25/10/2011

Ariel Shibolet - The Cy Twombly Trilogy

Si les pochettes des trois albums d’Ariel Shibolet sont ‘illustrées’ des œuvres de Cy Twombly, ce n’est pas par hasard. C’est d’abord parce que le saxophoniste Israélien voue une admiration sans borne au célèbre plasticien Américain, mais aussi et surtout, parce que sa musique se calque sur les mêmes préceptes. Là où Twombli griffe le papier, maltraite ses crayons, salit la page ou détourne la matière, Shibolet fait de même avec l’harmonie, la mélodie, la gamme, les instruments et les sons.

Dès lors, sa musique ne s’écoute pas, elle se ressent.

C’est pour toutes ces raisons qu’il publie, chez Kadima Collective, une trilogie (“Live At The Total Music Meeting”, “Happiness For Things Unseen” et “Scene From An Ideal Marriage”) dédiée à cet artiste qui nous a quitté cet été.

Ariel Shibolet, Cy Twombly, Nori jakoby, haggai ferstman, kadima collective

Du souffle et des respirations. Des frottements et des grincements délicats. C’est comme cela que s’ouvre “Scene From An Ideal Marriage”, enregistré en duo et sans filet avec Nori Jacoby (violon).

Le dialogue est abstrait, parfois énervé, parfois tendu, souvent retenu. Shibolet cherche les notes les plus hautes, les plus stridentes, les plus aigues. Et le violon le retient, le repousse et puis l’accompagne vers les cimes. Ces mariages sont comme des danses torturées que les deux hommes exécutent pour une fête imaginaire et tourmentée. Et la fête se déglingue encore. L’orchestre tangue et titube. Le duo explore les idées, crève les conflits, ravive les blessures et sonde l’âme au plus profond de son mystère.

Shibolet fait vibrer l’anche, contrôle le râle, fait parler la salive. Jacoby, de son côté frotte, frappe ou caresse les cordes de son violon.

Entre les deux solistes, l’écoute - primordiale - est parfaite. Sur ce chemin tortueux et sans balise, ils se perdent, se retrouvent, cherchent, explorent et se sentent invincibles. Même si parfois le doute, les questionnements et les tâtonnements s’immiscent.

Il faut souligner une prise de son extraordinaire dans laquelle la moindre craquelure – qui prend tout son sens ici – s’entend.

Happiness For Things Unseen” est un autre duo. Cette fois, le saxophoniste partage la scène avec le batteur Haggai Fershtman.

Ici encore, Shibolet tutoie la dissonance et s’amuse à faire l’aller-retour entre grave et aigus. Ici aussi, tout est improvisé. La batterie de Haggai Fershtman roule et déboule, rebondit et ricoche, éclate ou se tait. Entre bouillonnements bruitistes et anarchiques et une délicatesse dépouillée, le duo offre une autre facette d’un jazz extrêmement libre.

Dans le troisième album, “Live At The Total Music Meeting”, Shibolet joue en solo. C’est peut-être la plus âpre et la plus difficile des trois œuvres. Mais la performance n’en n’est pas moins exceptionnelle. En quatre morceaux et trente huit minutes, Shibolet reste toujours intéressant - et même plus -  en nous poussant jusque dans nos plus lointains retranchements. Il nous pousse jusqu’au point de rupture. On rentre avec lui dans l’instrument, dans sa tête et dans son souffle. On respire, et on étouffe avec lui. Mais, au bord de l’asphyxie, on trouve toujours une petite issue, une échappatoire, une lueur qui nous libère.

On pourrait rapprocher les études de Shibolet à celles d’Evan Parker, Peter Brotzmann ou, dans une moindre mesure peut-être, à Anthony Braxton.

Une recherche musicale qui va au-delà de la musique, exigeante et sans concession. Une expérience intense, en quelque sorte... et trois albums à “oser“.


A+

 

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