21/06/2011

Oran Etkin

Quinzième édition (déjà!) du «Z Band» (chaque trimestre, une poignée d’irréductibles bloggeurs – voir la liste et les liens en bas d’article – écrivent sur un sujet commun et le mettent en ligne en quasi-simultanéité). Thème du trimestre: Afrique !

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Il a déboulé sur la scène de Comblain-La-Tour l’été dernier. Encore peu connu en Europe, il a fait un certain «buzz» dans notre petite communauté jazz.

Oran Etkin, c’est son nom, est un saxophoniste d’origine Israélienne vivant aux States depuis qu’il est tout jeune. En 2009, il sort son premier disque, «Kelenia» qui met en lumière toute l’originalité de son approche: un mélange de jazz, de klezmer et de musique africaine.

De retour en Belgique pour le Festival Jazz à Liège 2011, j’en ai profité pour aller l’écouter et le rencontrer.

PS : Oran Etkin sera à nouveau en Belgique et en France, fin de ce mois: au Wapi Jazz Festival le 24 et à Paris, au Sunset le 26

 

 

Entretien

 

 

Tu vis à New York, mais tu n’y es pas né. Quand et comment es-tu arrivé là-bas?

Je suis né en Israël et à l’âge de 4 ans, mes parents sont venus habiter Boston. Je suis allé à New York en 2002.

Quel a été ton premier contact avec le jazz?

Quand j’avais 9 ans, mes parents m’ont offert deux cd’s. L’un était de Mozart, l’autre de Louis Armstrong. Mozart, ça n’a pas été immédiat (rires), mais Armstrong, ça m’a pris tout de suite. Entre neuf ans et quatorze, c’est le disque que j’ai le plus écouté. Ensuite, il y a eu les musiciens de New Orleans, puis Count Basie

A ce moment-là, tu jouais déjà d’un instrument?

J’ai commencé le piano vers l’âge de cinq ans.  Puis c’était le violon et finalement le saxophone quand j’ai eu neuf ans.

Le saxophone, c’était un choix?

J’aimais le son. Mes parents voulaient que je joue de la clarinette, mais je n’aimais pas. C’est plus tard, vers quinze ans, au lycée, que j’ai commencé à jouer de la clarinette.

Il y a une grande tradition de joueurs de clarinette dans la musique juive, c’est pour cette raison que tes parents voulaient te pousser vers cet instrument?

Sans doute un peu, mais aussi à cause de la musique classique, qui était importante à leurs yeux. Et puis, le saxophone est assez “limité” dans le classique, vu que c’est un instrument assez récent.

Ton éducation musicale est-elle plus classique ou bien tu as directement suivi des cours de jazz?

J’ai suivi des cours “classiques” mais j’ai rapidement joué du jazz, de l’improvisation.

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Kelenia est ton premier disque en tant que leader. Il est particulier car il mélange jazz, klezmer et musique africaine. Comment s’est fait se mélange?

J’ai commencé à jouer de la musique africaine vers 18 ans, plus ou moins. A Boston, j’avais rencontré un percussionniste qui venait du Mali, Joh Camara. Il m’a engagé dans son groupe dans lequel son oncle jouait de la kora. Puis il m’a emmené au Mali. On a joué avec Habib Koite… J’ai découvert toute une scène musicale là-bas.

Tu as découvert rapidement des liens entre la musique juive et africaine?

Oh oui. Quand j’étais au Mali, je connaissais déjà plein de rythmes. C’est une famille. C’est un peu comme si tu connaissais bien quelqu’un et qu’ensuite, tu rencontres sa grand-mère. J’ai reconnu des rythmes de samba, de salsa, de rythm ’n blues, de blues, de jazz. Tout ça, c’était déjà là-bas. Et la musique israélienne, c’est la connexion arabe. La musique marocaine et la musique israélienne ne sont pas très éloignées. La musique israélienne est aussi l’un des liens, un des chaînons, entre l’Afrique et le jazz américain.

La plupart des morceaux de l’album ont été écrits par toi. Mais tu es parti de thèmes traditionnels également, comme “Yekeke”?

Oui, “Yekeke” est un traditionnel Guinéen qu’on a arrangé différemment.

Tu n’as pas été tenté, parfois, de sonner plus “jazz” que musique africaine?

Apporter un esprit et un son plus jazz encore dans les morceaux traditionnels? Pas vraiment… En fait, ça vient spontanément. Quand je prends mon instrument et que je joue sans “penser”, il y aura naturellement du jazz. Car j’ai toujours écouté du jazz, j’ai baigné dedans. Mais il y aura aussi de la musique africaine. Et de la musique juive. C’est un peu comme si je ne pouvais pas faire autre chose, ça vient naturellement. Et quand je joue avec des musiciens de jazz, il y a toujours le “son” africain qui ressort. Le jazz vient de là, on le sait.

Comment as-tu équilibré ton groupe? Comment et pourquoi avoir choisi un joueur de balafon, un joueur de calebasse…?

La veille de partir au Mali, l’oncle de Joh Camara, le joueur de Kora, m’avait invité à jouer avec lui. J’étais arrivé directement d’un autre concert, purement jazz, et je suis monté sur scène aussitôt, sans avoir répété. Et là, il y avait un joueur de balafon. On ne se connaissait pas du tout, il venait d’arriver du Mali deux jours plus tôt. C’était une coïncidence car moi j’étais sur le point d’y aller. Quand je suis rentré du Mali, on s’est retrouvé et Balla Kouyaté est devenu un très bon ami. On a joué d’autres concerts ensemble et je me suis rendu compte que c’était “le” musicien qui pouvait ouvrir ma musique. C’est le frère de Lansine Kouyaté avec qui je joue quand je suis en Europe.

Tu as un autre projet, assez pédagogique, qui s’appelle Timbalooloo. Quel en est l’objectif?

Pour moi, être musicien, c’est jouer de la musique, écrire et apprendre de l’autre pour continuer la tradition. J’ai eu la chance d’avoir appris la musique à Boston avec des musiciens que je respecte profondément, comme George Garzone, Yusef Lateef, Dave Liebman ou David Krakauer. Ils m’ont donné beaucoup. Ils m’ont donné l’envie aussi d’enseigner. J’ai enseigné à des gens de tous les âges. Mais j’ai imaginé une méthode pour les tout petits. C’est important car les enfants sont très réceptifs. C’est l’âge où l’on apprend à parler et à utiliser son corps. Si les enfants apprennent la langue de la musique en même temps, ils vont la parler naturellement. C’est un peu comme les bons musiciens qui ne pensent pas aux notes, à jouer f-sharp ou si-bemol, etc… ils jouent comme ils parlent. Timbalooloo est une méthode imaginée comme telle.

On en revient à la tradition orale. Les musiciens africains avec qui tu joues, comme souvent pour la plupart d'entres eux, ne lisent pas la musique, par contre, ils la transmettent magnifiquement. Comment travailles-tu avec eux?

En effet, on ne peut pas écrire tout ce que l’on veut. C’est peut-être limitatif. Mais c’est aussi un challenge, car ce que j’écris doit pouvoir être retenu et joué. Ça doit être mélodique. Ça prend un peu plus de temps à apprendre, mais ensuite, on ne l’oublie jamais. J’ai rejoué avec des groupes africains avec qui je n’avais plus joué depuis près de dix ans, et aussitôt la musique est là. Elle revient tout de suite. Et on peut improviser dessus sans fin. L’histoire est là. Sans l’écriture il y a peut-être des limites, mais cela stimule tellement l’inspiration.

 

 

Comment transmets-tu ta musique avec tes musiciens?

On la joue et on la travaille ensemble. C’est un partage, c’est simple. On a commencé à jouer les uns chez les autres. On était souvent ensemble. Maintenant ça se passe plus souvent avant ou même pendant les concerts .

Tu as une façon très personnelle de jouer la clarinette basse. On dirait que tu joues deux lignes en même temps. La ligne de basse et une mélodie par dessus.

Je ne dois pas être le seul à faire ça, mais j’aime cet esprit. C’est vrai qu’il m’arrive de l’utiliser. Je me suis inspiré de Bach pour cela, de ses pièces pour violoncelle ou pour violon. C’est un défi pour un instrument à une voix. C’est une ligne, mais on dirait qu’il y en a plusieurs. J’ai essayé de trouver une façon d’y arriver avec mon instrument. Mais c’est aussi parce qu’il n’y a pas de clarinette dans la musique malienne. On peut en trouver un peu en Guinée, mais c’est rare. Alors, je me suis inspiré des instruments africains, dans la manière, mais aussi dans le son, pour essayer de jouer comme un djembé ou un balafon. Ça m’a permis de jouer le saxophone ou la clarinette d’une façon que je n’avais jamais imaginé.

A part  Kelenia, tu as d’autres projets en cours?

Oui, je viens de sortir un album qui s’appelle “Wake Up Clarinet” et qui est basé sur la méthode Timbalooloo. C’est avec Jason Marsalis à la batterie, Fabian Almazan au piano - qui joue, entre autre, avec Terence Blanchard - Curtis Fowlkes au trombone - qui a joué avec les Lounge Lizards ou Charlie Haden -  et Garth Stevenson à la contrebasse. Et aussi une très bonne chanteuse, Clarence Wade. C’est donc plus “straight ahead”. Toute l’idée de ce projet est de faire parler les instruments. Les instruments deviennent des vrais acteurs et ils parlent vraiment. C’est très amusant pour les enfants… et pour les grands aussi.

Il s’agit de compositions personnelles ou tu reprends aussi des standards?

Ce sont principalement des compositions originales, sauf “Hé La-bas” qui est un traditionnel de Louisiane. Comme Jason Marsalis vient de là, c’était légitime de raconter cette histoire aussi.

 

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Commentaires

Beau projet et belle fusion intercontinentale entre ces univers musicaux et rythmiqus ! Merci de cette découverte par cet excellente interview !

Écrit par : ptilou | 22/06/2011

"Il n'y a pas de clarinette dans la musique malienne", et pourtant, cette clarinette passerait facilement pour un instrument africain.

Voilà un billet fascinant à tous points de vue.

Merci pour cette découverte (je suis ravi que tu intègres, enfin, des vidéos dans tes notes !)

Écrit par : Bill Vesée | 22/06/2011

Très beau rythme en effet. Et ici avec Loueke, on est en bonne compagnie.

Je partage l'avis de l'ami Bill concernant la vidéo. Un gros plus pour tes lecteurs.

Merci pour cette interview!

Écrit par : Jazz Frisson | 23/06/2011

en plus de la vidéo, il faut venir à Paris

http://www.sunset-sunside.com/2011/6/artiste/128/

Écrit par : ptilou | 23/06/2011

Très très belle découverte, surtout pour moi qui suis fan de clarinette basse :-)

Écrit par : la pie blésoise | 24/06/2011

Ok pour les vidéos. J'en tiendrai compte! :-)

Écrit par : jacques | 24/06/2011

Belle occasion de découvrir l'univers d'un musicien et une esthétique assez originale.
Merci Jacques

Écrit par : dolphy00 | 26/06/2011

Tiens ! Loueke était guest chez Dan Tepfer (pno) au Sunside semaine dernière ! belle guitare et belle autorité en cave ! A suivre davantage pour moi...

Écrit par : ptilou | 25/07/2011

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