03/05/2011

Kroon Trio - Opatuur Gent

Ils s’appellent Kroon Trio car ils répètent ensemble du côté de la Rue de la Couronne (Kroonstraat) à Bruxelles et parce qu’il fallait bien trouver un nom au groupe. Ils n’ont pas encore eu l’occasion de faire beaucoup de concerts ensemble. Le premier a eu lieu, un peu par hasard, au Murmure Café, près de la place Flagey il y a quelque temps déjà, puis il y a eu le CC Ten Weyngaert à Forest et le Hot Club à Gand et… c’est à peu près tout. Ils étaient au Opatuur à Gand, ce dimanche 20 mars.

J’étais curieux d’entendre le mélange de ces trois univers. On dit que la magie ne s’explique pas. Ça marche ou ça ne marche pas. Et entre ces trois-là - Eve Beuvens (p), Jordi Grognard (ts, bc, cl) et Nicola Lancerotti (b) - on peut dire que l’alchimie fonctionne.

kroon trio, opatuur, jordi grognard, eve beuvens, nicola lancerotti

Le public s’installe, dans le calme. Il y a une douceur qui règne.

Les trois musiciens montent sur scène. L’ambiance est plutôt méditative et la musique prend le temps d’évoluer et de construire des atmosphères. Ici, on suggère encore plus qu’on évoque. On flotte dans une esthétique à la ECM. La musique est intime, fragile, faite de respirations lentes.

On emprunte un peu à Purcell («If Music Be The Food Of Love») tout en effleurant une citation de «Caravan»… tout en douceur, tout en lenteur.

Puis, sur «La Quiete Prima Della Tempesta», ça s’ébroue et ça se ravive. La contrebasse s’enroule autour d’un long ostinato de piano, obsédant et récurant. Le sax s’envole, explore l’espace, sans le remplir totalement. Tout respire.

Et nous voilà arrivé chez Monk avec un «Evidence» à la grille éparpillée. Le trio déglingue intelligemment le morceau, évite l’imitation, s’éloigne de ce monument mais en garde tout l’esprit. La clarinette basse de Jordi Grognard accentue certaines phrases comme on sème des cailloux blancs sur un chemin pour donner quelques points de repère à ses compagnons et les inviter à le rejoindre. Mais une fois qu’ils y sont, il file ailleurs. À ce jeu, se dégage un swing lumineux, jamais trop présent, jamais trop appuyé.

À la fin de ce premier set, on a déjà pas mal voyagé et je suis assez surpris d’avoir entendu Eve Beuvens jouer de la sorte. C’est une facette de son jeu que je ne connaissais pas vraiment. Bien sûr elle garde tout son lyrisme, mais elle va beaucoup plus loin, dans un jeu autant affirmé que risqué. Elle joue vraiment avec le piano en bloquant ou en pinçant les cordes, elle déstructure les harmonies, laisse parler le silence, ponctue de façon originale.

kroon trio, opatuur, jordi grognard, eve beuvens, nicola lancerotti

Et en ce qui concerne Jordi Grognard, je m’attendais à un jeu beaucoup plus éclaté ou du moins plus «free». Ici, tout en gardant un jeu très ouvert, il caresse les mélodies, sculpte les harmonies… sans gentillesse ni préciosité, mais avec justesse. Parfois, cela me fait penser à John Surman (époque Road To St Ives) lorsqu’il monte dans les aigus sur sa clarinette basse. Quant à Nicola Lancerotti, très investi, lui aussi, dans cette matière sonore délicate, mystérieuse et lumineuse à la fois, il laisse parler les notes, laisse résonner les sons, les étire pour mieux les stopper.

À l’instar du travail fait sur «Evidence», Kroon Trio revisite aussi «Like Someone In Love» de façon bien personnelle. Ici aussi, on se rapproche d’un jeu de piste. Un peu comme dans ces dessins pour enfants où n’existent que quelques points qu’il faut relier pour découvrir le sujet. C’est ludique et intellectuel à la fois.

Et comme pour prendre, une fois de plus, tout le monde à contre-pied, Kroon Trio va rechercher un titre «un peu à part» dans l’œuvre d’Ornette Coleman pour terminer le concert: «Latin Genetics».

kroon trio, opatuur, jordi grognard, eve beuvens, nicola lancerotti

Sobre, délicat et fin, teinté de tensions et de variations subtiles, Kroon Trio est une belle aventure qui commence. La rencontre de ces trois musiciens semble évidente même si je pense qu’ils se surprennent eux-mêmes et découvrent ainsi des chemins plutôt inattendus. Tant mieux, car de toute façon, nous, on ne demande que ça et on attend la suite.

A+

Les commentaires sont fermés.