03/03/2012

Consort In Motion - Samuel Blaser à l'Archiduc

 

C’est l’histoire de quatre fluides. Presque indépendants les uns des autres.

Quatre fluides qui vont se rejoindre, s’emmêler, se fondre et se confondre pour révéler une musique forte, envoutante ou fiévreuse.

samuel blaser, archiduc, thomas morgan, russ lossing, gerry hemingway,

Le premier fluide, c’est Samuel Blaser au trombone. Monstre de technicité et de sensibilité. Avec une précision diabolique, il façonne les notes, les fait glisser, les fait grandir. Toute la palette des sons y passe, avec une prédilection pour les graves. Tantôt on sent le souffle rouler avec une légère raucité dans la coulisse, tantôt on le sent d’une éblouissante clarté.

Le deuxième fluide, c’est Thomas Morgan à la contrebasse. Personnage lunaire, hors du monde. Il oscille entre le walking – d’une rare élégance – et les échappées abstraites. Il laisse parler les silences et lâche les notes avec parcimonie, comme si elles avaient la valeur d’une pierre précieuse. Il ne distribue que les meilleures, celles qui servent, celles qui ont un sens.

Le troisième fluide, c’est Russ Lossing au piano. La délicatesse de son toucher n’a d’équivalent que la fermeté d’une frappe cinglante et puissance. Il explore toute la gamme en lâchant des suites d’accords extrêmes. Il creuse au plus profond les intervalles. Puis il plonge dans le piano, bloque les cordes, les pince, les fait résonner avec une mailloche. Il provoque l’instrument, le caresse, le frappe rapidement.

Le quatrième fluide, c’est Gerry Hemingway à la batterie. Il maintient toujours le groove. C'est parfois imperceptible, parfois clairement swinguant, parfois totalement éclaté. Il manipule les balais avec une douceur trompeuse. Après avoir retenu les sons jusqu’à l’étouffement, il laisse exploser la rage dans un discours toujours limpide.

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Ces quatre fluides se mélangent donc pour créer une musique largement improvisée, dont le point de départ est initié par quelques œuvres de Monteverdi. Tout se dessine dans un mouvement continu. Il s’agit d’écoute, de réactions, de réponses habiles. Personne ne parle en même temps, chacun laisse à l’autre le temps de s’exprimer totalement, librement. Le quartette nous entraîne en douceur vers des contrées étranges.

L’ambiance feutrée, parfois lourde ou mystérieuse, fait soudain place au bouillonnement puis au tonnerre.

Dans cette musique, dans ce jazz singulier, les mélodies - même si elles sont parfois bousculées ou malmenées - restent centrales. Elles ne sont pas toujours évidentes, elles voyagent, se faufilent et se découvrent pour mieux se cacher. Ou inversement. Chacun des musiciens semble lire une partition invisible cachée dans la tête de l’autre.

Le détournement des instruments provoque des mimétismes sonores étonnants. Entre le piano et le trombone, les voix se fondent. Entre le crissement de la cymbale et le chant de la contrebasse, les sons se confondent.

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La lenteur d’une valse, la réminiscence d’un blues, les échos d’une musique baroque, les motifs d’un jazz contemporain, tout s’amalgame pour en faire une musique unique.

Ce «Consort In Motion», ce dimanche 26 février après-midi dans un Archiduc rempli d’un public très attentif, c’était de la poésie pure déclamée avec passion.

C’était sans doute l’un des concerts les plus sensibles et les plus profonds qu’il m’ait été donné d’entendre ces derniers temps.

Samuel Blaser sera de retour en Belgique - en octobre, normalement, et au Hnita Jazz, sans doute - pour présenter la suite de ses autres aventures (avec Marc Ducret, Banz Oester et Gerald Cleaver) et son nouvel album à paraître chez Hat Hut Records qui devrait s’intituler «As The Sea» (après «Boundless», s’il nous fait tout le  sonnet de ShakespeareMy bounty is as boundless as the sea, My love as deep; the more I give to thee, The more I have, for both are infinite – on va vers une large collection de belles musiques). Et pour la petite histoire, «As The Sea» a été enregistré lors du concert au Hnita Jazz, dont j’avais parlé ici.

Bref, un rendez-vous à ne pas manquer.

A+

 

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