05/12/2010

Les vagues de Monsieur Pirodda.

 

Augusto Pirodda est un musicien que j’aime beaucoup. J’aime son approche assez percussive du piano. Celle qui laisse planer des silences pleins de fureur juste après qu’il a frappé les cordes et les structures de son instrument. J’aime la violence qui gronde après un moment de douceur… ou vice-versa. J’aime la façon dont il contraste ses compositions, entre jazz et musique contemporaine. J’aime les ondulations vagues de son romantisme totalement dénué de complaisance et de mièvrerie.

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Ce soir, le 3 novembre à la Jazz Station, le premier morceau («Between») est l’exemple parfait de ce qui vient d’être dit. Pirodda évoque le sac et le ressac incessants, il insuffle cette idée flottante et incertaine qui laisse le sax de Ben Sluijs et la contrebasse de Manolo Cabras s’entortiller, et qui laisse le temps à la batterie de Marek Patrman de plonger, de se cacher et finalement de resurgir. Puis, comme un brise-lames, Augusto vient rompre l’élan pour redistribuer les cartes, proposer une autre réflexion et reconstruire une idée nouvelle.

Ce qui est excitant avec ce groupe, c’est que tout le monde y trouve sa liberté. Vous savez, cette démocratie qui existe dans le jazz, cette chose fragile qui permet aux musiciens d’aller où ils veulent et de dire ce qu’ils pensent tout en respectant les autres. Un jazz qui peut quitter la maison, aller jouer dans le jardin du voisin, revenir sous une autre forme, avec une autre façon de penser. Sans rien imposer, juste en laissant deviner ce qui s’est dit à côté. Rien de neuf, me direz-vous? Peut-être, mais quand ces principes sont appliqués avec une telle honnêteté, la musique se réinvente et nous surprend toujours. Elle peut-être exigeante mais n’en est certainement pas inaccessible. Il suffit de se laisser prendre.

Quand il le faut, l’excitation aidant, Pirodda, se lève, se balance de gauche à droite pour appuyer un accord, pour accentuer une note. Il bouge presque autant que l’intenable Manolo Cabras. Sur «If You Wear A Bell» (compo originale inspirée de qui vous devinez), il fait sonner le piano à la Cecil Taylor, puis «se repose» sur la contrebasse en ne jouant que des lignes nerveuses de la main droite. Tout comme le contrebassiste, Marek Patrman, à la batterie, remplit les creux, trouve toujours un minuscule interstice pour s’immiscer, afin de combler ou accentuer les intervalles. À l’alto, Ben Sluijs semble planer au-dessus. Il tourbillonne, attend le bon moment et puis plonge dans l’harmonie, chamboule la donne, ouvre les espaces, jette des idées, puis remonte et s’envole encore plus haut...

A quatre, la musique est toujours instable, inventive, en perpétuel mouvement et toujours en construction.

La délicatesse sombre de «Psalm N.S.» (de Patrman) fait place aux éclaboussures sonores de «Brrribop!!!». Marek se fait plus nerveux, plus tonitruant, plus tranchant, plus claquant, mais parvient toujours à garder un équilibre fragile entre swing et free.

Puis, le groupe improvise sur trois petites notes obsédantes d’ «Ola», comme pour une oraison funèbre, avant de terminer par la fiévreuse ballade «Per Claudia». Des allers-retours, des échanges, des questions, des réponses… des vagues. Ce soir, le quartette de Pirodda nous a donné sa version du jazz… qui n’est certainement pas une des moins intéressantes de toutes.


Augusto Pirodda a enregistré l’année dernière un album avec Gary Peacock et Paul Motian (rien que ça!) qu’il sortira sous peu sur le label allemand Jazz Werkstatt. On en reparlera sans aucun doute. Ici, bien sûr, mais ailleurs aussi, certainement.

 

A+

 

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