas si on la regarde à l’endroit ou à l’envers. Une image étrange d’un matelas jeté par terre, à moins qu’il ne soit suspendu au plafond. Déjà, on y perd nos points de repère. Rêve, réalité ou cauchemar ?

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S’il doit nous emmener loin, le morceau d’ouverture («Lokomotive») nous attire plutôt par le fond. Il nous entraîne dans une longue et angoissante plongée abyssale. L’archet de Frantz Loriot (violon) se mélange aux crissements, tout aussi peu rassurants, de celui de Pascal Niggenkemper sur sa contrebasse. Le tout s’emmêle et s’entrelace au son de la clarinette de Joachim Badenhorst. Bienvenu dans Fremdenzimmer, de Baloni (chez Clean Feed)!

Fremdenzimmer, qui signifie «chambre d’hôte», pourrait ici ressembler ces endroits froids, inhospitalier et impersonnel qui servent de salles d’attente à tous les réfugiés ou demandeurs d’asile plutôt qu’à une chambre accueillante pour de simples touristes aventureux. C’est ce récit mystérieux, aux ambiances étranges et au malaise persistant, ce voyage dans l’inconnu et son lot de rencontres inattendues que le trio nous raconte. Et les trois musiciens (qui se sont rencontrés en 2008 à Brooklyn) ont fermement décidé de nous entraîner dans une histoire pour laquelle il vaut mieux mettre ses certitudes de côté.

Tout au long de l'album, les influences musicales se confondent. On passe du romantisme d'une musique de chambre à une musique minimaliste et avant-gardiste. On navigue constamment entre les improvisations très maîtrisées et des lignes mélodiques écrites avec précision.

Les timbres des différents instruments semblent parfois se rejoindre et, par moments, et il est très difficile de savoir «qui parle». Tantôt le jeu est nerveux et presque mélodique («Fremdenzimmer»), tantôt il est plus anarchique («Het Kruipt In Je Oren»), ou délibérément dépouillé («Wet Wood»). «Searching» est indécis et les questionnements de la clarinette basse trouvent des bribes de réponses dans les accords mouvants des cordes. Au silence angoissant de la nuit («4 PM»), succède un morceau presque dansant («27’10 Sous Les Néons»)...

Ce jazz très libre, fait appel à tous les sens et Baloni ne nous laisse jamais tranquille, il nous oblige à rester en éveil, à rester attentif.

Le moindre claquement de clarinette, la moindre friction de cordes et les plus infimes pizzicatos racontent un détail de l’histoire. Il ne faut rien manquer.

Le trio démontre ainsi qu’il est possible de rendre toujours accessible une musique «dite difficile» dans laquelle l’improvisation n’apparaît pas toujours aussi abstraite qu’on l’imagine… Il suffit simplement de bien vouloir l’entendre.

Si le voyage avec Fremdenzimmer n’est pas de tout repos, il est cependant fa-sci-nant d’un bout à l’autre.

 


A+

 

16/10/2012

Piero Delle Monache - Thunapa

On avait quitté Piero Delle Monache sur «Welcome», un très séduisant album - à la pochette rose flashy - de facture plutôt classique avec des compositions assez charnues et un jeu solide entre hard-bop et pop.

On le retrouve cette année avec un projet plus personnel, plus ambitieux et beaucoup plus abouti : Thunapa.

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Inspiré par une légende Bolivienne (un Dieu Inca à la barbe blanche et aux yeux bleus qui donna son nom au volcan cracheur des «larmes» blanches), Piero Delle Monache s’est laissé aller à un long poème musical très joliment maîtrisé.

Accompagné à la contrebasse par Tito Mangialajo Rantzer, au Fender Rodes par Claudio Filippini et aux drums par Alessandro Marzi, le saxophoniste italien nous emmène dans un univers ouaté, onirique et fantasmagorique.

Un fil rouge discret et fluide comme une respiration parcourt cet album singulier. Dès lors, même si l’on peut «picorer» un morceau ici ou là, il est préférable d’écouter l’album en discontinu. Piero Delle Monache (que l’on pourrait situer dans la lignée d’un Mark Turner) esquisse doucement le contour des mélodies, se gardant bien de définir trop précisément les tenants et les aboutissants. Il maintient ainsi une part de mystère dans son discours. «Ascolta se piove» (repris plus loin en solo, avec quelques loops qui en accentuent la transe) ou «Rollin’ Years (Mr Michael Blindlove)» flottent dans cet univers amniotique. Les gouttes de Fender Rhodes s’éparpillent et rebondissent sourdement, tandis que le roulement feutré des mailloches sur les tambours instille un groove sensuel. Si le volcan gronde un moment avec«RW2» sur les improvisations nerveuses du claviériste, c’est pour mieux revenir ensuite à la sagesse.

Ce jeu introspectif et cette ambiance brumeuse ressassent les idées et les questionnements. La porte est toujours ouverte aux possibles résolutions. Les harmonies et les lignes mélodiques, parfois légèrement dissonantes («Rue des Saisons»), accentuent l’incertitude et la fragilité. Delle Monache joue avec les respirations et les espace, et rythme son histoire par chapitre, à l’aide de courtes improvisations en solo qui nous aident à passer d’un état à un autre.

Avant la coda («Dreamers»), il résume et concentre tous ses sentiments et toutes ses explorations sur un «Thunapa» envoûtant qui donne le nom à cet album décidément très attachant.

Thunapa est comme un vent de fraîcheur, un parfum indéfinissable qui traverse l’instant et révèle en nous des souvenirs flous, réels ou fantasmés. À découvrir !

Piero Della Monache sera en concert en Belgique à La Piola Libri le 26 octobre, au Sounds le 27 octobre (dans le cadre du Skoda Jazz Festival) et les Parisiens pourront l’écouter à l’Institut Italien de la Culture le 29.

 

A+

 

13/10/2012

Lage Lund Trio - Hnita Jazz

Exceptionnellement, le Hnita Jazz Club ouvrait ses portes un lundi soir (le 8 septembre). Il faut dire que l’occasion était trop belle pour accueillir Lage Lund, le jeune guitariste norvégien qui fait beaucoup parler de lui à New York depuis quelques années déjà (et dont le dernier album, Four, vient de sortir chez Smalls Live).

Alors, bien sûr, le public – fidèle et connaisseur – a répondu présent.

C’est toujours un plaisir de se retrouver dans ce club mythique et singulier perdu au milieu de la campagne. L’ambiance y est toujours particulière.

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Lage Lund était déjà passé au Hnita, il y a quelques années, en tant que sideman du saxophoniste Will Vinson. Pour ma part, je l’avais déjà vu au Festival Jazz à Liège avec David Sanchez pour un concert qui… ne m’avait pas réellement excité, à vrai dire.

Ce soir, c’est avec son propre trio qu’il se présente. À la contrebasse il y a Orlando Le Fleming (vu aux côtés d’un autre excellent guitariste, Jonathan Kreisberg) et aux drums il y a le solide Johnathan Blake (Randy Brecker, Marcus Strickland ou Kenny Barron…).

Lage Lund, le regard fixé sur un point imaginaire perdu dans l’infini, enfile les arpèges sans ciller. Le visage est paisible, un petit sourire indéfectible collé dessus. Jamais il ne montre la difficulté, même lorsque les enchaînements d’accords (et ils sont nombreux et complexes) filent à la vitesse de l’éclair.

Après deux premiers morceaux plutôt enlevés, c’est le moment de revisiter l’un des quelques rares standards joués ce soir: «Stella By Starlight». Le trio s’amuse à brouiller les pistes et nous offre une version toute personnelle, n’hésitant pas à s’éloigner fortement de la grille. Il en fera de même dans une version époustouflante de «Evidence», de Monk, que Johnathan Blake introduit intelligemment - mains nues – en mode percussion. On déstructure un peu plus encore ce chef-d’œuvre - de façon très inventive - pour donner toujours plus d’espaces aux impros.

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Johnathan Blake domine sa batterie. Les cymbales sont placées au plus près des tambours. Tout est à l’horizontale, pratiquement au même niveau. Blake a remonté son siège… et plane au-dessus de son instrument, comme un aigle. Soudain il plonge, avec précision et élégance. Il fait rouler les baguettes et les balais avec finesse. La frappe est rarement lourde, mais d’une redoutable efficacité.

La plupart des compositions sont riches et flottantes. Voire tourbillonnantes.

«12 Beats» est assez dense et fait des allers-retours constants entre tension et détente. Les solos de Blake bourdonnent, comme s’il voulait prendre les commandes. C’est un bouillonnement intense et continu qui monte et descend, comme une énorme vague sur laquelle surfe le guitariste.

À l’inverse, «Party Of One» (composé par Le Flemming), est très apaisé, presque minimaliste. Mais dans cette ballade bluesy et un tantinet triste apparaît toujours un rayon de lumière, une respiration vive, un souffle frais. Le jeu de Le Flemming oscille entre douceur et phrases mordantes, elles sont les complices idéales de la fluidité rythmique de Lage Lund. Quant à «Circus Island»,  la pulsation est obnubilante. Le batteur mélange rim-shots et coups de grosse-caisse, tandis que la guitare et la contrebasse dessinent les entrelacs lyriques et pleins d’imagination.

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Même si la musique de Lage Lund est généralement intimiste, on y ressent toujours ce besoin de groove et de nervosité contenue. Et c’est ce mélange étonnant de souplesse et de tension qui fait toute la personnalité du guitariste.

Le trio possède cette faculté de passer d’un swing sensuel et feutré à des digressions parfois complexes, avec autant d’élégance que de simplicité. Et vice-versa. C’est un peu comme un vêtement que l’on passe une fois à l’envers, une fois à l’endroit. Parfois, le trio montre les coutures, les arêtes saillantes et agressives. Parfois c’est l’inverse, tout est couvert, parfaitement fini… mais sous le tissu, le groove frémit toujours.

Lage Lund, un guitariste à continuer à tenir à l’œil…

 

A+

11/10/2012

Al Foster quartet - Jazz à l'F - Dinant

Dans le cadre du Skoda Jazz Festival, c’est un géant qui était au Jazz l’F à Dinant ce samedi 6 octobre : Al Foster, le batteur de Miles Davis entre - plus ou moins - 72 et 90, (Big Fun, Dark Magus, We Want Miles, Star People, etc.).

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Pas de promotion d’album (son dernier date de 2009) mais une «simple» tournée européenne. Une tournée pour «jouer du jazz pour le plaisir», comme il me le dira. Et c’est vrai que c’est ce qui semble motiver ce musicien qui ne se prend absolument pas pour une star. Souriant, affable, prêt à discuter avec n’importe qui... l’homme est resté simple.

Ce soir, il est accompagné par une belle brochette de jeunes (par rapport à lui) et talentueux musiciens. À la contrebasse, il y a le fidèle Doug Weiss (qu’on a vu aussi aux côtés de Kevin Hayes ou Chris Potter), au piano, Adam Birnbaum (Eddie Gomez, Wallace Roney) et au sax et soprano, l’excellent Wayne Escoffery (Tom Harrel, Mingus Big Band). Bref, du beau monde.

Le quartette nous plonge d'emblée dans le grand bain du post bop, même s’il reprend des thèmes mythiques du jazz modal comme «So What» ou «Jean-Pierre» de Miles.

Assis très bas et caché derrière ses cymbales, accrochées très haut, quasi à la verticale, Al Foster n’a rien perdu de son groove légendaire. Son sens du swing transpire et l’interaction avec ses musiciens est flagrante.

De plus, le batteur n’est pas du genre à focaliser toute la lumière sur lui, chacun des membres du groupe à droit à ses solos. Sur pratiquement chaque morceau, chacun y trouve son espace.

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Celui qui, ce soir, fera la grosse impression est sans nul doute Wayne Escoffery. Dans la lignée d’un Sonny Rollins, peut-être, il enchaîne les phrases et fait monter l’intensité à chaque chorus. Tout en les nuançant régulièrement. Il module le son en alternant le suraigu et les graves les plus profonds. Il n’esquive pas les difficultés, il prend tous les risques et se laisse emporter par une fougue qu’il maîtrise cependant parfaitement. Il ne s’empêche pas de disséquer les accords - quitte à jouer bruyamment avec les clés de son sax - pour les rendre plus incisifs. Ou, au contraire, il maintient - à la façon d’un Roland Kirk - les longues notes en souffle continu pour les emmener à leur paroxysme. Ce qui ne l’empêche pas d’enchaîner la suite avec beaucoup de sensibilité et de sobriété.

La connivence entre Al Foster et Adam Birnbaum est, elle aussi, assez convaincante.

Sur les groove souvent soutenus et toujours nuancés du batteur, le jeu du pianiste est limpide, ses attaques sont franches et ses impros solides… sans pour autant être terriblement originales. Birnbaum essaye plutôt des «servir» les thèmes avec élégance.

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Quant à Doug Weiss, lorsqu’il s’empare d’un solo, il ne le lâche pas facilement. En un jeu vif et sec, il s’exprime avec beaucoup de virtuosité sur des lignes mélodiques chantantes et fermes à la fois. Le jeu est resserré, concis, tendu.

Le groupe enchaîne standards et compositions personnelles, comme un bluesy «Peter ‘s Mood» ou un «Brandyn» assez soul, avec beaucoup d’entrain et de conviction. Ça swingue constamment, l’ambiance est vraiment très jazz et tout le monde prend du plaisir. En fin professionnel, Al Foster sait attendre, relancer la machine, sauter un temps ou, au contraire, le dédoubler pour ajouter encore plus de relief et de profondeur aux morceaux.

Il donne ainsi, avec tout le groupe, de nouvelles couleurs - plutôt bien dans notre époque - à ce jazz dit «traditionnel». Il y a comme un regard jeune, presque neuf. Il y a cette façon de bousculer les principes sans pour autant en mépriser les valeurs.

Oui, joué comme ça, ce jazz est éternel.

A+

 

 

09/10/2012

Singers Night - Saison 2 - Sounds

Voilà une agréable surprise.

Quoiqu’il n’y a rien de surprenant : Véro et Rowena nous avaient promis un bon niveau pour les Singers Nights. Et, on le sait, les femmes ont cela de différent avec les hommes : elles tiennent leurs promesses.

SINGERS.jpg

Bien agréable donc cette première soirée (le 27 septembre) de la deuxième saison des Singers Nights du Sounds.

D’abord, il y avait du monde – c’est toujours mieux – et les chanteuses et chanteurs étaient tous à la hauteur. Et pour certaines même, au-delà.

Accompagnés par un trio solide (Yannick Schyns (p), Francis Jolie (cb) et Martin Méreau (dm) ) les vocalistes ont trois chansons pour convaincre. Pas si simple, avouons-le. Et pourtant, quelques-uns ont montré une belle personnalité et un beau talent. On pense à Lisa ou Charlotte, par exemple. Sans oublier Chantal ou Christian, dans un autre registre.

Bref, si nos deux organisatrices ne lâchent pas la pression et gardent en tête un certain degré d’exigence, la Singers Night risque de devenir le rendez-vous incontournable des nouveaux talents du jazz vocal. C’est tout ce qu’on leur souhaite.

Rendez-vous le 25 octobre, pour la deuxième ?

A+

07/10/2012

Trio Grande - Jazz Station

Ce samedi 22 septembre, c’était le concert d’ouverture de la saison à la Jazz Station (si l’on excepte celui de Ruocco, Smitaine, Rassinfosse, dans le cadre du Saint Jazz Ten Noode et celui de Melangcoustic le jeudi précédent…).

Bon, ok… C’était le premier concert du samedi de la saison… avec un groupe qui sait ce que plaisir et fête veulent dire : Trio Grande.

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Et comme souvent chez Trio Grande, la fête commence en douceur, histoire de mettre les invités en confiance. Un certain sens de l’hospitalité, sans doute.

Alors, «Roche Colombe» prépare le terrain à «Rêve d’Eléphant». Une pointe de valse à l’ancienne, un soupçon de menuet, le tout saupoudré de jazz, de funk et, bien sûr d’improvisations surprenantes. Finalement, on est vite dans le bain.

On continue avec «Rue des Doms», festif et éclaté, puis «Cinéma-danse», sensuel et mystérieux…

Les morceaux sont souvent courts – on le sait – mais ils sont tellement riches harmoniquement et rythmiquement qu’il serait dommage de «rallonger la sauce». Ce serait un excès de gourmandise. Ou de mauvais goût.

La musique est tellement forte, tellement imagée!  Elle fait toujours appel à l’imaginaire. Et les détails foisonnent. Tout semble possible. Même si elle est écrite avec précision et si elle est pensée en profondeur, elle n’a rien de cérébrale. L’émotion reprend toujours le dessus. Du coup, la musique continue à faire son chemin bien après qu’elle se soit tue. Les histoires reviennent et les images réapparaissent… comme une persistance rétinienne.

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Sur scène, Michel Massot danse avec ses tuba, trombone et euphonium. On dirait un échassier qui enjambe les nénuphars dans un marais. Terriblement expressif, il donne la pleine puissance ou, au contraire, laisse flotter l’air dans l’instrument. Il échange avec Michel Debrulle, toujours très investi derrière sa batterie. C’est sans doute le batteur que je connais qui a toujours le plus envie de bouger et de danser. Son jeu est souvent dynamique, même dans les instants plus tendres («Les petits escaliers») il arrive à insuffler une pulsation particulière.

Et puis, il y a Laurent Dehors, toujours prêt à lâcher un bon mot, qu’il soit verbal ou musical. Il passe du ténor à la clarinette - basse ou contrebasse - avec une aisance déconcertante. Puis c’est le soprano, la guimbarde, l’harmonica et finalement la cornemuse. On dirait un équilibriste prêt à tendre son fil n’importe où, pourvu qu’il y ait l’ivresse des sommets.

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Il n’y a jamais aucune ligne droite dans un voyage avec Trio Grande et, parfois même, les virages se prennent à cent quatre-vingts degrés. Quant aux changements de rythmes, ils sont toujours inattendus. Pas question de s’ennuyer.

Ces trois musiciens s’amusent tout le temps et se permettent tous les délires… inoffensifs. On les imagine d'ailleurs bien faire peur aux poules dans une basse-cour. Trio Grande, c’est la fête, pas la guindaille !

Alors, comme ils s’amusent, le public en redemande, une fois… deux fois, puis Trio Grande s’en va.


A+

 

02/10/2012

Igor Gehenot Trio - Road Story


Road Story pourrait être le titre d’un album d’un groupe qui a déjà beaucoup roulé sa bosse. Il n’en est rien. Il s’agit du premier album (chez Igloo) du jeune pianiste belge Igor Gehenot (23 ans à peine). Ce n’est donc que le début de l’aventure. L’histoire est encore à écrire, mais elle commence bien.

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Soutenu par deux solides piliers de notre jazz belge (Teun Verbruggen (dm) et Sam Gerstmans (cb) ), Igor peut s’exprimer comme il l’entend. D’un côté, il peut se fier à la rigueur et au swing hard bop, bien gardé par le contrebassiste, et de l’autre, il peut compter sur la fougue et le jeu éclaté du batteur.

Cependant, bien que sa personnalité émerge clairement ici et là, on sent Gehenot encore assez attaché à ses principales influences. La première, celle qui saute immédiatement aux oreilles comme aux yeux est celle d’ECM. Au-delà de l’ambiance générale et du son d’ensemble, l’influence va jusque dans le graphisme de la pochette, illustrée par une photo en noir et blanc, sobre et dépouillée, délimitée aux quatre coins par une typographie simple et discrète.

Au fil des morceaux, le toucher de Gehenot évoque tantôt celui d’un Brad Mehldau («Promenande» ou «A Long Distance Call to JC») ou d’un Marcin Wasilewski («Nuit d’hiver»). On y découvre aussi chez lui un certain goût pour le mystère, voire une noirceur dans le propos («Lena»). Son jeu rythmique est pourtant nerveux et il n’hésite pas à user d’ostinati pour faire monter la pression. Les accords se jettent par grappes, renvoyés par Teun Verbruggen au mieux de sa forme. Alors, le pianiste nuance et découpe son jeu et rappelle même par moments Keith Jarrett… en plus sage. Tout cela est souvent joué sur des tempi généralement ralentis et apaisés. C’est que Gehenot a la sens des contrastes et de la narration. Cela se confirme d’ailleurs dans ses compositions (il est l’auteur des dix titres de l’album) pour lesquelles il n’a rien à envier à personne. Ses constructions sont judicieusement bien balancées et l’équilibre entre tension, timing et dénouement est quasi parfait.

Et bien sûr - comment ne pas l'évoquer - on sent aussi chez Gehenot, l’influence évidente d’Eric Legnini. Dans «Sofia's Curtains», par exemple, et surtout dans «Mister Moogoo» (mais là, l’hommage est clair jusque dans le titre).

Tout cela ne manque décidément pas de talent et les concerts que le trio a donné cet été le confirment.

Et même si tout n’est pas encore clair et totalement défini dans sa tête, il est certain que le jeune pianiste a de l’ambition. Il lui suffit maintenant de faire le tri entre ce qu’il garde dans ses bagages et ce qu’il laisse sur le côté. Doué comme il l'est, il devrait rapidement s'en sortir.

A lui de choisir sa route.

A+