23/12/2010

Long Tales and Short Stories à la Jazz Station

 

J’avais raté la «sortie officielle » du nouvel album de Manu Hermia et de son nouveau trio, au Sounds, fin octobre (ainsi qu’à El Negocito à Gand et à l’Arcobaleno à Mons). Heureusement j’ai pu me libérer pour, enfin, aller les écouter à la Jazz Station ce samedi 18 décembre. Il faut dire que depuis que j’avais écouté l’album («Long Tales and Short Stories», sorti chez Igloo) j’étais très impatient, et même excité, de voir le groupe en live. C’est que, c’est le genre de disques qui vous prend, vous remue, vous intrigue, vous titille, vous donne envie d’y revenir… d’en voir et d’en entendre plus.

cdok.jpg

Dans une salle plutôt bien remplie, malgré les conditions hivernales qui sévissent sur Bruxelles, nos trois musiciens commencent avec «The Storie Of A Caress». Respiration profonde du ténor, douce, chaude, presque rassurante ; drumming sensuel, joué à mains nues ou à l’aide de sachets en plastique ; balancier hypnotique de la contrebasse. Le trio prend possession de l’espace…

 

Puis, sur une ligne de basse obsédante, «Illegal Mess» contraste avec le morceau précédent et s’amuse sans cesse avec les changements de rythmes. Tantôt ça galope, tantôt ça observe. Puis ça s’interroge, ça s’interrompt, ça redémarre. A l’alto, Manu jette des phrases courtes et incisives, le son est pincé. Joao Lobo est plus cinglants sur ses tambours et l’ensemble s’enflamme à la moindre ouverture. Tout est prétexte à l’improvisation.

manu01.jpg

Ce qui est jubilatoire avec ce trio, c’est l’aisance avec laquelle il maîtrise les sons et les harmonies. Tout s’enchevêtre avec une étonnante souplesse.

C’est réjouissant aussi de sentir une telle cohésion dans les différentes approches musicales, qu’elles soient brutales ou mélodiques, intenses ou apaisées, voire très épurées. Qu’elles soient jouées au soprano, au ténor, à l’alto ou au bansuri, on y descelle toujours une fine ligne conductrice. Ce fragile sens de la mélodie, qui se cache parfois, ou qui se devine à peine, permet toutes les libertés sans ne jamais rien perdre de son identité.

manu03.jpg

Moment suspendu ensuite. Légers tintements de clochettes, c’est «The Geisha From Kyoto», un très court morceau cousu de délicatesse par le son du bansuri. «The Color Under The Skin» prend le temps, lui, de se développer. Cette fois au soprano, Manu entame une longue montée en puissance, telle une prière, une incantation, une transe. On flotte entre l’esprit de Coltrane et d’Ayler. La ferveur s’empare des trois jazzmen qui renouvèlent l’expérience, en utilisant plus ou moins les mêmes principes, sur «Rajazz #5».

Entre les musiciens, c’est «paroles» et «ponctuations». C’est «consonnes» et «voyelles». C’est un dialogue à trois, un langage singulier aux accents particuliers. Même dans la gestuelle, on ressent entre les trois protagonistes une certaine similitude, presque même du mimétisme. Il faut voir comment Manu ondule et se cambre, comment Manolo Cabras lâche sa contrebasse pour mieux la reprendre, comment il la déséquilibre pour mieux l’accompagner. Il faut voir comment Joao frappe les cymbales, déposées au sol, avec des gestes souples et secs, libres et précis, rageurs et amoureux.

manu02.jpg

Et puis, voilà comment, avec «Crasy Motherfucker» bâti sur un rythme binaire, on noue et on dénoue le tempo. Comment on s’en détache, comment on saute d’une ligne à l’autre, comment on l’éclabousse de couleurs et de cris. Comment on le rend intéressant et surprenant.

Quant aux ballades («Song For Yasmina» par exemple), on y ressent vraiment une intensité toute détendue et le relâchement confiant. Rien n’est inutile ou gratuit.

Et pour finir, sur le principe du raga indien, le trio nous embobine dans une autre respiration qui se termine en un souffle… comme celui qui a ouvert le concert. Le cycle est complet, il se referme.


Merde, comme à la fin du disque, voilà que les mêmes symptômes se produisent à la fin du concert : ça vous prend, vous remue, vous intrigue, vous titille, vous donne envie d’y revenir… d’en voir et d’en entendre plus encore.

 

A+

 

 

Les commentaires sont fermés.